La Mort de Charles-Louis Philippe

Cette page comprend trois parties. Après une introduction vient le texte sur la mort de Charles-Louis Philippe tel qu’il a été rédigé par Paul Léautaud dans son Journal littéraire en décembre 1909 et les textes du même événement dans les journaux de Jacques Copeau et d’André Gide. Les notes seront à la fin de chaque texte. L’ensemble représente une trentaine de pages Word.

Charles-Louis Philippe est mort le 21 décembre 1909. Le texte La Mort de Charles-Louis Philippe1 est paru dans le Mercure du 1er septembre 1922, pages 413-421. C’est un extrait, très raccourci par Paul Léautaud, de son Journal littéraire aux 21 et 22 décembre 1909. C’est évidemment le texte de 1909 qui va être donné ici.

Charles-Louis Philippe est né en août 1874, deux ans après Paul Léautaud, à Cérilly, village de l’Allier au centre d’un triangle Auxerre-Chaumont-Dijon. Trois-mille habitants en 1900, 1 300 de nos jours. Ces détails ne sont pas si anecdotiques puisque c’est à Cérilly que sera inhumé Charles-Louis Philippe et que ce village et son cimetière seront évidemment évoqués dans ces textes. Il n’est pas tout à fait inutile d’indiquer aussi que Cérilly se trouve à cent-trente kilomètres au nord-est de Lormes, village comparable de la Nièvre, ou est né Henri Bachelin2, cinq ans après Charles-Louis Philippe. Ces deux-là sauront se retrouver.

Maison natale de Charles-Louis Philippe, photographiée en 2013

Charles-Louis Philippe (CLP) est le fils d’un sabotier et d’une ouvrière agricole. Autant dire que même à Cérilly il est difficile de trouver famille plus modeste. La maison est si étroite — la plus petite du village, sans doute — qu’il y a à peine de largeur pour la porte.

Comme il y a des forêts dans la région, il y a aussi des bûcherons. Mais voilà, ni CLP ni sa carrure de moucheron (un mètre cinquante-trois) ne sont tentés par le métier. Et c’est parti pour sept années au lycée de Montluçon. Rien qu’à lire cette phrase on frémit.

CLP est bachelier à dix-sept ans, comme tout le monde. Puis il prépare comme quelques-uns le concours d’entrée à Polytechnique et à Centrale et comme tous il échoue. Même les militaires n’en voudront pas pour le service et il sera exempté.

Le temps passe mais il ne se passe rien. Nous voilà en 1894. Que faire lorsqu’on a vingt ans et qu’on aime la littérature ? Comme tout le monde il écrit à Mallarmé3 une lettre comme on en écrit à cet âge et que l’on vit à Cérilly, bref qu’on est désespéré. CLP écrit donc à Stéphane Mallarmé et lui envoie des vers. Des vers ! À Mallarmé !

Non, ce ne sera pas comme dans les contes de fées Stéphane Mallarmé qui lui tiendra la main mais le bien plus obscur René Ghil4. René Ghil a comme triple avantage d’être plus âgé (douze ans) que CLP, d’habiter Paris et d’avoir été l’élève de Stéphane Mallarmé au lycée Fontanes, aujourd’hui Condorcet. René Ghil a comme camarades beaucoup de ceux qui ont fondé le Mercure de France en 1890, bref il connaît tout le monde.

Ca y est ! Charles-Louis Philippe est publié ! Certes dans L’Art Littéraire, revue minuscule et éphémère mais un poème imprimé dans une revue est un CV plus convaincant que sur une feuille de cahier d’écolier.

Mais il faut vivre. À Paris, le réseau des jeunes issus de Cérilly —deux personnes au moins — fonctionne à fond et CLP se présente à un concours de recrutement de la mairie de Paris qui a toujours nourri nombre de provinciaux.

Les salaires y sont modestes (ceci explique cela) et CLP passe de la misère provinciale à la misère parisienne, qui peut être pire.

Avec l’aide de Maurice Barrès5, alors député de la Seine, Charles-Louis Philippe obtient en emploi consistant à surveiller l’emprise des terrasses des cafés sur les trottoirs. Il écrit dans les meilleures revues de l’époque, La Plume de Léon Deschamps6 L’Ermitage d’Henri Mazel7 et aussi (mais deux articles seulement en 1898 et 1900), pour le Mercure de France.

En 1900, en effet, après moins de six ans à Paris, c’est un autre Charles-Louis que nous voyons. Grâce à un salaire peut-être un peu plus confortable à la mairie de Paris il a publié trois ouvrages à compte d’auteur : Quatre histoires de pauvre amour en 1897, La Bonne Madeleine et la Pauvre Marie (1898) et La Mère et l’enfant en 1900.

Dans la trop éphémère Revue Blanche8 des frères Natanson (1899-1903) il écrit des faits divers repris des journaux Il est en compagnie de Julien Benda, de Léon Blum, de Claude Debussy, de Francis Jammes, d’Alfred Jarry, de Fagus… Nous lirons ci-dessous en annexe « Chez les folles » paru dans le numéro du quinze décembre 1901.

En 1901, La Revue Blanche prend Bubu de Montparnasse, roman un peu autobiographique — l’histoire d’un jeune provincial qui « monte » à Paris — pour le publier en volume (225 pages). C’est le quatrième livre de Charles-Louis Philippe. À compte d’auteur celui-là aussi ? Difficile de savoir. Quoi qu’il en soit le succès est là. Suivront trois autres romans, Le Père Perdrix (chez Fasquelle en 1902, 276 pages), Marie Donadieu (Charpentier 1904, 316 pages) en enfin Croquignole (Charpentier 1906, 265 pages). Ce sera le dernier publié de son vivant.

Charles-Louis Philippe sous le portrait de Dostoïevski de Vasily Perov (1833-1882)

La NRF

L’histoire de la création de La NRF est un peu compliquée. On ne va pas y passer trop de temps mais cela nécessiterait bien un article entier, qui s’écrira peut-être ici un jour. Cela dit les écrits ne manquent pas à ce propos9.

En 1890, Henri Mazel a créé la revue L’Ermitage avec quelques amis mais l’argent a rapidement manqué. Nous en reparlerons.

En novembre 1903, Eugène Montfort10 a créé Les Marges, tout seul, comme un grand et en a été l’unique rédacteur jusqu’en 1908. 144 numéros. C’était un peu le blog de l’époque. Le quinze de chaque mois. La chose est admirable.

Avec tout ça on a oublié les Belges, sous prétexte qu’ils parlent français comme vous et moi. Pendant que les Suisses perdent leur temps dans des banques, les Belges font de la littérature, eux. En ce début de siècle ils sont très nombreux. Depuis Charles-Joseph de Ligne les lecteurs du Journal littéraire de Paul Léautaud connaissent au moins Fernand Crommelynck, Georges Eekhoud, Max Elskamp et bien entendu André Fontainas et Albert Mockel ou Georges Rodenbach, sans oublier évidemment Émile Verhaeren.

Et voilà que deux autres Belges (ils sont très nombreux, on vous dit), Christian Beck11 et Henri Vandeputte12 fondent la revue Antée. Il y a très peu d’information sur cette jeune et téméraire « revue mensuelle de littérature », qui publie cahin-caha. Dans le Journal littéraire de Paul Léautaud, au douze février 1908 nous lisons

Gide, qui est venu ce matin au Mercure […] me demander de faire partie du comité de rédaction d’Antée, qui va reparaître aux frais de Vielé-Griffin. »

Albert Mockel13 est aussi dans la boucle. On a noté le « reparaître ». Si André Gide s’en occupe…

Mais comme L’Ermitage et Henri Mazel commencent à fatiguer un peu, une absorption d’Antée est peut-être l’occasion d’un deuxième (ou troisième, ou quatrième) souffle. Mais André Gide est maintenant dans la place.

Revenons au Journal littéraire à ce même douze février 1908 :

Gide m’a expliqué qu’il y a dans la revue Vielé-Griffin14, Mockel et lui, et que, pour contrebalancer l’influence Mockel et Vielé-Griffin, il a eu l’idée de faire entrer dans le Comité des écrivains d’un autre bord. C’est ainsi qu’il y aura Philippe, Montfort et moi.

Par « d’un autre bord », il faut penser « opposé au symbolisme » qui, dix ans après la mort de Stéphane Mallarmé, commence à faire un peu vieille lune. Quoi que…, comme nous le verrons. Tout est en place pour La Nouvelle Revue française.

En effet, le 28 septembre de cette même année 1908, Paul Léautaud note :

Été ce soir chez Montfort, 5, rue Chaptal, pour répondre à son rendez-vous.
[…]
Parlé enfin de leur prochaine revue. La Nouvelle Revue Française, format du Mercure, caractères genre Antée, premier numéro le 1er novembre. Il y a déjà comme rédacteurs : Gide, Arnauld15, Copeau16, Philippe, Montfort. Montfort directeur. C’est lui qui s’occupera de l’administration. Je lui ai parlé de mon étonnement à voir ainsi des gens qui ne sont plus des jeunes gens avoir encore le besoin, le goût de fonder une revue. Passe encore une Revue à soi, où on est seul, comme Les Marges. Montfort trouve que c’est nécessaire. « Il faut une revue pour les gens de notre génération », m’a-t-il dit. Je lui ai demandé ce que fera Gide. « Je ne sais pas encore, m’a-t-il répondu. Il m’a parlé d’une rubrique… » Les Lettres à Angèle17, que Gide a tant cherché à faire au Mercure. Ce pauvre Gide. Il va être enfin heureux. Il pourra placer ses Lettres à Angèle, ensuite, il lira des manuscrits, les refusera, les acceptera, recevra des jeunes gens, jouera au Cher maître, esthétisera. Il est pourtant charmant, et simple, et très intelligent. Dommage qu’il ait ces côtés de précieux et d’amateur, dans le mauvais sens du mot, c’est-à-dire un restant de puérilité littéraire. Il lui serait si facile de faire son œuvre, s’il en a une à faire. Il a de la fortune. Il a des loisirs. Il est un peu connu. Non. Il lui faut une revue à diriger.

Le premier numéro de La NRF est paru le quinze novembre 1908, 26, rue Henri Monnier sous la direction d’Eugène Montfort. Parmi les « Fondateurs et comité de rédaction » nous trouvons Jacques Copeau, Édouard Ducoté18, André Gide, Eugène Montfort, Charles-Louis Philippe… Malheureusement l’artiche de Marcel Boulenger19 sur Gabriele d’Annunzio20 a déplu et celui de Léon Bocquet21 (chronique des revues), trop critique sur l’encore très-admiré Stéphane Mallarmé a quasiment scandalisé André Gide. On croyait pourtant qu’il fallait se tourner « de l’autre bord »… André Gide a alors imposé à Eugène Montfort de se séparer de Léon Bocquet qui n’avait fait que son travail. Mais Eugène Montfort n’était pas homme à se laisser imposer préféra partir que de subir une influence. C’était l’arrêt de La NRF. Il fallait tout reprendre.

Couverture du premier numéro de La NRF

Un deuxième premier numéro (il y en aura un troisième en janvier 1953) est donc paru trois mois plus tard, en février 1909, 78, rue d’Assas, avec un comité de direction composé de Jacques Copeau, André Ruyters et Jean Schlumberger. Adieu, Charles-Louis Philippe !

Suite à la mort de Charles-Louis Philippe, La NRF a publié le quinze février un numéro spécial qui lui a été entièrement réservé et qui représente une bonne approche pour ceux qui souhaitent approfondir leur connaissance de cet auteur.

Texte du Journal de Paul Léautaud :

La Mort de Charles-Louis Philippe

Mardi 21 Décembre

Rolmer22 vient ce matin au Mercure voir Vallette23 et lui remettre un manuscrit. En me disant bonjour, il me dit : « Vous savez que Charles-Louis Philippe est en train de mourir. » Il continue : « Je viens de rencontrer Gide. C’est lui qui me l’a dit. Il pleurait. Philippe est dans une maison de santé, rue de Grenelle, je ne sais pas où au juste. À deux pas de chez Fasquelle24, paraît-il. Gide allait chez Fasquelle pour le prévenir25. »

La nouvelle cause une grande surprise26. Nous l’avions vu il y a environ un mois. Un si bon aspect ! Nous avions parlé, après son départ, du petit bloc solide dont il donnait l’impression. Voilà maintenant qu’on le dit mourant !

Après déjeuner, je vais à la Nouvelle Librairie nationale27 rue de Rennes, où travaille Georges Valois28, avec qui Philippe s’occupait du livre de Lucien Jean29 en train au Mercure30. Valois n’est pas là. Les employés ne savent rien. Ils ne connaissent même pas Philippe et son nom même ne leur dit rien.

Je vais chez Fasquelle. Je vois l’habituel employé qui se trouve près de la porte d’entrée. Il sait que Gide est venu ce matin, qu’il a vu Fasquelle et Xavier Leroux31, mais que Philippe est malade, et dans une maison de santé, et quelle maison de santé, il l’ignore. Il ne connaît pas d’établissement de ce genre rue de Grenelle.

Je sors. Un fiacre est en stationnement quelques pas plus loin que la porte de Fasquelle. Je demande au cocher s’il connaît une maison de santé rue de Grenelle. Il me répond non. Qu’il y en a une « très conséquente » rue de La Chaise32, au n7. J’y vais. J’entre. Je demande à la concierge s’il y a un malade du nom de Charles-Louis Philippe. Réponse affirmative. Quant à obtenir le moindre renseignement un peu décisif sur la maladie et l’état de Philippe et le moyen de le voir, pas moyen. « Nous ne pouvons pas renseigner les étrangers sur la maladie de nos pensionnaires. » Je m’étonne, en vain, et n’obtiens qu’une chose : la gravité de l’état de Philippe. À ce moment, la concierge me dit en me montrant une jeune femme emmitouflée dans une longue jaquette de fourrure, qui passe sous la voûte d’entrée : « Connaissez-vous cette dame ? C’est la dame qui passe toutes les journées auprès de M. Philippe. » J’allais répondre non, ne connaissant nullement cette dame, et j’allais ne rien savoir, quand ladite dame est entrée dans la loge. La concierge lui a dit l’objet de ma visite. Je me suis expliqué moi-même et comment j’avais appris la nouvelle ce matin. J’ai su alors ceci : « Philippe a une méningite. Il n’est malade que depuis quelques jours (cela en réponse à mon étonnement, après l’avoir vu si bien portant il y a un mois). Le médecin hier au soir ne lui donnait pas la nuit à passer. Le voir, inutile. Il ne reconnaît personne. On a prévenu dès hier soir quelques amis et fait venir sa mère. » La concierge m’a demandé de laisser mon nom. J’ai remis ma carte, et je suis reparti avec ces renseignements.

L’après-midi, au Guignol de Rachilde33, vu Hirsch34. Je lui dis l’état de Philippe. Il est au courant. Vuillermoz35 l’y a mis. Il paraîtrait que le cas de Philippe se complique de syphilis et d’alcoolisme. Voilà de vraies nouveautés pour moi, tel que je connaissais Philippe. D’après ce qu’aurait dit le médecin, il n’y aurait guère de chance qu’il s’en tire, ou s’il s’en tire, il en resterait fort atteint cérébralement, idiot, va-t-on jusqu’à dire.

Ce soir, après-dîner, été chez Montfort pour bavarder de tout cela avec lui. Montfort absent.

Mercredi 22 Décembre

En arrivant ce matin à dix heures au Mercure, je trouve Gide et Copeau. Copeau, installé à ma place, est en train d’écrire quelques lettres d’avis à des amis de Philippe. Philippe est mort hier soir mardi à neuf heures. Gide me dit qu’on peut le voir dans une dépendance de la Maison de Santé, exposé sur une sorte de lit. Pendant que nous causons et que Copeau écrit, Jules Bertaut37 arrive. Il a appris la mort de Philippe et vient proposer à Vallette une étude sur lui. Vallette vient en référer tout bas à Gide. Bertaut ne connaissait pas Philippe. Son étude serait purement littéraire. Nous sommes tous d’avis qu’il vaudrait mieux quelqu’un ayant connu Philippe. Comme je dois partir avec Gide et Copeau pour aller rue de La Chaise, il est décidé que nous examinerons cela tous les deux en route et que Vallette dira à Bertaut que l’affaire de l’article est réservée jusqu’à ce soir ou demain. Bertaut s’est montré très modeste. Il m’avait dit tout de suite en arrivant qu’il était prêt à s’effacer devant quelqu’un ayant connu Philippe et pouvant parler de lui.

Je pars à dix heures et demie avec Gide et Copeau pour la Maison de Santé. En route, nous examinons la question de l’article. Il y a Frapié38. Il connaissait très bien Philippe. Seulement, il n’est pas du tout du Mercure. Personne ne l’y connaît. Il voudra peut-être donner son article ailleurs. Il y a Montfort, mais ce qu’il écrira sera certainement pour les Marges. Gide me demande pourquoi je n’écrirais pas moi-même cet article. Je lui réponds que, sans doute, je connaissais Philippe depuis une dizaine d’années, mais que je ne l’ai guère vu qu’une dizaine de fois, dans des rencontres toutes de hasard dans la rue, et que, de plus, à part deux ou trois nouvelles dans le Matin, il y a quelque temps, je n’ai rien lu de lui, pas un livre, pas une ligne. Finalement, nous en revenons à Bertaut.

Charles Louis-Philippe par Dornac (Paul Caron, 1858-1941)

Nous arrivons à la Maison de Santé. En même temps que nous, arrive, descendant de voiture avec Fargue39 et, me dit-on, Mme Régis Gignoux40, la mère de Philippe41. Nous entrons et pénétrons dans une petite salle au rez-de-chaussée, à droite de l’établissement, avec une sortie sur la rue de La Chaise. Philippe est exposé là. Une sorte de catafalque, de la hauteur d’un lit, recouvert d’une draperie mortuaire à bordure d’argent. Par-dessus cette draperie et la recouvrant presque entièrement, un drap blanc. Sur ce drap, Philippe, étendu sur le dos. Il est habillé d’un complet veston usagé. Pas de chaussures. Les pieds enfermés dans deux petits sacs de toile blanche. C’est la première fois qu’un mort me donne à ce point une impression de comique. Philippe était petit. La mort semble le faire plus petit encore. Les cheveux, la moustache et la barbe devenus très secs, un peu ternes, ont l’air de cheveux, de moustache et de barbe postiches. Le visage, avec les paupières légèrement bleuies, le nez plus vif d’arête, le bas des joues, de chaque côté, légèrement tuméfié, la faiblesse très accentuée du menton rendue encore plus visible par l’aplatissement de la petite touffe de barbe que Philippe portait pour cacher ce défaut de conformation42, semble vraiment un de ces visages en bois mal sculptés et mal peints qu’on voit aux marionnettes. L’aspect, la position du corps augmentent encore cette impression. Petit, très large d’épaules, le ventre proéminent, Philippe a les deux bras allongés, raides, tendus de chaque côté, avec chaque poing fermé et serré, et les jambes également allongées, raides, comme tendues aussi, terminées par les petits sacs de toile blanche des pieds. Rien d’un corps couché, amolli dans le repos. Au contraire, une grande tension, une grande roideur. II conserve là, sur ce petit lit, également par l’expression du visage, un petit air résolu tout à fait curieux. On ne saurait mieux le comparer qu’à un individu dans la position rigide du : Fixe ! militaire, qui s’est immobilisé dans cette attitude et qu’on a étendu tel quel sur un lit. Avec cela, l’opposition du drap du complet qui l’habille sur la blancheur du drap, la lumière crue de deux ou trois ampoules d’électricité : c’est tout à fait une marionnette de jeu de massacre.

Je l’ai regardé très attentivement à plusieurs reprises, et de très près. Une très grande différence, dans les traits et dans l’expression, avec le Philippe vivant.

La mère de Philippe est une vraie bourgeoise paysanne. Elle a été assez émue en entrant dans la salle. Elle s’est presque jetée sur le corps de Philippe, l’embrassant : « Pauvre petit ami ! Cher petit ami ! » Gide lui-même pleurait, et Fargue et Copeau. Tout de suite, son attitude, ses paroles, ont coupé net l’émotion. À la fois paysanne et un petit peu théâtrale. Des phrases de circonstance : « On dirait qu’il m’attend pour s’en aller. » Pas d’émotion vraie. Des larmes de commande. Une grande préoccupation des affaires matérielles. « Je suis allée quai de Bourbon43, ranger quelques affaires. On fera une petite cérémonie là-bas. (À Cérilly.) Ce sera simple. Nous ne sommes pas des gens riches. On fera ce qu’il faut, pour que ce soit convenable, sans dépenser trop d’argent. Un petit service de 25 francs. » Tout en parlant elle rangeait des choses dans un grand sac de cuir qu’elle gardait soigneusement sur ses genoux.

Je m’étonnais de voir Philippe dans cette maison de santé de la rue de La Chaise. C’est Jean-Louis Faure44, grand ami à lui et le frère, je crois, de celui qui écrivait à L’Aurore des articles d’art si ennuyeux45 — qui l’y a fait entrer. Jean-Louis Faure est chirurgien, je l’ai appris en cette occasion, et attaché à cet établissement. L’admission de Philippe est une véritable faveur. On ne reçoit rue de La Chaise que des malades à opérer. Or, Philippe est mort exactement d’une fièvre typhoïde. On cache cela soigneusement. C’est une maladie contagieuse. La maison n’en soigne pas.

Mme Jean-Louis Faure est arrivée46. Elle est allée à la mère de Philippe. Celle-ci l’a remerciée à peu près en ces termes : « Votre mari a été vraiment bon. Il s’est occupé de tout. Tout est déjà arrangé pour remmener ce pauvre Louis. Il s’est occupé de tout cela de façon à ne pas me faire dépenser beaucoup d’argent. Ce pauvre Louis ! Votre mari a été bien gentil. »

À onze heures dix, Gide, Copeau et moi nous sommes partis. Il n’y aura pas de cérémonie à Paris. La mère de Philippe emmènera le corps ce soir et la cérémonie aura lieu là-bas, un petit village du côté de Moulins. Gide paraît décidé à y aller. Il a consulté l’Indicateur. Il est toutefois entendu que Fargue va tâcher de faire revenir la mère de Philippe sur sa décision et de l’amener à faire un petit service à Paris, de façon à réunir quelques amis. On doit venir tantôt faire un moulage de Philippe.

Je rentre au Mercure. Rue Saint-Sulpice je croise Mme van Bever. « Vous êtes funèbre », me dit-elle en riant. J’ai l’air de m’étonner. Elle continue : « Vous venez de là-bas ? — Oui ! lui dis-je. Qu’est-ce que vous voulez ? Ces choses m’intéressent. — C’est une maladie. — Mais non, mais non. C’est de l’intérêt. C’est très curieux. Il ne faut pas rire. C’est très curieux, vraiment. » Je lui donne en quelques mots une idée de l’impression de la marionnette que semble Philippe.

Arrivé au Mercure, je donne à Vallette et à Morisse47 mes impressions en détail. Vallette me demande si je veux faire l’écho sur la mort de Philippe, pour le prochain numéro, l’article ne devant paraître que dans le numéro suivant. Je lui réponds que je ne sais même pas l’état civil de Philippe et que si je fais l’écho je raconterai telles quelles mes impressions de ce matin. Cela l’arrête un peu. « Attendons à ce soir », me dit-il. Pour l’article, on est à peu près décidé pour Bertaut. Pour Frapié, Vallette objecte qu’il faudrait le lui demander et il ne veut rien demander. Morisse remarque en outre que ce serait introduire Frapié au Mercure et s’exposer à ce qu’il vienne ensuite pour autre chose. Vallette dit : « Il y a Montfort ?… » Je lui dis qu’un article de Montfort serait bien, mais que ce serait le même cas que pour Frapié. Montfort a essayé une ou deux fois d’écrire au Mercure. On lui a refusé ses manuscrits. Lui prendre un article sur Philippe, ce serait s’attendre à le revoir après.

Vallette pense alors à Merrill48 : « Si on pouvait voir Merrill ? Il a beaucoup connu Philippe. Il a fait de très bons articles, autrefois, à L’Ermitage. Seulement, voilà ! Merrill dira oui, et il ne fera pas l’article. Enfin, attendons encore. Je n’ai pas dit non absolument à Bertaut. Il doit faire son article comme s’il ne devait pas me le donner. Si je ne le prends pas, il le placera ailleurs. Seulement, il ne faut pas que j’arrive et qu’il l’ait déjà donné. »

Charles-Louis Philippe et Mélie

Après déjeuner, je suis retourné rue de La Chaise. Il y avait là un fils de Jean-Paul Laurens49, Francis Jourdain50, Chanvin51 et trois autres jeunes gens que je ne connais pas. Je regarde Philippe. L’impression de marionnette de jeu de massacre est encore plus vive que ce matin. Ces messieurs parlent déjà de trier ses papiers, de recueillir ses manuscrits, ses articles, pour en composer un volume et le publier. L’un d’eux raconte ceci : Il a retiré d’une poche du vêtement de Philippe un carnet. Dans ce carnet, deux photographies de Mélie52. Une sorte de scrupule l’a empêché de les en retirer et il a remis le tout à la mère. Les autres regrettent qu’il n’ait pas retiré ces deux photographies. Mélie était une petite Bretonne, fille de la femme de ménage de Philippe. Il s’était mis en ménage avec elle. Au bout de quelque temps, il l’avait quittée. Mélie, inconsolable, ne mangeant plus, s’était laissée dépérir. Finalement, elle est morte, morte de chagrin, dit-on. Philippe, qui avait montré, paraît-il, assez de cruauté dans cette rupture, avait été très affecté, très frappé par cette mort. Quelque chose comme un remords de sa conduite.

Le chef de bureau de Philippe arrive. C’est un homme qui a été excellent pour lui, paraît-il. Il s’appelle M. Cocu. Philippe et lui se tutoyaient. Il reste un moment, puis s’en va.

Ensuite le sculpteur Bourdelle53 arrive avec un mouleur et son aide, pour le moulage du visage. Figure curieuse et sympathique, ce Bourdelle. Mise pittoresque. Un melon gris clair, posé un peu en arrière, un pardessus à rayures grises et noires mal boutonné, des guêtres et des souliers de cuir jaune. Toute l’allure d’un homme qui circule à travers la campagne, les champs. Quelqu’un disait : L’air d’un berger arlésien54. On attend pendant un moment l’arrivée de Jean-Louis Faure. Le moulage est une vraie formalité. On ne peut y procéder sans une autorisation préfectorale. Bourdelle explique que c’est une opération très dangereuse. Il faut prendre de grandes précautions. On risque très facilement d’étouffer les gens. Il faut, dans un cas comme celui d’aujourd’hui, quelque chose comme le visa du médecin de l’État civil. Tout cela est bien singulier, puisqu’il s’agit aujourd’hui d’un mort. Jean-Louis Faure arrive. On entre. Bourdelle donne ses indications au mouleur, — un des premiers mouleurs de Paris, dit-il — en vue d’éviter les côtés abîmés du visage de Philippe. Il s’en va et on commence. L’opération est assez curieuse. C’est la première fois que je la voyais faire. On entoure soigneusement la tête avec des serviettes, de façon à ne laisser exactement nu que le masque. On peigne soigneusement les cheveux, la barbe. Quand cela est fait, avec un pinceau on recouvre d’huile toute la surface à mouler, chair et poils, en étendant un fil juste sur la ligne du profil, du milieu du front au milieu du menton, en suivant l’arête du nez. Puis, avec un autre pinceau, on étend sur toute la surface huilée une légère couche de plâtre, assez vite durcie, puis une seconde, plus épaisse. Ensuite, avec la main, on amasse du plâtre. Cette opération terminée, on a devant soi un demi-globe un peu fruste de plâtre sous lequel le masque est emprisonné. J’ai observé que le plâtre formait une pâte très molle, très crémeuse, rose sous l’éclairage électrique. Tout à fait l’aspect d’un plat d’œufs à la neige. Avant le durcissement complet, on lève le fil verticalement, et on le tire doucement, comme un fil dans une motte de beurre, de façon à opérer la section en deux moitiés du moulage. Au bout d’une dizaine de minutes, le durcissement est complet. Avec une spatule, on force légèrement sur la section, on soulève sur les bas et les deux moitiés viennent très aisément, intactes.

Le mouleur a fait alors une première toilette au visage pour le débarrasser du plâtre qui le couvrait encore, léger comme de la poudre de riz. Un linge, une petite brosse, un peigne. Au bout de cinq minutes, il n’y paraissait plus. L’infirmière a ensuite complété, peignant soigneusement les cheveux, la moustache et la barbe. Depuis ce matin, Philippe avait la tête un peu tournée vers la ruelle du catafalque. Elle la lui a replacée bien droite, avec un : « Mon petit » dit tout bas et que j’ai été seul à entendre, étant seul, à ce moment, avec elle, dans la salle. Aucune ostentation. Elle n’a même pas dû penser que je l’entendais.

Je noterai aussi ceci. Il y avait là deux peintres : Francis Jourdain et le fils de Jean-Paul Laurens. Je n’ai rien voulu leur dire de la marionnette qu’à mon avis Philippe réalisait si bien, j’ai essayé de les amener à prendre un croquis de lui. J’ai obtenu d’eux cette même réponse : « Nous ne sommes pas en état de faire un dessin… » Cela avec une expression affligée. Pas en état ? Pourtant, ils bavardaient, discutaient, fumaient, parlaient de l’inventaire à faire des papiers de Philippe, d’un monument possible à lui élever, etc. Ils m’auraient répondu : « Ce n’est pas un souvenir à conserver. » Soit. C’était une opinion. Mais : « Nous ne sommes pas en état… » Quand on est un écrivain, le tempérament passe par-dessus l’émotion. N’en est-il pas de même quand on est peintre, ou le tempérament de ces deux-là est-il faible ? Il y avait vraiment là, avec le corps de Philippe, une silhouette curieuse, très curieuse, comique, une vraie marionnette de jeu de massacre, c’est le mot exact et je le répète. Je suis sûr de ce que je dis. J’ai vu et senti cela très profondément. Maintenant, tous ces autres gens n’en ont peut-être rien vu ?

Fargue est arrivé au milieu de l’opération du moulage. Je lui ai demandé quelques renseignements. Philippe était à la Maison de Santé depuis dix-sept jours. Il avait d’abord été malade chez lui pendant cinq ou six jours. Cette dernière nuit est la troisième que Fargue a passée auprès de lui. Philippe a commencé à perdre conscience samedi.

Philippe était né le 4 août 1874, à Cérilly, dans l’Allier. Je le croyais plus jeune.

La mise en bière aura lieu ce soir à huit heures. Ensuite, transport à la gare. Demain matin, à sept heures et demie, départ pour Cérilly.

J’ai encore beaucoup et très attentivement regardé Philippe, cette après-midi. Un grand désir de le toucher, retenu par une répugnance insurmontable. Sa mère l’a embrassé plusieurs fois. Je ne sais si d’autres l’ont fait.

Je me rappelle très bien ma première rencontre avec Philippe. C’était en 1897, chez Christian Beck, dans une chambre d’un hôtel d’une petite rue du côté du Bazar de l’Hôtel-de-Ville. Il m’offrit peu après un exemplaire d’un petit livre qu’il venait de publier : La bonne Madeleine et la pauvre Marie56, que je n’ai pas lu. Je le rencontrais quelquefois, ces derniers temps, du côté de la rue Rousselet, quand il revenait de faire sa tournée d’inspection des étalages. Nous bavardions un moment sur la littérature et sur les gens. J’avais toujours plaisir à le voir. Je crois qu’il en était de même de lui pour moi. Il ne devait guère se douter que je n’avais rien lu de lui que deux ou trois de ses nouvelles récentes dans le Matin. On me dit que ses livres sont tout autre chose. Il me plaisait par sa modestie, sa bonhomie. Il avait l’air d’un petit bonhomme très gai et très volontaire.

Je suis rentré au Mercure à quatre heures et demie. Stuart Merrill est venu. Cela est tombé à pic. C’est lui qui fera l’article. Il était là, quand Beaubourg57 est passé chez van Bever, chez qui Morisse se trouvait. Morisse a aussitôt pensé à Beaubourg pour l’article et il est accouru pour en parler à Vallette. Beaubourg était certainement tout indiqué. L’affaire était déjà décidée avec Merrill. On reparle de l’écho en attendant l’article. Je répète que je ne pourrai le faire sans donner mon impression de Philippe mort. On hésite toujours à me dire oui.

Je voulais revenir rue de La Chaise pour la mise en bière. Un chien égaré que j’ai trouvé et que je me suis amusé à reconduire chez lui, à la même heure, en voiture, dans un quartier au diable, où je n’avais encore jamais mis les pieds, m’en a empêché.

Notes concernant l’introduction, et le texte de Paul Léautaud

1       Charles-Louis Philippe (1874-1909), poète et romancier, cofondateur de La Nouvelle Revue française, surtout connu comme auteur de Bubu de Montparnasse (1901).

2       Henri Bachelin (1879-1941), romancier, critique littéraire et musicologue. Ami de Jules Renard il publiera un Jules Renard et son œuvre au Mercure en 1909 et un Jules Renard inédit, 17 volumes chez François Bernouard en 1926. Voir, à ce propos, le Journal littéraire au 9 juin 1909. Voir également L’« Écho » du Mercure du 1er août 1914. Voir aussi la visite d’Henri Bachelin à Fontenay au 21 août 1937. Un long portrait d’Henri Bachelin a été dressé par André Billy dans La Terrasse du Luxembourg, à partir de la page 291.

3       Stéphane Mallarmé (1842-1898), poète, professeur d’anglais, traducteur et critique d’art est considéré comme le pilier du mouvement symboliste. À cinq ans il perd sa mère, à quinze ans il perd sa sœur. Afin de mieux lire Edgard Poe, Stéphane Mallarmé apprend l’anglais, puis l’enseigne à partir de 1863, sans enthousiasme. Après diverses mutations comme professeur en province, en 1871 Stéphane Mallarmé est enfin de retour à Paris, où il est né, et en poste au Lycée Fontanes, devenu depuis le Lycée Condorcet. 1871 est aussi l’année de la mort de son fils aîné, à l’âge de huit ans. Stéphane Mallarmé s’installe au 89, rue de Rome, face aux voies ferrées de la gare Saint-Lazare. C’est vers 1884 que la réputation de Stéphane Mallarmé commence à s’installer. Il est nommé au lycée Janson-de-Sally qui vient d’être achevé. C’est aussi à cette époque que sont organisés ses mardis, dans son appartement de la rue de Rome où il est demeuré. En 1893, Stéphane Mallarmé obtient une mise à la retraite anticipée (à l’âge de 51 ans) et passe alors six mois d’été à Valvins ou il est mort, à l’âge de 56 ans. Lire la notice rédigée par Paul Léautaud pour les Poètes d’aujourd’hui.

4       René Ghil (René François Ghilbert, 1862-1925), né à Tourcoing est entré au lycée Fontanes (de nos jours Condorcet) en 1870 où il rencontre plusieurs camarades qui figureront parmi les fondateurs du Mercure de France. Bien entendu il fréquente les Mardis de Stéphane Mallarmé, professeur dans cet établissement. René Ghil a fait partie de la première édition des Poètes d’Aujourd’hui en 1900 mais n’a écrit que deux articles pour le Mercure, un en 1890 et un autre en 1898.

5       Maurice Barrès (1862-1923), écrivain et homme politique, figure de proue du nationalisme français. Maître à penser de sa génération, sa première œuvre est un triptyque qui paraîtra sous le titre général du Culte du Moi chez Alphonse Lemerre (Sous l’œil des Barbares, 1888, Un homme libre, 1889, et Le Jardin de Bérénice, 1891), tous trois lus et admirés, un temps, par Paul Léautaud. Après avoir été député de Meurthe-et-Moselle de 1889 à 1893, Maurice Barrès a été élu député de la Seine pendant quatre autres mandats, de 1906 à sa mort en 1923.

6       Léon Deschamps (1863-1899), romancier et poète, fondateur de la revue littéraire La Plume en avril 1889, qui lui survivra jusqu’à la fin de 1913.

7       Journaliste et auteur dramatique, Henri Mazel (1864-1947) est surtout connu pour avoir été, en 1890, le fondateur de la revue L’Ermitage, qui a cessé de paraître à la fin de l’année 1906. Henri Mazel tiendra ensuite pendant 35 ans la chronique des « Questions sociales » au Mercure de France, représentant plus de six-cents textes.

8       La Revue blanche est parue de 1889 à 1903, d’abord à Liège, puis à Paris. Elle était une revue littéraire et artistique de sensibilité anarchiste et dreyfusarde.

9       Dont l’ouvrage d’Alban Cerisier, Une histoire de « La NRF », Gallimard, février 2009, 624 pages.

10     Eugène Montfort (1877-1936), poète, journaliste et romancier, proche de son aîné Octave Mirbeau (1848-1917) est aussi l’un des créateurs du mouvement littéraire « naturiste » par opposition au symbolisme.

11     Christian Beck (1879-1916, à 37 ans), écrivain, poète et militant wallon, père de Béatrix Beck. Voir Béatrice Szapiro, Christian Beck, un curieux personnage, Arléa 2010.

12     Henri Vandeputte (1877-1952).

13     Albert Mockel (1866-1945), écrivain et poète symboliste belge, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises. À l’âge de vingt ans, Albert Mockel éditait La Wallonie, revue qui a fait paraître les premières œuvres d’André Gide, Max Elskamp, Charles van Lerberghe, Émile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, dont beaucoup seront retrouvés dans une édition ou une autre des Poètes d’aujourd’hui. Sa Correspondance avec André Gide (1891-1938) a été publiée chez Droz en 1975 (351 pages).

14     Francis Vielé-Griffin (1864-1937), poète symboliste, directeur de la revue Les Entretiens politiques et littéraires, intime de Stéphane Mallarmé. Dans son Enquête sur l’évolution littéraire parue chez Fasquelle en 1894, Jules Huret a écrit : « [Francis] Viellé-Griffin qui est une des intelligences les plus complètes de ce temps […]. »

15    Michel Arnauld, dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu’il a publié dans le numéro du quinze février 1910 de La NRF « L’Œuvre de Charles-Louis Philippe » (pages 141-161).

16     Jacques Copeau (1879-1949), homme de théâtre parmi les plus importants de son temps et intime d’André Gide. Jacques Copeau est surtout le créateur du théâtre du Vieux Colombier, dont la première représentation a eu lieu le 22 octobre 1913.

17     Ces Lettres à Angèle, critiques littéraires, sont parues dans L’Ermitage de juillet 1898 à octobre 1899.

18     Édouard Ducoté (1870-1929), poète symboliste, romancier et auteur dramatique, directeur et mécène de la revue L’Ermitage et collaborateur de plusieurs revues littéraires, dont le Mercure.

19     Marcel Boulenger (1873-1932), romancier, journaliste et escrimeur. On se souvient de lui pour ses biographies de personnages imaginaires, auxquelles beaucoup ont cru.

20     Gabriele d’Annunzio, prince de Montenevoso (1863-1938), écrivain italien. Annuzio publia dès l’âge de vingt ans des nouvelles qui lui donnèrent rapidement la réputation d’« enfant prodige ». Ses nouvelles seront rapidement traduites en français. Vers 1910, assailli par ses créanciers, Annunzio s’est réfugié en France où il a passé plusieurs années avant de retourner en Italie à l’occasion de la Première Guerre mondiale.

21     Léon Bocquet (1876-1954), poète et romancier, fondateur en 1900 de la revue Le Beffroi qu’il dirigera jusqu’en 1914. En 1921, Léon Bocquet a dirigé la revue La Renaissance d’Occident à Bruxelles. Il sera accueilli à l’académie Septentrionale, à l’académie des Poètes, à l’académie d’Amiens, aux Rosati de France et de Flandre. Il fut président des « Amis d’Albert Samain ».

22     Lucien Rolmer (Louis de Roux, 1880-1916), romancier, poète et journaliste. Une rue de Marseille porte son nom. Lucien Rolmer n’est pas cité dans le texte de 1922, qui est « Quelqu’un arrive. » Nous pouvons lire, au 10 mars 1913, le récit d’un comportement singulier de Lucien Rolmer envers PL, d’où, peut-être, cette suppression. Voir un portrait de Lucien Rolmer dans André Billy, La Terrasse du Luxembourg, page 261.

23     Alfred Vallette (1858-1935), d’abord typographe, a été ensuite secrétaire de rédaction puis directeur du Scapin (1er septembre 1886). Mais Alfred Vallette est surtout connu pour être l’un des fondateurs (1890) et le directeur de la revue puis des éditions du Mercure de France jusqu’à sa mort en 1935.

24     Les éditions Fasquelle, héritières de Georges Charpentier en 1896, se trouvaient au onze rue de Grenelle avant d’être rachetées par Grasset en en 1969.

25     Pour prévenir Eugène Fasquelle, peut-on penser.

26     Charles-Louis Philippe, né en 1874 est mort à l’âge de 35 ans.

27     La Nouvelle Librairie nationale, 85, rue de Rennes était la maison d’édition de l’Action française. Georges Valois (note suivante) en prendra la direction en 1912.

28     Georges Valois (Alfred-Georges Gressent, 1878-1945), homme politique. D’origine paysanne et ouvrière, orphelin de père, Georges Valois se fourvoie très tôt, pensant que les mouvements de droite mettront en œuvre les réformes économiques et sociales qui permettront l’essor de la classe ouvrière, préfigurant en cela certaines idées politiques tenaces du début du XXIe siècle. Lucien Jean (note suivante), mort le 1er juin 1908, était adhérent à la CGT.

29     Lucien Jean (Lucien Dieudonné, 1870-1908, à 38 ans), employé municipal puis dessinateur à la préfecture de la Seine ; écrivain prolétarien adhérent à la CGT, militant de tendances libertaires et, en 1904, fondateur du syndicat parisien des employés municipaux. Lucien Jean exerça une grande influence sur Charles-Louis Philippe qui le prit à deux reprises comme modèle : pour son Louis Buisson dans Bubu de Montparnasse et pour son Lucien Teyssèdre dans Croquignole. Source : Maitron. Lire aussi l’article de Robert Coiplet dans Le Monde du 30 avril 1960 : « Il était infirme et pauvre, et resta toute sa vie dans un petit emploi à l’Hôtel de Ville. Son souvenir reste attaché à celui de Charles-Louis Philippe, qui était son ami et dont il fut à la fois le disciple et quelque chose comme la conscience. Ils moururent jeunes tous les deux. »

30     Lucien Jean, Parmi les hommes, recueil de textes, Mercure 1910, 321 pages, agrémenté d’une Notice de Georges Valois.

31     Peut-être Xavier Leroux (1863-1919), compositeur, prix de Rome en 1885, professeur d’harmonie au conservatoire de Paris en 1896 et journaliste (peut-être critique musical). Mais il peut aussi s’agir du journaliste et écrivain Hugues Le Roux (1860-1925), qui sera élu sénateur de la Seine-et-Oise en 1920. Il a écrit une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs récits de voyages ou des souvenirs de ses fonctions dans les colonies françaises. Certains auteurs avancent qu’il aurait été le nègre d’Alphonse Daudet. Au contraire de Xavier Leroux, Hugues Le Roux figure dans le Journal d’André Gide (au 18 juin 1889).

32     Cette petite rue de la Chaise prend dans la rue de Grenelle et descend vers le carrefour Sèvres-Babylone, au sud. Son nom provient d’une enseigne, vers la fin du XVIe siècle.

33     Ainsi Léautaud nommait-il les mardis de Rachilde.

34     Charles-Henry Hirsch (1870-1948), poète, romancier et dramaturge, responsable, au Mercure, des rubriques littéraires et artistiques de 1899 à 1916. C.-H. Hirsch collabore également au quotidien Le Journal depuis 1902, au Matin, à Excelsior et au Petit Parisien.

35     Peut-être Émile Vuillermoz (1878-1960), compositeur et critique musical, surtout connu pour son Histoire de la musique (1949) paru en livre de poche en 1958 et constamment réédité. Voir également Pascal Manuel Heu, Le Temps du cinéma : Émile Vuillermoz père de la critique cinématographique, préface de Pascal Ory, L’Harmattan (2003).

37     Jules Bertaut (1877-1959), écrivain, historien et conférencier. A collaboré à de nombreux journaux et a écrit neuf articles pour le Mercure entre 1904 et 1917.

38     Léon Frapié (1863-1949), a reçu le Prix Goncourt 1904 pour La Maternelle. Ce roman basé sur les souvenirs de Madame Frapié s’inscrit dans la veine naturaliste, prolongeant Émile Zola, mort deux ans auparavant.

39     Léon-Paul Fargue (1876-1947), s’introduit aux mardis de Stéphane Mallarmé, où il rencontre Paul Claudel, Claude Debussy, André Gide, Marcel Schwob, Paul Valéry… Il devient l’ami de Maurice Ravel. En 1924 il fondera avec Valery Larbaud et Paul Valéry, la revue Commerce. Voir aussi son portrait dans le Journal littéraire au 28 décembre 1932.

40     Jeanne Passier (1881- ?) a épousé le 19 août dernier Régis Gignoux (1878-1931). Régis Gignoux était journaliste, romancier et surtout auteur dramatique. Il semble que sa pièce la plus marquante ait été la dernière, Le Prof’ d’anglais ou Le système Puck, comédie en trois actes créée par Louis Jouvet à la Comédie des Champs-Élysées le trente avril 1930, avec Louis Jouvet et Valentine Tessier. Voir sa nécrologie en une de Comœdia du huit novembre 1931.

41     Jeanne Deschatres (1843-1916) a épousé en 1873 Charles Philippe (1839-1907) et en a eu deux enfants jumeaux dont évidemment Charles-Louis et Jeanne-Louise (1874-1935) Il semble que les parents les appelaient couramment Louis et Louise. En 1895, Jeanne-Louise a épousé le pâtissier Léon Tournayre (1867-1948) et lui a donné une fille.

42     Il ne s’agit pas d’un défaut de conformation mais des séquelles d’une ostéite du maxillaire survenue à l’âge de cinq ans.

43     Depuis 1907, CLP habitait 45, quai de Bourbon, à la pointe nord-est de l’Île Saint-Louis, dans le même immeuble que Louise Faure-Favier.

44     Jean-Louis Faure (1863-1944), chirurgien réputé, est le frère aîné d’Élie Faure, objet de la note suivante.

45     Élie Faure (1873-1937), a été condisciple de Léon Blum en 1888 au lycée Henri IV. Après cela, Élie Faure a été médecin en 1899, puis anesthésiste avant de se spécialiser dans l’embaumement. Parallèlement Élie Faure s’est intéressé à l’histoire de l’art et a publié des articles de critique dans L’Aurore avant de publier une Histoire de l’art qu’il a lui-même qualifiée d’« épopée à la gloire de l’art et de l’homme ». Cette Histoire de l’art est parue en quatre volumes, le premier en 1909 et le quatrième en 1927.

46     Jean-Louis Faure a épousé en 1888 Madeleine Bourgeois (1863-1944), qui lui a donné quatre enfants.

47     Paul Morisse partage le bureau de PL depuis janvier 1908 jusqu’en 1911. Le 9 décembre 1913, PL le dira âgé de 47 ou 48 ans, ce qui le ferait naître vers 1865. Dans Le Littéraire du 19 octobre 1946 André Billy évoque Paul Morisse « qui vient de mourir. » On ne le confondra pas avec Charles Morice. Paul Morisse est aujourd’hui connu pour être le traducteur des Hymnes à la nuit de Novalis en 1908 (voir le Journal littéraire au 26 octobre 1908) et aussi de Stefan Zweig pour son Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre en 1910. Voir J.-P. Glorieux, Novalis dans les lettres françaises à l’époque et au lendemain du symbolisme (1885-1914), Presses universitaires de Louvain, 1982 (526 pages). Voir aussi André Billy, Le Pont des Saint-Pères, pages 35-37.

48     Stuart Merrill (1863-1915), poète symboliste américain d’expression française a été co-directeur littéraire de L’Ermitage à partir de 1892. PL écrira à sa veuve le 15 décembre 1915. Stuart Merrill a écrit vingt-huit articles pour le Mercure de France entre 1896 et 1913.

49     Jean-Paul Laurens (1838-1921), sculpteur et peintre, de scènes historiques, a eu deux fils peintres, Paul Albert (1870-1934) et Jean-Pierre (1875-1932).

50     Francis Jourdain (1876-1958), que l’on peut situer politiquement à l’extrême gauche, est un des peintres à la mode de cette époque. Fils d’architecte, Francis Jourdain est de nos jours davantage connu comme décorateur, dont il reste du mobilier, surtout des fauteuils. Francis Jourdain était proche d’Octave Mirbeau, du couple que formaient Charles-Louis Philippe et Mélie et de Marguerite Audoux, qui fait l’objet de la note 59 dans la partie André Gide.

51     Charles Chanvin, que l’on peut voir, assis au premier plan, dans la toile de Jacques-Émile Blanche de 1901 : André Gide et ses amis au Café maure de l’exposition universelle de 1900 exposée au musée des Beaux-arts de Rouen. C’est ici la seule mention de ce personnage dans le Journal littéraire.

52     Émilie Millerand dite Mélie, compagne de Charles-Louis Philippe, morte au début de cette année 1909.

53     Antoine Bourdelle (1861-1929), élève de Rodin. Voir Marie Dormoy « L’Enseignement du maître sculpteur Antoine Bourdelle », Mercure du 1er mai 1922, assez pénible à lire.

54     Antoine Bourdelle est né à Montauban.

56     La Bonne Madeleine et la pauvre Marie (Bibliothèque artistique et littéraire 1898), était le deuxième livre de C.-L. Philippe, repris chez Gallimard en octobre 1917.

57     Maurice Beaubourg (1866-1943), journaliste, romancier et dramaturge, proche du symbolisme, collabore à de nombreux journaux. Lire le Journal littéraire au 7 février 1908 : « Beaubourg nous racontait l’autre jour au Mercure qu’il en est à sa 57e pièce, toutes portées successivement chez plusieurs directeurs de théâtre, et toutes refusées. » Voir également au 17 novembre 1908.

La mort de Charles-Louis Philippe dans le Journal de Jacques Copeau58

Mardi 21 [décembre 1909]

Je savais Charles-Louis Philippe malade mais ne le croyais pas gravement atteint. Ce soir, au restaurant Marguery59 où se donne le dîner de La NRF60, Gide me prend à part : « J’ai vu Philippe tantôt, me dit-il, à la maison Velpeau où on l’a transporté. La typhoïde a cédé, mais une méningite s’est déclarée depuis dimanche. Il est très, très mal. » Puis, quelques instants après, se penchant vers moi, il ajoute à mi-voix : « Il est perdu. Il n’y a plus d’espoir… » Cette nouvelle m’atterre. Je connaissais Philippe depuis six ans. Nous ne nous étions guère fréquentés. Tout d’abord je ne sentais guère avec lui de point de contact. Mais, peu à peu, nous nous étions rapprochés l’un de l’autre. Je me rappelle les contes qu’il me faisait de son enfance, un soir, dans un café voisin de la gare Saint-Lazare. Je revois le rire prolongé qui secouait tout son petit corps et dérangeait son lorgnon. Il y a un an, quand nous fondâmes ensemble la NRF, nous nous voyions davantage. Une nuit, en sortant de la rue Henri-Monnier61, nous fîmes le tour des bordels de la rue Laferrière62, avec Montfort. Il me semblait qu’une camaraderie assez intime fût sur le point de se former entre nous. Au chagrin que je sens, ce soir, je comprends combien je l’eusse aimé, combien je l’aimais déjà. La dernière fois que je l’ai vu, c’était chez Gide, il y a un mois, au passage de Paul Claudel à Paris63. Je l’avais trouvé bien portant, engraissé et je le plaisantais sur son embonpoint… Il a été malade huit jours, et le voici à l’agonie !

Contrainte de ce dîner, auquel il devait assister, où ceux qui savent évitent de communiquer la nouvelle à ceux qui ignorent encore. Elle se répand, pourtant, et tous les visages prennent le deuil. Des larmes coulent silencieusement sur celui de Ghéon.

Gide, Ghéon, Drouin, Jaloux et moi, nous remontons ensemble jusqu’à la Concorde64. Là nous nous séparons. Je dois retrouver Gide demain.

Mercredi 22 [décembre 19091

À 9 heures je retrouve Gide à la maison Velpeau, rue de la Chaise. L’attendant dans le grand salon de l’établissement, j’y rencontre P.-L. Garnier65. Des gardes-malade circulent. Tout est silence. Gide arrive. Je croyais voir Philippe encore vivant. Il est mort hier soir à 9 heures, après une agonie atroce. La respiration, par moments, s’arrêtait. La mère alors se précipitait sur lui, criant : « Respire encore une fois, mon petit, encore une fois ! » Et, comme s’il eût entendu son appel, nous dit Marguerite Audoux66, sa poitrine d’un grand effort se soulevait, se bombait, puis se creusait. Fargue était auprès de lui, un autre ami67, et le docteur Elie Faure qui le soigna jusqu’au dernier moment et, vers la fin, pris d’un accès de désespoir, sanglotait : « J’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu ! »

Nous entrons dans une petite chambre nue où, contre le mur, à gauche, sur un lit mortuaire recouvert d’un linceul, Charles-Louis Philippe est étendu. Il est habillé d’un petit complet marron et ses pieds sont chaussés de chaussettes de coton blanc trop grandes, dont les deux bouts pointent comme deux bonnets de coton. Il paraît encore plus petit, au milieu de ce lit, si tendu, si roide, le nez pincé, les deux bras serrés contre le corps, ses petits poings blancs roidis. Il a l’air d’un petit pioupiou au port d’armes. Il a l’air de répondre à l’appel. Il est décent, correct et appliqué dans la mort. Je suis à son côté et je le regarde de tout près. Il n’est pas changé. Je reconnais chaque détail de son visage, et la cicatrice de sa joue mal dissimulée par une barbe très courte. Je reconnais l’expression de sa physionomie. Je ne puis croire, je ne puis comprendre qu’il soit mort, qu’il ait consenti à mourir. Il me semble qu’il va se dresser ou faire un geste et rire de nous qui avons pris sa mort au sérieux.

Garnier s’est assis en sanglotant. Gide, au pied du lit, regarde, la tête penchée. Je pense à ce qu’il pense et je le crois ému, mais il me paraît qu’il ne prend pas la chose « au sérieux ».

Il y a là une jeune femme, Madame Régis Gignoux, et la mère de Philippe. C’est une paysanne d’une cinquantaine d’années, courte et large, au visage énergique, aux cheveux encore noirs. Elle nous accueille avec reconnaissance. Les yeux secs, la voix forte, elle nous dit : « Plaignez-moi, Messieurs, mais plaignez-moi donc !… » Puis elle s’approche du lit et s’adresse à son enfant. Elle parle avec abondance, avec correction, avec une éloquence sèche qui émeut par des trouvailles d’expression… « Ah ! mon petit ami, dit-elle, ma chère petite belle ! qu’est-ce qui aurait jamais cru ça ?… tes petits poings… ah je connaissais toutes tes petites manières… et maintenant, ah ! te renfermer, comme ça, pour toujours. Oh va je t’emmènerai là-bas, et j’irai te voir tous les jours… Maintenant tu es encore là, je peux te parler, mais quand je ne te verrai plus, mon petit bon sujet ! » Puis, quittant le corps, d’une voix changée, elle organise le départ, dans tous ses détails, et dicte des télégrammes. Elle se montre soucieuse de ne devoir rien à personne et relève sa jupe pour prendre de l’argent. Elle dit : « Je ne demanderai à personne est-ce que je vous dois ceci ou ça ? Il faudra que chacun me dise. » Chaque fois qu’un nouveau visiteur entre, elle reprend sa lamentation, comme une pleureuse antique, devant le corps de son fils : « Tant qu’il est là, je veux lui parler »…

Nous nous rendons au Mercure. Pendant que Gide cause avec Vallette, j’écris des lettres. Puis nous retournons rue de la Chaise où Léautaud nous accompagne. Il ne parle guère et garde sa mine renfrognée. Mais je l’observe, devant le mort. De ses yeux noirs et fixes, derrière le lorgnon, il le regarde fortement. L’émotion monte en lui, fait osciller son corps qui résiste et se roidit : soudain un flot de larmes lui inonde la face. Il se retire dans un coin pour s’essuyer le visage soigneusement. Et maintenant, avec une application sèche, aiguë, il regarde ce qui est autour de lui. On sent que cela entre dans son esprit pour ne plus jamais s’en effacer. Combien je regrette que son attitude revêche arrête mon élan de sympathie vers lui…

Vers 11 heures nous quittons la maison Velpeau pour nous rendre au télégraphe. La chaussée est boueuse. Une pluie fine tombe. Il fait tiède et mou. Sensation de fatigue et d’écœurement. Forte saveur des larmes. Elles coulent sur mes joues sans que je cherche à les retenir.

Déjeuner chez Gide. Je le quitte à 3 heures pour prendre un peu de repos chez moi. Mais, étendu sur mon divan, je ne puis dormir. Gide vient me retrouver à 6 heures. Nous partirons demain matin pour Cérilly où a lieu l’enterrement.

Après le dîner, je vais par obligation au théâtre Fémina68 où l’on joue le Conte d’hiver69, mais je n’y reste pas longtemps. En rentrant je trouve André Benjamin-Constant70. Je devrais me coucher, car je n’en puis plus. Mais j’ai pris Bubu et jusqu’à minuit et demi, je lis à André des pages de Philippe, dont la beauté me montre plus affreuse, plus irréparable la perte que nous venons de faire.

Jeudi 23 [décembre 1909]

À 7 heures je suis prêt. Dans l’escalier je rencontre Gide. Nous nous rendons à la gare d’Orsay71. Mais on nous a mal renseignés. C’est de la gare de Lyon que part le train. Nous y courons. Sur les quais, dans les wagons, nulle figure de connaissance. Nous montons dans un compartiment de troisième où nous aurons une conversation avec un sergent de ville qui me prend pour un chanteur de l’Alhambra72, et où le bavardage de deux grotesques nous exaspérera… Ce voyage, c’est une trêve du chagrin. La pensée se distrait des sentiments immédiats. On reprend contact avec le monde. On observe le paysage détrempé, le ciel bouleversé de nuages. À 2 heures, nous atteignons Moulins. Mais nous ne sommes pas au terme de notre course. Cérilly est à quarante-cinq kilomètres. Les loueurs refusent de nous conduire, à cause de la longueur du trajet et du mauvais état des routes. Enfin nous trouvons une automobile. Pendant qu’on l’apprête, nous flânons sur les vieux boulevards plantés d’arbres et bordés d’anciennes maisons. Nous achetons des oranges. Elles nous rafraîchissent et nous défatiguent.

En route pour Cérilly. Ivresse de la course. Le soir tombe. Le pays est admirable. Nous croisons de lents attelages de bœufs. Au couchant, ce sont des trouées bleuâtres ouvertes sur un lumineux pays de mystère. Au-dessus de Bourbon-l’Archambault, nous rencontrons le corbillard qui revient. Dans Cérilly, nous cherchons une auberge. L’hôtesse, sans qu’il faille nous expliquer, comprend pourquoi nous venons et nous indique la maison de Mme Philippe.

C’est, au-delà d’une petite place, dans une rue montante, en retrait sur l’alignement des autres maisons, une étroite façade percée d’une fenêtre et d’une porte élevée sur trois marches.

À droite, contre le mur, entre le lit et la porte, le cercueil de Philippe, chargé de couronnes en perles, repose sur deux chaises. Toute la famille est autour : la sœur jumelle de Charles-Louis qui lui ressemble étrangement, son beau-frère, pâtissier à Bourbon73, une cousine qui a l’air d’une servante, et la mère. Celle-ci nous accueille en levant les bras au ciel, avec une sorte de joie. Elle a cru, quand nous paraissions, « voir entrer le bon Dieu » ! Elle est fière que son fils eût de tels amis. C’est une joie dans sa douleur. Elle le dit : « Ah si mon pauvre Louis avait su choisir une femme comme il savait choisir ses amis !… » Elle ne veut pas s’asseoir. Elle parle sans trêve. Elle parle de lui, de sa bonté : il avait toujours une bonne parole pour les pauvres de la route, il ne s’inquiétait guère des opinions pourvu qu’on soit de braves gens. Il était toujours généreux et quand il y avait une fête, emmenant sa mère aux étalages, il lui disait : « Choisis ce qui te fait plaisir » ; il était tendre pour elle et respectueux, ne sortant, ne rentrant jamais sans lui dire au revoir ou bonjour et l’embrasser ; il était resté pour elle un petit garçon, un petit ami. Le beau-frère raconte des anecdotes. Dès notre entrée, il s’est présenté, s’instituant l’appariteur des souvenirs. Il veut nous faire visiter la chambre de Philippe et nous y précède, une lampe à la main. Nous traversons une pièce basse qui prend jour sur une courette. C’était là l’atelier du père Philippe, le sabotier. Un petit escalier raide conduit à la chambre. Elle est petite et carrée. Un petit lit de bois, une armoire, une table couverte d’un tapis bleu et rouge et surmontée d’une tablette où sont entassés quelques livres et les cahiers de classe de Philippe. C’est là qu’il travaillait, qu’il rêvait en fumant sa pipe. Le lieu est propre et simple, mais d’une simplicité où se marque du goût. Avant que nous redescendions, Mme Philippe qui nous a rejoints veut nous faire visiter la chambre voisine qui est la belle chambre de la maison : « Voilà, dit-elle, la maison de votre ami. Vous devez bien la trouver telle qu’il vous l’a décrite, car il ne se vantait pas, il n’avait pas honte de sa famille. Il a dû vous dire qu’on était des gens bien simples mais sans qu’on soit pour ça dans la misère. » Nous redescendons. Le beau-frère dit derrière nous : « Regardez tout cela. Cela a bien son importance si, des fois, ces messieurs veulent en parler. »

En bas quelques amis, des femmes en noir, quelques vieux paysans silencieux défilent devant le cercueil. Le curé fait une apparition rapide et croit devoir nous remercier « au nom du mort ». Le médecin s’enquiert si Philippe « a été bien soigné » à Paris.

Dans la rue, de derrière les vitres des maisons, des figures nous guettent au passage.

Nous retrouvons à l’auberge Valery Larbaud74 qui arrive de Vichy. Nous dînons et passons la soirée avec lui, à nous rappeler Philippe, à parler de livres que nous avons lus. Nous nous couchons de bonne heure, non sans que G[ide] ait tenté quelques entreprises sur le jeune chauffeur.

L’église de Cérillt en 2013

Vendredi 24 [décembre 1909]

L’enterrement est pour 10 heures. On attend encore un quart d’heure pour permettre à certains, qui pourraient encore venir de Paris, d’arriver. Mais personne n’arrive. Dans la maison mortuaire nous trouvons Émile Guillaumin, l’auteur de La Vie d’un simple75, qui habite Ygrande, à quelques kilomètres de Cérilly. C’est un paysan simple et doux, aux yeux clairs, au beau visage affiné, sérieux, un peu triste. Avant la levée du corps, Tournayre nous entraîne encore jusqu’à la maison d’en face qui est celle du Père Perdrix76, qu’il veut nous faire visiter… Puis le convoi descend lentement les rues du village jusqu’à la petite église romane où nous entrons, où le curé s’empresse de nous faire asseoir autour du poêle et nous porte lui-même des chaises. Le service est célébré par un jeune vicaire au masque ardent qui s’applique à moduler les répons, d’une voix un peu prétentieuse. Pendant la cérémonie arrive Marcel Ray77, professeur à Montpellier, et l’un des plus anciens amis de Philippe.

Au cimetière, sous une pluie fine, nous pataugeons dans la glaise autour de la fosse où l’on descend le cercueil de notre ami. Louise Tournayre, toute brisée par sa douleur, sanglote et pousse des cris. La maman Philippe est toujours droite et forte. Au moment où la bière glisse au fond du trou, elle veut s’approcher. On la retient mais elle se dégage, disant : « Laissez-moi. Je vous promets que je ne ferai rien, mais je veux le voir… »

Un monsieur du pays lit un discours naïf et maladroit qui fait de Philippe un révolté contre l’ordre social. Puis Guillaumin prend la parole. Ce qu’il dit est sobre et très ému… Pendant les discours, on entend une automobile s’arrêter à la porte du cimetière et Fargue78 paraît, la figure plaquée de taches rouges, décomposée par plusieurs nuits d’insomnie. Il a manqué le train et voyagé dans un convoi de marchandises… Maintenant chacun à son tour s’approche de la tombe pour y laisser tomber un adieu et quelques gouttes d’eau bénite. Mme Philippe fait à son fils une espèce de petit discours : « Adieu, adieu, mon petit ami…

Au déjeuner qui nous réunit à l’auberge, Marcel Ray rappelle les premières années de Philippe, ses années de collège et ses premiers essais littéraires. Tournayre conte inlassablement des anecdotes : Philippe, tout enfant, avait la frénésie d’apprendre. Avant d’en avoir l’âge, il suppliait qu’on le laissât aller à l’école. Il feignait de s’y rendre, disant à sa mère : « Je vais à l’école. » Puis, s’étant quelques minutes absenté dans un petit coin, il revenait triomphant. Une fois il fit pour tout de bon son entrée à l’école du village et ce n’est qu’à grand-peine que le maître put le faire reconduire chez lui… Philippe fut toujours très friand de pâtisseries. Quelqu’un rappelle ses régals de saint-honoré à la crème. Mais, drôlement, Tournayre veut corriger cette légende : « Quand le beau-frère, dit-il, venait à Bourbon, je lui disais : “Prenez ce que vous voudrez dans la boutique, ne vous gênez pas.” Eh bien, il mangeait un, deux gâteaux, quelquefois trois, mais jamais plus. Il en était vite rassasié. Le beau-frère n’aimait pas tant que cela les gâteaux !… » Tournayre retrace encore les différends de Philippe avec son père. Philippe un jour dit à sa mère : « Je vais me cacher sous la table et tu demanderas au père s’il est content de ce que je fais à Paris… » Mme Philippe se prête à ce jeu et le père interrogé de s’écrier : « À Paris, à Paris ? Veux-tu que je te dise ce qu’il y fait à Paris ? Eh bien je parierais qu’il a une maîtresse, et peut-être bien aussi qu’il a un enfant !… » Et Philippe en riant, sortait de dessous la table.

Après le repas, nous nous rendons chez Mme Philippe pour lui faire nos adieux. Elle nous remercie encore d’être venus, prend nos adresses à tous et nous embrasse, chacun à notre tour.

Dans l’auto qui nous emporte vers Moulins, nous croisons Guillaumin dans sa guimbarde. Il est vêtu d’une peau de bique. Son cheval s’effraie à notre approche et secoue la petite voiture à deux roues. Aussi longtemps qu’il peut nous voir, Guillaumin nous fait signe de son chapeau agité en l’air, et nous nous retournons pour le saluer.

Retour à Paris dans la nuit.

Ces pages, écrites longtemps après79, sont bien froides et bien décolorées. C’est plus tard, aussi bien, c’est en relisant les livres de Philippe, en remuant ses manuscrits, que j’ai bien compris quelle perte nous avons faite et que j’ai senti tout mon chagrin.

Notes concernant le texte de Jacques Copeau

58     Jacques Copeau (note 16), Journal 1901-1948, texte établi, présenté et annoté par Claude Sicard, collection « Pour mémoire », dirigée par Claire Paulhan, Seghers 1991, pages 444-451. Deux beaux volumes sous coffret. Même si le texte de Jacques Copeau est dans le domaine public depuis janvier 2020, les précieuses notes du professeur Sicard ne peuvent malheureusement pas être reproduites ici.

59     Au 34, boulevard de Bonne-Nouvelle, l’endroit est de nos jours un restaurant « branché », tout à côté du théâtre du Gymnase.

60     Dîner offert à Edmond Jaloux à l’occasion de son prix de la Vie heureuse pour Le Reste est silence (stock, 257 pages). Journal littéraire de Paul Léautaud au cinq novembre dernier : « Ce soir, à 4 heures, au Mercure, visite de [Lucien] Descaves. […] Conversation très amicale. Je lui ai demandé des nouvelles du prochain lauréat. “Jaloux, m’a-t-il répondu. Son livre est très bien, sans la moindre originalité. C’est Madame Bovary racontée par un enfant.” »

61     26, rue Henri Monnier, où a été domicilié ce premier numéro de La NRF.

62     La rue Henri Monnier donne dans la rue Laferrière (orthographié avec ff dans l’édition papier), quartier de naissance de Paul Léautaud.

63     Après avoir été consul en Chine dans trois villes différentes, Paul Claudel a été nommé consul à Prague en octobre 1909 et a donc pu passer plusieurs semaines à Paris entre deux affectations.

64     Agréable promenade à pied d’une demi-heure, en longeant les « grands boulevards ».

65     Paul-Louis Garnier (1879-1916), romancier populaire, auteur d’une petite vingtaine de romans, dont Amanda belle de nuit (Ollendorff 1911) et à l’opposé L’Héroïsme de César Franck.

66     Marguerite Audoux (Marguerite Donquichote, 1863-1937), a déjà été évoquée rapidement dans la note 49, à propos du peintre Francis Jourdain. D’origine plus modeste encore que Charles-Louis Philippe, Marguerite Audoux est arrivée à Paris en 1881 et a rencontré bien plus tard les jeunes Charles-Louis Philippe et Lucien Jean (note 29). Elle écrit ses souvenirs, qui sont arrivés dans les mains d’Octave Mirbeau. Celui-ci-fera en sorte qu’ils soient publiés. Ce sera d’abord dans La Grande revue, avec une préface du très jeune Jean Giraudoux puis chez Fasquelle en 1910, avec une préface d’Octave Mirbeau. Ce roman d’inspiration largement autobiographique a obtenu le prix de la Vie heureuse (futur prix Femina) et un succès considérable. Suivront trois autres romans et un recueil de nouvelles. Dans le numéro de La NRF de février 1910, Marguerite Audoux écrira des « Souvenirs » sur Charles-Louis Philippe.

67     Peut-être Léon Werth (note 85)

68     Le théâtre Femina (sans é) abritait une salle de 500 places qui se trouvait dans l’immeuble du magazine Femina, 90, Champs-Élysées. Ce théâtre hébergeait la troupe du Théâtre de l’Œuvre, de Lugné Poe.

69     Shakespeare.

70     André Benjamin Constant (1878-1930), poète et libraire (à Alger) est parfois connu sous le pseudonyme d’André Baine.

71     La gare d’Orsay était une prolongation, arrivant davantage au centre de Paris, des voies ferrées de la gare d’Austerlitz, propriété de la compagnie de chemins de fer de Paris à Orléans. Cette prolongation et sa gare avaient été construites pour les visiteurs de l’exposition Universelle de 1900. La trop faible longueur des quais a par la suite empêché l’évolution de cette gare dont la fréquentation s’est étiolée avant de disparaître complètement à la fin des années 1950. Le bâtiment a été conservé en l’état pendant de nombreuses années. Il a eu des usages disparates, dont, au début de 1962, le tournage du film d’Orson Welles, Le Procès, d’après Franz Kafka. Il faudra ensuite de nombreuses années de tergiversations pour que soit enfin créé dans le bâtiment conservé, le musée d’Orsay inauguré en décembre 1986.

72     L’Alhambra était une salle de music-hall au 50, rue de Malte, à proximité de la place de la République où ce lieu a connu plusieurs appellations depuis 1860. Le nom d’Alhambra a été le dernier, en 1904, qui a vu il y a deux ans, en 1907, l’un des premiers spectacles de Maurice Chevalier. La salle, sous le nom d’Alhambra Maurice Chevalier fermera en 1967 pour être démolie.

73     Léon Tournayre (1867-1948), beau-frère de CLP, pâtissier à Bourbon l’Archambault (note 41)

74     Valery Larbaud (1881-1957), poète et romancier. Fils du propriétaire d’une source d’eau de Vichy, fils unique né sur le tard, Valery Larbaud a pu se consacrer à son art sans connaître les soucis habituels des jeunes hommes de lettres. Valery Larbaud est surtout connu pour son roman Fermina Márquez (Fasquelle 1911), présenté sans succès au Prix Goncourt.

75     Émile Guillaumin (1873-1951), écrivain paysan, a obtenu lui aussi le soutien de l’inépuisable Octave Mirbeau pour son roman La Vie d’un simple, Mémoires d’un métayer, paru chez Stock en 1904 mais qui ne recevra pas le prix Goncourt (qui a été attribué cette année-là à Léon Frapié pour La Maternelle, paru chez Albin Michel). Le succès du roman a toutefois entraîné la polémique, certains avançant que l’auteur d’une telle œuvre ne pouvait être un paysan. Dans le numéro d’hommages à Charles-Louis Philippe (La NRF du quinze février 1910), Émile Guillaumin écrira un « Charles-Louis Philippe en Bourbonnais » (pages 207-217).

76     Le Père Perdrix, a d’abord été publié dans les numéros de mai à août 1902 de La Revue blanche avant de paraître en volume à l’automne chez Fasquelle (276 pages). Ce « père Perdrix » est le forgeron du village.

77     Marcel Ray (1878-1951), condisciple de CLP au lycée de Moulins puis normalien, germaniste et diplomate. La correspondance Marcel Ray/Valery Larbaud entretenue de 1899 à 1937 a été publiée par Françoise Lioure en 1979-1980 chez Gallimard (trois volumes, 1 144 pages en tout).

78     Léon-Paul Fargue (1876-1947).

79     Dans le Journal de Jacques Copeau « ces pages » sont en place, à leur date.

La mort de Charles-Louis Philippe dans le Journal d’André Gide80

Non ! non, ce n’était pas la même chose… Cette fois, celui qui disparaît, c’est un vrai. On comptait sur lui ; on s’appuyait sur lui ; on l’aimait. Et brusquement il n’est plus là.

Vers Cérilly

J’écris ceci dans le train qui m’emporte — où je cause encore avec lui. O confus souvenirs déjà ! si je ne les fixais aujourd’hui, demain tout écrasés déjà je les confondrais tous ensemble.

C’est samedi soir qu’un mot de Marguerite Audoux m’apprend que Philippe est malade.

Dimanche matin je cours chez lui, au quai Bourbon ; sa concierge me renvoie à la maison Dubois81 ; il y est inconnu. J’apprends que trois personnes sont venues le demander la veille, qu’on n’a pu mieux renseigner que moi. La carte de Mme Audoux ne porte aucune indication… Que faire ?… Sans doute Francis Jourdain pourra me donner des nouvelles ; je lui écris. La dépêche que je reçois de lui mardi matin m’enlève déjà tout espoir ; j’accours à l’adresse qu’il m’indique.

Au fond d’un couloir de la maison de santé Velpeau la porte d’une chambre reste ouverte. Philippe est là. Ah ! qu’importe à présent que la porte-fenêtre de cette chambre ouvre de plain-pied sur un grand jardin clair ! c’eût été bon pour sa convalescence ; mais il n’a déjà plus de connaissance ; il lutte encore, mais n’est déjà plus avec nous.

Je m’approche du lit où il râle ; voici sa mère, un ami que je ne connais point ; et Mme Audoux qui me reconnaît et m’accueille. Je l’emmène un instant dans le parloir.

Philippe est là depuis huit jours. La fièvre typhoïde semblait d’abord des plus bénignes ; et, dans les premiers temps, de caractère si peu précis, qu’on la traitait en simple grippe. Puis, durant quelques jours, on a soigné Philippe comme on soigne aujourd’hui les typhiques ; mais le régime des bains froids est fort peu pratique dans son petit logis du quai Bourbon. Mardi soir, on le transportait à la maison Velpeau ; rien d’alarmant jusqu’à dimanche ; puis brusquement la méningite se déclare ; le cœur s’affole ; il est perdu. Le docteur Élie Faure, son ami, qui, contre tout espoir, s’obstine et jusqu’aux derniers instants prodiguera ses soins, hasarde encore de temps à autre une piqûre de spartéine ou d’huile camphrée ; l’organisme ne réagit déjà plus.

Nous retournons auprès du lit. Que de débats pourtant encore, et que ce pauvre corps souffrant se résigne difficilement à mourir ! Il respire très vite et très fort, très mal, comme qui ne sait plus.

Les muscles du cou et du bas du visage s’agitent ; un œil est à demi ouvert, l’autre clos. Je cours à la poste envoyer quelques dépêches’ ; presque aucun des amis de Philippe n’est averti.

À la maison Velpeau de nouveau. Le docteur Élie Faure tâte le pouls du malade. La pauvre mère interroge : « Comment se comporte cette fièvre ? » À travers sa douleur elle a souci de bien parler ; c’est une simple paysanne, mais elle sait qui est son fils. Et durant ces lugubres jours, au lieu de larmes, elle se répand en flots de paroles ; celles-ci coulent égales, monotones, sans accent et sans mélodie, sur un ton rauque un peu et qui surprend d’abord comme si elle n’interprétait pas bien sa douleur ; et le visage reste sec.

Après midi je reviens encore ; je ne peux réaliser ce deuil. Je retrouve Philippe à peine un peu plus faible, le visage convulsé, secoué, luttant d’un peu plus bas contre la mort.

Mercredi matin.

Copeau m’attendait au parloir. On nous mène, à droite de la cour, vers une petite salle secrète, d’accès oblique, et qui se dissimule, honteuse. Le reste de la maison l’ignore, car c’est une maison de santé, où l’on n’entre que pour guérir — et voici la chambre des morts. Le nouvel hôte est introduit ici la nuit, lorsque le reste de la maison repose ; sur la muraille nue une pancarte spécifie : pas avant 9 heures du soir, pas après 7 heures du matin. Et l’hôte ne sortira d’ici que par cette porte basse, cette porte verrouillée que je vois, là, dans le fond de la pièce, ouvrant directement sur l’autre rue82

Il est là ; tout petit sur un grand linceul ; revêtu d’un costume brunâtre ; très droit, très raide, et comme fixe à l’appel. À peine changé du reste ; les narines un peu pincées ; les petits poings très blancs ; les pieds perdus dans de grandes chaussettes blanches qui se dressent comme deux bonnets de coton.

Quelques amis sont dans la salle, qui pleurent silencieusement. La mère vient à nous, qui ne peut pas pleurer, mais se lamente. À chaque nouvel arrivant elle reprend un nouveau couplet à la manière d’une pleureuse antique. Elle ne s’adresse pas à nous, mais à son fils. Elle l’appelle ; elle se penche vers lui, l’embrasse : « Petit bon sujet ! lui dit-elle… Je connaissais toutes tes petites manières !… Ah ! te renfermer à présent ! te renfermer pour toujours… »

Cette douleur surprend d’abord, si éloquente ; aucune expression dans l’intonation de la voix, mais une extraordinaire invention dans les appellations de tendresse… puis, se retournant vers un ami, sans changer de ton, elle donne une indication précise au sujet des frais d’inhumation ou de l’organisation du départ. Elle veut emmener son fils au plus vite, l’enlever à tous, l’avoir à soi seule, là-bas : « J’irai te voir tous les jours, tous les jours. » Elle lui caresse le front. Puis se retournant vers nous : « Plaignez-moi donc, messieurs !… »

Marguerite Audoux nous dit que la dernière demi-heure fut atroce. À plusieurs reprises on crut que tout était fini, l’affreuse respiration s’arrêtait ; la mère alors se jetait sur le lit : « Reste encore un peu avec nous, mon ami ! Respire encore un peu ; une fois ! encore une fois ! » Et, comme si le « petit bon sujet » l’entendait, dans un énorme effort on voyait tous ses muscles se tendre, la poitrine se soulever encore très haut, très fort, puis retomber… Et le docteur Élie Faure, pris d’une crise de désespoir, s’écriait en sanglotant : « J’ai pourtant fait ce que j’ai pu… »

C’est à 9 heures du soir qu’il est mort.

Au Mercure de France où l’édition des œuvres de Lucien Jean, qu’il devait préfacer, reste en souffrance : pendant que je cause avec Vallette, Copeau écrit quelques lettres de deuil ; la mère veut emmener le corps cette nuit même ; à 8 heures, une courte cérémonie d’adieux réunira quelques amis, soit à la maison de santé, soit à la gare. Je n’irai pas ; mais veux revoir Philippe une fois encore. Nous retournons là-bas. Léautaud nous accompagne.

Nous voici de nouveau dans la salle mortuaire. Bourdelle est venu prendre le masque du mort ; sur le plancher s’écrasent des éclaboussures de plâtre. Oui certes nous serons heureux de conserver ce témoignage exact ; mais ceux qui ne le connaîtront que par là n’imagineront pas l’expression totale de ce petit être râblé, dont le corps tout entier était de signification si particulière. — Oui, Toulouse-Lautrec était aussi peu haut que lui, mais contrefait ; Philippe était d’aplomb ; il avait de petites mains, de petits pieds, des jambes courtes ; le front bien fait. Près de lui, au bout d’un peu de temps, on prenait honte d’être trop grand.

Dans la cour, un groupe d’amis. Dans la salle, la mère, Marguerite Audoux (ah ! que la qualité de sa douleur me paraît belle !), Fargue ; Léautaud, très pâle dans sa barbe très noire, ravale son émotion. La mère se lamente encore ; Fargue et Werth83 consultent un indicateur ; on convient de se retrouver le lendemain matin à la gare du quai d’Orsay pour le train de 8 h 15.

Jeudi 8 heures

Gare du quai d’Orsay, où nous arrivons Copeau et moi ; heureusement fort en avance, car là nous apprenons que le train de 8 heures 15 part de la gare de Lyon. Hélas ! combien d’autres amis, mal informés ainsi que nous, ne pourront trouver le temps de gagner l’autre gare comme nous faisons aussitôt84. Nous n’en voyons pas un dans le train qui nous emmène. Pourtant plusieurs avaient bien promis de venir.

Toute la nuit il a plu et soufflé grand vent ; à présent l’air plus calme est tiède ; la campagne est trempée ; le ciel est uniformément désolé.

Nos billets sont pris pour Moulins. Consultant l’indicateur que j’achète à Nevers, je constate que pour gagner Cérilly il faut encore, de Moulins, trois ou quatre heures d’un petit train musardeur, plus un long temps de diligence ; et que ce petit train, quand nous arriverons, sera parti. Le trajet sera-t-il faisable en voiture ?

À Moulins nous essuyons les refus de trois loueurs ; la distance est trop grande : c’est une automobile qu’il nous faut. La voici ! Nous nous lançons dans la campagne85. L’air n’est point froid ; l’heure est belle. En un instant le vent essuie notre fatigue, notre tristesse même, et parlant de Philippe nous disons : « Si tu nous regardes de quelque endroit du ciel, que tu dois t’amuser, à nous voir ainsi courir après toi sur la route ! »

Beau pays qu’ont désolé l’hiver et l’averse ; au bord violet du ciel que les verts des pacages sont délicats !

Bourbon-l’Archambault. C’est ici que vivent ta sœur jumelle et ton beau-frère, pâtissier. Ah ! voici le char funèbre qui s’en retourne de Cérilly… Le soir tombe. Nous entrons au petit village à peine un peu avant la nuit. L’auto s’est garée dans la remise de l’hôtel où nous avons laissé nos sacs. Nous voici sur la place du village. Nous circulons dans un livre de Philippe. On nous indique le chemin de sa maison. Elle est là sur la route qui monte, passé l’église, presque en face de celle du Père Perdrix. Au rez-de-chaussée les volets de l’unique fenêtre sont clos comme les paupières de quelqu’un qui se recueille ; mais la porte est entrebâillée. Oui, c’est bien ici : quelqu’un ouvre la porte en sortant et, dans l’étroite pièce, en face de l’entrée, nous voyons entre deux cierges allumés la bière revêtue de noir et couverte par les couronnes. La mère s’empresse vers nous, s’étonne de nous voir ; aimait-on donc tant que cela son enfant ! elle nous présente à quelques gens du pays qui sont là : des amis venus de Paris tout exprès ; elle en est fière. Une femme sanglote à l’écart ; c’est la sœur. Oh ! combien elle lui ressemble ; son visage m’explique celui de notre ami, que déformait un peu, au côté gauche de la mâchoire, une cicatrice que la barbe ne parvenait pas à cacher. Le beau-frère, affablement vient à nous et nous demande si nous voulons, avant que vienne plus de monde, voir la chambre de Charles-Louis.

Cette maison est tout entière à son échelle ; c’est parce qu’elle était très petite qu’il en est sorti tout petit86 ; à côté de la chambre-salon où l’on entre d’abord, la pièce claire et vide où le sabotier, son père, travaillait ; elle prend jour sur une courette, où donne également la chambre de Philippe au premier. Chambre étroite et point ornée ; à droite de la fenêtre, une petite table où écrire ; au-dessus de la table, des planchettes avec quelques livres et la haute pile de tous ses cahiers d’écolier. La vue qu’on aurait de la fenêtre est coupée court par deux ou trois sapins qui ont crû tout contre le mur de la courette. C’est tout ; et cela suffisait. Philippe était bien là. La mère fait les honneurs du lieu :

« Regardez bien, messieurs ; cela a bien son importance si vous devez parler de lui. »

Sur le devant de la maison une chambre d’honneur, où se réfugie le peu de luxe de cette humble demeure ; cheminée garnie, portraits encadrés, tentures ; c’est la chambre qui ne sert pas.

« Si nous sommes de pauvres gens, vous voyez que nous ne sommes tout de même pas dans la misère. »

Elle entend qu’à l’hôtel où nous sommes descendus nous nous considérions comme ses hôtes, aussi longtemps que nous resterons à Cérilly.

« Voulez-vous voir la maison du père Perdrix ? nous dit le beau-frère ; cela doit vous intéresser. »

Et nous l’accompagnons à l’avant-dernière maison du village ; mais la pièce où l’on reçoit a été remise à neuf. Comme nous en sortons, le beau-frère se penche vers nous :

« Celui que vous voyez là-bas, c’est Jean Morentin87 ; vous savez bien : le seigneur du village. Quand Louis a parlé de lui dans son livre, on a voulu le faire fâcher. Il a dit : “Non, non, je le connais le petit Philippe ! c’est un bon garçon ; il n’a pas voulu dire du mal de moi.” »

Nous rentrons à l’hôtel où vient d’arriver, de Vichy, Valery Larbaud avec qui nous passons la soirée.

La cérémonie funèbre a lieu vendredi matin à 10 heures. Aucun autre ami n’est venu ; si, Guillaumin, l’auteur de la Vie d’un simple ; il habite une ferme à treize kilomètres d’ici. On « espère » encore un quart d’heure ; Cérilly est entre plusieurs lignes, et l’on peut y accéder de différents côtés. Enfin le court cortège se met en marche.

Petite église romane grise et brune, emplie d’ombre et de bon conseil. Le diacre vient vers nous, tandis que nous restons groupés près de la bière :

« Par ici, messieurs ! venez par ici ; vous trouverez du feu. »

Et nous nous rapprochons d’un brasero près de l’abside. À deux reprises, pendant la cérémonie, le beau-frère remonte jusqu’à nous : une fois c’est pour nous dire que Marcel Ray vient d’arriver de Montpellier avec sa femme ; puis la seconde fois, se penchant vers nous :

« Vous visiterez encore la chapelle des Saints ; de cela aussi mon beau-frère a parlé dans ses livres. »

La cérémonie prend fin ; on s’achemine vers le cimetière. Le ciel est bas. Par moments un nuage traînant brouille le fond du paysage. Nous voici devant la fosse ouverte. De l’autre côté de la fosse, en face de moi, je regarde la sœur qui sanglote et qu’on soutient. Est-ce vraiment Philippe qu’on enterre ? Quelle lugubre comédie joue-t-on là ? — Un ami du pays, décoré du ruban violet, commerçant ou fonctionnaire de Cérilly, s’avance, des feuilles manuscrites à la main, et commence un discours. Il parle de la petite taille de Philippe, du défaut d’aspect qui l’empêchait de parvenir aux honneurs, de ses échecs successifs aux postes qu’il eût voulu occuper : « Tu n’as peut-être pas été un grand écrivain, conclut-il, mais… » Rien n’est plus émouvant que ce reflet naïf de la modestie que Philippe apportait à parler de lui et dont sans doute cet excellent homme fut dupe ; mais notre cœur à quelques-uns se serre ; j’entends murmurer près de moi : « Il en fait un raté ! » Et j’hésite un instant à m’avancer à mon tour devant la tombe, pour dire qu’il n’appartient qu’à Cérilly de parler aussi humblement de Philippe ; que, vu de Paris, Philippe nous apparaît très grand… Mais quoi ! Philippe ne souffrirait-il pas de cette distance que l’on apporterait dès lors entre lui et ceux de son petit village dont son cœur n’avait jamais voulu s’éloigner ?

Du reste Guillaumin prend la parole ; son discours est bref, plein de mesure et de tact, très ému. Il parle d’un autre enfant de Cérilly, parti comme Philippe, mort à trente-cinq ans, comme lui, il y a précisément un siècle : le naturaliste Péron88. Un petit monument sur la place rappelle son souvenir. J’y copierai tout à l’heure cette pieuse et touchante inscription :

PÉRON S’EST
DESSÉCHÉ COMME
UN JEUNE ARBRE
QUI A SUCCOMBÉ
SOUS LE POIDS DE
SES PROPRES FRUITS

Une autre face du monument porte un relief de bronze qui montre François Péron assis sous un palétuvier où perchent des kakatoès, dans un paysage australien qu’habitent des kangourous familiers89.

Une automobile s’arrête à la porte du cimetière ; c’est Fargue ; il arrive comme s’achèvent les discours.

Je suis heureux de le voir là ; sa douleur est profonde ; comme celle de tous ceux qui sont ici d’ailleurs ; mais il semble, de plus, que Fargue représente ici tout un groupe d’amis absents et précisément des meilleurs, et vienne apporter leur hommage.

Nous rentrons à l’hôtel où Mme Philippe nous convie ; son gendre, M. Tournayre, la représente. Je suis assis auprès de lui ; il me raconte certains traits de la première enfance de son beau-frère.

« Dès l’âge de cinq ou six ans, dit-il, le petit Louis jouait à “aller à l’école” ; il s’était confectionné de petits cahiers qu’il mettait sous son bras, puis disait :
« “Maman, adieu ; je m’en vais à l’école.”
« Il s’asseyait alors dans un coin de l’autre pièce, sur un escabeau, tournant le dos à tout… Puis, au bout d’un quart d’heure, la classe imaginaire étant finie, il rentrait :
« “Maman, l’école est finie. ”
« Mais un beau jour, sans rien dire à personne, se sauvant de chez lui, il y alla pour de vrai, à l’école ; il n’avait que six ans : le maître le renvoya. Le petit Louis revint. Le maître, alors :
« “Qu’est-ce que tu viens faire ici ?
« — Mais… apprendre.”
« On le renvoie encore ; il est trop jeune. L’enfant s’obstine et fait si bien qu’il obtient une dispense d’âge. Le voilà qui commence sa patiente instruction. »

O « petit bon sujet » ! je comprends ce qui te fit plus tard tant aimer Jude l’Obscur90. Plus encore que tes dons d’écrivain, que ta sensibilité, que ton intelligence, combien j’admire cette application émerveillée qui n’était qu’une forme de ton amour !

Nous repartons.

Et durant le trajet du retour, je songe à cet article que je lui avais promis d’écrire, que je m’apprêtais à écrire, à l’apparition de son livre que doit donner incessamment Fasquelle91 — cet article qu’il attendait. J’en fixe en mon esprit les divers points.

La mort de Philippe ne peut me faire exagérer en rien ma louange ; tout au plus en m’inclinant plus tristement vers cette émouvante figure et me permettant de l’étudier mieux (dans les papiers qu’il a laissés) assurera-t-elle, en la précisant davantage, mon admiration.

Certains l’ont mal connu qui n’ont vu de lui que sa pitié, sa tendresse et les qualités exquises de son cœur ; ce n’est pas avec cela seul qu’il fût devenu l’admirable écrivain qu’il put être. Un grand écrivain satisfait à plus d’une exigence, répond à plus d’un doute, nourrit des appétits divers. Je n’admire que médiocrement ceux qui ne supportent point qu’on les contourne, ceux qu’on déforme à les regarder de biais. On pouvait examiner Philippe en tous sens ; à chacun des amis, des lecteurs, il paraissait très un ; mais aucun ne voyait le même. Et les diverses louanges qu’on lui adresse peuvent bien être également justes, mais chacune prise à part ne suffit pas. Il porte en lui de quoi désorienter et surprendre, c’est-à-dire de quoi durer.

Annexe

Charles-Louis Philippe : Un drame chez les folles92

La chose est si simple, si naturelle, qu’elle vaut à peine d’être contée. Dans un asile d’aliénés, à Privas, deux femmes du dortoir des agitées, la femme G…, trente-et-un ans, et la femme D…, quarante-deux ans, bouclées sur leur lit, ayant la camisole de force, et vivant avec leurs. nerfs dans cette compression constante qui aiguise les manifestations de la liberté, se prennent de querelle. Sait-on comment se querellent les fous et ce que contient de rage envers soi-même le geste qui châtie ? Ne disons-nous pas, dans la vie courante des hommes sains : « Je ne sais quelle puce l’a mordu : il est d’une humeur massacrante. » Imaginez vous-même que vous soyez lié toute la journée sur votre lit et que vous vous disputiez avec votre voisin. D’injure en injure les cris montent. La salle est sombre et frissonnante comme au dortoir des agitées. Il y a des cris tout à l’entour, des cris par bordées, des cris par coulées, et qui grincent encore comme des couteaux qu’on aiguise à des meules. Les folles rampent sous leurs liens, tous les nerfs sont là, et c’est un étrange glissement, des meurtrissures à chaque attache, une crispation des pieds et la rage qui soulève. La bave s’échappe des mâchoires, le feu suit les membres et passe en torrent. La femme G… parvient à défaire la boucle qui la fixait à son lit. Je vous dis que tout le reste est naturel.

Elle s’élance sur sa compagne. Ses mains sont emprisonnées dans la camisole de force. Il ne lui reste que les coudes et les dents pour se venger. Elle enfonce les coudes dans la bouche de la femme D…, serre, appuie, l’étouffe, puis, la besogne des coudes étant faite, se précipite comme un chien qui ne sait pas se servir de ses pattes. Elle la mord au visage, la mord aux joues, la mord à la bouche, au menton, au nez. Est-ce que nous n’avons pas tous voulu « bouffer le nez » à quelqu’un ? Est-ce que dans le moment des colères nous n’avons pas frappé au visage ?

Quand les gardiennes firent leur ronde, à quatre heures du matin, elles trouvèrent la victime agonisante. Le nez, la bouche, le menton étaient dévorés, et la peau du front enlevée. Elle a rendu le dernier soupir quelques instants après.

Je découpe ceci dans un journal. Nous apprenons ainsi que les gardiennes font une ronde à quatre heures du matin. Et nous apprenons encore que dans un dortoir d’agitées il n’y a de secours et de protections que dans les liens. On traite les folles comme des paquets bordés et ficelés, on range chacun dans sa case, puis l’on s’en va chez soi en attendant la ronde de quatre heures du matin.

Notes concernant le texte d’André Gide

80     Après avoir paru en un volume de Pléiade en 1948, le Journal d’André Gide a été réédité par Éric Marty dans la même collection en deux volumes en octobre 1996 et mai 1997 (3 836 pages en tout). Bien entendu les précieuses notes d’Éric Marty ne peuvent être reproduites ici.

81     Cette maison religieuse de santé trouve son origine au XVIe siècle. Au début du XIXe siècle, le docteur Dubois crée un service de chirurgie dans ce qui est devenu une « maison municipale de santé », payante. La « Maison Dubois » est actuellement l’hôpital Fernand-Widal, 200, rue du Faubourg-Saint-Denis. Les lecteurs du Journal littéraire de Paul Léautaud y retourneront parfois à propos des morts de Jean de Tinan, d’Henri Becque, du peintre Constantin Guys, de Tristan Corbière…

82     On ne voit pas de quelle « autre rue » il peut être question. La rue Récamier, à l’arrière, est une impasse qui se termine trop tôt, même sur un plan de l’époque, et débouche de nos jours sur un jardin public, connu des seuls gens du quartier.

83     Léon Werth (1878-1955) a interrompu ses études de philosophie à Henri IV pour le journalisme. Homme d’une gauche décidée, Léon Werth a rencontré Octave Mirbeau avec qui il s’est lié. En 1913 il publiera La Maison blanche chez Fasquelle (Charpentier) (256 pages) avec une préface d’Octave Mirbeau qui ne parviendra pas à lui faire obtenir le prix Goncourt.

84     Le moyen de transport n’est pas indiqué. Les sites web de transports affichent de un trajet de 55 minutes à pied en traversant le pont d’Austerlitz. Le trajet a vraisemblablement été fait en fiacre ou en taxi (il y avait environ un millier de taxis à Paris en 1909 grâce aux investissements des banques et des constructeurs d’automobiles).

85     Depuis le printemps 1899 il est nécessaire de disposer d’un « certificat de capacité à conduire les véhicules automobiles ». La vitesse était limitée à vingt kilomètres/heure en ville et trente à la campagne.

86     Nombreux sont les « portraits » de maison dans l’œuvre de Charles-Louis Philippe, comme celui de la maison de Charles Blanchard, à la première page de ce roman posthume inachevé paru aux éditions de La NRF en juin 1913, préfacé par Léon-Paul Fargue (240 pages) : « On ne peut même pas dire que la maison de Charles Blanchard était la dernière maison de la ville. Elle occupait une place à part. Les autres maisons semblaient entretenir entre elles des relations d’amitié ; elles étaient l’une auprès de l’autre ; […] / La maison de Charles Blanchard ne s’était pas mêlée à celles-là. […] elle était coiffée d’un toit de chaume très bas, elle faisait penser à une vieille femme qui se serait assise à une certaine distance de la route et qui, sur ses yeux, eût rabattu son capuchon parce qu’elle ne s’intéressait plus à ce qui pouvait passer. À force de baisser la tête, elle avait fléchi l’épaule ; ses murs penchaient, elle était difforme, elle était un peu cassée. / Les maisons nous ressemblent. On eût cru qu’une grande douleur qu’elle avait conçue parce qu’elle était ainsi faite, l’avait portée à s’éloigner des hommes et à rechercher un coin où rien ne pût l’arracher à son destin. / Lorsqu’on ouvrait la porte et qu’on entrait dans l’unique chambre, on apercevait d’abord tout ce qu’elle ne contenait pas. » À propos de cette dernière phrase, lire dans le Journal de Paul Léautaud au 28 novembre 1927 le récit d’une conversation entre Paul Léautaud et Henri Bachelin, publicateur à la fois de Jules Renard et de Charles-Louis Philippe.

87     Personnage de Croquignole. « Lorsque Claude Buy habitait son village, une des maisons voisines de la sienne était habitée par Jean Morentin. N’ayant jamais mangé à sa faim, Jean Morentin ne connaissait pas la mesure de son ventre. Et l’on croit même que, par ignorance, il eût dépassé les limites et se fût étouffé à table. »

88     François Péron (1775-1810, né et mort à Cérilly), naturaliste et explorateur.

89     Inauguré en 1849, le buste de François Péron existe toujours à Cérilly (sur la place Péron)

90     Jude l’Obscur, roman de l’auteur anglais Thomas Hardy (1840-1928), est paru à Londres en 1895 avant d’être traduit en français par Firmin Roz en 1901 pour Paul Ollendorff (374 pages). Ce roman créa le scandale et le livre fut brulé en place publique (en 1895 !). Thomas Hardy qui avait écrit jusque-là des romans qui marquent encore la littérature victorienne comme Loin de la foule déchaînée en 1874 ou Tess d’Urberville en 1891, arrêta sa production romanesque, qui était sa principale source de revenus, pour se consacrer uniquement la poésie, qui était sa vocation. Comme Charles-Louis Philippe Thomas Hardy venait d’un milieu modeste et ses personnages en sont tous issus, comme Jude, jeune paysan orphelin qui rêve de devenir professeur.

91     Dans la petite ville, Fasquelle 1910, 314 pages : « Il avait attendu que la nuit fût tombée. Il pouvait être sept heures moins le quart lorsqu’il frappa à la porte. De l’intérieur, une voix qu’il ne reconnut pas tout d’abord, cria / — Entrez ! / Il n’eut pas à tâtonner, il retrouva le loquet à l’ancienne place, lui appliqua le pouce, ouvrit et entra. / Sa femme ne fut pas surprise. Depuis quatre ans qu’il était parti, chaque fois que l’on avait frappé à la porte, elle n’avait pu s’empêcher de penser : / — C’est peut-être lui qui revient ! / Elle tenait la soupière entre ses genoux, appuyait le pain sur sa poitrine et, d’un geste qu’il lui avait toujours connu, le coupait en tranches pour la soupe. / Elle ne dit pas un mot, posa la soupière et le pain sur une chaise, puis, baissant la tête, saisit son tablier et s’en cacha le visage. Il n’était pas nécessaire de voir ses yeux pour comprendre qu’elle pleurait. » Nous sommes navrés de contredire la note de La Pléiade.

92     Ce texte de Charles Louis Philippe est paru dans La Revue blanche du quinze décembre 1891, page 613.