La Mort de Charles-Louis Philippe

Journal littéraire (fragment)

La Mort de Charles-Louis Philippe[1] est parue dans le Mercure du 1er septembre 1922, pages 413-421. C’est un extrait, très raccourci par Léautaud, du Journal littéraire aux 21 et 22 décembre 1909.
Mon idée première était de retranscrire à l’identique le texte repris par Léautaud en 1922.
Et puis pourquoi respecter les problèmes de coût et de pagination de l’époque ?
C’est dans cette seconde idée que j’ai préféré donner en entier le texte de ces deux dates du Journal, dont la première ne compte que treize lignes dans le texte du Mercure de 1922.

Mardi 21 Décembre 1909

Rolmer[2] vient ce matin au Mercure voir Vallette et lui remettre un manuscrit. En me disant bonjour, il me dit : « Vous savez que Charles-Louis Philippe est en train de mourir. » Il continue : « Je viens de rencontrer Gide. C’est lui qui me l’a dit. Il pleurait. Philippe est dans une maison de santé, rue de Grenelle, je ne sais pas où au juste. À deux pas de chez Fasquelle, paraît-il. Gide allait chez Fasquelle pour le prévenir. »

La nouvelle cause une grande surprise[3]. Nous l’avions vu il y a environ un mois. Un si bon aspect ! Nous avions parlé, après son départ, du petit bloc solide dont il donnait l’impression. Voilà maintenant qu’on le dit mourant !

Après déjeuner, je vais à la Nouvelle Librairie nationale[4] rue de Rennes, où travaille Georges Valois[5], avec qui Philippe s’occupait du livre de Lucien Jean[6] en train au Mercure. Valois n’est pas là. Les employés ne savent rien. Ils ne connaissent même pas Philippe et son nom même ne leur dit rien.

Je vais chez Fasquelle[7]. Je vois l’habituel employé qui se trouve près de la porte d’entrée. Il sait que Gide est venu ce matin, qu’il a vu Fasquelle et Xavier Leroux[8], mais que Philippe est malade, et dans une maison de santé, et quelle maison de santé, il l’ignore. Il ne connaît pas d’établissement de ce genre rue de Grenelle.

Je sors. Un fiacre est en stationnement quelques pas plus loin que la porte de Fasquelle. Je demande au cocher s’il connaît une maison de santé rue de Grenelle. Il me répond non. Qu’il y en a une « très conséquente » rue de La Chaise, au no 7. J’y vais. J’entre. Je demande à la concierge s’il y a un malade du nom de Charles-Louis Philippe. Réponse affirmative. Quant à obtenir le moindre renseignement un peu décisif sur la maladie et l’état de Philippe et le moyen de le voir, pas moyen. « Nous ne pouvons pas renseigner les étrangers sur la maladie de nos pensionnaires. » Je m’étonne, en vain, et n’obtiens qu’une chose : la gravité de l’état de Philippe. À ce moment, la concierge me dit en me montrant une jeune femme emmitouflée dans une longue jaquette de fourrure, qui passe sous la voûte d’entrée : « Connaissez-vous cette dame ? C’est la dame qui passe toutes les journées auprès de M. Philippe. » J’allais répondre non, ne connaissant nullement cette dame, et j’allais ne rien savoir, quand ladite dame est entrée dans la loge. La concierge lui a dit l’objet de ma visite. Je me suis expliqué moi-même et comment j’avais appris la nouvelle ce matin. J’ai su alors ceci : « Philippe a une méningite. Il n’est malade que depuis quelques jours (cela en réponse à mon étonnement, après l’avoir vu si bien portant il y a un mois). Le médecin hier au soir ne lui donnait pas la nuit à passer. Le voir, inutile. Il ne reconnaît personne. On a prévenu dès hier soir quelques amis et fait venir sa mère. » La concierge m’a demandé de laisser mon nom. J’ai remis ma carte, et je suis reparti avec ces renseignements.

L’après-midi, au Guignol[9] de Rachilde, vu Hirsch[10]. Je lui dis l’état de Philippe. Il est au courant. Vuillermoz[11] l’y a mis. Il paraîtrait que le cas de Philippe se complique de syphilis et d’alcoolisme. Voilà de vraies nouveautés pour moi, tel que je connaissais Philippe. D’après ce qu’aurait dit le médecin, il n’y aurait guère de chance qu’il s’en tire, ou s’il s’en tire, il en resterait fort atteint cérébralement, idiot, va-t-on jusqu’à dire.

Ce soir, après-dîner, été chez Montfort pour bavarder de tout cela avec lui. Montfort absent.

Mercredi 22 Décembre 1909

En arrivant ce matin à dix heures au Mercure, je trouve Gide[12] et Copeau. Copeau, installé à ma place, est en train d’écrire quelques lettres d’avis à des amis de Philippe. Philippe est mort hier soir mardi à neuf heures. Gide me dit qu’on peut le voir dans une dépendance de la Maison de Santé, exposé sur une sorte de lit. Pendant que nous causons et que Copeau écrit, Jules Bertaut[13] arrive. Il a appris la mort de Philippe et vient proposer à Vallette une étude sur lui. Vallette vient en référer tout bas à Gide. Bertaut ne connaissait pas Philippe. Son étude serait purement littéraire. Nous sommes tous d’avis qu’il vaudrait mieux quelqu’un ayant connu Philippe. Comme je dois partir avec Gide et Copeau pour aller rue de La Chaise, il est décidé que nous examinerons cela tous les deux en route et que Vallette dira à Bertaut que l’affaire de l’article est réservée jusqu’à ce soir ou demain. Bertaut s’est montré très modeste. Il m’avait dit tout de suite en arrivant qu’il était prêt à s’effacer devant quelqu’un ayant connu Philippe et pouvant parler de lui.

Je pars à dix heures et demie avec Gide et Copeau pour la Maison de Santé. En route, nous examinons la question de l’article. Il y a Frapié[14]. Il connaissait très bien Philippe. Seulement, il n’est pas du tout du Mercure. Personne ne l’y connaît. Il voudra peut-être donner son article ailleurs. Il y a Montfort, mais ce qu’il écrira sera certainement pour les Marges. Gide me demande pourquoi je n’écrirais pas moi-même cet article. Je lui réponds que, sans doute, je connaissais Philippe depuis une dizaine d’années, mais que je ne l’ai guère vu qu’une dizaine de fois, dans des rencontres toutes de hasard dans la rue, et que, de plus, à part deux ou trois nouvelles dans le Matin, il y a quelque temps, je n’ai rien lu de lui, pas un livre, pas une ligne. Finalement, nous en revenons à Bertaut.

Nous arrivons à la Maison de Santé. En même temps que nous, arrive, descendant de voiture avec Fargue[15] et, me dit-on, Mme Régis Gignoux[16], la mère de Philippe. Nous entrons et pénétrons dans une petite salle au rez-de-chaussée, à droite de l’établissement, avec une sortie sur la rue de La Chaise. Philippe est exposé là. Une sorte de catafalque, de la hauteur d’un lit, recouvert d’une draperie mortuaire à bordure d’argent. Par-dessus cette draperie et la recouvrant presque entièrement, un drap blanc. Sur ce drap, Philippe, étendu sur le dos. Il est habillé d’un complet veston usagé. Pas de chaussures. Les pieds enfermés dans deux petits sacs de toile blanche. C’est la première fois qu’un mort me donne à ce point une impression de comique. Philippe était petit[17]. La mort semble le faire plus petit encore. Les cheveux, la moustache et la barbe devenus très secs, un peu ternes, ont l’air de cheveux, de moustache et de barbe postiches. Le visage, avec les paupières légèrement bleuies, le nez plus vif d’arête, le bas des joues, de chaque côté, légèrement tuméfié, la faiblesse très accentuée du menton rendue encore plus visible par l’aplatissement de la petite touffe de barbe que Philippe portait pour cacher ce défaut de conformation, semble vraiment un de ces visages en bois mal sculptés et mal peints qu’on voit aux marionnettes. L’aspect, la position du corps augmentent encore cette impression. Petit, très large d’épaules, le ventre proéminent, Philippe a les deux bras allongés, raides, tendus de chaque côté, avec chaque poing fermé et serré, et les jambes également allongées, raides, comme tendues aussi, terminées par les petits sacs de toile blanche des pieds. Rien d’un corps couché, amolli dans le repos. Au contraire, une grande tension, une grande roideur. II conserve là, sur ce petit lit, également par l’expression du visage, un petit air résolu tout à fait curieux. On ne saurait mieux le comparer qu’à un individu dans la position rigide du : Fixe ! militaire, qui s’est immobilisé dans cette attitude et qu’on a étendu tel quel sur un lit. Avec cela, l’opposition du drap du complet qui l’habille sur la blancheur du drap, la lumière crue de deux ou trois ampoules d’électricité : c’est tout à fait une marionnette de jeu de massacre.

Je l’ai regardé très attentivement à plusieurs reprises, et de très près. Une très grande différence, dans les traits et dans l’expression, avec le Philippe vivant.

La mère de Philippe est une vraie bourgeoise paysanne. Elle a été assez émue en entrant dans la salle. Elle s’est presque jetée sur le corps de Philippe, l’embrassant : « Pauvre petit ami ! Cher petit ami ! » Gide lui-même pleurait, et Fargue et Copeau. Tout de suite, son attitude, ses paroles, ont coupé net l’émotion. À la fois paysanne et un petit peu théâtrale. Des phrases de circonstance : « On dirait qu’il m’attend pour s’en aller. » Pas d’émotion vraie. Des larmes de commande. Une grande préoccupation des affaires matérielles. « Je suis allée quai de Bourbon[18], ranger quelques affaires. On fera une petite cérémonie là-bas. (À Cérilly[19].) Ce sera simple. Nous ne sommes pas des gens riches. On fera ce qu’il faut, pour que ce soit convenable, sans dépenser trop d’argent. Un petit service de 25 francs. » Tout en parlant elle rangeait des choses dans un grand sac de cuir qu’elle gardait soigneusement sur ses genoux.

Je m’étonnais de voir Philippe dans cette maison de santé de la rue de La Chaise. C’est Jean-Louis Faure[20], grand ami à lui et le frère, je crois, de celui qui écrivait à L’Aurore des articles d’art si ennuyeux — qui l’y a fait entrer. Jean-Louis Faure est chirurgien, je l’ai appris en cette occasion, et attaché à cet établissement. L’admission de Philippe est une véritable faveur. On ne reçoit rue de La Chaise que des malades à opérer. Or, Philippe est mort exactement d’une fièvre typhoïde. On cache cela soigneusement. C’est une maladie contagieuse. La maison n’en soigne pas.

Mme Jean-Louis Faure est arrivée. Elle est allée à la mère de Philippe. Celle-ci l’a remerciée à peu près en ces termes : « Votre mari a été vraiment bon. Il s’est occupé de tout. Tout est déjà arrangé pour remmener ce pauvre Louis. Il s’est occupé de tout cela de façon à ne pas me faire dépenser beaucoup d’argent. Ce pauvre Louis ! Votre mari a été bien gentil. »

À onze heures dix, Gide, Copeau et moi nous sommes partis. Il n’y aura pas de cérémonie à Paris. La mère de Philippe emmènera le corps ce soir et la cérémonie aura lieu là-bas, un petit village du côté de Moulins. Gide paraît décidé à y aller. Il a consulté l’Indicateur. Il est toutefois entendu que Fargue va tâcher de faire revenir la mère de Philippe sur sa décision et de l’amener à faire un petit service à Paris, de façon à réunir quelques amis. On doit venir tantôt faire un moulage de Philippe.

Je rentre au Mercure. Rue Saint-Sulpice je croise Mme van Bever. « Vous êtes funèbre », me dit-elle en riant. J’ai l’air de m’étonner. Elle continue : « Vous venez de là-bas ? — Oui ! lui dis-je. Qu’est-ce que vous voulez ? Ces choses m’intéressent. — C’est une maladie. — Mais non, mais non. C’est de l’intérêt. C’est très curieux. Il ne faut pas rire. C’est très curieux, vraiment. » Je lui donne en quelques mots une idée de l’impression de la marionnette que semble Philippe.

Arrivé au Mercure, je donne à Vallette et à Morisse[21] mes impressions en détail. Vallette me demande si je veux faire l’écho sur la mort de Philippe, pour le prochain numéro, l’article ne devant paraître que dans le numéro suivant. Je lui réponds que je ne sais même pas l’état civil de Philippe et que si je fais l’écho je raconterai telles quelles mes impressions de ce matin. Cela l’arrête un peu. « Attendons à ce soir », me dit-il. Pour l’article, on est à peu près décidé pour Bertaut[22]. Pour Frapié, Vallette objecte qu’il faudrait le lui demander et il ne veut rien demander. Morisse remarque en outre que ce serait introduire Frapié au Mercure et s’exposer à ce qu’il vienne ensuite pour autre chose. Vallette dit : « Il y a Montfort ?… » Je lui dis qu’un article de Montfort serait bien, mais que ce serait le même cas que pour Frapié. Montfort a essayé une ou deux fois d’écrire au Mercure. On lui a refusé ses manuscrits. Lui prendre un article sur Philippe, ce serait s’attendre à le revoir après.

Vallette pense alors à Merrill[23] : « Si on pouvait voir Merrill ? Il a beaucoup connu Philippe. Il a fait de très bons articles, autrefois, à L’Ermitage. Seulement, voilà ! Merrill dira oui, et il ne fera pas l’article. Enfin, attendons encore. Je n’ai pas dit non absolument à Bertaut. Il doit faire son article comme s’il ne devait pas me le donner. Si je ne le prends pas, il le placera ailleurs. Seulement, il ne faut pas que j’arrive et qu’il l’ait déjà donné. »

Après déjeuner, je suis retourné rue de La Chaise. Il y avait là un fils de Jean-Paul Laurens[24], Francis Jourdain[25], Chanvin[26] et trois autres jeunes gens que je ne connais pas. Je regarde Philippe. L’impression de marionnette de jeu de massacre est encore plus vive que ce matin. Ces messieurs parlent déjà de trier ses papiers, de recueillir ses manuscrits, ses articles, pour en composer un volume et le publier. L’un d’eux raconte ceci : Il a retiré d’une poche du vêtement de Philippe un carnet. Dans ce carnet, deux photographies de Mélie[27]. Une sorte de scrupule l’a empêché de les en retirer et il a remis le tout à la mère. Les autres regrettent qu’il n’ait pas retiré ces deux photographies. Mélie était une petite Bretonne, fille de la femme de ménage de Philippe. Il s’était mis en ménage avec elle. Au bout de quelque temps, il l’avait quittée. Mélie, inconsolable, ne mangeant plus, s’était laissée dépérir. Finalement, elle est morte, morte de chagrin, dit-on. Philippe, qui avait montré, paraît-il, assez de cruauté dans cette rupture, avait été très affecté, très frappé par cette mort. Quelque chose comme un remords de sa conduite.

Le chef de bureau de Philippe arrive. C’est un homme qui a été excellent pour lui, paraît-il. Il s’appelle M. Cocu. Philippe et lui se tutoyaient. Il reste un moment, puis s’en va.

Ensuite le sculpteur Bourdelle[28] arrive avec un mouleur et son aide, pour le moulage du visage. Figure curieuse et sympathique, ce Bourdelle. Mise pittoresque. Un melon gris clair, posé un peu en arrière, un pardessus à rayures grises et noires mal boutonné, des guêtres et des souliers de cuir jaune. Toute l’allure d’un homme qui circule à travers la campagne, les champs. Quelqu’un disait : L’air d’un berger arlésien. On attend pendant un moment l’arrivée de Jean-Louis Faure. Le moulage est une vraie formalité. On ne peut y procéder sans une autorisation préfectorale. Bourdelle explique que c’est une opération très dangereuse. Il faut prendre de grandes précautions. On risque très facilement d’étouffer les gens. Il faut, dans un cas comme celui d’aujourd’hui, quelque chose comme le visa du médecin de l’État civil. Tout cela est bien singulier, puisqu’il s’agit aujourd’hui d’un mort. Jean-Louis Faure arrive. On entre. Bourdelle donne ses indications au mouleur, — un des premiers mouleurs de Paris, dit-il — en vue d’éviter les côtés abîmés du visage de Philippe. Il s’en va et on commence. L’opération est assez curieuse. C’est la première fois que je la voyais faire. On entoure soigneusement la tête avec des serviettes, de façon à ne laisser exactement nu que le masque. On peigne soigneusement les cheveux, la barbe. Quand cela est fait, avec un pinceau on recouvre d’huile toute la surface à mouler, chair et poils, en étendant un fil juste sur la ligne du profil, du milieu du front au milieu du menton, en suivant l’arête du nez. Puis, avec un autre pinceau, on étend sur toute la surface huilée une légère couche de plâtre, assez vite durcie, puis une seconde, plus épaisse. Ensuite, avec la main, on amasse du plâtre. Cette opération terminée, on a devant soi un demi-globe un peu fruste de plâtre sous lequel le masque est emprisonné. J’ai observé que le plâtre formait une pâte très molle, très crémeuse, rose sous l’éclairage électrique. Tout à fait l’aspect d’un plat d’œufs à la neige. Avant le durcissement complet, on lève le fil verticalement, et on le tire doucement, comme un fil dans une motte de beurre, de façon à opérer la section en deux moitiés du moulage. Au bout d’une dizaine de minutes, le durcissement est complet. Avec une spatule, on force légèrement sur la section, on soulève sur les bas et les deux moitiés viennent très aisément, intactes.

Le mouleur a fait alors une première toilette au visage pour le débarrasser du plâtre qui le couvrait encore, léger comme de la poudre de riz. Un linge, une petite brosse, un peigne. Au bout de cinq minutes, il n’y paraissait plus. L’infirmière a ensuite complété, peignant soigneusement les cheveux, la moustache et la barbe. Depuis ce matin, Philippe avait la tête un peu tournée vers la ruelle du catafalque. Elle la lui a replacée bien droite, avec un : « Mon petit » dit tout bas et que j’ai été seul à entendre, étant seul, à ce moment, avec elle, dans la salle. Aucune ostentation. Elle n’a même pas dû penser que je l’entendais.

Je noterai aussi ceci. Il y avait là deux peintres : Francis Jourdain et le fils de Jean-Paul Laurens[29]. Je n’ai rien voulu leur dire de la marionnette qu’à mon avis Philippe réalisait si bien, j’ai essayé de les amener à prendre un croquis de lui. J’ai obtenu d’eux cette même réponse : « Nous ne sommes pas en état de faire un dessin… » Cela avec une expression affligée. Pas en état ? Pourtant, ils bavardaient, discutaient, fumaient, parlaient de l’inventaire à faire des papiers de Philippe, d’un monument possible à lui élever, etc. Ils m’auraient répondu : « Ce n’est pas un souvenir à conserver. » Soit. C’était une opinion. Mais : « Nous ne sommes pas en état… » Quand on est un écrivain, le tempérament passe par-dessus l’émotion. N’en est-il pas de même quand on est peintre, ou le tempérament de ces deux-là est-il faible ? Il y avait vraiment là, avec le corps de Philippe, une silhouette curieuse, très curieuse, comique, une vraie marionnette de jeu de massacre, c’est le mot exact et je le répète. Je suis sûr de ce que je dis. J’ai vu et senti cela très profondément. Maintenant, tous ces autres gens n’en ont peut-être rien vu ?

Fargue est arrivé au milieu de l’opération du moulage. Je lui ai demandé quelques renseignements. Philippe était à la Maison de Santé depuis dix-sept jours. Il avait d’abord été malade chez lui pendant cinq ou six jours. Cette dernière nuit est la troisième que Fargue a passée auprès de lui. Philippe a commencé à perdre conscience samedi.

Philippe était né le 4 août 1874, à Cérilly, dans l’Allier. Je le croyais plus jeune.

La mise en bière aura lieu ce soir à huit heures. Ensuite, transport à la gare. Demain matin, à sept heures et demie, départ pour Cérilly.

J’ai encore beaucoup et très attentivement regardé Philippe, cette après-midi. Un grand désir de le toucher, retenu par une répugnance insurmontable. Sa mère l’a embrassé plusieurs fois. Je ne sais si d’autres l’ont fait.

Je me rappelle très bien ma première rencontre avec Philippe. C’était en 1897, chez Christian Beck[30], dans une chambre d’un hôtel d’une petite rue du côté du Bazar de l’Hôtel-de-Ville. Il m’offrit peu après un exemplaire d’un petit livre qu’il venait de publier : La bonne Madeleine et la pauvre Marie[31], que je n’ai pas lu. Je le rencontrais quelquefois, ces derniers temps, du côté de la rue Rousselet, quand il revenait de faire sa tournée d’inspection des étalages[32]. Nous bavardions un moment sur la littérature et sur les gens. J’avais toujours plaisir à le voir. Je crois qu’il en était de même de lui pour moi. Il ne devait guère se douter que je n’avais rien lu de lui que deux ou trois de ses nouvelles récentes dans le Matin. On me dit que ses livres sont tout autre chose. Il me plaisait par sa modestie, sa bonhomie. Il avait l’air d’un petit bonhomme très gai et très volontaire.

Je suis rentré au Mercure à quatre heures et demie. Stuart Merrill est venu. Cela est tombé à pic. C’est lui qui fera l’article. Il était là, quand Beaubourg[33] est passé chez van Bever, chez qui Morisse se trouvait. Morisse a aussitôt pensé à Beaubourg pour l’article et il est accouru pour en parler à Vallette. Beaubourg était certainement tout indiqué. L’affaire était déjà décidée avec Merrill. On reparle de l’écho en attendant l’article. Je répète que je ne pourrai le faire sans donner mon impression de Philippe mort. On hésite toujours à me dire oui.

Je voulais revenir rue de La Chaise pour la mise en bière. Un chien égaré que j’ai trouvé et que je me suis amusé à reconduire chez lui, à la même heure, en voiture, dans un quartier au diable, où je n’avais encore jamais mis les pieds, m’en a empêché.


[1]     Charles-Louis Philippe (1874-1909), poète et romancier, cofondateur de La Nouvelle Revue française, surtout connu comme auteur de Bubu de Montparnasse (1901).

[2]     Lucien Rolmer (Louis de Roux, 1880-1916), romancier, poète et journaliste. Une rue de Marseille porte son nom. Lucien Rolmer n’est pas cité dans le document de 1922 ; le texte est « Quelqu’un arrive. » Nous lirons, le 10 mars 1913, le récit d’un comportement singulier de Lucien Rolmer envers PL, d’où, peut-être, cette suppression. Voir un portrait de Lucien Rolmer dans André Billy, La Terrasse du Luxembourg, page 261.

[3]     Charles-Louis Philippe, né en 1874 est mort à l’âge de 35 ans.

[4]     La Nouvelle Librairie nationale, 85, rue de Rennes était la maison d’édition de l’Action française. Georges Valois en prendra la direction en 1912.

[5]     Georges Valois (Alfred-Georges Gressent, 1878-1945), homme politique. D’origine paysanne et ouvrière, orphelin de père, Georges Valois se fourvoie très tôt, pensant que les mouvements de droite mettront en œuvre les réformes économiques et sociales qui permettront l’essor de la classe ouvrière, préfigurant en cela certaines idées politiques du début du XXIe siècle. Lucien Jean, on s’en souvient (note au 12 mars 1905), mort le 1er juin 1908, était adhérent à la CGT.

[6]     Lucien Jean (Lucien Dieudonné, 1870-1er juin 1908, à 38 ans), employé municipal puis dessinateur à la préfecture de la Seine ; écrivain prolétarien adhérent à la CGT, militant de tendances libertaires et, en 1904, fondateur du syndicat parisien des employés municipaux. Lucien Jean exerça une grande influence sur Charles-Louis Philippe qui le prit à deux reprises comme modèle : pour son Louis Buisson dans Bubu de Montparnasse et pour son Lucien Teyssèdre dans Croquignole. Source : Maitron.

[7]     Les éditions Fasquelle, héritières des éditions Gustave Charpentier, sont au numéro 11 de la rue de Grenelle, entre le boulevard Saint-Germain et le boulevard Raspail.

[8]     Peut-être Xavier Leroux (1863-1919), compositeur, prix de Rome en 1885, professeur d’harmonie au Conservatoire de paris en 1896.

[9]     Ainsi Léautaud nommait-il les mardis de Rachilde.

[10]    Charles-Henry Hirsch (1870-1948), poète, romancier et dramaturge, responsable,  au Mercure, des rubriques littéraires et artistiques de 1899 à 1916. C.-H. Hirsch collabore également au Journal depuis 1902, au Matin, à Excelsior et au Petit Parisien.

[11]    Peut-être Émile Vuillermoz (1878-1960), compositeur et critique musical, surtout connu pour son Histoire de la musique (1949) paru en livre de poche en 1958 et constamment réédité. Voir également Pascal Manuel Heu, Le Temps du cinéma : Émile Vuillermoz père de la critique cinématographique, préface de Pascal Ory, L’Harmattan (2003). Ces deux centres d’intérêt ont évidemment conduit Émile Vuillermoz vers l’invention du Cinéphone (1935), ancêtre du clip musical.

[12]    Cette scène et plusieurs de celles qui vont suivre sont décrites presque à l’identique dans le Journal de Gide, qui écrit « Léautaud, très pâle dans sa barbe très noire, ravale son émotion. »

[13]    Jules Bertaut (1877-1959), écrivain, historien et conférencier. A collaboré à de nombreux journaux..

[14]    Léon Frapié (1863-1949), a reçu le Goncourt 1904 pour La Maternelle. Ce roman basé sur les souvenirs de Madame Frapié s’inscrit dans la veine naturaliste, prolongeant Zola, mort deux ans auparavant.

[15]    Léon-Paul Fargue (1876-1947), s’introduit aux mardis de Mallarmé, où il rencontre  Claudel, Debussy, Gide, Schwob, Valéry… Il devient l’ami de Ravel. En 1924 il fondera avec Larbaud et Valéry, la revue Commerce. Voir aussi son portrait au 28 décembre 1932.

[16]    Jeanne Deschatres (1843-1916) a épousé Charles Philippe (1839-1907) en 1873 et en a eu deux enfants dont évidemment Charles-Louis et une Jeanne-Louise (1874-1881). On ne voit dans aucun site de généalogie que la mère de C.-L. Philippe ait épousé qui que ce soit pour changer de nom (grands Merci à Hélène pour son aide à ce propos).

[17]    Il mesurait 1,53 m.

[18]    Philippe habitait 45, quai de Bourbon, à la pointe nord-est de l’Île Saint-Louis, dans le même immeuble que Louise Faure-Favier.

[19]    Lieu de naissance Philippe, dans l’Allier.

[20]    Jean-Louis Faure (1863-1944), chirurgien réputé, est le frère aîné d’Élie Faure. Dans son récit sur la mort de Philippe, Gide confond les deux frères et écrit sur « le docteur Élie Faure ».

[21]    Paul Morisse partage le bureau de PL depuis janvier 1908 jusqu’en 1911. Le 9 décembre 1913, PL le dira âgé de 47 ou 48 ans, ce qui le ferait naître vers 1865. Dans Le Littéraire du 19 octobre 1946 André Billy évoque Paul Morisse « qui vient de mourir. » On ne le confondra pas avec Charles Morice. Paul Morisse est aujourd’hui connu pour être le traducteur des Hymnes à la nuit de Novalis en 1908 (voir au 26 octobre 1908) et aussi de Stefan Zweig pour son Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre en 1910. Voir J.-P. Glorieux, Novalis dans les lettres françaises à l’époque et au lendemain du symbolisme (1885-1914), Presses universitaires de Louvain, 1982 (526 pages). Pour Paul Morisse, voir André Billy, Le Pont des Saint-Pères, pages 35-37. Dans une lettre à André Rouveyre du 21 juillet 1942 nous lirons : « Je pense que vous vous rappelez Paul Morisse. Il est établi libraire avenue de Breteuil, je vais lui dire bonjour de temps en temps. »

[22]    La fin de ce paragraphe ne sera pas reproduite dans le Mercure du 1er septembre 1922.

[23]    Stuart Merrill (1863-1915), poète symboliste américain d’expression française a été co-directeur littéraire de L’Ermitage à partir de 1892. PL écrira à sa veuve le 15 décembre 1915.

[24]    Le peintre Jean-Paul Laurens (note 298 page 156) a eu deux fils, tous deux peintres : Paul-Albert (1870-1934) et Jean-Pierre (1875-1932).

[25]    Francis Jourdain (1876-1958), peintre, homme de lettres et militant anarchiste.

[26]    Charles Chanvin, que l’on peut voir, assis au premier plan, dans la toile de Jacques-Émile Blanche de 1901 : André Gide et ses amis au Café maure de l’exposition universelle de 1900 exposée au musée des Beaux-arts de Rouen. C’est ici la seule mention de ce personnage dans le JL.

[27]    Émilie Millerand dite Mélie, compagne de Charles-Louis Philippe, morte au début de cette année 1909.

[28]    Antoine Bourdelle (1861-1929), élève de Rodin. Voir, dans une annexe à l’année 1922, « L’Enseignement du maître sculpteur Antoine Bourdelle », article, assez pénible à lire, de Marie Dormoy, paru dans le Mercure du 1er mai 1922.

[29]    Jean-Paul Laurens (1838-1921), sculpteur et peintre, de scènes historiques, a eu deux fils peintres, Paul Albert (1870-1934) et Jean Pierre (1875-1932).

[30]    Christian Beck (1879-1916), écrivain, poète et militant wallon, père de Béatrix Beck. Voir Béatrice Szapiro, Christian Beck, un curieux personnage, Arléa 2010.

[31]    La Bonne Madeleine et la pauvre Marie (Bibliothèque artistique et littéraire, 1898) était le deuxième livre de C.-L. Philippe, repris chez Gallimard en octobre 1917.

[32]    Fils de sabotier, Philippe sera successivement employé (reçu sur concours) dans la mairie du IVe arrondissement, puis au service technique des égouts et enfin, grâce à Maurice Barrès, « piqueur au service extérieur des Concessions », c’est-à-dire surveillant de la surface de débordement des terrasses de café sur les trottoirs. Plusieurs notes sur C.-L. Philippe proviennent de la préface de Thierry Gillybœuf à Charles Blanchard, dernier livre auquel travaillait Philippe à sa mort ; édition la Part commune, 1998.

[33]    Maurice Beaubourg (1866-1943), journaliste, romancier et dramaturge, proche du symbolisme, collabore à de nombreux journaux. Lire au 7 février 1908 : « Beaubourg nous racontait l’autre jour au Mercure qu’il en est à sa 57e pièce, toutes portées successivement chez plusieurs directeurs de théâtre, et toutes refusées. » Voir également au 17 novembre 1908.