Neuf repas à la Vallée-aux-Loups II

(Les trois repas suivants, de 1931-1933)

Quatrième repas : 18 janvier 1931

Dimanche 18 Janvier 1931

Commencé aujourd’hui ma 60e année. Changement de chiffre. C’est le 6 maintenant. Je ne le commence pas dans un état d’esprit très gai, désolé par l’état de ma maison, par mon travail qui n’avance guère, par le commencement d’envie que j’ai de l’envoyer au diable.

Déjeuner aujourd’hui à la Vallée-aux-Loups, chez le Docteur le Savoureux. Arrivé le premier. Promenade dans le parc avec Benda, installé depuis quelque temps dans la maison et qui s’en trouve fort bien. Conversation littéraire. Du mal de sa part de beaucoup de gens. Il me parle de la malhonnêteté de beaucoup d’écrivains. Y., par exemple[55], avec sa citation tronquée de Renouvier, et déjà vertement remis à sa place par lui Benda[56]. Y. a envoyé une nouvelle réponse à la N.R.F. Il donne deux pages entières de Renouvier[57] dans lesquelles se trouve le passage en question. Benda va lui répondre[58] : « Ce ne sont pas ces deux pages qu’on vous demande, mais si oui ou non vous avez cité un passage en le faussant. C’est oui, vous le savez bien. Vos deux pages n’y changent rien. »

Il me parle de la N.R.F. Il me dit qu’on y attend toujours un article de moi. Paulhan lui a parlé que je dois lui donner quelque chose. Il me dit que la N.R.F. a 17 000 abonnés. Presque le double que le Mercure. Comme je m’étonne, il me dit qu’elle est très lue à l’étranger, question de snobisme, qu’il déclare d’ailleurs excellent. Le rôle que le Mercure tenait autrefois.

Je lui parle de l’article que Lefèvre a écrit récemment sur lui dans La République. Il rit. Il me dit : « Ah ! vous connaissez La République. Un bon journal ! Drôle à lire. On y voit Maurice Rostand sacré grand poète, parce que de gauche. C’est tout de même un peu fort. Enfin, cela n’a pas d’importance. Il faut bien s’amuser un peu. »

Il me parle de l’interview que lui a prise un jour Frédéric Lefèvre[59], plein d’importance, lui disant : « Vous comprenez, ma situation littéraire, je ne peux pas me contenter de reproduire ce que vous me dites. Il faut que je dise aussi quelque chose de temps en temps. » Alors Benda a marqué quelques passages : « Mettez un tiret ici. Vous direz cela. » Il a rencontré des gens quelque temps après qui se sont mis à rire : « Voyons ! vous [ne] nous ferez pas croire que Lefèvre a dit cela. Il en serait bien incapable. »

Il n’a pas l’air de vouloir me croire quand je lui dis que Martin du Gard[60] est très fin, malicieux, intelligent. Il me dit : « Vous voulez dire : roublard, mais intelligent ? » Il me dit que les Nouvelles, après avoir été un moment très à gauche, paraissent se rapprocher du côté de L’Action française. Dans un article qu’il a donné récemment, Martin du Gard l’a obligé à enlever le mot : pacifisme, qui se trouvait dans le titre.

Il me parle de sa collaboration au Mercure, ses rapports avec Vallette, quand il lui a apporté son premier article contre Bergson[61]. Vallette lui a dit, après la lecture : « Je ne peux pas publier cela dans la revue, c’est trop violent, mais je le publierai en volume, si vous voulez. La librairie, c’est autre chose. » Ce qui fut fait[62]. Benda se trouva ensuite avoir presque le prix Goncourt avec son roman L’Ordination[63]. Il eut à offrir à Vallette un nouvel article contre Bergson. Il le lui apporta en lui disant : « Vous allez encore n’en pas vouloir ? » Vallette lui répondit : « Pas du tout. Les conditions sont changées. Vous êtes aujourd’hui quelqu’un. Je prends votre article[64]. » Manière de faire que Benda comprend parfaitement. Comme je le lui ai dit : « Il y a deux cas : le premier où c’est la revue qui est responsable de ce qu’elle publie, le second où c’est l’auteur. »

Il se plaît beaucoup à la Vallée-aux-Loups. Il y est tranquille. Il y travaille très bien. Il fait en une semaine ce qu’il met trois semaines à faire quand il est à Paris. Cela lui revient un peu cher… Il s’y trouve aussi avec les maîtres de la maison qui sont dans nos idées, ce qui est toujours agréable.

Le Docteur le Savoureux nous rejoint dans le parc. Il a son appareil photographique. Il nous prend à deux reprises, Benda et moi. Un document pour la postérité, comme il dit. Je crois bien que Benda n’a pas dit non au secret de lui-même.

Nous rentrons pour le déjeuner. L’Abbé Mugnier est arrivé. Accueil particulièrement charmant pour moi : « Et comment vont les bêtes ?… nos bêtes ? — Hé monsieur l’abbé, dis-je, vous avez les vôtres ! » Il prend un visage de résignation plaisante, qui signifie presque : hélas ! Je me rappelle son mot, lors de notre première rencontre à la Vallée-aux-Loups : « Ne disons pas de mal des pécheurs. Les pécheurs, c’est le pain de l’Église. »

Le déjeuner. L’abbé à la droite de Mme le Savoureux, moi à sa gauche, comme toujours, le privilège de l’âge, pas gai ! Le docteur le Savoureux fait parler l’abbé, le questionne. L’abbé sait bien le rôle qu’il joue, chez tous ces gens chez lesquels chaque jour il va déjeuner ou dîner. Le rôle d’une curiosité. On l’invite pour son esprit, ses anecdotes, sa connaissance de mille gens et de leurs petites histoires, tout ce qu’il a vu et entendu dans sa vie. Il le sait bien. Toujours sur la défensive, s’en tirant toujours avec finesse, adresse, bonhomie, moquerie légère, jamais une syllabe de trop, ne disant que ce qu’il veut bien dire.

Le docteur l’a fait parler sur Joffre[65]. Il l’a connu. Il a raconté qu’à un dîner il lui a demandé ce qu’il pensait qu’aurait fait Napoléon en 1914. Il a imité Joffre, se renversant dans son fauteuil, prenant un air simple, lui répondant : « Il s’en serait tiré. » Il dit qu’il ne répondait jamais qu’ainsi, par deux ou trois mots[66].

Le docteur lui parle de la conversion de Joffre, lui demande ce qu’il en pense, ce qu’il faut en penser, si vraiment Joffre était venu à des sentiments religieux. Réponse de l’Abbé : « Mon Dieu, vous savez. Joffre était un général (une finesse de dedans dans ce mot !), c’était un militaire. Il est allé à Dieu en militaire, une consigne, les yeux fermés, sans réfléchir. On a dit aussi qu’il avait été impressionné par les obsèques religieuses du général…, un camarade. Il y a eu aussi Mme Joffre[67]. Enfin !… Tout a été très bien. »

L’Abbé s’amuse toujours un peu avec moi sur le chapitre littéraire. Il veut me faire dire ce que je pense de celui-ci, de celui-là. Il a encore joué ce jeu aujourd’hui à déjeuner. Je lui ai dit, en riant, sans répondre à sa question, et en disant non de la tête : « Je me méfie de vous. »

Parlé de la comtesse de Noailles[68]. Il l’a vue il y a quelque jours, portant autour du cou sa cravate de commandeur de la Légion d’honneur. J’ai dit : « Elle lui cachera ses rides. » Il nous dit qu’elle est très impressionnée par la réputation de Valéry, qu’elle ne comprend du reste pas. Le titre de son dernier volume : Exactitudes[69], est un exemple de l’effet de Valéry sur elle.

Le déjeuner terminé, au petit salon du docteur, comme d’habitude, pour le café. Le docteur fait parler l’abbé sur ses mémoires, qu’on sait qu’il écrit chaque jour[70]. Il se laisse aller à en parler en riant. Ils commencent à 1873. Ils sont chez lui. Des cahiers de papiers, recouverts de moleskine. Je lui dis : « Chez vous ! Méfiez-vous de l’Église ! » Il me répond qu’il n’y a aucun danger pour les papiers d’un simple prêtre comme lui. Ce n’est pas comme s’il s’agissait des papiers d’un dignitaire de l’Église, un archevêque… Mais un simple prêtre comme lui. Il dit aussi que tout cela est d’ailleurs bon à brûler. Il rappelle le mot d’un directeur de Saint-Sulpice : « Le séminaire ne brillera que lorsqu’il flambera… Mon Journal aussi ne brillera que lorsqu’il flambera. » Je lui fais reconnaître un peu qu’il n’a tout de même pas écrit pour que tout cela soit brûlé. Il nous répond qu’il écrit pour se sauver du mal de tête. Il rentre chez lui. « Tiens, j’ai un peu mal à la tête. Si j’écrivais un peu. J’écris. Le mal de tête s’en va. »

Il nous rappelle le mot de Huysmans[71] sur Chateaubriand : Cette andouille de Chateaubriand ! Il trouve que justement le mot andouille ne va pas du tout à Chateaubriand. Il dit aussi que Huysmans n’avait pas encore lu les Mémoires et qu’il a fait un peu amende honorable après les avoir lus. Il nous dit qu’il est d’ailleurs bien plus suffoqué du mot que Valéry lui a dit récemment sur Chateaubriand : « Je n’aime pas ce coco-là. » Ce coco-là ! Il ne peut pas le digérer.

Je lui ai parlé du mot de lui qu’on (Vallette) m’a raconté récemment. On disait devant lui que le prêtre et le médecin se ressemblent, en somme. Ce sont deux confesseurs. « Oui, répondit-il. Seulement, il y en a un qui ne pardonne pas. »

77 ans. Étonnant intellectuellement et physiquement. Une mémoire entière : événements, choses, gens, propos, livres, même du temps de sa jeunesse. Vivacité physique. Pour partir, levé d’une pièce de son fauteuil, bien solide sur ses jambes. Tous les jours à déjeuner ou à dîner chez des gens. On lui a demandé un jour si cela ne le fatiguait pas. Il a confessé qu’il est curieux des gens et de leurs petites histoires. Milieux littéraires et milieux de ce qu’on appelle le grand monde. Une relation particulière pour lui doit être Mme de Castries[72]. Je crois bien avoir entendu dire que c’est elle qui copie au net tout ce qu’il écrit chaque jour de ses mémoires[73]. Une autre relation assez suivie : Mme Blumenthal[74]. Également les Rothschild. Cette histoire m’a été racontée il y a quelque temps, lors de ma première rencontre avec lui à la Vallée-aux-Loups. Il est un soir d’un dîner chez ce Rothschild. À son habitude il arrive en retard. On est à table. Le domestique qui le reçoit le prend pour un prêtre qui vient pour des aumônes. « On ne peut pas vous recevoir maintenant. On est à table. Revenez un autre jour. » L’abbé de s’écrier alors : « Mais je viens pour le dîner ! »

Il est parti aujourd’hui un peu avant 4 heures. Le docteur avait à examiner un malade avec le docteur Debré présent également au déjeuner. Je suis resté une bonne heure seul avec Benda. Il m’a parlé de sa vie à la Vallée-aux-Loups, des malades qui sont là, qui parlent tout le temps d’eux. Comme lui-même parle toujours de lui, le mot était assez drôle.

Il a eu un mot assez drôle au sujet de la jeune malade examinée, pendant notre conversation, par le docteur le Savoureux, son confrère et Mme le Savoureux, qui est aussi docteur, quand la consultation a été finie : « Que voulez-vous qu’elle fasse contre trois ?…[75] »

Le docteur nous rejoint un moment. Il me parle d’Henriot[76] qu’il a vu. Parlé de moi ensemble. Henriot s’est plaint que je dise du mal de tout le monde. Le docteur me dit qu’il lui a répliqué que j’ai au moins le mérite de le dire en face des gens. Il me demande ce que j’ai eu avec Henriot, qu’il ne se rappelle pas très bien. Je raconte mon passage de l’article sur van Bever concernant Henriot, la lettre solennelle d’Henriot qu’il m’écrivit à ce sujet, et ma réponse du tac au tac :

« Mais si, mon cher Henriot, vous avez toujours ma sympathie… comme copiste[77]. »

Benda dit qu’il ne s’étonne plus alors si Henriot ne m’aime pas. Nous restons de nouveau seuls Benda et moi.

Il continue à parler d’Henriot, comme je dis que ces gens-là attrapent tout de même tout, les collaborations, l’argent, les décorations, il me répond qu’ils savent bien tout de même qu’ils ne sont rien, qu’ils sont malheureux. On ne s’occupe pas d’eux, on ne parle pas d’eux, ils n’ont jamais par exemple un article désagréable sur leur compte. Il rit quand je lui défile la lignée de ces gens qui se répètent à chaque époque, le même genre : Roujon[78], Larroumet[79], Henriot.

Il me dit : « Le plus simple, c’est de ne voir personne. C’est ce que je fais. Je ne vois personne. Nous parlions de Valéry tout à l’heure. Ces gens-là sont étonnés qu’on ne les recherche pas. Pourquoi faire ? Valéry est étonné que je ne lui envoie pas mes livres. On me l’a répété dernièrement. Il paraît qu’il a dit à quelqu’un : “Pourquoi ne m’envoie-t-il pas ses livres ?” Et lui m’envoie les siens. C’est très amusant. »

Benda, est effaré de la réputation qu’on fait à des gens comme Gide[80], Jean-Richard Bloch[81], Valéry. Je lui parle du fameux Alain. Nous nous trouvons d’accord pour le trouver assommant, plat, avec ses phrases de professeur dévidées sur le même ton gris, sans jamais un mot qui éclate.

Nous parlons de Régnier[82]. Il lui trouve grand talent comme poète. Il me dit : « C’est tout de même autre chose que Valéry. » Il trouve ses romans ennuyeux. Nous parlons de sa vie conjugale. Benda très au courant. Il me parle de la petite Bousquet[83] chez laquelle Régnier se réfugiait tous les jours à 5 heures du soir… Il dit que c’est un monde de voir un Clemenceau remplacé à l’Académie par un Chaumeix et l’éloge du premier prononcé par le second[84]. D’accord avec moi sur Chaumeix journaliste : un coquin qui ment trois fois en trois lignes (l’expression est de moi)[85].

Il me reparle de Y. Suffoqué que des malhonnêtetés de ce genre (la citation tronquée de Renouvier) ne déconsidèrent plus les gens. On prend très bien cela. Quand il en parle, on lui dit : « Oui, c’est comme cela. » Je lui dis que pour ma part j’en ai été renversé, que je n’aurais jamais cru cela de Y., qui me faisait l’effet d’un honnête homme, un écrivain discret, sans cabotinage. Benda me dit : C’est le visage protestant. C’est cela. La barbe, aussi. Vous êtes renseigné maintenant. Je suis bien content en tout cas que vous ayez vu cela, que cela vous ait fait de l’effet. »

Il est d’avis que l’Abbé Mugnier ne croit absolument à rien.

Je suis parti à 5 heures et demie, ramené chez moi dans sa voiture par le docteur Debré. Le docteur le Savoureux devait me donner une consultation sur mon état de santé. Je n’aurai qu’à venir un autre dimanche quand je voudrai.

Je me moque des bonnes choses qu’on mange chez le docteur le Savoureux. Mais le cadre, une jolie table bien disposée sur du joli linge, des fleurs sur la nappe, être servi, cela est agréable. Cela me change de mes repas sur un coin de table, en dix minutes, obligé de me lever sans cesse pour prendre ceci ou cela.

Vendredi 19 Juin 1931

Ce matin également, invitation du docteur le Savoureux à une sorte de fête de nuit que donne jeudi prochain la Société Chateaubriand à la Vallée-aux-Loups, avec dîner (inscription facultative, 60 francs). Il m’est bien difficile de ne pas me faire inscrire, après l’accueil que j’ai reçu tant de fois et que je recevrai certainement encore du docteur le Savoureux. Mais cela tombe vraiment bien avec l’état de mes finances[86].

Cinquième repas : 19 mars 1932

Au docteur le Savoureux

Paris le 14 mars 1932

Cher Monsieur,
« Impossible. Mille regrets » comme répondent les secrétaires de théâtre. Je ne suis jamais libre le samedi pour le déjeuner, à cause des achats à faire pour ma ménagerie. Votre invitation me désole par ce côté-là, car la société de la Vallée-aux-Loups m’est toujours un grand plaisir — et je n’en ai pas tant. Faites part à l’abbé Mugnier de mon très cordial respect, comme de mes vœux les plus, sincères pour sa santé.
Mes hommages à Madame Le Savoureux et mille cordialités pour vous.

P. Léautaud

Samedi 19 Mars

Déjeuner à la Vallée-aux-Loups, chez le docteur le Savoureux. J’écris ces notes avec le sentiment qui était le mien pendant cette réunion : l’ennui. Entendre les mêmes choses, dire soi-même les mêmes choses, écouter les gens parler, répondre à ce qu’on vous dit, avoir l’air attentif quand on a l’esprit ailleurs. Je le répéterai pour la centième fois : je ne suis pas fait pour ces petites fêtes. Je manque d’habitude. J’en sors la tête un peu ivre, comme j’en sors malade pour avoir changé de cuisine, m’être laissé aller, par exemple, à la gourmandise de boire à peine la valeur d’un verre de vin blanc. Je suis fait pour vivre dans un coin seul, ou déjeuner deux à deux avec le Fléau[87], en lisant mon journal, en mangeant tous les jours les mêmes choses, avec un ou deux verres d’eau.

Le déjeuner était certainement très soigné. Des choses certainement très agréables. Je n’en sais rien. Obligé d’écouter et de répondre, je sors de là en me demandant si j’ai vraiment déjeuné. Encore moins si j’ai pu savourer ce qui m’était servi.

J’avais répondu à un billet d’invitation du docteur que je ne pouvais venir déjeuner en semaine, à cause des provisions pour mes bêtes à faire le soir. Il est arrivé au bureau, m’a dit qu’on m’emmènerait en voiture, qu’on me ramènerait en voiture à l’heure voulue. Je ne pouvais plus me dérober.

Convenu que je passerais d’abord chez l’abbé Mugnier, rue Méchain. Depuis qu’il ne voit plus que difficilement, une voiture est mise à sa disposition par Madame ?… Nous sommes partis tous les deux pour la Vallée-aux-Loups.

Conversation sur Briand[88]. Il est très briandiste. Écœuré des injures des gens de L’Action Française. De mon avis, quand je dis que, dans le domaine moral, ce sont des coquins.

Quelques mots sur le Kreuger qui vient de se tuer[89]. Il a ce mot : « Ah ! oui. L’homme des allumettes. Il s’est éteint. »

Parlant de la guerre, il parle de la folie et de la cruauté des hommes qui n’ont pas assez des fléaux naturels à l’humanité et qui éprouvent encore le besoin de s’entretuer et d’amasser les deuils et les ruines.

Quelques mots sur Chateaubriand. Il a ce mot : « En tout cas, il a bien travaillé pour la postérité… puisque c’est grâce à lui que j’ai eu le plaisir de vous connaître. »

Arrivée à la Vallée-aux-Loups. Convives : le docteur et Mme le Savoureux, Mme Batault, Benda, Paulhan[90] et Mme Pascal[91], l’abbé et moi.

Conversation sur Briand. Au dire de l’abbé Mugnier, fils naturel ou adultérin de M. de Lareintie, alors député de la Loire-Inférieure[92]. Le « Fléau » avait eu tout de suite cette idée d’un père d’un milieu différent, ce qui expliquerait à côté de ses façons peuple, ses côtés aristocratiques : petits pieds, petites mains et fines.

L’abbé cite ce mot de Madame… (je n’ai pas retenu le nom) chez qui Briand était allé en soirée : « En entrant, un débardeur. Quand il part, c’est un prince. »

Benda parle du culte nouveau qu’il semble que Briand va avoir créé. Cocherel, un lieu de pèlerinage, une vraie nouvelle religion[93]. L’abbé : « Certainement, certainement. Et Lisieux n’est pas loin, pensez-y. Vous verrez cela. »

Toute la table d’ailleurs favorable à Briand. Même Benda, je pense, car il n’a trop rien dit. Pas plus que moi.

C’est l’abbé presque seul qui a parlé à table, poussé par les questions du docteur. Il a raconté une nouvelle fois sa visite à Renan, je crois l’avoir notée[94]. Je la note de nouveau, pour un détail qui me manquait peut-être. L’abbé Mugnier, séminariste, avait demandé à l’abbé Vigouroux, son directeur de conscience, s’il pouvait lire Renan. L’abbé Vigouroux lui avait dit : « Non. Pas de fond. Et il écrit si mal ! » À quelque temps de là, avec un camarade de séminaire, l’abbé Mugnier va faire une visite à Renan. Il imite sa façon de parler, en martelant les syllabes. Renan parle de l’abbé Le Hir[95]. L’abbé Mugnier dit qu’il ne l’a pas connu mais que son directeur de conscience, l’abbé Vigouroux, l’a connu. Renan : « Ah ! c’est l’abbé Vigouroux votre directeur de conscience ? Un homme remarquable ! » À la rentrée au séminaire, l’abbé Mugnier dit à l’abbé Vigouroux qu’il a rendu visite à Renan. « Ah ! et que vous a-t-il dit ? — Il nous a parlé de vous. — Ah ! et que vous a-t-il dit ? — Que vous êtes un homme remarquable. — Ah ! Il vous a dit cela, que je suis un homme remarquable ? Quel homme charmant ! Et quel écrivain ! »

L’abbé raconte aussi que les Tharaud, par ce qu’il a appris, ont grandement compromis leur candidature à l’Académie par une conférence qu’ils ont faite récemment aux Annales et qui a été trouvée entachée de trois choses : … … (j’ai oublié les deux premières) et Loisysme[96]. Au total, peu orthodoxe. Ces affaires me font toujours éclater de rire.

L’abbé Mugnier parle comme toujours de Huysmans[97]. Ses appréciations littéraires sur Goethe[98] (Goethe, parce que c’est en ce moment son centenaire), sur Hugo, sur Lamartine[99], sur d’autres, qu’il déclarait ne pas exister, ne les ayant lus, du reste, ni l’un ni l’autre. Huysmans m’apparaît une nouvelle fois, par tout ce que l’abbé raconte de lui, comme ayant été un bien pauvre esprit, tout occupé et uniquement occupé de ses épithètes rares et de son style biscornu.

Nous montons au cabinet de travail du docteur pour prendre le café. J’ai peine à me retenir de dormir. Conversation sur la mondanité de Valéry et les plaintes qu’il en exprime. Benda est de mon avis : si cela l’ennuyait vraiment comme il dit, il resterait chez lui.

Valéry devant faire aux fêtes du Centenaire un discours sur Goethe dont il dit lui-même n’avoir jamais lu une ligne. Je dis qu’on peut très bien avoir une vie intellectuelle sans avoir lu Goethe. Benda répond : « Moi, par exemple ! Je ne l’ai jamais lu. »

Il paraît qu’il arrive souvent à Valéry de s’endormir dans les soirées auxquelles il va. Paulhan et Mme Pascal racontent que tout dernièrement, chez Madame (je n’ai pas retenu le nom), il s’est endormi en plein après le dîner.

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On dit quelques mots de Jammes[100]. Tout le monde d’accord pour trouver qu’il est devenu illisible. Les histoires qu’il a publiées dans les Nouvelles littéraires au-dessous de tout. Littérature d’une niaiserie sans bornes. La bigoterie ne lui a pas réussi.

L’abbé est toujours étonnant de mémoire, d’agilité et de présence d’esprit. Le docteur le Savoureux s’est mis en tête de le faire se présenter à l’Académie. On ferait toutes les démarches pour lui. Personne ne voudrait voter contre lui. Il y a sa place toute indiquée, etc., etc. L’abbé se dérobe, dit non, se moque, sincèrement je pense, car sait-on jamais ? Un peu avant le départ, le docteur lui dit encore : « Alors, Monsieur l’abbé, vous ne voulez pas être de l’Académie ? » L’abbé feint que c’est à moi que le docteur s’adresse, que je néglige de répondre et tourné vers moi comme pour me dire qu’on me parle : « M. Léautaud ?… »

Tout le monde est parti à rire.

La séance a pris fin là-dessus. Descendu au jardin, remonté en voiture. À quatre heures et demie, je me trouvais rendu au Mercure, l’abbé rentrant ensuite chez lui.

Sixième repas : 25 juin 1933

À Paul Léautaud

Cher Monsieur et ami
Il y a bien longtemps que l’on ne vous a vu. Voulez-vous venir dîner dimanche soir 25 avec le chanoine — le chanoine Mugnier — qui se réjouit de vous parler du Petit Ami[101].

Le Savoureux

Au docteur le Savoureux

Paris le 22 juin 1933

Cher Monsieur,
Avec grand plaisir, — sauf le sujet de conversation.
Mes hommages à Madame Le Savoureux et pour vous toutes mes cordialités.

P. Léautaud

Dimanche 25 Juin 1933

Dîner à la Vallée-aux-Loups, chez le docteur le Savoureux. Je me suis trouvé à la grille d’entrée avec l’auto de l’abbé Mugnier qui arrivait. M’a obligé à monter à côté de lui pour gagner l’habitation. Personne encore présent. Tour ensemble dans le parc, l’abbé, presque complètement aveugle, me donnant le bras. Nous étions dans la conversation la plus amicale, et j’avais même l’espoir, l’abbé me demandant comme chaque fois des nouvelles des « bêtes », de tenter certaine chose, quand Benda nous rejoint. Étonnant de la part d’un homme si intelligent : tout de suite dans la conversation ce qui le concerne : « mes livres », « mes articles », « mes œuvres complètes que veut faire la Nouvelle Revue Française[102] », en marquant son étonnement qu’il se trouve des publications pour lui prendre les articles dans lesquels il montre les mensonges de tels ou tels écrivains bien-pensants. Il nous parle de Pierre de Nolhac[103], qui a donné récemment dans Les Nouvelles un article sur l’histoire de Louis XV qui est à son avis un tissu de mensonges, de fausseté volontaire[104]. Il nous raconte qu’il a dit à ce sujet à Martin du Gard : « Je vais écrire un article là-dessus, mais je ne vous l’offrirai pas, parce que vous ne le prendriez pas. — Pourquoi ? — Parce que l’article de Nolhac est plein de mensonges et que je vais les montrer. » Martin du Gard lui a dit de le lui donner quand même, qu’il le publiera[105]. À entendre Benda sur Nolhac, celui-ci vaut, dans sa partie, Bellessort[106] tronquant les lettres de Flaubert pour les besoins de sa thèse. L’abbé dit aussi son mot sur Nolhac, en citant des exemples qu’il lui a donnés un jour de sa méconnaissance complète de Ronsard, en lui disant, à lui l’abbé, que Ronsard n’avait point traité tel et tel sujet, qui se trouvent traités tout au long dans son œuvre. Benda parlant de ces écrivains qui se croient autorisés à mentir, à dénaturer les faits les mieux établis, parce que travaillant dans l’intérêt de la bonne cause, comme Bordeaux dont il cite des traits de vanité impayables. Celui-ci par exemple. Bordeaux allait faire des conférences à Édimbourg. Il arrive. On n’avait pu lui avoir une chambre dans l’hôtel qu’on avait d’abord choisi. Il avait fallu se rabattre sur une chambre dans un hôtel secondaire. Bordeaux voyant cela, se récrie, peste, réclame : « Un hôtel pareil ! À moi ! Un académicien ! » ce qui provoqua cette réponse des gens qui le recevaient qu’il n’était pas le premier qu’on vît. L’abbé Mugnier résumant : « C’est un Bordeaux qui se boit lui-même. »

Benda, parlant encore de gens qui faussent l’histoire et les textes par intérêt de parti, nomme Madelin[107]. « Les madelineries, encore de bien belles choses ! » Il parle de Bourget. « Bourget ! Il ne restera rien de lui. Nous avons tous lu avec plaisir ses Essais de Psychologie[108], quand nous étions jeunes. Aujourd’hui, c’est illisible ! »

Je ne sais plus trop comment, peut-être sur un mot de moi, la conversation vient sur le mariage, dont Benda et moi sommes toujours fort dénigrants, voyant là un des refuges, comme le théâtre, le café, pour les gens qui ne peuvent vivre seuls. L’abbé se met alors à expliquer, de la façon la plus malicieuse, que c’est l’avantage des gens comme nous (les prêtres) d’avoir échappé à cette chaîne. Bien mieux : ils passent leur vie à consacrer des liens dont la plupart ne voudraient pas pour eux-mêmes. Il nous arrête dans le chemin, se prend lui-même à témoin du ton le plus goguenard : « Il m’est arrivé dans ma longue carrière de présider à bien des unions. Vous consentez à prendre pour épouse… vous consentez à prendre pour époux… Vous vous engagez… Quand j’arrivais à la formule (faisant le geste qui accompagne) : Ego conjungo…, je me disais en même temps (là un sourire d’une moquerie) : Moi, je suis libre ! »

De retour sur la terrasse, nous trouvons Ernest-Charles[109] au nombre des invités, plus deux dames et un autre monsieur. Conversation sur certains livres de leurs études entre l’abbé Mugnier et Ernest-Charles. L’abbé Mugnier, égrenant ses souvenirs de séminaire, raconte une nouvelle fois l’histoire de sa visite à Renan au Collège de France, alors qu’il était tout jeune vicaire, et du changement d’opinion de son directeur de conscience, l’abbé Vigouroux, sur un compliment de lui fait par Renan.

On passe ensuite au dîner, merveilleusement servi, des jonchées de roses sur toute la table, un vrai dîner de « première zone », dirait Marie Dormoy[110]. Je m’y suis franchement bien ennuyé, placé entre Benda qui faisait la conversation avec sa voisine, et un monsieur que je ne connais pas, ancien officier, paraît-il, grand propriétaire normand, grand habitué des théâtres et qui m’a parlé de la Comédie-Française comme d’un temple. Les dîners seraient charmants entre quatre ou cinq se connaissant bien. Mais douze ou quinze personnes, dont les deux tiers inconnues, ce n’est plus que mondanité assommante.

Pendant le dîner, propos d’Ernest-Charles sur Sorel[111], sur sa carrière, ses entreteneurs, le travail, la volonté, l’adresse dont il a fallu qu’elle fasse montre pour arriver d’un point de départ si modeste, si piètre, à la réputation qu’elle a acquise, — appréciation fort juste, — ensuite, sur Maille[112], la femme du politicien Hennessy[113], dont la bêtise, l’ignorance sont absolument réelles[114], aucune charge dans les exemples qu’on raconte. Elle aussi a réussi dans ce qu’elle voulait. Elle voulait la grosse fortune. Elle l’a avec Hennessy. Il raconte qu’elle était dans sa jeunesse la maîtresse d’Hébrard[115], Hébrard faisant des pieds et des mains pour la faire entrer à la Comédie-Française. Elle le trompait avec un jeune amant. Un jour elle était dans son bain, ce jeune amant auprès d’elle. On annonce Hébrard. Le jeune amant a le temps de s’éclipser, en oubliant toutefois son chapeau melon. Maille ne voit rien de mieux que de le saisir, de le fourrer dans son bain en s’asseyant dessus, Hébrard entre : « Ma petite Maille, c’est fait. J’ai le plaisir de t’annoncer que tu entres à la Comédie-Française. » Dans sa joie, elle se lève, lui saute au cou pour l’embrasser et le remercier. Le chapeau melon remonte à la surface du bain. Hébrard le voyant : « Je savais bien que l’eau de Seine est mal filtrée. »

Le côté puéril de ces dîners : chacun cherchant une anecdote à raconter, pour se donner des côtés d’homme d’esprit, ce qui ne prouve pas du tout qu’on en ait.

J’ai raconté pour ma part, à mon voisin, la conversation étant venue sur les médecins, l’histoire de ce médecin m’abordant un matin sur le quai de la gare de Fontenay, pour me parler du danger de vivre avec des animaux. Au moins, là, l’esprit était-il le mien.

Ensuite, le café dans le cabinet du docteur le Savoureux, guère amusé non plus. Les dames avaient chambré l’abbé, Benda parlait politique avec l’ancien officier. Je l’entendis à un moment s’exclamer « C’est justement le sujet d’un article que je médite : Place aux vieux. » Mme le Savoureux parlait du voyage en Russie qu’elle a fait il y a quelques mois. Ernest-Charles très intéressé. Il parle avec grand intérêt de la nouvelle forme sociale russe, tout en disant qu’il en aurait horreur pour son compte, étant individualiste, gardant le goût de la liberté, au moins d’une certaine liberté, ce qui ne doit pas faire méconnaître la grande œuvre entreprise là-bas. Je l’ai trouvé tout à fait de mon avis quand j’ai dit que les hommes de la Révolution russe sont de beaucoup supérieurs aux hommes de la nôtre (89).

           [116] a exprimé son horreur de toute révolution, pour la cruauté qu’elle comporte partout.

L’abbé a levé le siège à 10 heures et demie, partant seul dans la voiture que met à sa disposition Mme de Castries, je crois. Le reste des invités à onze heures et demie. Je suis rentré chez moi dans la voiture d’Ernest-Charles, qui ramenait également            [117], qui habite dans son quartier.

Une autre puérilité, ce sont ces invités, en s’en retournant, ensemble, comme ce soir Ernest-Charles,            [118] et moi en voiture, dont l’un (Ernest-Charles) se met à célébrer les mérites de la maîtresse de la maison, comme s’il espérait entendre l’un des autres la débiner, pour le lui rapporter.

Vendredi 7 Juillet

Tantôt visite du docteur le Savoureux, qui m’apporte les photographies prises à la dernière réunion chez lui. Il m’apprend qu’on opère aujourd’hui l’abbé Mugnier de la cataracte. L’abbé a 79 ans.

Sur ma surprise d’avoir vu Ernest-Charles chez lui l’autre dimanche, il me dit qu’il le connaît depuis longtemps, qu’il est déjà venu autrefois à la Vallée aux Loups, qu’il va se mettre à y revenir. Il me parle de lui comme d’un homme qui est resté en plan, comme tous ceux qui s’étaient attachés à la fortune de Caillaux[119], fortune qui ne s’est pas réalisée : ni grand avocat, ni grand critique.


La numérotation des notes poursuit celle de la page peécedente, Neuf repas de la Vallée-aux Loups I.

[55]    Daniel Halévy (1872-1962), historien et homme de lettres, est le fils du librettiste Ludovic Halévy, objet d’une note au 17 mars 1907. Daniel Halévy a été le condisciple de Proust au lycée Condorcet. Il est le beau-père de Louis Joxe et le grand-père de Pierre Joxe. Voir Sébastien Laurent, Daniel Halévy, Grasset, 2001, 595 pages, préfacé par Serge Berstein.

[56]    Dans La NRF de décembre 1930, Julien Benda « Sur un texte de Renouvier ».

[57]    Charles Renouvier (1815-1903), polytechnicien et philosophe.

[58]    Dans La NRF de février 1931, Julien Benda, « Réponse à la lettre de Daniel Halévy », page 312.

[59]    « Une heure avec Julien Benda », Les Nouvelles littéraires du 23 mai 1925. Cet entretien est particulièrement copieux et correspond à plus d’une page de journal. Frédéric Lefèvre (1889-1949), est auteur d’une série de près de quatre-cent entretiens « une heure avec… » tous parus dans Les Nouvelles littéraires. Certains de ces entretiens seront réunis en cinq volumes chez Gallimard puis (sixième volume) chez Flammarion ente 1924 et 1929.

[60]    Julien Benda et PL parlent des Nouvelles littéraires, il s’agit donc de Maurice Martin du Gard (1896-1970), écrivain et journaliste, petit-cousin de Roger Martin du Gard (Le grand-père de Roger était le frère du grand-père de Maurice) et fondateur des Nouvelles littéraires, dont le premier numéro est paru le 21 octobre 1922.

[61]    Henri Bergson (1859-1941), normalien, philosophe, professeur au lycée Henri-IV, professeur à l’ENS en 1898, professeur au Collège de France en 1900, prix Nobel de littérature en 1927.

[62]    Julien Benda, Le Bergsonisme ou une philosophie de la mobilité, Mercure de France 1912.

[63]    Ce texte sera en définitive publié sur plusieurs numéros des Cahiers de la Quinzaine en 1911 et 1912 puis en volume chez Émile Paul en 1913. Paraîtra ensuite (en 1914) au Mercure Sur le succès du bergsonisme suivi d’une Réponse aux défenseurs du Bergsonisme. Source : Antoine Compagnon, Les antimodernes, de Joseph de Maistre à Rolland Barthes (Folio, essais).

[64]    Cet article, « Réponse aux défenseurs du bergsonisme », est paru sur deux numéros du Mercure, les trente-six premières pages du numéro du premier juillet 1907 et vingt-sept pages du numéro suivant, daté du 16 juillet.

[65]    Joseph Joffre (1852-1931), chef d’État-Major des armées en 1911, commandant en chef des armées en 1914, maréchal de France en 1916, élu à l’Académie française en février 1918 à l’unanimité, au fauteuil de Jules Claretie. Cette unanimité, très rare à l’Académie française, faisait suite à celle de Louis-Hubert Lyautey en octobre 1912, ce qui entraîna l’adoption de l’expression « élection de maréchal ».

[66]    René de Castries (1908-1986), dans La Vieille dame du quai Conti (Perrin 1978, 477 pages) décrit Joseph Joffre, lors des séances du dictionnaire de l’Académie : « Les mauvaises langues assurent qu’il dormait profondément le jour où il fallait définir le mot “mitrailleuse”. On l’éveilla discrètement et, saisi de la question, il répondit seulement : “C’est une sorte de fusil qui fait pan, pan, pan” » (page 368 de la réédition de 1985).

[67]    Joseph Joffre s’est marié une première fois en 1873 avec Marie Amélie Pourcheiroux (1846-1874) puis en 1905 avec Henriette Penon (1863-1956).

[68]    Anna-Élisabeth Bibesco Bassaraba de Brancovan (1876-1933), poétesse et romancière française, d’origine roumaine a épousé à l’âge de 19 ans le comte Mathieu de Noailles (1873-1942), quatrième fils du septième duc de Noailles. Elle est pour cela parfois nommée « comtesse Mathieu de Noailles ». Au début du XXe siècle, son salon de l’avenue Hoche attire l’élite intellectuelle, littéraire et artistique. En 1904 elle a créé le prix « Vie heureuse », qui deviendra en 1922 le prix Femina dont le jury était composé de vingt femmes.

[69]    Anna de Noailles, Exactitudes, Grasset 1930, 230 pages.

[70]    Abbé Mugnier, Journal (1879-1939), Édition de Marcel Billot. Préface de Ghislain de Diesbach, Notes de Jean d’Hendecourt. Avec un index onomastique. Collection Le Temps retrouvé (no 43), Mercure de France avril 1985. Présentation de l’éditeur : « De 1879 à 1939, l’abbé Mugnier a tenu un journal : soixante ans de vie sacerdotale et mondaine de celui qu’on a pu appeler le “confesseur des duchesses”. Dans les salons parisiens les plus huppés, l’abbé Mugnier offrait pourtant l’aspect déconcertant d’un curé de campagne, avec ses gros souliers carrés et sa soutane élimée. Il s’était imposé par les qualités les moins faites pour réussir dans un tel univers : la modestie, la sensibilité et la fraîcheur d’âme. Mais il admirait cette société et aimait plus encore la littérature. Les grands écrivains français (… et les autres) se retrouvent dans ce journal. Ils sont tous là, mêlés aux gens du monde, aux hommes politiques. C’est le “temps retrouvé”, le monde de Proust qu’évoque jour après jour ce journal, document irremplaçable, et merveilleux roman de mœurs. »

[71]    Joris-Karl Huysmans (1848-1907) a d’abord été un romancier naturaliste, proche de Zola. Il a été l’un des six auteurs des Soirées de Médan avec sa nouvelle Sac au dos. Vers la quarantaine, Huysmans a changé d’écriture en se tournant vers ce que l’on appellera l’esthétique « fin de siècle », qui apparaît de nos jours décadente, illustrée par son roman À rebours. Suite à cela, et après la rencontre de Jules Barbey d’Aurevilly, Huysmans a accompli la fin du long et douloureux chemin vers la conversion avec En route, puis La Cathédrale, pour finir retiré dans une abbaye bénédictine. Voir l’enterrement de Huysmans dans le Journal de Paul Léautaud au 15 mai 1907.

[72]    Rose Guzmán (1879-1976), a épousé le comte Jean de Contades (1865-1905) puis le comte François de Castries (1859-1918).

[73]    La notice des Archives nationales indique comme source pour ce Journal : « Dons de la comtesse de Castries et de Madame de Yturbe, 1964-2005, complétés par un achat, 1973. » Cette notice cite également : A[maury] d’Esneval, « Le journal de l’abbé Mugnier : un document très expurgé, parfois remodelé, peut-il être encore tenu pour authentique ? », dans Bulletin de la Société J.-K. Huysmans, no 78, tome XXII, 1986, pages 13-37.

[74]    Florence Meyer (1873-27 septembre 1930), philanthrope américaine, a épousé en 1898 le banquier allemand Georges Blumenthal (1858-1941). En 1919 le couple a créé la fondation Blumenthal pour la pensée et l’art français, nom suggéré par leur ami Paul Valéry. L’idée est de faire connaître l’art français aux États-Unis. Une bourse, permettait de vivre deux ans, sera offerte à plusieurs artistes, dont André Thérive en 1920 et Jacques Rivière.

[75]    Pour les distraits, allusion évidente à la phrase de Julie à l’acte III, scène VI de l’Horace de Corneille. La phrase est particulièrement savoureuse dans le cas de médecins, la réponse du vieil Horace étant : « Qu’il mourut ! »

[76]    Émile Henriot (1889-1961), poète, écrivain, essayiste et critique. Membre de l’Académie française en 1945, Émile Henriot sera critique littéraire au Monde à la Libération. Il sera parfois appelé « Le Petit Henriot » pour le distinguer de son père.

[77]    Lettre à Émile Henriot datée du 31 mars 1927.

[78]    Henry Roujon (1853-1914), haut fonctionnaire au ministère de l’Instruction publique. D’abord secrétaire dans le Cabinet de Jules Ferry en 1891 il est devenu son secrétaire particulier puis directeur des Beaux-Arts en 1891. Élu membre libre de l’Académie des beaux-arts en 1899, il en devient le secrétaire perpétuel en 1903. Henry Rougeon a été élu à l’Académie française en 1911. On ne confondra pas Henry Roujon avec le journaliste Jacques Roujon, né en 1884.

[79]    Gustave Larroumet (1852-1903), historien d’art, écrivain et haut fonctionnaire. Professeur agrégé de grammaire, docteur es lettres, Gustave Larroumet est nommé professeur à la Sorbonne et publie plusieurs ouvrages sur Hugo, Molière, Racine. Il est élu membre, puis secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts.

[80]    André Gide (1869-1951) et Paul Léautaud se sont rencontrés tout au long de leur vie, avec estime et sympathie réciproques.

[81]    Jean-Richard Bloch (1884-1947), agrégé d’histoire, écrivain, essayiste, homme politique, journaliste et poète, membre du parti Communiste.

[82]    Voir ici-même la page Lettres à Henri de Régnier 1901-1904.

[83]    Ce nom est suivi d’un « (?) » dans l’édition papier. Il s’agit, tout le monde le sait et plusieurs biographies en font état, de Marie-Louise Bousquet (née Vallantin, 1887-1975), chroniqueuse de mode, directrice, en 1937, de l’édition française du Harper’s Bazaar, éditrice et salonnière, au rez-de-chaussée du 40 de la rue Boissière (Henri de Régnier habitait au 24). Sa relation avec Henri de Régnier date de 1919. Les lettres d’Henri de Régnier à Marie-Louise Bousquet représentent 629 pièces à la BNF. C’est dans son salon de la rue Boissière que se sont rencontrés Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent, en 1958. Sources en partie de : Patrick Besnier, Henri de Régnier, de Mallarmé à l’Art déco, Fayard 2015. En 1918, Marie-Louise Valentin a épousé Jacques Bousquet (1883-1939), auteur, compositeur et scénariste.

[84]    André Chaumeix a été élu à l’Académie française le 22 mai 1930, par 26 voix dès le premier tour au fauteuil de Georges Clemenceau dont il prononcera l’éloge le 30 avril prochain. On peut noter que Clemenceau ayant été élu quelques jours après l’armistice, le 21 novembre 1918 à l’unanimité et sans en avoir fait la demande, ne siégea jamais à l’Académie, qu’il n’aimait pas, et ne prononça donc pas l’éloge de son prédécesseur, Émile Faguet. Cet éloge sera donc prononcé par André Chaumeix qui commence son discours ainsi : « Les circonstances personnelles qui ont retenu Clemenceau de siéger parmi vous l’ont empêché de rendre hommage à son prédécesseur… » Après l’hommage à Émile Faguet, André Chaumeix prononça celui de Clemenceau.

[85]    Notice d’André Chaumeix sur le site de l’Académie française : « L’influence de celui que Léon Daudet avait surnommé “le cobra des salons” était telle que Mauriac a pu dire de lui qu’il pouvait “arriver à tout en ne publiant rien”. »

[86]    Nous savons que PL s’est rendu à cette fête mais qu’il s’y est fort ennuyé. Aucun compte-rendu dans le Journal. L’année suivante il recevra son invitation mais ne s’y rendra pas, non plus qu’à une autre invitation pour la croix de la Légion d’Honneur d’Henry le savoureux en mars 1933.

[87]    Marie Galier (1868-1950) a épousé en 1895 Henri Louis Cayssac (1849-1924). Anne Cayssac sera, avec Marie Dormoy, l’une des deux femmes ayant le plus compté dans la vie de PL. Toute sa vie, PL a été écartelé entre le plaisir physique qu’il prenait avec Anne Cayssac, bien plus qu’avec aucune autre femme, et son caractère absolument détestable (au point qu’il la nommait Le Fléau). Ce qui n’a jamais été soulevé par aucun léautaldien à notre connaissance — et qui n’apparaît que très furtivement dans le Journal — c’est que Paul et Anne avaient de nombreux goûts communs et notamment une manière de vivre au quotidien, d’où la durée de leur liaison. C’est ce qui explique que PL ait longtemps fait d’Anne Cayssac sa légataire, au même titre que Marie Dormoy. Marie Dormoy n’aurait pas été la dactylographe de son Journal, jamais elle n’aurait autant compté. On peut dire que le seul amour de la maturité de Léautaud a été Anne Cayssac et personne d’autre.

[88]    Aristide Briand (1862-1932), homme politique, avocat et diplomate. Aristide Briand a été onze fois président du Conseil et vingt-six fois ministre. Il vient de mourir le sept mars, il y a douze jours.

[89]    Ivar Kreuger (1880-12 mars 1932), homme d’affaires suédois surnommé le « roi des allumettes ». Ivar Kreuger s’est peut-être suicidé suite à la faillite de ses entreprises.

[90]    Jean Paulhan (1884-1968), écrivain, critique et éditeur. Entré à La NRF comme secrétaire en 1920 il en est devenu le directeur à la mort de Jacques Rivière en 1925. Pendant la seconde Guerre mondiale, Jean Paulhan, entré dans la clandestinité, collaborera à Résistance, participera à la création des Lettres françaises en 1941, et à la fondation des Éditions de Minuit, avec Vercors, en 1942. Jean Paulhan sera élu à l’Académie française le 24 janvier 1963 au fauteuil de Pierre Benoit, où il sera reçu par Maurice Garçon.

[91]    Germaine Dauptain (1885-1976), secrétaire de Jean Paulhan, a épousé Paul Pascal dont elle divorcera pour épouser Jean Paulhan en décembre 1933.

[92]    Jules Baillardel de Lareinty (1852-1900), homme politique, conseiller général du canton de Blain, député de la Loire-Inférieure (actuellement Loire-Atlantique) à deux reprises, de 1887 à 1893 (Union des droites).

[93]    Aristide Briand avait découvert en 1909 le petit hameau de Cocherel, entre Rouen et paris, lors d’une partie de chasse, Au cours des années il a acheté là plusieurs propriétés qui ont fini par représenter sept-cents hectares. Sa tombe, à la fois imposante et sobre se trouve dans le cimetière de Cocherel.

[94]    Brièvement, le six août 1930.

[95]    Arthur-Marie Le Hir (1811-1868).

[96]    Mot forgé depuis le nom d’Alfred Loisy (1857-1940), prêtre et théologien excommunié en 1908 pour ses idées modernistes.

[97]    Peut-être après avoir lu l’Article de Lucien Descaves « Huysmans et la commune » en une des Nouvelles littéraires de ce 19 mars.

[98]    Johann Wolfgang (von) Goethe (1749-1832), romancier, auteur dramatique et poète allemand élevé au rang de poète national. Goethe est surtout connu pour deux romans : Les Souffrances du jeune Werther (1774) et Les Affinités électives (1809).

[99]    Alphonse de Lamartine (1790-1869). C’est sa page de l’Académie française qui résume le mieux sa biographie : « officier, diplomate, poète, historien, romancier, orateur et homme politique. Député depuis 1833, il fut membre du Gouvernement provisoire et ministre des Affaires étrangères en 1848. Il prononça à cette époque des harangues magnifiques qui contribuèrent à le rendre très populaire. » Alphonse de Lamartine a été élu à l’Académie française en 1929. Avec Chateaubriand, Alphonse de Lamartine a fortement œuvré à y faire élire Victor Hugo.

[100]  Francis Jammes (1868-1938), poète, romancier, dramaturge et critique béarnais. Francis Jammes a fait partie de la première édition des Poètes d’Aujourd’hui.

[101]  Premier roman de PL, Le Petit Ami (avec trois majuscules) a été accepté au Mercure, dans la revue (d’où les italiques), le 5 juillet 1902. Il a paru en feuilleton dans les trois numéros de septembre, octobre et novembre 1902 avant de paraître en volume (achevé d’imprimé) le 15 janvier 1903 et d’être à l’étalage des libraires le 18 février.

[102]  Si Julien Benda a beaucoup publié à la NRF, puis chez Gallimard, plusieurs œuvres ont paru chez Émile Paul puis chez Grasset. Il ne semble pas qu’une édition de ses œuvres complètes ait paru.

[103]  Pierre Giraud de Nolhac (1859-1936), historien et poète parnassien, conservateur efficace du musée du château de Versailles de 1892 à 1919.

[104]  « Voltaire juge Louis XV », par Pierre de Nolhac, de l’Académie française, une colonne et demie en une des Nouvelles littéraires du 27 mai. Pour Pierre de Nolhac note au 9 février 1911.

[105]  En une des Nouvelles littéraires du 22 juillet.

[106]  André Bellessort (1866–1942), agrégé de lettres en 1889, professeur au lycée Louis-Le-Grand en 1906. André Bellessort est aussi journaliste, poète et romancier, académicien français en 1935.

[107]  Normalien, chartiste, agrégé d’histoire, docteur ès lettres, Louis Madelin (1871-1956) est historien de Napoléon. Élu à l’académie française en 1927 il a été reçu par Henry Bordeaux en mai 1929.

[108]  Les Essais de psychologie contemporaine, de Paul Bourget ont été publiés chez Alphonse Lemerre en 1883. Il s’agit d’un recueil d’articles autour de cinq écrivains : Baudelaire, Renan, Flaubert, Taine et Stendhal, d’abord publiés dans la Nouvelle revue. Une seconde série, enrichie d’autre articles sur ces mêmes personnages, est parue deux ans plus tard.

[109]  Jean Ernest-Charles (Paul Renaison, 1875-1925), journaliste et avocat, surtout connu pour avoir été le créateur de la revue Le Censeur politique et littéraire  avec sa femme Louise Faure-Favier. Il fut en 1918 le premier président du Syndicat national des journalistes. On pourra lire, dans le Journal littéraire à la date du 12 mai 1908, le récit d’un incident auquel Ernest-Charles est mêlé, en tant que journaliste au Gil Blas.

[110]  Marie Dormoy (1886-1974), critique d’art et traductrice, bibliothécaire, surtout connue pour ses amants au nombre desquels l’organiste Pierre Michelot (elle était âgée de quinze ans), André Suarès (au début des années 1920), Auguste Perret (en 1925) et Paul Léautaud (en 1933). Paul Léautaud a rencontré Marie Dormoy au printemps 1922, vers la fin de sa liaison avec Anne Cayssac. À cette époque, Marie Dormoy était déjà la maitresse d’Auguste Perret (1874-1954), contemporain presque exact de PL) et elle le restera au moins sentimentalement tant que celui-ci vivra.

[111]  Cécile Sorel (Céline Émilie Seurre, 1873-1966), célèbre comédienne entrée à l’Odéon en 1899 et à la Comédie-Française en 1901. Cécile Sorel est surtout connue de nos jours pour l’apostrophe qu’elle adressa à Mistinguett en 1931 : « L’ai-je bien descendu ? » Maurice Boissard a écrit un paragraphe sur Cécile Sorel dans sa dernière chronique dramatique du Mercure, le 1er avril 1923 : « Mlle Sorel et les comédiennes d’aujourd’hui ».

[112]  Constance (ou Victoire) Maille (1876-1944), comédienne populaire mais oubliée, a épousé Jean Hennessy (secondes noces) en 1924 après avoir été sa maîtresse pendant une dizaine d’années. Maurice Boissard a évoqué Constance Maille dans ses chroniques des 1er juillet 1911 et 1er septembre 1912.

[113]  Jean Hennessy (1874-1944), diplomate, cinq fois député de Charente de 1910 à 1932, puis des Alpes maritimes de 1936 à 1942, ministre de l’Agriculture en 1929. Jean Hennessy a épousé en 1901 Marie de Mun puis Constance Maille en 1924.

[114]  Cette conversation a pu être entraînée par le fait que Cécile Sorel avait épousé en 1926 Guillaume de Ségur-Lamoignon (1889-1945), comédien connu sous le nom de Guillaume de Sax, réputé particulièrement stupide.

[115]  Adrien Hébrard (1833-1914), avocat, journaliste et directeur de journaux. Adrien Hébrard a été sénateur de Haute-Garonne (centre-gauche) de 1879 à 1897. Il est surtout connu en tant que président du syndicat de la presse parisienne et surtout comme directeur du journal Le Temps, de 1872 à sa mort. Voir notamment Le Temps du 30 juillet 1914, le lendemain de sa mort, qui lui consacre ses deux premières pages (sur huit).

[116]  Note de l’édition papier : « En blanc dans le manuscrit. »

[117]  Note de l’édition papier : « En blanc dans le manuscrit. »

[118]  Note de l’édition papier : « En blanc dans le manuscrit. »

[119]  Vraisemblablement Joseph Caillaux (1863-1944), licencié en droit, inspecteur des finances en 1888. Cinq fois député de la Sarthe (gauche) sans discontinuer de 1898 à 1919, quatre fois député de 1925 à sa mort, Joseph Caillaux a été cinq fois ministre des Finances, et président du Conseil des ministres en 1911. On se souvient que son épouse Henriette (1874-1943) a assassiné le 16 mars 1914 Gaston Calmette, directeur du Figaro à cause d’une campagne dirigée contre son mari.