Paul Valéry IV — 1928-1936

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La vente des lettres de Paul Valéry, deuxième partie

Cette quatrième partie est la plus longue et aussi la plus riche, comprenant cinq annexes, numérotées III à VII.

Jeudi 1er Mars [1928]

[…]
Il y a dans le Mercure un article de cette cabotine littéraire de Miss Barney174, qui écrit presque aussi bien qu’Aurel175, à propos de Valéry176. C’est elle, à l’en croire, qui a eu la première l’idée d’une association d’amateurs riches se cotisant pour fournir à Valéry les moyens de travailler sans soucis matériels, idée reprise ensuite et réalisée par Gallimard. Vallette disait ce matin de cet article : « C’est un peu le pavé de l’ours177. Elle ne veut dire que du bien de Valéry, et en même temps elle le montre sous un jour un peu singulier. »

Ce pauvre Valéry aura tout de même joué, sur la fin de sa vie, un singulier rôle comme écrivain. Le Bellac du Monde où l’on s’ennuie178, s’il avait une cour d’admiratrices, lui au moins ne se faisait pas payer. Pour Valéry, ses bavardages étaient, sont même encore, — puisque la Société des Amis de Valéry fonctionne toujours, — compris dans les arrangements qu’il a avec ses Mécènes. Il « essaie sur eux ses idées » comme dit Miss Barney. Qu’il aurait ri autrefois, si on lui avait parlé d’un personnage comme celui qu’il joue !

Lundi 16 Avril

[…]
Tantôt, visite de Léon-Paul Fargue. Je lui ai demandé des nouvelles de son ami Paul Valéry. Il me dit qu’il est bien fatigué, qu’il est à Grasse (je crois). « Nous l’avons envoyé là-bas, chez des amis, se reposer. » Fargue me dit que Valéry a été très démoli par toutes ces campagnes contre lui. « C’est bien sa faute. Il n’a pas été adroit… »

Mercredi 20 Juin

[…]
Télin le libraire s’est décidément fichu de moi dans l’affaire de la vente de mes lettres Valéry. Il m’avait assuré que l’acheteur garderait le secret, et j’ai appris par Mme van Bever, qui le tenait de lui-même, que le docteur Monod le grand admirateur de Valéry, connaît fort bien cette vente, donc Valéry lui-même. Voilà que j’ai appris aujourd’hui, par Lebarbier179, que mon exemplaire de La Jeune Parque figure au catalogue du libraire Ronald Davis180, et indiqué comme mon exemplaire, « avec un envoi intéressant ». Cet envoi est ceci : À Paul Léautaud, amateur de bêtes. Valéry très lié avec Ronald Davis, il connaît donc également cette vente. Or, Télin m’avait demandé cet exemplaire, délaissé me disait-il, par l’amateur des lettres, — pour sa collection personnelle, comme un supplément de commission pour lui, le bénéfice qu’il faisait sur la vente des lettres étant très petit, m’assurait-il. En réalité, il en a fait commerce. Donc, il s’est moqué de moi. Je lui en parlerai un jour.

La vente des lettres de Valéry ne m’a jamais amusé. Surtout que je me trouvais l’avoir revu. Vendre les lettres d’un ami n’est pas très joli181. Personne ne me l’apprendra. Quoique je préfère les 20 000 francs que cette vente m’a rapportés à tous ces papiers. Pas pour l’argent. Je n’y ai pas touché. Il est là comme si je ne l’avais pas, mais pour la petite sécurité qu’il me donne.

Lundi 25 Juin

[…]
Ce pauvre Valéry donne décidément dans l’exhibitionnisme le plus complet. Il paraît qu’il a discouru à la Renaissance, rue Royale182, devant des « dames » sur les Portraits de femmes. Voyez-vous cela ! Que de papotages admiratifs, de petits soupirs pâmés cela a dû être. Tout à fait Trissotin avec ses précieuses, et le ridicule pour lui comme pour elles. Non ! ce qu’il aurait « rigolé » autrefois d’un personnage comme celui qu’il est devenu ! S’il imite Mallarmé dans sa littérature, il ne l’imite guère dans sa discrétion.

Mardi 26 Juin

[…]
Paul Reboux a assisté à la Conférence de Valéry à la Renaissance. Il en rend compte dans Paris-Soir183. À remarquer cette impression qu’il donne : « Parfois, il déposait ses lunettes et ébauchait une anecdote. On croyait que « ça » allait venir. Ça ne venait pas toujours. » Il n’a pas changé, il est toujours l’homme qui reste en plan184.

Mardi 9 Octobre

Visite de Télin. Nous parlons de Valéry. Il me dit que sa cote a joliment baissé. Au sujet de mon dossier de lettres vendu 20 000 frs, il me dit que nous en trouverions aujourd’hui difficilement 5 000. Il se plaint des sorties que Valéry est venu lui faire, quand il a su que Télin avait acheté des lettres de lui à la vente Pierre Louÿs et les avait revendues. Il l’oppose à des gens comme Gide, comme Duhamel, qui sont la courtoisie, la simplicité même dans ces questions.

Mardi 2 Juillet [1929]

Je crois avoir noté il y a quelque temps185 qu’on se préparait à nous monter, avec Fargue, la même farce qu’avec Valéry. Cela se prépare de mieux en mieux. Il paraît qu’un homme fort riche, qui s’établit libraire éditeur aux Champs-Élysées, va donner 5 000 francs par mois à Fargue (60 000 francs par ans) pendant trois ans, à condition que Fargue lui donne chaque année un volume de 300 pages. De plus, dans la Nouvelle Revue française parue hier, un long article d’étude sur Fargue186, dans lequel on voit (pour la première fois, je crois bien) le mot farguien (pour définir son art, sa tournure d’esprit, le caractère de ce qu’il écrit) tout comme nous avons eu le mot valéryen et le mot proustien. J’ai raconté cela ce soir à Vallette et à Dumur. Vallette a eu tout de suite ce mot, qui est le mot juste : C’est le coup de Valéry qui recommence. Comme je lui disais que je ne vois pas Fargue produisant par an 60 000 francs de droits d’auteur (et il y aurait encore les frais de fabrication), Vallette a fait cette remarque très juste : « Mais si. Si on le monte comme une affaire, si on met les snobs dessus. C’est du snobisme, cela. Comme Valéry. Le tout est de créer le mouvement. »

Lundi 5 Août

[…]
L’après-midi, visite de Charpentier187 accompagné d’Auriant188. […]

Saltas189 arrive, venant très gentiment prendre de mes nouvelles. Auriant et Charpentier s’en vont. Saltas est à peine assis, qu’arrive Valéry, me rapportant les épreuves de ses vers dans la nouvelle édition des Poètes, que je lui ai envoyées il y a deux ou trois semaines pour qu’il les revoie. Le nom de Jarry qu’il se met à prononcer je ne sais plus pourquoi amène une courte conversation entre lui et Saltas, après que je les ai présentés l’un à l’autre. Puis Saltas s’en va. Valéry s’assied. Nous examinons ses épreuves. Il me fait remarquer qu’il a, à un endroit, changé complètement tout un hémistiche, en me disant, l’air de plaisanter mais sérieux certainement au fond : « Cela fait presque une nouvelle édition originale », ce qui me rappelle aussitôt le grief qu’on lui a fait d’avoir fait à plusieurs reprises des éditions originales d’un même texte dans lequel il avait tout bonnement chaque fois changé quelques mots.

[…]
Moins élégant et soigné que d’habitude. Un complet noir fort usagé. Ses manchettes repliées dans la manche de son veston comme lorsqu’on a une chemise sale et qu’on veut le dissimuler.

Je lui parle de la bêtise qu’on a dite sur son compte, dans un article du Mercure, en le présentant comme ancien élève de l’École polytechnique. Il me dit : « On a bien dit que j’ai été le secrétaire de Cecil Rhodes190. — Cela, c’était mieux dans votre ligne. » Il me réplique avec raison : « Et l’École polytechnique, mon cher ! Encore mieux. »

Il me dit aussitôt, association d’idées, sans doute : « J’y songe quelquefois. Quand je suis entré au Ministère de la guerre, je me voyais toute ma vie là, dans un bureau. L’avancement régulier, automatique. Les appointements suivant. La retraite au bout de tout cela. Je trouvais cela affreux, sinistre ! »

Je lui réponds : « Eh ! bien, la vie a joliment changé tout cela ! »

Il doit souvent penser au contraste : ce à quoi il s’était à peu près résigné, et ce qu’il est devenu.

Il tire de sa poche un paquet de tabac, dans lequel il n’y a plus que de la poussière. Il le jette sur mon bureau, et demande si je n’ai pas de quoi faire une cigarette. Je lui tends mon paquet de caporal ordinaire. Il le prend et se met à rouler une cigarette, en me disant qu’il a dû renoncer au caporal, se mettre au maryland191, après n’avoir pu se faire au tabac sans nicotine, à la suite d’accidents dans la gorge à la suite de trop fumer, obligé même de subir certaines cautérisations dans la gorge. Quand il a été parti, l’idée m’est venue qu’il y a certainement dans ses admirateurs des toqués qui paieraient cette enveloppe de paquet de tabac qu’il avait ainsi jetée au rebut sur mon bureau. Un paquet de tabac venant de Valéry, manié par lui, porté par lui ! J’ai mis ce trésor sous enveloppe, avec mention de la circonstance qui m’a mis en sa possession.

Nous étions à bavarder, quand Marcel Boll192 est entré, pour prendre le contenu de sa case193. Quand il est parti, j’ai dit à Valéry : « Voilà justement l’homme qui vous a présenté comme un ancien élève de l’École polytechnique. » Il m’a demandé : « Qui est-ce ? — Marcel Boll. — Qu’est-ce qu’il fait dans le Mercure ? — La rubrique scientifique. — Je voudrais bien le voir. Vous ne pouvez pas le rappeler ? »

Boll montait à la rédaction. Je vais sur le palier, je l’appelle et le prie de redescendre. Quand il entre dans mon bureau, je lui dis : « Je vous ai prié de redescendre parce que voici M. Paul Valéry qui désire vous parler. »

Valéry se met à le remercier et lui faire compliments d’un volume sur les Électrons que Marcel Boll a publié récemment et lui a envoyé194. Longue conversation entre eux deux sur des questions de physique, des auteurs en cette matière, la valeur de celui-ci, la non-valeur de celui-là, conversation qui aboutit à des considérations sur la science dans l’art. Valéry dit alors : « J’en reviens toujours à Mallarmé. Mallarmé est le plus bel exemple que j’ai connu à ce sujet. Je me rappelle que je le lui ai dit un jour : Mais, M. Mallarmé, en réalité, vous êtes un savant ! En effet, la recherche constante de combinaisons nouvelles… je n’emploie jamais le mot de poète. Le mot de poète ne dit rien, ne signifie rien. Je préfère le mot : versificateur. Cela peut paraître singulier. Mais c’est ainsi. Versificateur dit quelque chose. Eh ! bien, la recherche constante de combinaisons nouvelles dans le rythme, dans le choix des mots, dans l’effet à produire, jusque dans l’aspect typographique… » Comme toujours, il est resté un peu en suspens dans sa définition.

Marcel Boll, qui avait commencé par dire que je l’avais fait redescendre avec un ton un peu sec, est parti là-dessus, en me remerciant de l’avoir fait redescendre. Parbleu ! Il est fort arriviste, soucieux de relations. Il devait être enchanté de cette occasion de connaissance avec un personnage.

Un personnage dont Valéry n’avait guère l’air aujourd’hui. Il portait avec lui une de ces serviettes comme on les fait aujourd’hui, avec une poignée qu’on tient à la main. Tout aussi bien l’air d’un courtier, d’un homme de bureau. Pour faire effet, rien que sa rosette à sa boutonnière.

Marcel Boll sorti de mon bureau, Valéry me dit : « Il est aussi aux Nouvelles littéraires, n’est-ce pas. C’est lui qui fait la page scientifique. — Oui, en effet. » Il me demande alors : « Et vous, vous n’écrivez plus, aux Nouvelles ? » Je lui raconte alors en quelques mots l’histoire de ma collaboration, les ruptures, les reprises, l’histoire de l’engagement que voulait me faire un jour Martin du Gard, du rendez-vous avec lui et Guenne195 pour la signature de cet engagement, la petite discussion pour la fixation du dédit (également voulu par Martin du Gard), Guenne me disant, en homme qui était sûr de n’avoir jamais à le payer, de mettre ce que je voulais, 10 000 francs par exemple, et moi répliquant qu’il fallait être sérieux, et décidant 1 000 francs, avec cette conclusion, que le jour de la rupture, quand ce dédit de 1 000 francs me fut payé, c’est 10 000 que j’aurais touché si j’avais écouté Guenne. L’histoire finie, Valéry me dit : « Mais vous êtes un imbécile, Léautaud, vous êtes un imbécile. Je vous le dis. Je suis même prêt à l’écrire… » Il devait certainement se dire qu’à ma place, ce jour-là, il aurait pris les autres au mot et se serait dépêché d’écrire les 10 000 francs.

Mardi 6 Août

[…]
Auriant, tantôt, me parle encore de Charpentier. Il paraît qu’il n’aime guère qu’on lui parle du petit article agressif qu’il a écrit, il y a quelques années, dans Les Marges, sur Valéry. Il paraît que Valéry s’est montré très malin dans la circonstance. Il a écrit à Charpentier de venir le voir, et là, l’a complètement séduit et retourné, en le couvrant d’éloges.

[…]
Parlé ce soir à Vallette et à Dumur de la visite de Valéry hier […].

Comme je reviens sur l’étonnante histoire de l’Académie, offerte un jour comme une chose sûre, par Boylesve196 à Valéry, qui crut d’abord qu’il plaisantait, Vallette et Dumur se posent cette question : si Boylesve avait vraiment tant d’influence à l’Académie ?

Puis Dumur dit : « L’élection de Valéry a été faite par Barthou197, pour empêcher de passer les deux Bérard : Victor Bérard l’helléniste198, et Léon Bérard199, l’ancien ministre de l’Instruction publique. » Dumur parle de Doumic200 comme ayant actuellement une très grande influence à l’Académie, ne faisant jamais de gaffes, réussissant tout ce qu’il veut, extrêmement adroit. Ce qui nous amène à parler de la façon dont toute la famille se soigne : la candidature de Gilbert de Voisins201 à l’Académie toute préparée et qui réussira probablement, tous les gendres de Heredia se trouvant ainsi académiciens202. J’ajoute pour ma part : « Ils se distribuent même entre eux les Prix de l’Académie. — Ils ont vraiment l’esprit de famille », dit Dumur.

Comme nous parlons de la réussite de Valéry et que Vallette dit que c’est en effet une bien curieuse aventure, il ajoute : « Il doit être inquiet sur sa durée, se demander si cela ne va pas tomber tout à coup… » Je lui dis que c’est une pensée qui m’est venue souvent à moi-même.

Dumur dit alors : « On le remplacera par Fargue. Cela commence déjà. Voilà Régnier qui consacre tout son feuilleton, hier, à Fargue. Son feuilleton tout entier203. »

Vallette dit : « C’est bien cela. C’est la même comédie qui recommence. »

Je dis : « Qu’est-ce qui peut bien amener Régnier à marcher ainsi pour Fargue ? »

Dumur répond : « D’abord, pour se montrer un homme à la page, ensuite peut-être pour embêter Valéry. Il cite le nom de Valéry une seule fois dans son feuilleton. »

Je dis : « Ce doit être certainement pour embêter Valéry. Régnier est fort capable de cela. C’est bien dans ses procédés. »

Le 22 septembre 1929, Paul Léautaud a enfin terminé la notice sur Paul Valéry à paraître dans les Poètes d’aujourd’hui. Cette notice est reproduite en annexe V ci-dessous.

Il est nécessaire de savoir qu’Adolphe van Bever, initiateur et co-auteur des Poètes d’aujourd’hui est mort en janvier 1927, laissant par défaut à Paul Léautaud la charge et la responsabilité de la troisième édition de l’ouvrage, les auteurs étant présentés en ordre alphabétique.

Dimanche 22 Septembre

J’ai abattu aujourd’hui la notice de Valéry pour la nouvelle édition des Poètes en trois volumes. Il était grand temps. Le tirage du 3e volume va arriver à son « choix ». Je ne veux pas la relire. Je l’enverrai demain à l’imprimerie telle qu’elle est.

J’ai encore à écrire celle de Vielé-Griffin204. Ensuite, débarras complet.

Vendredi 30 octobre

Mme van Bever est venue ce matin me montrer une lettre du Docteur Monod — le créateur du musée Valéry et qui l’a aidée pour l’établissement de la bibliographie de Valéry dans la nouvelle édition des Poètes d’aujourd’hui — lui demandant de supprimer, dans la rubrique : À consulter l’indication des articles de Galtier-Boissière et de Rouveyre « qui tiennent plus de la polémique que de la critique ». J’ai donné à Mme van Bever les raisons à fournir au Docteur Monod pour refuser : ce sont là des documents intéressants, autant que des articles louangeurs. Nous disons dans la notice que nous les signalons comme documents, sans prendre parti205.

Samedi 23 Novembre

Il me fallait, pour la notice de Valéry dans la nouvelle édition des Poètes en 3 volumes, la date de son élection à l’Académie et à quel tour de scrutin. Régnier interrogé par moi au Mercure un jour qu’il faisait le service de son dernier volume, aucun souvenir précis. J’avais alors demandé à Adrienne Monnier206, la libraire de la rue de l’Odéon, l’ayant rencontrée au carrefour de l’Odéon. Elle devait justement voir Valéry prochainement et la lui demander. Ce matin, envoi de la notice à l’imprimerie avec bon à tirer. Toujours pas le renseignement. Je vais la voir. Elle n’a pas vu Valéry. Sa femme a été opérée récemment. Il a eu des soucis. Je dis mon embarras à Adrienne Monnier. Elle a alors l’obligeance d’envoyer tout exprès une de ses demoiselles chez Valéry. Je repasse chez elle à midi. Elle me donne le renseignement. Le double renseignement, même, écrit par Valéry lui-même, au crayon rouge, sur une feuille de bloc-notes, qu’elle me remet. Un autographe de Valéry ! Je le joins ici207.

Vendredi 17 Janvier [1930]

Ce soir, à 6 heures, visite du Docteur le Savoureux. […].

Il me dit ensuite : « Nous avons eu Valéry, l’autre jour. Il vous aime beaucoup. Nous avons parlé de vous. Il m’a dit : Il a vendu mes lettres ! (Le docteur le Savoureux a reproduit le ton de Valéry disant cela, comme s’il eût dit : « Ce sacripant a vendu mes lettres. ») C’est vrai, vous avez vendu ses lettres ? » J’ai répondu, diablement pris de court : « Eh ! bien, oui, je les ai vendues. » Le Docteur le Savoureux a dit de son côté en souriant : « Eh ! bien, et après ? » (du ton qui voulait dire : Quelle importance ?) mais seulement par politesse, peut-être ?

J’aurais dû lui répondre qu’à la vérité je n’ai pas vendu toutes les lettres de Valéry, puisque j’en ai gardé deux ou trois, trois je crois bien, les plus intéressantes. Vente dont je n’ai aucun remords, je le dis encore ici.

En tout cas, me voici maintenant renseigné sur ce point. Valéry sait. Il a même dû le savoir dans le moment même.

Vendredi 7 février

[…] arrivée de Maurice Martin du Gard. […] Il me demande si j’ai lu le nouveau livre de Valéry208, comment je le trouve. Je me trouve d’accord avec lui pour trouver l’ensemble remarquable, absolument, lui disant que j’ai retrouvé là tout le Valéry de notre jeunesse. Il me dit : « C’est vrai. Vous vous êtes beaucoup connus. » Puis, d’un certain air : « Votre notice sur Valéry… Vous n’auriez pas dû apporter de l’eau à ce moulin… » Nous voilà partis à parler de Valéry. Coïncidence curieuse, après toutes mes réflexions d’hier au soir, si bien encore dans ma tête. Je lui demande : « Comment ? Quel moulin ?… — Celui de Rouveyre… Nous n’avons pas tant de grands hommes. Pour un que nous avons… » Je me récrie. Je lui dis d’abord que ma notice sur Valéry n’est pas du tout désagréable, que je la trouve même fort élogieuse à certains endroits. J’ai dit ce que je pense de Valéry et j’aurais pu le dire autrement et j’aurais pu dire aussi d’autres choses. Je dis à Martin du Gard que je connais tous les bons côtés de Valéry, que je ne manque jamais de le défendre quand on lui tombe dessus, qu’on lui a tout apporté sur un plat et que tout autre eût accepté comme lui, qu’il se rattrape de tout ce qui lui a manqué dans sa vie : réputation, argent, femmes et que c’est très humain et que c’est même un spectacle très intéressant que cet homme, trouvant tout cela à la fin de sa vie et en jouissant avec une sorte d’avidité, mais qu’il y a aussi un autre Valéry, qu’il laisse percer de temps en temps… Je m’arrête là pour Martin du Gard. Il me demande ce que je veux dire. Je ne réponds pas. Je dis seulement : « Il y a aussi des changements, des reniements, des acceptations… » Maurice Martin du Gard encore très curieux. Je dis seulement : « Enfin, il fait sa société, il est au mieux avec des gens dont il disait pis que pendre autrefois. Je veux bien, c’est la vie. Il le fallait peut-être. Je sais bien que moi, en tout cas, non, jamais. » Je lui parle des plaintes que m’a faites un jour Valéry sur toutes les sollicitations dont il est l’objet et ce que je lui ai dit ce jour-là : que je n’enviais pas du tout la vie qu’il a. Martin du Gard me dit en riant : « On lui a demandé de faire partie du jury du Conservatoire ! — Oui. Avouez que si cela l’ennuyait tant, il pouvait dire non. Or, deux jours après, les journaux le nommaient comme se trouvant au nombre des membres du jury. » Martin du Gard rit. Je dis : « Si encore cela avait été avant l’Académie ? J’aurais compris. C’était peut-être utile. Mais c’était après ! Après ! C’est bien que cela lui faisait plaisir. Il y a encore bien d’autres choses… » Je me mets alors à lui parler de ce que sont devenues nos relations, ne nous voyant pour ainsi dire jamais, après nous être tant vus autrefois. Je lui dis, comme je l’ai noté hier : « Je sais bien que c’est moi qui ai commencé, avec la petite histoire du monument à Paul Adam209. Évidemment !… » Je lui répète le mot de Valéry à Rachilde à ce sujet : « Léautaud n’a pas le respect des amitiés de jeunesse… » Martin du Gard me dit alors : « Il y a aussi, je crois, une histoire de lettres qui ont traîné partout… » Martin du Gard connaît aussi l’histoire de la correspondance vendue par moi. Par Valéry lui-même certainement. Je n’ai rien répondu sur le moment. J’aurais pu lui faire remarquer : 1o que cette correspondance n’a pas du tout traîné partout, puisqu’elle n’a été montrée qu’à un acquéreur et achetée aussitôt par lui. 2o (c’était souligner un point à mon avantage et pouvant paraître tel adroitement) que je n’ai pas en réalité vendu toutes les lettres, que j’ai gardé les deux plus intéressantes, ce qui est vrai, après tout : j’ai gardé les deux lettres sur le Petit Ami.

Comme nous parlions à un autre moment de la vie qu’a Valéry, il me raconte que c’est lui qui doit recevoir à l’Académie le Maréchal Pétain et qu’il est en train d’écrire son discours210. Je lui dis : « Il doit suer. Et qui sait, pourtant ! Il y a dans l’art militaire de quoi l’intéresser : les questions de tactique, le côté mathématiques. Il a toujours aimé cela. »

Vendredi 14 Février

Maurice Martin du Gard a mis à profit la visite qu’il m’a faite il y a quelques jours. Dans les Nouvelles littéraires de ce matin, dans sa chronique dramatique, il en fait le récit211. Tout le morceau fort charmant pour moi. Je l’ai vu tout à fait par hasard. Je vois au début d’un paragraphe : « Je suis allé voir le Misanthrope ». Je me figure qu’il parle du Misanthrope. Je me mets à lire et je m’aperçois qu’il s’agit de moi.

Jeudi 24 Avril

[…]
Je me suis trouvé tantôt, à pas plus de dix pas, dans la cour de l’Institut, en face de Valéry qui arrivait à la séance du jeudi. Il pleuvait, il avait son parapluie ouvert, qui cachait son visage, il l’a levé un peu, nous nous sommes vus, mais tout aussitôt, me dirigeant d’un autre côté, je me suis donné l’air d’être intéressé par une sorte d’atelier dont la porte était ouverte, pendant qu’il gagnait l’entrée du bâtiment dans lequel se trouve la salle des séances. Pourquoi cette attitude ? C’est dans ma nature. Souci de ne pas avoir l’air de sauter sur les gens, l’idée de ne savoir quoi leur dire. Peut-être aussi, avec Valéry, cette affaire de certaines petites choses… Il est bien évident, je suis un ami qui n’a pas reculé à dire certaines choses… Lui-même aurait pu montrer qu’il m’avait vu et s’arrêter. À moins qu’il ait vraiment cru ou que je ne l’avais pas vu ou pas reconnu ? Que diable est cette mélancolie qui me prend toujours à ces rencontres avec Valéry. Je cherche chaque fois à démêler ce qui peut la causer. Qui sait ? très au fond c’est peut-être le regret de l’amitié, des conversations, des souvenirs en commun ? Il m’est venu aussi cette idée, en chemin, que c’est peut-être que malgré le succès, une sorte de réputation, le peu d’argent que je possède, je ne suis pas sorti de ma vie médiocre, — je l’entends sous tous les rapports.

À Paul Valéry

Paris le 24 décembre 1930

     Mon cher Valéry,

Je me suis mis en tête, avec Dumur, de faire avoir la rosette à Vallette, qui n’y pense pas, qui ne la demandera jamais, qui la mérite bien et à qui elle fera plaisir quand même.

Voulez-vous me donner et m’envoyer, à moi, quelques lignes d’appui, adressées au Ministre de l’Instruction publique (Chautemps212) qui seront de grand poids dans le dossier.

Il y a urgence.

     Mille remerciements et bons souvenirs.

Paul Léautaud

Lundi 5 Janvier [1931]

[…]
Tantôt visite de Valéry, qui m’apporte la réponse qu’il a reçue du ministre de l’instruction publique, signée par Chautemps lui-même, en réponse à sa lettre d’appui pour la rosette de Vallette.

Il me paraît, d’après son visage, moins fatigué que lors de ses visites l’année dernière. Je le lui dis. Je lui demande comment il va. Il me dit : « Assez bien. » Il s’est toutefois senti, l’été dernier, assez fatigué, au point de partir pour quelque temps dans le Midi. Il m’évoque d’un mot la vie qu’il a. Il me dit : « Je me lève à cinq heures du matin, mon cher. À cinq heures ! Je fais mon café moi-même. Je travaille jusqu’à 10 heures. C’est le seul moment que j’ai pour travailler. À dix heures, les raseurs commencent… »

Samedi 30 Avril

À la Sorbonne, cérémonie pour le centenaire de Goethe213. Discours de Valéry (ce discours pour lequel il a dit n’avoir jamais lu une ligne de Goethe et ne pas trop savoir comment s’en tirer)214. Curieux de le voir dans cette affaire. Des cartes d’entrée ayant été envoyées au Mercure, facile. Quelque dix minutes avant le commencement, il est apparu à l’entrée des « personnages », accompagné par un huissier, par lequel il s’est fait expliquer, cela était visible, la place où il ferait son discours, la place où il s’assiérait pendant la cérémonie. Il s’est retiré pour ne reparaître qu’avec toutes les notabilités à l’arrivée du président de la République215. Bien vieilli. La moustache blanche, les cheveux presque blancs. Une large calvitie masquée par les cheveux portés un peu longs. Il a parlé pendant une bonne heure, lisant une liasse assez forte de feuilles. Aucun talent d’orateur. Une voix assez faible, encore plus par une sorte d’affection de la gorge. (Il m’a dit à une de ses visites au Mercure qu’il a dû subir une sorte d’opération, par suite de l’abus du tabac.) Un débit extrêmement monotone. J’étais environ au dixième ou douzième rang des fauteuils du parterre et je l’entendais difficilement. Les gens du fond, des galeries, des galeries supérieures, certainement n’ont rien entendu. Il a vite lassé, la sensation d’ennui était sensible. Les parties un peu populaires de l’assemblée le lui ont fait sentir vers le dernier quart d’heure de son discours, en toussant, en se mouchant, certains en filant à l’anglaise, même des professeurs en robe, placés immédiatement devant moi. Il a dû s’en rendre compte, car il m’a bien semblé qu’il sautait plusieurs feuillets. Il devait pourtant y avoir des choses très bien, même curieuses, dans son discours. Cela est même certain, mais il faut des dons pour se faire écouter. Un peu un talent d’acteur, de l’animation dans la voix et dans l’attitude. Je dis bien : jouer un peu ce qu’on dit. Ne pas être un monsieur debout, immobile, sans gestes, terne, qui lit d’une voix informe jusqu’au bout feuillet par feuillet pendant plus d’une heure. Est-il, sur ce sujet, aveugle à ce point sur son compte ? Il s’est certainement nui dans l’esprit d’une bonne partie de l’assistance, de gens venus là sur sa réputation, pour le voir, l’entendre et qui n’ont remporté que l’impression d’un homme sans prestige et ennuyeux. Et se plaindre, comme il le fait, et gémir lui-même pour toutes les corvées qui lui tombent dessus, et s’y prêter comme il s’y prête, se montrant partout, parlant partout, je finirai par ne pas le croire sincère et croire qu’il aime se montrer, s’exhiber, parader, être admiré, complimenté, recevoir les hommages, jouir de sa réputation, et de sa situation, être regardé quand il passe, entendre les gens chuchoter, se trouver, comme aujourd’hui, mis sur le même rang que le président de la République, que les ambassadeurs d’Allemagne216 et d’Italie, une partie de la préséance étant pour lui. Pauvre Valéry, nous aurions parlé d’une cérémonie de ce genre, au cours de notre jeunesse, comme il eût ri, et bafoué, encore plus fort que moi. L’Académie coûte cher, la réputation coûte cher, les honneurs coûtent cher. Au prix de toutes les corvées qu’elles coûtent : cérémonies de ce genre, visites à subir, et à faire, dîners en ville, etc., je n’en voudrais pas pour moi. Rien que l’idée d’avoir à écrire, en huit jours, un discours sur un sujet qui m’assommerait, dont je ne saurais rien, non, non, mille fois non.

Mardi 8 Novembre [1932]

Ce matin, visite de René Dumesnil217. Comme il me parle des affaires de Paul Morisse218 et que je lui dis ce que celui-ci m’a dit, qu’il doit l’aide du ministère bien plus aux démarches de Duhamel qu’à celles de Valéry, qui devait être gêné de solliciter pour lui, touchant probablement lui-même, la conversation vient sur Valéry, que Dumesnil connaît depuis le temps qu’il le voyait chez Huysmans. Nous parlons de sa réussite prodigieuse, inattendue, presque unique dans l’histoire des lettres, qui lui est venue d’un coup, tout lui étant offert, presque de force. Dumesnil me donne cet exemple, que je ne connaissais pas. Le docteur Bour219. Hôtel avenue du Bois. Propriétaire de la Maison de Santé de la Malmaison. Une fortune considérable. Mme Bour220, une admiration, une sympathie sans borne pour Valéry. Valéry, à une certaine époque, s’est trouvé dans l’obligation d’offrir quelques dîners d’apparat. Ils ont tous eu lieu dans l’hôtel de l’avenue du Bois, et entièrement aux frais des Bour. Y a-t-il un spectacle intéressant à voir : il est convié aussitôt dans la loge des Bour. Dumesnil me cite ainsi une récente représentation d’Armide, de Gluck221, qui a été une révélation pour Valéry. Dumesnil est aussi en relations avec les Bour et se trouve souvent chez eux avec Valéry. Nous nous sommes trouvés d’accord pour vanter la grande simplicité et grande cordialité que Valéry a gardées avec toutes ses relations d’autrefois. Dumesnil dit : « Il a bien l’air de jouer à l’académicien, au grand homme, avec tous ces gens qu’il est obligé de fréquenter aujourd’hui. Mais avec ses amis d’autrefois, rien de cela. Je crois même qu’il en rit le premier. »

Le quinze décembre 1936, Marie Dormoy a organisé à la bibliothèque Doucet une exposition consacrée à Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud, Jean Giraudoux…

Mardi 15 décembre [1936]

Paul Léautaud par André Vuillard le 23 juin 1934

Marie Dormoy, empressée à s’occuper de moi, à parler de moi à Gide et à Valéry. Elle prend dans une vitrine l’exemplaire d’Amour et le leur montre, avec la lithographie de Vuillard222. Tous deux de se récrier qu’ils ne l’ont pas eu, pourquoi je ne le leur ai pas envoyé. Valéry surtout me le reproche. Je lui dis : « Mon cher, j’avais commencé à écrire un envoi pour vous. Puis je me suis dit que vous avez assez de raseurs, que ce n’était pas la peine que je m’y ajoute. » Quant à Gide, il a tendu l’exemplaire à Marie Dormoy : « Reprenez-le, j’aime mieux vous le rendre tout de suite. Je serais capable de l’emporter. » Dieu sait si je note tout cela uniquement pour la drôlerie. J’ai dû leur promettre à chacun de leur envoyer, ce que je ne ferai certainement pas. Ils n’y penseront plus dans deux jours.

Valéry me présente sa fille, puis son deuxième fils223. Il me dit : « Je suis grand-père, mon cher. Grand-père ! Vous voyez cela d’ici ! » avec une moue tout à fait comique.

Il me dit de ce deuxième fils qu’il est dans la classe d’Arbelet224. Je me mets à dire : « Arbelet ? Ah oui. C’est un boiteux. Sa littérature s’en ressent. » Je raconte à Valéry l’histoire du volume d’Arbelet sur le séjour de Stendhal à Marseille et les voitures de livraison de Plon circulant dans Paris avec une énorme affiche portant en lettres énormes le titre de ce volume : Stendhal épicier225. Je répète : Stendhal épicier, et j’ajoute : « Tas de salopiauds. » Valéry me dit là-dessus, avec le ton de quelqu’un qui ne l’a pas encore digéré, qu’il a fait une préface pour un volume d’Arbelet, dans l’édition Champion, et que Champion ne l’a pas payé, ni Mme de Harting.

Il me parle une fois de plus de son horreur d’écrire. Il fait tout à la machine. Ou alors, des notes. Autrement, tout à la machine. Il fait en me disant cela le mouvement, avec les doigts, de tapoter pour composer, comme autrement agréable que d’écrire.

Marie Dormoy a depuis quelque temps un petit carnet, qu’elle appelle son livre de voiture, sur lequel elle demande aux gens de lui écrire quelque chose. Elle l’apporte à Valéry, en lui disant ce que c’est. « Léautaud n’a jamais été fichu de m’y écrire quelque chose. J’espère que vous n’allez pas être comme lui ? » Valéry rit, se demande ce qu’il va bien écrire. Elle lui dit : « Écrivez que je n’engueule jamais personne. » Il tire son stylographe, et écrit : « À Mademoiselle Marie Dormoy, qui (dit-elle) n’engueule jamais personne. » Comme nous rions du : dit-elle, il rit de plus belle : « Dame, mon cher, vous savez, avec les femmes, il faut prendre ses précautions. »

Valéry doit avoir un dentier complet. Il donne l’impression, en parlant, de quelque chose qui bouge dans sa bouche et qu’il retient en place.

À un moment, Mme de Harting se trouve près de moi. Elle me dit : « Voilà une demi-heure que je veux parler à Gide. Je ne peux pas arriver à me trouver devant lui. » Je lui dis : « Abordez-le par derrière. » Elle me répond : « Je n’ai pas le sexe qu’il faut. »

En définitive, après s’être fait tirer l’oreille pour se rendre à cette exposition, Paul Léautaud en est enchanté. Le lendemain il écrit à Marie Dormoy :

Enchanté d’être allé à l’Exposition. Je n’y serais certainement pas allé sans votre pneumatique. J’ai même hésité. J’étais dans mes vieux vêtements. Me montrer ainsi ? J’ai bien fait de passer par-dessus. Plaisir à voir Valéry, Gide, Fénéon226.

Après cette date, les mentions de Paul Valéry dans le Journal littéraire se feront plus rares et ne seront que de nouvelles redites.

Notes du texte

Les notes des annexes sont en fin de chaque annexe. La numérotation continue celle de la page “Paul Valéry III — 1926-1928

174        Natalie Clifford Barney (Natalie sans h. Clifford est le second prénom, Barney est le nom de famille, 1876-1972), née à Dayton (Ohio) est venue à Paris à l’âge de dix ans. En 1909, NCB s’installe au 20, rue Jacob dans un pavillon entouré d’un jardin au fond duquel se trouve un petit temple à colonnes doriques qu’elle baptise Temple de l’Amitié et qui sera, pendant près de soixante ans, le cadre de ses célèbres vendredis. Voir, dans La NRF de mai 2016 Simon Liberati : « D’un temple à l’autre, À propos de Natalie Barney et du Journal littéraire de Paul Léautaud. » Pages 24-35.

175        Aurélie de Faucamberge (1869-1948) se faisait appeler Aurel. Elle a épousé successivement le peintre Cyrille Besset (1861-1902) et l’auteur dramatique Alfred Mortier (1865-1937). Aurel tenait salon au 20, rue du Printemps, dans le quartier de Wagram. Elle et son mari — surtout elle — seront longtemps les bêtes noires de Paul Léautaud. Voir un bref portrait dans André Billy, La Terrasse du Luxembourg, page 260. Il est prévu que soit donné ici le premier juin 2021 une page « Le salon de Madame Aurel ».

176        Mercure de ce premier mars 1928 page 456 : « Notes et documents littéraires / L’aube d’un Académicien (Essai de mise au point). / Mon cher Directeur, / Je détache de mes Aventures de l’Esprit, encore inédites, ces pages qui me semblent d’actualité, dans l’espoir d’éclairer un point d’histoire littéraire… » Le texte de cette intervention un peu amère est reproduit infra en annexe III et on pourra constater que Natalie Barney n’écrit pas si mal que ça. Natalie Barney, Aventures de l’esprit, Émile Paul 1929. Cet ouvrage a été réédité chez Persona en 1982 et est de nos jours disponible en e-pub avec de très nombreuses fautes de recopie. On y trouvera des textes sur Rachilde, Aurel, Pierre Louÿs…

177        Jean de La Fontaine : L’ours et l’amateur de jardins (Pléiade 1991, page 307).

178        Le Monde où l’en s’ennuie, comédie en trois actes d’Édouard Pailleron, créée à la Comédie-Française le 25 avril 1881. Ce professeur Bellac n’a pas de prénom et est un personnage secondaire. Dans l’édition de 1883, on peut lire, sur la page donnant la distribution : « S’adresser, pour la mise en scène détaillée et la plantation des décors, à M. Léautaud, au Théâtre-Français. » Cette pièce sera citée plusieurs fois dans les chroniques dramatiques de Maurice Boissard et dans le Journal littéraire. L’édition papier du JL orthographie Belloc.

179        Marcel Lebarbier, né en 1894, professeur, poète et éditeur, a dirigé les éditions de la Belle page, à Lisieux, qui a publié Villégiature en février 1925, dont un scan exact sera disponible ici le premier mai 2021.

180        Au 71, rue de Rennes, à l’angle de la rue Cassette, Ronald Davis publie aussi, depuis 1920, des éditions de bibliophilie.

181        On lira à ce propos avec intérêt l’article d’Émile Henriot « Louÿs et Valéry à vingt ans » dans le « Courrier littéraire » du Temps daté du 15 juin 1937, suivi d’une réponse de Paul Valéry dans Le Temps du 18 juin. Un peu hors-sujet concernant Paul Léautaud stricto-sensu, ces deux textes sont néanmoins reproduits ici dans la page Paul Valéry V.

182        La Renaissance « politique littéraire et artistique », revue hebdomadaire d’excellente tenue. Rédacteur en chef : Charles Pomaret (1897-1984), député socialiste de Lozère de 1928 à 1942. Directeur : le conservateur de musée Henry-Lapauze (Charles Lapause, 1867-1925). L’hebdomadaire a annoncé cette conférence page quatre du numéro du seize juin : « Samedi prochain 23 juin, à onze heures et demie de la matinée, M. Paul Valéry, de l’Académie Française, fera une causerie sur “Le Portrait”, à la galerie de “La Renaissance”, à propos de l’exposition des portraits et figures de femmes, d’Ingres à Picasso, qui s’y tient actuellement avec le succès-que l’on sait. Toute l’élite mondaine, artistique et littéraire voudra y assister. Le prix d’entrée est de 100 francs, au profit de la Société des Amis du Luxembourg. Le nombre des places étant limité, il convient de les retenir d’urgence. » Cette Galerie de la Renaissance, 11, rue Royale, est de nos jours une galerie marchande de luxe.

183        Cet article paru dans le numéro daté du 26 juin, page deux, première colonne, est reproduit en annexe IV ci-dessous.

184        Paul Valéry avait la réputation de ne pas finir ses phrases. Il se lançait, puis soudain : « Enfin, vous voyez… » Paul Léautaud, Alfred Vallette et quelques autres en ont rendu compte et PL l’a noté dans des passages non reproduits ici.

185        Le douze août 1927.

186        Gabriel Bounoure, « Enfances de Fargue », pages 26-38.

187        Henry Charpentier (1889-1952), poète et critique littéraire, est exécuteur testamentaire à la suite d’Edmond Bonniot (époux de Geneviève Mallarmé) pour tout ce qui concerne l’œuvre de Stéphane Mallarmé. La visite d’Henry Charpentier, qui n’a écrit en tout que quelques vers dans cinq numéros du Mercure, est sans doute en rapport avec la publication dans le numéro du premier juillet de son poème « Après-midi », page 49.

188        Auriant (Alexandre Hadjivassiliou, 1895-1990), a partagé le bureau de PL au Mercure de 1920 à 1940 et s’est trouvé de ce fait son principal confident, et réciproquement. Voir le Dictionnaire des orientalistes de langue française sur le site web de l’EHESS. Lire également les mémoires de Francis Lacassin : Sur les chemins qui marchent, éditions du Rocher 2006.

189        Jean Saltas (1865-1954), citoyen grec, est né en Asie mineure dans la province d’Éphèse avant que ce territoire soit rattaché à l’actuelle Turquie. Il semble que Jean Saltas ait été naturalisé français, comme Guillaume Apollinaire et de nombreux autres, suite à son engagement français lors de la première guerre mondiale. À part une traduction de La Papesse Jeanne d’Emmanuel Rhoïdis avec Alfred Jarry, Jean Saltas ne semble avoir écrit qu’un ouvrage médical en 1892 et un article sur « Les derniers jours d’Alfred Jarry » dans Les Marges. Jean Saltas est le médecin de PL. Le onze août 1941, dans Je suis partout (page huit), Jean Saltas décrira ses premières rencontres avec Paul Léautaud. On peut consulter son dossier sur la base Léonore.

190        Cecil Rhodes (1853-1902), homme d’affaires, magnat des mines, homme politique et philanthrope britannique. Fondateur de la compagnie diamantaire De Beers, il est premier ministre de la colonie du Cap en Afrique du Sud de 1890 à 1896. Il a donné son nom à la Rhodésie.

191        Plusieurs majuscules ou minuscules fautives dans ces paragraphes, laissées telles et qui devraient être « ministère de la Guerre », Caporal (marque, donc nom propre) et Maryland. Pour ce tabac chez Valéry, voir au cinq août 1927.

192        Marcel Boll (1886-1971), ingénieur, agrégé et docteur ès Sciences physiques, professeur de chimie et d’électricité. Marcel Boll vient du publier L’Électron et les applications de l’électricité, Albin Michel 1929. Auteur Mercure depuis 1919 et surtout à partir de janvier 1924, Marcel Boll y a publié 122 articles en dix années, le dernier étant paru en février dernier 1929.

193        Les chroniqueurs du Mercure recevaient des services de presse. Chacun avait sa « case » avec son courrier.

194        Marcel Boll, L’Électron et les applications de l’électricité, Albin Michel 1929, 403 pages.

195        Jacques Guenne (1896-1945), critique d’art. Après Les Nouvelles littéraires, Jacques Guenne a fondé L’Art vivant en 1924.

196        L’œuvre de René Boylesve (René Tardiveau, 1867-1926) est souvent inspirée par ses souvenirs d’enfance ou de voyage ou, parfois, de l’histoire de la Touraine. Il a été élu à l’Académie française en 1918. Son nom a été le premier donné par Paul Valéry (qui en a peu cité) lors de son discours de remerciement à l’Académie française, le 23 juin 1927, six mois après sa mort. Voir Les Nouvelles littéraires du 26 janvier 1926.

197        Louis Barthou (1862-1934), avocat, journaliste et homme politique, huit fois député de 1889 à 1922, plusieurs fois ministre, Président du Conseil de mars à décembre 1913. Louis Barthou fréquentait le salon de Madame de Caillavet. Il a été élu à l’Académie française en 1918. Louis Bartou mourra à Marseille dans l’attentat qui visait roi Alexandre Ier de Yougoslavie. PL l’a rencontré le 15 juin 1928 dans l’espoir d’obtenir la rosette d’officier de la Légion d’honneur pour Alfred Vallette.

198        Victor Bérard (1864-1931), normalien, agrégé d’histoire en 1887 puis membre titulaire de l’École française d’archéologie d’Athènes, secrétaire général de la Revue de Paris d’Ernest Lavisse, de 1904 à 1911, professeur de géographie à la Marine avant-guerre et à l’EPHE à partir de 1919. Victor Bérard est aussi été sénateur du Jura (gauche démocratique) de 1920 à sa mort et sera vice-président du Sénat de 1922 à 1924. Victor Bérard est le frère aîné de Léon Bérard, objet de la note suivante.

199        Léon Bérard (1876-1960), avocat et homme politique. D’abord secrétaire de l’avocat Raymond Poincaré, puis maire, conseiller général en 1907 et député en 1910 (gauche démocratique), sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts en 1912, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts en 1919, sénateur de 1927 à 1944, Garde des Sceaux de 1931 à 1932 et de 1935 à 1936. Léon Bérard sera (seul) élu à l’Académie française en 1934.

200        René Doumic (1860-1937), homme de lettres et critique littéraire. Normalien, premier de sa promotion en 1879 et aussi premier à l’agrégation de lettres, René Doumic a été élu à l’Académie française le premier avril 1909 et en est le secrétaire perpétuel depuis 1923. Léon Daudet écrira de lui dans ses Souvenirs littéraires : « À qui demandera comment ce néant de Doumic a fait figure d’homme de lettres et de critique, comment il a obtenu une collaboration de vingt ans à la Revue des deux mondes et un fauteuil à l’Académie, je répliquerai : par la platitude. » René Doumic est directeur de la Revue des deux mondes depuis 1916 et le sera jusqu’en 1937.

201        Auguste Gilbert de Voisins (1877-1939), poète et journaliste. Gilbert de Voisins est le nom de famille, Auguste le prénom. La famille de Voisins est d’une ancienne noblesse française (XIIe siècle), qui compte une branche Gilbert de Voisins. Auguste épousera, en 1915, Louise, la troisième file de José Maria de Heredia, divorcée de Pierre Louÿs en 1913. PL développe un peu la famille le 9 janvier 1906. Auguste Gilbert de Voisins ne fera jamais partie de l’Académie française. Il a toutefois pu se consoler en faisant partie du Club des Longues moustaches, qui s’est réuni deux ou trois fois dans les années 1910 au café Florian à Venise sous l’autorité d’Henri de Régnier, vénitien émérite autant que moustachu. Auguste Gilbert de Voisins a néanmoins obtenu en 1926 le Prix de l’Académie (10 000 francs) « pour l’ensemble de son œuvre ».

202        René Doumic a épousé Hélène de Heredia en 1912. Auguste Gilbert de Voisins a épousé Louise de Heredia en 1915. Avant cela, Henri de Régnier avait épousé Marie de Heredia (dite Gérard d’Houville) en 1895.

203        Le Figaro daté du six août, page cinq : Sous la lampe, espaces, NRF : « Il n’est pas mauvais, en France, de passer pour un auteur difficile ou même, comme l’on dit, d’être “taxé d’obscurité”, car si cette situation a ses inconvénients, elle a aussi ses avantages qui donnent à ceux qui l’obtiennent une place particulière et non sans quelques privilèges… »

204        Francis Vielé-Griffin (1864-1937), poète symboliste, directeur de la revue Les Entretiens politiques et littéraires, intime de Stéphane Mallarmé. Dans son Enquête sur l’évolution littéraire parue chez Fasquelle en 1894, Jules Huret a écrit : « [Francis] Viellé-Griffin qui est une des intelligences les plus complètes de ce temps […]. »

205        Dans la notice de Paul Valéry (reproduite en annexe V ci-dessous) nous lisons : « …M. Paul Valéry a été célébré et combattu avec une égale ardeur. Les articles parus, dans le second objectif, dans Le Crapouillot, ont fait grand bruit en leur temps. Nous les avons mentionnés dans la rubrique À consulter comme des documents qui font partie de la critique du poète. »

206        Adrienne Monnier (1892-1955), libraire, éditrice, écrivain et poétesse, a installé sa libraire au sept rue de l’Odéon en 1915. On lira avec intérêt son livre de souvenirs Rue de l’Odéon, Albin Michel 1960, réédité en 1989.

207        Hélas non reproduit dans l’édition papier.

208        Variété II, Gallimard 1930 (imprimé en décembre 1929).

209        Texte de Paul Léautaud dans Les Nouvelles littéraires du 2 août 1924 : « J’ai lu dans les journaux qu’on a ouvert une sorte de concours pour l’inscription à graver sur son monument [à Paul Adam]. Il paraît que c’est M. Paul Valéry qui a emporté la palme avec cette trouvaille : “Il vécut pour les plus grandes choses.” M. Paul Valéry a-t-il acquis, en vieillissant, l’admiration du pathos ? Il est vrai qu’il est orfèvre… Je me suis rappelé, en lisant sa phrase lapidaire, nos promenades ensemble, quand nous avions tous les deux entre vingt-cinq et trente ans, et que nous riions de bon cœur du “grand écrivain” Paul Adam. » Les chroniques des deux et neuf août 1924 sont reproduites dans les « Mots, propos et anecdotes » de Passe-Temps II. Après bien des vicissitudes, comme souvent, ce monument commandé par Camille Mauclair au sculpteur Paul Landowski à la mort de Paul Adam en 1920 a enfin été inauguré le deux juillet 1931 et placé le long de l’aile est du palais de Chaillot.

210        Le 22 janvier 1931 le maréchal Pétain a prononcé l’éloge de son prédécesseur, le maréchal Foch. Paul Valéry lui répondra. On peut en retenir ces mots : « Cette guerre si proche encore, et toujours si présente, est déjà imparfaitement connue dans quelques-unes de ses parties. […] et voici que nous assistons au pénible enfantement de ce qui sera la vérité, et que nous sommes les témoins assez divisé de la formation difficile de l’histoire. C’est en quelque sorte l’avenir du passé qui est en question, et qui se trouve disputé, même entre grandes ombres. Ceux qui s’unirent et qui s’admiraient dans le péril se font éternels adversaires. Des morts illustres parlent, et les paroles d’outre-tombe sont amères. »

211        Les Nouvelles littéraires du 15 février 1930, dernière page. Ce texte est reproduit ci-dessous en annexe VI.

212        Il y a urgence, en effet, Camille Chautemps (1885-1963), fils d’Émile Chautemps, est ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts depuis le treize décembre mais il sera remplacé le 27 janvier par Marius Roustan, qui restera en place pendant six mois. Marius Roustan aura un ministre délégué, Charles Pomaret qui nous avons vu note 182 comme rédacteur en chef de la revue La renaissance.

213        Une photographie de l’Agence Meurisse montre un grand amphi bondé (celui donnant sur la rue des Écoles). Nous n’avons pas su y distinguer PL, peut-être sur un côté.

214        Le texte de ce discours fera l’objet d’un « Tiré à part » de La Nouvelle revue française provenant du numéro de juin.

215        Il s’agit encore de Gaston Doumergue, élu en 1924 et qui sera remplacé, en juin 1931 par Paul Doumer.

216        On peut noter, fait assez rare, que Leopold von Hoesch était ambassadeur d’Allemagne à Paris depuis février 1924 et qu’il est demeuré dans cette fonction jusqu’en juin 1932, ce qui représente une assez belle longévité dans un même poste. Il a ensuite été nommé à Londres où il est resté jusqu’à sa mort en avril 1936, à l’âge de 55 ans, ce qui représente une assez courte longévité.

217        René Dumesnil (1879-1967), médecin, critique littéraire et musicographe. René Dumesnil, spécialiste de Flaubert a épousé en 1907 Louise Laporte, fille du principal ami de Flaubert et a donc eu accès à sa correspondance. Lire, de René Dumesnil, en ouverture du Mercure du 15 octobre 1937 : « L’Âme du médecin — Souvenir de ma vie médicale ».

218        Paul Morisse (1866-1946) a partagé le bureau de PL à partir de janvier 1908 jusqu’en 1911. Le 30 mars 1942, PL a écrit : « Été voir Paul Morisse dans sa librairie avenue de Breteuil. 76 ans, mémoire défaillante, surdité, un vrai petit vieux. » Paul Morisse est aujourd’hui connu pour être le traducteur des Hymnes à la nuit de Novalis en 1908 (voir le Journal littéraire au 26 octobre 1908) et aussi de Stefan Zweig pour son Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre en 1910. Voir J.-P. Glorieux, Novalis dans les lettres françaises à l’époque et au lendemain du symbolisme (1885-1914), Presses universitaires de Louvain, 1982 (526 pages). Voir aussi André Billy, Le Pont des Saint-Pères, Fayard 1947, pages 35-37. On ne confondra pas Paul Morisse avec Charles Morice (1860-1919).

219        Louis Bour (1876 à Amsterdam–1944 à Paris), psychiatre, 46, avenue du Bois de Boulogne, devenue avenue Foch en 1929.

220        Véra Aiseman-Nimidoff (1879-1963), chanteuse lyrique éphémère et salonnière plus durable, née à Odessa. Véra Nimidoff a bénéficié d’une petite notoriété au début du siècle. Le Figaro du 24 décembre 1898 (page deux, bas de la colonne quatre), évoque en termes délicats « une heure de musique exquise à la dernière réception de madame de Zarine […]. On a vivement applaudi […] Mlle Magnus, pianiste d’avenir et Mlle Némidoff, une délicieuse jeune fille qui doit débuter prochainement à l’Opéra-comique dans Le Roi d’Ys. Sortie du conservatoire de Milan, sa voix de soprano est d’une étendue et d’une douceur extraordinaires. »

221        Armide, opéra de Gluck, compositeur allemand (1714-1767), sur un livret ancien du français Philippe Quinault (1635-1688) créé à l’Opéra de Paris en septembre 1777.

222        Cette lithographie a été dessinée rue de Condé le 23 juin 1934 et le livre est paru une première fois sous le titre d’Amour — Aphorismes — dans une édition confidentielle tirée à 175 exemplaires par Marie Dormoy aux éditions Spirale. Une édition courante paraîtra au Mercure en février 1939, sans la lithographie d’Édouard Vuillard. On ne confondra pas ce texte avec celui d’Amours (avec une s) paru sur trois numéros du Mercure en octobre et novembre 1906 et jamais réédité du vivant de Paul Léautaud.

223        Paul Valéry a eu trois enfants, Yves (1903-1989), Agathe (1906-04/04/2002) et François (1916-07/02/2002).

224        Normalien, professeur agrégé en 1897, Paul Arbelet (1874-1938), a enseigné aux lycées Louis-le-Grand et Condorcet. Il est l’un des meilleurs connaisseurs de Stendhal, qui constitua le premier sujet de ses deux thèses soutenues avant la première guerre mondiale. Paul Arbelet est l’éditeur, chez Champion, des Œuvres complètes de Stendhal en quinze volumes.

225        Stendhal épicier ou Les Infortunes de Mélanie, Plon 1926, 253 pages.

226        Félix Fénéon (1861 à Turin-1944), critique d’art, journaliste et directeur de revues. Anarchiste, il s’engage dans le mouvement libertaire dès 1886. Critique au goût très sûr, il collabore à de nombreux journaux ou revues. En 1894, il est inculpé, lors du Procès des Trente puis encore suite à l’attentat anarchiste contre le restaurant Foyot de la rue de Condé avant d’être relaxé faute de preuve. Voir un court portrait de lui au 19 novembre 1931. Voir aussi au 15 décembre 1936. Pour mémoire, le musée du quai Branly puis le musée de l’Orangerie ont organisé en 2019 deux expositions, successives et complémentaires, sur Félix Fénéon.

ANNEXE III

Les annexes I et II se trouvent dans la page Paul Valéry III — 1926-1928.

Lettre de Natalie Barney : L’aube d’un Académicien
(Essai de mise au point)227

Mercure de France du premier mars 1928, page 456

     Mon cher Directeur,

Je détache de mes Aventures de l’Esprit228, encore inédites, ces pages qui me semblent d’actualité, dans l’espoir d’éclairer un point d’histoire littéraire.

Je lis dans le Crapouillot :

« C’est à cette époque que M. Valéry eut l’idée assez nouvelle pour un poète (formé il est vrai à l’Agence Havas) de mettre sa valeur littéraire en société anonyme. Des bénévoles courtiers volaient de salon en salon, brandissant des bulletins de souscription. Une petite société fut alors constituée de quelque vingt bibliophiles qui put être certaine de recevoir tous les livres sans exception de M. Valéry en un format spécial, et servait une rente annuelle au “poète pur”. Ne pouvant en République quémander une pension comme il l’eût fait sous un Roi, M. Valéry n’hésita pas à mettre son génie en actions — dont il percevait avec exactitude les coupons229. »

Je ne crois pas à l’astuce financière dont on accuse Paul Valéry, et pour cause : ce projet fut non de lui, mais de moi.

Je l’avoue en toute humilité — car, maîtresse d’une idée au départ, on ne sait comment elle se comportera à l’arrivée. Mais, à ce moment-là, l’activité me tentant plus que la philosophie, je trouvais avec Paul Valéry lui-même, qu’il y avait urgence à le tirer d’embarras.

Paul Valéry, cherchant en toute chose une raison intellectuelle, n’en trouvait aucune à ses difficultés. Ce n’était pas le moment de lui exposer une de mes croyances préférées, qui se trouve dans ce résumé :

Malchance = Maladresse.

Mais me rendant compte que les écrivains qui ne sont ni pornographes, ni aventuriers, ni « pot-boilers230 » n’arrivent pas à vivre de leur métier, je travaillais un projet — qui consistait à leur faire gagner du moins autant que leurs confrères des professions libérales : les peintres et les sculpteurs. — Les éditions de luxe n’étant pas un moyen sûr pour rapporter à l’auteur autant que la vente d’un tableau ou d’une sculpture, il fallait inventer autre chose. — Me passionnant, je tâtonnais dans l’extravagant.

Une élite intellectuelle, internationale, une entente à travers divers langages. Sympathie, télégraphie sans fil, réceptivité des ressemblances et des différences de la grande famille des esprits unie au-delà des frontières. Civilisation dressée sur le seul droit qui lui reste : celui de s’exprimer, de désavouer les gaffes et les ruines passées et futures de ceux qui ne peuvent la représenter.

Se maintenir, en attendant de pouvoir s’imposer. Être « plus qu’une ville — un nom231 ».

Projeter ces noms qui font valoir un pays et un temps, libérer leur énergie, faire preuve de leur excellence. Qu’ils prennent la parole, puisque seuls ils sont capables de la renouveler, de la vitaliser, de la créer durable, d’en marquer les cerveaux en formation.

Sauvons le tabernacle où survit l’essence d’un peuple, sa suprématie ; portons-le à travers les déserts. Parmi nos devoirs dispersés, celui-ci est avant tout sacré, c’est aussi le plus intéressé. Mais il est difficile de comprendre un intérêt si élevé parmi tant d’intérêts immédiats.

Les rois qui choisissaient des écrivains capables de prolonger et d’augmenter leur royauté, les patrons d’autrefois, savaient-ils bien la sage spéculation qu’ils faisaient ?

Mais existe-t-il encore des patrons pour les écrivains ? Nous intéressons-nous à eux au point de soulager leur existence matérielle au profit de leur œuvre ? Je questionne cet endroit vulnérable de l’être, cet appendice moderne des poids et mesures, besace de cuir, carnet de chèques, devenu, certes, l’organe le plus sensible et le plus surveillé du composé humain — trop peu humain !

Y a-t-il une élite capable d’entourer, de protéger ceux qui l’honorent ? Sommes-nous encore une élite agissante ? Ou bien nos admirations sont-elles de la pose, du snobisme ? « Je voudrais tant faire quelque chose pour les arts, pour le talent de X. » — ne serait-ce que cri de ventriloque impossible à localiser !

Ou bien sommes-nous un petit nombre sincère de lecteurs et d’écrivains unis les uns aux autres par les lois de l’échange ? Sommes-nous deux parties indispensables d’un même tout ? Et voulons-nous que la partie créatrice, expressive de nous-mêmes, subsiste et soit notre porte-parole ?

Dans ce cas, utilisons les meilleurs cerveaux, aidons-les à se produire pour nous. Ne les laissons pas s’abîmer dans des tracas où ils n’ont que faire. Qu’ils s’usent au meilleur emploi d’eux-mêmes et afin que nous puissions en faire notre profit !

Que certains artistes trouvent dans un double métier un développement à leur talent et un emploi de leur vitalité est si indiscutable que nous ne voulons apporter notre attention qu’au cas contraire. Il y a aussi ceux qui n’ont pas un talent suffisant pour s’y consacrer d’une façon absolue. Dans bien des cas, une liaison difficile avec la muse vaut mieux qu’un mariage, sera plus productive. Il faut user de beaucoup de sagacité dans la gérance du génie !

D’ailleurs, la muse véritable de l’écrivain, c’est le lecteur, partie réceptive de lui-même où il essaie ses trouvailles, passivité prédestinée qu’il féconde de son esprit. Cette liaison est stimulante pour tous les deux.

L’échange entre le patron et l’artiste étant moins direct qu’autrefois perd son côté servile et obligatoire. Il y a une chance plus grande d’union.

Réalisons cette union par un patronage collectif exercé en faveur d’écrivains qui méritent d’être élus. Et montrons-nous dignes de nos préférences, assumons-en la responsabilité par quelque acte de foi et de forme qui nous lie les uns aux autres.

Je propose au Comité un projet de souscription. — Que ceux qui veulent devenir les actionnaires, les patrons de cette richesse intellectuelle, s’inscrivent.

Puis, comme Paul Valéry me semblait un cas type et le moment propice, je précisai mon projet pour en faire un premier essai sur ce premier des affligés mal rémunérés.

« À Bel Esprit, Belles Lettres.

« Ayant reconnu qu’il n’y a plus de “patrons” pour les écrivains, que le public généralement ne fait vivre que la littérature à son niveau, que les “Prix” ne servent qu’un temps, — nous, amis des Belles Lettres, avons résolu de fonder une association, nous engageant à souscrire annuellement 30 actions de 500 francs, soit 15 000 francs par an à verser à l’auteur élu, (Cinq personnes peuvent se partager au besoin une action.)

« Les actionnaires d’un cerveau : mine productive, selon leur espoir, de richesses intellectuelles, libèrent, au profit de tous, un talent éprouvé et donnant de sérieuses garanties.

« — D’ailleurs n’est-il pas plutôt du ressort de ce nouveau genre d’actionnaires de spéculer sur des intelligences que sur d’autres entreprises commerciales et également mystérieuses ?

« Il reste à déterminer comment ce patronage collectif assurera le rendement d’une œuvre dont il se déclare l’exigeant consommateur.

« Il est dès à présent entendu que l’auteur offrira, en guise de dividende, à ses souscripteurs, la primeur de ses causeries, écrits, etc… essayera ses idées sur ces privilégiés â qui il donnera également un tirage à part imprimé à leur nom de toute édition à paraître, et dont le manuscrit sera tiré au sort, chaque actionnaire ayant autant de chances qu’il représente d’actions, etc…, etc…

« Les actions sont payables dès à présent jusqu’à concurrence de 15 000 francs par an.

« Un actionnaire peut céder des actions, mais il en reste responsable vis-à-vis du Comité.

« Si la somme de 15 000 francs est dépassée, le surplus sera voté en faveur d’un deuxième candidat, d’un troisième, etc…

« ADHÉSION :

« (à signer et à renvoyer à M. Paul Valéry
40, rue Villejust, Paris, XVIe)

« Je soussigné, m’engage à souscrire actions (chaque action consistant en un versement annuel de 500 francs au nom de M. Paul Valéry), M. Paul Valéry devant rendre compte des sommes reçues au Comité. Je m’engage également, en cas de résiliation forcée, à assurer à l’Association un autre souscripteur qui en continuera le paiement annuel.

« Signature :

« Adresse : »

Ezra Pound232, le poète américain, toujours généreux envers ses confrères souvent ingrats, se passionna aussi sur ce projet, et nous rêvâmes de le communiquer à l’univers.

Mon Temple à l’Amitié devait en être le sanctuaire.

Ezra Pound, voulant nommer Eliot233 à la candidature de l’entreprise outre-Manche, fit un papier analogue à celui que je soumettais à Paul Valéry et choisit pour son Comité Richard Aldington234 et May Sinclair235, — deux écrivains gagnant leur vie comme lui au dur labeur trop peu rétribué des belles-lettres.

Nos deux premiers candidats, Valéry et Eliot, se trouvèrent assez inquiets, je crois, de cette initiative. C’est plutôt leur résistance que celle des souscripteurs que nous eûmes à vaincre. Valéry jugeait moins effarants des dîners payants pour l’entendre discourir. — Pourquoi pas un cachet de pianiste !

II avait peut-être pressenti le reproche qu’on lui ferait six ans plus tard.

« Faire quelque chose pour Valéry » était devenu le mot d’ordre de tout un déclenchement du mécanisme humain. Ayant demandé à des milieux littéraires et mondains d’y participer, je reçus entre autres une réponse de « La Maison des Amis des Livres » : Adrienne Monnier organiserait un groupe analogue de son côté… Puisque nous avions « l’admirable idée de créer un mouvement qui s’imposait », elle allait reprendre ses efforts, mais ne croyait pas qu’il fût possible de fusionner avec nous, ses amis étant plutôt « des artistes et universitaires sans grandes ressources qui ne pourraient participer dans la mesure fixée », etc…

J’avais déjà réuni une liste des souscripteurs pour Paul Valéry, d’autres attendant le choix d’un auteur qu’ils lui préféraient, lorsque je reçus un mot de son ami Lucien Fabre236, qui avait « quelque chose d’urgent à me dire au sujet de P. V. ».

La prescience de ce dont il s’agissait me venait d’un propos répété : le Comte Ch. de P237., son sang champagnisé à vif, avait énoncé que c’était honteux qu’une étrangère s’arrogeât le droit de secourir un des leurs ! … (?)

Lucien Fabre m’attendait. Congestionné de son importance, Il m’exposa les désirs d’autres amis de Paul Valéry, ainsi que de la Nouvelle Revue Française, de prendre l’affaire que j’avais organisée et de m’en soulager pour la mener, eux, à bonne fin.

— Et mes souscripteurs ? — Plusieurs étaient déjà avisés, et d’accord avec lui. — Les autres, dis-je, pourraient peut-être nommer de suite un deuxième candidat, puisque le premier se trouve en si bonne voie. Voyons… il y aurait Fargue.

Puis, en guise de plaisanterie, j’ajoutai : — Ou pourquoi non vous-même, Monsieur Fabre ?

M. Fabre se rengorgea : — « Évidemment… », et quitta mon salon plein de son propre bruit, — suivi d’un sourire qu’il ne perçut pas.

Peu de jours après, nous reçûmes un mot de Gallimard. Il avait revu M. Fabre ; il était entendu qu’ils « s’occuperaient personnellement de donner à M. Paul Valéry le moyen de poursuivre son œuvre ».

Que la rivalité fût un stimulant plus efficace que l’admiration ou l’amitié n’avait rien pour m’étonner. Je me réjouis donc que s’en émût qui de droit !

Puis vint une lettre de la Princesse B238., ma compatriote, souscripteur principal, me priant de déjeuner chez elle à Versailles. J’y retrouverais Valéry, Fabre, Fargue, Larbaud, Cocteau, Gallimard, etc. Je devais déjà avoir connaissance de l’idée de Fabre pour Valéry, idée qui, elle ne l’oubliait pas, n’aurait jamais pu paraître sans moi, etc.

Puis une autre lettre de la même, unie à celle de Gallimard, finit de me rassurer : « La combinaison Gallimard pour aider Valéry jusqu’à concurrence de 15 000 francs par an se réalisait. »

Je suppose qu’ils ont — en me dégageant — tenu à tout jamais parole. Que le nécessaire soit fait sans moi rentre si bien dans mes visées que je mis une entière complaisance à leur laisser en assumer la charge.

Les répercussions se faisaient déjà sentir. Lady R.239, patronne des lettres, moins récemment que sa cadette la Princesse B. (laquelle, auparavant toute dévouée aux arts plastiques, ne s’était encore que peu divertie à la littérature), Lady R, mue sans doute par le projet concernant son concitoyen Eliot, pour, contre, et avec lui, créa une revue à Londres, The Criterion (qu’elle vient imprudemment d’abandonner avant que de son côté la Princesse B. se soit départie à Paris de sa revue Commerce.)

Il est permis de se repentir d’une mauvaise action, mais il est parfois dangereux envers son propre prestige de renoncer à une bonne action ! …Et c’est ainsi qu’un charmant poète mineur, qu’on a eu tort d’essayer de rendre majeur, dut marquer le pas à la fortune imprudemment dérangée pour lui.

Natalie Clifford-Barney.

Notes de l’annexe III

227        Lettre de Natalie Barney parue dans le Mercure du premier mars 1928 dans la rubrique « notes et documents littéraires », pages 456-461.

228        Natalie Barney, Aventures de l’esprit, Émile Paul 1929, réédité chez Persona en 1982.

229        Note de Natalie Barney : « Le Génie Commercial de M. Paul Valéry, par Galtier-Boissière, Le Crapouillot, Noël 1927. »

230        Qui accomplit un travail alimentaire.

231        « Ah ! cette âpre cité qui ne veut pas se taire ! / Que dit Caton, ce soir ?… Morte, Carthage ? — Non / L’Invisible, debout, surgit de cette terre, / Et voici devant nous plus qu’une ville : un nom. » Lucie Delarue-Mardrus, La Figure de proue « Paroles sur Carthage », Eugène Fasquelle 1908, 294 pages.

232        Ezra Pound (1885-1972) n’est certainement pas le meilleur exemple que puisse présenter Natalie Barney mais en ces années 1928-1929 elle ne peut le savoir. Ce n’est que peu d’années plus tard qu’il s’est intéressé au fascisme puis y a participé au plus près. Arrêté en Italie par les Américains en 1945 il a été interné dans un hôpital psychiatrique avant de pouvoir revenir à Venise en 1961 et d’y mourir en 1972 et d’être inhumé dans le cimetière de l’île San Michele où sa tombe est encore visible et visitée. Avant cela, Pound a vécu en France pendant la plus grande partie des années 1920 où il a fréquenté l’élite intellectuelle américaine et parisienne. Ezra Pound est surtout connu pour ses Cantos, que Flammarion, éditeur de la traduction en 1986, présente comme « le plus important poème épique du XXe siècle, monument et référence incontournable aux États-Unis pour plusieurs générations de lecteurs. »

233        Thomas Stearns Eliot (1888-1965), né dans une famille américaine aisée, a d’abord été proche d’Ezra Pound. Il passe trois ans à Arvard qu’il prolonge d’une année à la Sorbonne avant de retourner à Harvard puis en Grande-Bretagne à l’été 1914. En 1927, T. S. Eliot, resté en Angleterre, obtient la nationalité britannique. Il suit les traces d’Ezra Pound dans son admiration de Mussolini, sans aller aussi loin, toutefois et en restant toujours dans la théorie. On doit à Eliot plusieurs recueils de vers et quelques pièces de théâtre. Quelques-unes ont été traduites en français dont Meurtre dans la cathédrale, qui traite de la mort de Thomas Becket en 1170. T. S. Eliot a reçu le prix Nobel de littérature en 1948.

234        Richard Aldington (1892-1962), pratique une poésie libre et non rimée, parfois inspirée des haïkus japonais. Installé à Paris en 1928, Richard Aldington vit de traductions, notamment de l’ouvrage phare de Julien Benda, La Trahison des clercs. La seconde guerre le pousse à s’installer aux États-Unis et c’est pendant cette période qu’il écrit une biographie de Thomas Edward Lawrence, dit « Lawrence d’Arabie » qui causera le scandale. Richard Aldington revient en France à la fin de la guerre, où il est mort en 1962.

235        May Sinclair (1863-1946), était un bien moins bon placement, selon l’idée de Natalie Barney et d’Ezra Pound puisque, atteinte de la maladie de Parkinson, elle avait cessé d’écrire en 1930.

236        Lucien Fabre (1889-1952), centralien, industriel et écrivain, prix Goncourt 1923 pour Rabevel ou le Mal des ardents, chez Gallimard.

237        Peut-être Charles de Polignac (1884-1962).

238        L’Américaine Marguerite Chapin (1880-1963), a épousé en 1911 le compositeur Roffredo Caetani (1871-1961), prince de Bassiano. Elle a fondé la revue Commerce en 1924.

239        Mary Lilian Share (1874-1937) a épousé le directeur de journaux Harold Harmsworth, vicomte Rothermere (1868-1940), devenant ainsi Lady Rothermere. Ella a contribué au financement et à la création de la revue The Criterion en 1922 avec son compatriote T. S. Eliot. Cette importante revue est parue, mensuellement ou trimestriellement, jusqu’en 1939.

ANNEXE IV

Texte de Paul Reboux paru dans Paris-soir daté du 25 juin 1928

Les grands hommes en liberté
Une conférence de Paul Valéry,
par Paul Reboux240

Nous avons vu arriver un monsieur de taille moyenne, vêtu comme n’importe qui, aux moustaches épaisses, aux sourcils touffus, aux cheveux grisonnants, et dont l’ensemble, à vrai dire, avait l’air un peu poussiéreux.

C’était M. Paul Valéry, de l’Académie Française.

Auteur illisible — je veux parler pour l’instant, de la difficulté que l’on éprouve à trouver en librairie un ouvrage signé de son nom, puisque ses œuvres sont répandues dans le public des bibliophiles, moins comme du matériel de librairie que comme des titres de bourse, — auteur illisible, il est, par surcroît, un homme rare. Il a la sagesse de sortir peu et en des lieux de choix. Ce n’est pas un personnage public, une « figure bien parisienne ». Aussi était-on curieux de l’examiner à l’occasion de la conférence faite à l’exposition du portrait organisée par cette revue toujours si vivante, si riche en idées, la Renaissance.

M. Paul Valéry s’est assis devant une table basse. Il a chaussé son nez de lunettes à grosse monture. Et la Cléo de Mérode, de Boldini241, le Valentin le Désossé, de Lautrec242, la femme-tapis de Picasso, la femme-scaphandre de Léger, la femme à la cuisse visible, de van Dongen243, la négresse de Gauguin244 et autres images de petites femmes et de grandes dames rassemblées en cette exposition de la plus rare qualité, furent témoins de la conférence.

Dans la salle, au surplus, des ministres, des diplomates, des esthéticiens professionnels ou amateurs, et beaucoup de dames venues à cette heure inattendue — onze heures et demie du matin. selon la mode américaine — ajoutèrent, aux portraits d’autres auditeurs non moins attentifs.

Le poète a improvisé, d’après des notes, qu’il étalait devant lui, à la manière d’une cartomancienne.

Il a parlé avec facilité, avec abondance, avec monotonie, avec bonne volonté. Que voulez-vous qu’il tirât d’un sujet pareil ? Le portrait ! Allez donc faire une conférence sur le portrait ! Si elle est anecdotique, elle rappelle les procédés du magazine et ne relève pas d’une catégorie littéraire de grande classe. Si elle est seulement dogmatique, elle appartient au genre dogmatique et ennuyeux.

Habilement, courtoisement, M. Paul Valéry s’est tenu sur la corde raide, en équilibre au-dessus de ces deux précipices.

Il a enchainé quelques-uns de ces propos qui intéressent un cercle de vieilles dames, tandis que les messieurs s’éloignent sur la pointe des pieds.

Parfois, il déposait ses lunettes et ébauchait une anecdote. On croyait. que « ça » allait venir. « Ça » ne venait pas toujours. Mais, tout de même, « ça » ranimait l’auditoire. C’est ainsi qu’il nous parla de Marcel Schwob, déclarant « ressemblant » ce portrait de Descartes, par Hals245, qui est au Louvre ; c’est ainsi qu’il nous rappela combien sont dissemblables les effigies de Napoléon, si peu conformes au seul document réel que nous possédions : le moulage du masque funèbre246.

Mais il remettait vite ses lunettes, et se répandait alors en considérations d’esthétique.

Souvent il parla de « grands problèmes ».

Quelqu’un, près de mois, grognait : « Il n’en a résolu aucun. »

Quelle injustice ! Un problème résolu n’est plus qu’une solution. Il n’intéresse plus personne. Au contraire, les problèmes insolubles, tels que la ressemblance d’un portrait, la proportion de la réalité et de l’interprétation dans une peinture faite d’après un modèle, ces problèmes-là fournissent aux rédacteurs d’articles, aux orateurs de salon ou de dîners mondains, une matière inépuisable.

Nous nous en sommes bien aperçus.

M. Paul Valéry aurait pu dire n’importe quoi sur n’importe quoi. Il avait, d’avance, la faveur de l’auditoire. On lui savait gré de sa notoriété ingénieusement acquise à force de modestie appliquée, de son hermétisme d’écrivain qui rendait flatteuse la compréhension de ses discours, et de ce que, tout en ayant l’allure pourtant, d’un diplomate en civil, il témoignât autant d’intelligence.

Et, tandis qu’il enchaînait ses propos, dans la salle que la température, du moins, rendait chaude, trois sténographes enregistraient fiévreusement les paroles du Maitre, pour en former bientôt la matière de trois ou quatre éditions, également princeps247.

Paul Reboux.

Notes de l’annexe IV

240        Texte de Paul Reboux paru dans Paris-soir daté du 25 juin 1928, page deux, première colonne sous le titre : « Les grands hommes en liberté ».

241        Giovanni Boldini (1842-1931), magnifique portraitiste italien surtout connu pour son Portrait de Giuseppe Verdi à l’écharpe blanche et haut-de-forme de 1886 ou l’étonnant Portrait de Robert de Montesquiou à la canne de 1897 visible au Musée d’Orsay. Le portrait de Cléo de Mérode, accoudée sur le dossier de son fauteuil, de 1901, est actuellement en main privée.

242        Il ne semble pas qu’Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901, à 37 ans) ait réalisé de portrait du danseur Valentin le Désossé (Jules Renaudin, 1843-1907). On le rencontre néanmoins dans plusieurs groupes et notamment avec une autre danseuse, La Goulue, dans Bal au Moulin Rouge, de 1895, toile de neuf mètres carrés visible au Musée d’Orsay.

243        Aucune œuvre de Pablo Picasso, de Fernand Léger ou de Kees van Dongen ne portent ces titres. Il s’agit évidemment d’un trait d’esprit (?) de Paul Reboux face à deux peintres encore très peu connus du grand public et surtout encore mal acceptés. En 1928. Pablo Picasso, le cadet, et Fernand Léger, son aîné de neuf mois, avaient tous deux 47 ans et Kees van Dongen 51 ans. Bien que fondé il y a six ans par l’anarchiste Eugène Merle (1884-1938), Paris-Soir est devenu un journal populaire de droite vers la fin de 1926 et sera repris par Jean Prouvost en 1930. Les « blagues » populistes y sont donc bienvenues.

244        Autre trait d’« esprit », même s’il existe au moins deux peintures de Paul Gauguin (1848-1903) ayant pour titre Les Négresses et Négresses causant…) datant de 1887, entrant difficilement dans la catégorie des portraits et donc vraisemblablement pas présentées par Paul Valéry.

245        René Descartes (1596-1650). Frans Hals (1580-1666). Il s’agit du portrait reproduit dans tous les livres scolaires et sur toutes les biographies de René Descartes, que l’on peut voir au Louvre depuis des siècles.

246        Il existe en fait au moins trois moulages, pris par trois médecins se trouvant alors à Sainte-Hélène, ce qui a entraîné des controverses. En effet, il n’y avait pas de plâtre sur place et chacun a tenté de s’en procurer par des moyens tous plus rocambolesques les uns que les autres. Il se trouve qu’au fil des heures, ce qui est courant, le visage de Napoléon s’était considérablement modifié… L’affaire se complique avec un masque en cire, réalisé en secret et même un masque en papier mâché. Les faux pullulent.

247        Le texte de cette conférence n’a pas été reproduit dans La Renaissance.

ANNEXE V

Notice de Paul Valéry dans l’édition de 1930 des Poètes d’aujourd’hui (pages 280-283)

Paul Valéry — 1871

M. Paul-Ambroise Valéry est né à Cette (Hérault) — il est à la mode aujourd’hui d’écrire : Sète248 — le 30 octobre 1871, d’un père français et d’une mère italienne249. Il commença ses études au collège de cette ville, après un voyage, avec ses parents, à l’âge de sept ans, à Paris et à Londres. En 1884, ses parents s’étant installés à Montpellier, il suivit les cours du collège de cette ville. Il passait ses vacances, avec sa famille, à Gènes, qui a laissé dans son esprit des souvenirs très marqués, un certain goût italien des choses. Sorti du lycée, M. Paul Valéry suivit les cours de la Faculté de droit. Il était fort incertain sur la route à prendre. Il lisait beaucoup et découvrait la littérature française de son temps : Baudelaire, d’abord, puis les Parnassiens, puis les Symbolistes, et, par le livre de Huysmans À rebours, qui venait de paraître250, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé et leurs suivants. Une année de service militaire (1889-1890) interrompit les rêveries qui l’occupaient. Il avait, quelque temps auparavant, fait la connaissance, à Montpellier même, de Pierre Louÿs, et un peu plus tard, de M. André Gide, deux rencontres qui furent décisives pour lui. Il avait déjà écrit des vers : Narcisse. Il écrivit La Fileuse. Également La Soirée avec M. Teste. II collabora à la Conque, petite revue de l’époque. Il avait fait littéralement la conquête de Pierre Louÿs, de M. André Gide, qui le pressaient de travailler et de produire. En 1891, il vint passer un mois à Paris, et vit un soir, rue de Rome, Stéphane Mallarmé, des mardis duquel il devait être bientôt un des fidèles et qui devait avoir sur son esprit, littérairement, une influence si profonde.

C’est en 1892, que M. Paul Valéry vint à Paris, sa vocation littéraire définitivement décidée, installé dans une pension de famille de la rue Gay-Lussac, occupant là une chambre, au premier, qui donnait sur l’impasse Royer-Collard, tout l’esprit occupé des vues et des méditations que lui procuraient la lecture de Rimbaud et de Mallarmé, « théorisant furieusement » comme il a dit lui-même, un épais cahier de papier écolier à demeure sur la table de sa chambre d’hôtel couvert chaque jour par lui de notes dans lesquelles il formulait pour lui seul l’extrême aboutissement de ces vues et de ces méditations. Il collaborait au Centaure, dans lequel parut La Soirée avec M. Teste (ce qui en fait la véritable édition originale, puisque ces questions ont pris, en ce qui concerne les œuvres de M. Paul Valéry, une importance si sensationnelle), à la Nouvelle Revue avec l’Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci, à l’Ermitage avec le Paradoxe sur l’Architecte, aux Entretiens politiques et littéraires avec Purs drames, enfin au Mercure de France, dans lequel il tint pendant un court temps une rubrique intitulée Méthodes, et publia une étude sur Huysmans sous le titre de Durtal, nom sous lequel l’écrivain s’est mis en scène dans certains de ses livres251. Il fréquentait chez Stéphane Mallarmé, chez Huysmans, chez Marcel Schwob, chez José Maria de Heredia. Il était à la fois célèbre — dans un petit monde littéraire, — et complètement ignoré.

En avril 1887, après an concours à cet effet, il entra au ministère de la Guerre, au bureau du matériel de l’artillerie, où il resta seulement trois années. Il le dit lui-même : « Quand je suis entré au Ministère, je me voyais toute ma vie là, dans un bureau, l’avancement régulier, les appointements suivant, la retraite au bout. Je trouvais cela affreux, sinistre. » Il quitta le Ministère pour devenir secrétaire particulier de M. Lebey, ancien directeur de l’Agence Havas. En 1900, il se maria252. Il devait, à compter de ce moment, être assez longtemps sans écrire. Du moins au sens extérieur du mot, c’est-à-dire publier. Sauf ses amis de jeunesse, Pierre Louÿs et André Gide, on ne le voyait plus et n’entendait plus parler de lui. Il semblait qu’il eût vraiment renoncé, isolé, renfermé, silencieux, tout entier enfoncé dans des spéculations extra-littéraires qu’il est assez malaisé de définir, ajoutant sans doute bien d’autres cahiers remplis de notes aux cahiers de la petite chambre de l’impasse Royer-Collard.

Couverture de l’édition originale de La Jeune Parque en 1917

Or, — on peut employer cette tournure qu’on voit chez les conteurs, car la réussite littéraire de M. Paul Valéry tient du merveilleux — M. André Gide, d’accord avec M. Gaston Gallimard, directeur de la Nouvelle Revue française, lui ayant demandé de réunir ses vers pour en composer un volume, M. Paul Valéry, refusant d’abord, puis cédant à de nouvelles instances, reprit ses vers de jeunesse, les travailla, les compléta, les mit à neuf, pour ainsi dire, les augmenta de quelques vers nouveaux, travail qui dura quatre ans et demi, et en 1917 publia à la Nouvelle Revue française son premier recueil de poèmes : La Jeune Parque. Le succès fut grand dans un public un peu restreint d’amateurs, — public qui fait néanmoins les réputations littéraires, M. Paul Valéry le premier en serait un exemple. Peu après, Mademoiselle Adrienne Monnier, qui venait d’ouvrir rue de l’Odéon une librairie : Aux Amis des Livres, organisait, devant un public choisi, des lectures de ses vers, lectures faites, pour partie, par M. André Gide lui-même. Il faut lire, dans la Revue Universelle, no du 1er mai 1920, l’article écrit par M. Daniel Halévy sur ces lectures, sur cette révélation littéraire. C’est vraiment le point initial de la réputation du poète, au même titre que cette petite librairie de la rue de l’Odéon, vrai berceau du valérysme, comme on dit aujourd’hui. La célébrité, les éditions hors de prix, l’Académie, les raffinements de critique sur l’œuvre de l’écrivain, la Poésie pure et toutes les discussions qu’elle a provoquées, les admirations jusqu’au snobisme et les critiques jusqu’au dénigrement, tout est parti de cette charmante et simple boutique : Aux Amis des Livres. M. Paul Valéry, qui n’aime guère les libraires pour le commerce, un peu vif, il est vrai, qu’ils ont fait quelquefois des moindres écrits de lui, imprimés ou manuscrits, littéraires ou privés, a un peu tort dans son ressentiment : il doit tout à une libraire.

Le 19 novembre 1925, M. Paul Valéry était élu à l’Académie française, à première présentation et au troisième tour, succédant à Anatole France. Son discours de réception, dans lequel il parla de son prédécesseur sans le nommer une seule fois, fit couler beaucoup d’encre et même scandalisa. Il s’y montrait pourtant simplement fidèle aux opinions littéraires de toute sa vie.

Comme nous venons de le dire, M. Paul Valéry a été célébré et combattu avec une égale ardeur. Les articles parus, dans le second objectif, dans Le Crapouillot, ont fait grand bruit en leur temps. Nous les avons mentionnés dans la rubrique À consulter comme des documents qui font partie de la critique du poète. Cette rubrique est loin d’être complète ici. Un volume entier de notre ouvrage y suffirait tout juste. L’œuvre de M. Paul Valéry est un atome, quand on considère la masse d’écrits de toutes sortes qu’elle a provoqués. Il le dit lui-même : « On a bien écrit sur moi au moins un millier de fois de plus que ce que j’ai écrit ». Aux lecteurs qu’un répertoire complet de ces études et articles favorables ou défavorables intéresserait, nous indiquerons M. Julien Monod, qui a constitué un véritable musée de tout ce qui touche à M. Paul Valéry : éditions originales, manuscrits, correspondance, portraits, autographes, et même objets plus ou moins importants se rapportant à lui.

La poésie de M. Paul Valéry est une construction purement cérébrale. Il se peut qu’une émotion y soit enfermée. Ce qu’elle a surtout, c’est l’éclat du cristal richement taillé et froid. On sent chez lui une préoccupation scientifique associée à la création poétique. Il semble que la poésie réside surtout pour lui dans des combinaisons nouvelles de syllabes. L’art du vers l’intéresse uniquement, semble-t-il, et il met, au reste, plus haut le versificateur que le poète. Tout est chez lui volonté, préméditation, du moins il s’en flatte. Il le disait dans sa jeunesse, et il pourrait le répéter aujourd’hui : « J’ai mes charmes ». Entendez : « Je sais les notes dont il faut jouer et je ne fais rien qu’à dessein. »

Il est permis de préférer au poète, chez M. Paul Valéry, l’écrivain en prose, l’analyste des divers phénomènes de l’esprit, depuis le Rêve jusqu’aux différents états de la création littéraire : La Soirée avec M. Teste, par exemple, quelques études littéraires, et ces suites de notes qu’il publie de temps en temps, tirées de ces cahiers de papier écolier dont nous avons parlé et qui ravissent l’esprit par leur intelligence et leur surprise.

La réussite littéraire de M. Paul Valéry est un fait à peu près unique dans les lettres françaises.

M. Paul Valéry est officier de la Légion d’honneur.

Notes de l’annexe V

248        La ville a choisi ce nouveau nom par un arrêté du Conseil municipal du 27 août 1927 ratifié par décret ministériel du 20 Janvier 1928. À notre demande du 24 février 2021, la mairie de Sète, très réactive, a transmis dans l’heure le texte de cette délibération du Conseil municipal. Bien qu’un peu hors sujet ici — mais où le placer ailleurs ? — ce texte très éclairant est reproduit ici infra en annexe VII.

249        Née Fanny Grassi à Trieste (1834-1927) d’un père diplomate, consul d’Italie à Sète. En 1861, Fanny avait épousé Barthélémy Valéry, son aîné de neuf ans, né à Bastia (1825-1887), vérificateur des douanes à Bastia puis à Sète. Fanny et Barthélémy ont eu un autre fils, Jules (1863-1938), avocat, mort à l’âge de 75 ans.

250        En 1884, chez Charpentier.

251        Paul Valéry a publié huit textes dans la revue, entre 1898 et 1935 : octobre 1897, Méthodes ; janvier 1898, Méthodes ; Mars 1898, Durtal ; Mai 1899, Méthodes ; septembre 1915, La Conquête allemande (1897) ; octobre 1917, Aurore ; décembre 1918, Le Rameur ; décembre 1935, Souvenir d’Alfred Vallette. Pour Durtal, voir Paul Valéry II, note 86.

252        Le 29 mai 1900, Paul Valéry a épousé Jeannie Gobillard (1867-1946), sœur cadette (de 10 ans) de Paule, peintre, nièce de Berthe Morisot dont elle sera un des modèles. Le couple loge rue de Villejust, avec la sœur. Ce sont les sœurs qui sont propriétaires de la maison.

ANNEXE VI

Le Misanthrope,
par Maurice Martin du Gard253

Une reprise encore ; la troisième de la semaine. J’ai été revoir le Misanthrope. Il y avait six ou sept mois que je ne l’avais vu. Je l’ai trouvé à son bureau du Mercure de France, où il expédie une besogne sans éclat. Rédiger les annonces des livres qui paraissent à la maison, rendre254 les manuscrits impubliables, le soir arrive et la minute où dans sa maison, en banlieue, la meute de ses chiens et de ses chats se presse de plaisir à sa rencontre. Je ne m’éloigne pas tant de la Comédie-Française que vous pourriez le croire, car le père de Paul Léautaud y fut souffleur, emploi à quoi ne le destinait peut-être pas le prix de comédie qu’il avait partagé avec Coquelin. Son accent auvergnat le gênait moins sous la scène que dessus. J’aime à causer avec Léautaud, il est libre et sans parti et il vous dit vos vérités. Au début, la conversation est difficile. Il attend, il guette, on ne sait quoi, peut-être le mot qu’il vous dira, peut-être celui que vous lui direz, peut-être les deux, pour les coucher le soir sur son journal. Ce qu’on sait le moins, c’est qu’il est timide, ce qui suffit à expliquer cet embarras, et pourquoi son horizon est toujours le même. Il aurait pu risquer un peu sa vie pour en tirer davantage ; il aurait pu voyager. Non, il a préféré s’asseoir tous les jours à la même place, 26, rue de Condé. Un éditeur lui apportait récemment vingt-cinq mille francs, les lui posait là, sur sa table, parmi le désordre de ses papiers, les livres et les revues qu’il reçoit, pour qu’il laissât réimprimer le Petit ami, le livre de sa jeunesse dans les deux sens du mot ; eh bien, il refusa les vingt-cinq mille francs, il avait peut-être raison, c’était vraiment trop peu. Pour transformer une existence il faut beaucoup plus ; c’est bien la peine de se donner de nouvelles habitudes, entraînant de nouvelles déceptions sans doute, et des goûts auxquels on devra renoncer dans quelques mois. Autant demeurer ce qu’on est, un homme qui va vers la soixantaine, dont le plus grand plaisir est toujours la solitude et qui est fait comme Stendhal « pour vivre avec deux bougies et un écritoire255 ». Mais à présent il ne voit plus grand monde au Mercure ; Gourmont et Jules Renard sont morts qui ont enrichi son journal de tant de traits et d’anecdotes. Il a occupé la plupart de ses loisirs ces dernières années à préparer la nouvelle édition des Poètes d’aujourd’hui. Trois volumes. Encore tous les poètes d’aujourd’hui ne s’y trouvent pas, Claudel et Fargue, par exemple. Dans Passe-temps qu’il a publié en 1929 et qui le montre tout entier, le plus dépourvu de préjugés qui soit, bourru, toujours au cran d’arrêt, et avec cela un goût littéraire impeccable, une vraie élégance qui se perd chaque jour, Léautaud nous disait ce qu’il pensait de la poésie. Rien de bon, à ce qu’il semblait : « Les vers sont bons dans le madrigal, dans l’épigramme, dans la chanson. Autrement : bavardage fastidieux ». Alors comment s’est-il contraint à vivre avec tous ces poètes ? Je veux bien qu’il en ait oublié, mais il en reste encore pas mal ! Il a écrit des notices sur la plupart d’entre eux, si le choix des poèmes a été fait, le plus souvent par l’auteur lui-même.

Ainsi Paul Valéry, dont nous avons beaucoup parlé l’autre jour. C’est un compagnon de la jeunesse de Léautaud ; entre leur vingt-cinquième et leur trentième année, ils se sont beaucoup promenés ensemble et ils ont beaucoup bavardé. Léautaud reconnaît que la gloire et l’Académie n’ont pas changé Valéry, toujours aussi simple. « À ce moment-là, on disait toujours de lui qu’il n’achevait pas. Valette me le rappelle souvent. » Mais maintenant il achève, me dit Léautaud, qui aussitôt m’entretient du tome II de Variété qu’il avait lu dans la nuit. « Ah, il y a là, il y a là des pages sur Stendhal, sur Baudelaire. Vraiment ! » Le direz-vous à votre ami Rouveyre, cher Léautaud ? Quelle réponse aux petits pamphlets que ce livre ! Mais, si le misanthrope reconnaît avec plaisir que Valéry n’a pas varié sur les idées qu’il exprimait autrefois, au cours de leurs promenades du dimanche, il m’a paru qu’il avait encore sur le cœur la phrase que Valéry avait composée pour le monument de Paul Adam qu’ils trouvaient, à ce moment-là, un écrivain déplorable. Que je rappelle, pendant que j’y suis, un mot assez drôle de Barrès : Qu’a-t-il besoin, ce Paul Adam, de mettre du désordre dans le Larousse ». Voici la phrase de Valéry : « Il vécut pour de grandes choses ».

On peut vivre pour de grandes choses et mal écrire, n’est-ce pas ? Comme on peut vivre pour des petites et écrire à la perfection. Hélas, je dois renoncer à vous donner des nouvelles du second tome du Théâtre de Maurice Boissard256. Paul Léautaud est encore loin de le faire paraître. Il doit contenir les chroniques qui ont été d’abord publiées à la Nouvelle Revue Française puis aux Nouvelles Littéraires. Celles des Nouvelles, aucun amateur de chat, de chien, pas plus que Mme Aurel, ne les a oubliées et chaque semaine, malgré moi, je travaille à les faire regretter.

Maurice Martin du Gard

Notes de l’annexe VI

253        Extrait de l’article paru dans la rubrique « Théâtre » des Nouvelles littéraires du 15 février 1930.

254        Corrigé de perdre.

255        Extrait d’une lettre de Stendhal à Domenico Fiore datée d’avril 1935, rapporté par André Billy dans Ce cher Stendhal… Récit de sa vie, Flammarion 1958, 282 pages.

256        Ce second tome paraîtra le 19 novembre 1943.

ANNEXE VII

La ville de Cette dans le Larousse du XXe siècle

Le nouveau nom de la ville de Sète
Délibération du Conseil municipal du 27 Août 1927 ratifiée par décret ministériel du 20 Janvier 1928

Monsieur le Maire reprenant la parole dit au Conseil :

Puisque nous changeons le nom d’une rue, ne pourrions-nous pas élargir la question et modifier l’orthographe du nom de Cette, de façon à lui donner toute sa signification ?

Le Peuple qui vint s’établir sur notre territoire méditerranéen donna le nom Settin au mont de Cette, parce qu’on l’aperçoit de loin dans la mer, couronné d’une forêt de pins.

Plus tard, ce nom subit de fréquentes altérations et les latins en firent Sition, Sétius, Sitius, Sita ; les cartes espagnoles indiquent, Septa ; Puis on écrivit : Ceta, Seta, Sète, Sette et enfin Cette.

J’estime qu’en donnant au nom de notre Ville, l’orthographe étymologique « Sète », il se dégagera de cette appellation la signification que lui avaient donné les premiers qui vinrent s’établir sur le territoire méditerranéen, c’est à dire, celui du mont que l’on aperçoit de loin dans la mer.

Je crois devoir ajouter que cette question a été plusieurs fois soulevée à l’époque et qu’il y a 135 ans, le Conseil général de la Ville avait délibéré (le 23 Octobre 1793) pour solliciter de la Convention nationale, que le nom de la Ville, qui n’a été connu dans tous les dictionnaires historiques que sous le nom de Cette, équivoquant avec le pronom, serait celui de Sète, s’en référant pour son étymologie à Strabon, Ptolémée, qui avaient appelé le cap de Sète, sur lequel la Ville a été bâtie, « Séguis et Sétius ».

Cette demande sombra comme beaucoup d’autres questions dans la grande tourmente révolutionnaire ;

Comme on le voit les raisons qui militent en faveur de Sète sont largement exposées dans cette ancienne délibération.

Je prie le Conseil de vouloir bien revenir à l’ancienne forme, qui aura l’avantage d’être plus logique, plus rationnelle, tout en rappelant l’origine et le passé de notre chère citée.

À l’unanimité, l’assemblée communale demande aux Pouvoirs publics d’adopter la nouvelle orthographe du nom de la Ville de Sète.


Nous remercions la ville de Sète et tout particulièrement Clémentine Markidès, directrice des Archives municipales et Marie Hélène Monclus, secrétaire de la Conservation, pour leur efficacité.