Véronique Valcault

Le dix mai 1924 paraît dans Les Nouvelles littéraires un article de Paul Léautaud : « Notes et souvenirs sur Rémy de Gourmont ». Depuis sa Bretagne natale, la jeune Véronique Valcault (un pseudonyme), vingt ans, le lit. L’article plaît à Bécassine, elle écrit à l’auteur, qui lui répond. Elle va le rencontrer dans son bureau de la rue de Condé.

Ils échangent des lettres, il se fait pressant, elle se refuse mais finit tout de même par venir s’installer à Paris en septembre 1924 (début du chapitre II).

Cette année-et-demie d’intimité avec Paul Léautaud a été pour Véronique Valcault l’affaire de sa vie au point d’y consacrer un livre, trente-huit ans plus tard. Trente-huit ans, on imagine la macération. Alors qu’elle rêvait, jeune fille, d’être écrivaine, il semble bien que Véronique Valcault n’ait écrit que ce livre-là, qui est à peine un livre.

La couverture indique Roman, ce qui peut apparaître comme une précaution légale. Dès la première page, Véronique Valcault justifie cette mention. Comme bien des jeunes filles (il est impossible de parler de jeune femme face à de tels enfantillages), Véronique Valcault tenait le journal de ses rêves et de ses espoirs. Trente-huit ans durant, elle a conservé ces pages, en même temps que les copies des lettres envoyées à Paul Léautaud, qu’il n’a pas conservées lui-même. Le texte présenté ici est un récit, entrecoupé d’extraits de ce journal et de copies de lettres.

Ce livre est un témoignage unique parce que montrant de Paul Léautaud ce que seules ses maîtresses savaient et que seule Véronique Valcault a révélé. Mis face au Journal littéraire de Paul Léautaud il n’est pas plus contradictoire qu’un autre, pas moins non plus. Il décrit aussi les premiers émois d’une jeune fille (vraiment les premiers) et est dans cette démonstration, hélas, d’une abyssale banalité. L’univers fantasque de cette très jeune femme la place dans la position du lapin dans les phares d’une voiture. Une phrase dit toute cette fascination : « J’éprouvais aussi de la joie à pénétrer un peu plus dans ses habitudes. “Je ne mange que du pain brûlé”, déclarait-il en s’arrêtant soudain et en levant un doigt prophétique. Et, docilement, j’accordais au pain brûlé une énorme importance. » On pense à Gabriel Matzneff, sauf que Paul Léautaud ne recherchait pas les tendrons. Toujours le lapin accusera la voiture.

Sous l’œil écarquillé du lecteur, l’adolescente va grandir, de façon fulgurante, comme c’est le cas à cet âge. Elle va rencontrer Anne Cayssac. Elles iront prendre un tilleul dans un café, comme des grandes. Véronique ira chez Anne, rue Dauphine, puis à Pornic, sans que Paul Léautaud n’en sache rien. Elles circonviendront une amie pour qu’elle écrive une de ces lettres-traquenard dont Le Fléau était coutumière et nous passons de Lamartine à Eugène Sue.

Lors des obsèques d’Aristide Briand en mars 1932, quai d’Orsay, « Je le rencontrai en revenant sur la rive gauche par le pont de la Concorde, attiré comme moi par le spectacle. Je ne l’avais pas revu depuis des années. Nous nous sommes regardés dans les yeux un bon moment, sans la moindre aménité. »
C’est la fin du dernier chapitre, Véronique Valcault est devenue une femme.


Malgré quelques belles pages, comme le récit de la première visite dans le cabinet de travail de Paul Léautaud à Fontenay le 18 janvier 1925, ce texte n’échappe pas toujours au compte-rendu, parfois presque à la note de service. Véronique Valcault a fait des études littéraires, cela se sent bien, et à l’évidence elle a sans doute trop enseigné, et pas suffisamment écrit pour s’en débarrasser.

Reste à savoir qui est Véronique Valcault. Dans son ouvrage, l’auteur prend soin de masquer toute piste. Au début du premier chapitre nous lisons « J’habitais avec mes parents une campagne humide ». C’est large, même en éliminant le sud de la France. Et peut-être figuratif. Dans le même paragraphe, nous voyons qu’il y a des chênes, ce qui n’est pas incompatible, et « un fleuve bien dessiné vu de haut sur la plaine qu’il traverse. »

Dans une note à une lettre de PL à Anne Cayssac datée du 5 octobre 1932, Marie Dormoy avance « Une jeune fille des environs de Rennes… » Il y a un fleuve à Rennes (La Vilaine). Cela va. Mais plus loin nous comprenons que VV habite « à 200 kilomètres » de Paris. Pour Rennes, cela ne va plus.

Mais le 15 septembre 1925, en pleine affaire Véronique Valcault, PL écrit à Maurice Martin du Gard, directeur des Nouvelles littéraires. À la fin de sa lettre il indique :
« Voulez-vous, maintenant, faire le nécessaire pour ce qui suit, dont me demande de me charger une lectrice, car j’en ai, mon cher ami, et qui désirent lire ce que j’écris. J’en ai au moins une, comme vous allez en juger.

Abonnement d’un an aux Nouvelles à
Madame Raverat
Escures
par Montivilliers (Seine-Inférieure)

et faire présenter la quittance par la poste ».

Le lecteur du Journal littéraire se demande d’où sort cette personne, jamais citée nulle part, en un lieu où PL ne s’est jamais rendu. Par ailleurs Paul Léautaud n’est pas coutumier de ce genre d’intervention, qui est peut-être unique. Il a pu faire une exception, justement, pour Véronique Valcault, ou plutôt sa mère (Madame). En effet, cette minuscule localité au nord du Havre n’est pas loin d’un fleuve (le plus beau de France) et se trouve à deux-cent kilomètres de Paris. De plus les deux a de ce nom de famille correspondent bien au « A… » utilisé dans le Journal littéraire pour désigner « La Bretonne »…

Le 15 septembre 2020 sera inséré ici un PDF du livre de Véronique Valcault dans son intégralité, auquel seront ajoutées une centaine de notes et quelques extraits du Journal littéraire de Paul Léautaud.

Voir aussi le blog de Michel Perdrial : https://is.gd/SQdkuK.

Michel Courty
05/05/2020