Vu par Edmond Jaloux

Edmond Jaloux : Passe-Temps, par Paul Léautaud[1]

Paul Léautaud nous dit qu’il n’écrit que pour son plaisir. Et c’est un peu cela qui cause le nôtre. Il écrit avec nonchalance, avec laisser-aller des choses acides ou sentimentales, les acides s’adressant aux hommes, les sentimentales aux animaux. Ce partage me semble judicieux, l’innocence seule appelant le sentiment. Et les hommes n’ont plus beaucoup d’innocence depuis qu’ils ont perdu ce paradis qu’ils n’ont d’ailleurs jamais mérité. M. Paul Léautaud représente chez nous une des plus jolies traditions françaises celles des moralistes et des mémorialistes. Il aime les petits faits vrais, les anecdotes, les traits significatifs, Il ne redoute pas les potins. Quel dommage que sa nonchalance ne lui ait pas permis de porter son observation sur plus d’objets ! C’est le Chamfort du VIearrondissement[2]. Paul Arène disait de Barbey d’Aurevilly, — je tiens ce propos de M. Paul Bourget — « C’est un mémorialiste qui n’a rien vu ! » Cela s’appliquerait aussi à M. Paul Léautaud, et on ne peut que le regretter. Car tout ce qu’il a vu, il le dépeint avec tant de grâce, de fraîcheur, de naturel qu’on voudrait qu’un tel esprit n’ait pas été ainsi confiné dans des bornes aussi étroites. Il y a des cas où l’ambition est un bienfait, car elle permet un plus vaste champ d’action. Quels jolis portraits fait M. Léautaud, soit qu’il s’attendrisse soit qu’il satirise ! Évidemment il s’attendrit davantage sur les êtres qu’il n’a pas connus que sur ceux qu’il a fréquentés. Cependant il a fort bien parlé de Remy de Gourmont et de Marcel Schwob.

Jules Renard a dit un jour « C’est l’homme que je suis qui me rend misanthrope. » Quand on lit les souvenirs de M. Paul Léautaud, on comprend facilement, à voir les gens dont il nous parle, qu’il ait pu le devenir. Les uns naissent misanthropes, les autres le deviennent. Je crois que M. Paul Léautaud, qui est au fond un sensible blessé et un tendre refoulé, l’est devenu. Il fait figure d’original. Uniquement parce qu’il veut rester lui-même. Je sais bien qu’il est simple avec une certaine ostentation. Il parle de son naturel comme s’il l’avait acquis. Peut-être l’a-t-il acquis, après tout. Les enfants sont les moins naturels des êtres. Son plus grand mérite, c’est la franchise, Il y faut à la fois du courage et de la lucidité d’esprit. Il refuse d’entrer dans les innombrables combinaisons qui forment la vie de Paris. Il a quitté la Nouvelle Revue Française parce qu’on n’a pas pu y admettre qu’il admirât aussi peu M. Jules Romains. Cet homme, qui se moque de l’héroïsme comme de tout le reste, sera bien étonné si je lui dis qu’il y a de l’héroïsme en lui. Il ne veut être dupe de rien. C’est un vrai Français. Mais la duperie, où commence-t-elle, où finit-elle ? M. Paul Léautaud a dans ce qu’il appelle sa raison une foi aveugle. Moi, je me méfie dès qu’on parle de la Raison. C’est au nom de la Raison que saint Thomas et les disciples de la Somme reconnaissent la vérité des enseignements de l’Église et c’est au nom de la Raison que M. Léautaud, et bien d’autres Français avant lui, refuse de croire en Dieu ; c’est en son nom que les révolutionnaires ont renversé l’ancien régime et en son nom que M. Charles Maurras veut le rétablir. Je crois que le raisonnable, c’est de ne pas avoir trop de confiance dans la raison. Il y a des jours où je me la représente comme la forme la plus captieuse et la plus élastique de l’imagination.

La raison de M. Paul Léautaud lui interdit d’admettre tout ce qui échappe à l’observation quotidienne. Au-delà, tout est bêtise. Mais pour ceux qui vivent dans la foi du surnaturel, c’est bêtise que de le nier. Tout est plus relatif encore que ne le croit, l’auteur de Passe-Temps. N’importe, on est affligé pour lui — non choqué ni scandalisé, croyez-le bien — de lui voir écrire des phrases de cette force : « Les journaux ont annoncé que, dans un petit pays de l’Ukraine, toutes les églises, et toutes les confessions ont été fermées, aucun des habitants ne les fréquentant plus, Voilà toujours un petit coin de libéré[3] ! » Libéré de quoi ? Il est bien fâcheux d’entendre M. Léautaud s’exprimer comme M. Homais. Hélas ! il y a plus de libres penseurs que de libres esprits. Mais la religion n’est pas la seule chose que M. Léautaud se refuse à accepter : « Je n’ai jamais été capable des grands sentiments ; ils me font rire », dit-il. Et il sous-entend, bien entendu, que les autres n’en sont pas plus capables que lui, mais qu’ils les stimulent. Et il écrit de la poésie : « Les poètes fout perdre un temps considérable pour le développement de l’esprit (encore une phrase que pourrait citer M. Homais ! Comme M. Paul Léautaud rirait s’il lisait, sous une autre plume que ta sienne, cette phrase prétentieuse, le développement de l’esprit ! Quelle foi dans le progrès ! Quelle confiance dans l’intelligence humaine !) J’ai perdu dix ans de ma vie, pour ma part, à me laisser bercer pat leurs romances. Si peu que j’aime le professorat, si j’avais un fils, je ferais tous mes efforts pour le dissuader de les lire. (Notez que M. Léautaud ne parle que de liberté : à peine pense-t-il qu’il pourrait avoir un fils que l’instinct de tyrannie paternelle se déclare.) Un conte de Voltaire contient plus de substance que toute l’œuvre de Victor Hugo, (ce n’est pas la même), — sans compter une langue meilleure, et le plus beau poème ne vaut pas, pour le profit de l’intelligence, une maxime de La Rochefoucauld. Les vers sont bans dans le madrigal, dans l’épigramme, dans la chanson. Autrement bavardage fastidieux. »

Je ne veux pas dire de mal de M. Paul Léautaud : il aime trop les animaux pour que je le fasse ! Et c’est un trop joli écrivain pour que j’en sois même tenté. Mais j’accumule ici des traits de caractère qui me semblent significatifs. Cette horreur du surnaturel, du légendaire, du poétique, des grands sentiments, cette raillerie perpétuelle, cette peur d’avoir à aimer, à se donner, cette méfiance à l’égard de tout ce qui ne tombe pas dans l’observation la plus banalement courante sont très représentatives du bourgeois français moyen, de ceux-là mêmes dont M. Léautaud, par ailleurs, se moque tant. Et ce bourgeois n’est pas d’aujourd’hui. Ce type-là pointe déjà, en plein moyen-âge, dans les fabliaux. Seulement, le bourgeois français moyen a remisé quelque part, chez lui, l’une ou l’autre de ces religions que M. Léautaud appelle des superstitions ; il n’en est que plus fort pour dauber sur les autres. Il est anticlérical, mais alors patriote ; Il ne croit à rien, mais il devient communiste ; ou bien il a foi dam la République. Ou bien, c’est un dévot et qui méprise tout le reste.

Ils s’entendent, par exemple, assez bien tous pour avoir horreur de la poésie. Et, ils rient volontiers des grands sentiments. (Entendez bien que j’appelle bourgeois moyen un certain type d’esprit qui est aussi fréquent chez le prolétaire que chez le commerçant ou l’employé, — et, d’ailleurs, comment en serait-il autrement ? C’est avec le prolétaire ou le paysan quel l’on fabrique le commerçant ou l’employé. Ce que l’on appelle en France la lutte de classes consiste à passer du wagon de troisième dans celui de seconde, soit en payant sa place, soit en s’y introduisant par ruse.)

Seulement M. Paul Léautaud diffère des autres en ceci qu’il a le même mépris pour tontes les convictions et qu’il exprime ce mépris avec le plus vif talent. Et aussi parce qu’il ose dire ce que personne ne dit et ce que beaucoup de gens pensent sans l’avouer. Aussi y a-t-il dans son livre quelque chose de fort et de salubre. Pour ma part, je n’éprouve aucune gêne à voir M. Paul Léautaud bafouer ou railler ce que j’aime ; je regrette quelquefois qu’il s’en prive : c’est tout Et je n’ai pas comme lui le goût exclusif de préférer les choses qui me sont proches.

Si j’avais eu du génie, par exemple ou même un grand talent — j’aurais pu, avec ma forme d’esprit, écrire quelques-unes des maximes de La Rochefoucauld ; M. Paul Léautaud, dans le même cas, aussi. Mais avec du génie et ma forme d’esprit, je n’aurais jamais écrit dix vers de Hugo. Et c’est pour cela, je pense, que j’admire Victor Hugo plus que La Rochefoucauld. M. Léautaud tout au contraire.

Les idées de M. Paul. Léautaud m’ont entraîné bien loin. Avec ce diable d’homme, impossible de faire autrement. Si je n’avais envisagé que l’écrivain, je n’aurais eu qu’éloges à lui adresser. Dans cette simplicité qu’il cherche, il, a acquis une sorte de maîtrise. Vous croyez que c’est facile ? Essayez ! La plupart des écrivains sont tarabiscotés et contournés, parce qu’ils seraient plats s’ils étaient simples[4]. Mais M. Paul Léautaud a tort de croire que tous les grands écrivains le sont. Racine l’est-il ? Jean-Jacques ou Chateaubriand, quel que soit le goût de M. ‘Léautaud, resteront de plus grands écrivains, que Stendhal.

Vous trouverez à fa fin de Passe-Temps un recueil d’anecdotes, de bons mots, de maximes. Un peu trop de répliques de Léautaud peut-être. Ce narcissisme est parfois gênant. On est toujours porté, quand on aime l’esprit, à surestimer le sien. Il n’y en a pas moins des formules de M. Léautaud que l’on peut comparer aux meilleures. « Une jeune étudiante en médecine parlait à L… de la tristesse que lui laissait sa fréquentation des hôpitaux : « Voir tous ces gens mourir. — Cela console de ceux qui vivent, répondit-il ». Voilà qui est digne de Chamfort. Je vais vous dire une chose très triste ; la misanthropie seule a produit de beaux mots ; la philanthropie jamais[5]. Peut-être la première est toujours plus sincère.

Edmond Jaloux

[1]     Article paru dans Les Nouvelles littéraires du 16 mars 1929.

[2]     Ce surnom sera souvent repris.

[3]     Ce texte a été supprimé de Passe-Temps  (« Mots, propos et anecdotes ») par Léautaud et remplacé par « Je n’ai jamais été satisfait de rien. J’ai toujours trouvé à tout des motifs de déceptions, d’imperfections, de mécontentement, de reproches, d’hostilité. Cela même à mon propre égard, et trouvant à cela de grandes jouissances. » Voir la lette de PL à Mathias Tahon datée du « samedi soir 1er juin 1946 ».

[4]     Le texte, fautif croyons-nous, est « ils seraient plats s’ils n’étaient simples »

[5]     Note d’Edmond Jaloux : « Le philanthrope répondrait : “Mais elle a produit de belles actions”. Il faut laisser sa part à chacun. »