Sur Maurice Boissard 01

Journal littéraire au 6 juin 1907 : « Je signerai Maurice Boissard, comme j’ai déjà signé l’article que j’ai publié sur la Comédie-Française. Maurice, le prénom de mon frère, Boissard, le vrai nom de ma marraine Bianca. »

Sauf que Léautaud, qui a toujours été très fâché avec la graphie des noms propres ne savait pas (ou n’y avait pas prêté attention) que le nom de sa marraine, la comédienne Bianca (Blanche Félicité Célina Boissart, 1841-1912) finissait par un t.

Toujours est-il que l’ensemble des écrits journalistiques de Paul Léautaud sera signé Maurice Boissard à compter de cette date de juin 1907.

Journal littéraire au Jeudi 2 Janvier 1908 : « Débuté ce matin au Mercure. Un lecteur, M. Poyanne, 11, rue Bonaparte, a écrit à M. Boissard pour lui faire part du plaisir que lui causent ses chroniques. Il le trouve plus amusant à lui tout seul que tous les autres collaborateurs réunis. “Quel privilège d’être vieux”, écrit-il. Cela en fait au moins un qui croit à M. Boissard. »

Voici un article du critique dramatique Paul Souday (1869-1929), que Maurice Boissard, dans une de ses chroniques dramatiques avait nommé « mon très supérieur confrère »

À Maurice Boissard[1]

Texte de Paul Souday paru dans Comœdia du 1er avril 1922([2]).

Au risque de m’attirer une rebuffade, j’avouerai à Monsieur Paul Léautaud que les chroniques dramatiques qu’il signe Maurice Boissard me paraissent tout à fait jolies et divertissantes. C’était naguère un des attraits du Mercure de France ; c’est maintenant un de ceux de la Nouvelle revue Française où il a porté ses pénates.

Maurice Boissard a l’esprit le plus primesautier, une étonnante verdeur d’expression, avec des airs de ne pas y toucher, et une manière tranquille de casser les vitres ; c’est charmant, je dois le dire, au risque de me brouiller avec lui. Car il n’aime pas les compliments et regarde tout de suite de travers ceux qui lui montrent quelque estime.

Il raconte qu’un de ses amis, c’est-à-dire lui-même — si tant est qu’il soit lui-même son ami — ayant reçu un volume de M. Léon Werth, avec cette dédicace « À …, son admirateur », se fâcha tout rouge et s’écria : « Est-ce que Léon Werth se moque de moi ? » Mais comme les plus farouches ont leur point faible, il avoue qu’une autre dédicace de M. Émile Seyden : « À …, un de ses lecteurs », lui plus beaucoup. Qui ne voit qu’au fond c’est la même chose ?

Seul le cas d’un strict et pénible devoir professionnel, on ne lit que les livres ou les articles où l’on trouve quelque intérêt, c’est-à-dire qu’on admire au moins dans une certaine mesure. Évidemment, il y a des degrés, mais les signatures connues sont des écriteaux qui vous engagent à suivre une route ou à l’éviter comme la peste. Tout comme Léon Werth, M. Émile Seyden vous admira, mon cher Boissard, et moi aussi, dussiez-vous nous envoyer à tous les diables.

Et pourquoi redouteriez-vous les éloges, puisque vous n’avez peur de rien ? Quelqu’un disait un jour : « Je n’ai peur que des femmes ». Boissard, pas même. Ce misanthrope est aussi misogyne. Il a repris la guerre de Molière et de Barbey d’Aurevilly contre les précieuses, les femmes savantes et les bas-bleus. Il ne leur mâche pas les mots ! Il va parfois un peu loin, car enfin il y a aujourd’hui quelques femmes de lettres qui ne sont pas ridicules et qui ont un vrai, ou même un grand talent. Boissard est terrible ! Un de ces jours, comme Euripide, il se fera déchirer par les bacchantes[3].

On ne sait ce que l’on doit le plus admirer, de la froide intrépidité ou de l’extraordinaire fantaisie de ses jugements. Car Boissard et d’abord un fantaisiste, qui écrit et juge par humeur, sans doctrine et avec l’horreur de tout ce qui y ressemble. Il prend visiblement un malin plaisir à bousculer les idoles honorées dans les maisons où il exerce sa verve.

Il a furieusement piétiné Claudel[4] au Mercure de France, où l’on a coutume de l’encenser et même de l’éditer. N’est-ce pas au Mercure que M. Georges Duhamel s’est émerveillé de la grâce céleste qui l’a fait naître à l’incomparable époque où vit un Claudel ? Boissard déclare, maintenant dans la Nouvelle Revue Française, que Rimbaud et Mallarmé sont destinés à mourir tout entiers ! Du reste, je crois qu’il se trompe. Mais c’est drôle, surtout à cette place !

Il ne ménage personne. Rousseau le gêne par son emphase et son affectation de sensibilité. Chateaubriand lui semble déclamatoire et théâtral. Victor Hugo le fait rire et lui apparaît puéril par ses sujets et par son vocabulaire. Flaubert le lasse par sa phraséologie apprêtée, tendue et monotone. Je vous assure que je cite textuellement[5]. Boissard est iconoclaste avec délices.

Il l’est aussi avec fureur. Par exemple, il arrange l’infortuné M. Paul Bourget[6] de telle manière qu’il donne presque envie de le défendre, à ceux-là même qui d’habitude s’en avisent le moins. Assurément, l’étude de M. Paul Bourget sur Molière parue dans L’Illustration, qui posait le grand comique en écrivain de droite, en penseur orthodoxe et en soutien de la royauté, mérite les sarcasmes de Maurice Boissard et les romans mondains du même académicien prêtent souvent à sourire. Tout n’est pas faux dans cette plaisante diatribe.

Mais déjà, en ce qui concerne Stendhal, il faut au moins savoir gré à M. Paul Bourget de lui demeurer fidèle et de lui rendre un culte public. Et quand Boissard appelle M. Bourget « l’écrivain le plus ennuyeux qu’on ait jamais vu », vraiment il exagère. Bien ou mal, souvent assez mal, j’en conviens, M. Paul Bourget traite au moins des sujets intéressants. Et puis il ne faut pas décourager les autres…

Quant aux ruades de Boissard envoie à Victor Hugo, Rousseau, Chateaubriand, Flaubert et compagnie, peut-on les prendre au sérieux ? Ces grands écrivains n’amusent pas Boissard, voilà tout ce que prouvent ses irrévérences. Et je crois même que c’est tout ce qu’il entend prouver. Il se raconte, il nous fait part de ses goûts et de ses dégoûts, le plus spirituellement du monde, en y mettant une sorte de bravade et d’espièglerie qui rappelle un peu J.-J. Weiss[7]. Ainsi Boissard range Tallemant des Réaux parmi les gloires immortelles de notre littérature ; Weiss y rangeait Parny[8]. Ce sont même jeux de lettré. À supposer que ce soient là des opinions, et Boissard, qui ne respecte rien, trouverait peut-être déjà ce mot pédantesque, il ne prétend nullement nous les faire partager.

On parlait beaucoup de critique impressionniste, au temps de Jules Lemaitre. Nul ne l’a plus radicalement ni plus sincèrement pratiquée que Maurice Boissard. Mais la véritable critique impartiale, compréhensive et objective, rend également justice aux maîtres dont raffole Boissard et à ceux qu’il jette par-dessus bord. Il n’aime que l’extrême simplicité, le style qui garde le ton de la conversation. C’est exquis, sans doute mais la haute poésie, le lyrisme, l’art savant, l’éloquence même gardent leurs droits.

À propos de certains récents interprètes du Misanthrope, Boissard me cherche une petite querelle[9]. J’avais dit « Le classique ne s’improvise pas. » Là-dessus Boissard de s’écrier ; « Voilà bien le détestable état d’esprit auquel nous devons la manière si peu vivante dont on joue Molière… C’est, au contraire, comme si on improvisait qu’il faut le jouer et non avec ce ton de récitation et de leçon qu’on a si fâcheusement adoptés. » Et il me traite de professeur, voire de normalien[10]. En fait je ne suis et n’ai jamais été ni l’un ni l’autre. Peu importe, mais quel malentendu ! C’est justement pour jouer Molière avec naturel et d’une façon vivante qu’il faut un long apprentissage. Ce sont manifestement les novices qui débitent le classique comme une leçon. C’est précisément le grand art de le jouer comme si l’on improvisait qui ne s’improvise pas. À moins d’un génie exceptionnel, et encore ! tous les grands interprètes du classique s’y étaient préparés par de patientes études.

Mais les artistes remarquablement doués, qui avaient eu d’éclatants et légitimes succès au boulevard, dans des rôles souvent écrits pour eux ou qui n’exigent que du tempérament, ont échoué à la Comédie-Française, dans le Corneille, le Racine ou le Molière, faute de culture préalable et d’entraînement approprié. C’est un fait d’expérience, mon cher Boissard, et non pas du tout un décret arbitrairement promulgué dans cette École normale que je ne connais d’ailleurs que de réputation.

Paul Souday

[1] Cet article de Paul Souday est extrait des annexes de mon édition de L’Œuvre datée de Paul Léautaud. Les notes de bas de pages ont été laissées telles qu’elles s’y trouvent. Les noms propres sans note ont eu leur note lors d’une occurrence précédente.

[2] Ce texte est hélas assez peu lisible dans le scan de Gallica, rendant l’OCR totalement inopérant et obligeant à une dactylographie complète. On voudra donc bien excuser quelques incertitudes, dans la ponctuation notamment, très abondante chez Paul Souday, qui a dû souvent être davantage imaginée que lue.

[3] Euripide, Les Bacchantes : « Elle prend son bras gauche dans ses mains et, un pied sur le flanc de l’infortuné [Panthée], elle le lui arrache de l’épaule, non par sa propre force, mais le dieu lui donnait l’aide de sa toute-puissance. Inô, de l’autre côté, fait de même, lui déchire les chairs. Autonoé et toute la foule des Bacchantes s’acharnent sur lui. […] » (Traduction française d’Henri Berguin chez Garnier).

[4] Dans trois chroniques, 1er octobre 1912, 16 janvier 1913 et enfin 1er avril 1914 où il écrira : « M. Paul Claudel a été de bonne heure le génie qu’une cinquantaine de personnes admirent. »

[5] Ces quatre exemples sont pris au début de la chronique du 1er avril 1922.

[6] Dans la même chronique.

[7] Peut-être Jean-Jacques Weiss (1827-1891), professeur, homme de lettres, journaliste, collaborateur à La Revue contemporaine. Proche des milieux bonapartistes. Weiss a été exclu de sa fonction de conseiller d’État en 1879 pour ses articles dans Paris-Journal. Gambetta le nomma plus tard directeur des Affaires politiques aux Affaires étrangères.

[8] Peut-être Évariste de Parny (1753-1814), poète surtout connu de nos jours grâce à la mise en musique, par Maurice Ravel en 1926 de trois de ses Chansons Madécasses de 1787.

[9] À la fin de cette même chronique du 1er avril 1922.

[10] Même chronique dans la NRF : « Si je ne me trompe, M. Paul Souday est normalien ? Il parle là comme un professeur. »