Sacha Guitry II

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Annexe I : Les Goncourt et cette maison
Notes

1925-1943

C’en est fini des chroniques dramatiques depuis Une petite main qui se place, et L’Amour masqué n’a pas été chroniqué par Maurice Boissard.

Depuis le début de l’année 1925, Paul Léautaud envisage d’écrire une nouvelle version de son Petit ami de 1903 qui ne lui convient plus. Il n’en écrira que le début, les « Souvenirs d’enfance », qui paraîtront dans trois livraisons des Nouvelles littéraires des deux, seize et trente mai 1925.

13 mai 1925

À l’imprimerie, Maurice Martin du Gard a été parfait. Je m’étais tout de suite occupé de faire les petites suppressions convenues. Quand il est arrivé, je lui ai dit : « J’ai enlevé les passages en question. Vous pouvez voir. » Il a eu un signe de tête qui voulait dire : pas du tout, et il m’a dit : « Je ne lirai même pas », — ce qui signifiait qu’il s’en rapportait à moi.

Il paraît que Claude Berton84 ne se tient plus d’orgueil de sa critique dramatique. Il l’étale en plein aux Nouvelles. C’est Frédéric Lefèvre qui m’a raconté cela à l’imprimerie : quand il entre dans un théâtre, il veut que tous les gens le regardent et se disent : c’est lui. C’est lui que les acteurs cherchent dans la salle et c’est pour lui qu’ils jouent. Sacha Guitry lui-même se garde bien de le prendre à partie quand il tombe sur les critiques dramatiques. Ainsi, dernièrement encore, Sacha a fait un article contre les critiques dramatiques en les nommant un à un. Il ne l’a pas nommé, lui, Berton. Tout le monde sent qu’il compte et qu’il faut compter avec lui.

Frédéric Lefèvre85 m’a débité ce monologue en l’accompagnant de mines et de gestes, en allant et venant, d’une manière tout à fait réussie.

2 avril 1926

Dans l’après-midi, visite de Berthellemy (l’ami de Sacha Guitry). Nous bavardons. Je lui dis qu’il est quelque peu connu que Sacha Guitry se fait tirer l’oreille en diable pour payer ses impôts, qu’il n’y a pas moyen de tirer un sou de lui. Berthellemy me dit, ce qui doit être ce que Sacha dit lui-même « Parbleu ! On vient dire à un monsieur : vous avez gagné deux millions l’année dernière. Vous allez nous donner 1.200.000 francs. Sacha se dit avec raison : Et si je tombe malade, tout à coup ? S’il m’arrive un accident ? Si je perds mon talent et mon esprit ? Si je ne peux plus écrire ? Si je ne peux plus faire jouer de pièces ? Qu’est-ce qui me restera pour vivre ? » Berthellemy ajoute qu’avec cela Sacha a un train de vie, une femme, qui lui coûtent fort cher : automobile, tableaux, livres, toilettes, bijoux.

Berthellemy dit que Sacha Guitry ne dit jamais de mal de personne, mérite rare. Jamais il ne lui a entendu dire de quelqu’un « Un tel, il n’a aucun talent. » Tout le contraire, paraît-il, de son père, sur ce point.

27 janvier 1927

Visite tantôt de Mme Nelly Cormon86 qui m’a écrit après lecture de mon volume de Chroniques, comme amie aussi des bêtes et lectrice des Nouvelles littéraires et me marquant le désir de me connaître. Je lui avais répondu sur-le-champ que je suis tous les jours à mon bureau du Mercure.

Comédienne retirée du théâtre, mariée. Elle a joué à l’Athénée, au Théâtre des Arts, aux Bouffes Parisiens, etc., pièces d’Abel Hermant, Bernard Shaw, Sacha Guitry. Le théâtre est plein de comédiennes maintenant qui mettent des sommes considérables dans des théâtres pour y jouer, comme par exemple Jeanne Renouard87 (qui a même un théâtre à elle qui lui a coûté 5 millions), Madeleine Carlier88, etc.

Nous avons parlé de Sacha Guitry et d’Yvonne Printemps avec lesquels elle est très liée. Je lui parlais de la frousse de Sacha d’être trompé, l’ayant été par une femme plus âgée que lui, alors qu’Yvonne est plus jeune que lui. Elle m’a parlé de l’avarice prodigieuse de Sacha Guitry, cité le mot de Roze89, l’administrateur de son théâtre, disant : « Sacha fait veiller le concierge tous les soirs jusqu’à deux heures du matin et il lui donne… la main ». Confirmé ce que m’a dit Jean Périer de sa ladrerie envers les comédiens qu’il fait jouer à ses côtés. M’a dit que Sacha Guitry aime fort les complimenteurs, les admirateurs, l’adulation sous toutes ses formes et n’admet guère la familiarité, ridicule surprenant chez un tel peintre des ridicules. Elle me l’a peint comme un ignorant complet, sachant à peine l’orthographe. Nous avons convenu que son talent, très grand, est vraiment chez Sacha Guitry un don éblouissant, car il est vraiment le premier auteur dramatique de ce temps.

Elle m’a confirmé qu’il gagne énormément d’argent. Au sujet de sa ladrerie avec les autres, elle m’a dit qu’on ne peut pas dire que ce soit de l’avarice, car il dépense énormément, ne se refuse rien, et toujours des choses extrêmement chères.

Elle m’a dépeint la maison de Sacha comme encombrée toujours, sous couleur de secrétaires, de gens assez louches, des juifs (je n’ai pas retenu les noms) qui ont tous été amenés à faire plus ou moins de la prison et qui font une certaine garde autour de Sacha.

Elle m’a raconté aussi une visite qu’elle a faite une fois à Lucien Guitry, dans ses derniers temps, dans son hôtel (avenue Élisée-Reclus), je crois, du côté du Champ-de-Mars, le trouvant assis à une table, en train d’étudier un rôle à l’aide d’un tas de petites cartes, coiffé d’un vieux chapeau au bord duquel était suspendu un monocle qui venait se placer juste devant son œil, ce qui donne de loin un personnage assez pittoresque.

Elle m’a raconté un mot de Sacha, lors de la mort de son frère Jean90, mot que lui a raconté à elle-même Jeanne Granier. Jeanne Granier, à la nouvelle, était venue pour voir Lucien Guitry. C’est Sacha qui la reçut : « Ne montez pas, ma chère grande amie, lui dit-il. Papa est effondré. Vous devinez quel coup la nouvelle a été pour lui, surtout avec son « cœur ». (Maladie de cœur). Cette dépêche qu’on lui a envoyée : Fils tué. Ce pouvait être moi ! »

Elle m’a parlé aussi de ce que sont les gens de théâtre auprès de ceux qu’on a connus il n’y a pas encore longtemps, un Lucien Guitry, une Réjane91. Elle m’a dit tenir de Porel92 que les choses les plus simples que Réjane montait au théâtre étaient souvent le résultat d’études, de recherches, par elle, pendant des demi-journées entières.

[…]

J’ai raconté l’histoire du don que j’ai fait demander à Sacha Guitry pour une œuvre de protection d’animaux, des 500 francs qu’il avait dit qu’il allait m’envoyer et que je n’ai jamais reçus, ajoutant combien c’était pourtant peu pour lui. Elle m’a dit que lorsqu’on veut obtenir quelque chose de lui pour les œuvres de charité, il faut lui demander d’organiser une représentation. Alors, il écrit une petite pièce tout spécialement pour cela, qu’il joue lui-même, il s’occupe de tout, il organise tout, dans les plus petits détails et il ne prend pas un sou pour lui. « Il aime tant le théâtre, il aime tant son métier d’auteur et d’acteur. Il ne vit que pour cela ! » À quoi j’ai répondu que c’est énorme, cela, que c’est tout, que cela donne d’autant plus de talent, de plaisir, de facilité, que tout est là, en tout : aimer à faire ce qu’on fait.

13 octobre 1932

À quatre heures, visite de Berthellemy. Détails de la rupture Sacha Guitry-Yvonne Printemps. Intimité de celle-ci avec le comédien Fresnay93… Berthellemy me dit que Sacha a su se donner le premier rôle, en signifiant lui-même la rupture à Yvonne, quand il a su que, décidément, il était cocu. Berthellemy raconte que Sacha a d’ailleurs tout fait pour amener ce résultat : claustrant Yvonne, quand il avait à téléphoner ou aller qq part, l’enfermant, l’accompagnant partout, pas la moindre liberté. Yvonne disant à Berthellemy : « Une prison dorée, je vous l’accorde, mais une prison. »

Sacha a offert à Yvonne, pendant tout leur ménage, huit millions de bijoux. Par contre, il ne lui a jamais payé aucun cachet comme interprète. Mariage sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. Il va falloir faire le partage. Les dons en bijoux ne comptent pas. Berthellemy compte que c’est environ trois millions que Sacha aura à verser à Yvonne Printemps. En attendant, les frais de son existence à l’hôtel George V où elle s’est retirée. Il peint Fresnay comme un garçon chevaleresque, qui s’en veut d’avoir mis la brouille dans le ménage, qui refuse de monter dans la voiture d’Yvonne parce qu’il ne l’a pas payée, etc., etc., ce qui fait d’ailleurs s’esclaffer fort Berthellemy. Drôle à entendre, avec son cynisme sur tout ce qui touche à l’amour et aux femmes, mais quand même trop grossier dans ses termes, malgré la présence d’une femme comme Mme de Graziansky94, l’employée qui travaille dans mon bureau.

Il dit que Sacha Guitry a su faire montre dans la circonstance de la même fermeté rigoureuse que son père dans l’histoire de D., qu’il m’a racontée et que j’ai notée95. Il montre Sacha Guitry ayant vécu enfant sans jamais entendre de « bêtises ». Pas de femmes chez son père. Comme relations, des gens comme Capus96, Tristan Bernard, Jules Renard97.

Il me cite cette réponse de Lucien Guitry à Liane de Pougy98 qui lui avait fait un jour par lettre les avances les plus ouvertes : « Combien ? » (Combien payez-vous ?)

Autre grief d’Yvonne Printemps : depuis que Sacha s’est mis en tête de se présenter à l’Académie99, chez lui plus rien que des vieux messieurs, graves, sérieux. « C’était à fuir ! »

Berthellemy dit que Sacha n’ayant plus à écrire de petites pièces légères, amusantes, à la mesure d’Yvonne, va pouvoir sans doute se mettre à écrire des pièces sérieuses, des pièces de caractère. Il paraît qu’il a déjà donné une remplaçante à Yvonne, une comédienne pas très jolie, mais fort intelligente. Berthellemy pas dit son nom100.

Un impresario américain a offert à Yvonne Printemps, pour représentations dans quatre villes des États-Unis : dépôt en banque ici de deux millions, et à la fin de la tournée, versement de trois autres millions.

Berthellemy dit que Sacha Guitry a gagné huit millions dans la tournée qu’il a faite avec elle en Amérique. Ces millions à tour de bras vous étourdissent un peu. Comme ces gens-là mènent d’autre part une vie fort dispendieuse, il doit, somme toute, leur en rester modérément. Berthellemy montre Sacha comme un homme ne se refusant pas tantôt un livre de 20 000 francs, un manuscrit de 50 000, un tableau de 150 000 francs.

C’est Mme X. qui a écrit un jour à Sacha Guitry : « Si vous voulez savoir où se rend tous les jours Yvonne, je vous conduirai. » Et tous deux ont été surprendre, lui sa femme, elle son mari, dans un entretien qui ne laissait pas de doute.

04 novembre 1938

Tantôt visite de Berthellemy. Longue conversation sur l’amour, les femmes. Il est vraiment, à l’entendre, sans illusions sur l’un comme sur les autres et assure qu’il a toujours été ainsi, même à l’âge de 20 ans.

[…]

Il m’a parlé de Sacha Guitry, qui vient de donner une nouvelle comédie : Un monde fou101, qui serait pleine de traits sur son divorce prochain avec Jacqueline Delubac102, pour cause, dit Berthellemy, de son échec à en faire une comédienne d’un talent à son goût. Pour éviter que puisse se retourner contre lui l’abandon du domicile conjugal, il aurait laissé là ses tableaux, ses collections, et serait allé se loger dans une « maison de repos ». Berthellemy m’a redit, il me l’a toujours dit, à propos des rapports de Sacha avec ses femmes, d’une jalousie odieuse par-dessus le marché, que Sacha est un homme qui ne bande pas. Il explique cela de cette façon : tout homme a un capital sexuel à dépenser. S’il fait le prodigue dans sa jeunesse, il n’aura plus rien plus tard. S’il est économe, il pourra encore faire l’amour à l’âge où la plupart des hommes sont finis sur ce point. Sacha a vécu tout adolescent dans le monde du théâtre, les actrices qui jouaient avec son père. Toutes le cajolaient, quand ce n’aurait été que pour plaire au père. D’autres ne demandaient pas mieux que de se l’offrir, lui-même de profiter d’aussi charmantes occasions. Il a ainsi épuisé son capital de bonne heure, explique Berthellemy. Comme je lui disais que Sacha finira par se ruiner avec tous ces divorces, toutes ces femmes auxquelles il doit faire une pension, il m’a répondu : « Se ruiner ? Pourquoi voulez-vous qu’il se ruine ? Sacha est un homme qui gagne un million par an. Qu’est-ce qu’une pension, pour lui ? » Comme je demandais à Berthellemy ce qu’il peut bien faire de tant d’argent : « Mais il s’achète tout ce qui lui fait plaisir. Vous comprenez qu’un monsieur qui se paie des Cézanne de 250 000 francs… »

Les conversations avec Berthellemy sont toujours intéressantes. Une seule chose à déplorer : la grossièreté de son langage.

29 juin 1939

Sacha Guitry a été élu hier à l’Académie Goncourt en remplacement de Pol Neveux103, au second tour : 7 voix, Ajalbert104 s’abstenant, Descaves105 votant aux deux tours pour Billy106. C’était réglé. Si on s’en tient à l’esprit dans lequel Edmond de Goncourt a fondé son Académie, c’est une honte. Ce qui est encore moins joli, c’est la conduite de Sacha hier soir, à un poste de radio, où il a pris la parole et s’est moqué des deux académiciens n’ayant pas voté pour lui : Descaves et Ajalbert, mettant leur opposition sur le compte de leur jalousie d’auteurs sans succès pour un auteur comme lui, connu du monde entier. On connaissait déjà bien des traits du caractère peu joli de Sacha Guitry, quand ce ne serait que celui de fermer son théâtre aux critiques qui ne l’admirent pas sans réserves. Son procédé hier soir complète.

 .   .   .   .   .   . Deux lignes de points.   .   .   .   .   .   .

À propos de l’élection de Sacha Guitry, un journal, une revue, demanderait leur opinion à des écrivains et je serais de ceux-ci, je raconterais avec joliment de plaisir les quelques anecdotes que j’ai sur lui et d’autant véridiques qu’elles me concernent, et qui n’enlèvent rien à l’admiration que j’ai pour l’auteur dramatique, le « Molière au petit pied » qu’il est. J’ai d’ailleurs lu de lui, ces jours-ci, je ne sais plus où, un mot : quelqu’un le complimentait sur sa fertilité d’auteur, plus de cinquante pièces je crois… « Oui, oui, répondit-il. Ce n’est pas mal. J’aimerais mieux cependant n’en avoir fait qu’une : Le Misanthrope. » Cela, c’est bien.

Descaves avait annoncé qu’il donnerait sa démission si Sacha était élu. Il s’est contenté jusqu’ici de protester, par lettre à J.-H. Rosny107, contre ce qu’il appelle une élection anticipée, c’est-à-dire faite sans les délais voulus.

[…]

Sacha Guitry va se marier pour la quatrième fois, avec une demoiselle de Séréville108 qui a 18 ans, paraît-il. Arnolphe Sacha109.

26 janvier 1942

Le 26 janvier 1942, Paul Léautaud reçoit deux cartes d’André Rouveyre, alors en zone sud. Extrait de la première carte :

« Le Journal annonce en grande pompe le don de Sacha Guitry à l’A.G110. Quelle tuile alors ce coup-ci pour cette pauvre Académie. Il est bien certain que tout alors porte à supposer que ce serait la réalisation d’un dû111. Je ne sais si moralement elle s’en relèvera ce coup-ci. Cette institution dont évidemment tout de même c’était la raison d’être une réunion modeste mais probe, ajoute une équivoque à déjà trop d’équivoque. Ce n’est plus qu’une entreprise de profits et de cabotinage avec coupole et livrée pour ses membres. Ça change tout à fait ma manière d’avoir vu favorablement l’élection de mon Pierrot (Pierre Champion112), car on voit maintenant la pièce montée, dont il n’est plus maintenant que l’une des dupes et protagonistes. Ce coup-ci, l’illustre cabot a réussi à faire jouer une de ses pièces par d’honorables bougres et dans la vie même. Et mon pauvre Pierrot compromis dans la production. Alors, là, c’est lamentable. On aura tout vu, comme on disait il y a quelques années… Le brave Rosny est dépassé par la Compagnie en corps, lui qui, pour un contrat d’édition, se prononçait à propos. Quel 3e acte commença avec l’élection de mon Pierrot pour se terminer dans cette apothéose de l’intérêt comparatif marié à la magistrature du cabotinage ! Ce que tous ces gaillards-là sont roulés dans la farine et ce qu’ils ne l’ont pas volé après tout. Quel bonheur que Gourmont et Apollinaire n’aient pas été de ça ! »

Le quotidien Le Journal du 24 janvier 1942, page trois

Extrait de la seconde carte :

« Il y a un film de Sacha Guitry qui s’appelle : Les 9 Célibataires113, plus lui, bien entendu. C’est exactement son aventure avec les Goncourt, en symbole.

« Quel aspect humiliant de tous ces bonshommes-là des Goncourt, autour de leur Maître ! Quelle honte ! Voilà à quoi on aboutit quand on prend le chemin de déchoir… La Compagnie a d’abord été résolument un hospice avec des retraités, la voilà un palais, avec son souverain et sa cour !… Le plus drôle, ce serait que le don ne soit encore qu’une assurance verbale et que chemin faisant, si l’on ne se courbait pas assez, on se fâche et qu’on ne donne plus. Je vois quelque chose comme ça dans l’avenir, ou sinon il faudra ployer les échines. L’Autre ne va pas lâcher ses biens et risquer qu’ensuite on le remise, parbleu ! »

1er juin 1943

Rendez-vous avec Maurice Martin du Gard, au Café des Deux Magots114. D’abord, il est arrivé en retard. Ensuite, je me suis bien ennuyé, pendant cette heure un quart que nous avons passée ensemble.

 .   .   .   .   .   . Deux lignes de points.   .   .   .   .   .   .

Maurice Martin du Gard ignorait l’arrestation de Benjamin Crémieux115 comme chef d’une petite formation militaire clandestine armée, par deux gendarmes de la Gestapo. Il est d’avis que cela, c’est sérieux et peut avoir des suites graves.

Il venait de voir, ou a vu hier Sacha Guitry, qui, paraît-il, lui a beaucoup parlé de moi. Puis tout à coup : « Cela vous ferait plaisir d’être de l’Académie Goncourt ? » Ma réponse n’a pas tourné autour : « Non, non. Jamais de la vie. À aucun prix. Les gens qui s’y trouvent ne me plaisent pas. Ensuite, à mon âge, je trouverais cela ridicule. » Il se proposait sans doute de me dire qu’il pourrait parler à Sacha Guitry, etc., etc. Il s’est contenté de me dire : « C’est que Sacha s’aperçoit qu’avec La Varende116, on a encore nommé un millionnaire… »

        À André Billy117

le 23 décembre 1943

        Mon cher Billy,

[…]

Ce que vous me dites de votre situation à l’Académie Goncourt corrobore la teneur de l’article que je vous ai envoyé : l’Académie viciée dans son caractère, sa destination, par certaines élections. Et ce n’est pas d’aujourd’hui. À s’en tenir à l’esprit et au but dans lesquels Goncourt l’a fondée, l’élection de Sacha Guitry a été un scandale.

Sacha Guitry offre ce dualisme qui me surprend toujours : un homme de grand talent, de beaucoup d’esprit, qui est un vaniteux sans bornes et un mufle. Vous savez comme je l’ai célébré — ce que je ne ferais pas aujourd’hui qu’il est tombé dans la production la plus facile et la plus mercantile, avec des âneries pour le cinéma, celui-ci une des hontes de notre temps. Quand j’avais ma chronique du Mercure, à chaque pièce nouvelle, je recevais, de lui, mon service, avec un mot de sa main. À trois reprises, il m’envoya, au Mercure, un émissaire118 pour me dire combien il serait heureux de m’avoir à déjeuner. J’ai toujours refusé. Une quatrième fois il m’envoya son secrétaire : « Dites à M. Léautaud que je serais heureux qu’il ait quelque chose à me demander. Quoi que ce puisse être. Il l’aura aussitôt. Et c’est encore moi qui serai son obligé. »

Un jour, un malheureux refuge pour animaux, à Saint-Ouen, dont je connaissais la directrice, était en ruine. Plus de toit. Les malheureuses bêtes dans l’eau, dans la boue. Pas d’argent. J’écrivis à l’émissaire de venir me voir. Je lui rappelai l’offre de Sacha. Je le mis à son aise pour accepter ou refuser de lui transmettre ma demande. Il me déclara qu’il acceptait avec grand plaisir de la lui transmettre. Je le chargeai donc de demander pour moi à Sacha 500 francs dont je m’engageai à lui justifier l’emploi. Il revint deux ou trois jours après : « C’est entendu. Sacha va vous les envoyer. » Je n’ai jamais rien reçu119.

Je vous ai dit plus haut de quelle façon je recevais mon service pour les pièces tant que j’eus ma chronique dramatique. Du jour que je ne l’eus plus, je ne reçus plus rien.

Cet émissaire, un ami intime de son père, et de lui-même m’a raconté cet autre trait. L’actrice Tessandier vieille, était tombée dans la misère, vivant dans un galetas, dans une impasse donnant avenue de Clichy. On organisa une collecte dans les théâtres, auprès de certains auteurs. À un déjeuner d’artistes, auquel prennent part Sacha et l’émissaire, on disait les dons de celui-ci, celui-là, cet autre, etc., etc : 1 000 francs, 500 francs, 2 000 francs, etc., etc. « Si vous aviez vu Sacha le nez dans son assiette, ne disant rien, me dit l’émissaire. Il avait donné 20 francs. »

Son ressentiment à votre égard ne m’étonne pas. Vous devez savoir qu’il a toujours fermé l’entrée de son théâtre aux critiques qui… le critiquaient.

Quant à La Varende, c’est une littérature trop extravagante pour moi.

        Amitiés.

P. Léautaud

Aimée Tessandier en 1900

23 décembre 1943

C’est d’un accident cardiaque que serait mort Berthellemy. À qui ont été sa collection de tableaux, remarquables, ses livres, éditions originales, comme l’exemplaire de La Parisienne120, avec envoi à Mme Aubernon121, le fameux sonnet écrit de la main de Becque : Je n’ai rien qui me la rappelle122… — il aurait, paraît-il, copié Clotilde123 sur Mme Aubernon, dont il avait été l’amant, — sa collection de gravures extra-libertines, en couleurs, époque Restauration (par les costumes des personnages) dont il avait garni toute une petite pièce de son appartement ? Il aurait été un homme charmant s’il n’avait eu cette affectation, cette pose, dans ses manières, ses façons, son langage de la pire grossièreté, du dernier des escarpes, de l’homme affranchi de tout.

1944

4 juillet 1944

Saltas124 me dit, de la part de Laubreaux125, lui-même de la part de Sacha Guitry : 1o que si j’ai encore les manuscrits de mes chroniques dramatiques sur lui, il me les achètera un bon prix. 2o Que si j’ai le manuscrit d’un de mes livres, il sera très heureux d’en faire une vente aux enchères à mon profit. Depuis quelque temps, Sacha Guitry s’amuse à faire de ces ventes sur son théâtre, lesquelles atteignent toujours des chiffres fort élevés.

Je n’ai malheureusement plus un seul manuscrit de mes chroniques sur Sacha Guitry. Elles ont dû faire partie du stock de manuscrits de chroniques dramatiques que j’ai vendus à Berès126 il y a quelques années pour quelque chose comme 1 000 francs, et qu’il a fait figurer à peu de là, dans son catalogue, pour 7 000 francs.

Quant à une vente aux enchères du manuscrit d’un de mes ouvrages, — je n’en ai aucun de complet, — non. Il y aurait certainement là, dans une vente de cette sorte, et dans l’idée qui en est née entre Laubreaux et Sacha Guitry, une idée plus ou moins de charité, de me rendre service, de m’obliger. Toujours le trait de Laubreaux dans un de ses articles sur le tome II des Chroniques dramatiques : le philosophe loqueteux127. Merci de ces affaires-là. J’ai déjà un grand mécontentement de moi d’avoir accepté la pension Abel Bonnard128, donnée pourtant de sa seule initiative, sans aucune sollicitation de ma part129. Je ne veux rien y ajouter s’en rapprochant.

24 août 1944

11 h. ¼. Nouvelles. Arrivée ce soir à Paris des officiers américains, pour s’entendre avec les Allemands, qu’on ne se batte pas dans Paris. Allemands répondu qu’ils savent bien qu’ils ne peuvent plus combattre, mais qu’ils ne veulent se rendre qu’à une armée régulière. Cela se passera certainement mieux.

Sacha Guitry arrêté par la résistance.

Les Jouhandeau partis de chez eux, dans la perspective du même sort.

2 décembre 1944

Tantôt, visite du fils adoptif de Jean-Germain Tricot, qui a trouvé la mort à l’exode de 1940 sur une route du côté d’Orléans, sous la mitraillade des avions italiens130. Jeune homme de 20 ans, à la fois comédien et auteur dramatique131. À la suite d’une pétition en sa faveur, dont il a été le promoteur, il est entré en relations avec Sacha Guitry. Il va le voir souvent à la maison de repos, dans le quartier du Trocadéro, où Sacha Guitry, mis en liberté provisoire, s’est retiré132. Sacha Guitry lui a beaucoup parlé de moi, dit quel grand plaisir il aurait à me voir, à me connaître. Comme je l’ai dit à ce jeune homme : il a complètement oublié notre conversation, à la répétition générale d’une de ses pièces, à un entracte, dans la salle même, où il est venu me trouver à mon fauteuil d’orchestre, à la grande curiosité des spectateurs, et mon grand embarras à moi. J’ai dit oui tout de suite pour cette visite. Ce jeune homme va s’entendre avec lui pour le jour et me le fera connaître.

Je l’ai fait m’expliquer l’affaire de sa pétition pour Sacha Guitry. Utile en vue de la pétition pour Maurras. Ce jeune homme n’a pu grouper que de tout jeunes comédiens, environ une centaine. Les illustres, les connus se sont tous défilés. La pétition adressée au juge d’instruction chargé de l’affaire Sacha Guitry. Au dire de l’avocat de Sacha Guitry, un certain résultat, montrant au juge qu’il existe sur Sacha Guitry une autre opinion que l’opinion hostile. Néanmoins, cette réponse de sa part : « L’opinion publique est contre lui. Nous ne pouvons aller contre l’opinion publique. »

[…]

Je lui ai demandé l’âge qu’a Sacha Guitry. À son dire : 63 ans133. Je n’en reviens pas. On ne se rend pas compte que les années passent pour les autres comme pour soi.

Le ménage de Sacha Guitry est rompu. Il y a une fois de plus divorce. Il a déjà trouvé une remplaçante. Je n’ai pas retenu son nom. Il va une fois de plus se marier134.

10 décembre 1944

Visite, tantôt, à Sacha Guitry. Rue Boissière135. Une maison de repos, ou pension de famille, dans un hôtel particulier. Au deuxième étage. Une grande chambre, élégante, bien chauffée, meublée uniquement du nécessaire, un grand lit, deux fenêtres donnant sur la rue. Était présente, renversée dans un fauteuil à un des coins de la cheminée, une jeune femme136, qui m’a paru jolie, à la robe fort courte, à laquelle il disait vous, en s’excusant quand il avait à dire un mot un peu vif, et qui n’a pas dit un mot pendant tout l’entretien, si ce n’est un : « Oh ! » quand j’ai raconté l’histoire de l’inscription sur le mur de ma grille : Ici habite un collaborateur. Tout contre le pied du lit, une petite table sur laquelle se trouvaient encore les couverts de leur déjeuner ensemble.

Accueil charmant, simple, très cordial, en même temps que très courtois. Grand plaisir à faire ma connaissance. Grands remerciements pour être venu. J’ai tout de suite arrêté les compliments, les admirations, les remerciements pour tant de chroniques. Il a ri : « Bon ! bon ! » Un moment après, il y est revenu. « Tout ce que vous avez écrit m’a fait tant de plaisir ! — Et à moi donc ! » lui ai-je répliqué. Une réplique qui a paru lui plaire.

Je l’aurais rencontré dans la rue, je ne l’aurais pas reconnu. Il a changé pour moi de visage du tout au tout. Il est vrai que la dernière fois que je l’ai vu dans une de ses pièces remonte à septembre 1922. Vingt-deux ans de cela. On changerait à moins. Il a le visage plus mat, plus marqué. Ce qui aidait à cela était qu’il n’était pas rasé de frais, beaucoup moins de cheveux, et gris. Il a le visage en hauteur, un front plus haut, un beau visage, plein d’expression, au sourire délicieux. Il est assez grand, plus que je n’en avais gardé le souvenir. Il était dans une robe de chambre qui m’a paru de soie noire, un foulard au cou, les pieds dans des escarpins. Mettant de temps en temps d’énormes lunettes d’écaille noire. Il a parlé presque tout le temps debout.

Je suis si incommodé par le froid qu’il fait chez moi que je suis obligé de me reprendre à chaque instant pour un détail que j’oublie.

L’entretien a commencé par l’histoire de son arrestation, un matin, emmené en pyjama. Un long moment passé ensemble, enfermé dans une pièce avec une sorte de brute, un revolver à la main, s’amusant à donner des ordres comme si on allait le fusiller un quart d’heure après, lui fourrant lui-même son revolver sous le nez. « Je vais te tuer. Qu’est-ce que tu en dis ? — Je n’en dis rien. Tuez-moi si vous voulez. » Je me disais : « Je vais avoir la “mort d’un autre.” Je n’avais qu’une peur, c’était d’être torturé. Je crois que c’est mon sang-froid, la tranquillité de mes réponses qui m’ont sauvé. À un moment, il s’est un peu éloigné de moi, s’est mis à fouiller dans sa poche. Je me dis : “Il cherche un couteau pour me tuer.” Il tire un papier et me dit : “Signe-moi un orthographe”, toujours son revolver à la main. Je lui ai dit : “Enlevez d’abord votre revolver. Je n’ai pas l’habitude d’écrire sous la menace d’un revolver”, et je lui ai signé son “orthographe”137. »

23 décembre 1944

Cocteau a déjeuné ces jours-ci chez Sacha Guitry. Il lui a parlé de la visite que je lui ai faite. Il a dit à Cocteau, qui l’a répété à Anacréon138, que, la paix revenue, il quittera la France, qu’il ira vivre en Amérique, où il demandera sa naturalisation.

1946

8 janvier 1946

Aujourd’hui tantôt, visite de ce jeune ami de Sacha Guitry, Jean-Claude Colin, qui est venu l’année dernière me faire part du désir de Sacha de me voir et qui m’a accompagné dans ma visite à la maison de repos de la rue Boissière où il habitait alors.

Il me dit que le départ de Sacha pour l’Amérique est décidé.

Il me lit de nombreux passages d’un livre que Sacha a rédigé en grande partie pendant son internement au camp de Drancy pour sa défense et qu’il a publié depuis sa mise en liberté. Les arguments péremptoires, les démonstrations des mensonges et des calomnies exprimés contre lui ne manquent pas. Quand ce ne serait que cette opposition entre lui et Carco, qui s’est mis violemment et grossièrement contre lui à l’Académie Goncourt : « Je demande qu’on me dise de quel côté est le bon Français, de moi qui suis resté en France et à Paris malgré la présence des Allemands, ou de M. Carco qui a été se mettre à l’abri en Suisse. »

Il me dit également que Sacha Guitry va publier en volume toutes les lettres qu’il a reçues, avant la guerre, de grands personnages littéraires, lui déclarant leur admiration, le renom qu’il donnait à l’étranger à l’art dramatique français, se disant heureux d’avoir pu l’applaudir si souvent comme auteur et comme acteur139. Naturellement, l’excellent Georges Duhamel est du nombre140.

Comme je demande à Jean-Claude Colin si toutes les libéralités de Sacha Guitry à l’Académie Goncourt ont été régularisées et si elles demeurent un fait accompli, il me répond négativement et qu’il n’en sera plus rien maintenant. Peut-être Sacha a-t-il, à ce propos, à l’époque qu’il en fut question, promis plus qu’il ne pensait.

Mercredi 11 Décembre

Ce soir, téléphone de cette Mme T141., créature extravagante, avec laquelle j’ai été en correspondance au cours de l’année 1944, je crois, sinon au début de l’année 1945. Elle me téléphone de la part de Sacha Guitry, qui lui a dit : « Je vais partir pour l’Amérique. Je voudrais bien, avant mon départ, voir Paul Léautaud. Je l’aime beaucoup. Demandez-lui s’il veut bien venir prendre le thé avec moi. » J’ai répondu que Sacha n’a qu’à me fixer un jour.

Samedi 14 Décembre142

Jeudi soir, Sacha Guitry m’a téléphoné lui-même au sujet de ma visite. Comme il me demandait de choisir mon jour, je lui ai dit de le fixer lui-même, mais, pour l’heure, de façon que je ne sois pas obligé de circuler à la nuit. Entendu aujourd’hui, à 2 heures et demie. Je suis arrivé à l’heure exactement.

Un hôtel particulier, 18, avenue Élisée-Reclus, formant l’angle avec une autre voie dont j’ignore le nom143. Pas joli d’aspect. En béton, très probablement, et sans aucun style dans sa construction. L’aspect d’une sorte d’énorme tortue très bombée. Lucien Guitry y habitait, et sans doute c’est lui qui l’avait fait construire144. Sacha Guitry est venu y habiter à la mort de son père. Un rez-de-chaussée, où sont les services et le logement des domestiques, et un premier. C’est tout, il m’a bien semblé.

L’escalier de la demeure de Sacha Guitry

Sacha Guitry m’a reçu au premier, d’abord dans une grande pièce, en deux parties, il me semble, véritable musée de livres, de peintures, de sculptures, de tables couvertes elles aussi de pièces de collections, entre lesquelles d’étroits espaces pour circuler. L’escalier conduisant du rez-de-chaussée au premier est également orné de peintures accrochées au mur. Rien que ce passage de quelques secondes dans cette grande pièce transformée en musée, assez semblable à ces magasins du quai Voltaire, — et je n’ai certainement pas tout vu, on a parlé souvent d’une autre pièce consacrée à une sorte de vestiaire de défroques provenant ou ayant appartenu à des gens célèbres, du passé ou contemporains, acteurs, artistes, écrivains, — a réveillé en une minute mon antipathie pour ce genre d’habitation et combien il me serait impossible d’y vivre, autant que dans certains cabinets de travail d’écrivains que j’ai eu l’occasion de voir et qui montrent chez leurs occupants une sorte d’étalage professionnel, le besoin d’un cadre, une pose à s’entourer d’attributs, d’ustensiles du métier, écrire se révélant vraiment là un métier. Je pense souvent, en riant de bon cœur, au jour que je déjeunai chez R. M. en compagnie de son éditeur, et qu’il nous fit entrer dans la pièce où il écrit ses romans, et où tout était si bien disposé, arrangé, placé, orné littérairement, et qu’embrassant le tout d’un geste du bras, il nous dit, d’un ton presque inspiré, et attendri : « C’est là que je travaille. » Vive une pièce nue, et une table n’importe comment, où règne, non pas le travail, la fabrication, mais seul le plaisir d’écrire, pour son seul plaisir, ce qui fait plaisir à écrire et qu’on écrirait aussi bien n’importe où. Pour tout dire : je ne suis pas sensible au décor et je n’en ai besoin d’aucun. Au risque de m’attirer le blâme ou la mésestime, ou même la commisération, moi, je me trouve très bien comme je suis. Je rattache à ce qui précède mon manque complet d’attirance pour l’Italie, avec ses villes-musées, et pour la Grèce, avec son archéologie. J’ai peu voyagé, mais où que j’aille, je n’aime que la rue, et la vie. Cela seul m’intéresse. Je ne suis pas un artiste, je n’ai pas l’esprit, le goût artistes. Je le sais, je ne m’en cache pas, je le dis souvent. J’ai même une sorte d’antipathie pour ce mot : art, synonyme, pour moi, de fabrication, d’artificiel, d’apprêté. Écrire est pour moi l’art unique, et le premier. Et écrire sans art, sans ornements, sans phrases harmonieuses, cadencées, avec des métaphores, des images, toute cette pouillerie de la littérature. Écrire comme on écrit une lettre.

Sacha m’a tout de suite fait passer dans une petite pièce qui fait suite à la salle-musée, la salle à manger, j’en ai jugé à son mobilier, qui était la pièce chauffée. Il y avait là, assis à la table occupant le milieu de cette pièce, table chargée de bouteilles de liqueurs, un jeune homme dont le nom n’a pas été dit, et à une autre place, une toute jeune femme, mince au possible, vêtue d’une de ces robes d’intérieur presque à traîne qui sont à la mode, robe de couleur cendrée, Sacha me l’a présentée : « Ma fiancée. » Ce doit bien être la cinquième ou sixième, pour finir probablement par un divorce. Quel budget il doit avoir de pensions de divorce, en outre de toutes les prodigalités en bijoux auxquelles il se livre au cours de la vie conjugale. Berthellemy m’a raconté qu’Yvonne Printemps (et le procès en divorce l’a confirmé) en recevait pour plusieurs centaines de mille francs chaque année.

Autre chose que me disait également Berthellemy : « Il lui faut le mariage. Il pourrait avoir des maîtresses, autant qu’il voudrait, et les plus jolies, en changer à son gré. Non. Il faut qu’il épouse. Il est né mari. »

Sacha a vieilli. Le visage empâté. Presque des bajoues. Les cheveux gris. Et ce détail curieux : comme à ma visite rue Boissière, après sa mise hors de cause, pas rasé au moins depuis deux jours. Vêtu d’une robe de chambre d’hiver, confortable, où le vert, le rouge et le marron se mêlaient, avec un foulard réunissant ces trois couleurs. De très belles pantoufles, ou mules, très confortables également. Au total, avec ce visage de comédien, si expressif, un beau portrait en pied à peindre, école du XVIIIe. La Tour145, par exemple.

Il m’a prodigué des remerciements pour être venu et pour le plaisir qu’il en avait. J’ai dû l’arrêter en lui disant que toute la gentillesse était de son côté, pour avoir désiré ma visite. On verra plus loin que son invitation n’était pas absolument pour le plaisir de me voir.

Il m’a fait servir, sur mon acceptation, une tasse de café par cette jeune femme, sa fiancée. Je me rappelle ce que me disait Berthellemy « Il est pour les choses régulières. Il lui faut un ménage. Il faut qu’il épouse. »

Je lui ai tout de suite parlé de son départ pour l’Amérique, surprenant après tout ce qu’on a encore dit ces derniers temps. Il va vraiment partir. Il a des engagements là-bas. Il a déjà son passeport. Comme je lui disais que lors de son premier projet de partir, on a raconté que le gouvernement l’avait prié de n’en rien faire : « Non, non. Personne ne m’a demandé de rester. Personne n’a le droit de m’empêcher de faire ce que je veux. »

Il m’a dit qu’il n’a pas précisément souffert lors de son incarcération à Fresnes. Il s’embêtait seulement beaucoup. Un jour, un individu est entré dans sa cellule, lui a mis le canon d’un revolver sur la tempe : « Tu vas mourir. » Il a répondu : « Cela se peut bien. » L’autre a remisé son revolver et est parti, sans plus. Ce qu’il a retrouvé à sa mise en liberté lui a été autrement pénible. Il y a pris une dose de mépris ! Il me parle d’amis, le rencontrant, lui disant : « On n’ose plus prononcer votre nom… » Le fait est que le propos révèle une belle lâcheté.

Je lui demande ce qu’il pense de ce qu’on a dit qu’il a beaucoup d’ennemis. « ennemis, non ! des envieux ! Comprenez ! Pendant trente ans j’ai tenu la scène, succès sur succès. Jamais un échec. On ne me pardonne pas cela. » Je lui ai dit là-dessus qu’un envieux, c’est une forme de l’ennemi.

Pendant que nous parlions, Sacha et moi, ce jeune homme dont je parle plus haut, assis à ma droite, tout contre la table, ses mains presque dessus celle-ci, un papier dans l’une, un crayon dans l’autre, faisait un croquis de moi, bien persuadé que je ne m’en apercevais pas.

Il m’a demandé si je vais toujours au théâtre, ce que je pense des pièces qu’on joue actuellement. Je lui ai répondu que je ne sors pas le soir, que je ne vais plus au théâtre, que les pièces actuelles ne m’intéressent pas, la nouvelle pièce de Salacrou, par exemple, dont j’ai lu les comptes rendus, une pièce sur la Résistance146. À mon avis, ce n’est plus du théâtre. C’est du fait divers. « Et le cinéma ? — Je n’y vais jamais. J’ai déjeuné il y a deux jours avec Cocteau147, qui m’a parlé du nouveau film qu’il vient de donner : La Belle et la Bête148, et m’a dit que je devrais le voir, que cela me plairait. » Sacha a eu ce mot : « Cela ne vaut rien. »

Marthe Brandès

J’ai fait venir la conversation sur Brandès, en demandant à Sacha : « Et Brandès ? Il y a longtemps qu’elle est morte ? — Il y a une vingtaine d’années. Elle avait été longtemps la maîtresse de mon père. Puis cela s’était gâté. Ils ne s’entendaient plus très bien. Je vais vous raconter une histoire. Mon père avait toujours porté la moustache. Il l’avait même gardée pour jouer le rôle… (j’ai oublié le nom de ce rôle, qui comportait probablement un visage complètement rasé). Je lui disais souvent : « Tu devrais la raser. Tu serais très beau. » Il s’amusait à la relever, avec les deux index, la cachant presque entière, comme ceci (il imite le geste). Je lui disais : « Je te le répète : tu serais très beau. L’air d’un empereur romain. » Enfin, à une certaine époque, nous étions à Honfleur, en vacances, il s’était décidé à la raser. Un matin, nous attendions Brandès sur la porte de la grille de la maison. Une voiture arrive. C’était Brandès. À peine descendue, nous regardant, et mettant une main au-dessus de ses yeux comme pour mieux voir, et s’apercevant de la disparition de la moustache, un grand cri de répugnance et faisant une affreuse grimace (nouvelle imitation de Sacha) : « Oh ! quelle horreur ! » Il en résulta une scène affreuse entre eux et ce fut bientôt la rupture complète. Quand mon père mourut, elle m’écrivit, pour me demander si j’avais pris des photographies de lui sur son lit de mort, qu’elle tiendrait beaucoup à en avoir une pour conserver ce souvenir. Je lui répondis que j’en avais fait faire et que j’en tenais volontiers une à sa disposition. Elle vint pour la prendre et à peine l’avait-elle regardée, le même cri qu’à Honfleur, et la même grimace, devant l’absence de moustache : « Oh ! encore cette horreur ! »

J’ai demandé à Sacha s’il avait de ses photographies, pour me les montrer. Il est allé chercher un livre, de grand format, fort épais, édition très luxueuse : « C’est un livre que j’ai écrit sur mon père », il y a cherché les photographies mortuaires, au nombre de deux, très belles, certes, mais que j’ai trouvées peu ressemblantes au Lucien Guitry que j’ai vu sur la scène.

Je lui ai demandé à quel âge son père est mort, et de quoi. À 63 ans, et du cœur. « Il s’est presque laissé mourir. Il ne tenait plus à la vie. Il avait consulté un spécialiste sur son état. Celui-ci lui avait dit qu’il devrait se ménager, qu’il pourrait continuer à jouer deux ou trois fois par semaine, mais pas plus. Jouer deux ou trois fois par semaine ! Cela faisait pitié à mon père. Il disait : “Un comédien doit jouer tous les soirs.” Il préférait s’en aller. » Et comme nous venions de parler de Berthellemy : « Berthellemy a bien été aussi pour quelque chose dans sa mort. Après sa représentation, à minuit et demie, il l’emmenait souper dans des restaurants… (Berthellemy lui-même me l’a raconté). Un soir, il lui fit manger cent escargots. Vous vous représentez cela : cent escargots ! À l’âge qu’il avait ! Au moment d’aller se coucher ! Malade comme il était déjà !

« La mort de mon frère l’avait déjà beaucoup frappé. Il l’aimait beaucoup. Mon frère était un être bizarre, vivant comme personne ne vit, se levant à 8 heures du soir, passant ses nuits à boire, à jouer, un être un peu en dehors de la société, un peu équivoque, si vous voulez. Mon père l’aimait beaucoup. Sa mort avait été pour lui un coup très dur. »

Ce qu’il me dit aussi, à son propre sujet, sur son père : « J’ai été fâché avec lui pendant treize ans. Nous ne nous voyions plus. Puis nous nous sommes raccommodés. »

Le nom de Berthellemy étant venu dans la conversation, j’ai parlé de lui. Sacha m’a dit qu’il l’avait d’abord connu comme bookmaker. Il s’était intéressé à lui, le trouvant intelligent. Il lui avait prêté Le Voleur, de Georges Darien. Berthellemy avait été emballé. Il se mit à acheter des livres, de plus en plus intéressé par la littérature, achetant des livres rares, des éditions originales, des manuscrits. Sacha me dit : « Il avait beaucoup de goût. Il se mit aussi à s’intéresser à la peinture, achetant des tableaux, pour le plaisir de les voir chez lui, là aussi montrant un goût excellent. » J’ai dû raconter ailleurs, dans le Journal, l’histoire du Renoir qu’il avait acheté trois cents francs, et qui était accroché dans sa salle à manger, de façon qu’il l’eût devant les yeux quand il était à table. Les Bernheim149, informés de ce tableau en sa possession, arrivèrent un jour chez lui, lui offrant de lui acheter. Trois cent mille francs. Réponse de Berthellemy : « Voulez-vous me ficher le camp d’ici. Je me fous de vos trois cent mille francs. Ils ne valent pas le plaisir que j’ai à regarder ce tableau quand je suis à table. » Rien que ce trait peint assez le côté charmant, délicat à sa façon, désintéressé, qu’il avait sous ses aspects un peu vulgaires et son langage grossier.

Je rappelle à Sacha quelle petite vanité gardait Berthellemy de lui avoir servi de modèle pour le héros de sa pièce : Un Beau Mariage. Il me dit : « Oui, oui, cela l’amusait beaucoup. Il avait prêté son pardessus, son chapeau, sa canne, pour le rôle. »

Sacha me raconte, — il me l’a déjà raconté lors de ma visite rue Boissière, mais je crois bien que je ne l’ai pas noté, — que Berthellemy admirait beaucoup Le Misanthrope et se faisait fort de jouer Alceste mieux qu’aucun autre. « Pour m’amuser, je lui donnais les répliques :

Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ?
                 Laissez-moi, je vous prie.
Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie…
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher…
Mais on entend les gens au moins sans se fâcher.
Moi je veux me fâcher, je ne veux rien entendre.
Et quoiqu’amis enfin, je suis tout des premiers…
Moi, votre ami ?
150

Là, Berthellemy se tapait du plat de la main droite sur la cuisse, pour l’appliquer aussitôt, en la retournant, à la place de sa braguette (ce qu’on appelle, je crois, je n’en suis pas du tout sûr : tailler une basane151). À l’école communale, à Courbevoie, j’ai vu souvent des gamins avoir ce geste, l’accompagnant de ces mots : « Tiens ! Et mon nœud », ce qui avait le sens d’un refus : « Tu ne m’as pas regardé. »

Il faut que j’arrive à ce que je pense être le vrai motif de l’invitation de Sacha à lui faire cette visite. Il m’a demandé si je travaille, si je n’ai pas quelque chose de prêt, qui pourrait faire un livre. Un de ses amis, qui est éditeur, qui va lui éditer un livre, serait très heureux d’en publier un de moi, et lui-même, Sacha, serait très heureux si cela pouvait se faire. J’ai répondu que je n’ai rien, que j’ai pris une horreur complète des ouvrages de luxe, que jamais je ne consentirai plus à un seul, que la nouvelle direction du Mercure m’a fait un tel accueil que je n’ai pas à aller chez aucun autre éditeur, que surtout, c’est la vérité, je n’ai rien, absolument rien. « Vous pourriez écrire quelque chose », m’a dit Sacha. Je lui ai répondu que je ne sais pas écrire comme cela, n’importe quoi, pour faire un livre.

Enfin, j’ai jugé qu’il convenait de partir, un peu plus d’une heure de présence. J’ai souhaité à Sacha et à sa fiancée bon voyage. Sacha m’a accompagné. Je me suis arrêté, dans le musée, à regarder un peu. Un buste de Clemenceau, par Rodin, très ressemblant152, ce qui est rare pour les bustes par Rodin, témoin celui de Becque153, Sacha tout à fait de mon avis. Une belle peinture, portrait du noir Zamor, je crois que c’est bien le nom, qui dénonça la Du Barry et amena son exécution154-155. Un portrait de Lucien Guitry, je crois, par Vuillard156. Je n’ai pas osé regarder davantage. En descendant l’escalier, un portrait d’Yvonne Printemps, par Vuillard157. Sacha m’a accompagné jusqu’à la porte de la rue, et là, revenant à sa proposition d’édition pour cet ami, qui en serait si heureux, et sur un point qu’il n’avait probablement voulu dire en présence du jeune homme de la salle à manger : « Si vous vous décidiez, je peux vous dire que mon ami vous verserait immédiatement une avance de cent mille francs. » Je n’ai pu que lui répéter que je n’ai absolument rien à donner.

Comme je l’ai dit, l’hôtel de Sacha Guitry fait l’angle, en vraie pointe, de l’avenue Élisée-Reclus avec une autre voie dont j’ignore le nom. En examinant de quel côté je devais me diriger pour trouver un autobus pouvant me mener aux environs de la rue de Seine, je me trouvai, à cet angle que je dis, devant une sorte de petite colonne, élevée tout contre la grille d’une sorte de petit jardin dépendant de l’hôtel, et portant un buste de Lucien Guitry, avec cette inscription : À Lucien Guitry (je n’ai pas pu voir ce qui suit, si quelque chose suit ?). Il serait curieux de savoir si ce monument a été élevé là par des amis et admirateurs, ou par Sacha lui-même158. Il en est bien capable.

1947

Paul Léautaud et Sacha Guitry n’auront plus que des contacts lointains. Relevons encore quelques dates, dont celle du jeudi treize février 1947, lors d’un repas chez Florence Gould :

Bien peu de choses à noter. Comme je parle avec Denoël159 de la prochaine élection à l’Académie Goncourt, — Alexandre Arnoux160 déjà tenu pour élu, — et que je lui dis que les académiciens, se retrouvant au nombre de huit, vont pouvoir procéder aux évictions décidées depuis longtemps : Sacha Guitry par exemple, je dis à Denoël qu’il doit être parti pour l’Amérique, après ce qu’il m’a dit d’avoir son passeport en poche. J’apprends ce que j’ignorais : avoir son passeport ne suffit pas. Il faut avoir le visa, et le gouvernement américain le lui refuse.

Puis, à l’occasion d’une lettre à Marie Dormoy datée du premier avril 1947 :

J’ai reçu ce matin un exemplaire, imprimé à mon nom, d’un livre de Sacha Guitry : Toutes réflexions faites161. C’est remarquable. Pas une ligne qui ne soit sagesse, expérience, ou esprit. Vous le lirez sûrement avec plaisir.

À l’été commence le procès de Sacha Guitry :

On commence à parler de l’affaire Sacha Guitry. Combat publie qu’aucun substitut ou commissaire du gouvernement n’a consenti jusqu’à présent à requérir contre lui162.

24 Octobre 1947

À 1 heure et demie, téléphone, de sa part, de la secrétaire de Sacha Guitry. Si cela me ferait plaisir d’aller à sa conférence. Je réponds que je ne sors pas le soir. Justement, il s’agit de la conférence après-demain dimanche, dans l’après-midi163. Difficile de dire non. Il y aura au contrôle deux places à mon nom. Arriver à 2 heures moins le quart. Un dimanche tranquille, perdu. Et où est au juste la salle Pleyel ? Au diable164. Du côté du boulevard de Courcelles. Quel autobus ou métro transporte par là ? Il va falloir que je cherche.

Puis à la fin de l’année 1947 rebondit cette galéjade à propos du prix Goncourt :

8 Décembre 1947

L’Académie Goncourt fait parler d’elle, plus par ses chicanes intérieures que par le talent de la plupart de ses membres. La prochaine attribution du prix de cette année les révèle. Deux romanciers, paraît-il, auraient des chances, mais ils se trouvent avoir tous deux les suffrages également de Sacha Guitry et de René Benjamin165, membres qu’on n’a pu exclure, mais qui conservent l’hostilité des huit autres, qui auraient pris la décision de porter leur vote sur un autre candidat. De leur côté, Sacha Guitry et René Benjamin auraient décidé de donner le prix (un prix Goncourt à eux) à l’un ou l’autre des deux romanciers en question, dans un déjeuner où il serait le troisième convive.

9 Décembre 1947

Je ne me doutais pas du tout, en écrivant ma note hier soir, que le prix Goncourt avait été décerné dans la journée166. Les huit membres de l’Académie, les « majoritaires », comme disent les journaux, ont couronné leur lauréat167. Les « minoritaires », c’est-à-dire Sacha Guitry et René Benjamin, ont donné leur prix168, appelé par eux le prix Jules (Jules de Goncourt, excellente appellation, Jules de Goncourt étant celui des deux frères qui avait le plus de talent), à leur lauréat. Voilà maintenant que ce sont les « majoritaires » qui se proposent de leur chercher une chicane juridique, appel devant le Conseil d’État, pour usurpation, probablement, de titre, de qualités, de pouvoir, violation du testament Goncourt.

D’après ce que disent les journaux, les « majoritaires » auraient fort bien adressé une convocation à Sacha Guitry et à René Benjamin à la réunion de l’Académie pour l’attribution du prix. C’est Sacha Guitry et René Benjamin qui n’y ont pas répondu. Sacha doit avoir plus d’un tour dans son sac et les « majoritaires » doivent se demander lequel il va leur jouer.

Puis c’est encore un déjeuner chez Florence Gould

11 décembre 1947

Conversation avec Jean Denoël sur les actuelles petites histoires Académie Goncourt. Je ne sais plus quel journal, hier, avançait que l’affaire du prix Jules de Goncourt décerné par Sacha Guitry et René Benjamin pouvait bien n’être qu’une invention farce de journaliste. Rien de cela. Guitry et René Benjamin ont réellement décerné ce prix. Lauréat : Kléber Haedens, jeune romancier que connaît très bien Denoël (naturellement), à qui il a dit qu’il ne s’y attendait pas et qui en est tout émerveillé.

1948-1950

Le 23 juin, Paul Léautaud rend visite à Jean Loize169.

23 juin 1948

Que Mme Jean Loize est jolie ! Et d’une joliesse fine, forme de visage, yeux expressifs, joli nez, joli teint.

Elle m’apprend que dans le procès en diffamation intenté par la comédienne D.170 à Sacha Guitry, celui-ci a été condamné à un million de dommages intérêts. Sept cent mille francs, pas loin du million avec les frais, envers l’Académie Goncourt. Un million à cette cabotine. Il semble que n’ayant réussi contre lui dans l’imputation de « collaborateur », on se rattrape en le faisant écoper sur son argent.

À la fin de l’année 1948, le 21 décembre, Paul Léautaud écrit à Marie Dormoy :

Hier, à 6 heures, téléphone de Sacha Guitry. Il va fonder un journal et voudrait m’avoir comme critique dramatique. Je lui ai fourni toutes les raisons (réelles) : vue, travail, plus de bonne, plus le moyen de coucher à Paris en cas de besoin, tout dit de ma part quant au théâtre, etc. Il a bien fallu qu’il les accepte.

Et à mon âge, me traîner de nouveau dans les théâtres Et, de nouveau, délaisser mon vrai travail, que je fais déjà si peu !

Paul Léautaud aura 76 ans dans un mois, il faut bien admettre que la proposition de Sacha Guitry (qui aura lui-même 64 ans dans deux mois), est bien déraisonnable.

Cela n’empêche pas que, deux ans plus tard :

Jeudi 14 Septembre

Ce soir, à 9 heures, téléphone de Sacha Guitry. Il s’excuse de me déranger et me demande de mes nouvelles. Je lui rends la pareille. Ensuite, ce dialogue :

Lui. — Voudriez-vous recevoir un jeune écrivain italien de mes amis, qui serait très heureux de vous connaître ?
Moi. — Oui, et je lui indique un jour : par exemple samedi prochain, dans l’après-midi, vers 3 heures.
Lui. — Vous savez que je vais reprendre Deburau171 ce mois-ci.
Moi. — Vous l’avez modifié, je crois ?
Lui. — Pas du tout. Vous ne me l’avez pas demandé.
Moi. — Il me semble que j’ai lu cela dans un journal.
Lui. — Vous croyez ce qu’on dit dans les journaux ?
Moi. — Peuh ! Cela dépend des sujets. En général, peu.
Lui. — Cela vous ferait plaisir de venir à la première ?
Moi. — Certainement, avec grand plaisir. C’est très gentil de votre part.
Lui. — Je n’invite plus les critiques.
Moi. — Oui, je sais. On m’a envoyé votre : Adieu à la critique. C’était « envoyé ».
Lui. — Mais j’invite les gens de lettres que j’aime. Vous êtes de ceux-là. Je vous suis toujours reconnaissant de tout ce que vous avez écrit sur moi.
Moi. — Voyons, voyons, Monsieur Guitry, ne tenez pas de ces propos. Vous exagérez.
Lui. — Je n’exagère pas. Je dis ce que je pense. Excusez-moi encore de vous avoir dérangé.
Moi. — J’ai vu il y a quelques jours un portrait de vous avec Mme Guitry. Présentez-lui mes hommages, je vous prie.

L’été suivant, le 29 juin 1951 sort à Paris le film que Sacha Guitry a tiré de sa pièce. À la réalisation, Sacha Guitry s’entoure de deux assistants. Le premier est François Gir, que l’on a l’habitude de voir sur de très nombreux films de Sacha Guitry. Il est le fils de la comédienne Jeanne-Fugier-Gyr, que l’on voit aussi souvent dans les mêmes films. Le second assistant est un débutant de 22 ans, Georges Lautner, qui a aussi été assistant, l’année dernière, sur Le Trésor de Cantenac.

Paul Léautaud est allé voir Deburau au cinéma

Dimanche 15 Juillet

Été ce soir avec Marie Dormoy voir le film de Sacha Guitry : Deburau, dans un cinéma de la rue Royale. Ledit film un peu bien déclamatoire, et contenant une tirade sur l’amour d’un lyrisme, d’un épanchement, d’une célébration, jusqu’à un peu de ridicule. Çà et là heureusement des traits d’esprit à la Sacha Guitry, c’est-à-dire excellents comme toujours.

C’est la dernière mention du nom de Sacha Guitry dans le Journal littéraire.

Annexe I : Les Goncourt et cette maison

Texte provenant du livre de Sacha Guitry décrivant sa maison du 18 avenue Élisée-Reclus. Cette adresse est d’ailleurs le titre du livre, paru chez Raoul Solar172 (120 pages) à l’occasion d’une exposition des œuvres de Sacha Guitry en 1952. Ce livre est aussi le catalogue de l’exposition.

Eh ! Bien, c’est cette maison, avec tout ce qu’elle contient, telle quelle, que j’avais offerte à l’Académie Goncourt.

Folie ?
Sottise ?
Non — mais façon comme une autre, élégante je crois, d’exaucer le vœu de Monsieur de Goncourt et, faisant d’une pierre deux coups, de laisser à la France tout ce que je possédais. Edmond de Goncourt, effectivement, s’exprime ainsi dans son testament que je possède, autographe :

« J’entends que si, plus tard, des legs étaient faits à la Société fondée par moi, ils soient destinés à l’achat d’un hôtel comme lieu de réunion et de séances. »

Donc, j’exauçais son vœu.

C’était pour les Goncourt un lieu de réunion qui valait bien je pense un cabinet de restaurant — et, devenant archiviste et gardien de musée, est-ce que cela n’eût pas été le refuge idéal pour un vieil écrivain malheureux ?

Tant de souvenirs sont là — épreuves corrigées du premier prix que décerna l’Académie, livres et manuscrits de ses membres fameux : Mirbeau, Rosny, Daudet, Courteline, Renard — la totalité des articles, autographes, qui parurent au lendemain de la mort de Monsieur de Goncourt, son portrait par Carrière, enfin son testament — tant de souvenirs sont là, évoquant sa mémoire !

Comment fut accueillie mon offre généreuse ?

À bras ouverts par la plupart de mes collègues — et, par l’un d’eux haineusement, dans un journal supervisé par l’occupant !

Que firent alors ceux qui m’avaient sauté au cou quelques heures auparavant ?

Rien. Pas un mot, pas un murmure, pas un geste.

Il ne me restait donc plus qu’à reprendre ma maison.

Ce que je fis sur l’heure.

Ces Messieurs, depuis lors, ont cru devoir me faire un procès ridicule et d’une perfidie orchestrée, figaresque.

Mais ce n’est pas ici qu’il convient de rouvrir ce débat. Le seul lien qui m’attachait encore aux Goncourt n’était autre que la présence parmi eux de mon très cher ami René Benjamin. Chevaleresque et naïf, il y croyait dur comme fer, à cette Société d’écrivains mécontents — et ma démission n’eut pas manqué d’entraîner, solidairement, la sienne.

Il ne devait pas longtemps survivre, hélas ! à tant de méchancetés sournoises et d’injustices — et le soir même de sa mort, j’adressai ma lettre de démission à cette Académie maussade — où je n’aurais jamais dû mettre les pieds d’ailleurs.

Notes

La numérotation des notes continue la numérotation de la page précédente.

84     Claude Berton (1865-1937), fils d’une lignée de comédiens, est critique dramatique aux Nouvelles Littéraires (en remplacement de Fernand Gregh) et aux Marges d’Eugène Montfort. Il a également écrit quelques pièces de théâtre vers la fin du XIXe siècle.

85     Narcisse Lefèvre (1889-1949), a pris le pseudonyme de Frédéric Lefèvre. C’est sous ce nom qu’est paru en 1917 son premier ouvrage, au titre ambitieux pour un aussi jeune homme : La jeune poésie française. C’est avec Frédéric Lefèvre et Jacques Guenne que Maurice Martin du Gard a fondé Les Nouvelles littéraires qui paraitront jusqu’en 1983. Frédéric Lefèvre (1889-1949), sera l’immortel auteur de la série de près de quatre-cent entretiens « une heure avec… » tous parus dans Les Nouvelles littéraires. Certains de ces entretiens seront réunis en cinq volumes chez Gallimard puis (sixième volume) chez Flammarion entre 1924 et 1929.

86     Nelly Cormon (1877-1942), a tourné pour le théâtre de 1903 à 1932 et notamment — puisque PL y fera allusion —, le rôle de Ninon de Lenclos dans le film de Sacha Guitry Jean de La Fontaine en 1916. En 1928 elle a été l’impératrice Eugénie dans Napoléon IV de Maurice Rostand au théâtre de la Porte Saint-Martin. Nelly Cormon a tourné pour le cinéma de 1909 à 1918, puis un rôle en 1928.

87     Jane Renouardt (dt) (Victorine Renouard, 1890-1972), est essentiellement connue pour ses apparitions dans les films de Max Linder, avant de se retirer, puis, en 1921 de faire construire le théâtre Daunou, près de l’opéra, à côté du Harris’bar, l’un et l’autre étant encore actifs de nos jours.

88     Il ne semble pas que Madeleine Carlier, née en 1876, ait possédé ou même dirigé un théâtre. Madeleine Carlier est surtout connue pour avoir été la première (seule ?) maîtresse de Jean Cocteau en 1910.

89     Edmond Roze (Edmond Roos, 1878-1943 à Auschwitz) comédien et metteur en scène d’opérettes ou de théâtre musical. Edmond Roze a été administrateur ou co-directeur de plusieurs théâtres.

90     Jean Guitry, né en 1884 et aîné de onze mois de Sacha, comédien et journaliste, est mort le onze septembre 1920 près de Deauville dans un accident d’automobile. Voir la une du Figaro du treize septembre, bas de la sixième colonne, où l’on peut lire notamment « M. Jean Guitry, suivant l’exemple de son père et de son frère, avait fait du théâtre sans en avoir eu, semble-t-il, la vocation. »

Yves Marevéry : Jean Guitry dans Les phares Soubigou de Tristan Bernard le quatre décembre 1912 à la Comédie Royale

91     Réjane (Gabrielle-Charlotte Réju, 1856-1920), comédienne créatrice de Germinie Lacerteux (Goncourt 1888), de Madame Sans-Gêne (Victorien Sardou 1893), de La Parisienne (Becque 1893), d’Une maison de poupée (Ibsen 1894)…

92     Porel (Paul Désiré Parfouru, 1843-1917), comédien, metteur en scène et directeur du théâtre de l’Odéon en 1884, mari de Réjane de 1893 à 1905.

93     Pierre Fresnay (Pierre Laudenbach, 1897-1975) a été un comédien très apprécié du public. On se souvient de ses rôles dans Marius, film d’Alexandre Corda d’après Marcel Pagnol en 1931, du capitaine de Boëldieu dans La Grande illusion de Jean Renoir en 1936 ou dans L’Assassin habite au 21 ou du Corbeau, deux films de Georges Clouzot de 1942 et 1943. Sa carrière a surtout été théâtrale depuis son entrée à la Comédie-Française en 1915 et son accès au sociétariat en 1924, avant d’en démissionner en 1927, ce qui lui a ouvert l’accès à tous les autres grands théâtres de Paris.

94     Madame de Graziansky est employée aux abonnements. Elle est apparue dans le Journal littéraire en 1929. Elle est épouse et mère de médecin. En 1932 nous apprendrons que son mari à 90 ans. Elle sera absente du Journal littéraire après que Paul Léautaud ait quitté le Mercure en 1941.

95     Journal littéraire au cinq avril 1930, non reproduit ici.

96     D’abord journaliste, Alfred Capus (1858-1922) se fit connaître par des chroniques. Il fut ensuite rédacteur en chef du Figaro (1914). Dans le même temps on pouvait découvrir un Alfred Capus romancier. Mais c’est au théâtre qu’Alfred Capus a donné sa pleine mesure avec sa quatrième pièce, Rosine, en 1897. Alfred Capus a été président de la société des Gens de lettres et reçu à l’Académie française en 1917 par Maurice Donnay.

97     Jules Renard (1864-1910, à 46 ans), a été, en 1889, l’un des premiers actionnaires du Mercure de France. Il était aussi le plus important, achetant six parts sur vingt-cinq. Il a été de l’académie Goncourt le 1er novembre 1907 au couvert de Joris-Karl Huysmans grâce à Octave Mirbeau, qui a dû menacer de démissionner pour assurer son succès.

98     Liane de Pougy (Anne-Marie Chassaigne, 1869-1950) a épousé Armand Pourpe en 1886 puis, par son second mariage en 1910 est devenue princesse en épousant Georges Ghika, neveu de la reine Nathalie de Serbie. Liane de Pougy était danseuse de cabaret avant de devenir courtisane et d’avoir des liaisons avec nombre de messieurs ou de dames, indifféremment, dont Natalie Clifford Barney ou Émilienne d’Alençon…

99     Sacha Guitry ne sera jamais élu à l’Académie française mais à l’académie Goncourt, une élection qui sera très contestée et donnera même lieu à une scission. Voir au 29 juin 1939.

100   Peut-être la piquante Jacqueline Delubac (Jacqueline Basset, 1907-1997), troisième épouse de Sacha Guitry, et interprète de onze de ses films.

101   Comédie en quatre actes avec Jacqueline Delubac créée au Théâtre de la Madeleine la veille, trois novembre.

102   Corrigé de Jeanne. Jacqueline Delubac et Sacha Guitry. ont été officiellement séparés le 15 décembre (peut-être à la fin des représentations), ils divorceront le 5 avril prochain.

103   Pol Neveux (1865-1939), inspecteur général des Bibliothèques, avait été élu à l’académie Goncourt au deuxième couvert en 1924.

104   Jean Ajalbert (1863-1947), critique d’art, avocat et écrivain naturaliste. Anarchiste et dreyfusard engagé, Jean Ajalbert fut aussi un soutien des peuples autochtones sous la férule coloniale. Jean Ajalbert a été élu à l’académie Goncourt en 1917, au couvert d’Octave Mirbeau. La fin de la vie de Jean Ajalbert sera hélas moins glorieuse puisqu’il sera incarcéré à Fresnes au printemps 1945 pour faits de Collaboration. On pourra lire une opinion de Paul Léautaud sur Jean Ajalbert dans son Journal au 28 décembre 1923. Voir aussi le même texte au 17 août 1937.

105   Lucien Descaves (1861-1949), journaliste, romancier et auteur dramatique naturaliste et libertaire. Lucien Descaves s’est rendu célèbre par Les Sous-offs, roman antimilitariste pour lequel il a été traduit en cour d’assises pour injures à l’armée et outrages aux bonnes mœurs. Acquitté en 1890, il a donné d’autres œuvres dans le même ton. Rédacteur au journal L’Aurore au moment de l’affaire Dreyfus, il lui apporte son soutien. Lucien Descaves a été secrétaire de l’académie Goncourt depuis ses origines en 1900, pendant 49 ans.

106   « votant aux deux tours pour Billy », c’est-à-dire pour son roman Introïbo paru chez Flammarion au printemps (252 pages). André Billy (1882-1971), sera élu à l’académie Goncourt au couvert de Pierre Champion. Dans sa chronique dramatique du Mercure de France du premier juin 1919, Maurice Boissard a dressé un portrait d’André Billy : « En passant devant le 13 de la rue de Seine, je pensai à mon ami Billy »…

107   J.-H. Rosny est le pseudonyme commun des frères Joseph Henri Honoré Boex (1856-1940) et Séraphin Justin François Boex (1859-1948). Entre 1887 et 1908 ils écrivent en collaboration de nombreux contes et romans à dominantes scientifique ou fantastique, et mêlant souvent les deux. En juillet 1908 les frères arrêtent leur collaboration et Joseph continue d’écrire sous le nom J.-H. Rosny aîné, pendant que Séraphin signe J.-H. Rosny jeune. Ils ont tous deux été membres de l’académie Goncourt depuis sa fondation jusqu’en 1940 (l’aîné) et 1948 (le jeune). Rosny aîné aura droit à son portrait-charge dans un Mots, propos et anecdotes.

108   Geneviève Chapelain de Séréville (1914-1963), comédienne, a eu 25 ans le trois mai. Elle épousera Sacha Guitry le quatre juin.

109   « Arnolphe Sacha » est une allusion évidente à L’École des femmes.

110   Le dernier repas de l’académie n’a pas eu lieu dans le restaurant de la place Gaillon mais chez Sacha Guitry (à l’exception de Jean Ajalbert, non invité). C’est au cours de ce repas que Sacha Guitry a annoncé vouloir léguer son hôtel particulier du 18 avenue Élisée-Reclus et tous ses biens à l’académie Goncourt. Sacha Guitry appuie son offre en y lisant dans l’original du testament Goncourt, qu’il détenait « J’entends que si plus tard, des legs étaient fait à la société fondée par moi, ils soient destinés à l’achat d’un hôtel comme lieu de réunion et de séances. » Lucien Descaves sera plein de sarcasmes face à ce don, que Sacha Guitry ne confirmera pas.

L’hôtel de Lucien Guitry, construit en 1909-1910 a été démoli à la mort de Sacha Guitry pour y construire un immeuble. Sur les photos subsistent la plaque de l’avenue Émile Pouvillon et le buste de Lucien sur son socle. Selon les données de la mairie de Paris qui a établi un recensement de tous ses arbres, celui que nous voyons au centre de la photo ancienne n’est pas le même et n’occupe pas la même place que celui de la photo moderne.

111   On pourra lire en annexe I ce qu’a écrit Sacha Guitry à ce propos

112   Les Champion sont une dynastie d’éditeurs dont le nom perdure encore de nos jours. Honoré Champion (1846-1913), a fondé cette maison d’édition en 1874. Honoré a deux fils, Pierre et Édouard. Pierre (1880-1942), chartiste, biographe de Jeanne d’Arc, prendra sa suite dans la maison située à l’époque au 5, quai Malaquais après avoir été installée au numéro quinze, puis, vers 1885 au 9, quai voltaire, suivant en aval. Pierre champion est membre de l’académie Goncourt depuis sa fondation. Il sera maire de Nogent-sur-Marne de 1919 à sa mort et aussi Conseiller général de la Seine. Édouard (1882-1938), libraire-éditeur également, est médiéviste et à l’origine de la collection rare « Les amis d’Édouard ».

113   Ils étaient neuf célibataires est un film assez long, plus de deux heures, sorti à Paris le 27 octobre 1939, avec Sache Guitry et Elvire Popesco. On y voit aussi Saturnin Fabre et Pauline Carton. Apprenant qu’un décret d’expulsion menace les étrangers d’extradition immédiate, Jean Lécuyer imagine de faire contracter des mariages blancs à plusieurs femmes aisées visées par le nouveau dispositif. Les futurs maris, neuf vieux clochards célibataires heureux de gagner un peu d’argent, vont bientôt exiger davantage de leurs épouses et décident de se présenter à leur domicile.

114   Pour ce rendez-vous avec Maurice Martin du Gard, voir l’article de Pierre Carrasset « La sépulture de Paul Léautaud » dans les Cahiers Paul Léautaud numéro 21, page 42.

115   Benjamin Crémieux (1888-1944), docteur ès lettres, critique littéraire et traducteur de l’italien, fera connaître Luigi Pirandello en France. Benjamin Crémieux sera collaborateur de La NRF. Il est l’oncle de Jean-Louis Crémieux-Brilhac. Benjamin Crémieux a écrit dans Les Annales du 1er mars 1929 un article élogieux sur Passe-Temps. Deux pages seront réservées ici à Benjamin Crémieux les premier mai et quinze juin 2022.

116   Jean de La Varende (1887-1959), écrivain traditionnel normand est issu de deux grandes familles normandes, les Mallard de La Varende, par son père et les Fleuriot de Langle, par sa mère. Recalé à l’École navale pour raison de santé, JdLV intègre l’école des Beaux-Arts de Paris. En octobre 1933 et juillet 1935 il publie deux contes dans le Mercure de France et un article le quinze avril 1936, l’année de la parution de son premier roman à Rouen, chez Henriette Maugard : Nez-de-Cuir, gentilhomme d’amour (266 pages, 950 exemplaires). La réédition par Plon l’année suivante est un succès, qui annonce tous les autres.

117   Source : Correspondance générale.

118   André Berthellemy.

119   Voir supra au 22 janvier 1923.

120   La Parisienne est la dernière pièce de Henry Becque, une comédie en trois actes créée le sept février 1885 au théâtre de la Renaissance. La mise en scène de René Clermont avec Micheline Boudet et Dominique Paturel de 1974 au théâtre Marigny sur le site de l’INA est encore regardable (https ://is.gd/eQmFYD).

121   Lydie Euphrasie Héloïse Lemercier de Nerville (1825–1899), particulièrement connue pour ses dîners, a épousé en 1845 le Conseiller d’État Georges Aubernon dont elle s’est séparée trois ans plus tard. Lydie Aubernon aurait servi de modèle pour Madame Verdurin (mais qui n’a pas servi de modèle pour Madame Verdurin ?)

122   « Je n’ai rien qui me la rappelle, / Pas de portrait, pas de cheveux ; / Je n’ai pas une lettre d’elle ; / Nous nous détestions tous les deux. // J’étais brutal et langoureux ; / Elle était ardente et cruelle ; / Amour d’un homme malheureux / Pour une maîtresse infidèle. // Un jour, nous nous sommes quittés, / Après tant de félicités, / Tant de baisers et tant de larmes ; // Comme deux ennemis rompus, / Que leur haine ne soutient plus, / Et qui laissent tomber leurs armes. » Librairie universelle, Paris 1888, huit pages.

123   Clotilde du Mesnil, personnage principal de La Parisienne.

124   Jean Saltas (1865-1954), citoyen grec, est né en Asie mineure dans la province d’Éphèse avant que ce territoire soit rattaché à l’actuelle Turquie. Il semble que Jean Saltas ait été naturalisé français, comme Guillaume Apollinaire et de nombreux autres, suite à son engagement français lors de la première guerre mondiale. À part cette traduction, Jean Saltas ne semble avoir écrit qu’un ouvrage médical en 1892 et un article sur « Les derniers jours d’Alfred Jarry » dans Les Marges. Voir le Journal littéraire au 18 octobre 1921 et aussi au 9 août 1938. Jean Saltas est le médecin de Paul Léautaud. Le onze août 1941, dans Je suis partout (page huit), Jean Saltas décrira ses premières rencontres avec Paul Léautaud. On peut consulter son dossier sur la base Léonore.

125   Alain Laubreaux (1899-1968 en exil) est né en Nouvelle Calédonie et a terminé ses études au lycée Louis-Le-Grand avant de devenir clerc de notaire de retour en Nouvelle Calédonie où son père faisait des affaires, peut-être dans les mines. Il rentre en métropole et est engagé comme journaliste dans le très droitier quotidien Le Journal avant de rejoindre L’Œuvre, du bord opposé, puis à la Dépêche de Toulouse où il devient critique littéraire. C’est à partir de 1936 que la carrière de Laubreaux est la plus connue et la plus voyante parce qu’il entre à l’hebdomadaire Je suis partout. Pendant l’Occupation Laubreaux s’est engagé dans la Collaboration sans états d’âmes. À la Libération il se réfugie dans l’Espagne de Franco. Il sera condamné à mort par contumace.

126   Pierre Berès (PL écrit Bérès) (Pierre Berestovski, 1913-2008) libraire au 24 rue Laffitte, éditeur et collectionneur d’art. Cette vente a été faite le quinze décembre 1936 en même temps que PL reprenait un manuscrit de son Journal qui avait été vendu (par on ne sait qui) à Pierre Berès en même temps qu’un manuscrit de PL sur Marcel Schwob. Si à cette date les manuscrits des chroniques dramatiques ne sont pas évoqués, le douze avril suivant PL écrira : J’avais vendu au libraire Berès […] un fort paquet de manuscrits de mes chroniques dramatiques ayant servi pour l’impression dans le Mercure ».

127   Paul Léautaud fait ici allusion à un article paru dans le numéro du 24 mars 1944 de Je suis partout dont voici un extrait : « Je ne connais pas M. Paul Léautaud, je ne lui ai jamais parlé, mais je l’ai rencontré quelquefois. Récemment encore, je l’ai aperçu dans ma rue où il vient à l’occasion rendre visite au bon docteur Saltas, qui est son ami et mon voisin. Il a l’air, dans son invraisemblable accoutrement, d’un philosophe loqueteux. Il a un visage parcheminé où rit quelque chose, l’œil toujours en éveil et le nez flairant le vent, de l’intelligente flamme qui illumine le Voltaire de Houdon. Un extraordinaire galurin en tissu recouvre sa tête, où tant de pensées spirituelles s’agitent parmi une vision sans complaisance, quoique débonnaire, du monde et des choses. »

128   Abel Bonnard (1883-1968), écrivain, homme politique et poète ayant mal vieilli. Brillant Maurassien, Abel Bonnard a peu à peu évolué vers le fascisme. Les choses auraient pu en rester là sans la formidable cristallisation causée par la guerre, période où il sera nommé ministre de l’Éducation nationale avant de suivre les misérables de l’ultra-collaboration à Sigmaringen aux côtés de Pétain, Laval, de Brinon et, hélas, Céline. Condamné à mort par contumace, il sera déchu de l’Académie française en 1944. Sa notice indique : « Son fauteuil, déclaré vacant, devait être pourvu du vivant de son titulaire, à la différence de ceux de Charles Maurras et du maréchal Pétain, qui ne furent de nouveau attribués qu’après la mort de ces derniers. »

129   Journal littéraire au 21 avril 1944 : « [Marie Dormoy] me raconte que Saltas […] lui a dit qu’Abel Bonnard a lu les articles de Laubreaux sur mon tome II Chroniques dramatiques, qu’il a parlé de moi avec Laubreaux et lui a dit (de moi) : “On pourrait le pensionner.” Laubreaux rapportant cela à Saltas, Saltas lui aurait dit : “Je vais le faire tâter” (savoir si j’accepterais ou non), ce dont il l’a chargée, elle. Comme je lui ai dit, à elle : “Je n’ai pas à bouger. Si Abel Bonnard veut faire quelque chose pour moi, il saura bien me trouver.” » Voir aussi au 24 avril et au cinq mai.

130   Voir le Journal littéraire au dix octobre 1940.

131   Jean-Claude Colin-Simard (1924-2005), historien et homme de radio.

132   Par crainte de représailles et de nervosités, Sacha Guitry, libéré le 24 octobre au soir, s’était retiré, sous le nom de Monsieur Pierre, dans la clinique Saint-Pierre, quinze rue Boissière. Il y restera jusqu’au début de l’année 1945. Le bâtiment de brique rouge aux parements blancs et sa grille en fer forgé existent encore de nos jours. Il s’agit d’un EHPAD de luxe, géré par le groupe Orpéa dont il a été beaucoup question au début de l’année 2022. L’endroit est intéressant pour son petit jardin clos. On peut y entendre la messe. Un mot a été envoyé aux gestionnaires de cet établissement. Ils s’en fichent.

133   Sacha Guitry, né en 1885 aura 60 ans en février.

134   Sacha Guitry n’est pas encore divorcé mais s’est séparé de Geneviève de Séréville en avril. Il divorcera en 1949 pour épouser Lana Marconi.

135   Le huit janvier 1946 nous apprendrons que PL est accompagné ce jour-là de Jean-Claude Collin-Simard, objet de la courte note 131.

136   Sans doute Régine Richardot, infirmière rencontrée à Drancy, où elle avait été internée pour marché noir et qui espérait se faire épouser. Selon l’ouvrage de Fernande Choisel Sacha Guitry intime paru aux Scorpion en 1957, en janvier Régine, nommée Henriette dans le livre (page 252), fut de nouveau arrêtée et détenue jusqu’en août 1945. « Elle écrivait souvent, très souvent. Sacha m’avait demandé de lui envoyer des colis, à Charenton, où elle était détenue. Elle continua à écrire souvent. II me fit comprendre qu’il fallait envoyer moins de colis. Elle croyait encore… Il n’y croyait plus. »

137   Cette anecdote est donnée dans Soixante jours de prison, L’élan 1949, 664 pages, contenant de nombreux dessins à la plume, donc celui de Georges de Porto-Riche accompagnant la note 11.

138   Richard Anacréon (1907-1992), libraire et collectionneur d’art. Richard Anacréon a commencé à travailler très tôt, en usine. À dix-sept ans il était à la peinture chez Citroën. Cela dura heureusement peu et l’année suivante il a obtenu un emploi de bureau au journal Le Petit Parisien de Paul Dupuy, rue d’Enghien, où il a pu côtoyer plusieurs auteurs. Au début de la guerre la politique du journal se durcit et Richard Anacréon ouvre une librairie au 22, rue de Seine, tout près de la rue Visconti ou habitait le regretté Fagus. Pendant la guerre il réalise avec de très nombreux auteurs des échanges comme avec Paul Léautaud, du café contre des livres. Son charisme lui vaut le succès. Dans les années 1980 il fera don à sa ville natale de Granville de sa collection comportant aussi de nombreuses œuvres d’art que l’on peut voir au musée Richard Anacréon de Granville, qui porte le nom un peu audacieux de « musée d’art moderne » mais est surtout un musée du XXe siècle.

139   Quatre ans d’occupations, L’Élan, 1947, 559 pages.

Cette édition de 1947 comprend un chapitre « Parenthèses » supprimé dans les éditions ultérieures à la demande de la comédienne Hélène Perdrière (1910-1992), s’estimant diffamée. Voir note 170.

140   Cette dernière phrase est ironique et amère, Paul Léautaud s’étant éloigné de Georges Duhamel depuis quelques années.

141   Seule apparition de cette « Madame T. » dans le Journal littéraire, du moins sous ce nom.

142   Cette longue journée du 14 décembre a été reproduite dans le numéro de juillet 1948 du Mercure, en même temps que des extraits d’août 1937.

143   L’avenue Émile Pouvillon, longue de 113 mètres.

144   En 1909 par l’architecte Charles Mewès (1858-1914), dont on peut encore voir la petite maison de trois étages au 36 boulevard des Invalides. Charles Mewès est surtout connu pour avoir construit les trois hôtels Ritz de Paris, Londres et Madrid ainsi que l’immeuble Guerlain du 68 avenue des Champs-Élysées, où l’on trouve encore une boutique Guerlain. Charles Mewès a aussi participé à la construction de quelques navires de croisière.

145   Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788), portraitiste et pastelliste. On se souvient notamment de son portrait de Louis XV, présent dans tous les livres d’histoire. Maurice-Quentin de La Tour figurait sur nos billets de 50 francs dans les années 1980 et 1990 avant de faire place à Antoine de Saint-Exupéry. On ne confondra pas Maurice-Quentin de La Tour avec son illustre devancier Georges de La Tour (1593-1652) et son Tricheur à l’As de carreau ou son Saint Joseph, patron des charpentiers, tous deux visibles au Louvre.

146   Armand Salacrou, Les Nuits de la colère, créée le douze décembre 1946, au Théâtre Marigny, par la Compagnie Renaud-Barrault (avec Jean Desailly dans le rôle du dénonciateur). Référence aimablement communiquée par Christophe Ardouin. Voir aussi l’article de l’excellent Robert Kemp dans Le Monde du 18 décembre 1946. Le texte de la pièce est paru chez Gallimard en avril 1947.

147   Chez Florence Gould. Étaient aussi présents Jean Denoël, Giacomo Antonini et Marcel Jouhandeau.

148   Ce film a été projeté pour la première fois à Cannes le 25 septembre 1946 avant de sortir à Paris le 29 octobre.

149   Les Bernheim sont le père et les enfants. La galerie Bernheim a été créée au tout début du siècle rue Lafitte par Alexandre Bernheim. Une de ses filles a épousé le peintre Félix Vallotton, que nous connaissons au moins pour avoir dessiné les « masques » de Remy de Gourmont.

150   Ce sont les tous premiers vers de la pièce, répliques entre Philinte (qui parle le premier) et Alceste.

151   La basane est une peau de mouton qui garnissait les pantalons des cavaliers militaires.

152   Clemenceau a toujours détesté ce buste, qui a même établi une brouille entre les deux hommes. Ce buste de 1911 a été laborieusement créé, en une vingtaine de séances de poses, Rodin recommençant à chaque fois avec un plâtre neuf. Reçu par le musée Rodin en 1916, ce buste de bronze y est encore visible aujourd’hui.

153   Ce buste de plâtre de 1883, offert par Auguste Rodin à Henry Becque a été réutilisé après la mort de celui-ci en mai 1899 pour réaliser un monument à sa mémoire en 1904. On peut le voir au musée Rodin.

154   Jeanne Bécu (1743-1793) a épousé Guillaume Dubarry en 1768 (mariage de convenances) uniquement afin de pouvoir entrer à la Cour où elle deviendra la maîtresse de Louis XV. Zamor (que PL a orthographié Zamore), possiblement né au Bengale au début des années 1760 a été victime d’un trafic d’esclaves et est arrivé en métropole via Madagascar avant d’entrer au service de Jeanne Dubarry vers 1773. Son rôle étant à peu près celui d’un souffre-douleur et jouet exotique, les idées de la Révolution ne pouvaient que séduire ce jeune homme d’à peine trente ans en 1789, ce qui lui vaudra son renvoi. Il s’est vengé en 1793. C’est à Jeanne Dubarry que l’on prête ces derniers mots « Encore un moment, Monsieur le bourreau ».

155   Paul Léautaud fait ici référence au Portait d’un jeune homme en veste brodée, peint par Marie-Victoire Lemoine (1754-1820), portrait que l’on peut voir dans la maison de Sacha Guitry dans son film Le Diable boiteux, qui sortira en septembre 1948. Il se trouve qu’il ne s’agit pas de Zamor, c’est Sacha Guitry lui-même qui a forgé cette légende et nombreux ont dû être ceux qui l’ont répétée après lui. En effet, le « jeune homme en veste brodée » est bien plus africain qu’indien… Mais Sacha Guitry, qui a pourtant beaucoup voyagé, n’est jamais allé en Afrique ni aux Indes.

156   Un pastel sur papier de 1921, de grande dimension (150 x 94 cm) représente Lucien Guitry, chez lui ou peut-être dans un théâtre. Le décor prend toute la place, un seul quart de l’image étant réservé au personnage.

157   De la même année 1921, Yvonne Printemps est installée, une rose à la main, dans un profond fauteuil vert.

158   C’est le sculpteur suisse Paul Roethlisberger (1892-1990) qui est l’auteur de ce buste de 1922, monté sur une colonne de marbre vert. C’est Sacha Guitry qui offrit à la ville de Paris ce monument qui devait être élevé sur une parcelle du terrain lui appartenant. La maison avait été construite sur ce terrain par Lucien Guitry en 1909 et par l’architecte Charles Mewès (1858-1914). Pour cela la grille clôturant ce terrain fut reculée. Le monument a été inauguré le dix novembre 1931. Lors de la démolition de 1963 pour faire place à un immeuble d’habitations, la statue a été conservée en place. Plusieurs répliques de ce buste, dans deux tailles différentes, furent commandées par Sacha Guitry à Paul Roethlisberger.

159   Il ne s’agit pas de l’éditeur Robert Denoël mais de Jean Denoël (1902-1976), éditeur et rédacteur à Fontaine, « revue mensuelle de la poésie et des lettres françaises ». Cette revue a été fondée à Alger en novembre 1938 par Charles Autrand. Max-Pol Fouchet en a assuré la direction dès le troisième numéro (avril-mai). Jean Denoël apparait au comité de rédaction. Cette revue, dont la couverture ressemble à cette de La NRF a cessé de paraître avec le numéro de novembre 1947.

160   Alexandre Arnoux (1884-1973), poète, homme de lettres éclectique, romancier et auteur dramatique. Alexandre Arnoux a écrit plusieurs textes dans le Mercure. Il sera membre de l’académie Goncourt en 1947 au couvert de Jean Ajalbert.

161   Aux éditions de l’Élan, 141 pages.

162   Combat du deux août 1947, page trois :

« Sacha Guitry, on s’en souvient, avait été arrêté pour intelligence avec l’ennemi puis remis en liberté provisoire. / Après deux suppléments d’information, l’affaire avait été classée et le dossier renvoyé devant une cour civique pour indignité nationale. / On déclare au palais de Justice qu’aucun substitut du commissaire du gouvernement n’ayant consenti jusqu’à présent à requérir dans cette affaire, le ministère de la Justice a demandé communication du dossier. »

163   Le Monde du 22 octobre 1947 : « Rentrée de Sacha Guitry, salle Pleyel », par Henry Magnan : « “À mon arrivée au dépôt…” Ces mots, les premiers que Guitry adressa hier soir à son public après “quatre années d’occupations” comme il dit, ces mots furent salués d’une explosion de joie, d’une salve d’applaudissements. Et tandis qu’une salle amicale battait des mains debout, ravie, je me suis un instant demandé si cela ne contristait pas un peu l’habile comédien qui s’était ménagé cet “effet”. Poser ainsi la question, c’était déjà la résoudre : pour tous, il ne s’agissait que d’un relâche de quatre ans et puisque au boulevard la règle reste de rire de tout, l’amuseur les allait faire rire. Tout le reste n’étant que vie, littérature quoi ! »

164   Au 252 de la rue du Faubourg Saint-Honoré, presque à la place des Ternes. Pas « au diable » mais pas loin…

165   René Benjamin (1885-1948), écrivain et journaliste, lauréat du prix Goncourt en 1915 pour Gaspard (Fayard). Ami de Charles Maurras et de Léon Daudet, René Benjamin est membre de l’académie Goncourt depuis 1938 (élu au couvert de Raoul Ponchon). Entre 1941 et 1943, René Benjamin a écrit trois livres à la gloire de Pétain.

166   À Jean-Louis Curtis pour Les Forêts de la nuit, Julliard, 385 pages, rédigé de septembre 1946 à mai 1947. Pour répondre à la demande, une réimpression a été commandée par Julliard à l’imprimeur Tessier, datée du quinze décembre.

167   Jean-Louis Curtis (Albert Laffitte, 1917-1995), résistant, agrégé d’anglais en 1943. Jean-Louis Curtis sera élu à l’Académie française en décembre 1986, au fauteuil de Jean-Jacques Gautier et reçu par Michel Droit six mois plus tard.

168   À Kléber Haedens pour son roman Salut au Kentucky paru chez Robert Laffont (328 pages). Le journaliste Kléber Haedens (1913-1976), fils de militaire, membre de l’Action française a collaboré avec plusieurs journaux et revues d’extrême droite, avant de devenir pendant la guerre, avec Michel Déon, secrétaire particulier de Charles Maurras tout en écrivant dans les journaux Aux écoutes et Je suis partout. Plusieurs de ses romans ont été couronnés de prix.

169   Jean Loize (1900-1986), employé au service géographique du ministère de la Marine, bibliothécaire de Gaston Roussel (des laboratoires Roussel) écrivain, libraire et galeriste, surnommé « le Prince des bibliophiles. » Pendant la guerre, sa galerie du 47, rue Bonaparte servira de relai de Résistance et abritera une exposition Léautaud en 1942. (Source : Cahiers Paul Léautaud numéro 3, sur la signature de Jean-Louis Meunier).

170   La comédienne Hélène Perdrière (1910-1992), s’estimant diffamée dans Quatre ans d’occupations (note 139) fit un procès à Sacha Guitry l’obligeant à retirer le chapitre « Parenthèse » qui se trouve pages 102-105 de l’édition de 1947 (fin octobre ou début novembre), entre les chapitres « L’Armistice » et « Premier contact ». Ce court chapitre révèle les circonstances dans lesquelles la comédienne a dénoncé Sacha Guitry à la Libération.

Première page du chapitre « Parenthèse ».
Le texte de ce chapitre peut être demandé ici.

171   Après la création au Vaudeville en 1918, Sacha Guitry a repris la pièce le trente septembre 1950 au théâtre du Gymnase.

Sacha Guitry dans le rôle-titre, illustration de Jean Boullet provenant de l’édition du texte de la pièce par Raoul Solar en 1950 à l’occasion de la reprise de la pièce par Sacha Guitry.

172   Raoul Solar était le pseudonyme de Raoul Raviola dans la Résistance. Cette maison d’édition a été fondée à Monaco en 1943 puis, à la mort de Raoul Solar en 1958 rachetée par les Presses de la cité en conservant son nom. Entre 1949 et 1957, Raoul Sola a publié 48 volumes d’œuvres de Sacha Guitry.