Léautaud et la grammaire

Extrait du Journal littéraire :

Lundi 11 avril 1932 — Bernard parlait ce matin à Vallette, pour la belle affaire d’édition qu’elle représente, de la Grammaire de l’Académie, qui vient de paraître chez Firmin-Didot[1]. 50 000 exemplaires, paraît-il, enlevés en trois ou quatre jours. Je disais qu’il faut avoir cela. On va faire un nouveau tirage. Il l’achètera. Dumur a déclaré que lui aussi tient à l’avoir et qu’il l’achètera également. Alors Vallette : « Cela vous intéresse tant que cela, la grammaire de l’Académie ? Je vous assure que je m’en passerai facilement. » Je me suis joint à lui, en disant que moi aussi je m’en passerai et non moins facilement. Dumur s’est écrié : « Mais il peut y avoir des choses nouvelles ? » Bernard a émis le même avis. Des choses nouvelles ! J’ai demandé en riant à Dumur quoi diable il voulait qu’il y eût de nouveau dans cette grammaire : « Elle vaudra n’importe quelle autre grammaire. » J’ai ajouté, comme je le pense depuis longtemps, que j’ai une opinion, à laquelle je tiens, à savoir qu’il y a trois ouvrages que ne doit pas avoir chez lui un écrivain : une grammaire, un dictionnaire, et un dictionnaire de synonymes ou d’analogies. Dumur s’est récrié : « Mais je ne pourrais pas écrire sans un dictionnaire. J’en ai besoin à chaque instant. Comment faites-vous ? » Je lui ai répondu : « Je n’en ai jamais besoin. J’estime qu’on doit écrire très simplement et que les mots courants suffisent pour tout dire. L’instinct est le plus sûr guide pour la langue. Il n’y a qu’à se fier à son instinct, la preuve, c’est que quand vous réfléchissez, quand vous hésitez, vous ne savez plus. » Je ne pouvais m’empêcher d’éclater de rire de la stupéfaction de Dumur. Il s’est mis à me citer ce cas, dans lequel il s’est trouvé pas plus tard qu’hier. Il avait à écrire quelque chose comme ceci : il manque à ce mot une S. Comment devait-on dire : un S ? une S ? « Comment auriez-vous dit ? » me demande-t-il. Je réponds : « J’aurais dit : une S. » Il continue : « J’ai cherché dans le dictionnaire. Il faut dire une S. » Je me suis écrié alors : « Vous voyez bien. Pas besoin de dictionnaire. » Et je me mets encore à éclater de rire, tout le monde, y compris Dumur, m’imitant. Mais très sérieusement je tiens à mon axiome : un écrivain doit n’avoir chez lui ni grammaire, ni dictionnaire, ni dictionnaire de synonymes. Je m’en suis pour ma part passé toute ma vie.

Samedi 7 mai 1932 — Le mot réaliser entre décidément dans la langue avec le sens qu’il a en anglais : se rendre compte. Henriette Roggers l’a employé en racontant à un journaliste ce qu’elle a vu de l’attentat d’hier[2]. Un nommé Jacques Mortane[3] l’emploie dans Le Quotidien d’aujourd’hui dans un article sur le même sujet. Qu’est-ce que c’est que ces écrivains qui travaillent eux-mêmes à abîmer la langue française ?

Lundi 9 mai 1932 — Dans La Volonté d’hier dimanche. Toujours à propos de l’attentat sur le président de la République. Ce que nous dit M. Henry Paté (député notoire)[4] : « Il est intolérable qu’un étranger ait pu commettre un tel attentat contre le chef de l’État. » Encore un linguiste distingué. 1o  Un patron peut trouver intolérable qu’un employé arrive en retard, un mari que sa femme le trompe, mais intolérable un fait accompli et définitif, comme un meurtre suivi de mort ? Veut-il dire aussi qu’un étranger ne pouvait se permettre qu’un attentat d’un genre différent, ou que cet attentat de la part d’un Français eût été acceptable ? Charabia ! Il est vrai que l’Académie, dans sa récente Grammaire, a bien expliqué le mot terre plein (orthographe exacte : terre-plain) par un lieu plein de terre. J’ai vu cela dans un article du Progrès Civique.

[1]     L’auteur principal, non crédité, de cette Grammaire, est très vraisemblablement Abel Hermant, qui a prononcé, le 25 octobre 1930 devant les cinq académies réunies le discours annonçant cette édition. Ce discours se termine sur ces mots « [L’Académie] mettra sa signature à la page de titre, et sa signature seule. […] Et si jamais vous entendiez citer auprès du sien des noms propres de personnes, vous pourriez répondre en toute sûreté que ce sont encore de fausses nouvelles académiques. » Cette Grammaire fut très contestée par plusieurs personnalités dont Ferdinand Brunot dans son Observations sur la grammaire de l’Académie française (Droz 1932). Malgré une seconde édition corrigée en 1933, l’aventure n’a jamais été retentée.

[2]     Contre Paul Doumer.

[3]     Jacques Mortane (Joseph Romanet, 1883-1939), historien, journaliste écrivain, spécialiste de l’aviation.

[4]     Six fois député de la Seine de 1910 à 1936 sous diverses étiquettes de gauche Henry Paté (1878-1942) a œuvré pour le sport et la vie au grand air.