Paul Léautaud et sa mère

Page publiée le premier octobre 2021

Parlons d’abord de sa tante Fanny, morte en octobre 1901, cela fait 120 ans. Elle était née en décembre 1839, elle n’a pas vécu très longtemps.

Dans sa page très visitée, Jean-Luc Souloumiac a parlé de Fanny Forestier à Calais, sa ville à lui et la ville où elle s’était installée, nous ne savons ni quand ni pourquoi. Fanny, comme sa sœur, était comédienne. Peut-être à l’occasion d’une tournée avait-elle rencontré quelqu’un ? Paul Léautaud a bien dû rêver là-dessus.

En cette fin de 1901, Paul Léautaud tient déjà son journal depuis novembre 1893 mais il ne faut pas exagérer, l’année 1893 contient 215 mots.

L’année 1901 du Journal littéraire contient à peine six pages dans l’édition serrée du Mercure de France, et aucune en octobre alors que Fanny est morte le 25. En fait rien entre mai 1901 et février 1902, à l’occasion d’un dîner chez Paul Valéry.

Il faut donc chercher ailleurs les informations et notamment dans la Correspondance générale (Flammarion 1972, deux volumes) et dans les Lettres à ma mère (Mercure de France 1956). Toutes ces lettres ont été recueillies et rassemblées par Marie Dormoy. Si la Correspondance générale semble indisponible, même dans sa réédition de janvier 1992 en 10/18, les Lettres à ma mère ont été rééditées chez Albin Michel en 1989 et sont même disponibles en édition électronique au Mercure de France depuis 2013. Il y a des éditeurs qui font leur travail, ça fait plaisir. Tous les maintiens en vie de ces textes — ce dont on ne peut que se réjouir — en interdisent la retranscription intégrale et n’autorisent que le récit critique des événements.

En 1901, Paul Léautaud, qui a 29 ans, n’a pratiquement jamais rencontré sa mère, Jeanne Forestier (1851-1916, assassinée par sa bonne), sauf une journée non datée, en 1880, et souvent décrite. Pour Paul Léautaud, sa mère est une inconnue, comme nous allons le voir.

C’est cette même année 1880 que Jeanne Forestier a rencontré Hughes Oltramare1, médecin genevois réputé. Ils ont deux mois et demi d’écart. Ils attendront quinze ans avant de se marier, en mai 1895, alors que deux enfants seront déjà nés.

Le 22 octobre 1901, écrivant à Blanche Blanc, son amie d’alors, pour parler de sa mère, Paul utilise les mots cette dame. À l’âge de vingt-neuf ans il se découvre fils d’une femme alors qu’il ne l’avait été que d’un homme. La chose est plus que nouvelle, elle est extraordinaire.

La première nouvelle de sa tante Fanny est un télégramme :

Calais, 21 octobre 1901

Fanny très mal venez.

Forestier

Le télégramme est de la mère de Fanny, la grand’mère de Paul. Ces deux-là ne se connaissent pas, ne se sont jamais rencontrés. La grand’mère vit avec Fanny, à Calais.

Quatre mots ! Cinq avec la signature. Et quelle signature !

Comment ce télégramme a-t-il pu atteindre Paul qui avait déménagé de nombreuses fois et aussi souvent changé d’employeur ? Vraisemblablement par son père, Firmin qui n’avait pas bougé de Courbevoie, où il s’était installé en avril 1882. Firmin va mourir à son tour, en février 1903.

En même temps nous savons que de temps en temps, tous les mois peut-être, Fanny envoyait des mandats à Paul. Elle connaissait donc le journal de ses déménagements.

Donc, « Fanny très mal venez. »

Dans les Lettres à ma mère, Marie Dormoy a eu la bonne idée de recueillir des textes de Paul qui ne figuraient pas dans le Journal. Le premier est non daté mais évidemment de la fin octobre. Ce n’est pas une lettre, on pense à un fragment de journal.

Je suis parti à Calais le dimanche soir 21 octobre 1901, à 9 heures. J’arrivai chez ma grand’mère à une heure du matin. C’est ce soir-là que je fis connaissance de ma grand’mère2.

Solide femme, cette grand’mère, un peu le genre des vieilles dames des drames de l’Ambigu3. Elle ne m’avait jamais beaucoup aimé, sans raison, simplement parce que j’étais le fils de mon père. Elle me l’a avoué de bonne grâce, quand j’ai eu le plaisir de faire sa connaissance à Calais, en même temps que je retrouvais ma mère, et elle ne m’a pas caché non plus qu’elle ne pardonnait pas encore à mon père de lui avoir chipé ses deux filles4.

À cette époque, Paul Léautaud vit avec Blanche Blanc, rencontrée il y a trois ans, à l’automne 1898. Après avoir vécu ensemble rue Tournefort, il a pris un appartement pour lui seul, rue de Condé5.

Depuis Calais, les lettres à sa chère Blanche se succèdent, une par jour, l’ennui et l’éloignement ravivant la tendresse. C’est qu’on s’ennuie ferme, dans la maison d’une morte.

Revoyons le début du texte ci-dessus « Je suis parti à Calais le dimanche soir 21 octobre 1901, à 9 heures. »

Par « 9 heures », il faut comprendre « 21 heures ». À l’époque les journées étaient divisées en deux fois douze heures. Il y a aussi un problème de date, ce dimanche d’octobre étant le 20 et non le 21. À cause du dimanche, on ne peut imaginer une erreur sur le jour de la semaine. Alors pourquoi Paul est-il parti aussi tard un dimanche pour arriver à Calais à une heure du matin ? Ce qui serait compréhensible un jour de semaine afin d’éviter de perdre une journée de travail ne l’est plus le dimanche. La seule explication est que le télégramme est arrivé dans la journée de dimanche, peut-être en débit d’après-midi. Il y avait donc des télégraphistes le dimanche. Il y avait bien une blanchisseuse, ainsi qu’on peut le lire dans la lettre à Blanche datée du 22 (donc le mardi) :

Je n’ai pas pu te dire au revoir comme je l’aurais voulu tant à cause de l’heure que la présence de la blanchisseuse.

Donc Paul arrive à Calais ce lundi matin à une heure, et à deux heures, peut-être, chez sa tante. Dans le train, il a eu « assez froid » « vers 11 heures et jusqu’à l’arrivée. » Au sortir de la gare, ça n’a pas dû s’arranger. On imagine le trajet jusqu’à la rue de Guise, en octobre ; c’est Simenon. Ce petit bonhomme et sa valise… Quelle valise ? Pourquoi ce garçon qui n’a jamais voyagé plus loin que Courbevoie aurait-il une valise ? On ne peut qu’imaginer des hardes serrées dans un bout de drap. Un panier, peut-être… Pourtant tout à l’heure nous appendrons même qu’il a un « chapeau de voyage ».

Il est attendu, certainement. Il a dû envoyer une dépêche, sinon les deux femmes n’auraient pas ouvert à cette heure, leur porte du troisième étage.

Fanny est vivante, encore un peu.

[…] j’ai trouvé ma grand’mère que j’ai embrassée pour la première fois de ma vie.

Ces deux-là qui ne se sont jamais rencontrés ont tant de choses à se dire. La grand’mère parle toute la nuit. De Firmin, ce coquin (quels mots emploie-t-elle ?) qui lui a chipé ses deux filles. Elle raconte « des choses, des choses ». On voit bien Paul écoutant ; il sait écouter. Quels mots emploie-t-elle ?

Agathe Adélaïde Antoinette Pessonneaux, née en 1819, a épousé à vingt ans Jean-Michel Forestier (1812-1867), flûtiste solo au Théâtre-Italien, chef de musique de la Garde nationale de Paris. On imagine un petit milieu bourgeois et artiste. Ses deux filles comédiennes font peut-être un peu tache dans le tableau — ce n’est pas sûr — mais ce Firmin, vraiment… Le mot mésalliance a-t-il été prononcé ? Dans une des lettres de Paul à Blanche, nous apprendrons que la grand’mère dispose encore de quelques valeurs.

Ma grand’mère est presque riche, bijoux, titres, argent réel, etc6.

Le jeune homme et la grand’mère qui se découvrent passeront la nuit à parler pendant que Fanny à côté…

[…] les yeux cernés, les joues creuses, le nez pincé, la bouche ricanante, déjà presque un visage de morte.

Paul ne se couchera pas et passera debout encore la journée du lundi. Le manque de sommeil… il fait froid dans cette maison, les deux vieilles femmes vivent à la dure depuis longtemps, elles sont habituées à ne pas chauffer. Les loges des artistes, en ce temps-là n’étaient pas chauffées. C’était à leur charge et c’est pour cela que l’on versait une prime de feu aux comédiens. Fanny, comme les autres, devait garder la prime et se geler. On s’y fait.

Et d’autre part, ce pays est très froid.

Après la nuit près de sa grand’mère et Fanny à côté, Paul attend l’ouverture du bureau de poste, sept heures, et va télégraphier à sa mère qui vit à Genève avec son Oltramare de mari.

en signant la dépêche naturellement du nom de ma grand’mère

Naturellement ? Pourquoi naturellement ?

Probablement, ma mère va venir. Ma grand’mère ne le lui a pas demandé. Elle dit, si elle peut venir, elle viendra, sinon, elle restera. Je ne peux pas la forcer.

Ambiance…

Si cette dame vient, ça va être drôle entre nous deux, elle ne comptant pas du tout sur ma présence.

Cette dame…

Le médecin a dit qu’il n’y a plus rien à faire « qu’à prolonger la malade le plus qu’il serait possible. »

Pour aider les gens à mourir sans trop de souffrance, on attendra bien un siècle ou deux. C’est rare qu’ils viennent se plaindre après.

Toute la nuit, Fanny a râlé, gémi…

Ce visage de ma tante m’ennuie tellement à regarder que je suis le moins possible dans sa chambre.

Au matin, il y a eu un mieux. Il y a toujours un mieux, le matin. Ce n’est pas nécessairement un bon signe, quand aucun signe n’est bon.

Toute la nuit, Fanny n’a pas su que son neveu était là. Comment lui annoncer sans lui dire en même temps il est venu parce que tu vas mourir ?

Alors on invente des trucs.

« Tu sais, Paul est à Calais pour son étude ; veux-tu qu’il vienne te voir ? » Et ma tante a répondu : « Mais certainement. Ça serait un peu fort qu’étant ici il ne vienne pas à la maison. »

La mourante a cru au truc ! Les moribonds y croient toujours. On y croira aussi. La croyance est abjecte.

Une demi-heure après, voyant Paul auprès de son lit, elle demandera qui il est.

Écris : M. Paul Léautaud, poste restante, Calais. Et mets tes lettres avant 6 heures. […] Et mets bien le département, car il y a en France plusieurs Calais.

En clair il vit avec une cruche. D’où la poste restante, il n’a pas envie qu’on lui pose de questions. Jamais il n’a eu envie qu’on lui pose de questions.

La lettre du 22 octobre est de 1 300 mots. Paul avait beaucoup à dire et bien des recommandations :

Et aussi ne dérange rien à ma table. J’ai classé mes papiers dans un certain ordre.

Celle du 23 sera plus courte (500 mots).

Ça va plus mal, le dénouement n’est pas loin. On la ramènera à Paris, pour l’enterrer auprès de sa fille, à Montrouge7.

Sa mère et lui, et sa tante dans son cercueil, prendront le même train. On prend la barque de Charon que l’on peut et c’est toujours mieux de voyager ensemble.

Paul avait un talent spécial et trouvera le moyen de se fâcher avec toute sa famille. Il se rendra parfois sur cette tombe de Montrouge, chercher le nom de sa grand’mère. Il ne le verra jamais, elle sera enterrée à Genève.

On s’attend à voir arriver Jeanne, la sœur de Fanny, la mère de Paul. Enfin on attend une dépêche le confirmant.

C’est moi qui irai la chercher à la gare, mais je ne lui dirai pas qui je suis. Ma grand’mère lui dira après, elle-même. Ça va être drôle, hein ?

Toujours facétieux, Paul s’amuse d’un rien. On le comprend, elle commence à devenir pesante, cette baraque, avec ces deux femmes qu’il connaît à peine et qui vivent dans une complète pauvreté. Paul et Blanche ne sont pas riches non plus mais les misères semblent différentes. Paul a la misère classieuse alors que rue de Guise…

On gèle, il n’y a pas de feu, il n’y a pas de quoi se cirer, on fait à peine à manger, si bien que je suis obligé de me nourrir un peu moi-même. On n’ouvre jamais les fenêtres […] Ah ! que j’en ai assez de la cuisine de ma grand-mère, du pain d’ici, si mauvais, du thé exécrable qu’on me sert, du lait jamais chaud, et de mon mauvais lit. […] Tout cela m’embête infiniment, j’ai hâte de retrouver ma maison, avec mon Blanchou, mes habitudes, ma rue de Condé, les Galeries de l’Odéon8, et ces rues et ces pierres et ces lumières de Paris qui me sont si chères.

En même temps, Blanchou est décidément une gourde :

Ferme aussi bien la maison, sois un peu économe, et surtout ne néglige pas ton entretien, ta nourriture.

Et puis…

Réflexion faite, écris-moi chez ma grand-mère, car je peux à peine sortir, de crainte que la mort survienne justement pendant mon absence.

C’est grâce à ce presque post-scriptum que nous connaissons l’adresse de Fanny et de la grand’mère : Madame veuve Forestier, 31, rue de Guise à Calais, Pas-de-Calais.

Le jeudi Jeanne est enfin arrivée à Calais. Depuis Genève, ça a sans doute été une expédition9. Une arrivée à 13:30, nous l’apprendrons plus tard, implique forcément une nuit dans le train mais nous n’en saurons rien, Paul s’en fiche. Il n’a pas eu à aller la chercher à la gare :

Ma mère est arrivée il y a une heure, sans que nous nous y attendions. Obligé de lui céder mon lit, je viens de prendre, aux frais de ma grand’mère, bien entendu, une chambre à un hôtel voisin.

Il ne le dit pas mais son ouf de soulagement résonne encore dans Calais.

Il faut lire ces lignes, terribles :

[…] j’avais ouvert la porte et regardé par-dessus la rampe ; j’ai reconnu tout de suite la dame. […] pour venir manger un peu, [ma mère] a été obligée de passer par ma pièce. Elle ne s’attendait pas à y trouver un monsieur, et en entrant, elle m’a dit : « Bonjour Monsieur » à quoi j’ai répondu : « Bonjour, Madame. » J’ai failli repartir pour Paris, tant cette situation est grotesque.

Jeanne Forestier est donc arrivée, et a croisé un homme. L’amant de Fanny, sans doute. Chez les filles Forestier, un homme, c’est un amant. Quoi d’autre ?

Et Jeanne parle de ses enfants devant Paul. Des merveilles, ces enfants. Les enfants Oltramare, bien sûr, ceux de Genève. Pas le fils Léautaud de la rue des Martyrs. Là, pas un mot.

Tout à l’heure, devant moi, elle parlait de ses enfants, avec une tendresse, une douceur… Enfin.

Et tous les quatre — si l’on compte Fanny — ils passent la journée ensemble. Il y a l’occupation de ménage, il faut préparer à manger. C’est que ça mange, les vivants.

Tout à l’heure, dans la cuisine, j’aidais ma grand’mère ; ma mère s’est mise à dire de moi : « C’est une véritable femme de ménage, ce jeune homme. »

Et le vendredi, Paul écrit à Blanche

Deux mots à la hâte. Fanny est morte ce matin à 7 heures moins un quart.

Et la grand’mère a enfin parlé. On aimerait être là mais nous n’y étions pas. Un roman pourrait être écrit de cette situation, de ces quelques jours. Le prix Goncourt 2022, assurément.

Ma mère et moi sommes tombés — quel tableau ! — dans les bras l’un de l’autre hier soir.

Nous lisons toujours la lettre de Paul et en lisant cette lettre on lit son mépris pour cette pauvre chère Blanche. Ce naïf de Paul, qui vient de se découvrir une mère, s’imagine que le ciel s’ouvre à lui. Ne nous y trompons pas, dans le paragraphe cité ci-dessus il n’est moqueur (« quel tableau ») que pour cacher son désarroi. Il n’a pas trente ans ; il y a peu il écrivait encore des vers désespérés :

Mais tu ne viendras plus et mon attente est vaine.
Ô toi la moins connue et la plus adorée.

Ce pauvre naïf espère qu’il va enfin compter pour sa mère — qui lui prouve le contraire chaque jour depuis sa naissance. Comme disent les filles à la sortie des bals « il croit que ça y est ».

Et il croit que sa mère va venir le voir à Paris, chez lui, rue de Condé et recommande à Blanche de bien tout ranger

et ne rien laisser de visible de tes affaires.

En clair la boniche doit laisser les clés sur la table de la cuisine et claquer la porte en repartant. Et se cloîtrer rue Tournefort où elle habite.

Le prix Goncourt 2022 et cette page web pourraient s’arrêter là. En tirant un peu à la ligne et donner l’impression au lecteur qu’il en a pour son argent on pourrait décrire le voyage en train (un chapitre), les obsèques (un autre chapitre) et les adieux déchirants sur fond de coucher de soleil sur le quai de la gare du PLM. Mais voilà, ça s’est passé un peu différemment, les lettres à Blanchou, la boniche qui range et qui s’en va, vont se tarir au profit des Lettres à ma mère.

Cette édition un peu paresseuse mais qui a au moins le mérite d’exister ne dresse pas la liste des lettres, c’est au lecteur de faire le travail. Il paie, ça lui donne le droit de travailler, c’est normal. Donc cinquante-cinq lettres de Paul à Jeanne entre le 28 octobre 1901 et le premier août 1908. Et cinquante-deux lettres de Jeanne à Paul du 28 octobre 1901 au douze août 1907. L’impression d’équilibre n’est qu’une impression, elle n’est pas bonne du tout.

Mais avant ces lettres à Blanchou il y a, dans ce volume de Lettres à ma mère, ce texte extraordinaire : « Copie textuelle des notes prises, au fur et à mesure desdits jours », qu’il ne faut pas louper.

Pour Blanchou, Paul écrivait juste des lettres. De l’utilitaire sans fioriture, pas du Choderlos. Là il s’agit d’écrire. Même si l’on connait bien maintenant le déroulé des événements, cette seconde écriture sidère. L’arrivée de la mère :

Un profil pâle sous un chapeau noir… Tout de suite je l’avais reconnue. […] Dans la cuisine. Ma mère, à ma grand’mère : « Qui est-ce ?… » Et moi immédiatement, m’en allant pour ne rien entendre.

[…] Je vais aller coucher à l’hôtel, ma mère prenant mon lit : « Je vous demande pardon, Monsieur, me dit-elle, de vous faire ainsi déménager. — Mais pas du tout, Madame, c’est bien le moins. »

Une mère et son fils ! Paul est censé être « un ami de Calais, quelqu’un du théâtre. »

En fait la grand’mère a parlé.

Et en effet, le lendemain, ma grand’mère m’avouait qu’à la demande de ma mère : « Qui est-ce ?… » elle lui avait répondu : « C’est Paul…
— Qui, Paul ?…
— Mais, ton fils !… »
[…]
À un moment, Fanny gémissant, j’allai au lit, lui disant : « Eh bien, ma tante ?… » Puis je revins m’asseoir près de la fenêtre, à côté de ma mère, qui, depuis quelques minutes, me disait sans cesse de m’asseoir plus près d’elle. Alors, ma mère, se penchant davantage vers moi, malgré la garde : « Écoutez, Paul, je sais qui vous êtes… »

La mère et le fils se retrouvent. Se découvrent plutôt, ils ne se sont jamais connus

Et mes maladresses. Je la tenais dans mes bras presque comme une maîtresse.

Bien sûr, comment faire ? Comment fait-on avec une mère ? Paul ne peut pas le savoir. La différence est énorme et c’est presque rien, quand on y pense. Pour tous les hommes du monde la question ne se pose pas parce que dès leur naissance, ils ont été dans les bras de leur mère. Pas Paul. Il n’a aucune référence.

Le soir il veut rester un peu auprès d’elle, après son coucher. Non, Paul.

Tout le vendredi ils ont avec application tenté de transformer en souvenirs émus les quelques heures médiocres passées ensemble lors de cette triste journée de 1880 : Le jardin d’acclimatation, le Châtelet et les Folies-Bergère. Tout ça devient merveilleux alors que l’un et l’autre y avaient été contraints. Elle par devoir — un bien pauvre devoir —, lui, parce qu’à huit ans…

Il note, comme des formules magiques tout ce qu’il peut thésauriser ; la marque de son parfum…

Eau d’Houbigant10. Eau de toilette. Houbigant, 10, faub. Saint-Honoré. Le flacon, 3 fr.90, aux Galeries Saint-Martin.

Poudre de riz : Trèfle incarnat.

Elle chausse du 32.

Comme autant de talismans. Il pense à Mme de Warens11, la maîtresse que Jean-Jacques Rousseau appelait Maman

Le glauque s’affirme dès les premières heures entre eux. Le lecteur de 2021 a une envie de marque-page, d’un thé, et de regarder, par la fenêtre les marronniers sur le boulevard, les gens sortant du métro…

Ils conviennent d’un rendez-vous, dimanche, à la gare du Nord. Elle se laisse faire, elle l’aguiche… Cette femme qui a eu cinquante ans le seize août dernier ne court absolument aucun risque, c’est une comédienne, combien de fois a-t-elle joué ce rôle au théâtre et dans la vie ? Elle a su mettre la main sur le médecin prestigieux. Elle s’amuse — c’est peut-être la dernière fois et Genève est une ville si prude — d’un jeu qui ne lui coûte rien — elle connaît les répliques par cœur — et qui la flatte, sans doute. Un jeunot de 29 ans ! Dans moins d’une semaine elle remettra sa mantille. Dieu que c’est drôle !

Lui, le pauvre benêt est en demande.

Je sens déjà que sa tendresse est bien légère.

La pauvre Blanchou aura de quoi pleurer, quand elle aura fini de tout bien ranger.

Le samedi après dîner il prend le train. Jeanne doit rester une journée de plus à Calais. Les dispositions semblent avoir changé, dans le train il est seul, même si Fanny suit dans son cercueil. Seul aussi dans son compartiment il fredonne la très romantique Chanson de Solveig. Avec cette histoire il se dit :

J’ai gagné un nouveau chapitre pour mon livre.

Son livre, c’est Le Petit Ami. On le préfère comme ça.

Mais il ne va pas chanter longtemps.

Il aurait pourtant dû se méfier, tous les signes étaient là et il les a vus, en plus de la « tendresse bien légère », en quittant la rue de Guise :

Je pars. Mais elle, pas un mot tendre pour moi. C’est moi qui ai seul l’idée de l’embrasser, et c’est à peine si elle m’embrasse. Tout au plus un sourire, ensuite, du haut de l’escalier. Ayant oublié mon chapeau de voyage, je reviens. Déjà partie dans une autre pièce, elle ne se dérange pas.

Pour elle, une ou deux journées de ce jeu lui ont suffi. Bon, maintenant il faut s’occuper de sa mère et puis rentrer à Genève et retrouver son mari, qui ne pense qu’a ses motos. Et avant cela le voyage de retour, et cette nuit, encore, à passer dans le train…

Pour Paul, la journée du dimanche 27 octobre 1901 sera l’une des plus mouvementées de son existence. D’abord se débarrasser de Fanny. Seul avec les croque-morts, ça n’a pas dû traîner. Merci pour tes mandats, ma tante.

Il a rendez-vous à 18 heures avec Jeanne à la gare du Nord. L’idée est sans doute de faire ensemble le trajet jusqu’à la gare du PLM. Il arrive une demi-heure en avance et attend deux heures. C’est ça les femmes, mon gars, tu croyais quoi… Qu’elles ont toutes la chiffonnette à la main et le regard tendre ?

Mais tu ne viendras plus et mon attente est vaine.

C’est la panique, le mot n’est pas trop fort. Il court chez lui, peut-être a-t-il reçu une dépêche ? Il ne s’est absolument pas rendu compte que cette femme ne pensait déjà plus à lui avant même qu’il ait franchi la porte de la rue de Guise. Un fils oublié lui tombe du ciel ; qu’en a-t-elle à faire ? Jeanne a un mari de son âge, deux magnifiques enfants, Aline et Jacques. Aline a eu onze ans cette année, Jacques aura seize ans mardi en huit, le cinq novembre… Il pèse quoi, le Paul, face à ça ? Rien. Il ne pèse rien. Mais il croit.

Rue de Condé, pas de dépêche chez la concierge ni dans l’appartement bien rangé par Blanchou et sa chiffonnette. Il ne reste plus que la gare du PLM, qui s’appelait déjà gare de Lyon. Le train part dans dix minutes et le voilà qui débarque avec ses violettes, achetées pour la gare du Nord. Plus très en forme, les violettes. Le même bouquet qu’en août 1894 il a fait porter par un gamin à Verlaine attablé au café Mahieu, à l’angle de la rue Soufflot. C’est pas cher, les violettes. Verlaine, au moins, les a portées à son visage et a cherché du regard qui les lui envoyait. Jeanne les a laissées sur la banquette.

Sans rien dire.

[…] quel chagrin jusqu’à chez moi.

Il faut lire ce passage dans la préface de Marie Dormoy à ses Lettres à ma mère :

[…] à la gare de Lyon. Il pénétra sur le quai. Qui vit-il, accoudée à la fenêtre d’un compartiment de première classe ? sa mère, très calme, qui l’accueillit par ces mots dénués de tendresse : « Eh ! bien, mon garçon, qu’est-ce qu’il y a ? » Ce fut si triste qu’il pleura. Elle le fit monter auprès d’elle. Ne trouvant rien à dire il déposa, à côté de l’indifférente et parmi les nombreux paquets épars autour d’elle, ses violettes toutes froissées. Pour ne pas être en reste, elle tira de son sac une pièce de cinq francs et la lui tendit. Blessé à vif, il la refusa.

Paul ne revit plus jamais sa mère.


1       Hughes Oltramare (1851-1937), fils de Gabriel, neveu d’un autre Hugues. Études de médecine à Lyon et Paris (doctorat en 1879). Privat-docent de dermatologie (1880), professeur suppléant de maladies vénériennes (1887) à l’université de Genève. Hugues Oltramare devient professeur extraordinaire (1895), puis ordinaire (1900-1926), avec la mission d’organiser la clinique universitaire de dermatologie et de syphiligraphie. Membre radical du Conseil municipal (législatif) de Genève (1886-1890, 1898-1910) et du Conseil administratif (1914-1926). Député au Grand Conseil genevois (1898-1899). Auteur d’articles scientifiques, il fait partie de nombreuses sociétés savantes. Membre de la loge Fidélité et Prudence (1889). Officier de la Légion d’honneur, commandeur de la Couronne d’Italie. (Source : Dictionnaire historique de la Suisse).

2       Agathe Adélaïde Antoinette Pessonneaux, née en 1819, a épousé le 21 février 1839 à Paris, Jean-Michel Forestier (1812-1867), flûtiste solo au Théâtre-Italien, chef de musique de la Garde nationale de Paris. Ils ont eu cinq enfants, Fanny, Isabelle, Louis, Georges-Maximilien et Jeanne. Seules Fanny et Jeanne semblent avoir survécu ou au moins laissé des traces.

3       Le théâtre de l’Ambigu-Comique a été élevé en 1769 par le comédien Audinot, ancien montreur de marionnettes. Le bâtiment ayant été détruit par un incendie en 1827 il a été reconstruit (au même endroit ?) sur le boulevard Saint-Martin, pas très loin des théâtres de la Porte-Saint-Martin et de la Renaissance, entre la rue René Boulanger, au carrefour de la rue de Lancry. En 1966 ce théâtre a été détruit une seconde fois, non par un incendie mais par l’homme et remplacé par un assez laid cube de verre et de béton abritant un organisme d’état.

4       Chipé est bien le mot. Alors que Fanny était sa maîtresse, la petite Jeanne est montée, de la rue d’Odessa, à Montparnasse, où habitaient les Forestier jusqu’à la rue des Martyrs pour passer la journée avec sa sœur, qui vivait en ménage avec Firmin Léautaud, père de Paul. Nous sommes en 1868, Fanny a 29 ans, Jeanne en a 17. La journée passe et il est trop tard pour rentrer : de la rue des Martyrs à la rue d’Odessa, il faut traverser la moitié de paris, près de cinq kilomètres. Il est décidé que Jeanne restera dormir à la maison et comme il n’y a qu’un lit, les deux sœurs dormiront avec Firmin. Dans des souvenirs et dans ses Entretiens avec Robert Mallet, Paul Léautaud racontera plusieurs fois que le lendemain matin, c’est Jeanne qui est restée auprès de Firmin et Fanny qui est rentrée rue d’Odessa chez sa mère.

5       À cette époque, loger dans les quartiers aujourd’hui les plus prestigieux de Paris ne coutait rien. De nos jours la location d’un appartement rue de Condé est à plus de 40 €uros le mètre carré par mois.

6       Lettre à Blanche, datée du mercredi 23.

7       Fanny Forestier avait eu, de Firmin Léautaud une fille, Hélène (1865-1882) à la fois demi-sœur et cousine germaine de Paul, morte d’une fièvre typhoïde à l’âge de seize ans et demi.

8       À partir de 1818, les galeries du théâtre l’Odéon étaient louées à bail et on y trouvait toutes sortes de commerces, dont un loueur de journaux. C’est à partir de 1873 qu’Ernest Flammarion, commence de louer les emplacements les uns après les autres. Lire l’intéressant article de Georges Cain dans Le Figaro du 21 janvier 1912 « Les galeries de l’Odéon », deux premières colonnes de une.

9       Il faut bien considérer que les lignes de chemin de fer appartenaient à des compagnies privées et qu’une correspondance n’impliquait pas qu’un changement de quai mais souvent un changement de gare. Cela sous-entendait aussi l’achat de plusieurs billets. Paul Léautaud connaîtra ça plus tard avec un changement de gare à Nantes pour se rendre à Pornic.

10     Le parfumeur Jean-François Houbigant ouvre boutique rue du Faubourg Saint-Honoré « À la Corbeille de Fleurs » en 1775. De nos jours cette maison est installée à Monaco.

11     Louise de Warens (1699-1762), tutrice et maîtresse de Jean-Jacques Rousseau.