La mort de Marcel Schwob

La mort de Marcel Schwob dans le Journal littéraire de Paul Léautaud

Marcel Schwob[1] est mort le 26 février 1905.

Il existe deux textes très différents de Paul Léautaud concernant la mort de Marcel Schwob. Le premier est constitué des récits de ces journées du 27 février au huit mars, que PL notait le soir dans son Journal. Le second est le texte qui est paru en tête du Mercure de France du 15 mars 1906. Cette seconde version étant plus facilement accessible[2], c’est la version d’extraits du Journal littéraire composée par nos soins qui est donnée ici.

Lundi 27 Février

Je descends ce matin pour acheter le foie de Boule[3]. La femme de ménage avait monté le journal. Cependant, en passant, je m’arrête chez le marchand de journaux, j’en regarde quelques-uns. Le Gil Blas, que je ne regarde plus depuis longtemps, puisque l’Enquête Le Cardonnel-Vellay n’y paraît plus[4], était devant moi. Je l’ouvre machinalement. À la première page un titre : MARCEL SCHWOB. Je pense aussitôt : un article sur Schwob, il peut me servir de document pour ma brochure[5]. Je commence à le regarder. Je lis le début : Marcel Schwob vient de mourir[6] Je ne tenais plus en place, de surprise, d’impatience. Je jette mes trois sous[7]. Je cours au marché acheter le foie. Je remonte au galop. Rien n’allait assez vite. Schwob mort ! Lui qui, il y a quinze jours, me parlait, si vivant, si alerte, si plein d’ardeur et de projets[8]. Quelle impression nous fait la mort, quand il s’agit de gens que nous connaissons, que nous voyons fréquemment. Je m’habille. Je déjeune à la hâte. Je pars rue Saint-Louis-en-l’Île. Marie me fait entrer. Je trouve dans le salon Théry[9], avec deux messieurs que je ne connais pas, mais dont l’un ressemble assez à Schwob pour que je devine son frère[10]. Je prie Théry de me présenter, que je n’aie pas l’air d’un simple curieux. Il le fait. J’apprends que Schwob est mort hier dimanche, à une heure de l’après-midi, malade d’une sorte de pneumonie ou grippe infectieuse, depuis lundi ou mardi dernier. Vendredi dernier, en effet, le 24, au Mercure, Morisse[11], à propos du départ de Monceau[12] pour le Midi où un frère de Moréno est en train de mourir de la phtisie, m’avait dit : « Quant à Schwob, il prétend qu’il est malade aussi, qu’il a la peste, etc… » et sur un ton un peu gouailleur, si bien que je m’étais dit aussi que ce n’était rien, « Schwob s’alarmait encore à faux ». Maintenant ! Dire que j’aurais pu venir dimanche. Théry et Pierre Champion[13] (l’autre monsieur, qui se fait connaître à moi) ont vite dit à Maurice Schwob nos relations avec son frère. Je lui offre mes services, mon aide, sans qu’il ait à se gêner. Il me propose de revenir à trois heures, pour porter des notes aux journaux. Les obsèques auront lieu après-demain mercredi, à Montparnasse. Puis Théry se prépare à s’en aller, appelé au Palais, et a l’air de vouloir que je parte avec lui. Je dis au revoir à Maurice Schwob et à Champion. Arrivé près de la porte de sortie, je demande à Théry s’il a vu Schwob. Il me dit non. Je lui dis alors que j’aurais bien voulu le voir encore une fois. Il rentre dans le salon, faire part de mon désir à Maurice Schwob, qui me dit : « Vraiment, vous voulez ? C’est une bien pénible impression. Vous ne craignez pas de le regretter ?… — Non, non », lui dis-je. Il m’ouvre la porte de la chambre de Moréno. J’entre, et là, je vois Schwob étendu, la tête seule découverte, la figure très jaunie, la bouche un peu plissée[14], un peu de barbe commencée à pousser au menton, les yeux encore ouverts, ternes et figés. Maurice Schwob nous dit qu’il n’y a pas eu moyen de les fermer. Je pars avec Théry, qui me dit qu’il a appris la mort de Schwob en rentrant chez lui hier au soir, par une lettre que Benoît, le chauffeur, était allé porter chez sa concierge. Jeudi il avait demandé des nouvelles de Schwob par téléphone. On lui avait répondu que le médecin était là, qu’il était très content, que le mal était enrayé, et il avait été rassuré. Arrivé devant le Palais, je le quitte. Il a conseillé à Maurice Schwob de ne pas laisser rentrer Moréno rue Saint-Louis-en-l’Île, d’autant plus que Guitry[15] et Jean Coquelin[16] se sont offerts tout de suite à la prendre pendant quelques jours.

Je rentre chez moi. Je ressors, pour envoyer un message à Valéry[17]. Je passe ensuite au Mercure, où je savais que la nouvelle était connue. Vallette avait même été le matin rue Saint-Louis-en-l’Île. Je voulais proposer à Vallette, s’il n’avait personne de mieux, de faire l’article dans le Mercure. Il était deux heures moins vingt. Personne encore, ni Vallette, ni Morisse, ni van Bever[18]. J’attends. Ne voyant venir personne et devant être rue Saint-Louis-en-l’Île je prépare une lettre à Vallette, quand Morisse arrive. « Vous avez vu van Bever, Vallette ? » me demande-t-il. Je lui réponds non. « C’est parce que Vallette veut vous demander si vous voulez faire un Schwob pour le prochain numéro. Il avait dit que le premier qui vous verrait vous le dise. » Cela se trouve bien. Je dis à Morisse que c’est entendu et qu’il donne la réponse à Vallette, puis je pars rue Saint-Louis-en-l’Île.

Maurice Schwob était dans la salle à manger, avec un employé des pompes funèbres. J’attends un moment dans le grand salon, en compagnie d’une dame que j’apprends bientôt être Mme Nozière[19]. Maurice Schwob arrive, prépare ses notes pour les journaux. Herold[20] arrive aussi lui rendre visite et s’assied. Puis les notes sont finies, Maurice Schwob me donne les explications. Je le prends alors un peu à part, pour lui demander la permission de venir l’assister, le soir, pour la mise en bière, pour que Schwob ait au moins un ami, jusqu’au bout[21]. Je lui montre aussi une petite branche de lilas blanc, que j’ai apportée pour mettre avec Schwob. Il est entendu que je reviendrai ce soir, à huit heures. Je le quitte. Avant de sortir, je cause un moment dans la cuisine, avec Marie, Benoît et Ting, le Chinois[22]. Schwob s’est senti malade mardi dernier, à la Bibliothèque, pris de frisson et obligé de se faire ramener chez lui. Il avait la rage de sortir le soir, et avait pris froid lundi soir, en sortant de chez Mme Dick May[23], rue Victor-Massé[24]. Il s’est vraiment senti malade, le côté pris, disant à Marie : « Marie, ne me quittez pas. Je me sens bien malade, là, le côté pris. » C’était vendredi 24, où il est tombé tant de neige. Marie lui a répondu que ce devait être le temps, qu’il neigeait. « Ah ! il neige, répondit Schwob. Ah ! vous me rassurez, Marie. » Il avait pris en haine son chinois, ne voulant plus le voir ni qu’on le laisse approcher de lui, « cet individu qui me martyrise » comme il disait. Tout cela parce que Ting ne se gênait pas pour dire au médecin que tel jour, Schwob s’était piqué tant de fois à la morphine. Car c’était là une des grandes causes de son affaiblissement, comme aussi des moments de vie, d’entrain, de brillant qu’il avait. Son frère me l’a dit lui-même. Avant d’aller à son cours sur Villon, il se faisait chaque fois une piqûre. « Quand vous le trouviez brillant, me disait Maurice Schwob, c’était cela, il s’était fait une piqûre. Si vous étiez revenu une heure après, vous auriez vu le changement. Il payait son heure ou deux de vie, d’intelligence. » Il avait d’abord commencé les piqûres autrefois, au début de sa maladie[25], pour apaiser ses souffrances, puis ensuite s’était piqué pour se redonner un peu de vie, un peu d’énergie. Cela lui avait peu à peu abîmé le cœur, paraît-il, et la moindre indisposition était devenue très dangereuse pour lui. Cependant, il ne s’est pas vu mourir. Il pensait fort au contraire se tirer de là. Il avait été malade de même il y a quelques années, à Samoa[26], et s’en était tiré. On lui rappelait cela pour lui donner de la force, et il se croyait bien loin de mourir. Il parait que le Chinois a peur, ne veut plus même passer dans l’antichambre, peur qui doit certainement faire partie de l’âme chinoise. Je dis à Marie que j’ai apporté une branche de lilas et que je reviendrai ce soir à huit heures pour la mise en bière. Elle me dit qu’on va mettre mes fleurs sur le lit de Schwob, à côté du bouquet apporté tout à l’heure par Mme Nozière. Moréno a été prévenue par dépêche. Elle sera à Paris demain mardi.

Je vais faire mes courses dans les journaux, à l’Agence Havas, chez Lagrange et Cie, où Maurice Schwob m’a l’air plutôt très connu et très aimé, puis je rentre dîner. À huit heures, je suis de nouveau rue Saint-Louis-en-l’Île. Les croque-morts ne sont pas encore arrivés. Le cercueil est dans l’antichambre. Je m’assieds dans la salle à manger, et bavarde un moment avec Maurice Schwob, qui me parle de son frère. Ils ont encore leur mère[27], qui vit à Nantes, soixante-seize ans, chez Maurice Schwob. Enfin, les croque-morts arrivent. Nous passons dans la chambre où est Schwob. On prépare le cercueil, on l’y couche. Sa figure est moins changée qu’à midi. Il a tout à fait l’air apaisé, les yeux très cernés seulement. Qu’il est mince ! On l’enveloppe d’ouate, on place sur sa poitrine ma branche de lilas, à ses pieds le bouquet de Mme Nozière, nous le regardons encore une fois, puis on referme le drap, on soude le couvercle de zinc, on visse la planche de dessus du cercueil qu’on installe sur des tréteaux, et qu’on recouvre d’un drap noir des pompes mortuaires. Je demande à Maurice Schwob s’il le veillera. Il me répond que non, qu’il juge inutile de prendre une fatigue qui serait tout à fait indifférente au mort, que du reste il couche à côté, — dans le petit salon où travaillait Schwob — et qu’ainsi il le veillera. Il met son pardessus, devant aller place de la Bourse[28], téléphoner à leur mère, la consoler, « ce qui n’est pas une besogne facile par téléphone », comme il me dit. Nous nous quittons au bout de la rue Saint-Louis-en-L’Ile, et je rentre. Boulevard Saint-Germain, j’aperçois Gide. Je vais à lui. Il sait la nouvelle. Je lui apprends l’heure des obsèques. Il vient, me dit-il, de rédiger une note pour l’Ermitage[29]. Il me parle ensuite de mon article sur Stendhal qui doit paraître dans le numéro du 15([30]), puis je le quitte.

Rentré chez moi, je me mets tout de suite à faire le canevas de mon article, écrivant tout de suite le commencement et la fin, avec quelques lignes écrites au crayon dans la rue, à deux heures cette après-midi, en retournant chez Schwob. Il faut que je le donne samedi. Je ne sais vraiment pas si j’arriverai.

J’oubliais de noter, qu’à six heures, j’ai vu Vallette et ai pu lui donner moi-même ma réponse pour l’article. Il y avait là Gourmont[31]. Nous avons parlé un moment de Schwob, de sa littérature […][32] Gourmont me dit que lui-même il ne saurait par où prendre l’article. Vallette me charge aussi de savoir si on peut envoyer des fleurs. Je l’ai demandé ce soir à Maurice Schwob. Il m’a répondu qu’il les accepterait avec reconnaissance. Maurice Schwob a été très simple. Si douleur il y a, elle est bien intérieure.

Je le disais à Vallette ce soir : « J’ai bien peu de temps pour l’article. Il est vrai que je vous l’apporterai à la dernière minute, que vous n’aurez rien de mieux et qu’il faudra bien que vous le preniez. » Les articles de ce genre, c’est une affaire de lieux communs.

À Alfred Vallette[33]

Lundi 2 heures [27-II-05]

Cher Monsieur,

Je viens de voir Schwob. J’y retourne pour la mise en bière, qui doit être effectuée vers 4 heures. J’ai un certain goût pour ces cérémonies.

Vous ferez je pense un court article dans le prochain Mercure. Avez-vous quelqu’un déjà, ou puis-je me proposer, si toutefois vous ne jugez pas ma signature un peu faible pour ce travail. Vous savez que je devais déjà vous donner un Schwob. Mais je comprendrai très bien qu’il faille pour aujourd’hui quelqu’un de mieux.

     Je vous serre la main.

P. Léautaud

Les obsèques auront lieu après-demain 11 heures. Mais je ne sais encore rien de plus.

Mardi 28 Février

J’ai été ce matin donner la réponse à Vallette pour les fleurs. Il me recommande de faire surtout un article d’ami, de ne pas éreinter. Morisse m’avait déjà dit tout de suite lundi : « Surtout n’éreintez pas. » J’ai plaisanté : « Vous savez pourtant combien il m’est difficile de dire du bien d’un ami ! »[34]

Mercredi 1er Mars

Ce matin, enterrement de Schwob. Beaucoup de monde. Presque tous les amis des débuts de Schwob. Enterrement bien. Rien de religieux, rien non plus d’anti-religieux. Une sorte de silence, ou d’ignorance des cultes, voilà tout. Discours de M. Croiset[35], doyen de la Faculté des Lettres, et de M. Michel Bréal[36], lu par son fils. Van Bever revient avec nous et déjeune à la maison. Il nous lit après déjeuner des vers d’Aubigné, dont il prépare une édition. Il lit atrocement mal les vers. Moréno était rue Saint-Louis-en-l’Île, en noir, défaite, rougie, toute en larmes.

OBSÈQUES DE SCHWOB :

Vallette, Rachilde, Régnier, Quillard, Renard, Willy, Colette Willy, Vielé-Griffin, van Bever, Tristan Bernard, Sacha Guitry, R. Coolus, Saradin, Paul Fort, Ch.-H. Hirsch, Valéry, Richepin, Ponchon, Georges Hugo, Herold, Jarry, Prudhon, J. de Charmoy.

À un destinataire inconnu[37]

Paris, 15, rue de l’Odéon

le 2 mars 1905

Mon cher ami,

Votre lettre m’arrive en plein travail, une chose énorme pour moi, en si peu de temps, un Marcel Schwob pour le Mercure[38], et à remettre samedi soir.

Voici rapidement ce que je sais.

André Mayer Marcel Schwob né à Chaville, 1867, descendant d’une ancienne race de prêtres juifs. Il fut élevé par son oncle Léon Cahun[39], savant orientaliste, qui fit ses études au lycée de Rouen, condisciple de Flaubert, et, plus tard, avait fait partie d’un groupe littéraire qui comprenait Banville[40] et Gautier[41] — et avait collaboré au Corsaire Satan[42] avec Baudelaire. Pauvre, il dut bientôt renoncer à la littérature. Il fut le fondateur à Nantes du Phare de la Loire, que dirige aujourd’hui Maurice Schwob, le frère de Marcel.

C’est à l’âge de vingt et un ans que Marcel Schwob connut, dans la traduction de Baudelaire, Poe[43], qui devait avoir une si grande influence sur lui. Il savait déjà l’anglais, et courut aussitôt à l’original. Il avait préparé d’abord l’École Normale, fut refusé. Il se remit alors à écrire. Ses premiers contes parurent à l’Écho de Paris (1891) puis d’autres contes suivirent, qui composèrent son deuxième volume le Roi au masque d’or (1895) puis ce furent Mimes (1893) le Livre de Monelle (1897) Moll Flanders, traduction de Defoe[44] (1895) la Croisade des Enfants (1896) Vies imaginaires (1896) Spicilèges (1896) et enfin l’année dernière, 1904, la réunion en un volume de la Lampe de Psyché, du Livre de Monelle, la Croisade des Enfants, avec un conte nouveau : l’Etoile de Bois, — et le livre satyrique : Mœurs des Diurnales, Traité du journalisme, sous le pseudonyme de Loyson Bridet. Grands travaux sur Villon, comme vous savez, puis décembre dernier, cours qui devait être repris l’année prochaine à la Sorbonne, sur les désirs de M. Michel Bréal et avec l’aide bienveillante de M. Croiset[45] doyen de la Faculté des lettres. Traduction d’Hamlet, de la Francesca da Rimini de Marion Crawford[46] ; un Macbeth terminé, ainsi qu’une pièce tirée de la Maison du péché de Marcelle Tinayre[47]. On donnait tout récemment au Châtelet, orchestre Colonne, une partition écrite par Gabriel Pierné[48] sur un livret tiré par Marcel Schwob de sa Croisade des Enfants.

Quant au reste, mon cher ami, vous le savez mieux que moi.

Je vous prie d’excuser ma brièveté et de croire à mes cordialités.

P. Léautaud

Conférence à l’Œuvre, en 1894, sur l’Annabella et Giovanni de John Ford[49].

Jeudi 2 Mars

On ne voit plus que moi au Mercure[50]. Je vois Vallette. Il me demande de parler tout de même un peu des livres de Schwob. Cela va être du joli, en si peu de temps. Je lui dis aussi le ton de mon article, que je vais jusqu’à la mise en bière. Il me dit de faire ce que je veux. Il me demande ce que je ferai de pages. Je lui dis quatorze ou quinze. Nous examinons la question du temps. Il y a un dimanche qui tombe mal. Que je lui remette mon manuscrit samedi, cela n’avancerait à rien. Autant vaut que j’aie le dimanche en plus. Sur ce, il me prépare une enveloppe, une lettre, et il est entendu que j’enverrai moi-même mon manuscrit à l’imprimerie dimanche[51].

Dimanche 5 Mars

J’ai mis mon article à la poste ce matin. Si je l’avais gardé davantage, je l’aurais tout refait, sauf les trois premières et trois dernières pages, qui peuvent aller. Je n’ai eu fini qu’hier au soir à deux heures. Cela ne vaut pas cher. Moi qui, sans le vouloir, ne fais jamais de métaphores, j’en ai fait trois. J’en ai supprimé une. Il en reste deux. J’en supprimerai une sur les épreuves. Quant à la troisième : lampe merveilleuse, au début[52], je ne vois pas moyen de l’enlever sans tout défaire. À moins de l’enlever, tout simplement. Le passage de la critique des livres est déplorable, incomplet, trop dur, et le passage où je parle du moral de Schwob, est un amas de lieux communs. Il m’aurait fallu le double de temps, et que je puisse laisser aller mon ironie. Je la sentais toute prête en écrivant, mais sans la réflexion nécessaire pour lui donner sa place.

Lundi 6 Mars

Nous avons dîné hier chez Chatelain[53]. Il me parle de Valéry, qu’il a revu à l’enterrement et avec qui il a longuement causé. Il est d’accord avec moi sur les lacunes, les trous qu’on constate dans les théories de Valéry, sur sa psychologie du langage et de l’esprit. Lacunes et trous qui doivent être dans son intelligence.

Aujourd’hui et hier, je n’ai fait que prendre note de suppressions à apporter sur mes épreuves de Schwob. Cela va être joli. Il paraîtra de moi, le 15, Mercure et Ermitage[54], deux articles qui se contredisent presque l’un l’autre.

Mardi 7 Mars

Été au Mercure chercher mes épreuves. Vallette n’a pas le temps de rien lire. Il me donne encore une lettre et une enveloppe pour envoyer mes épreuves ce soir à Poitiers, de façon à avoir de la mise en page après-demain jeudi 9.

Toute l’après-midi je corrige, refaisant tout le passage purement biographique, pour le faire tout à fait complet. Je termine juste pour la poste à six heures un quart. Je n’ai eu le temps de rien améliorer vraiment, puisque pas le temps de récrire. Je ne suis pas mécontent de ma fin, quoique je me demande s’il n’y a pas une sorte d’indélicatesse à tant étaler ainsi l’aspect physique de la mort d’un ami, et la part qu’on a prise à la cérémonie de cette mort. C’est là un scrupule qui ne me quitte pas. Mais quoi ! C’est en moi un goût, un besoin irrésistible. Pas d’autre raison à ma demande de voir Schwob mort, de venir pour sa mise en bière, et de le décrire mort. Et encore, je n’ai fait nulle ironie. Tandis qu’elle accompagne toujours mon goût. Voir sur Fanny, dans le Petit Ami, et ce que je suis en train d’écrire sur la mort de mon père[55].

J’ai dit mes scrupules à van Bever. Il m’a dit qu’il n’y avait rien à avoir de cette sorte, que j’écrivais pour le public (je lui parlais du triste effet pour Moréno, peut-être, de ce que j’ai écrit). Bl…[56] n’est pas non plus de mon avis. De plus, van Bever trouve l’article bien, si peu qu’il l’ait lu ce matin sur les premières épreuves, bien, et bien écrit. Il n’a vu que le commencement et la fin, et du reste, ses goûts sont si différents des miens.

Jeudi 8 Mars

Été au Mercure ce matin, examiner les secondes épreuves, en mise en page. Vallette paraît l’avoir un peu lu, puisqu’il avait déjà, avant mon arrivée, noté des coquilles non corrigées, mais il ne m’en dit rien. Je relis encore une fois. Plus mauvais effet, encore[57], et maintenant, il n’y a plus à y revenir. Cela paraîtra tel quel. Sur mon avis, Vallette mettra une petite note, aux Échos, pour donner la date de la mort et des obsèques de Schwob, ce qu’il a fini tout de même par trouver utile de faire.

Le sixième mille des Poètes est tiré[58]. On a mis en vente aujourd’hui la onzième édition.

Comme je l’ai dit à Vallette, cela sert quelquefois de prendre des notes sur tout. Mes notes écrites après chaque entrevue avec Schwob m’ont joliment servi.


[1]     Aucune étude sérieuse sur Marcel Schwob ne peut être entreprise avant la lecture du site http://www.marcel-schwob.org/.

[2]     Cette version du Mercure peut toutefois être demandée ici en envoyant un message à paul-léautaud chez outlook point com.

[3]     Chat que Paul Léautaud partageait avec son amie Blanche Blanc.

[4]     Georges Le Cardonnel (1872-1951) & Charles Vellay (1876-1953) ont publié ensemble La Littérature contemporaine : opinions des écrivains de ce temps, Mercure de France 1905. Voir ici la page « Une réattribution ». On ne confondra pas Georges Le Cardonnel avec son frère, l’abbé Louis Le Cardonnel (1862-1936), poète discret figurant dans l’édition de 1908 des Poètes d’aujourd’hui.

[5]     Brochure sur la comédienne Marguerite Moréno, épouse de Marcel Schwob, qui ne se fera pas. PL avait terminé sa brochure sur Henri de Régnier au printemps 1904. Lettre à Edward Sansot-Orland du huit novembre 1904 : « Cher Monsieur, / Voulez-vous prendre note, pour le jour où vous feriez cette brochure, que je serais très désireux de faire, dans la Collection des Célébrités, la notice de Mademoiselle Moreno, que je connais fort bien, et depuis longtemps et avoir l’obligeance de me dire si c’est entendu. »

[6]     Gil Blas du 27 février 1905, page une, milieu de la dernière colonne et haut de la page suivante, sur la signature de Fernand Nozière : « Marcel Schwob vient de mourir. En quelques jours la pneumonie l’a terrassé. Du moins il s’est éteint très doucement : il n’a pas senti qu’il s’en allait. Auprès de lui il y avait son frère qu’il adorait. Mais sa femme n’était point à son chevet. Ah ! les misères de la vie théâtrale ! Tandis que Marcel Schowb luttait contre la maladie, Marguerite Moreno devait aller de ville en ville jouer la comédie et obéir aux nécessités d’une tournée lointaine. Elle a dû apprendre l’horrible nouvelle en sortant de scène, à la fin d’un spectacle. Elle n’a pu charmer la fin de l’homme dont elle comprenait si profondément l’intelligence. […] » Un reproduction de cet article peut m’être demandée.

[7]     « mes trois sous » ne sont pas ici une manière de parler. Le prix du Gil Blas à cette époque était effectivement de quinze centimes.

[8]     Paul Léautaud était allé chez Marcel Schwob rue Saint-Louis-en-l’Île le lundi 13 février. Ça ne s’était d’ailleurs pas très bien passé.

[9]     José (Joseph) Théry (1868-1944), avocat, romancier et auteur dramatique, auteur notamment de La Bâtonnière (1938), histoire de la première femme ayant occupé cette fonction. José Théry a été l’avocat d’Apollinaire en 1911 à l’occasion de l’affaire des statues phéniciennes du Louvre. Il a collaboré au Mercure (rubrique des “Questions juridiques”) et à L’Œuvre.

[10]    Maurice Schwob (1859-1928), éditeur. La fratrie comprend également une sœur, Marie-Marguerite, née en 1863, musicienne.

[11]    Paul Morisse (vers 1965-1946) partagera le bureau de PL à partir de janvier 1908 jusqu’en 1911. Paul Morisse est aujourd’hui connu pour être le traducteur des Hymnes à la nuit de Novalis en 1908 (voir au 26 octobre 1908) et aussi de Stefan Zweig pour son Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre en 1910. Voir André Billy, Le Pont des Saint-Pères, Fayard 1947, pages 35-37, dont un extrait sera reproduit un jour ici.

[12]    Le frère de la comédienne Marguerite Moreno (Marguerite Monceau 1871-1948), Lucien Monceau (1873-vers 1905/1907), est un collègue de PL au Mercure.

[13]    Pierre Champion (1880-1942), médiéviste, fils du libraire et éditeur Honoré Champion (1846-1913) et aîné d’Édouard (éditeur également).

[14]    Lettre à Marie Dormoy du 23 octobre 1935 : « Prière vérifier Cahier 1905, Mort de Schwob. / Vous avez tapé : la bouche un peu plissée. Ce ne peut être plissée. Ce doit être pincée. ». La correction n’a donc pas été portée.

[15]    Vraisemblablement Lucien.

[16]    Jean Coquelin (1865-1944), fils de Coquelin aîné, était aussi acteur et a suivi la carrière de son père à la direction du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

[17]    Paul Valéry.

[18]    Adolphe van Bever, (1871-1927), bibliographe et érudit. Léautaud et lui se sont rencontrés à l’école communale de Courbevoie et sont restés amis. Dans ses Entretiens avec Robert Malet, PL dira de lui : « van Bever, qui était un être d’une précocité étonnante et d’un naturel hardi, entreprenant, faisait des conférences. Il ne devait pas avoir plus de quatorze ou quinze ans environ et il organisait des conférences littéraires à la mairie de Neuilly. » Vers la fin du XIXe siècle, van Bever et Paul Léautaud ont habité ensemble par économie. Adolphe, à ce moment-là est secrétaire au Mercure après l’avoir été au théâtre de l’Œuvre. À son départ en 1912, Léautaud occupera son bureau. Ils publieront ensemble les Poètes d’aujourd’hui. Voir Marie Dormoy, Vie secrète de Paul Léautaud, Flammarion 1972, page 74. Voir aussi André Billy, Le Pont des-Saint-Pères, pages 33-35. Voir les mémoires de Lugné-Poe : La Parade II : Acrobaties, pages 37 à 42, chapitre : « Le premier abonné », NRF 1931.

[19]    Vraisemblablement épouse de Fernand Nozière (1874-1931), auteur dramatique, homme de lettres, courriériste théâtral du Temps, critique dramatique du Gil Blas. C’est Fernand Nozière qui a rédigé l’article du Gil Blass, objet de la note 6 ci-dessus. Maurice Boissard chroniquera plusieurs pièces de Fernand Nozière.

[20]    André-Ferdinand Herold (1865-1940), petit-fils du compositeur, poète, conteur, auteur dramatique et traducteur. Herold a fréquenté Mallarmé, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Paul Valéry. Il entretient des rapports privilégiés avec Gabriel Fauré ou Maurice Ravel. Titulaire de la critique dramatique au Mercure, Paul Léautaud lui a succédé en octobre 1907.

[21]    PL semble avoir oublié l’aigreur qui a clos sa dernière visite à Marcel Schwob.

[22]    Ting-Te Ying, serviteur chez Marcel Schwob. Au tout début de 1904, Paul Léautaud a donné des leçons de français à un jeune Chinois « procuré par Marcel Schwob » et habitant boulevard de la Madeleine mais il semble que ce soit un autre Chinois, nommé Tsé (lettre à Marcel Schwob du deux janvier 1904).

[23]    Dick May (Jeanne Weill, 1859-1925), fondatrice d’une école de journalisme, devenue l’École supérieure de journalisme de Paris.

[24]    Parallèle et légèrement au sud de l’avenue de Clichy.

[25]    Marcel Schwob avait été très gravement malade des intestins, ce qui lui avait valu plusieurs opérations importantes. Voir Thierry Lefebvre « Le mal mystérieux de Marcel Schwob » [R. 88, Pharmacie et littérature] Revue d’histoire de la pharmacie numéro 349 de 2006, pages 148-150.

[26]    D’octobre 1901 à mars 1902.

[27]    Isaac George Schwob (1822- 1892), journaliste et éditeur, fondateur du journal de Nantes Le Phare de la Loire a épousé en 1858 Mathilde Cahun (1829-1907).

[28]    Depuis la rue Saint-Louis-en-l’Île, aller téléphoner place de la Bourse représente une distance de près de trois kilomètres, et retour… La qualité sonore devait être extrêmement médiocre et à la limite de l’audibilité.

[29]    Cette courte note, moins de vingt lignes, paraîtra dans le numéro du 15 mars page 191 et peut être demandée ici. À cette époque, André Gide fournissait fréquemment des textes à L’Ermitage.

[30]    « Le Stendhal Club », à paraître dans le numéro du 15 mars de L’Ermitage, pages 138 à 164.

[31]    Remy de Gourmont (1858-1915), romancier, journaliste et critique d’art, proche des symbolistes. Léautaud deviendra son intime. Voir l’indispensable http://www.remydegourmont.org/

[32]    Trois lignes ont été supprimées ici par nos soins uniquement pour cette page web. Cette suppression est lamentable et nous révolte. Elle met en évidence un très salutaire et récent polissage des mœurs autant qu’une intolérable radicalisation des extrêmes. Dans les années d’avant-guerre, la référence aux juifs et les lieux-communs associés était normale, quotidienne, et la bonne société française acceptait avec la même bonhommie les juifs en même temps que les expressions injurieuses à leur égard. Censurer un texte est toujours un dilemme. Tout site web souhaite une audience mais il est hors de question, si le texte était resté en l’état, que des moteurs de recherche fassent remonter cette page parmi des résultats antisémites. Le chercheur ou l’historien des lettres peut toujours de référer au texte original, encore accessible, voire le demander par messagerie via paul-léautaud chez outlook point com.

[33]    Cette lettre provient de la Correspondance générale de Paul Léautaud éditée par Marie Dormoy chez Flammarion en 1971, 1 238 pages.

[34]    Réaction de Jules Renard dans son Journal au 27 février : « Schwob mort, on dit de lui ce qu’il méprisait quand il l’entendait dire des autres. »

[35]    Jules Renard écrira dans son Journal au 1er mars : « M. Croiset fait un discours banal, mais le son de voix fait aimer ce vieux professeur. »

[36]    Michel Bréal (1832-1915), normalien, linguiste, professeur de grammaire comparée à l’École pratique des hautes études.

[37]    À la lecture de la dernière phrase du JL au 6 mars, on peut supposer qu’il s’agit de Fernand Caussy avec qui PL est peut-être en pourparlers à propos d’une nécrologie de Schwob.

[38]    Cette nécrologie paraîtra dans le numéro du 15 mars. Elle sera reprise dans Passe-temps II en 1964.

[39]    Léon Cahun (1841-1900), écrivain, était le frère de la mère de Marcel Schwob.

[40]    Théodore Faullain de Banville (1823-1891), poète, auteur et critique dramatique. Considéré de son vivant comme un poète majeur, il était l’ami de Hugo, de Baudelaire et de Gautier,

[41]    Théophile Gautier (1811-1872, poète romantique, romancier et critique d’art. On se souvient notamment de Mademoiselle de Maupin (deux volumes chez Renduel, novembre 1835 puis 1936) et du Capitaine Fracasse (Charpentier 1863) et de son recueil de poésies Émaux et Camées (Didier, 1852).

[42]    Le Corsaire-Satan, « Journal des spectacles, de la littérature, des arts, mœurs et mode » (quatre pages) quotidien ayant paru de 1822 à 1852 sous la direction d’Auguste Poidevin, qui a aussi été directeur du Figaro.

[43]    Edgar Poe (1809-1849), poète, romancier et critique littéraire américain est surtout connu pour ses contes. Il est considéré comme l’inventeur du roman policier. Nombre de ses récits préfigurent les genres de la science-fiction et du fantastique.

[44]    Daniel Defoe (Daniel Foe, 1860-1731), aventurier, commerçant et écrivain anglais surtout connu pour son roman d’aventures Robinson Crusoé (1719) et de Heurs et Malheurs de la fameuse Moll Flanders (1722).

[45]    Alfred Croiset (1845-1923), docteur ès lettres, professeur d’éloquence grecque à la Faculté des lettres de Paris (1885), doyen de la Faculté des lettres de Paris de 1898 à 1919, membre de l’Institut.

[46]    Marion Crawford (1854-1909 à Sorrente), poète et écrivain américain, surtout connu pour ses romans d’épouvante.

[47]    Marcelle Tinayre (1870-1948), auteur de nombreux romans d’inspiration catholique.

[48]    Gabriel Pierné (1863-1937), organiste, compositeur et chef d’orchestre, organiste de l’église Sainte-Clotilde de 1890 à 1898, directeur musical des Concerts Colonne (d’Édouard Colonne) de 1910 à 1934.

[49]    John Ford (1586-1640), poète et auteur dramatique britannique. Tis pity she’s a whore a été traduit en Dommage qu’elle soit une putain par Ernest Lafond en 1856 et par Annabella par Maurice Maeterlinck chez Ollendorff. Ce second titre n’a pas été conservé pour les traductions ultérieures, dont la dernière semble être celle de Robert Ellrodt dans La Pléiade en 2009 (Théâtre élisabéthain, volume II).

[50]    Rappelons qu’en 1904, Paul Léautaud n’est pas employé au Mercure de France. Il ne le sera qu’à partir de janvier 1908.

[51]    Le Mercure de France était devenu bimensuel (1er et 15 de chaque mois) depuis le 1er janvier 1905. Le numéro à paraître était donc celui du mercredi 15. L’imprimeur était Blais et Roy, 7, rue Victor Hugo à Poitiers et il fallait évidemment compter avec l’aller et retour des épreuves (deux jeux), les délais d’imprimerie et l’expédition des numéros à Paris en « petite vitesse » par souci d’économie.

[52]    Fin du premier paragraphe : « C’est un peu de nuit, soudainement. La lampe merveilleuse s’est éteinte. »

[53]    Henri Chatelain, amis du couple Léautaud/Blanche Blanc.

[54]    Le Stendhal-club.

[55]    « In memoriam », qui paraîtra d’abord dans les Mercure des 1er et 15 novembre 1905.

[56]    Blanche Blanc, compagne de Paul Léautaud à l’époque.

[57]    Toute sa vie, Paul Léautaud sera très déçu de ses écrits, une fois imprimés.

[58]    Les Poètes d’aujourd’hui.