Deuxième partie, publiée le premier octobre 2026. Temps de lecture : 24 minutes.
Cette page comprend, en violet, des textes issus du tapuscrit de Grenoble.
1933 — François Porché — 1935 — Louis Cario, peintre — Colette — Achats inconsidérés. — 1936 — Jean Moréas et Henri de Régnier — Louis Cario exécuteur testamentaire — Le style — Une visite de Georges Le Cardonnel — Une visite de Charles Merki — Tristan Klingsor — Une conférence de Paul Valéry — Julien Benda — 1937 — Robert Rey — Charles Régismanset — 1938 — Notes
1933
Deux semaines après la première partie, nous sommes le 17 janvier 1933, ce sera la seule date de cette année.
Ce matin, dans le bureau de Bernard, où je me trouve, visite de Cario. Il me demande si j’ai lu dans le Mercure les articles de Porché sur Verlaine et Rimbaud42. Je ne les ai pas lus. La vie privée de Verlaine et de Rimbaud ne m’intéresse pas. Je le lui dis. Il m’explique : « Ce n’est pas pour Verlaine que je vous demande cela. Ni pour Rimbaud. » C’est pour Porché lui-même. Il me fait un drôle d’effet. Il me semble y avoir chez lui comme une sorte de hantise, non pas, seulement d’homosexualité, mais de la plus basse pédérastie. Il y a par exemple un passage43… Il raconte que Verlaine, se trouvant en Belgique, écrit à son beau-frère : Charles de Sivry44. Et aussitôt il s’arrête. Il a l’air de dire : « Charles de Sivry ? Est-ce que lui aussi ?… » C’est très curieux. On est frappé tout de suite de cette préoccupation presque à chaque page… » Je rappelle à Cario que Porché a déjà écrit un livre sur ce sujet à propos de Gide : L’amour qui ne dit pas son nom45. Cario : « En effet ! vous voyez : Il y a certainement quelque chose. » Je dis alors, en plaisantant : « Peut-être une question personnelle. Il a dû être dédaigné. » Cario, qui n’a pas l’air de plaisanter : « Hé !… Ce doit être cela. Il a dû être dédaigné. »
Je le fais rire en lui disant que lorsque je verrai Porché, je lui raconterai l’impression qu’il produit, en la prêtant à deux ou trois lecteurs qui m’ont parlé de ces articles.
J’ai recherché le passage visé par Cario (Mercure, 15 janvier). Porché parle de la lettre écrite de Belgique par Verlaine à son beau-frère Charles de Sivry, puis, entre parenthèses : cela aussi est à peine croyable et donne lieu à d’étranges suppositions46.
1935
Deux années passent et nous voilà au printemps 1935, le six mars, ce qui laisse penser que toutes les visites de Louis Cario n’ont pas été notées.
Ce matin, visite de Cario, que j’ai toujours grand plaisir à voir. Je l’ai fait parler sur sa peinture. Voilà onze ans qu’il en fait, après avoir pris des leçons. Il me dit cette chose très intéressante que la peinture lui a été un moyen remarquable de se connaître, par exemple : pas le compas dans l’œil, longtemps à se rendre compte des valeurs différentes, voyant toujours uniquement un détail au détriment de l’ensemble.
Il est né en Bretagne, d’un père breton et d’une mère méridionale47. Il est Breton par son visage et il se sent aussi Breton par son caractère, son esprit. Il me dit qu’il a ce trait breton : la rêverie et le désintéressement.
Comme peinture, il fait des fleurs, des natures mortes, des paysages.
Nous parlons santé, mort. Il a, je crois, comme moi, l’horreur et le désespoir de la mort. Il dit pourtant qu’on doit finir par se faire à l’idée de la mort, que certaines gens en arrivent même à la désirer. Il me raconte cette histoire, que j’ai trouvée d’un grand pittoresque.
Un de ses chefs a pris sa retraite, il y a deux ou trois ans, à soixante-cinq ans. Cario, le rencontrant, lui parlait de ce qu’il faisait dans sa retraite, sa santé, la vieillesse, la mort. Ce chef lui raconte qu’il avait connu son grand-père, mort à cent trois ans, un homme qui avait connu Louis XV, Louis XVI, la Révolution, Napoléon. Il disait souvent le soir à sa femme : « Marie, dis-moi que je serai mort demain matin. N’est-ce pas que je serai mort demain matin ? » Pour le contenter, elle lui répondait : « Oui, Becquet, tu seras mort demain matin. » — Et une fois : « Mais pourquoi tiens-tu tant à être mort demain matin ? — Pourquoi ? Parce que tous ces gens m’ennuient. Ils n’ont pas connu Louis XV, ils n’ont pas connu Louis XVI, ils n’ont pas connu la Révolution, Napoléon. De quoi veux-tu que je parle avec eux ? »
24 octobre 1935 :
Ce matin, visite de Cario que j’ai toujours grand plaisir à voir. Billy, Rouveyre, Cario, ce sont les trois relations hommes que je préfère, — dans celles que j’ai. Cario me parle des Souvenirs ou Mémoires que Colette publie dans Marianne48. Il me dit que le morceau d’hier49, sur Willy, est extraordinaire, qu’on ne sait trop quelle impression en avoir. Il me dit qu’il y a des détails, des traits… C’est bas, presque malpropre… S’il n’y avait pas le grand talent de Colette… J’ai tout lieu d’être intéressé par des choses de cette sorte. Cario et moi sommes des gens qui parlons librement, franchement de tout. Je lui dis : « Est-ce qu’il n’en est pas ainsi de toutes les liaisons ? Est-ce que toutes les liaisons ne sont pas pleines à la fois de choses délicieuses et de choses répugnantes ? » (Je répétais cela à déjeuner, à …, en lui racontant mon entretien avec Cario, je le lui répétais à dessein50.) Cario a été de mon avis. J’ai ajouté : « Je le dis pour mon compte personnel, mon cher… Quant à Colette… Elle m’a toujours donné l’impression d’une femme qui n’a gardé que de grandes blessures de ses liaisons… » Cario dit : « Il faudrait savoir ce qu’elle a pu faire aux autres ?… » Je lui dis qu’elle m’a aussi toujours donné l’impression d’une femme extrêmement sensuelle, un peu chienne, même, une femme qui porte extrêmement à la peau… Elle porte l’amour physique sur son visage. Extrêmement grossière, même vulgaire… Je continue : « Je ne suis pas puritain, ni moraliste, je me fiche pas mal de tout cela. Mais voilà l’histoire Jouvenel, par exemple. On a dit que Jouvenel a divorcé parce que arrivé à une certaine situation… Ce n’est pas très joli. Moi, j’aurais épousé la dernière des putains, elle serait Mme Léautaud et c’est cela seulement qui compterait. » Cario m’approuve vivement. J’ajoute aussitôt : « Je dis cela ?… Seulement, je ne sais pas du tout ce que je ferais en pareille circonstance. Je ferais peut-être comme a fait Jouvenel. On ne peut rien dire tant qu’on ne se trouve pas en pareil cas. Il faut compter aussi avec la passion qui est passée, le grand amour qui est loin… »
∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ Deux lignes de points. ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙
Je dis à Cario que je trouve vraiment excessif d’aller jusqu’à la cravate pour les femmes, même jusqu’à officier. Qu’on les fasse chevalier, bon. Mais cela devrait suffire. Il y a encore là un exemple de la dégringolade de tout à notre époque.
Cario reparle du talent de Colette. Je lui dis que j’ai été longtemps à le trouver considérable, mais que j’ai changé d’avis quand j’ai lu le volume de ses Pages choisies publié il y a quelques années chez Flammarion. J’ai trouvé cela d’un fleuri, d’un maniéré… Cario me répond que je suis trop à l’extrême sur ce point.
Il revient au morceau des mémoires de Colette sur Willy. Terrible pour lui. Elle le montre comme un homme qui a passé sa vie à vivre de tapages alors qu’en réalité il avait vraiment de l’argent. Un avare. Cario a cette appréciation. Il était un des fils de l’éditeur Gauthier-Villars, qui a publié beaucoup d’ouvrages sur la science du calcul. Il lui en restait quelque chose. Colette montre, paraît-il, le bohème qu’il était, passant son temps à aligner des chiffres.
Je dis à Cario : « L’avarice ? Être avare ? C’est plein de choses, cela. C’est plein de nuances. Moi, par exemple, qui sait si je ne suis pas avare ? » J’allais lui dire que je ne suis peut-être pas avare, dépensant ce que je dépense pour recueillir et nourrir des animaux perdus, depuis tant d’années. Ce trait a passé rapidement dans mon esprit sans que je m’y arrête. J’explique à Cario par exemple le désagrément qu’est pour moi la dépense de payer mon terme, comptant jusqu’à six ou sept fois les billets pour voir s’il n’y en a pas un de trop, attendant toujours au dernier moment. Ainsi des achats comme du charbon, ou les notes de gaz… Par contre, faisant des dépenses parfaitement inutiles : il y a quelques mois51, près de trois mille francs dans une bergère Directoire, deux fauteuils Louis XV, un paravent, dont je n’avais aucun besoin, qui m’encombrent dans mon cabinet de travail, qui font maintenant que j’ai à peine de place. Qu’est-ce qui m’a pris d’acheter cela ? Notez que je n’y suis pas du tout bien assis. Je suis bien mieux dans un transatlantique52 que j’ai, qui a peut-être coûté vingt francs, et que m’a donné Mme Faure-Favier en 1914, au début de la guerre. Seulement, quand je les ai achetés, deux ou trois jours d’un si grand plaisir… Quelques années auparavant, des glaces Louis XVI. Je n’arrêtais pas d’en acheter. Je me dis aujourd’hui : je ne les aurais pas, eh ! bien, est-ce que j’en serais privé ? Pas du tout, la preuve, c’est que je n’y fais plus attention. Là, encore le plaisir du moment. Cario me dit : « Mais oui ! c’est cela. Le plaisir du moment. C’est ce qu’on me dit quelquefois (sa maîtresse probablement) : « C’est drôle ! Tu regardes à des choses utiles. Et il t’arrive de passer devant un magasin, de voir quelque chose, 700 francs, d’entrer, de l’acheter, pour le laisser dans un coin… »
Nous rions tous les deux de ces traits de caractère. J’amuse encore Cario en lui racontant l’histoire de mon pardessus de ratine comme un exemple de la fâcheuse habitude que j’ai de toujours penser à autre chose quand je fais un achat, ce qui fait que je ne suis jamais content de ce que j’achète quand je l’ai acheté. J’avais toujours eu envie d’un pardessus de ratine. Un jour je peux me l’offrir. Le jour de l’essayage, le tailleur me demande de lui indiquer la place des poches. J’étais occupé d’autre chose. Je lui dis : « Les poches ? Mais, je ne sais pas. Mettez-les où vous voudrez. Vous devez bien savoir. » Il met les poches où il juge bon. Le pardessus fini, les poches étaient trop basses. Les deux ou trois ans que je l’ai porté, quand je voulais prendre quelque chose dans ma poche, il fallait que je me penche sur le côté comme si j’avais voulu me gratter le mollet.
Cario me dit : « Est-ce que vous faites vos comptes ? — Moi. Oui. Je ne sais pas pourquoi du reste. J’inscris mes dépenses de chaque jour, sur une feuille, pour chaque mois. Mais je ne fais jamais le total du mois. J’ai aussi un livre de comptes, sur lequel je marque mes recettes. Je n’ai jamais fait le total. Je marque toujours au haut de chaque page : Report, mais sans rien mettre. C’est une manie. »
Je raconte aussi à Cario que l’hiver, quand on fait les livraisons de charbon et que je vois des morceaux tombés dans le ruisseau, ou sur la chaussée, je les ramasse, que je n’aime pas le gâchage. Il me raconte de son côté que, dernièrement, suivant dans sa voiture, avec une dame, à la campagne, je crois, un tombereau de bûches de bois, de temps en temps il en tombait une sur la route, qu’ils s’arrêtaient pour la ramasser, qu’ils se sont chauffés toute une journée avec la provision faite de cette façon.
À un moment, il me cite un détail du morceau d’hier des mémoires de Colette. Elle raconte qu’aux premiers temps de leur liaison, ou peut-être même de leur mariage, ils allaient prendre le matin leur café dans une sorte de bistrot où allaient les livreurs de la Samaritaine, un endroit si ordinaire que les employés du magasin ne l’auraient pas fréquenté. Il a ce mot : « C’est d’un misérable… » Je lui demande : « Vous n’avez jamais été pauvre. Mais, là, pauvre, pour de bon, de la vraie pauvreté ?… — Pourquoi ?… — Parce que vous employez là une expression, comme de la pitié, du mépris… » Il se lève d’un bond : « Pour sûr que si, j’ai été pauvre, mon cher. Et pauvre pour de bon. Faisant vivre ma mère et mon père avec 80 francs par mois. Et préparant le soir mon examen pour le Ministère des Colonies, sentant que si je ne réussissais pas j’étais fichu. Pour sûr que si, j’ai été pauvre ! »
Cario connaît à peine Colette. Il l’a vue une fois, au Mercure, chez Vallette, justement un jour que je parlais animaux avec elle, avant la guerre, certainement. Je lui dis ce qu’elle est devenue physiquement, complètement déformée, à en être presque difforme. Il paraît, nous ne savons pas très bien au juste à propos de quoi, l’un et l’autre, qu’elle va de nouveau s’exhiber, prochainement. Je rappelle à Cario l’article féroce que Rouveyre a écrit sur elle, il y a quelques années, dans le Mercure, dans une chronique dramatique, féroce au point de vue physique, à propos de je ne sais quel spectacle dans lequel elle se montrait.
L’arrivée de Mlle Blaizot, avec ses plaisanteries habituelles, a interrompu la conversation.
1936
Cette année 1936 va être très riche. Le quinze janvier :
Ce matin, visite de Cario. Il a eu à s’enquérir d’une question de contributions pour Mlle Blaizot. Il le lui donne [sic] : « Cela va pour cette année. L’année prochaine, vous vous débrouillerez. Je ne serai plus là. » Je lui dis : « Vous allez prendre votre retraite ? — Oui. » Je pense tout de suite à mon intention de le désigner comme mon exécuteur testamentaire. Je lui demande : « Vous resterez à Paris ?… » Il me répond : « Je resterai à Paris ?… Oui… En principe. » Je dis : « Comment ? En principe ?… » Il continue : « Je voyagerai… J’ai l’intention de faire le tour du monde… Il doit y avoir tant de choses à voir… » Me voilà dans le lac avec mon affaire d’exécuteur testamentaire.
Il reste un moment à bavarder, comme il fait toujours. Il me dit qu’il a relu ces jours-ci le Théâtre de Maurice Boissard, que je dis des choses très justes sur Moréas, qu’il avait toujours eu le sentiment qu’il manque quelque chose à cette poésie, sans pouvoir se l’expliquer. Comme je lui dis que j’ai vu souvent, dans des traductions d’auteurs anciens, Lucien53, par exemple, les motifs même, presque exprimés de même, de beaucoup de vers de Moréas54 (surtout pour les Stances) et qu’elles sont en grande partie une sorte de centon55, ce mot éclaire d’un coup pour lui l’impression qu’il avait sans pouvoir se la formuler.
À propos du poème que j’ai reproduit, sans en nommer l’auteur, dans cette chronique sur Moréas56, il me demande : « C’est de Régnier, n’est-ce pas57 ? » Il me dit qu’il lui semble qu’il y a dans les derniers volumes de vers de Régnier des poèmes d’un accent plus personnel, plus sensible. Je lui dis qu’il ne se trompe pas, que certains de ces poèmes ont même un caractère autobiographique.
Quinze jours plus tard, le trois février, Paul Léautaud est toujours déçu de ne pouvoir compter sur Louis Cario pour surveiller la publication de son Journal.
Visite de Cario, ce matin. Je lui demande s’il fera toujours le tour du monde. Oui. Je lui dis que cela me dérange beaucoup. Pourquoi ? Je lui dis que s’il faisait un peu attention à mes propos, il se douterait pourquoi. Il me répond qu’il fait fort bien attention à mes propos. Je lui dis qu’il n’a alors qu’à se rappeler ce que je lui ai dit un jour. Il fait en s’amusant un peu l’ignorant, puis : « Vous allez voir que je fais attention à vos propos, que je me rappelle fort bien ce que vous voulez dire : une question de droit civil, les attributions de l’exécuteur testamentaire. »
Il me démontre alors quelle corvée c’est en effet, par ce qui constitue au premier chef l’exécuteur testamentaire : la saisine, que j’avais complètement oubliée58.
Je l’ai mis au courant de tout ce qui me préoccupe en ce moment : 1o mon testament, 2o le dépôt de mon Journal dans une bibliothèque, avec désignation de quelqu’un pour continuer ou commencer la publication, suivant que je l’aurai commencée ou non moi-même. Il doit penser à me trouver une formule claire, nette, formule quant au dépôt dans une bibliothèque et la propriété lui revenant à ma mort, mais propriété matérielle seulement, propriété du papier, et non propriété morale, littéraire, lui conférant le droit de permettre ou défendre la publication. Il est de mon avis : c’est une affaire du diable de régler avec certitude et efficacité une affaire de ce genre. Comme exemple, que je lui ai rappelé, le mot de Goncourt, dans son testament, pour le Journal déposé à la Nationale : pourra être publié, au lieu de devra être publié. Devra était l’injonction indiscutable. Pourra était la liberté de faire ce qu’on voudrait59.
À propos de mon Journal, des fragments qui ont paru et qu’il a lus, et dont il me parle, Cario me parle, il l’a déjà fait une fois, de la différence extrême de ma façon d’écrire, dans ces fragments, avec ma façon d’aujourd’hui. Sur celle-ci, les plus grands éloges, qu’il résume en ceci : un rythme, qu’il ne trouve chez aucun écrivain d’aujourd’hui. Il va jusqu’à ne trouver qu’un équivalent : Voltaire. J’ai trouvé qu’il va un peu loin.
Il me cite aussi, comme une chose étonnante au point de vue du ton, du style : Madame Cantili. Écrit pourtant, comme je l’ai dit, un dimanche, au courant de la plume. Je l’ai répondu à Cario : ne vaut que ce qu’on écrit ainsi. Ce qui n’est pas tous les jours, l’excitation de l’esprit n’étant pas de tous les jours.
Je ne crois pas que le mot rythme soit celui qui convient. Je crois que c’est plutôt le mot ton, qui pourrait servir à entendre l’état sensible intérieur d’un homme quand il écrit, et qui est à mon avis ce qui fait l’écrivain. Car le rythme, le diable si je pense et m’occupe jamais de cette affaire-là.
Le fait est que mon Journal me désole souvent par la façon longue, monotone, avec laquelle il est écrit. Je n’étais pas, je ne suis pas toujours d’esprit très excité quand je l’écris, et on n’écrit bien — j’entends : bien, avec expression et brièveté, — que dans une certaine excitation d’esprit. J’écris souvent mon Journal comme je ferais mes comptes de la journée, surtout aujourd’hui, que j’ai tant de choses en tête : mes amours, mon travail, mon retard dans mon travail. Souvent aussi, comme en ce moment, je suis en retard dans mon Journal. J’ai beau prendre toutes les notes nécessaires sur-le-champ au Mercure, quand je les reprends pour écrire l’animation est passée. Il faudra que je fasse comme j’ai fait ce matin pour la visite de Cario : écrire sur-le-champ. J’ai été sur le point de me contenter ce soir de coller ce papier de ce matin dans ce cahier.
Une chose curieuse que je disais aussi à Cario. Quand j’écris mon Journal, ce serait pour le donner le lendemain à imprimer, le ton serait tout autre, presque sans que je le veuille, sans application de ma part. Comment expliquer cela ? Animation dans un cas, monotonie dans l’autre.
Trente mars, toujours 1936.
Ce matin, visite de Le Cardonnel60, Cario présent. Je lui demande des nouvelles de son patron (Descaves61) qui va bien, 74 ans, très actif, écrivant un article chaque jour, allant au théâtre, faisant sa critique dramatique62. Je dis à Le Cardonnel « Eh ! bien, il paraît que ce sera Léopold Lacour63 qui sera nommé ? » Il ne comprend pas tout de suite. Je dis : « En remplacement d’Hennique64. » Il me répond : « Oui. C’est probable. On l’aime beaucoup. Il est très vieux. Très pauvre aussi. Un homme délicieux, d’ailleurs. Il est resté d’une jeunesse d’esprit, de cœur. Une générosité sans pareille. Il donnerait tout ce qu’il a. Il a passé sa vie à cela… » Il laisse passer un temps. Puis : « Je sais bien, moi, qui ils devraient nommer. » Comme je le regarde, il me tape sur l’épaule : « J’en ai du reste parlé à Descaves… » J’étais extrêmement gêné. J’ai aussitôt changé la conversation.
Le Cardonnel et Cario parlé ensemble de Jeanne Landre65, qui vit depuis quelques années dans une suite d’opérations (le cancer, probablement) tantôt au cou, tantôt à la hanche, ablation d’un sein, et toujours vaillante malgré cela.
J’ai parlé à Le Cardonnel, tout à fait comme je le pense, de son roman Les Soutiens de l’ordre66, un livre charmant, intéressant, qui a eu si peu de chance, qu’on connaît si peu. Je lui demande si je n’ai pas raison de penser que sa carrière eût été tout autre, si ce livre avait eu le succès qu’il méritait d’avoir. Il me répond que certainement, qu’il en avait alors un ou deux autres en train67, qu’il se serait donné au roman, au lieu de verser complètement dans le journalisme, qui a fini par le manger tout entier. Il me dit que ce roman n’est pourtant pas complètement ignoré. On en vend un exemplaire de temps en temps. De temps en temps il reçoit une lettre d’un lecteur. Il nous raconte à Cario et à moi cette chose amusante. Au début de la guerre, versé, pour raison de santé, dans je ne sais quel service administratif, il se trouve dans un bureau avec un collègue qui lisait Les Soutiens de l’ordre, reproduits dans La Feuille littéraire de Fuss-Amoré68. Ce collègue lui dit : « Hein ! C’est drôle. Il s’appelle comme vous, l’auteur. Bien sûr, ce n’est pas vous. Si c’était vous, vous ne seriez pas ici. » Il trouve cela si amusant, — et si flatteur en même temps, — qu’il se garde bien de le détromper.
Le Cardonnel est un exemple typique des méfaits du journalisme sur un véritable écrivain. Je l’ai déjà noté, certainement. Il a de grands dons de critique littéraire. Il en a donné des preuves. Il aurait certainement fait là une carrière remarquable.
Il nous a dit ce matin qu’il a un roman en train, presque terminé. Je l’ai vivement encouragé à le finir, à l’apporter au Mercure. Peut-être cela ferait-il repartir Les Soutiens de l’ordre, qu’on réimprimerait probablement.
Le Cardonnel est de ces gens qui ne font pas de battage sur leur compte. J’aime beaucoup cela.
Deux mois plus tard, le 25 mai :
Ce matin, Cario dans mon bureau. Arrive le ménage Merki69, lui aveugle, se traînant, conduit par sa femme, elle, pleine de douleurs, se traînant aussi, lui 74 ans, elle 75, leur misère visible à première vue. Cario effondré soudain : « Dire qu’on peut devenir ainsi ! J’aimerais mieux être mort. » Mme Bataiellie arrive, quand ils sont partis pour monter à la rédaction, et nous raconte ce que vient de lui dire Mme Merki : elle s’est laissé donner une pièce de 10 francs fausse. Non seulement un commerçant la lui a refusée, mais la lui a marquée sur les deux faces de deux entailles au couteau. Je dis à Mme Bataiellie « Vous pourrez peut-être lui dire que vous la ferez passer… » La même pensée qu’à moi vient à Cario : « Je donne les dix francs ! » Je lui dis : « Mon cher, nous ne pouvons pas donner chacun dix francs pour une pièce de dix francs. Ce serait trop visible. » Nous avons donné chacun cent sous et Mme Merki est repartie avec une pièce de 10 francs bonne, à la place de la mauvaise.
Quatre novembre 1936
Ce matin, visite de Cario. Il me dit qu’il a passé la journée dimanche avec quelqu’un qui lui a parlé de moi. Il me nomme Tristan Klingsor70, me dit qu’ils ont cherché ensemble ce qui fait les grands mérites de ma prose, qu’ils ont décidé que c’est le rythme… Cette fois-ci, j’ai prié Cario de me ficher la paix. Je ne sais, en effet, rien de plus niais que ces sortes de propos.
Trois semaines plus tard, le 24 novembre :
Ce matin, visite de Cario. Il me raconte qu’il était hier soir chez Mme Rosenthal71, où se trouvait également Rose Adler. Également présent le directeur des éditions Guillaume Budé, je n’ai pas retenu son nom. Il leur a raconté ce qui suit. Il avait demandé récemment à Valéry de venir faire une conférence à Roubaix, je crois bien que c’est Roubaix, sur un sujet donné. La conférence bien payée. Valéry avait accepté. Le jour venu, Valéry s’assied sur l’estrade pour la conférence : « On m’a demandé de vous faire une conférence sur… (le sujet entendu et accepté par lui). J’ai changé d’avis. Je vais vous faire une conférence sur… » Et il tire de sa poche des feuillets imprimés qu’il se met tout bonnement à lire.
Puis le 26 novembre ;
Il y a des mois que j’engage Cario à lire Délice d’Éleuthère de Benda72. Chaque fois que je le vois, il n’a pas encore acheté le volume. Avant-hier il finit par m’avouer qu’il a une sorte d’éloignement pour Benda. Je lui offre de lui prêter mon exemplaire. Il accepte. Je le lui ai remis tantôt. Je suis curieux d’entendre son appréciation.
Le sept décembre nous avons des nouvelles du Délice d’Éleuthère :
Ce matin, visite de Cario. Il me rapporte mon exemplaire de Délice d’Éleuthère de Benda. Il a passé hier une journée exquise à le lire. Il y a pourtant quelque chose qui ne l’accroche pas, quelque chose dans le trop bien fait, trop appliqué par moments d’un devoir bien réussi. Affaire de goût, d’impression. Il n’y a rien à dire.
Et le 23 :
Ce matin, visite de Cario, le nez tout tuméfié. Il est tombé en voulant monter dans un autobus en marche. Il aurait pu écoper davantage. Il est un peu honteux lui-même d’une pareille sottise à son âge.
Nous parlons d’Edouard VIII d’Angleterre73, qui vient d’abdiquer.
1937
Le douze janvier.
Ce matin, visite de Cario. Une fois de plus, à propos de cette paralysie du larynx qu’a en ce moment Duhamel et qui peut-être peut devenir… quoi ? nous parlons de tout ce qui peut vous tomber sur la tête comme maladie quand on n’est plus jeune. Je me mets à dire que dans quelques jours je commencerai ma 66e année. Soixante-six ans ! Le 7 viendra vite. S’il vient ?… Je dis que le soir, quelquefois, me couchant, étendu dans mon lit, je pense à cela… Cario qui n’a que 60 ans et qui vient d’être mis à la retraite, me dit alors : « À qui le dites-vous, mon cher. Tenez, pas plus tard qu’hier soir, je venais de me coucher. J’étais étendu dans mon lit. Je me suis surpris à me dire : “Il n’y a pas à dire. T’es un petit vieux à la retraite” » C’était tout à fait drôle, la façon dont il a sorti cela. Cela faisait presque image. Je me le représentais couché, avec un bonnet de coton : un petit vieux à la retraite.
La journée du douze mars 1937 est entièrement réservée à Louis Cario.
Ce matin, visite de Cario. Il me parle de Robert Rey74, pour me raconter à son sujet une chose qui l’a éberlué. Il y a quelques jours, il l’a invité à une journée de pêche. Ils sont partis de Paris le matin à 7 heures, pour rentrer le soir à 7 heures. Pas une minute, Rey ne s’est arrêté de parler, — pas une minute, a insisté Cario, — et de parler de lui. Cario répète qu’il en a été effaré. Autre chose : cette pêche est louée en commun par Cario et un ami à lui. S’y rendant, il invite à y venir la femme de cet ami. Tous trois étaient dans la voiture de Cario. À l’arrivée, en descendant, tout de suite, à un mètre à peine de cette dame, Rey s’est arrêté : « Maintenant, il faut que je pisse. » Un vrai goujat, Cario et moi nous sommes trouvés d’accord une fois de plus sur ce point75.
Robert Rey est maintenant inspecteur des Monuments historiques. « Le successeur de Mérimée ! » me dit Cario. J’ai répliqué : « Dans les fonctions !… »
[…]
Rey a aussi raconté à Cario : « J’ai écrit une fois au Mercure. C’est à Léautaud que je le dois. » Je crois bien, en effet, que c’est comme cela que cela s’est passé. Article sur le sculpteur Pompon76, qui venait de mourir. J’avais lu ou appris que Rey était son familier. Je l’avais indiqué à Vallette. Ou c’est Rey lui-même qui m’écrivit, pour se proposer. Il en a conclu avec Cario « Je crois que je lui suis très sympathique. » Mon Dieu ! antipathie serait un bien gros mot, mais je n’aime pas les gens grossiers. L’unique fois que je l’ai vu, chez Marie Dormoy, ne le connaissant pas, qu’il vint à moi, plein de compliments, et m’invita à aller le voir à Fontainebleau, qu’il me ferait les honneurs du château, ma réponse en moi-même a été immédiatement négative77.
Rey a aussi raconté à Cario ce qui suit : un groupe d’amis de la France en Hollande. Invitant des écrivains français à venir faire des conférences. Celles-ci remarquablement payées. Rey y a été, Duhamel aussi, plusieurs fois. Il y a quelque temps, ce groupement a écrit à Rey pour lui demander de revenir, l’avisant que, les temps changés, il n’était plus possible de payer les prix précédents, mais qu’il espérait qu’en souvenir du passé il consentirait tout de même à venir. Rey a accepté. Il y est allé. Il a dit à Cario que si les prix ne sont plus ceux d’il y a quelques années, ils n’en sont pas moins fort appréciables. Là-bas, les membres du groupement lui ont exprimé leur déception concernant Duhamel. Ils l’avaient reçu plusieurs fois. Chaque fois, de leur mieux, veillant à ce que rien ne lui manquât. Ils avaient pour lui autant d’admiration que d’affection. Ils le considéraient comme un fils lointain. Ils lui ont écrit, comme à Rey, pour lui demander de venir, dans les mêmes termes qu’à Rey, lui disant combien ils espéraient que ce changement dans les honoraires ne les priverait pas du plaisir de l’entendre. Ils ont reçu cette réponse : « Je suis au regret, mais ma situation littéraire, ma réputation, l’importance de mon œuvre ne me permettent pas d’accepter une diminution. »
1938
Le 26 décembre 1938, longue conversation à propos de Charles Régismanset. Cette conversation a évidemment déjà été reproduite dans la page sur Charles Régismanset.
Ce matin, visite de Cario. Conversation sur Régismanset. Selon lui, Régismanset, avec sa retraite du ministère des Colonies, son poste d’administrateur de la Banque d’Indo-Chine, son professorat à l’École coloniale, un autre [poste] d’administrateur dans une autre banque, doit bien se faire cent cinquante mille francs par an. Comme je demandais à Cario ce qu’il peut bien faire de cet argent, il m’explique : Régismanset a gardé le petit appartement qu’il habite depuis longtemps avenue de Breteuil avec sa femme. Une femme de ménage qui vient tous les jours leur suffit. De ce côté, pas de grands frais. Mais Régismanset ne se refuse rien pour son plaisir de la pêche. De plus, il aime beaucoup inviter des gens dans des déjeuners ou des dîners dans des restaurants chics, surtout des femmes, la sienne étant de ces parties. Cario me dit aussi, qui le connaît depuis bientôt quarante ans : « C’est certainement un garçon intelligent. Ce qui m’étonne, c’est sa sottise littéraire, à ne pas se rendre compte du manque complet d’intérêt de ce qu’il écrit. » Je dis à Cario que je connais Régismanset depuis bien des années aussi, non dans l’intimité, je ne suis jamais allé chez lui, mais pour l’avoir vu au Mercure, au théâtre, dans des rencontres dans la rue, et qu’à tous les propos que j’ai entendus de lui, il ne m’a jamais donné l’idée d’un homme bien remarquable. Cario me dit alors : « Je vais vous dire : il y a un homme secret chez Régismanset. Je ne le sais pas depuis longtemps. Je peux vous dire que j’en ai été renversé quand je l’ai appris, il n’y a pas longtemps. C’était à un dîner auquel j’assistais. Il y avait là la femme divorcée de Michel Clemenceau78. Le nom de Régismanset vient dans la conversation. « Ah ! c’est un joli monsieur votre Régismanset ! » Et elle se mit à nous raconter sur lui des histoires… J’en étais atterré. J’étais à cent lieues de me douter de cela. »
Cario ne m’a pas dit un mot des dites histoires.
Comme il m’avait donné à entendre que Régismanset a eu plus ou moins quelques aventures dans toutes ces relations avec des femmes, j’ai demandé à Cario si cette dame n’aurait pas été sa maîtresse, ce qui pourrait donner à supposer des inventions d’ancienne maîtresse quittée et rancunière. Cario m’a assuré que, pour elle, non.
Un homme secret chez Régismanset, sorte de Joseph Prudhomme comme le qualifiait ce matin Cario. Il est bien vrai qu’on ne connaît jamais complètement personne.
Évitons la désagréable journée du sept mars 1939.
Notes
La numérotation des notes poursuit celle de la page précédente.
42 François Porché, Mathilde et les deux “fils du Soleil” paru dans les quatre premiers Mercure de l’année. Mathilde est évidemment Mathilde Mauté (note 41 de la page précédente). Pour François Porché, voir la page « Les Butors et la Finette ».
43 Les textes en violet ne figurent pas dans le Journal mais proviennent du tapuscrit de Grenoble.
44 Charles de Sivry (1848-1900), compositeur et chef d’orchestre. La mère de Charles de Sivry s’est remariée avec Théodore Jean Mauté. Ils auront une fille, Mathilde Sophie Marie Mauté (1853-1914), qui épousera Paul Verlaine en août 1870.
45 Le titre exact est L’amour qui n’ose pas dire son nom, sous-titré « Oscar Wilde », Grasset 1927. Dans sa préface, François Porché précise « J’ai conçu le dessein de parler des amours singulières, des formes inverties du désir, dans leurs rapports avec la littérature de mon temps (Marcel Proust, Oscar Wilde, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Walt Whitman, André Gide). »
46 Page 385.
47 Louis Cario est né au Havre. Sa mère, Louise Benonie Gronlier (1854-1905) est née à Paris.
48 L’hebdomadaire Marianne « Grand hebdomadaire littéraire illustré » est paru à partir d’octobre 1932, fondé par Gaston Gallimard et dirigé par Emmanuel Berl. Son siège est rue Sébastien Bottin. Tous les intellectuels de gauche écrivent dans ce journal, qui cessera de paraître en août 1940.

49 Le numéro évoqué par Louis Cario est daté d’hier 23 octobre, page sept. Cette série « Mes apprentissages » a débuté dans le numéro de la semaine précédente et va se poursuivre jusqu’au numéro du 18 décembre avant d’être publié chez Ferenczi en janvier (218 pages).

Dédicace de Colette au critique Gérard Bauer
50 Voir la note 2 d’Édith Silve dans le Journal particulier au premier novembre 1935.
51 Le deux mars.
52 Une chaise longue pliante, en toile et bois.
53 Lucien de Samosate (120-180), auteur latin.
54 Notice de Jean Moréas dans les Poètes d’aujourd’hui.
55 Centon : pièce de vers ou de prose composée de passages empruntés à un ou à plusieurs auteurs (TLFi). Stances peut être lu dans les Poètes d’aujourd’hui, volume II, page 314.
56 Chronique du premier juillet 1912 à propos de d’Iphigénie, tragédie en cinq actes de Jean Moréas : « Je lisais des vers, l’autre soir, — ne vous moquez pas de moi. J’ai retrouvé cette pièce, dont je ne nommerai pas l’auteur, pour bien montrer que je ne fais ma cour à personne. »
57 Il s’agit du poème Le Jour et l’ombre, d’Henri de Régnier, que l’on trouve dans le recueil La Sandale ailée. La poésie un peu larmoyante d’Henri de Régnier est devenue difficilement lisible de nos jours.
58 En cas d’atteinte au droit moral du défunt, l’exécuteur testamentaire devra saisir la justice.
59 Extrait du testament d’Edmond de Goncourt : « Après ma mort, il sera trouvé, dans ma petite armoire de Boule placée dans mon cabinet de travail, une série de cahiers portant pour titre : Journal de la vie littéraire, commencé par mon frère et moi le 2 décembre 1851. Je veux que les cahiers […] soient immédiatement cachetés et déposés chez Me Duplan, mon notaire, où ils resteront scellés vingt ans, au bout desquels ils seront remis au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale et pourront être consultés et livrés à l’impression. »
60 Georges Le Cardonnel (1872-1951), journaliste.
61 Lucien Descaves (1861-1949), journaliste, romancier et auteur dramatique naturaliste et libertaire. Lucien Descaves s’est rendu célèbre par Les Sous-offs, roman antimilitariste pour lequel il a été traduit en cour d’assises pour injures à l’armée et outrages aux bonnes mœurs. Acquitté en 1890, il a donné d’autres œuvres dans le même ton. Rédacteur au journal L’Aurore au moment de l’affaire Dreyfus, il lui apporte son soutien. Lucien Descaves est secrétaire de l’académie Goncourt.
62 À L’Intransigeant entre 1919 et 1940.
63 Léopold Lacour (1854-1939), normalien, agrégé de lettres, professeur de rhétorique, auteur dramatique et critique. Socialiste, Léopold Lacour est partisan de l’égalité des droits comme de l’égalité des genres. Voir l’article nécrologique de Léopold Lacour dans Les Nouvelles littéraires du six mai 1939.
64 Léon Hennique (1850-1935), romancier naturaliste et auteur dramatique. Exécuteur testamentaire et colégataire avec Alphonse Daudet, d’Edmond de Goncourt, il s’occupa activement de la fondation de l’académie Goncourt, dont il assuma la présidence de 1907 à 1912. Léon Hennique est mort le 25 décembre dernier (1935). Il ne sera pas remplacé à son sixième couvert par Léopold Lacour mais par Léo Larguier dans près de deux mois, le 27 mai.
65 Jeanne Landre (1874-1936), romancière, auteure notamment d’Aimé d’une baronne, de L’Amant qui s’ignore, ou encore de Badigeon aviateur. Jeanne Landre va mourir dans huit mois, le 17 novembre.
66 Georges Le Cardonnel, Les Soutiens de l’ordre, roman, Mercure 1909, dédié au chirurgien Paul Noguès, 258 pages.
67 Dans la page « Du même auteur » des Soutiens de l’ordre sont annoncés deux autres romans : Le Mariage de Mademoiselle Joffre et Histoire d’un jeune homme sous la troisième République. On se souvient que Georges Le Cardonnel a écrit, paru au Mercure en 1905 en collaboration avec Charles Velay La Littérature contemporaine : opinions des écrivains de ce temps. Dans cet ouvrage où figure Paul Léautaud, la page « Des mêmes auteurs » attribue à Georges Le Cardonnel deux autres romans « en préparation » : Les Fantoches, et Le Cas Saint-Yre. Il ne semble pas que ses romans aient paru.
68 Gustave Fuss-Amoré (Gustave Fuss, 1877-1944), ajouta à son nom celui de sa mère Augustine Amoré. Journaliste et homme de lettres belge, collaborateur du Mercure pour les événements de Belgique dans 82 numéros, de 1916 à 1924. Son épouse, Élisabeth est peintre. Modigliani a réalisé son portrait en 1916.
69 Charles Merki, né vers 1862, collaborateur du Mercure de 1894 à sa mort avec 747 textes essentiellement dans le rubrique « Archéologies-Voyages ». Charles Merki est l’auteur, en 1905, de La reine Margot et la fin des Valois (1553-1615) chez Plon (448 pages) et en 1909 d’un Amiral de Coligny (Plon, 494 pages). Charles Merki est l’archétype de brave homme pauvre. Il va mourir dans un peu plus d’un an, en août 1937. Une page est prévue ici un jour pour lui rendre hommage.
70 Tristan Klingsor (Léon Leclère, 1874-1966), poète, musicien et peintre belge. Le nom de Tristan Klingsor survit de nos jours essentiellement grâce à la musique de Maurice Ravel sur trois poèmes issus de Shéhérazade (1903) : « Vieux pays merveilleux des contes de nourrice / Où dort la fantaisie comme une impératrice… » Tristan Klingsor est entré dans les Poètes d’aujourd’hui avec cette troisième édition. La notice semble être de la main de Paul Léautaud.
71 Léon Rosenthal (1870-1932), normalien, agrégé d’histoire, professeur au Lycée Louis-le-Grand en 1906, critique et historien d’art en 1906, homme de gauche. Léon Rosenthal a épousé Gabrielle Bernheim (1881-1941) qui vient de publier Trente-cinq poèmes, suivis du Voyage d’Italie chez Camille Bloch. Gabrielle Rosenthal a aussi tenu un Journal (1897-1932), dont des extraits ont été publiés en janvier 2014 aux Éditions universitaires de Dijon (660 pages).
72 « Délice d’Éleuthère » est paru sur quatre numéros, au fur et à mesure de l’écriture, semble-t-il (janvier, juin et décembre 1934, mars 1935) avant d’être édité en volume chez Gallimard en juillet (221 pages). On peut noter que Julien Banda a fait paraître un « Dialogue d’Éleuthère » dans Les Cahiers de la quinzaine au début de 1911 (155 pages) et un « Songe d’Éleuthère » dans La NRF à partir du numéro de mars 1939. Ce Délice d’Éleuthère sera interdit par la censure allemande et figurera sur la première « Liste Otto » dactylographiée de 1940, au côté de neuf autres ouvrages. Julien Benda (1867-1956), critique et philosophe a publié La Trahison des clercs chez Grasset en 1927, son ouvrage le plus connu. Julien Benda est, dans ces années 1930, une des figures intellectuelles les plus respectées de la gauche antifasciste. Julien Benda sera pressenti à quatre reprises entre 1952 et 1955 pour recevoir le prix Nobel de littérature. Paul Léautaud et Julien Benda se fréquenteront régulièrement tout au long de leurs vies.
73 Édouard VIII (1894-1972) a abdiqué le onze décembre après 326 jours de règne.
74 Robert Rey (1888-1964), docteur ès lettres, conservateur en chef des musées nationaux, historien et critique d’art, homme de lettres. Conservateur du Musée de Fontainebleau depuis 1930, Robert Rey a été, dans sa jeunesse, secrétaire de Georges Courteline. Il est aussi proche de Marie Dormoy.
75 Les textes en violet proviennent du tapuscrit de Grenoble.
76 Mercure du premier décembre 1933, page 328. De François Pompon (1855-1933), on connaît surtout l’Ours blanc (entre 1923 et 1933), en pierre, exposé au musée d’Orsay.
77 Voir le Journal Particulier au trente janvier 1933.
78 Michel Clemenceau (1873-1964) ingénieur agronome (en 1894), homme d’affaires et homme politique modeste, fils de Georges Clemenceau. Michel Clemenceau a épousé en 1901 Ida Michnay (1882-1983).