Entretien avec André Gillois

Voici un document inédit, qui n’a jamais été imprimé dans un journal ni dans un livre : la retranscription du premier entretien de Paul Léautaud à la radio, un an avant les fameux entretiens réalisés par Robert Mallet.

Qui êtes-vous, Paul Léautaud ?

Émission d’André Gillois[1] diffusée le 24 décembre 1949 à 14:30([2])

« Qui êtes-vous », une émission[3] d’André Gillois avec Emmanuel Berl, Maurice Clavel[4], le docteur Martin[5] et Jean-Pierre Morphé.

Émission réalisée avec la collaboration d’Alain Alliou, Maurice Béart et Gaston Morphé. Montage : Jacques Guinchard([6]).

André Gillois : C’est aujourd’hui Monsieur Paul Léautaud qui veut bien se prêter à notre petit jeu. J’en suis d’autant plus heureux que c’est la première fois que Monsieur Léautaud consent à parler devant un micro. Et l’on peut en être flatté, si l’on sait à quel point l’ancien chroniqueur du Mercure de France vit retiré d’un monde qu’il juge, depuis tant d’années avec une terrible lucidité.

Je vais donc poser à Monsieur Paul Léautaud les questions habituelles ; et la première : Quel est pour vous le comble de la misère ?
Paul Léautaud : Je ne comprends pas cette question[7].

AG :  Alors je passe tout de suite à la seconde : Ou aimeriez-vous vivre ?
PL :   Où je serais encore plus isolé qu’où je suis.

AG :  Pour quelle faute avez-vous le plus d’indulgence ?
PL :   Pour toutes. Je n’ai rien d’un justicier ni le goût du châtiment.

AG :  Quels sont les héros de roman que vous préférez ?
PL : Candide, le neveu de Rameau, Brotteaux des Ilettes des Dieux ont soif[8].

AG : Quel est votre personnage historique favori ?
PL :   Talleyrand !

AG :  Vos héroïnes favorites dans la vie réelle ?
PL :   Je n’en ai pas.

AG :  Vos héroïnes dans la fiction ?
PL :   La Sanseverina de La Chartreuse.

AG :  Votre peintre favori ?
PL :   XVIIIe siècle : Chardin, Pierre Renaud[9], Latour ; plus Courbet, Manet, Constantin Guys, Renoir.

AG :  Votre musicien favori ?
PL :   Trop ignorant en musique.

AG :  Votre qualité préférée chez l’homme ?
PL :   La franchise, le désintéressement.

AG :  Votre qualité préférée chez la femme ?
PL :   Je ne leur en connais pas.

AG :  Votre vertu préférée ?
PL :   La franchise.

AG :  Votre occupation préférée ?
PL :   Écrire, ou rêvasser.

AG :  Qu’auriez-vous aimé être ?
PL :   Je trouve très bien ce que je suis.

AG :  Quel est l’âge de la vie qui vous semble essentiel ?
PL :   Cinquante ans.

AG :  Avez-vous acquis votre position actuelle par un développement continu de vos tendances et de votre formation ou par une rupture continuelle avec vos précédentes positions ?
PL :   Par beaucoup de réflexion et un sens critique toujours en éveil.

AG :  La forme d’expression qui est la vôtre vous suffit-elle ou avez-vous le sentiment qu’elle vous limite ?
PL :   Oui. Brièveté, netteté, simplicité. Évidemment, je n’ai rien d’universel.

AG :  Que regretterez-vous le plus en mourant et comment voudriez-vous mourir ?
PL :   Tout ! Pas subitement.

AG :  Y-a-t-il pour vous plus de plaisir à plaire ou à convaincre, ou à provoquer ?
PL :   Ni l’un ni l’autre.

AG :  Y-a-t-il un auteur qui vous paraisse représenter la vérité au point de modifier votre opinion suivant la sienne ?
PL :   Aucun.

AG :  Quelle a été la première émotion de votre vie ?
PL :   Je ne suis pas porté à l’émotion.

AG :  À quel âge avez-vous vu pour la première fois un cadavre et quelle a été votre réaction ?
PL :   À trente ans, mon père. Comique et répulsion.

AG :  Pourriez-vous tout quitter, famille, situation, habitudes, pour recommencer votre vie ?

PL :   Je mène ma vie morale, matérielle depuis l’âge de quinze ans et demi. Je n’ai rien à quitter, vivant seul, célibataire et sans enfant, heureusement. Le mot Famille est sans sens pour moi.

AG :  Aimez-vous la vie dangereuse ?
PL :   Non.

AG :  Un bonheur vous paraît-il plus grand s’il est public ou s’il est caché ?
PL :   Caché !

AG :  L’élimination d’un adversaire vous paraît-elle une opération nécessaire ou vous procure-t-elle un plaisir ?
PL :   Je ne me suis jamais trouvé d’adversaire, comme je n’ai jamais été l’adversaire de personne.

AG :  Que feriez-vous si l’on vous accordait trois actes de puissance absolue ?
PL :   La puissance ne m’intéresse pas, ni la domination.

AG :  Dans quelle époque auriez-vous préféré vivre, en admettant que votre condition vous ait permis d’y participer suffisamment ?
PL :   Je me vois assez bien vivant au temps de Voltaire ou de Diderot.

AG :  Auriez-vous aimé faire un métier manuel, et lequel ?
PL :   Je tiens ma maison, je fais ma cuisine, je lave mon linge de corps moi-même, c’est presque un métier manuel.

AG :  À quel âge avez-vous senti que vous quittiez l’enfance ?
PL :   Dix-sept ans, si vous voulez.

L’amour (I)

AG :  Voici donc la série des questions habituelles et les réponses que Monsieur Paul Léautaud a bien voulu y faire. Alors je voudrais bien maintenant que nous lui en posions d’autres ou que nous discutions sur ce qu’il vient de nous répondre. Voyons, lequel d’entre-vous voudrait poser une question… Emmanuel Berl.

EB :  Je voudrais demander à Monsieur Léautaud, à propos de sa dernière réponse, pourquoi il a eu le sentiment que c’est à dix-sept ans plutôt qu’à un autre âge, qu’il a quitté l’enfance ?
PL :   Ben, parce que c’est à cet âge-là que j’ai commencé à être amoureux[10].

EB :  Ah, l’enfance, pour vous, c’est le moment où l’on est pas amoureux.
PL :   Oui !

EB :  Oh, ce n’est pas tellement évident, moi je crois que j’ai été amoureux à partir que quatre ou cinq ans.
PL :   Oui, ben moi je ne suis pas vicieux. [Rires].

EB :  Moi non plus, j’espère !
AG :  Dr Martin.

La mort (I)

DM : J’ai été très frappé par le genre de mort que souhaite Monsieur Léautaud, car en général, ceux qu’on interroge au micro, dans un cas pareil répondent qu’ils voudraient mourir subitement. À quoi vous fait penser votre réponse ?
PL :   Mais c’est que je veux voir, enfin, je veux savoir !… Enfin, c’est intéressant, tout de même !… de songer qu’on va partir ! [Moment de silence].

AG :  Bon, est-ce que cette réponse vous… satisfait, docteur Martin ?
DM : Elle me rend songeur et ne me…
AG :  Oui, je vois !
DM : … ne me satisfait pas tout à fait mais je demande à réfléchir.
EB :  Moi je trouve qu’elle est très naturelle de la part d’un homme qui a toujours fait passer avant toutes les autres les valeurs de lucidité.
AG :  Bon. Avez-vous d’autres questions à poser ? Jean-Pierre Morphé.

JPM : J’ai été frappé, dans l’œuvre de Monsieur Léautaud, de son comportement envers les cadavres, cette sorte de curiosité qu’il montre non seulement devant le cadavre de son père mais devant le cadavre de François Coppée, par exemple. Et je voulais lui demander s’il pensait que l’exercice de ce sens critique, appliqué même aux cadavres venait de ce qu’il avait vu très tard pour la première fois un cadavre et s’il pensait que son attitude serait différente s’il en avait reçu le choc dans sa première jeunesse ?
PL :   D’abord, je n’ai jamais reçu de choc de la mort. Ensuite j’ai toujours eu une très grande curiosité de la mort. Voilà. Chaque fois que quelqu’un de mes amis est mort, j’ai toujours fait l’impossible pour le voir. Charles-Louis Philippe, par exemple. Et quand Valéry est mort, je me suis précipité chez Valéry pour le voir sur son lit de mort. Enfin, n’est-ce pas, c’est le dernier personnage, la dernière forme. Vous trouvez ça mal ? Oui, oui, ça m’intéresse énormément.

JPM :     Mais vous pensez que cette dernière forme se relie au personnage vivant ou est-ce qu’elle vous paraît au contraire un objet dérisoire que le vivant laisse après soi ?
PL :   Non… Non… C’est pour voir le dernier aspect de quelqu’un que j’ai connu.

AG :  Docteur ?
DM : Je vous demanderai en toute simplicité si vous avez peur de la mort ? Ou peur de mourir, vous.
PL :   Je n’aime pas beaucoup cette perspective. Et je trouve bouffon de s’en aller après être venu. Et je suis dans un état de révolte à l’égard de la mort.

AG :  Jean-Pierre Morphé ?
JPM :     Je sais qu’il est arrivé à Monsieur Léautaud une histoire assez singulière pour le personnage qu’il est et pour les curiosités qu’il a. C’est que la nouvelle de sa mort ayant été répandue à tort en 1941, il a pu lire ses articles nécrologiques. Puis-je vous demander quel a été votre sentiment ?
PL :   Une surprise énorme ! Car enfin, n’est-ce pas, les gens me croyaient mort et j’ai pu penser que ce qu’ils écrivaient était sincère. Ils n’avaient plus à me flatter, n’est-ce pas, j’étais mort. Ben j’en…J’en suis jamais revenu.

JPM :     Mais vous-même, votre personnage d’« après mort », si je puis dire, avez-vous considéré qu’il y avait eu à ce moment-là en somme une rupture dans votre vie et que vous recommenciez autre chose ?
PL :   Oh non, je n’ai pas eu de réflexions aussi philosophiques que ça. Non…

Les personnages de fiction

AG :  Monsieur Paul Léautaud alors je voudrais vous poser une question d’un autre ordre… Vous avez dit tout à l’heure que… vous ne… N’ayant pas de famille vous ne pouviez pas envisager d’avoir à quitter ou ne pas quitter votre famille. Mais vous adorez les animaux.
PL :   Ouais.

AG :  Est-ce que vous pourriez envisager de quitter les animaux qui vous entourent.
PL :   J’ai déjà pris soin depuis quelque temps, étant donné l’âge que j’ai, d’avoir le moins de bêtes possibles pour en laisser le moins à ma mort. Et ils sont à l’avance placés.

AG :  Alors je voudrais vous poser une autre question du même ordre, vous avez dédié votre livre sur l’amour au chat Miton. Et je voudrais vous demander : en dédiant ce livre à un chat, à quel sentiment cela répondait chez vous ?
PL :   Euh… Cette dédicace est une périphrase. Vous comprenez ?

AG :  Bon. [Rires]. Avez-vous d’autres questions ? Jean-Pierre Morphé ?
JPM :     Je voudrais demander à Monsieur Léautaud, non pas, loin du monde, pour ouvrir un débat historique mais pour lui demander de s’expliquer un peu plus sur le personnage, comment Talleyrand peut venir comme héros réel entre les personnages de la fiction qui en sont si différents, comme Candide ou le neveu de Rameau, d’une part, ou comme la Sanseverina ?
PL :   Je tiens Talleyrand pour un homme d’esprit prodigieux. Je le tiens pour un homme n’ayant jamais eu aucune conscience. Pour s’être accommodé de tous les partis. Et puis il y a ce mot de lui : « Regardez, pas de sang sur les mains ». Maintenant, vous connaissez le mot de Talleyrand à l’abbé Sieyès[11], alors qu’au début de la Révolution il célébrait une messe, je ne sais pas à quelle occasion… Et alors Talleyrand était à l’autel, qui officiait, et l’abbé Sieyès était sur le côté, et Talleyrand lui a dit « Ne me fais pas rire… » [Rires].

JPM  Mais comment pouvez-vous aimer ce personnage qui s’accommode de tout le monde alors que visiblement vous ne vous accommodez de personne ?
PL :   Je trouve très beau de n’avoir aucune conscience.

JPM :     Non mais je…
PL :   Je trouve qu’il y a là une libération…

JPM :     Je parle de… Je vous parlais de l’accommodement, de la compromission, de la…
PL :   Hé bien quoi !… C’est un… un… un manque absolu de dogmatisme.

EB :  Je n’ai pas compris si… Quand vous dites que votre personnage préféré avec Candide, c’est le neveu de Rameau, c’est réellement le neveu de Rameau que vous aimez ou si c’est Diderot.
PL :   Non, le personna… Enfin, c’est le neveu de Rameau tel qu’il s’exprime dans le neveu… dans le… chez Diderot.

EB :  Oui, ce n’est pas le personnage de Diderot lui-même ? Parce que je suppose que vous devez beaucoup aimer Diderot.
PL :   Uniquement ça. Uniquement Le neveu de Rameau.

EB :  Oui.
PL :   Le reste ne m’intéresse pas.

JPM :     Pourquoi ?
PL :   Heu parce qu’il est lyrique et… plein d’effusions et… que je n’aime pas, je n’aime pas ce sentiment en littérature.

Enfance et jeunesse

AG :  Alors je voulais vous demander si, euh… vous avez toujours été ainsi et si euh… Avez-vous l’impression d’être devenu ?
PL :   Ah c’est à dire que euh… j’ai commencé, je crois, en 1905, vraiment, avec In mémoriam.

AG :  Mais est-ce que vous… Est-ce qu’il y a eu a le pour… pour vous faire ce que vous êtes, est-ce que vous êtes différent de ce que vous étiez dans votre enfance, ou bien est-ce que vous êtes… vous avez subi une évolution entièrement normale… Est-ce que vous avez l’impression que vous étiez entièrement préformé ou qu’il y a un ou plusieurs événements extérieurs qui ont contribué à vous rendre ce que vous êtes ?
PL :   Non, je non, je… je n’ai… Non. Je ne… je ne vois rien à répondre, là-dessus. Non… non. N’est-ce pas, j’ai eu la chance… J’ai débuté au Mercure en 1895. J’ai eu la chance de tomber sur un homme, Alfred Vallette, à qui je dois tout comme écrivain et qui m’a toujours laissé la plus grande liberté. J’ai écrit à cette époque-là, des choses au Mercure, que nulle part ailleurs on ne m’aurait [inaudible]. Ainsi, regardez, quand j’ai publié In Memoriam dans le Mercure — c’était un récit satyrique, presque, de la mort de mon père. Il est arrivé quarante-cinq désabonnements en trois mois ; parce qu’il y avait non seulement les abonnés français mais il y avait les abonnés des colonies, il a fallu le temps qu’ils reçoivent le Mercure et le temps qu’ils envoient leur désabonnement. Monsieur Vallette s’est contenté de dire : « Ceux-là se désabonnent… d’autres s’abonneront. »

AG :  Oui, ça c’est très bien.
PL :   Voilà.

DM : Non, mais avez… D’où vient… Puis-je demander d’où vient et de quand vient votre désir très grand d’isolement, votre…
PL :   Ah j’ai toujours été comme ça ! Quand j’étais enfant je vivais sous la table de la salle-à-manger, sans jouet, sans rien. On ne pouvait pas m’en tirer ! À Paris, par exemple, rue des Martyrs, le père Léautaud allait rue Milton avec des… des sous, tâchait de racoler des gamins pour me tirer de là. Il n’y avait rien à faire ! [Rire d’EB].

AG :  Docteur Martin ?

Firmin

DM :     Au moment où Monsieur Léautaud parlait d’In Memoriam et de son père, j’allais précisément lui demander en quels termes il avait été avec son père ? Parce que ceci me fait penser à quelque chose relatif au thème des cadavres et de la mort.
PL :   Mon père n’a jamais été un père. C’était un… C’était un pilier de café, un homme de théâtre… Non !

DM :     Est-ce que sa mort ne vous a pas en quelque sorte apporté comme une espèce de soulagement ?
PL :   Ah non ! Non. Il a eu une mort très pénible, n’est-ce pas. Je suis resté quatre jours et cinq nuits, et la nuit avec une bougie, assis, à son chevet, et à le regarder mourir. Quatre jours et cinq nuits[12] !

DM :     Mais ne croyez-vous pas que vous avez pu éprouver en même temps une douleur réelle et en même temps un soulagement que peut-être vous n’étiez pas pénétré…

PL :   Non non ! Je n’ai… je vous dis, je n’ai jamais… Je suis incapable de rancune et d’antipathie et de… Non, non, non, non. J’avais la curiosité.

L’amour (II)

AG :  Et… à la… à ce… à cet âge fameux de dix-sept ans et ensuite, vous êtes-vous approuvé, méprisé ou constaté amoureux ?
PL :   Non ! Non !

AG :  Approuvé…
PL :   Je n’ai jamais aimé que physiquement ! je l’ai écrit il n’y a pas longtemps… Euh… euh… J’ai eu, si vous voulez, heu… deux passions dans ma vie… après…

AG :  Et les avez-vous approuvées, désapprouvées, méprisées, acceptées…
PL :   Mais voyons voyons voyons, quand on est attiré par une femme en ne reg… on examine pas si on a raison ou tort. Je peux dire ceci, n’est-ce pas : j’ai eu deux grandes passions qui ont duré assez longtemps. Eh bien, l’objet de cette passion aurait pu mourir, ça ne m’aurait rien fait. Je n’ai jamais aimé que physiquement.

La justice

EB :  Est-ce que vous avez l’impression que votre indulgence, votre hostilité à tout ce qui est jugement et condamnation vient de la capacité de solitude qui est la vôtre, de sorte que vous ne vous sentez pas trop atteint par les autres ?
PL :   Non ! Je… Je vous dis je n’aime pas… Je n’aime pas le la… Je n’aime pas les justiciers, je n’aime pas ça.

EB :  Oui, j’entends bien.
PL :   Ainsi je l’ai… J’ai reçu il y a quelque temps la visite d’un nommé Lévy, je crois, qui dirigeait un… une sorte de… de… de… brochure, de compte-rendu, qui s’appelant Paru, je crois. Je lui ai dit « Écoutez, c’est la vérité. Devant ma porte, dans la rue Guérard, je verrais un individu en assassiner un autre, ça ne me regarde pas, je rentre chez moi. »

EB :  C’est bien ce que je dis ! Est-ce que vous ne croyez pas que votre indulgence générale…
PL :   Mais ce n’est pas de l’indulgence, c’est de l’indifférence !

EB :  C’est ça ! Ça tient à ce que vous avez l’impression que ça ne peut pas vous atteindre ?
PL :   Oh c’est pas ça, c’est pas un point de vue d’égoïste ! Je ne suis pas chargé de… Je ne suis pas chargé de l’ordre de la société.

EB :  Ah oui mais… Si vous vous vous sentez vous-même attaqué…
PL :   Aaaahhh !… ma porte est toujours ouverte, je ne redoute rien. Jour et nuit ma porte est ouverte. Non, non. Vous… Je trouve que… Je trouve que vous compliquez les choses. N’est-ce pas, je trouve qu’il y a chez moi, si vous voulez, plus tôt, enfin, une sorte d’instinct, enfin, il y a des choses qui ne me plaisent pas.

AG :  Docteur ?
EB    Oui, je crois que vous…
AG :  J’allais d’ailleurs vous demander — Pardon — pourquoi vous appréciez plus la franchise que la duplicité. Au nom de quoi ?
PL :   Je n’aime pas les complications.

AG :  Docteur ?
DM : Je voudrais faire remarquer à Monsieur Léautaud deux curieuses correspondances entre, d’une part, la position qu’il affectait quand il était petit sous la table, où il était en somme déjà retiré…
PL :   Oui…

DM : … du monde extérieur d’où on avait beaucoup de mal à l’en tirer, et l’attitude qu’il aurait, par exemple, en voyant quelqu’un assassiner une autre personne. Dans les deux cas il y a un refus de se mêler aux activités du monde extérieur.
PL :   Oui…

La mort (II) — L’amour (III)

DM : De même — je m’excuse de revenir de nouveau sur ce thème de la mort qui est tout de même ; euh… un des plus importants parmi ceux que vous nous avez exposés — c’est que vous ne voudriez pas mourir subitement et que votre père n’est pas mort subitement non plus.
PL :   Non.

DM : À quoi ça vous fait penser ce… ce parallélisme ?
PL :   Oh, ça ne me fait penser à rien, je vous dis… je… [rires] Je ne veux pas mourir subitement parce que je… je veux me rendre compte, enfin !…. Maintenant, naturellement, n’est-ce pas, je risque certainement… euh… de rester quatre ou cinq jours sur mon lit de mort ans que personne ne le sache puisque je… je vis seul.

DM :     D’ailleurs vous venez de nous faire remarquer que votre père a mis quatre ou cinq jours pour mourir.
PL :   Oui, oui. Mais il était dans un état que moi je n’aurais pas parce que moi je n’ai pas été un ivrogne et un… un coureur de femmes, enfin.

AG :  Jean-Pierre Martin…
JPM :     Je voudrais demander à Monsieur Léautaud s’il pense que heu l’absence de passion euh qu’il montre dans l’amour vient de ce qu’il a euh… participé de bonne heure à la vie des dames galantes ou si au contraire il pense qu’il y a naturellement été conduit, conduit à se mêler à elles, justement parce qu’il n’avait pas de passion ?
PL :   Je… n’ai connu… vraiment… enfin la passion physique qu’à quarante-deux ans. Parce que j’ai toujours pensé qu’en amour, homme ou femme, on doit trouver son numéro. Alors il y en a qui ne le trouvent jamais, moi je l’ai trouvé à 42 ans. Voilà. Alors, la passion, je vous dis, n’était que physique. Voilà. La preuve, c’est que je vous dis, n’est-ce pas, l’intéressée aurait pu mourir, je m’en fichais complètement.

JPM :     Mais avez-vous, je vous prie, le sentiment… Vous souvenez-vous, dans votre jeunesse, qu’elle me… J’entends aux environs de cette dix-septième année, une jeune fille du même âge vous ait témoigné de l’amour ? Avez-vous, et reçu, si je puis dire, la provocation d’un autre amour ?
PL :   Je vous dirai que, n’est-ce pas, heu… c’est bien drôle à dire… Ça n’est jamais moi qui ai commencé. Voilà.

AG :  Docteur ?
DM : Pourrais-je demander à Monsieur Léautaud si, en laissant la question purement physique de côté, il a éprouvé un sentiment d’aimance, ou de la tendresse pour une femme avant l’âge de 42 ans, tendresse qui n’aurait pas été mélangé à de l’amour physique ?
PL :   Jamais ! Je n’ai jamais éprouvé de tendresse pour une femme !

Jeanne Forestier

DM : Et pour votre mère ?
PL :   Je ne l’ai pas connue. Je l’ai vue huit jours dans ma vie. Quand elle est morte, que j’ai appris ça par euh… Dumur au Mercure m’a en… — j’étais à Pornic, à cette époque-là. Et Dumur m’a envoyé un numéro du Journal de Genève — on publie les décès, dans les journaux suisses — et j’ai vu là, qu’on annonçait la mort de Madame Oltramare, eh bien elle était porte et puis voilà tout.

DM :  Quel âge aviez-vous ?
PL :   Euh… Voyons… euh… C’est en 1915, j’avais… J’avais 42 ans[13]

EB :  Ça coïncide un peu avec euh… la découverte de l’amour physique. C’est à peu près au même âge, si je ne m’abuse ?
PL :   Ça n’a aucun rapport !

EB :  Non ! Je barre… Marquons une concordance de dates, sans plus.
PL :   Bah ! si vous voulez ! [ricanements de PL].

AG :  Et puis-je vous demander à quel âge vous avez cessé de voir votre mère ?
PL :   Mais je vous dis, j’ai vu ma mère quand elle venait à Pa… Ma… ma mère était comédienne, n’est-ce pas ?
AG :  Mmm…
PL :   Alors, de temps elle passait par Paris et alors elle venait me voir, rue des Martyrs, je me rappelle, me promener au jardin d’acclimatation, à Michel Strogoff, tout ça… J’avais la tête… les yeux par terre et je lui disais « Mais oui, Madame… », « Mais certainement, Madame… » et voilà comme [inaudible (un gamin ?)]
EB :  Il n’a pas connu.
PL :   Euh… euh… La preuve, c’est qu’un jour, rue des Martyrs, qu’elle venait, j’avais à cette époque-là une vieille bonne comme on faisait à l’époque, exprès pour moi, puisque lui était célibataire et elle a fini par dire « Mon Dieu, que cet enfant est-donc désagréable ! »

EB :  Et ces sentiments d’aimance, comme dit le docteur Martin, que vous n’avez pas eu pour des femmes, est-ce que vous les avez eu pour des amis ?
PL :   Non. Je… Mes amis sont plus mes amis que je ne suis leur ami. J’ai une sale nature !

EB :  Oh je ne le crois pas ! [rire]
PL :   Si ! [rire de PL].

AG :  Docteur…
DM : Je crois qu’il et facile de… d’essayer de vous montrer, tout au moins, que, tant du côté de votre père que du côté de votre mère, vous avez éprouvé, toujours, de très intenses frustrations et que votre attitude sen… sentimentale n’est qu’une euh compensation, qu’un mécanisme de défense destiné à vous protéger contre d’autres frustrations possibles.

PL :   Non. Ils ne m’ont frustrés de rien… ils m’ont…
AG :  Si Monsieur Léautaud n’attendais rien…
PL :   Oui. Je n’ai aucune rancune contre mon père.
DM : Consciente ! car on attend toujours quelque chose quand on est petit.

Les comédiens, le théâtre

PL :   Il n’y a qu’une chose, tenez, il n’y a qu’une chose… Enfin mon père ne s’est jamais occupé ni de mes études ni de rien du tout, ni de mon… ni de ma santé ni rien… Il n’y a qu’une chose que je ne lui… peux pas arriver à pardonner à cet homme, c’est ceci[14] : Mon père était premier souffleur à la Comédie Française. Au jour de l’an, quand j’avais… dix ans, douze ans, quatorze ans… Le jour de l’an, le père Léautaud m’emmenait à la Comédie Française et aux entr’actes, sous la menaces de claques ! il m’obligeait à aller souhaiter la bonne année à tel sociétaire, Bianca, Barretta[15], etc. et alors, je recevais cent francs, cinq-cents francs, cinquante francs, qu’il empochait. Ça ! avoir… avoir obligé un enfant, timide comme j’étais, à la mendicité… je ne peux pas oublier ça.

JPM :     Je voudrais vous poser une autre question, Monsieur Léautaud, vous avez écrit dans une de vos chroniques : « Alceste doit faire rire[16]. » Est-ce que cela vous empêche d’être misanthrope ?
PL :   Non… mais Alceste doit faire rire, si vous voulez, le commun des mortels. Mais c’est un personnage extrêmement douloureux.
JPM :     Oui.
PL :   Je trouve que Le Misanthrope il y a des côtés euh… Non, plutôt dans L’École des femmes il y a des côtés de tragédie, oui. Mais Le Misanthrope… Non, non, non, non ! Il doit faire rire, il doit faire rire parce que les gens ne l’ont peut-être pas… C’est sa franchise qui fait rire.
AG :  C’est ça.
EB :  Mais quand vous avez dit que Le Misanthrope devait faire rire je pense que vous vous êtes surtout placé au point de vue du critique dramatique, que vous pensez que c’est comme ça qu’on doit jouer Le Misanthrope. N’est-ce pas ?
PL :   Ah non, surtout pas [inaudible] !
EB :  Ah oui ?
PL :   Moi il ne me fait pas rire.
EB :  Alors s’il ne vous fait pas rire, pourquoi voulez-vous qu’il fasse rire les autres ?
PL :   Ah ben… heu… parce que… parce qu’il a un comportement opposé à celui que les autres ont généralement
EB :  Oui… mais enfin nous marquons premièrement, qu’il ne vous fait pas rire et deuxièmement que vous trouvez qu’il doit faire rire les autres.
PL :   Oui… Enfin j’admets, j’admets… J’admets qu’il fasse rire.
EB :  Ah oui, mais vous ne le souhaitez pas ?
PL :   Ah non, je ne souhaiterais… Non. Je souhaiterais plutôt qu’on constate que c’est un personnage douloureux.
EB :  Ah oui…

Les animaux, les hommes

AG :  Alors je voudrais aussi un petit peu au thème des animaux, puisque vous les aimez beaucoup… Quels sont les animaux que vous avez aimés et est-ce qu’il y a des raisons qui vous poussent vers tel ou tel animal ?
PL :   Euh… J’ai eu au moins trois-cent chats, cent-cinquante chiens, pas tous à la fois. Tous ramassés dans les rues de Paris. Je n’ai jamais fait d’élevage. Quand il y avait des portées chez moi elles allaient au baquet parce qu’il m’intéressait plus de recueillir les animaux en péril que d’élever des choses qui sont [inaudible]. Voilà. Et tous… tous mes animaux sont enterrés dans mon jardin. Ils ont tous vécu là. J’avais une bonne, à cette époque-là.

DM : En somme on peut dire que vous recueillez les êtres abandonnés, mais que vous ne tenez pas à être…
PL :   Mais je ne recueillerais pas des enfants.

DM : Et vous ne tenez pas à élever des petits animaux qui viennent de naître ?
PL :   Ah non ! Dans les… Dans les deux cas, n’est-ce pas, vous savez, quand un chat naît, ça n’a pas de regard, c’est gros comme un index. Tandis que l’animal que je trouve, de six mois ou d’un an, n’est-ce pas, en péril, pourchassé, n’ayant pas de nourriture, il est plus intéressant.

DM : Et en dehors des chiens et des chats… Vous avez je crois une guenon ?
PL :   J’ai une guenon qui s’est perdue dans mon jardin et que j’ai gardée. Mais quand je trouve un es… J’ai un très grand jardin, j’ai 1800 mètres de jardin qui n’a jamais été touché, tout pousse comme ça veut. Quand je trouve un escargot dans l’allée, je le jette dans les taillis. Je m’en voudrais d’es… d’é… d’écar… d’écraser volontairement un escargot. [inaudible] je suis une vieille concierge. [Rires].

DM : Mais, heu… Il y a tout de même eu des animaux que vous avez plus particulièrement aimés.
PL :   Ah, ben, n’est-ce pas, il y a, chez les animaux comme chez les humains, des êtres qui sont, heu, plus démonstratifs, charmants, plus intelligents, même.

AG :  Mais alors cette heu distinction que vous faites entre les animaux vous le faites plus difficilement entre les hommes…
PL :   Oh… je ne sais pas [bougonnements] [rires].

DM : C’est-à-dire que vous vous êtes attaché plus facilement à certains animaux… Et alors quand ces animaux sont morts, quelle a été votre réaction ?
PL :   Ah !… Un très grand chagrin.
AG :  Un très grand chagrin…
PL :   Oui, oui.

JPM :     Il semble évident que Monsieur Léautaud a déplacé, sur la tendresse relative aux animaux tout l’énorme potentiel de tendresse qu’on sent chez lui camouflé, et qu’il n’a pas pu utiliser vis-à-vis du genre humain ! car votre attitude vis-à-vis des chiens et des chats abandonnés est tout à fait une attitude d’homme envers des humains.
PL :   M… Mais… Euh… Si… Cette attitude envers des humains, euh, nous avons vu qu’elle est souvent intéressée. Tandis que moi… il n’y avait pas d’intérêt.

JPM :     Oui, vous considérez que le sentiment pour les animaux est plus pur et c’est pour ça que…
PL :   Oui…
AG :  Mais je pense qu’en…
DM:  Il ne risque pas d’être jugé par les intéressés.
PL :   Non.
EB :  Si, il peut être jugé, ils ont bien un jugement, les animaux, qui manifestent en fuyant, par exemple…

JPM :     Je voulais, justement, demander à Monsieur Léautaud s’il avait lui, appliqué son jugement à ses animaux, c’est-à-dire s’il avait observé la société de ses animaux — puisqu’ils sont assez nombreux pour constituer une société — comme il observe la société des hommes, et s’il avait à leur égard exercé sa réflexion et son sens critique.
PL :   Il y a les mêmes différences ! Par exemple, les chats, n’est-ce pas, il y en avait qui vivaient très seuls, qui se promenaient seuls, qui mangeaient seuls ; d’autres qui étaient par groupes de quatre ou cinq, enfin il y a entre eux les sympathies qu’il peut y avait entre les humains… et les hostilités.

DM : Et ça ne vous a jamais rapproché des humains ?
PL :   Non. Je nous dis que je ne suis… NON ! Ça je ne… Non !

DM : Mais La… la tendresse que vous vous êtes toujours appliqué à ne pas éprouver pour des êtres humains…
PL :   Mais je ne me suis pas appliqué, c’est naturel ! [rires].

DM : Bon heu… et cette tendresse, ne l’avez-vous pas éprouvée pour des personnages imaginaires ?
PL :   Oh non ! heu ça… ça, je ne divague pas, non.
DM : Non mais…
JPM :     Vous rêvassez…
PL :   Hein ?
JPM :     Vous rêvassez.
PL :   Ah oui, oui, oui, mais pas heu… d’abord je n’ai pas d’imagination.
JPM :     Non mais pour des personnages… pour des héros de roman ou de pièces de théâtre ?
PL :   Oh non, non, non, non, non, non. Tout de même… non, non.
DM : On… on peut faire remarquer que trois-cent chats et cent-cinquante chiens constituent déjà une masse humaine…
EB :  Considérable !
DM : …d’un tel volume, qu’elle peut suffire à des épanchements sentimentaux considérables.

EB :  Et pour vos livres, vous n’avez pas une tendresse ?
PL :   Oh !…
?? :   Pas du tout !
PL :   Oh non, voyons… Non, non. J’ai écrit pour moi, parce que ça m’amusait. Passe-temps uniquement.

EB :  Et pour les livres que vous possédez, ceux d’autrui ?
PL :   Non.
EB :  Non ?
PL :   Non. Vous savez, je me… Ah si, je…
?? :   Moi non plus.
PL :   Je donnais tout à l’heure heu que l’héroïne de roman, la Sanseverina de… [inaudible : « j’arrive à » ] me foutre pas mal de La Chartreuse de Parme, ça ne m’intéresse plus.

AG :  Mais la Sanseverina, tout de même… ?
PL :   Non, je, thw thw thw… heu heu je me suis reporté un peu dans le passé… mais tout ça m’est égal [aujourd’hui]… J’ai horreur des romans.

EB :  Et comment avez-vous été amené à penser à la Sanseverina ?
PL :   Ah parce que… heu… Non ! N’est-ce pas ? Vous m’avez demandé ça ! Alors je me suis rappelé que, vraiment, n’est-ce pas, comme je l’ai écrit, la Sanseverina dont… dont… dont nous avons tous été amoureux. Voilà, dans le passé.

AG :  À quel âge avez-vous lu La Chartreuse de Parme ?
PL :   Oh, j’ai lu La Chartreuse de Parme, j’avais vingt-cinq ans…

AG :  Jean-Pierre Morphé ?
PL :   Je l’ai relue souvent. Mais… ça ne m’intéresse plus.

L’écriture et les écrivains

JPM :     Je voudrais demander à Monsieur Léautaud, heu, si son jugement sur les hommes n’a pas pu être faussé, si j’ose dire, par ceci : c’est que lui-même, agissant uniquement par plaisir et n’écrivant entre autres choses — ce qui est son activité essentielle — que par plaisir, il n’a pas été amené à penser que les autres, sous des masques différents — d’héroïsme, de courage, de dévouement — n’agissaient aussi que par plaisir ?
PL :   Heu c’est bien compliqué, comme question. D’abord, n’est-ce pas, heu… je crois que la plupart des gens qui écrivent, écrivent par heu… intérêt matériel. Je trouve que ce qu’on appelle la littérature alimentaire est méprisable.

JPM :     Oui, c’est ce que vous dites, d’ailleurs, c’est ce que vous consignez dans votre Journal, sur les écrivains contemporains. Mais vous semblez ne pas voir le même sentiment pour les écrivais du passé.
PL :   Les écrivains du passé étaient peut-être moins intéressés du point de vue de l’argent.

EB :  Les écrivains du passé sont l’objet d’une sélection !
PL :   Ouais.

DM : D’ailleurs il me semble difficile de commencer à écrire par intérêt matériel. Une fois que le tirage et venu… alors que l’on n’était jamais en droit de l’espérer on peut continuer à écrire mais je… ne croyez-vous pas qu’un homme qui commence à écrire, qui décide d’écrire ne le fait jamais par intérêt matériel.
PL :   Eh bien je trouve qu’aujourd’hui, au contraire, c’est… c’est le contraire, qui se produit. Ainsi… j’ai noté… dans… un… fragment de Journal qui va passer, il y a une maison, rue de l’Université, qui s’appelle Julliard, Laffont et un troisième[17]. Cette maison… ne vi… il y a là-dedans des gens qui n’écrivent que pour les prix.
DM : Oui mais…
PL :   Je trouve ça !…
DM : Oui mais ne croyez-vous pas que c’est la maison, disons, en généralisant, l’institution qui a corrompu les hommes mais que tout jeune auteur qui commence à couvrir une page vierge ne le fait jamais par intérêt matériel.
PL :   Ah aujourd’hui ne… Si !
EB :  Mais Balzac disait déjà la même chose et ça nous met déjà à cent ans plus tôt… Qu’il y avait beaucoup d’écrivains qui n’écrivaient que par intérêt matériel, ayant découvert que, acheter pour cinquante francs de papier et le revendre pour 5 000 francs était l’une des opérations les plus avantageuses qu’on puisse faire. Je crois que c’est dans les Illusions perdues.

DM : Je crois que la qu… le problème est moins simple qu’il ne paraît. Car même chez l’écrivain qui écrit par intérêt matériel, il peut trouver dans le succès matériel des satisfactions qui n’ont pas uniquement trait à l’argent ; car l’argent a une très grosse valeur symbolique. Le prix ou l’argent symbolisent la puissance et la réussite, et la puissance sous tous ses aspects. De sorte que… on ne peut pas schématiser et mettre dans un tiroir les écrivais purement désintéressés qui ne travaillent pas pour de l’argent et dans l’autre tiroir les écrivains qui travaillent uniquement dans un but alimentaire. Le problème est infiniment plus nuancé à mon sens.
PL :   Mais… Alors il ne vous vient pas à l’idée que tous ces écrivains qui écrivent pour un prix savent… ce qu’il faut mettre dans un livre pour avoir le prix ?
EB :  Il y en a beaucoup qui se trompent par [inaudible].
PL :   C’est la seule… mais enfin, croyez-vous que les gens qui écrivent pour l’académie Goncourt n’ont pas bien réfléchi à tout ce qu’il fut mettre dans un livre pour séduire ces messieurs ?
AG :  Mais ils se trompent, il n’y a pas de… de…
PL :   Ah !
AG :  formule assurée du succès, ce serait trop beau !
PL :   Mouais, mouais, mouais,…

EB :  Je voudrais poser à Monsieur Paul Léautaud une question relative à Dostoïevski. Je crois savoir qu’il n’aime pas Dostoïevski ; et je voudrais savoir pourquoi.
PL :   Il se trouve que c’est un épileptique un… un… un écrivain pour gens enfermés dans des cabanons, qu’il est… qu’il vaut mieux ne pas le lire… enfin non non non [neuf fois non]. Je n’aime pas les déséquilibrés, je n’aime pas ça. Voilà. Et, comme je l’ai dit, je ne sais pl… Ah, voyons, si, le ma… Tous les gens… Ah ben je l’ai dit dans l’article sur Corbin ! Tous les gens qui ont subi une influence de Dostoïevski ont écrit des âneries. Euh… Gide, avec son… ses Caves du Vatican et le bonhomme par le train, n’est-ce pas[18], etc., Duhamel avec son roman [inaudible Salavin[19] ?] et puis alors cet immonde Bubu de Montparnasse[20]. Voilà. Non, non oh ça non non non, je n’ai pas ça, je vous dis ; non.

EB :  Mais votre hostilité est-elle plutôt pour l’influence qu’a exercé Dostoïevski, que pour lui-même ?
PL :   Ahhhh ! il m’est antipathique !
EB :  Oui ?
PL :   Il m’est antipathique.
EB :  Parce qu’il y a de très… On peut être un très mauvais maître et un très bon artiste, n’est-ce pas ?
PL :   Oui, Oui… Non, non, il m’est antipathique. Tous les… tous les déséquilibrés me sont antipathiques. Je… J’ai une sorte de haine pour ces gens-là.

Les personnages du théâtre

AG :  Et pour en revenir à ce que nous disions tout à l’heure sur la tendresse ou l’amitié que vous pourriez avoir pour des personnages imaginaires, vous avez répondu que vous n’en aviez pas et que vous aviez horreur des romans mais vous n’aviez pas… vous n’avez pas horreur du théâtre ; et est-ce qu’il vous est arrivé d’avoir pour des personnages de théâtre une amitié… [on sent qu’André Gillois avance avec une grande précaution] ou une attirance tendre…, enfin une…
PL :   Enfin, n’est-ce pas, je suis certainement extrêmement intéressé, pénétré, par exemple par Alceste et par Arnolphe[21].
AG :  Oui.
PL :   Oui, énormément, énormément. Et même par Figaro, n’est-ce pas, que je trouve une chose, enfin…

EB :  Et le cinéma ne vous a pas… ?
PL :   Ah non, rien ! Le dégoût complet. Je lisais… Vous n’avez pas lu dans Le Figaro le… sur la façon dont on a arrangé Paul-Louis Courrier au cinéma ?
EB :  Ah non, je ne l’ai pas lu, non non.
PL :   [se tournant vers un autre participant :] Vous l’avez vu ?
JPM :     Oui, oui, le film de… La Maison des sept péchés[22], c’est ça.
EB :  Enfin c’est peut-être un mauvais film…
PL :   Mais tenez, je tiens Valéry pour un mauvais écrivain… parce que… il a écrit… à la mort de Mallarmé : « Le ravissement de Mallarmé me laissa sans un mot » pour ne pas écrire « La mort de Mallarmé ». Eh bien, quand on prend des détours comme ça on est un mauvais écrivain.

JPM :     Je voulais demander à Monsieur Léautaud euh qui nous a euh dit combien il était intéressé par les personnages de d’Alceste et d’Arnolphe, s’il n’y a pas tout de même chez lui, et j’ai cru le constater d’ailleurs dans son œuvre, une très grande admiration pour Molière et je voulais lui demander ce qu’il pensait de l’homme Molière, qui est justement un homme constamment agité de passions, et de passions amoureuses [fin inaudible, couverte par la réponse de PL].
PL :   Oh ça, j’ai… j’ai une vénération pour Molière.
AG :  Passions amoureuses comprises.
PL :   Oui, l’homme, l’homme, l’homme, l’homme,
?? :   Il était justement sympathique.
PL :   Enfin c’est homme qui a été constamment dupé en ménage, n’est-ce pas ?… Et qui a mis tant de choses de lui dans ses personnages.
EB :  Maintenant, n’est-ce-pas, il a éprouvé des passions mais il n’en a pas été dupe.
PL :   Oui maip… oui mais la passion n’était que physique !
EB :  C’est ça…
PL :   Alors le moral… Le moral n’a rien à y voir !

AG :  Eh bien… je vous remercie Monsieur Paul Léautaud, je pense que nous vous avons assez ennuyé comme ça…
PL :   Mais non, mais non, je trouve ça très drôle, moi [rires].

Conclusion

AG :  [Après l’enregistrement] Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’apporter de conclusion à cet échange de propos, tant il ressort avec évidence que la misanthropie de Monsieur Léautaud tire son origine d’une enfance effrayante dont il nous a parlé lui-même avec son implacable franchise. De ce caractère intransigeant, il a tiré toutes les conséquences, sans reculer jamais, ce qui lui a permis de réaliser une œuvre littéraire dont l’importance apparaîtra sans doute de plus en plus grande, surtout quand on connaîtra le Journal que Monsieur Léautaud rédige depuis cinquante ans, et que le monde littéraire attend avec impatience et angoisse. J’imagine que de nombreux auditeurs auront été choqués de l’entendre s’exprimer avec une aussi complète liberté d’esprit mais je suis heureux d’avoir eu cette occasion unique de faire connaître à ceux qui l’ignoraient encore l’existence de ce grand écrivain et de ce personnage extraordinaire.

40:01     [Générique] Vous venez d’entendre : « Qui êtes-vous », une émission d’André Gillois avec Emmanuel Berl, Maurice Clavel, le docteur Martin et Jean-Pierre Morphé. Aujourd’hui : « Qui êtes-vous, Paul Léautaud ? », émission réalisée avec la collaboration d’Alain Alliou, Maurice Béart et Gaston Morphé. Montage : Jacques Guinchard.

40:23     Fin.

Les notes sont celles de notre édition du Journal, ici une des nombreuses annexes. Les personnages sans note ont fait l’objet d’une note précédente.

[1]     André Gillois (Maurice Diamantberger, 1902-2004), écrivain, réalisateur, scénariste et dialoguiste. Pionnier de la radio, André Gillois fut pendant la Seconde Guerre mondiale le porte-parole du général Charles de Gaulle à Londres.

[2]     JL au 16 décembre 1949 : « 8 heures du soir. — Mon voisin Delaunay, venu me voir ce soir, me dit qu’on a annoncé tantôt, à la Radio, mon audition pour samedi prochain, 24, à 14 h.30. » Il s’agit de René Delaunay, qui habitait au numéro 17 de la rue Guérard.

[3]     Voir Pierre-Marie Héron : De l’impertinence dans les interviews d’écrivain : l’exemple de la série radiophonique Qui êtes-vous ? (1949-1951).
http://journals.openedition.org/aad/1706.

[4]     Annoncé par la speakerine et que, n’étant jamais annoncé, il n’a pas été possible d’identifier la voix. Il est possible que ses interventions aient été attribuées ici à une autre intervenant.

[5]     Pseudonyme d’un docteur Held, psychanalyste. Peut-être René Held (1897-1992).

[6]     Les initiales de noms des intervenants, le plus souvent détectés à l’écoute, sont vraisemblables mais peu sûres.

[7]     L’auditeur se rend bien compte que Léautaud a eu connaissance des questions avant l’émission et a même eu le temps de rédiger les réponses, lues.

[8]     Les Dieux ont soif, roman d’Anatole France publié en feuilleton dans la Revue de Paris du 15 octobre 1911 au 15 janvier 1912, et en volume chez Calmann-Lévy en 1912.

[9]     ? peu audible.

[10]    Les questions, ici, ne sont pas connues et les réponses bien plus spontanées.

[11]    Emmanuel-Joseph Sieyès (1748-1836) homme d’Église et homme politique surtout connu pour ses écrits et son action pendant la Révolution française et plus tard président du Sénat conservateur et comte de l’Empire.

[12]    Le 26 février 1903, PL écrira à Jeanne Oltramare, sa mère : « Mon père est mort ce matin, à 2 heures, après une affreuse agonie de trois jours ».

[13]    Jeanne Oltramare est morte le 15 mars 1916. Léautaud avait donc 44 ans et était lié physiquement avec Anne Cayssac depuis le 25 mars 1914.

[14]    Énervement très net et très soudain de PL.

[15]    Blanche Barretta (1856-1939), a été sociétaire de la Comédie Française en 1876. Bianca est, nous le savons, la marraine de Paul.

[16]    Chronique du 1er avril 1922 consacrée à deux représentations différentes du Misanthrope où le rôle d’Alceste était tenu par Jacques Copeau (au Vieux-Colombier) et par Lucien Guitry (au Théâtre Edouard VII).

[17]    Robert Laffont s’est installé en septembre 1944 au 30, rue de l’Université, rejoint par Renié Julliard en 1948. JL au Mercredi 2 Mars1949 « Je reçois ce matin le bulletin de librairie des Éditions René Julliard, Robert Laffont et Mermod réunies. À la cinquième page, la reproduction photographique de leurs lauréats en groupe : Michel Robida (Prix Femina), René Laporte (Prix Interallié), René Julliard, Jean-Jacques Gautier et Jean-Louis Curtis (Prix Goncourt), Françoise d’Eaubonne (Prix des Lecteurs), Maurice Druon (Prix Goncourt), Élisabeth Barbier (Prix du Renouveau français), Pierre Fisson (Prix Théophraste Renaudot). Modérons le jugement qu’ils méritent. Bons élèves, adroits fabricants, … bien à la hauteur ainsi de la littérature d’aujourd’hui. ».

[18]    Voir la fameuse lettre de PL à André Rouveyre datée du 16 mai 1942, que Rouveyre publia sans l’avis de Léautaud : « L’épisode du train, dans les Caves du Vatican, le co-voyageur jeté par la portière du train en marche, uniquement pour voir la sensation éprouvée par cet acte, est une bêtise sans borne ; qui aurait fait éclater de rire un Molière, un Racine, un Boileau, un Diderot, et un Voltaire, etc. »

[19]    Vraisemblablement Vie et aventures de Salavin, cinq tomes parus de 1920 à 1932 au Mercure de France.

[20]    Roman de Charles-Louis Philippe paru chez Flammarion en 1901. « Bubu c’est l’histoire de filles et de souteneurs dans le Paris du 1900 : les bouleversements et les prisons, l’anisette et la vérole, le désenchantement des lendemains de 14- Juillet, les prisons et les trottoirs. Mais c’est aussi un roman d’amour, celui de Pierre, le jeune homme de vingt ans, de Berthe, la prostituée sans défense, et de Bubu son protecteur “petit mais costaud” ».

[21]    Personnage principal, avec Agnès, de L’École des femmes.

[22]    La Ferme des sept péchés, réalisé par Jean Devaivre avec Jacques Dumesnil, sorti le 16 septembre 1949, soit deux mois avant cet entretien. À l’occasion de la rediffusion de ce film le 8 avril 1918, le programme de télévision du Figaro est plutôt favorable. Mais soixante-dix ans ont passé.