Les Butors et la Finette

Dans cette page :
Mardi 14 août 1917
Vendredi 30 novembre 1917
Lundi 10 Décembre 1917
Mercredi 16 Janvier 1918
Jeudi 17 Janvier 1918
Chronique dramatique du seize janvier 1918
Notes

François Porché (1877-1944), avocat, a quitté la France en 1907 pour Moscou, où il a été pendant quatre ans précepteur dans une riche famille, comme, dix ans plus tôt, Louis Dumur. De cette expérience lointaine il a tiré deux recueils de poésies : Au loin, peut-être… (Mercure 1909, 220 pages) et Humus et Poussière, (Mercure 1911, 216 pages). François Porché rentre en France en 1911 mais conservera sa vie durant le souvenir de ce voyage.

François Porché

Image extraite de Vingt-cinq ans de littérature française, sous la direction d’Eugène Montfort, tome I, page 186 (photo : Manuel)

Cette longue absence n’a pas empêché François Porché d’avoir une visibilité littéraire à Paris et d’écrire dans le Mercure (huit articles de 1907 à 1911 et 22 en tout de 1902 à 1935).

François Porché a écrit dans le Mercure d’août 1914, en ouverture du numéro, « Péguy et les cahiers de la quinzaine »1. Dans le numéro du premier mars 1914, le « visage » de François Porché a été dessiné par André Rouveyre (page 51). François Porché est surtout l’inoubliable auteur des Butors et la Finette, et c’est de cette pièce, en six tableaux en vers, dont il va être question ici.

Une lettre de Paul Léautaud adressée à François Porché est parvenue jusqu’à nous grâce à la Correspondance de Paul Léautaud éditée par Marie Dormoy.

        À François Porché

Paris le 31 mars 1911

        Cher Monsieur,

Van Bever m’a remis l’exemplaire d’Humus et Poussière2, que vous voulez bien m’offrir. Je ne veux pas manquer de vous remercier. Il y a longtemps que j’ai éprouvé pour vous, au travers de votre œuvre, avant de vous avoir vu, une très vive sympathie. Ce n’est donné qu’aux vrais beaux livres que les sentiments qu’ils éveillent en nous s’étendent à leur auteur et que nous éprouvions comme un besoin de les connaître. Soyez assuré que nous sommes beaucoup, dans cette maison du Mercure, qui vous estimons profondément, qui parlons souvent de vous, et qui voyons en vous un nom dans la poésie d’ici peu d’années3. Sitôt que viennent des vers de vous, nous les lisons sans attendre qu’ils soient imprimés. C’est ainsi qu’avec Morisse nous avons lu votre livre, au fur et à mesure des épreuves. Vous ne faites pas de l’art. Vous ne faites pas de musique verbale. Vous n’êtes pas un joaillier des mots, comme on dit. Mais vos vers débordent de sincérité, d’émotion, d’une sorte de rudesse tendre, aimante, pleine de rêverie. Ils sont vous tout entier, tout franc. Je les ai aimés tout de suite pour tout cela.

Croyez à mon meilleur souvenir, et agréez, si vous le permettez, mes vœux sincères pour la meilleure santé de Madame Porché4.

P. Léautaud

Nous avons encore une lettre du quatre novembre 1913, qui est une réponse :

        À François Porché

Paris le 4 novembre 1913

        Cher Monsieur,

Alors, vous avez lu ces quatorze pages5 ! Je craignais que cela fût bien : long et décourageât. Si j’ai eu du plaisir à écrire cet article, j’ai du plaisir aussi à savoir qu’il a pu intéresser et je vous remercie d’avoir pris la peine de me le dire.

Humain ?… Oui, hélas ! et peut-être plus qu’il ne conviendrait pour ma quiétude.

     Avec mes meilleures cordialités.

P. Léautaud

La première fois que le nom de François Porché est cité dans le Journal de Paul Léautaud n’est que le quatorze août 1917. Personne ne le sait parce que cette journée n’apparaît pas dans l’édition publiée par le Mercure de France. Elle n’est que dans le tapuscrit de Grenoble que nous communique notre ami Bertrand Vignon : Cette journée inédite est donnée ici dans son entier :

Mardi 14 août 1917

J’ai demandé ce matin à Julien Benda, en visite au Mercure, ce qu’il y a de vrai dans « l’enlèvement » de François Porché par sa cousine, Simone Benda, ex Simone Le Bargy, aujourd’hui Mme Simone6. Il m’a répondu qu’il n’y a dans tout cela rien que de très vrai, en effet. Simone a mis littéralement la main sur Porché, qui vit maintenant à peu près avec elle, séparé de sa femme et de son enfant7. Porché est à peu près poitrinaire et je disais que si ce jeu continue, Simone aura vite fait de l’enterrer. À quoi Benda m’a expliqué qu’il ne croit pas que la passion y soit pour beaucoup. C’est plutôt, et uniquement, à son avis, une association d’ambitions. Simone a toujours rêvé d’être l’Égérie d’un grand poète. Elle croit avoir trouvé son affaire avec Porché. Et en effet, quand Porché, revenu de l’armée, a publié son poème militaire8, elle en a fait une réclame monstre, l’a déclamé partout, et Benda dit que c’est elle qui a fait faire tous les grands articles que Porché a eus à ce sujet, notamment une tartine monstre dans les Annales9. Je disais combien toute cette histoire me change Porché et toutes les idées que j’avais sur lui, avec ses grands airs d’honnêteté, de probité, poussés même jusqu’à une certaine rudesse. Plus même : une certaine austérité. Vallette a dit alors : « Justement. C’est à ceux-là qu’il faut le moins se fier. Ce sont ceux-là souvent qui sont le plus arrivistes. En voilà encore un exemple. »

Trois mois plus tard, le huit novembre, François Porché écrit à Paul Léautaud : « Mon cher ami, je serais très heureux si le redoutable Maurice Boissard me faisait l’honneur d’assister à la répétition générale de ma pièce La Finette, qui doit avoir lieu le 20 et le 25 au théâtre Antoine. »

Paul Léautaud y est allé à l’occasion de la répétition générale, non pas le mardi 20, mais le jeudi 29, comme il l’écrit dans son Journal à la fin de la journée, ce qui fait douter de l’exactitude de la transcription de la lettre d’invitation de François Porché.

Nous sommes en pleine guerre, les opinions se radicalisent, même au sein de la famille Vallette, Rachilde tombant comme toujours dans l’outrance.

De son côté Paul Léautaud a les opinions tout à fait opposées, assez mal venues en temps de guerre et que l’on peut résumer ainsi : il n’y a pas d’un côté les admirables français et de l’autre les horribles allemands, il n’y a que de jeunes hommes qui souffrent et qui meurent. Les Allemands, de plus, sont loin de chez eux. C’est le thème de la pièce de François Porché10.

Donc ce 29 novembre 1917, Paul Léautaud est au théâtre Antoine. Un peu derrière lui, Rachilde et Alfred Vallette.

Le lendemain, un vendredi, dans le bureau d’Alfred Vallette, Paul Léautaud et lui parlent de la pièce. Charles Merki est peut-être présent, il faudrait bien un jour écrire une petite page sur ce petit bonhomme.

Vendredi 30 novembre 1917

Je me mis à dire que si je ne craignais pas d’importuner François Porché, je lui demanderais le texte d’un passage, essentiel à mon avis, pour le reproduire dans ma Chronique. Vallette se mit alors à me dire : « Je sais le passage que vous voulez dire. — Parbleu ! vous étiez derrière moi. Vous m’avez vu applaudir. — Je ne vous ai pas vu. Je sais le passage qui vous intéresse. Voulez-vous parier ? — Oh ! parier. Je vous dis : il est facile de deviner. — C’est le morceau sur les tombes11. » Je réponds que oui, c’est ce morceau-là. Le voilà parti alors à dire que ce morceau n’a rien d’essentiel, qu’il est même insignifiant, que ce n’est rien du tout, et, à l’opinion que j’émettais que non seulement ce passage est essentiel dans la pièce, et de plus très important en ce sens qu’il nous renseigne sur l’auteur, qu’il ne signifie rien du tout sur rien ou sur l’auteur. J’étais renversé d’un pareil raisonnement et de voir Vallette y mettre tant de passion, jusqu’à s’être levé et à gesticuler. Il faut dire ce qu’est ce morceau. C’est après l’invasion. La Finette s’aperçoit qu’il y a déjà des tombes dans ses terres. Elle lit des noms. D’abord, des Français, ses enfants. Elle les pleure et les célèbre. Puis elle arrive à une autre. Elle lit Otto… Alors, elle se répand en imprécations sur cet intrus qui souille son sol, qui prétend dormir à côté de ses enfants à elle, partager la même terre, et tout au moins de la voix, elle le chasse… Puis aussitôt, après un silence, elle se prend à dire : « Quel est ce trouble, ce silence, quel est cet appel qui semble me venir de mes morts eux-mêmes et qui me dit de recevoir cet étranger dans le même accueil, dans la même pitié, qu’il est mort de la même mort qu’eux, dans le devoir, en soldat ? » Alors elle adresse à cet intrus des paroles d’accueil, de pitié, de justice, de paix dans le même sommeil, dans cette terre qui ne fait pas de différence, elle, entre tous ceux qu’elle reçoit. J’ai répliqué à Vallette : « Ce passage nous renseigne d’autant mieux sur l’auteur, que nous n’avons pas affaire à un écrivain de l’arrière, qui écrit sur des récits ou par ouï-dire. Nous avons affaire à un homme qui a été à la guerre, qui a été à même de voir, d’entendre, de sentir vraiment. Et prenez garde à l’opinion que vous exprimez. Vous savez, et nous avons eu ici même des exemples, que les gens du front sont d’un autre avis et disent que lorsqu’on voit tomber devant soi des hommes comme tombent à côté de soi des camarades, on est loin de l’injure et de la haine… — Oui, je sais bien, m’a répondu Vallette. Il paraît qu’on ne pense pas là-bas comme ici. » Après un temps, s’en reprenant à moi : « Moi aussi j’ai horreur de la guerre, tout autant que vous. Moi aussi j’ai de la pitié pour les gens qui tombent. Je l’ai eu dès le premier jour. Seulement, je n’en veux pas maintenant. Je l’aurai plus tard. Aujourd’hui… » Et voilà ce qu’on entend de la part d’un homme intelligent, réfléchi : « J’ai de la pitié, mais pas pour maintenant : qu’on tue d’abord, nous verrons après. »

Pour continuer dans l’ambiance, lisons la journée du six décembre :

On a débaptisé l’eau de Cologne, devenue Eau de Louvain, les chiens de berger allemands, devenus des bergers alsaciens, la rue de Berlin, devenue rue de Liège12, et les propriétaires de la rue Richard-Wagner l’ont muée en rue Albéric-Magnard13. J’espère bien qu’à la paix on débaptisera la rue de la Victoire.

Lundi 10 décembre 1917

Ce matin, au Mercure, visite de Porché qui nous a bien amusés avec le récit de toute l’hostilité qu’il a rencontrée, subie, dès le premier jour et encore un peu aujourd’hui, à propos des répétitions et de la représentation de sa pièce Les Butors et la Finette. C’est l’histoire devenue classique de la pièce « littéraire ». Je ne noterai rien du récit de Porché, n’ayant guère l’esprit à ces choses. Il a d’ailleurs tenu du premier jour au dernier, un journal de cette petite histoire.

Il serait bien intéressant de connaître ce Journal.

1918

Mercredi 16 janvier

Rachilde vient à moi, ce matin, dans le bureau de Vallette, où je travaille, à cause de l’économie de chauffage, et me dit : « Je vous fais compliment de votre Chronique sur la pièce de François Porché. C’est simple. Vous dites tout le bien que la pièce mérite. C’est un de vos bons articles. » Je lui ai répondu : « Si vous voulez. Je suis enchanté de mériter ainsi vos compliments, mais je suis bien obligé de vous dire que j’ai bien autrement de plaisir à écrire des Chroniques… de l’autre manière14. »

Jeudi 17 janvier

Ce soir, visite de Lugné-Poe15 à Vallette. Au cours de la conversation, Lugné me dit : « Qu’est-ce qui t’a pris, car il a la manie de me tutoyer. Tu baisses, mon pauvre ami. On ne te reconnaît plus. Comment ? Tu as écrit du bien de la pièce de Porché ! Voyons, c’est une plaisanterie, hein ! Tu as voulu te ficher de nous. »

J’ai répondu à Lugné : « Voulez-vous une bonne fois, une fois pour toutes, vous bien mettre dans la tête ceci : Dans ma Chronique de théâtre, quand je ne parle pas de moi, de mes petites affaires, de rien, que je me borne strictement à la pièce, c’est que ma Chronique a été une corvée, un travail, rien de plus, sans intérêt pour moi. » Il s’est mis à rire, et Vallette également.

Chronique dramatique parue dans le Mercure de France du seize janvier 1918, page 326.

ANNEXE

Théâtre Antoine : Les Butors et la Finette, pièce en 4 actes et 6 tableaux, en vers, de M. François Porché (30 novembre 1917)

Une belle œuvre dramatique, la première, certainement, comme une véritable surprise, nous est née de la guerre actuelle. Ce sont Les Butors et la Finette, de M. François Porché. Nous n’avons pas là, comme dans les pièces récentes de M. Henry Bataille et de M. Bernstein, une anecdote passionnelle ou une affaire d’adultère plus ou moins bien adaptée dans le cadre de la guerre, comme elle aurait pu l’être dans n’importe quel autre cadre. C’est vraiment une œuvre inspirée à son auteur par la guerre, une œuvre qui n’aurait pas été écrite sans elle, et dans laquelle nous la voyons évoquée devant nous dans une grande image légendaire et harmonieuse.

La valeur littéraire de cette œuvre est même telle que j’ai attendu à dessein quelque temps pour en rendre compte. Les nécessités du théâtre ont obligé M. François Porché à quelques coupures16, à quelques raccourcissements dans son texte. Sachant que la pièce devait être bientôt publiée, j’ai ajourné mon compte rendu jusqu’à cette publication, pour en avoir une vue plus complète.

Ce n’est pas suffisant de dire que M. François Porché montre dans Les Butors et la Finette un très grand talent de poète17. Il y montre également, ce qui est souvent rare actuellement, dans la passion et l’aveuglement qu’ont créés les événements, une très grande probité et une belle générosité. Cela fait qu’en même temps qu’on applaudit l’écrivain et l’artiste, on apprécie l’homme et on salue son équité. J’ajouterai même, pour dire toute ma pensée, bien que j’aie eu le chagrin de rencontrer des contradicteurs sur ce point18, que cette probité et cette générosité ont d’autant plus de sens et d’importance que nous n’avons pas affaire ici à un de ces écrivains de l’arrière qui célèbrent l’héroïsme, la bataille et la mort, citent des faits et peignent des tableaux, tout cela par ouï-dire, pour les autres, et bien tranquilles dans leur fauteuil. M. François Porché a été à la guerre. Il l’a faite et endurée. Il a vu, il a entendu, il a senti des choses dont nous n’avons, nous qui continuons à vivre comme d’habitude, que des tableaux souvent fort arrangés. Les sentiments qu’il nous exprime dans son œuvre n’ont pas seulement sur ceux de nos guerriers de cabinet l’avantage d’une morale plus haute, ils ont aussi celui de la vérité. Cela est si profondément certain, que je trouve inutile d’y insister.

Un autre mérite, également très grand, de M. François Porché, dans Les Butors et la Finette, c’est le tact, le goût, la finesse je serais presque tenté d’écrire l’adresse, avec lesquels il a évoqué le formidable événement qu’il a pris pour sujet. Son œuvre peut être donnée comme le modèle de la pièce allégorique, dans laquelle tout est précis sans être cru, dans laquelle le sujet est tout entier par l’ensemble plus que par les détails, dans laquelle l’allusion a plus de signification que le mot direct, et dans laquelle une certaine affabulation prend plus de profondeur que n’en aurait une peinture exacte. Le plus merveilleusement du monde, M. François Porché s’est évité, et nous a évité à nous-mêmes, toutes les vulgarités, tous les lieux communs, toutes les tirades niaises ou grossières auxquels pouvait donner lieu un tel sujet et dans lesquels tout autre que lui serait sûrement tombé. C’est la guerre de 1914, et pas une autre, que nous raconte sa pièce. Nous savons, nous voyons, nous sentons qu’il est question des Français et des Allemands. Nous y reconnaissons, dans les personnages qui nous représentent, nos sentiments, nos aspirations, notre caractère, nos qualités et nos défauts. Nous y entendons exprimer également les sentiments, les aspirations, le caractère, les qualités et les défauts des autres. Mais les noms de Français et d’Allemands n’y sont point prononcés. Pas même celui de France. Des gens qui vont défendre leur terre y sont bien vêtus, comme nos soldats, de bleu horizon, mais avec un léger détail dans leur costume qui fait d’eux des soldats aussi bien d’une autre époque. Un air guerrier s’y fait entendre, d’un accent qui ne nous est pas étranger, mais ce n’est ni La Marseillaise, ni aucun Chant du Départ. Nous ne savons même pas exactement dans quelle contrée l’action se passe, ni de quels pays précis sont ces gens qui vont se battre les uns contre les autres, si ce n’est, tout de même, par leur costume militaire, bien français d’un côté, bien allemand de l’autre. Ces terres bénies, que les uns réclament et que les autres veulent garder, il n’en est pas plus parlé que si elles n’existaient pas, ce qui n’est qu’un rêve, hélas ! Et pourtant, c’est bien là la guerre de 1914, et ce sont bien là des images, des sentiments, des paroles sur la guerre de 1914, et tous plus éloquents que s’ils étaient exprimés sur le mode direct. La légende, en quelque sorte, se mêle dans cette œuvre à l’actualité, la domine, lui donne plus de force et d’émotion. C’est d’un événement présent qu’il est question, en même temps qu’il semble que ce soit d’un événement passé, au sujet duquel le temps, les récits, les transmissions orales et populaires ont fait leur œuvre, le dépouillant de toutes ses inutilités, de toutes ses exagérations momentanées, pour n’en conserver que le ton, le fait, la couleur, l’aspect généraux, les embellissant un peu, peut-être, les poétisant, certes, mais sans rien leur ôter de leur vérité et de leur caractère essentiels. C’est par endroit un conte de fée, une pièce pour théâtre de campagne, une œuvre d’inspiration populaire, au meilleur sens du mot, que l’œuvre de M. François Porché, et il semble qu’elle puisse plaire, par-là, et c’est encore à son éloge, au public peu lettré mais sensible et compréhensif, aussi bien qu’au public lettré.

Tout cela dit, je ne crois pas utile d’entrer dans les détails du sujet et de l’action de cette belle œuvre. On les a lus dans les journaux au lendemain des premières représentations. Comme je l’ai dit, il ne s’agit pas ici seulement d’une œuvre dramatique dont l’intérêt ne dépasse pas la scène. Les Butors et la Finette sont une œuvre à lire, à l’égal d’un grand poème, dont toutes les beautés gardent leur force à la lecture. J’ai parlé plus haut de la probité, de la générosité, de l’équité exprimées dans son œuvre par M. François Porché et qui en sont, à mon avis, un des côtés significatifs. J’en donnerai comme témoignage l’extrait suivant, qui permettra en même temps de juger de la forme employée par M. François Porché et qui n’a rien des fatigantes et insipides tirades en alexandrins. La scène se passe après les premières escarmouches. L’ennemi a envahi les terres de la Finette (La France). En attendant l’exécution d’un plan destiné à repousser l’envahisseur, la Finette vient, la nuit, se promener sur ses terres, où déjà reposent les morts des premières batailles. C’est elle qui parle19 :

Tout est muet, la lune brille.
Je venais là, petite fille.
En avril, cueillir la jonquille.
Comme le temps s’enfuit.
Je reviens, j’ai grandi, quel effrayant mystère !
Ma nourrice est morte et le rocher luit !
Dieu ! que la face de la terre
A d’énigme la nuit !
Comme elle est grave et close,
Détournée, on dirait, de la plus juste cause !
Hélas ! qu’importe aux brouillards froids
Qui là-bas flottent sur la combe,
Que l’innocent vive ou succombe !
Qu’importent nos fureurs, qu’importent nos effrois
À la calme façon dont la lune est posée
Ici dans la rosée !
Mais à mes pieds, dans l’herbe, ah ! que vois-je ? — une croix !
Une tombe !
Une autre encore ! et là, deux, trois !
O terres molles, remuées !
Je me croyais seule avec les nuées,
Et je marche au milieu des morts !
On s’est battu là… Pauvres corps !
Ces croix portent des noms écrits en lettres blanches.
J’ai de bons yeux, voyons !
Si je pouvais les lire en écartant les branches,
Sous ces pâles rayons !
(Penchée.)
O force ensevelie en quelques coups de pelle.
Comment te nommais-tu ? Réponds-moi, je t’appelle !
(Redressée tout à coup.)
Paul Miron ! Ah ! mon Dieu ! mon garçon jardinier !
Un frère de François, Paul !... Oui, l’avant-dernier !
André ne m’a rien dit, le pauvre enfant ignore !
Paul si bavard, qui dès l’aurore
Riait, chantait à plein gosier !
Paul qui disait : « Je laisse aux vignerons la prose,
Moi, je travaille dans la rose,
Je suis le maître du rosier. »
Et maintenant, c’est lui que la rosée arrose !
Un cœur si gai peut-il mourir ?
Non, j’en ai l’espérance !
Va, sang joyeux, cours refleurir
Dans la plus belle rose France !
(Elle se penche une seconde fois.)
Et celui-là, son nom ?… Rousseau… un inconnu !
Ah ! commient était-il et d’âme et d’apparence ?
Hélas ! je ne sais point ! C’est le héros tout nu,
Celui qui frappe et meurt au signal convenu,
Le guerrier sans visage à la pure bravoure,
Grandi par l’ombre qui l’entoure !
Et cet autre, à l’écart, comme s’il voulait fuir ?
Quel est ce solitaire ?
Otto !… Otto ? quoi !… non, je ne peux pas finir !
Un soldat étranger, ici, dans cette terre !
Près du héros obscur voici l’hôte importun !
Ah ! qu’aura-t-il conquis ce conquérant superbe ?
Quatre pieds carrés d’herbe
Dans le grand pré commun
C’est trop ! Comment vint-il ? En enfonçant la porte.
Qui l’avait invité ?
Et voilà maintenant qu’il faut qu’on le supporte !
Pendant l’éternité !
Visiteur indiscret, ô fâcheux personnage !
Eh ! quoi ! l’ortie avec le blé !
Je crains pour vous, mes fils ! Si par ce voisinage
Votre dernier repos allait être troublé !
Quel silence pourtant ! Quelle paix vaste et claire !
Là-bas la feuille et l’eau mêlent leurs chants confus ! ;
Je sens obscurément planer comme un refus
De me suivre dans ma colère !
Mes fils, inspirez-moi, j’ai peur, je ne sais plus…
Blâmez-vous mes paroles ?
Peut-être que nos cris vous semblent bien frivoles.,
Dois-je… prier aussi… sur ce sombre talus !
Prier pour l’ennemi ! Seigneur ! oh ! quelle épreuve !
J’entends : Ce mort est un soldat !
Cet exilé sans doute a sa mère… et sa veuve.
Qu’a-t-il fait que servir, que remplir son mandat ?
Vos sorts étaient égaux, votre fin fut pareille…
Vous ordonnez qu’en paix comme vous il sommeille.
Dormez donc tous, bercés du même vent plaintif,
Vous, morts de la famille, et toi, mort adoptif.
Combattants rapprochés par l’honneur militaire,
Qui montiez à l’assaut, orgueilleux d’obéir.
Dormez tous, à ce point détachés de la terre
Que vous ne sachiez plus haïr.

Les Butors et la Finette ont été montés20 par M. Gémier avec une mise en scène aussi curieuse que parfaite de tous points, Les interprètes, en tête desquels il faut nommer Mme Simone, à laquelle l’œuvre doit beaucoup, M. Gémier21, M. Desfontaines22 et M. Jean Worms23, ont tous été remarquables.

Maurice Boissard


Notes

1       Voir aussi la Lettre de la Pléiade numéro 55 de septembre/novembre 2014, « Du livre à la préface : François Porché, préfacier des Œuvres poétiques de Péguy (1941) »

2       François Porché, Humus et poussière, recueil de poésies, Mercure 1911, 216 pages. « Quelle étrange boîte / Pour loger l’espoir / Que l’étroit couloir / D’un wagon qui boite ! »

3       François Porché intégrera les Poètes d’aujourd’hui dans la prochaine édition en 1930.

4       Donc le couple Porché et Paul Léautaud se sont déjà rencontrés, peut-être chez Rachilde. Madame Porché est pour l’instant Catherine Gaidoukoff, connue en Russie, et dont il divorcera le cinq juillet 1923 pour épouser le 17 août la comédienne Simone Le Bargy.

François Porché, Catherine Gaidoukoff et Wladimir Porché (Photo Stanislas, 33 rue de Rivoli)

5       Ces quatorze pages sont celles de la chronique des « Théâtres » du Mercure du 1er novembre dans laquelle François Porché n’est pas cité. Il s’agit donc, de la part de François Porché d’une lettre de courtoisie. Cette chronique a été très remarquée.

6       Pauline Benda (1877-1985, morte à 108 ans) est la cousine germaine de Julien Benda, très souvent cité dans ces pages. Après son divorce en décembre 1906 du comédien Charles Le Bargy, Simone Le Bargy a pris le nom de scène de « Madame Simone ». Elle a ensuite épousé, en 1909, Claude Casimir-Perier, fils de l’ancien président de la République. Il sera « tué à l’ennemi » en 1915, comme Alain-Fournier, qui fut l’amant de la jeune Pauline en 1913.

7       Wladimir Porché (1910-1984), né en Russie, sera responsable, à la radio, des « émissions parlées » (en opposition aux émissions musicales ?) et créera en 1935 les premiers programmes de variétés de la télévision balbutiante. En 1937 il sera nommé directeur des programmes de la Radiodiffusion Française. Dans son Pamphlet Une Vipère lubrique, Paul Léautaud, Auriant prétendra (page 24 de l’édition de L’Ambassade du livre), que les relations de Paul Léautaud avec François Porché lui ont fait ouvrir les portes de la radio par son fils Wladimir. On peut noter que Wladimir Porché a écrit une nouvelle, « Caramel », dans le Mercure du premier septembre 1936, pages 243-273.

8       François Porché, Le Poème de la tranchée, dédié à Maurice Barrès « en témoignage d’admiration, de dévouement, et de reconnaissance infinie », la NRF 1916, imprimé en Suisse. « La pluie épaisse dans la nuit / Partout piétine à petit bruit. / Chaque rafale qui se penche / Entoure un cou / De son bras mou, / Se relève et froisse une branche / On ne sait où. »

9       Les Annales politiques et littéraires, « revue universelle paraissant le dimanche ». « Directeur et rédacteur en chef : Adolphe Brisson. » Cette revue a paru de 1883 à 1939. Voir, dans le Journal au 18 janvier 1924, l’entrée de Rachilde aux Annales.

10     On retrouvera en 1936 — donc à propos de la même guerre — dans La Grande illusion, l’admirable film de Jean Renoir (blessé par balle en avril 1915) un thème voisin mais traitant des classes sociales : deux officiers, le capitaine de Boëldieu et le commandant von Rauffenstein sont plus proches entre eux que de leurs hommes.

11     Ce passage sera reproduit dans la chronique du Mercure du 16 janvier 1928, entièrement réservée à cette pièce, et qui sera donnée ici en annexe.

12     Le quartier de l’Europe, à Paris, a été construit à titre spéculatif au milieu des années 1820 sur l’emplacement d’un jardin de loisirs, le Tivoli. Ce quartier a été organisé selon un plan centré depuis une « place de l’Europe » et parcouru par des rues dont certaines sont très connues des Parisiens comme la rue d’Amsterdam ou la rue de Rome, qui encadrent la gare Saint-Lazare. De cette place de l’Europe partait la rue de Berlin qui recevait la station de métro « Berlin ». Cette rue de Berlin a été renommée rue de liège le quinze août 1914. Ce renommage a été effectué dans la précipitation au point qu’il existe des photographies montrant la plaque « rue de Liège », posée un peu de travers, à hauteur d’escabeau alors que la plaque « rue de Berlin » est encore très visible, solidement fixée à hauteur des garde-corps des fenêtres du premier étage. Dans le même esprit, l’avenue d’Allemagne a été renommée en avenue Jean-Jaurès le 19 août 1914, vingt jours après la mort de l’homme politique. Le premier août 1914 les stations de métro « rue d’Allemagne » et « Berlin » ont été renommées en « Jean-Jaurès » et « Liège ».

13     Albéric Magnard (1865-1914), compositeur ombrageux, mort les armes à la main en septembre 1914 pour avoir tué deux soldats allemands d’une troupe qui venait réquisitionner sa maison (émission de France-Culture du 5 février 2017).

14     « …de l’autre manière »… On peut penser que c’est quand Paul Léautaud ne dit pas de bien de l’auteur.

15     Surprenant accent aigu (Poé), et fautif, présent dans l’édition papier de 1986 (cinq occurrences de 1915 à 1923, corrigées ici).

16     La distribution, telle qu’on peut la lire dans l’édition d’Émile Paul datée du début de 1918 mais vraisemblablement parue à la fin de 1917 (sans achevé d’imprimer) donne la distribution vertigineuse de 62 rôles plus une figuration de « grands seigneurs, grandes dames, bourgeois, bourgeoises, paysans, forgerons, jardiniers, ouvriers, soldats, paysannes et femmes du peuple ».

17     D’ailleurs, poète, il l’était et Paul Léautaud rédigera sa notice des Poètes d’aujourd’hui dans l’édition de 1930. Il est prévu que les notices du tome III soient publiées ici le quinze mars 2023.

18     Allusion vraisemblable à son désaccord avec Rachilde et Alfred Vallette à ce propos.

19     Cinquième tableau, scène III, pages 224-228 de l’édition Émile-Paul de 1918. Le texte ci-après est constitué des images des pages.

20     Formulation discutable (comme plus haut « Les Butors et la Finette sont une œuvre à lire ». Il s’agit d’une pièce de théâtre, ce qui impose d’écrire « Les Butors et la Finette a été montée » ou « est une œuvre à lire ».

21     Firmin Gémier (Firmin Tonnerre, 1869-1933), comédien, metteur en scène et directeur de théâtre. Firmin Gémier débute au côté de Lugné-Poe. Après avoir joué au Gymnase, dirigé le théâtre de la Renaissance il est devenu directeur du théâtre Antoine en 1906, poste qu’il conservera jusqu’en 1919.

22     Henri Desfontaines (Paul Henri Lapierre, 1876-1931 réalisateur de films et comédien. Ses films sont souvent des adaptations de grands classiques, notamment Shakespeare alors qu’il n’a pas eu le temps de réaliser de films parlants. Il a souvent été le premier réalisateur de films qui seront repris ultérieurement comme La Reine Margot (d’après Alexandre Dumas) en 1914 ou Belphégor (d’après Arthur Bernède) en 1927.

23     Jean Worms (1884-1943), est le fils de Blanche Barretta et Gustave Worms, tous deux sociétaires de la Comédie-Française. On l’a vu dans plusieurs films honorables jusqu’en 1940.