Vu par Maurice Martin du Gard

Maurice Martin du Gard : Une visite de Léautaud[1]

Journal littéraire de Léautaud au 27 janvier 1927 : René Maran[2] m’a écrit, il y a une huitaine, pour me demander de proposer de sa part, à Martin du Gard, pour les Nouvelles[3], un article de lui sur les mêmes histoires coloniales que raconte en ce moment Gide dans la Nouvelle Revue française[4], avec les notes de son voyage au Congo. Je suis allé voir Martin du Gard hier vendredi. Accueil charmant, conversation très cordiale. Il a dit tout de suite oui pour l’article, mais je l’ai mis en garde contre un oui trop prompt, car il se peut que Maran raconte dans son article des choses qui pourraient lui faire un peu peur, avec l’esprit timoré que je lui connais. Je lui ai du reste tout de suite dit que cet article ne pourrait qu’être très intéressant et qu’il changerait un peu les lecteurs des Nouvelles de la littérature qu’il leur sert. Je lui ai donc dit qu’il était préférable que je dise à Maran de venir le voir. Maran lui expliquera la nature de son article, et il dira oui ou non en toute connaissance de cause. « Maintenant, ai-je ajouté, soyez sérieux. Si c’est oui, ne dites pas non ensuite. Ne faites pas travailler Maran pour lui refuser son article après et le lui laisser pour compte, comme c’est assez votre habitude. — Oh ! m’a-t-il dit alors, il y a deux personnes qui disent cela[5]. — Oui, lui ai-je répliqué du tac au tac, mais quand ces deux personnes en ont l’expérience et qu’elles sont dignes de foi, elles en valent cinquante. » Ce qui nous a fait rire tous les deux, quoique lui un peu moins, comme lorsque je lui dis des choses de ce genre, c’est-à-dire chaque fois que je le vois.

Les Mémorables, 27 janvier[6]

Léautaud a un pardessus neuf et sa cravate des grands jours, en gaze, mince ruban noué miraculeusement, que je n’ai vu qu’à lui ; toute pure, cette cravate, vaporeuse ! Dandy à peu de frais ! Un dandy, voilà ce qu’il voudrait laisser de lui. C’est incroyable, cela est. Le plus beau compliment qu’il puisse vous faire, c’est de vous traiter de dandy ! Aujourd’hui je prends les devants, je lui dis

— Vous êtes un Chardin revu par Manet.

Malgré cela, bien amer. Je le félicite sur sa mine exceptionnellement brillante, propret, bien rasé, les joues poudrées, sans excès ; sa bonne lui a coupé les cheveux avec soin hier. Il a horreur des coiffeurs et « perruqué » chez lui, c’est son mot, il a l’impression d’être dans sa loge.

— Toujours vos exagérations, vos flatteries, mon cher, toujours aimable, qu’est-ce que ça cache ?

— Mais rien ! Vous croyez toujours, quand on est gentil avec vous, qu’on vous prépare une entourloupette ; vous n’avez donc aucune confiance en vous pour avoir si peur de ceux qui vous aiment ?

— Il n’y a personne. Mes bêtes.

— Vous croyez toujours qu’on veut vous faire du mal. Pour vous en faire, vous suffisez. Et si cela m’est agréable, à moi, de faire plaisir ? Je n’y réussis pas toujours sans doute. Mais cela m’est agréable au moins d’y penser et d’essayer. Aimeriez-vous mieux que je vous dise : « Hideux Léautaud, vil animal, crapaud », comme vous appelait Apollinaire, s’il fallait en croire Mme Aurel[7].

— Eh ! mon cher, eh ! je n’aime pas ça, mais pas du tout ! Laissez cela au Fléau[8].

— Vous voyez ! ce qu’il vous faut, comme à tous les comédiens, c’est des compliments, vous adorez ça quand je vous en fais…

— Vous êtes le seul à qui je permette de m’en faire. C’est un compliment, moi, que je vous fais là !

Il me dit cela qui était très gentil, mais presque aussitôt mécontent de l’avoir dit, il serre les dents, bougonne, donne de la crécelle. Un silence, et ensuite, se lançant :

— Barbey d’Aurevilly se faisait remarquer. On ne doit pas. Il était trop voyant avec sa cape claire et rayée, sa redingote de couleur trop largement bordée de soie, et toujours sans le sou avec cela. Moi, je mets de côté, cela ne fait pas grand-chose, mais j’ai toujours une petite réserve.

— Bourgeois !

— Mais oui, mon cher, bourgeois de Paris… Eh, eh ! j’ai encore reçu des lettres, vous savez, des lettres ! Il y a encore des gens qui me disent qu’ils ont lu des choses de moi et que c’est très bien[9]. Cela vous étonne ? Il y a une personne qui me dit : « Vous devriez écrire dans les journaux de mode. » Mais oui, mon cher, elle a tout à fait raison, cette personne ; une chronique sur la vie élégante, voilà ce que j’aimerais écrire.

— Si je m’attendais à cela de vous !

— Être lu par les femmes élégantes, par les hommes élégants ! J’ai été chez Gallimard, j’ai rencontré des gens très mal habillés. Il veut publier mes chroniques de théâtre en deux volumes. Ce n’est pas sérieux. De quoi aurais-je l’air ? Un volume suffirait.

— Et Le Petit Ami, où en est la nouvelle édition ?

— Quelle nouvelle édition ? Non ! non ! je n’y songe pas. J’ai toujours voulu récrire ces Souvenirs légers, c’était le premier titre quand j’ai apporté mon manuscrit à Valette. Et puis, et puis, le temps passe. Autre chose dans la tête !

— L’Anthologie des poètes[10] ?

— Trois volumes. Cette fois, elle est sous presse. Il y manque des notices dont je n’ai pas encore écrit une ligne. Hi ! Hi !

— Vous aurez plus de place. Vous y mettrez Toulet, Claudel, Germain Nouveau[11], je pense, Léon-Paul Fargue, Supervielle[12], Levet[13], Larbaud, Éluard, Reverdy[14], Saint-John Perse[15] ?…

— Connais pas. Fargue, c’est un poète pour vous ? Et Claudel ! Assez de cette plaisanterie !

Il est venu me recommander René Maran, un écrivain noir qui eut le Prix Goncourt avec ce Batouala[16] qu’Henri de Régnier avait porté à l’éditeur Albin Michel et sur lequel, toujours à l’insu de l’auteur, il attira l’attention de Gustave Geffroy chez les Dix. Natif de la Guyane, ancien administrateur des colonies en Afrique, René Maran en aurait à dire, paraît-il, sur l’Administration et sur les colons. Pour Léautaud, tous massacreurs de pauvres nègres[17].

— Qu’est-ce que nous faisons là-bas ? Gide n’a pas dit le quart de ce qu’il fallait, selon Maran qui, lui, est qualifié. Il faut qu’on l’entende. Ouvrez-lui vos colonnes. Sauvez les nègres[18].

Notre présence « là-bas », je la crois nécessaire, quand ce ne serait que pour épanouir cette humanité à laquelle je vois Léautaud s’intéresser brusquement ; s’intéresser, façon de parler, puisqu’il veut qu’on la laisse à l’abandon, livrée à elle-même, se massacrer, dépérir, comme avant l’arrivée des Français. Pour lui, tous les colons : des barbares ; tous les noirs : des victimes. Vue sommaire, mais il est sommaire.

— Si nous y allions voir, Léautaud ?

— Ah non ! Des pays impossibles ! Et mes bêtes ? Les quitter ! À cause d’elles je n’aurai pas voyagé. C’est très bien ainsi.

— Vous en verriez d’autres : des éléphants, des serpents. Mais vous en voyez au Mercure, des serpents, des éléphants. Et les moustiques, vous en élevez dans votre bureau.

Léautaud n’aime pas l’ironie des autres. Sèchement, il me demande quelle réponse il doit faire à René Maran. Il la fit lui-même et me dit :

— Je vous l’envoie, ma commission est faite. Il se leva, très digne, et prit sa canne de théâtre.

[1]     Texte paru dans Les Mémorables, chez Flammarion en 1960.

[2]     René Maran (1887-1960), prix Goncourt 1921 pour Batouala (Albin-Michel). René Maran est né sur le bateau qui conduisait ses parents guyanais à la Martinique. Le père de René Maran occupait un poste administratif colonial au Gabon. René Maran a débuté dans la revue Le Beffroi, de Léon Bocquet.

[3]     Les Nouvelles littéraires, que dirigeait Maurice Martin du Gard.

[4]     Ces deux revues étaient alors concurrentes.

[5]     Léautaud et Aurant.

[6]     Cette visite est datée par MMG du 27 janvier 1926. Ainsi que nous l’indiquera la note 9 ci-après et aussi l’état d’avancement des poètes d’aujourd’hui, c’est davantage de 1927 dont il est question.

[7]     Aurel (Aurélie de Faucamberge, 1869-1948), romancière et femme de lettres, bête noire de Léautaud, comme beaucoup de « bas-bleus ».

[8]     Maîtresse de PL, avec qui il entretenait une relation particulièrement conflictuelle. Voir Edith Silve, Le Fléau. Journal particulier de Paul Léutaud (1917-1930), Mercure de France 1989.

[9]     Notamment à propos du 1er volume du Théâtre de Maurice Boissard, Callimard 1926.

[10]    Poètes d’aujourd’hui, trois volumes, Mercure 1929.

[11]    Germain Nouveau (1851-1920), peut-être co-auteur des Illuminations de Rimbaud.

[12]    Jules Supervielle (1884-1960), poète et écrivain franco-uruguayen.

[13]    Henry Levet (1874-1906), diplomate et poète.

[14]    Pierre Reverdy (1889-1960), poète associé au cubisme et aux débuts du surréalisme.

[15]    Saint-John Perse (Alexis Leger, 1887-1975), poète hermétique, écrivain et diplomate, prix Nobel de littérature en 1960.

[16]    Note de MMG : « Batouala, véritable roman nègre de René Maran (1887-1960), avait remporté le prix Goncourt en 1921. » pour René Maran, note au 20 septembre 1915.

[17]    L’expression, choquante de nos jours, était courante jusque dans les années 1950.

[18]    Note de l’éditeur : « Chargé de mission par le ministère des Colonies, André Gide séjourna en Afrique-Équatoriale française de juillet 1925 à mai 1926. Il en rapporta un réquisitoire contre l’administration coloniale et les compagnies privées concessionnaires : Le Voyage au Congo (1927) et Retour du Tchad (1928). La prépublication du premier commença dans la Nouvelle Revue française, en novembre 1926. La rencontre avec Léautaud n’a donc pas eu lieu en janvier 1926 mais un an plus tard, comme le confirme le Journal de Léautaud, qui, lui aussi, la rapporte. »