Le médaillon de Larroumet

Ou deux textes perdus de 1906

Le Médaillon de Larroumet est à la fois un texte de Paul Léautaud qui n’existe plus et un médaillon qui n’a jamais existé. Seront ici étudiés cette œuvre et sa courte histoire, le portrait, et l’homme.

La première fois que nous lisons le nom de Gustave Larroumet sous la plume de Paul Léautaud ce n’est pas dans son Journal littéraire mais à l’occasion d’une réponse à une enquête ouverte par l’hebdomadaire d’Arthur Bles Weekly critical review. En effet, à la rentrée de 1903, cette revue paraissant en deux langues, 336 rue Saint-Honoré, avait demandé aux amateurs d’indiquer en trente lignes leur point de vue sur « l’influence sociale et intellectuelle du roman contemporain ». Associer les deux mots sociale et intellectuelle a toujours été le plus sûr moyen de faire bondir Paul Léautaud ; il sent poindre les noms de Jehan Rictus, de Francis Carco et d’Eugène Dabit, bas-fonds de la littérature selon lui. Pourquoi pas cet aliéné de Dostoïevski, pendant qu’on y est ? Voici quelques extraits de sa réponse :

Vous voulez parler sans doute de cette manie à la mode de mêler une idée sociale, humanitaire, etc., ou une question de morale à l’art d’écrire. Jolie littérature, que celle vers laquelle nous allons, si cela continue.

Il cite les noms d’Henri de Régnier et de Marcel Schwob, nous ne sommes pas vraiment dans le social, puis termine par :

Laissez-moi vous dire aussi, en passant, combien il est regrettable, pour l’intérêt de votre Revue, que certains collaborateurs notoires que vous mentionnez ne soient pas dans le cas de M. Larroumet.

Quels sont ces collaborateurs notoires ? Parmi ceux que les lecteurs de ce site connaissent, nous trouvons les noms de Jules Claretie, Remy de Gourmont, Louis Dumur et quelques autres…

Et qu’a donc fait Monsieur Larroumet ? Eh bien il est mort, Monsieur Larroumet, depuis le 25 août de l’année précédente et il figure encore dans la liste des collaborateurs en septembre 1903. Veut-on dire qu’il est immortel ou qu’on l’a complètement oublié ? Non, il n’est pas immortel puisque le 30 mai 1901 on lui a préféré Jean Rostand, ce qui se comprend. À la tentative suivante, le 18 juin 1903, on lui a préféré Frédéric Masson, ce qui s’est bien trouvé puisque Gustave Larroumet est mort deux mois après. Il n’aurait même pas pu prononcer son discours, alors que Frédéric Masson lui a survécu vingt ans.

Ce n’est que deux ans et demi plus tard que Paul Léautaud écrira le nom de Gustave Larroumet dans son Journal, le 16 février 1906 où l’on peut lire :

Les journaux annoncent qu’on va placer sur un des murs de la Comédie un médaillon de Larroumet, à l’instar de ceux de Corneille, Racine et Molière qui s’y trouvent déjà. C’est dire clairement qu’on doit dire désormais : Corneille, Racine, Molière et Larroumet

L’événement, on le voit, l’a énervé et il ne faut pas nous l’énerver, le Paul. En effet, peu de temps après, le 27 mars nous lisons :

J’ai écrit ce matin deux notes sur la brochure de Léo Claretie qui va paraître chez Sansot[1]  — et sur le prochain médaillon de Larroumet à la Comédie Française. J’ai remis la première à l’Ermitage[2] .

Cette seconde note sera remise à Alfred Vallette le lendemain mais le directeur du Mercure de France n’en voudra pas et le sept avril nous lirons :

Vallette m’a rendu ma note sur le médaillon de Larroumet. Il la trouve trop vive, allant trop loin, etc., etc…

Qu’à cela ne tienne, des journaux et revues, en ce début de siècle, Paris n’en a jamais autant compté. Cinquante, cent peut-être. Le surlendemain, 09 avril 1906 :

J’ai été déposer cette après-midi, au Cri de Paris, 9 rue Molière, ma note sur le médaillon Larroumet. Nous allons voir. J’ai écrit sous mon pseudonyme de Maurice Boissard.

Et puis plus rien. En 1906, Paul Léautaud a écrit dans son Journal trois fois le nom de Gustave Larroumet et il ne l’écrira plus que trois autres fois jusqu’en 1956, en passant. Nous ne savons pas si Le Cri de Paris a publié le texte de Paul Léautaud mais on peut imaginer que celui-là l’aurait noté. De nos jours, Le Cri de Paris[3]  est pratiquement absent du marché de l’occasion, il faudrait aller en bibliothèque et il n’est pas impossible que d’autres l’aient fait avant nous sans rien trouver.

Le Mercure de France était vraiment la revue où l’on pouvait tout écrire. Dans les années suivantes, Paul Léautaud en a profité jusqu’à l’outrance. Pour qu’Alfred Vallette refuse un texte il fallait qu’il soit particulièrement rude.

Un autre texte de cette même année 1906 semble aussi perdu, celui écrit à l’occasion de la parution de la brochure de Georges Grappe sur Léo Claretie, le neveu de Jules.

Mais qu’est-ce que ce « médaillon » ? Eh bien ce n’est pas un médaillon mais un buste, que l’on peut voir encore de nos jours. Pourquoi cette confusion ? Bien sûr elle vient du journal qui a annoncé la nouvelle. Elle peut venir aussi du fait que la galerie qui fait le tour extérieur du bâtiment est ornée de médaillons, Molière, Corneille, Racine, Hugo…

Nous avons beaucoup parlé de Gustave Larroumet. Qui était-il ?

Gustave Larroumet (1852-1903, à 51 ans), est agrégé de grammaire en 1875 et donc professeur — en province d’abord, puis au Lycée Henri-IV, réservé aux meilleurs. Gustave Larroumet soutient une thèse de doctorat sur Marivaux et enseigne à la Sorbonne tout en publiant plusieurs ouvrages d’érudition littéraire essentiellement axés sur les auteurs dramatiques. Gustave Larroumet est reçu à l’Académie des Beaux-Arts en 1891 avant d’en devenir le secrétaire perpétuel en 1898.

Parallèlement à cette carrière littéraire, Gustave Larroumet conduit une carrière politique, d’abord comme directeur de cabinet du ministre de l’Instruction publique. En 1888, à 36 ans il est directeur de la sous-direction des Beaux-Arts.

Tout cela ne l’a pas empêché d’écrire dans le prestigieux Temps (l’équivalent du Monde d’aujourd’hui — ou plutôt au Monde des années 1960) des articles de critiques dramatiques suite à la mort du regretté mais très classique Francisque Sarcey en mai 1899([4] ).

Est donc campé ici le portrait et l’histoire d’un homme comme on en voit des milliers, bel esprit mais un peu carriériste. Le mot n’existait pas et la chose était moins condamnable et pourtant (parce que ?) plus fréquente encore qu’aujourd’hui. Nous ne déboulonnerons pourtant pas sa statue.

Bel esprit mais peu créateur et n’ayant travaillé que sur les œuvres des autres. C’est d’ailleurs ce qui est fait ici-même.

Enfin, qu’est-ce que ce médaillon, ou plutôt ce buste, objet du courroux de PL ?

Gustave Larroumet, par Paul Roussel

Tout le monde peut le savoir puisque ce buste — bien que largement empoussiéré — est encore visible de nos jours dans la galerie qui ceint la Comédie-Française (et qui abrite aussi les fameux médaillons).

Un soupçon de généalogie est ici nécessaire. Gustave Larroumet a épousé en 1878 la jeune Clémence Annat, 21 ans. Parmi les témoins nous relevons le nom de Robert Calmon, secrétaire particulier du ministre des Affaires étrangères et Émile Lacombe, vice-Président du conseil de la préfecture du Lot. Gustave Larroumet a 26 ans, Clémence n’est que la fille du médecin local, elle fait donc un très beau mariage, comme on disait à l’époque. Par reconnaissance, elle donne deux enfants à son mari : Jeanne et Germaine. Germaine, née en 1880, épousera en 1902 le sculpteur Paul Roussel (1867-1928). Le jour de son mariage, Paul Roussel n’est déjà plus un débutant ; il a été, sept ans plus tôt, lauréat du prix de Rome et a déjà ramassé des médailles dans plusieurs expositions. Sa vie durant il réalisera nombre de sculptures… dont le buste de son beau-père Gustave, vraisemblablement vers 1906.

Et pour vraiment tout savoir sur Gustave Larroumet, un site de référence rédigé par un de ses descendants : https://is.gd/e7D7hJ

Le descendant, dûment contacté un mois avant la parution de cette page, n’a pas osé répondre. Il aurait peut-être fallu lui préciser que, Paul Léautaud étant mort, il ne risquait plus rien ?


[1]     Léo Claretie (1862-1924), normalien, agrégé de lettres et docteur ès lettres puis journaliste, critique littéraire et romancier. Léo Claretie est le neveu de Jules Claretie, administrateur du Théâtre-Français depuis 1885. Léo Claretie divorcera en 1908 de la future Henriette Caillaux, qui assassinera en 1914 Gaston Calmette, directeur du Figaro. Petrus Durel, Léo Claretie, « Les célébrités d’aujourd’hui » Sansot 1906, 68 pages. On peut noter que la même année et dans la même collection est sorti un Jules Claretie par Georges Grappe. On se souvient aussi de la brochure sur Henri de Régnier par Paul Léautaud paru au printemps 1904 dans la même collection.

[2]     L’Ermitage est une revue littéraire mensuelle fondée en 1890 et disparue en janvier 1907. On verra, jusqu’à la disparition de L’Ermitage de larges échanges avec le Mercure. Représentant l’avant-garde littéraire, elles ont été fondées toutes deux la même année 1890.

[3]     Le Cri de Paris, hebdomadaire (16 pages) politique et satirique fondé par Alexandre Natanson en janvier 1897. Lié en ses débuts à La Revue blanche, il disparut en juin 1940.

[4]     Le moins que l’on puisse dire est que ça n’a pas traîné. Le lundi 8 mai 1899 paraissait la dernière chronique de Francisque Sarcey, qui devait mourir le 16. Seule la chronique du 15 mai n’a pas été tenue. Le 22 mai paraissait la première chronique de Gustave Larroumet, dont la moitié était l’hommage à son prédécesseur, dans le ton d’un discours de réception à l’Académie française mais que l’on peut lire néanmoins avec plaisir, et qui instruira grandement l’amateur.