Collègue : Louis Dumur

Voici quatre textes évoquant Louis Dumur plus un cinquième, de Léautaud en réaction à l’article de Georges Batault.

Le premier, le plus sympathique, est de Remy de Gourmont, c’est-à-dire l’élégance et le raffinement.

Le deuxième de Rachilde (Madame Vallette à la ville), est le plus insignifiant, comme tout ce qu’écrivait Rachilde.

Le troisième est d’Alfred Vallette, une nécrologie purement factuelle.

Le quatrième est de Georges Batault, un proche de Dumur, bien que son cadet de 24 ans.

Et le cinquième, comme annoncé, de Léautaud, concluant la série.


Les lecteurs de Léautaud on généralement envers Louis Dumur une sympathie modérée. Il reste que cet intellectuel prend une place importante dans le Journal littéraire de Paul Léautaud, parce qu’ils ont été collègues et se sont vus quotidiennement de janvier 1908, date de l’embauche de Léautaud au Mercure à la mort de Dumur en 1933. Seule la rareté des informations sur cet homme secret nous a conduit à donner les quatre premiers textes, jusqu’ici peu accessibles.

Le premier texte est issu du premier Livre des Masques, de Rémy de Gourmont. À cette époque (1896), le Louis Dumur de 33 ans était encore fréquentable, sans quoi il est permis d’imaginer que Gourmont n’aurait jamais écrit ce texte.

Louis Dumur
par Remy de Gourmont[1]

Représenter la logique parmi une assemblée de poètes, est un rôle difficile et qui a ses inconvénients. On risque d’être pris trop au sérieux et, par suite, de se sentir porté à maintenir sa littérature dans les tons graves. La gravité n’est pas nécessaire à l’expression de ce que l’on croit être la vérité ; l’ironie pimente agréablement la tisane morale ; il faut du poivre dans cette camomille ; affirmer avec dédain est un moyen assez sûr de n’être pas dupe, même de ses propres affirmations. Cela est très utilisable en littérature, car tout y est incertain et l’art lui-même n’est sans doute qu’un jeu où, philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C’est pourquoi il est bon de sourire.

M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu’en vivant, plus d’indulgence et quelques droits à la véritable amertume, s’il voulait sourire pour se défendre et se distraire, il semble que toute l’assemblée des poètes protesterait, étonnée et peut-être scandalisée. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique.

Il est la Logique même. Il sait observer, combiner, déduire ; ses romans, ses drames, ses poèmes sont des constructions solides dont l’architecture pondérée plaît par la savante symétrie des courbes, toutes dirigées vers un dôme central où l’œil est sévèrement ramené. Il est assez fort et assez volontaire pour, épris d’une erreur, ne l’abandonner qu’après l’avoir acculée à ses conséquences les plus extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. Tel son système de vers français basés sur l’accent tonique ; il est vrai que le résultat, souvent manqué, car les langues ont, elles aussi, une logique assez impérieuse, était parfois heureux et inattendu avec des « hexamètres » comme celui-ci.

L’orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins.

C’est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement son activité intellectuelle. Ses pièces (je ne parle pas de Rembrandt, drame purement historique, de grand style et de vaste déploiement) : d’abord, les pages coupées, on est surpris par un décor rentoilé et des noms repeints et un jour de réalisme conventionnel, une ordonnance de choses et d’êtres usés sous l’habit neuf et le vernis frais, — mais dès la troisième ligne lue, l’auteur affirme qu’en ce triste paysage scénique il fera entendre des paroles valables et qu’un souffle progressif jusqu’à la tempête renversera la plantation.

Le paravent rentoilé est voulu tel que, sa banalité peu à peu détruite, êtres et choses déshabillés par un caprice de la foudre, il ne reste debout qu’une idée nue ou voilée de sa seule obscurité essentielle.

Donc ce vieux-neuf décor est là comme le plus simple, le plus sous la main, et celui où l’imagination neutre d’une foute spectatrice pourra, avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des accessoires de théâtre.

Un homme s’en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre natale et libre ; il porte son amour ; mais un jour il est écrasé par son amour. À l’heure de cette chute, un autre homme comprend : il éloigne de lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c’est se charger d’un impérieux fardeau au moment même où, cessant d’être libre, on cesse d’être fort. La Motte de terre[2] explique cela avec lucidité et avec force, travail d’un écrivain tout à fait maître de ses dons naturels et qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte facilement les idées. Il arrive qu’une œuvre soit, et soit supérieure à l’homme et à son intelligence même, mais de peu ; si peu et mensonge innocent, c’est un spectacle humiliant et qui incite au mépris plus que l’aveu écrit de la médiocrité la plus hideuse et la plus adéquate au cerveau qui l’enfanta : l’homme de valeur est toujours supérieur à son œuvre, car son désir est trop vaste pour qu’il le remplisse jamais, et son amour trop miraculeux pour qu’il le rencontre jamais.

La Nébuleuse[3], que l’on vient de jouer, est un poème d’une belle et profonde perspective, où se voient symbolisées, par des êtres ingénus, les générations successives des hommes qui se suivent sans se comprendre, presque sans se voir, tant leurs âmes sont différentes, et toutes toujours résumées, vers le moment de leur déclin, par l’enfant, par l’avenir, par la « nébuleuse » dont la naissance enfin avérée va faire mourir, sous sa clarté matinale, les sourires fanés des vieilles étoiles. Et l’on pressent, la vision close, que ce demain, qui va devenir aujourd’hui, sera tout pareil_ à ses frères défunts, et qu’en somme il n’y a rien d’ajouté au spectacle dont s’amusent les défuntes années penchées

Sur les balcons du Ciel en robes surannées.

Mais ce rien ne laisse pas d’avoir quelque importance pour les atomes humains qui le forment et qui le déterminent ; il est le délicieux nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau ! Du nouveau ! Et que chaque intelligence affirme, même passagère, sa volonté d’être, et d’être dissemblable des manifestations antérieures ou ambiantes, et que chaque nébuleuse aspire au rôle d’un astre dont la lueur soit distincte et claire entre les autres lueurs !

J’ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car lorsque, ce qui arrive, une œuvre d’art est le développement d’une idée, les interlignes mêmes répondent à ceux qui savent les interroger.

M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à idées, et, parallèlement, de renouveler le roman à thèses, car Pauline ou la Liberté de l’Amour est une œuvre sérieuse, ordonnée avec talent, originalement pensée, et qui implique une rare valeur intellectuelle.

[1]     Texte paru dans Le Livre des masques, Mercure 1896. Pour tout ce qui concerne Remy de Gourmont, voir l’immense richesse documentaire offerte par le site des amateurs de RdG : http://www.remydegourmont.org/

[2]     La Motte de terre, pièce en un acte parue originellement dans le Mercure d’octobre 1894.

[3]     Cette pièce en un acte, en prose, est parue dans le Mercure de janvier 1895. Elle a ensuite été représentée le 27 avril 1896 au Théâtre libre d’André Antoine, suivie de La Fille de d’Artagnan, drame en un acte, en prose, d’Alfred Mortier et de Dialogue inconnu, scène en prose d’Alfred de Vigny. Le texte de La Nébuleuse est paru en volume au Mercure en 1895 (63 pages).

Louis Dumur, Le Volontaire français
par Rachilde

Ce deuxième texte est extrait de l’ouvrage de Rachilde, Portraits d’hommes, d’abord paru en édition de luxe chez Mornay en 1929 puis au Mercure en 1930([4])

À propos de ces Portraits d’hommes, il paraît nécessaire d’indiquer ici un point d’histoire littéraire. Avant la publication chez Mornay, il était prévu que ces quinze portraits dont la liste est donnée en note 4 ci-dessous, paraissent sur quinze numéros, pas nécessairement consécutifs, dans Les Nouvelles littéraires. Il était courant à l’époque qu’un livre paraisse d’abord, en « prébublication » dans une revue, voire dans un quotidien, les gens avaient le temps de lire. Le premier portrait, celui d’Alfred Vallette est paru dans le numéro du 22 décembre 1928 (page cinq). Mais après le onzième portrait, celui de Léon Bloy, la série a été arrêtée. Pourquoi ? la réponse se trouve dans le Journal de Léautaud au 5 juillet 1929 :

« Voilà plusieurs numéros des Nouvelles dans lesquels je ne vois plus de Portraits d’hommes de Rachilde. Je demande ce matin à Vallette. Il me dit : « C’est fini. » Je dis : « Comment, c’est fini. » Il me répond « Oui. Ils n’ont pas voulu continuer. Ils n’ont pas voulu de Dumur. Ils ont prétendu que Dumur n’était pas sur la liste que leur a remis Rachilde. Il y était : elle a le double de sa liste. Ils sont de mauvaise foi.

« Il est bien certain que Martin du Gard a inventé là un prétexte. Il n’a pas voulu de Dumur à cause de ses romans sur la guerre. Dumur jouit d’un mépris assez répandu et il faut bien le dire assez justifié à ce sujet. Vallette et Rachilde sont peut-être les seuls à l’ignorer. À la place de Martin du Gard j’aurais publié le « portrait ». D’abord parce qu’il devait être sur la liste. Ensuite parce que l’odieux et le ridicule de ce morceau (Rachilde y dit, elle me l’a dit elle-même, le matin que Mornay était dans mon bureau, qu’elle s’entend parfaitement avec Dumur à cause de leur haine commune des Allemands) seraient retombés sur tous les deux. »

Voici ce texte.


Depuis plus de trente ans, Louis Dumur vit au Mercure de France. Non seulement il y vit mais il aide à le faire vivre. J’ai donc quelque raison de le bien connaître et d’avoir pour lui une sincère admiration, très motivée. Homme d’une probité exemplaire, travailleur héroïque, poète et dramaturge, romancier dont les romans, terriblement documentés, font foi en face de l’histoire de la grande guerre, le célèbre auteur de Nach Paris ! est une de ces figures graves, un de ces caractères entiers, qui forcent l’estime des honnêtes gens et mettent les autres en rage !… Il parle et peut traduire six ou sept langues, a lu tout ce qui est à lire, classiques ou modernes, et cherche à apprendre tout ce qui doit s’apprendre. Je constate que le travail, le plus austère des devoirs accomplis, conserve. Louis Dumur ne vieillit pas, ne change pas ; tel je l’ai vu arriver au jeune Mercure, à son retour de Russie où il vécut plusieurs années en qualité de professeur, tel il demeure, à peu de nuances près, dans le vieux Mercure, qui lui non plus ne change pas de physionomie, austère érudit sous sa soutane violette, tour d’ivoire en demi-deuil littéralement inabordable pour une époque débordant, en général, toutes les règles de la bienséance.

J’ai l’habitude de juger les hommes de lettres, non d’après mes préférences, mais d’après les besoins d’une logique sociale que je respecte beaucoup si je m’en sers assez peu. Je ne vois rien de plus opposé que nos deux tempéraments d’écrivains : Dumur est un esprit sage, pondéré, quoique un sectaire protestant en sa qualité primordiale de Suisse de la bonne roche ; je suis une fantaisiste vieille France sans frein ni loi, et si j’ai l’amour de la logique, souvent, par esprit d’opposition, j’ai une grande estime pour les gens raisonnables. Ce pourquoi nous nous entendons très bien Louis Dumur et moi, et il y a tout à parier que si j’avais été seulement une femme de lettres et lui un simple sectaire protestant, nous serions depuis belle heure brouillés à mort ! Mais il est un point sur lequel nous nous retrouvons toujours et ce point-là ce n’est pas rien puisque c’est la France. La guerre nous a unis dans une férocité commune : la haine de l’ennemi parce que, lui et moi, nous avons appris à le bien connaître, à ne rien oublier à cause de nos deux mémoires aussi cruelles que des mémoires d’historiens faisant un sort romanesque ou légendaire à tous les détails… ce que, naturellement, les défaitistes, les antimilitaristes, les internationaux de mauvaise foi et les bons petits snobs de cénacles littéraires ne nous pardonneront jamais.

Il paraît que nous sommes ridicules tous les deux ! Dans l’époque singulière où nous finissons de vivre la nôtre rien, vraiment, ne peut nous faire plus de réclame qu’un bon ridicule… si j’en juge par les petits camarades… et pour nous la séance continue !

J’ai eu l’honneur de défendre Louis Dumur au Faubourg[5] ; ce fut mon premier démêlé avec le grand public, toujours fanatisé par Léo Poldès, cette si curieuse figure moderne qui a l’autorité d’un tribun tout en conservant à sa tribune la plus entière impartialité. Ce jour-là un beau jeune homme, devenu député depuis, tant à cause de sa réelle éloquence que pour sa jolie silhouette (les foules sont des femmes qu’on prend surtout par les apparences aimables), se mit en devoir de démolir Louis Dumur et, ma foi, il n’en laissa rien parce qu’il préparait son entrée dans le Parlement. J’ai remarqué que pour devenir un député socialiste on commence toujours par le communisme à tous crins, de même qu’un député socialiste quand il devient ministre finit par se découvrir nationaliste, forcément. Au Faubourg, on attaque d’un côté, mais de l’autre on permet la défense… et Léo Poldès qui a l’œil de l’aigle quand il s’agit de saisir le tremblement d’indignation d’une… souris, se précipita de toute sa hauteur sur moi en me demandant si j’avais quelque chose à dire, en français, pour la défense.

Alors, entre autres plaisanteries, presque gauloises, je déclarai ceci, aux gens qui me menaçaient de leur courroux : « Je préfère un Suisse qui fait bon Français au mauvais Français… qui fait Suisse ! » Ce n’était pas très sérieux, mais ça fit éclater la salle et je pus dire ensuite quelques autres vérités, un peu plus convenables.

Je détache d’un grand article de Blasco Ibáñez[6] un paragraphe de sa préface de la traduction espagnole de Nach Paris ! : « Dumur a une grande supériorité sur les autres romanciers de la récente guerre. Il connaît l’allemand comme sa propre langue et il a beaucoup vécu en Allemagne où il a pu emmagasiner toute espèce d’observations conscientes et subconscientes sur la psychologie germanique. »

Moi je ne connais pas du tout l’Allemand, je n’ai donc pu le juger que par ses actes… mais ça m’a suffi pour le détester parce que je suis persuadé que chez lui la parole ne signifie rien.

Maintenant, je dirai mon goût particulier, dans l’œuvre de Louis Dumur, pour ses récits de jeunesse, d’une délicieuse fraîcheur de ton et d’une grande sensibilité poétique : les Trois demoiselles du père Maire, l’École du dimanche et le Centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Et, plus tard, le Coco de génie[7], qui vint mettre à la grande lumière de la publicité le don satirique de l’auteur, cette manière de forcer la gaîté du lecteur par les raisonnements les plus imperturbablement graves sur un cas de folie.., beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense : l’art de plagier.

Puisque aussi bien j’en ai l’occasion, je citerai les dernières lignes de ce récit[8], qui atteignent à la plus haute philosophie et à la meilleure des morales :

« Au fond, qu’est-ce que le génie ? Qu’est-ce que l’inspiration ? Qui sait si les hommes de génie ne sont pas des somnambules ? Les somnambules d’œuvres écrites de toute éternité existant déjà dans d’autres planètes ou dans d’autres mondes peut-être, que nous ne soupçonnons pas. Un philosophe n’a-t-il pas émis l’idée du retour éternel des choses ? Qui sait ? »

Hum ! Ce que je sais bien, moi, c’est que de tout temps il y eut les voleurs et les volés. Ça fait tout de même deux races !

[4]     Portraits d’hommes a été achevé d’imprimer le 28 avril 1930. Marges généreuses et interlignage fort. Les « hommes » en question sont au nombre de quinze : Alfred Vallette, Maurice Barrès, Willy, Jules Renard, Jean Lorrain, Albert Samain, Paul Verlaine, Jean de Tinan, Laurent Tailhade, Jean Moréas, Léon Bloy, Louis Dumur, Remy de Gourmont, Paul Léautaud et Léon Delafosse.

[5]     Le Club du Faubourg, créé en 1927 et animé par Léo Poldès. Voir les notes au 29 avril 1922 de notre édition du Journal littéraire.

[6]     Vicente Blasco Ibáñez (1867-1928), écrivain, journaliste et homme politique espagnol anticlérical et républicain. Blasco Ibáñez est surtout connu pour ses romans Arènes sanglantes ou Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Blasco Ibáñez a quitté l’Espagne en 1925 pour vivre en France, où il est mort trois ans plus tard, à l’âge de 61 ans.

[7]     Un coco de Génie est paru au Mercure en 1902.

[8]     En fait l’avant-dernier paragraphe.

La Mort de Louis Dumur
Par Alfred Vallette

La mort de Louis Dumur, le 28 mars [1933], c’est l’épilogue d’un drame qui nous afflige depuis de longs mois. Nous étions quelques-uns à savoir ce dont il n’eut la pleine conscience qu’en ses derniers moments, n’opposa au mal lentement progressif un courage, une énergie, une volonté de vivre sans exemple. Et qui a vu son visage farouche, alors que la mort donne aux traits une sérénité suprême, comprend qu’il ne se résigna point à la destinée, et qu’il expira en révolté contre ce que sa constitution robuste lui faisait considérer comme une injustice. Et puis il laissait son œuvre inachevée.

Sa famille, d’origine vaudoise, s’était fixée à Genève vers le milieu du siècle dernier. Il est né dans les environs de cette ville, à Chougny, commune de Vandœuvres, le 5 janvier 1863. Il fit ses études à Genève, et, après le baccalauréat, reçut pendant quelques mois l’enseignement de l’Université. Il avait entre-temps voyagé en Italie et fait deux séjours en Allemagne.

Il vint à Paris en 1883, prit son inscription à la Faculté des Lettres ; puis ce fût au Quartier Latin la vie des milieux littéraires de jeunes, les premières armes à Lutèce de Léo Trézenik[9], au Chat noir[10] de Salis, au Scapin de Louis Libaude[11], et à différentes publications éphémères ; plus tard à la Plume de Léon Deschamps[12], et à la seconde Pléiade[13]. Il devint, en 1888, précepteur en Russie, dans la famille du comte Warpakhovsky, dont le fils Martin, son élève, devait un jour entrer dans la garde de l’empereur. Il reparut en France en 1889, pour peu de semaines, et c’est alors que, vers la fin de l’année, notre groupe d’amis, dont neuf sur onze ne sont plus, fonda le Mercure de France, avec l’espoir de mener ce recueil de littérature (on n’osait le qualifier revue) jusqu’à son cinquième numéro… Mais il était reparti pour la Russie quand sortit le premier fascicule, le 25 décembre 1889, daté de janvier 1890. Il s’occupait passionnément à cette époque de prosodie, ayant imaginé de baser le rythme du vers français sur l’accent tonique. L’avant-propos d’une plaquette de vers publiée en Russie, La Néva, formule la règle de cette métrique. Et il nous envoya de Saint-Pétersbourg, daté du 28 avril 1890, un article À Propos de l’Accent tonique, qui fut inséré dans le numéro de juin suivant.

Je ne veux, en ce jour triste, qu’évoquer ces heures de jeunesse et fixer quelques traits de caractère de l’homme. Son œuvre considérable de poète, de romancier, de moraliste, d’auteur dramatique, a été rappelée par toute la presse. Nous reviendrons sur son activité, prodigieuse quand on sait les multiples travaux, parfois des besognes, qu’il assuma durant tant d’années dans notre laborieuse maison.

Très lettré, lisant plusieurs langues, Louis Dumur était ce qu’on a appelé un « esprit européen ». Mais sa curiosité universelle s’étendait au-delà de l’Europe ; rien ne lui était indifférent de ce qui se passait sur le globe, et avec sa droiture et sa conscience il souffrait et s’indignait de la sottise des peuples. On a dit qu’il aima la France comme sa patrie même : il l’aima jusqu’à ne point pardonner aux Français de l’administrer si mal.

Louis Dumur pratiqua plus que tout autre une vertu, aujourd’hui désuète, particulière à sa génération : le désintéressement, l’insouci de soi. Il était aussi généreux ; très peu de ses amis, même intimes, le soupçonnèrent et qu’il le fut jusqu’à la faiblesse ; mais sans doute préférait-il être dupe d’une fausse misère à risquer de ne point secourir une détresse authentique. Et encore, cet homme parfois bourru, d’aspect froid, sévère, de physionomie fermée, était serviable : ceux qu’il aida de son expérience, de ses avis, de ses relations, sont beaucoup, comme l’attestent tant de lettres venues ici depuis sa mort, où aux condoléances s’associent les sentiments de gratitude.

Sa vie simple, nombreuse, probe et sans ostentation est éteinte. C’est maintenant l’éternelle inertie sous un peu de terre de cette rive gauche de Paris que définitivement rentré en France il ne déserta jamais. Notre pensée sera souvent avec lui, en ce lieu paisible du cimetière Montparnasse où, avec sa famille venue de Genève, un long cortège d’amis anciens et nouveaux le conduisit par `une frileuse journée de printemps, le 31 mars.

A. V.

Mercure de France du 15 avril 1933

[9]     Léo Trézenik (Léon Épinette, 1855-1902), poète, romancier et journaliste. La revue Lutèce a paru de 1883 à 1886.

[10]    Le Chat noir, revue, créée par Rodolphe Salis (1851-1897), propriétaire du cabaret, devait assurer sa publicité. Elle parut de 1882 à 1897. Léon Bloy y aurait collaboré.

[11]    Louis Libaude (Louis Lormel, 1869-1922), marchand de tableaux et publiciste.

[12]    Le nom de Léon Deschamps (1863-1899, à 36 ans), romancier et poète, ne reste connu que grâce à cette revue, étendard du symbolisme.

[13]    Si l’on excepte une première Pléiade (un groupe de sept poètes du XVIe siècle (Ronsard, du Bellay…) qui ne furent pas édités sous ce nom, la première Pléiade éditée parut en 1886 pour sept numéros mensuels sous l’impulsion de Saint-Pol-Roux (Pierre-Paul Roux 1861-1940) avec Pierre Quillard, Stuart Merrill, René Ghil et André Fontainas, élèves du Lycée Condorcet où enseignait Stéphane Mallarmé. D’autres de cette génération (Éphraïm Mikhaël, Darzens…), que les lecteurs du Journal de Léautaud connaissent bien, les rejoignirent rapidement. Voir l’excellente page des Fééries intérieures https://bit.ly/2Zojdzk. La seconde Pléiade (il n’y a pas encore eu de troisième) fut en fait, en 1889 une résurgence de la première, sous la direction de Louis-Pilate de Brinn’Gaubast. Cette deuxième Pléiade qui parut sur cinq numéros, tous recueillant la signature de Louis Dumur et de plusieurs autres fondateurs du Mercure. Il n’y a pas encore eu de troisième Pléiade dans la mesure où la prestigieuse collection que nous connaissons sous ce nom n’est pas une revue.

Louis Dumur
Par Georges Batault

L’hommage que rend ici Georges Batault à Louis Dumur, paru en ouverture du Mercure de France du 1er mai 1933, est d’abord une importante source de renseignement sur l’homme et aussi un point de vue différent, qui vaut toujours d’être examiné. Seule sa difficulté d’accès nous conduit à retranscrire ici en entier ce long texte parfois un peu pénible de Georges Batault (1887-1963), écrivain, historien et philosophe suisse, nationaliste et antisémite, et donc ami de Louis Dumur.

Voici ce texte, en trois parties.


Louis Dumur est mort le mardi 28 mars, à huit heures du soir, après une longue et terrible maladie, héroïquement supportée. I1 était entré au mois de janvier dernier dans sa soixante et onzième année. C’est un des fondateurs du Mercure de France qui disparaît et celui qui, avec Alfred Vallette, a fait le plus pour assurer le succès et la réputation de la revue où paraissent aujourd’hui ces lignes.

I

Louis Dumur habitait, au dernier étage de l’hôtel du Mercure de France, trois petites chambres encombrées de livres et de papiers. Il y en avait partout, sur la cheminée, sur les tables, sur les fauteuils et sur les chaises. Lorsqu’il était en plein travail, ce n’étaient autour de lui que brochures ouvertes et dossiers entrebâillés, amoncellement de notes et de coupures de journaux, de cartes de géographie et de documents photographiques. Il régnait du reste dans tout cela, qui présentait aux yeux l’image d’un prodigieux désordre, un ordre extraordinaire.

Lorsqu’on venait le surprendre vers la fin de la journée, dans cet étrange laboratoire de sa pensée, Louis Dumur empoignait une pile de ces paperasses qui occupaient tous les sièges, la déposait délicatement par terre, puis invitait le visiteur à s’asseoir. Et la conversation commençait.

Dans ses Portraits d’Hommes, Rachilde a finement tracé, de sa plume agile, une véridique silhouette de Louis Dumur

« Depuis plus de trente ans, Louis Dumur vit au Mercure de France. Non seulement il y vit, mais il aide à le faire vivre. J’ai donc quelque raison de le bien connaître et d’avoir pour lui une sincère admiration, très motivée. Homme d’une probité exemplaire, travailleur héroïque, poète et dramaturge, romancier dont les romans, terriblement documentés, font foi en face de l’histoire de la grande guerre, le célèbre auteur de Nach Paris ! est une de ces figures graves, un de ces caractères entiers, qui forcent l’estime des honnêtes gens, et mettent “les autres” en rage !… Il parle et peut traduire six ou sept langues, a lu tout ce qui est à lire, classiques ou modernes, et cherche à apprendre tout ce qui doit s’apprendre. Je constate que le travail, le plus austère des devoirs accomplis, conserve. Louis Dumur ne vieillit pas, ne change pas ; tel que je l’ai vu arriver au jeune Mercure à son retour de Russie, où il vécut plusieurs années en qualité de professeur, tel il demeure à peu de nuances près… »

Très connu et fort estimé depuis longtemps dans les milieux littéraires, Louis Dumur n’a atteint la célébrité qu’assez tard, lors de la publication triomphale du premier de ses romans de guerre : Nach Paris !… Il avait alors près de cinquante-sept ans, toute une vie de labeur derrière lui et une œuvre déjà importante et très diverse.

Comme beaucoup d’écrivains, Louis Dumur a débuté dans la littérature en publiant des vers. Le 23 décembre 1889, la censure impériale à Saint-Pétersbourg autorisait la publication de La Néva, Poésies, précédées de notes prosodiques, constituant la première œuvre publiée du futur auteur de Dieu protège le Tsar, qui était alors précepteur en Russie. À un an de distance, La Néva fut suivie d’une autre plaquette en vers, Lassitudes, — avec un avertissement sur un Système prosodique fondé sur l’accent tonique, — qui parut à la Librairie académique Perrin. Entré temps paraissait, dans la « Bibliothèque Artistique et Littéraire » (La Plume) : Albert, le premier essai de notre auteur dans le roman.

Louis Dumur reniait délibérément toute cette production de sa jeunesse, sauf son Système prosodique fondé sur l’accent tonique, réforme logique, disait-il, à laquelle il n’a manqué pour triompher qu’un poète de génie. Dans les dernières années de sa vie, il prenait encore plaisir à exposer son Système Prosodique, à propos duquel Remy de Gourmont écrivait dans son Livre des Masques ces lignes empreintes d’amicale ironie :

« M. Louis Dumur est assez fort et assez volontaire pour, épris d’une erreur, ne l’abandonner qu’après l’avoir acculée à ses conséquences les plus extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. »

On doit à la vérité d’avouer que si, dans cette occasion, Louis Dumur se refusa à avouer son « erreur », c’est qu’il est toujours resté convaincu qu’il n’en avait commis aucune[14].

Avant son, séjour en Russie, où il gagne un peu d’argent qui lui permet de publier ses premiers essais, Dumur avait déjà vécu six années à Paris. Il s’était mêlé au mouvement littéraire, fréquentant les cafés littéraires de la rive gauche et collaborant aux petites revues de jeunes, Lutèce, Le Chat Noir, Le Scapin, Le Décadent… Lorsqu’il avait quitté Genève, sa ville natale, où s’était écoulée son enfance, pour venir à Paris, l’« aspirant-écrivain » avait à peine 20 ans. Sauf les cinq années où il vécut partiellement à Saint-Pétersbourg, il n’a jamais cessé d’habiter Paris et de considérer la France comme une seconde patrie, et c’est à juste titre que Rachilde a pu intituler l’étude qu’elle lui a consacrée : Louis Dumur, le volontaire français. Au lendemain de sa mort, un journaliste, homme de cœur et véridique, — il y en a, — n’a pas hésité à écrire, de celui qui venait de disparaître, qu’il était un grand Français. Il l’était effectivement[15].

Il y aurait outrecuidance à s’instituer, dans la Revue que dirige Alfred Vallette, l’historien de la fondation du Mercure de France. Il suffit ici de rappeler que Louis Dumur fut un de ses fondateurs, avant d’en devenir, à partir de 1903, le secrétaire général et le rédacteur en chef.

En 1896 parut Pauline, ou La Liberté de l’Amour, le premier grand roman du futur auteur du Boucher de Verdun. Une œuvre singulière et maladroite, une sorte de réquisitoire romancé, qui contient quelques scènes fort pathétiques ; mais c’est là encore une de ces œuvres que Dumur n’hésitait pas à renier. Il n’en sera plus de même avec Un Coco de génie, paru six ans plus tard (1902), qui est un petit chef-d’œuvre de psychologie, tout pailleté de subtile ironie, une « histoire extraordinaire », un cas, mais qui sert de prétexte à toute une suite délicieuse de scènes de la vie provinciale, décrites dans une langue charmante. Le héros du roman, Loridaine, le « coco de génie », est un plagiaire sans le savoir, un somnambule qui s’assimile les chefs-d’œuvre qu’il lit en dormant, et qui, à l’état de veille, les reproduit, plus ou moins adroitement, en s’imaginant qu’ils sont véritablement ses propres ouvrages. L’auteur avait inventé.de toutes pièces cette donnée, et l’avait développée avec une pénétration si sûre et avec une si parfaite finesse qu’il s’est trouvé être lui aussi une sorte de « coco de génie ». En effet, lorsque le livre eut paru, le professeur Grasset, de Montpellier, psychiatre et psychologue célèbre, lui consacra un article dans la Revue des Deux Mondes, louant l’auteur de la justesse de son analyse, et citant des observations cliniques sur des cas analogues, qui venaient corroborer et confirmer l’étude si pénétrante du romancier. À propos de ce même roman, Louis Dumur reçut, provenant de diverses petites villes de province, plusieurs lettres de lecteurs qui tenaient à lui faire savoir qu’ils avaient découvert la « clef » de son roman, et que tel ou tel personnage était effectivement — et parfaitement décrit — telle ou telle personne bien connue de son entourage. Inutile d’ajouter que l’auteur, qui avait écrit son livre sans quitter Paris, ignorait jusqu’à l’existence des êtres qu’il était censé avoir si exactement dépeints.

Dans la période de six années qui s’écoule entre la publication de Pauline et celle du Coco de génie, Dumur a consacré son activité littéraire au théâtre. Il a fait représenter successivement, d’abord seul, puis en collaboration avec Virgile Josz[16] :

La Nébuleuse, le 27 avril 1896, au Théâtre Libre ;
La Motte de Terre, le 14 janvier 1897, à l’Œuvre ;
Don Juan en Flandres, le 23 juin 1897, à l’Odéon ;
Rembrandt, le 2 octobre 1898, au Nouveau Théâtre ;
Le Maquignon, le 9 août 1903, au Théâtre Sarah-Bernhardt ;
Ma Bergère, le 17 octobre 1903, au Théâtre Molière, à Bruxelles.

Il faudrait ajouter à cette rapide énumération les titres de plusieurs œuvres qui n’ont pas été jouées et sont restées inédites, notamment une grande comédie de mœurs, Le Demi-Gotha, à laquelle son auteur tenait beaucoup.

L’œuvre dramatique de Louis Dumur mériterait une étude particulière, que j’espère bien pouvoir lui consacrer un jour prochain.

Dans son Livre des Masques, paru en 1897, Remy de Gourmont n’hésitait pas à écrire :

« C’est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement son activité intellectuelle… »

et il ajoutait, après avoir analysé La Motte de Terre et La Nébuleuse :

« M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à idées… »

S’il revint de façon définitive au roman, dès après la mort de son collaborateur Virgile Josz, ce n’est pas seulement par goût, mais surtout par dégoût des démarches, des intrigues, des mille difficultés rebutantes qui surgissent lorsqu’il s’agit de faire jouer une pièce. Dumur n’avait aucun don pour placer sa « marchandise » ; il ne savait ni flatter, ni perdre son temps en longues attentes, ni insister. Dans les milieux de théâtre, il se sentait mal à l’aise, et c’est Virgile Josz à qui incombait l’ingrate besogne des démarches.

Romancier, et romancier célèbre, l’auteur de Nach Paris ! a toujours’ gardé la nostalgie du théâtre. Il espérait y faire sa rentrée par la grande porte, lorsque quelqu’un s’avisa de tirer un drame de son roman Le Boucher de Verdun. La pièce fut effectivement écrite et jouée, mais de telle manière et dans de si mauvaises conditions qu’on courait à un échec certain. Notre ami en garda quelque regret.

En 1909, 1910 et 1911, Louis Dumur publie coup sur coup, ornés de charmantes illustrations de Gustave Wendt, ses trois romans genevois Les Trois Demoiselles du père Maire, Le Centenaire de Jean-Jacques et L’École du Dimanche. Souvenirs d’enfance romancés, d’une ironie émue, d’une fraîcheur primesautière, et tout baignés de poésie, ces trois petits livres montrent leur auteur atteignant à une forme d’art parfaite. Ils resteront un régal pour tous les lettrés, tout en continuant à enchanter les enfants eux-mêmes[17].

Puis vint la guerre.

J’aurai à revenir sur l’influence qu’elle exerça sur la pensée de Louis Dumur, et sur toute son activité intellectuelle. Tout d’abord, il devint polémiste, un polémiste implacable et justicier renseigné, précis, terrible. Toute sa polémique, qui est déjà de l’histoire, il l’a réunie dans son livre Les Deux Suisses, qu’il jeta à la face des « neutres » hypocrites de. son pays, de ceux qui germanisaient sous le couvert de la neutralité, de ceux aussi qui se disaient neutres par pusillanimité.

Enfin le Louis Dumur nouveau, le Louis Dumur transformé par les événements et les leçons de la guerre longuement ressentis et médités, publie en 1919 un nouveau roman, Nach Paris !… À peine romancé, c’est le récit, atroce et pathétique, de la ruée des Allemands sur Paris, en août 1914, jusqu’à la bataille de la Marne où fut brisé leur élan. Dès sa publication dans le Mercure de France, l’œuvre eut un retentissement considérable, et, lorsqu’elle parut en volume, lancée par un étincelant article de Léon Daudet : Un livre vengeur : « Nach Paris ! », paru dans L’Action Française du 5 décembre 1919([18]), elle connut le grand suces. Brusquement, à 57 ans, Dumur devenait un auteur à gros tirage et un auteur célèbre.

« Votre livre, écrivait Léon Daudet, n’est pas seulement un beau livre, il est une bonne et utile action[19]. »

Exercer une action, tel était bien le but qu’il allait désormais poursuivre jusqu’à la fin de sa vie en publiant la grande suite de ses romans d’histoire de la guerre. Il fit paraître successivement : Le Boucher de Verdun (1921) ; Les Défaitistes (1923) ; La Croix-Rouge et la Croix- Blanche, ou La Guerre chez les Neutres (1925) ; Dieu protège le Tsar (1927) ; Le Sceptre de ta, Russie (1929) ; Les Fourriers de Lénine (1931) ; Les Loups Rouges (1932). Il laisse le manuscrit à peu près achevé — et qui sera publié — d’un roman de la même veine : La Fayette, nous voici ! Un dernier volume, intitulé La Victoire, — et celui-là, hélas ! ne sera jamais écrit, — devait couronner et terminer cette monumentale histoire romancée de la guerre, qui demeurera un document littéraire de premier ordre sur une des époques les plus tragiques de l’histoire du monde.

Il me parait inutile d’analyser dans le détail cette dernière partie de l’œuvre de Dumur, qui est de beaucoup la mieux connue et qui reste présente à toutes les mémoires. Je reviendrai du reste tout à l’heure sur les sentiments qui la lui ont inspirée, et sur les mobiles auxquels il a obéi en y consacrant toute son activité durant plusieurs années.

Pour cette monumentale série qui comportera finalement neuf grands romans au lieu de dix prévus par l’auteur, — l’ironique et délicat écrivain du Coco de Génie et des petits romans genevois s’est constitué un style nouveau, plus dense, plus chargé, aspirant, et atteignant souvent, à la puissance du style épique. La langue avait plus de grâce et d’élégance sans doute, plus de pureté aussi, dans ses ouvrages antérieurs. Mais, pour dépeindre les horreurs de la guerre, la frénésie des combats et des révolutions, ne fallait-il pas emprunter un autre langage, plus tourmenté, plus alourdi de matière, plus pesant parce que visant au monumental ? L’exemple des vieux naturalistes, de Zola notamment, exerça une influence indéniable sur la genèse du nouveau style de Dumur un style orageux, bousculant parfois la syntaxe, charriant avec lui des scories, mais atteignant à une force vraiment impressionnante, lorsque la page est bien venue.

Un bon juge, l’un des meilleurs critiques’ littéraires de ce temps, le seul qui ait une action sur le public, j’entends nommer Léon Daudet, a parfaitement caractérisé la manière de Dumur, d’abord dans l’article qu’il a consacré au Boucher de Verdun dans l’Action Française[20], puis dans l’étude plus complète insérée dans une plaquette sur le Roman et les Nouveaux écrivains[21]. Je crois utile d’en rappeler quelques passages :

« Ce ne sont pas de petits livres, ce sont de grands livres que ces romans de guerre de Dumur.

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ Ligne de points. ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙

« Un nouveau roman, historique et guerrier, de M. Louis Dumur, l’auteur de Nach Paris !, vient de paraître. Ce roman, d’une extraordinaire puissance descriptive, est de la même veine, de la même verve, de la même violence, et peut-être encore mieux composé que le précédent… Je dirai de lui, comme de Nach Paris ! qu’il ne peut être mis dans de jeunes mains, pas plus que certains dessins de Goya, attendu qu’il évoque, et de façon crue, ce que Shakespeare appelle les parties honteuses de l’ombre. Mais le roman, — même quand il est une école de résistance morale ou patriotique, — n’est pas un blanc-manger, un parterre fleuri d’innocence et de douceur. Il peut, et il doit, à l’occasion, montrer le gouffre de la passion, avec le moyen d’en sortir. Nous en reparlerons. La guerre a renouvelé la crudité de la description, dont Louis Dumur, d’ailleurs, n’abuse pas. Il la met, comme un effet d’horreur tragique, là où elle demeure vraisemblable ou vraie.

« Ceci dit, il demeure incontestable que cette œuvre révèle un peintre du réel qui sait conter, dans un langage clair bien que touffu, qui sait émouvoir, qui ne s’abaisse jamais, même s’il montre la sanie mêlée au sang…

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙

« Le procédé de Louis Dumur, parfaitement légitime en un tel sujet, consiste à introduire la fiction et à la faire se mouvoir dans une multitude de détails exacts, documentaires, de figures réelles et strictement décrites…

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙

[Le Boucher de Verdun]… est en même temps qu’un récit du plus captivant intérêt, un des meilleurs livres écrits sur la guerre…

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Je n’insiste pas sur les dons de conteur de Louis Dumur, que. chaque lecteur a pu constater. Mais il y a mieux que cela : une puissance d’évocation hallucinatoire…

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L’audace des descriptions est rachetée par cette chaleur lyrique, cette force percutante de la rage et de l’invective, dont le prix est, à mes yeux, inestimable. Autant les récits de bataille, dans un livre comme La Débâcle, de ce malfaisant Zola, sont chiqués et uniquement verbaux, autant les mêmes récits, chez Dumur, atteignent naturellement au pathétique, gardent l’ampleur et la fièvre de la grande lutte. C’est par cette fougue, cet ordre, ce rythme dans la véhémence, cette richesse d’impressions, cette verdeur, cette noblesse aussi, dans le choix des épisodes et dans le dialogue, que Louis Dumur s’est placé au premier rang. »

Ces appréciations, la postérité les ratifiera.

Nul doute que l’œuvre de Louis Dumur ne garde une place dans l’histoire littéraire, et dans l’histoire tout court.

II

Bien que cela puisse paraître indiscret, je voudrais qu’il me fût permis de parler maintenant, d’une manière toute personnelle, de l’ami que nous venons de perdre et auquel me liaient les sentiments de la plus affectueuse, de la plus confiante, de la plus parfaite amitié. Lorsque j’ai connu Louis Dumur, il y a un bon quart de siècle, j’étais un très jeune homme, et lui-même avait l’âge que j’ai aujourd’hui. La sympathie entre nous naquit immédiate, et notre mutuelle amitié grandit et se fortifia avec le temps sans que l’ombre la plus légère vienne jamais l’effleurer.

D’un abord froid, parfois presque rébarbatif, d’aspect un peu lourd et assez rude, le visage broussailleux et sévère, très indifférent à sa mise, la parole difficile, l’élocution lente et embarrassée, Louis Dumur, au premier contact, figurait le contraire d’un personnage aimable. Vis-à-vis d’un inconnu, d’un gêneur présumé, qu’il voyait pour la première fois, il se tenait sur la défensive. Mais quelle trompeuse apparence ! La glace une fois rompue, le contact étant bien pris, un personnage tout différent se révélait. Sa prodigieuse curiosité intellectuelle se réveillant, — car il était curieux de toutes les idées, de tous les sentiments, de tous les êtres, de toutes choses, — Louis Dumur s’intéressait à son interlocuteur. Il l’écoutait parler, le questionnait, approuvait ou soulevait des objections, discutait, rétorquait, se livrait enfin, et se passionnait. La sympathie pour lui procédait toujours d’une origine intellectuelle. De même, du reste, l’antipathie, et il en avait de très vives. Il était impitoyable aux sots, qu’il méprisait, et à tout ce qui lui paraissait émaner de la sottise. Dans ce cas, il se héris sait, se confinant un moment dans un silence terrible, et tout à coup, en quelques mots inexorables, tranchait.

Je ne crois pas que Louis Dumur ait jamais été l’homme du premier mouvement. D’une sensibilité très aiguë, il se méfiait de ses sentiments, de ses émotions ; avant d’en subir l’influence et d’en accepter la moindre donnée, il les évoquait au tribunal de sa propre raison, et les jugeait avec une redoutable clairvoyance.

Que l’on n’aille pas conclure de là que Louis Dumur aspirait à une sorte d’indifférence supérieure. Je ne crois pas avoir jamais rencontré d’être plus passionné ni plus entier dans ses passions ; mais ses passions étaient toutes de nature intellectuelle. Toutes étaient justifiées à ses propres yeux par un grand luxe de raisons et d’arguments qui lui paraissaient décisifs ; car, vis-à-vis des autres comme vis-à-vis de lui-même, Louis Dumur était d’une loyauté absolue. Il était extrêmement sensible aux arguments, et se montrait toujours prêt à réviser ses opinions sur tel ou tel point, à condition qu’on lui fournisse pour cela de bonnes raisons. Notre ami n’a jamais été un homme aux convictions toutes faites et se refusant systématiquement à en changer tout ait contraire. Et, de cela, sa vie apporte de nombreuses preuves. Mais, une fois qu’il avait acquis une conviction, après l’avoir passée au crible serré de sa critique, il s’engageait tout entier à la défendre ; sans biaiser, sans essayer jamais de recourir à de petites habiletés équivoques, sans se ménager aucune ligne de retraite. Car Dumur était doué d’un rare courage. Il était courageux dans toutes les acceptions du terme, intellectuellement et moralement au premier chef, mais aussi physiquement, ainsi qu’il n’a cessé de le montrer au cours de la terrible. maladie qui a fini par le terrasser. Espérant contre l’espérance, avec une énergie inlassable, il a combattu contre le mal qui l’étreignait jusqu’à la dernière heure. Il n’a pas accepté la mort ; inaccessible au désespoir, il a lutté contre elle jusqu’au bout, fièrement. Il a été vaincu, sans doute, mais on peut dire qu’il pas pris parti de sa défaite. La mort n’a pas pu appliquer sur son visage le masque de sérénité — si pâle, si doux, et presque consolant — qu’elle impose à presque tous ceux qu’elle emporte.

Je reverrai toujours, telle que je l’ai vue, la physionomie tragique de mon ami mort, avec l’expression tragique de mécontentement dont elle était empreinte. Un amour profond pour la vie fut un des traits les plus marquants du caractère de Louis Dumur. Sans grandes exigences personnelles, il aimait la vie pour elle-mê.me, il la considérait comme un spectacle prodigieusement divers et intéressant, comme une source inépuisable de sensations, de sentiments et de pensées. En dehors de toutes préoccupations morales, en dehors de toutes considérations sur les fins de l’existence, notre ami s’enchantait à vivre et à voir vivre ; il était reconnaissant à chaque heure, même la plus banale, de ce qu’elle pouvait apporter ; il y découvrait des richesses insoupçonnées.

Comme nous parlions un jour ensemble de l’hypothèse métaphysique du Retour Éternel, et que je lui faisais remarquer combien cette notion du renouvellement perpétuel d’événements toujours identiques était généralement insupportable à l’esprit des hommes, combien elle leur paraissait désespérante, Dumur me répondit : « Eh bien ! moi, si l’on m’offrait de revivre une infinité de fois ma vie, telle que je l’ai vécue, j’accepterais sans hésiter, avec reconnaissance. » Et, après un instant de réflexion, il ajouta : « La vie n’a probablement pas d’autre but, et n’a pas besoin d’autre but que d’être La Vie, rien que La Vie. »

Comme il le disait dans l’École du Dimanche :

« J’avais ma vie â vivre. C’est tout ce que je savais, tout ce que je pouvais comprendre ; cela me suffisait et je n’en demandais pas plus.

Qu’on y prenne garde, ceci est proprement une forme héroïque de la sagesse.

Puisque j’en suis à égrener des souvenirs, dans le seul but de faire mieux connaître l’homme qui fut pour moi un grand ami, qu’on me permette d’en évoquer un autre encore, bien significatif aussi.

Louis Dumur faisait toujours montre en amitié d’un tact exquis. Très secret lui-même, ennemi de tout étalage de ses sentiments intimes, il ne sollicitait jamais une confidence. Lorsqu’on se confiait à lui, ii vous écoutait avec patience, marquant sa bienveillance par quelques remarques infiniment délicates. S’il jugeait — avec quelle sévérité parfois ! — les idées ou le caractère des hommes, il ne se permettait jamais de juger leurs sentiments. Il s’appliquait à tes comprendre et à les ex pliquer. Mais ceci n’est que parenthèse. Je voulais en venir à ceci : c’est que je ne crois pas qu’il y eût d’exemple que Dumur ait jamais dit, à l’un quelconque de ses amis, une parole, je ne dis pas blessante, mais même un peu désobligeante. Il s’en serait voulu de leur causer la peine la plus légère. Il les jugeait sans doute, mais dans son for intérieur, rien que pour lui. Un jour, je m’amusai à le provoquer en lui disant : « Je crois vous connaître assez pour deviner le jugement que vous portez sur moi. Et je me jugeai moi-même. J’insistai notamment sur le fait qu’il devait me reprocher mon manque de constance, mon dilettantisme. « Oui, c’est vrai, me ré- pondit-il, vous ne faites que ce qui vous plaît. » Ce fut l’origine d’une petite discussion très amicale, au cours de laquelle je l’amenai à me parler de lui-même et à me dire « Je suis ainsi constitué que je me plais toujours à faire ce que j’ai à faire, que je l’aie choisi ou que j’y sois contraint. » C’était la vérité même, et c’est encore un beau trait de son caractère.

Louis Dumur apportait à tout ce qu’il faisait, même aux plus infimes, même aux plus ingrates besognes, mieux qu’une conscience admirable une sorte d’enthousiasme tranquille. Il avait le génie de rendre intéressant à ses propres yeux tout ce qu’il était obligé de faire. Petite ou grande, chaque action avait en elle-même sa justification et son but. « Les moindres choses, disait-il, peuvent avoir leur intérêt, lorsqu’elles sont justifiées. » À ses yeux, tout se justifiait. Cela contribuait à donner à sa vie, si calme, et d’apparence parfois si routinière, un prodigieux attrait. Toujours Louis Dumur se plaisait au labeur, à tous les labeurs ; et il était extraordinairement laborieux, sans avoir jamais l’air ni pressé ni surchargé de travail, et jamais il ne se plaignait. Il a consacré beaucoup plus de temps qu’on n’imagine à des besognes mal rétribuées, ou pas rétribuées du tout, pour rendre service à des gens ou à des groupements que souvent il n’aimait que médiocrement. Ce qu’il s’était engagé à faire, il le faisait, même à l’égard de ceux qui ne tenaient pas leurs engagements. Comme je le lui reprochais un jour amicalement, il me répondit « Ça m’a tout de même appris beaucoup de choses. » Le fait est que Louis Dumur était une encyclopédie vivante. Doué d’une mémoire magnifique et parfaitement fidèle, il avait des lumières sur presque tout, une érudition très solide, appuyée sur un robuste bon sens. C’est ce qui lui a permis d’être pour le Mercure de France un rédacteur en chef d’une qualité exceptionnelle. C’est aussi, par un paradoxe assez étonnant, ce qui a fait de cet homme, à la parole difficile et presque embarrassée, un « causeur » extrêmement attachant. Hésitant sur le choix des mots, émaillant constamment son discours de « N’est-ce pas… ; n’est-ce pas… », pour se donner le temps de trouver une forme adéquate à sa pensée, il empoignait son sujet, le tournait et le retournait sous tous ses aspects et dans tous ses détails, avec une, minutie et une exactitude stupéfiantes. Les faits s’enchaînaient aux faits, les réflexions aux réflexions, et, de l’exposé laborieux, au cours embarrassé et lent, jaillissait une pensée d’une limpidité si parfaite qu’elle en paraissait lumineuse.

Lorsque, au cours de la préparation scrupuleuse et méthodique de ses grands romans d’histoire, Dumur exposait, avec cette passion de la vérité dont il était possédé, quelque point litigieux et contesté, on pouvait l’écouter sans lassitude pendant des heures. Ayant tout lu, tout vu, ayant compulsé et confronté tous les documents, sans une note, s’aidant de ses seuls souvenirs, il reconstituait le réel avec une précision hallucinante. Il vivait véritablement et vous contraignait à vivre au sein même des événements. II pouvait vous expliquer même, dans tous leurs détails, avec une puissance de vie extraordinaire, le fonctionnement des institutions les plus complexes un ministère, un État-Major. Sa puissante imagination vous transportait au cœur même, tout palpitant, des choses vivantes. Ce n’est pas un érudit qui parlait après avoir compulsé ses dossiers, mais un témoin qui avait véritablement vécu les moments tragiques dont il rappelait le souvenir. Alors, ses yeux brillaient et son teint se colorait. Le personnage laconique et bourru, auquel se sont heurtés tant de solliciteurs, avait fait place à un être tout vibrant d’humanité. Sous ses dehors un peu rudes parfois, Louis Dumur cachait un certain fond de timidité. Lorsqu’il était en confiance, il était le plus agréable des hommes, et le plus facile à vivre, le plus agréable des compagnons de vacances ou des compagnons de voyage, satisfait de tout,  perpétuellement enchanté, plein d’enthousiasme et plein d’allant. Avec cela, d’un désintéressement absolu, d’une bonté plénière, d’une générosité magnifique, sans aucun étalage. Je ne crois pas que personne ait jamais frappé à sa porte ni fait appel à sa bourse en vain. Il ressort, par exemple, d’une correspondance trouvée dans ses papiers, qu’entre 1892 et 1894, sur un appel d’Adrien Remacle[22], il s’était associé à cinq autres personnes afin de verser discrètement, à un petit restaurateur du quartier, 180 francs par mois pour assurer le couvert à Verlaine tombé dans la misère. Les trente francs de sa quote-part représentaient un véritable sacrifice pour Louis Dumur, dont la situation matérielle était alors fort modeste. De cela, il n’a jamais parlé à personne. Ce qu’on a pu connaître de ses bienfaits, ce fut toujours par hasard et malgré lui. On en pourrait cependant citer beaucoup. Toutefois, s’il était généreux, c’était sans être dupe ; il n’éprouvait pas le besoin de se leurrer sur les gens, ni de les estimer pour les aider ; il lui suffisait qu’ils fussent malheureux. Il me dit un jour, comme pour se justifier de se laisser « taper », ces mots magnifiques : « Ça doit être si dur de quémander ! »

Dans un autre ordre d’idées, il avait encore de ces « faiblesses » qui sont d’une si touchante humanité. Il consentait à prêter longuement l’oreille aux divagations d’un demi-fou, qui lui prenait un temps précieux, et l’exaspérait. Je lui en faisais reproche, il me répondit : « Que voulez-vous, c’est un pauvre fou, il faut bien que quelqu’un l’écoute. Ça lui fait du bien. » Le hasard d’une conversation m’a permis d’apprendre — sans qu’il s’en soit jamais douté — un autre trait de son caractère, encore bien plus touchant. Je crois utile de le relater, le plus brièvement possible. Louis Dumur, revenu de Russie, fit la connaissance d’une femme étrangère de haute condition, mais un peu perdue dans le tourbillon de la vie parisienne ; ce fut le grand amour de sa vie. Elle ne tarda pas à tomber malade, dut se soigner assez longtemps, et finalement mourut en laissant des dettes. L’écrivain, tout jeune alors, et sans situation stable, prit des arrangements avec les créanciers de son amie, et, pour que rien ne puisse entacher sa mémoire, pendant plus de dix années, il paya, jusqu’à l’extinction complète, les dettes de celle qu’il avait aimée.

Des traits de fidélité, si émouvants, projettent une mystérieuse lueur sur les profondeurs secrètes de l’être et révèlent l’infinie délicatesse et les sentiments de tendresse pudiquement dissimulés, qui constituaient la vraie nature de notre ami.

III

En raison, peut-être, de son apparence, on s’est souvent complu à considérer Louis Dumur comme une sorte de protestant sans la foi, sectaire et rigide, ancré dans des convictions acceptées une fois pour toutes et qu’il défendait de toutes les forces de son intelligence, avec une grande habileté dialectique et une extrême richesse d’arguments. Cette vue est erronée, je l’ai déjà dit ; mais il me parait utile d’y revenir avec quelque détail.

Que Dumur ait gardé la marque de ses origines et de son éducation protestantes, cela ne saurait être raisonnablement contesté. Mais on aurait tort d’y attacher une importance excessive ; la forme, ici, risquerait de dissimuler le fond.

Sérieux jusqu’à la gravité, notre ami était un très libre esprit, infiniment compréhensif et curieux de toutes choses. Dans l’ordre intellectuel, il a passé sa vie à se libérer, à se conquérir lui-même, à se créer, en dehors de tout système, des vérités de plus en plus conformes aux réalités que découvraient ses yeux d’observateur attentif et son esprit toujours en éveil.

Protestant, il s’est libéré du protestantisme, et cela s’est fait sans déchirement, comme sans regret.

Sur cette évolution, L’École du Dimanche est un document intéressant. Non point qu’il y faille voir une autobiographie romancée. Louis Dumur s’est libéré beaucoup plus tard que son petit héros, Nicolas Pécolas ; lorsqu’il l’a fait, il atteignait presque à l’âge d’homme. Cela n’a point été chez lui le résultat d’une crise sentimentale, mais une simple démarche intellectuelle. Lorsqu’il cessa de croire, — il me l’a raconté bien des fois, — il se sentit plus riche et plus libre, et la vie lui apparut meilleure. Cette ivresse de la libération, il l’a admirablement décrite, telle qu’il l’avait ressentie, dans une page de L’École du Dimanche :

« Les jours qui suivirent furent certainement les plus heureux de ma vie. Débarrassé du cauchemar chrétien, il me parut que je renaissais délicieusement à l’existence, que mes yeux s’ouvraient sur un monde nouveau, transformé, enchanteur, dont je n’avais jamais soupçonné jusqu’ici la douceur et la beauté. Il me fallut d’abord me rendre-compte que je n’avais pas été le jouet d’un rêve, que ce que j’avais entendu, je l’avais bien entendu, que ce que j’avais compris, je l’avais bien compris, et que je pouvais retrouver à ma volonté et sur un simple appel de ma mémoire une partie des arguments, des faits, des évidences qui avaient dissipé les fantômes et mis en fuite la terreur biblique. Ç’avait été alors une explosion grandissante de joie. Ébloui, transporté, radieux, je me faisais l’effet d’un convalescent relevant d’une grave maladie, ou mieux d’un aveugle recevant la lumière, ou mieux encore, d’un fou parvenant à la raison, avec cette différence qu’ayant partagé ma folie avec un nombre immense de gens, je n’éprouvais nulle honte à l’avoir été, mais seulement un grand bonheur de ne l’être plus. Tout ce à, quoi j’avais cru me paraissait déjà si lointain, si étranger ! Comment avais-je pu, par exemple, succomber si inexplicablement à cette extravagante idée du péché ? Je voyais si bien maintenant que tous ces actes qualifiés de péchés étaient des faits simplement humains, ne tirant leur signification que de leur rapport avec l’homme ou la société, et dont la plupart étaient d’ailleurs très légitimes, quelques-uns même empreints d’une véritable noblesse ! Combien je fus satisfait de découvrir cela par le seul exercice de mon bon sens enfantin ! Comme tout me paraissait clair désormais, limpide et facile ! Plus de faux scrupules ! Plus de morbides altercations de conscience ! La vie naturelle, saine, vive, dans la droiture instinctive du cœur et la stabilité sereine de l’esprit ! Et, à ces pensées, qui se pressaient, plus ou moins formulées dans mois cerveau ravi, je me trouvais inondé d’une béatitude inconnue, j’éprouvais pour la première fois ce sentiment d’allégresse intense qui, selon le pasteur Babel, accompagnait l’obtention de la loi et qui éclatait chez moi précisément parce que je ne l’avais plus[23]. »

Par la suite, Louis Dumur s’était épris des idées dites « de gauche » : humanitarisme, internationalisme, pacifisme. Avec un inlassable dévouement, avec une application acharnée, il se consacra, faisant toujours preuve d’un désintéressement absolu, à servir les idées qui lui paraissaient les meilleures et les plus belles, sans ménager ni son temps ni sa peine, et sans chercher jamais à en tirer le moindre profit pratique, ni le moindre bénéfice. En aucun cas, il n’a fait d’une cause à défendre un gagne-pain ; en aucun cas, il ne l’a envisagée comme une prébende.

Ceux qui ne l’ont pas approché durant ces années-là n’ont aucune idée de la somme énorme de travail qu’il a pu fournir comme secrétaire de rédaction du Courrier Européen, et comme rédacteur de la Correspondance Russe (organe en France du parti cadet). Lourde tâche, tâche obscure, à peine rétribuée, et poursuivie cependant avec une conscience admirable et une parfaite abnégation. Ceux qui, aujourd’hui encore, tirent profit des idées dites « généreuses » y ont sacrifié bien moins d’eux-mêmes que n’a fait notre ami.

Puis est venue la guerre, contredisant à toutes ses belles fantasmagories. Quatre années d’angoisse, sous un ouragan de fer et de feu. Avec une grande détresse au cœur, Louis Dumur vit s’effondrer le bel édifice de ses rêves. En une nuit, la tempête venait détruire l’édifice de ses songes généreux.

Contre l’impérialisme allemand déchaîné, accumulant les horreurs et les crimes, l’ancien secrétaire de rédaction du Courrier Européen crut à la croisade de la justice et du droit. Il suivit. la même évolution que l’illustre poète belge Verhaeren, humanitaire, internationaliste et pacifiste de la veille, comme lui ; la même évolution que son ami et confrère du Courrier Européen, le dramaturge Paul-Hyacinthe Loyson[24], Il faut avoir assisté, comme il m’a été donné de le faire, à des conversations entre ces hommes éminents, pour savoir la puissance de colère, — de noble colère, — qu’ils puisèrent dans leur poignante désillusion.

Ces fiers esprits, se reprochant de s’être trompés sur les hommes et sur le monde, devaient désormais consacrer toutes leurs forces et tout leur talent à dissiper des illusions dont ils se sentaient les premières victimes.

Suisse, et partant neutre, âgé de plus de cinquante ans, Louis Dumur allait consacrer désormais le meilleur de son activité à participer à ce qu’on a justement dénommé « la guerre sans armes ». Il se lança dans cette aventure avec le même courage qu’il avait déployé en toutes circonstances, sans réserves, sans arrière-pensée, et sans ménagements. Il tourna le dos à d’anciens camarades, se brouilla avec de vieux amis qui, ne pouvant accepter d’avoir eu tort, de s’être trompés durant toute leur vie, tentaient d’ergoter et de ruser pour sauver quelque chose de leurs illusions. Je ne parle ici que des gens sincères, et non point de ceux qui vivent des illusions qu’ils propagent parmi les hommes, pour les mieux piper et pour les mieux gruger. Les batailles auxquelles il prit part dans cette guerre sans armes ne furent pas sans avoir pour lui de graves conséquences. À vouloir dire, avec une impitoyable et rude sincérité, certaines vérités pénibles à ses compatriotes, notre ami sacrifia en quelque manière la petite patrie qui était si chère à son cœur, la Suisse, à sa grande patrie intellectuelle, la France. Les hypocrites protestations, les injures avec lesquelles furent accueillies les révélations et les implacables polémiques des Deux Suisses ont profondément ulcéré Dumur. Il avait conscience de n’avoir jamais dit que la vérité, pour la faire servir à la défense de la meilleure cause ; il n’a jamais accepté qu’on puisse lui en contester le droit, ni qu’on lui en fasse reproche.

De même qu’il s’était brouillé avec des amis chers, Dumur se brouilla avec son pays, et il mourut irréconcilié. Invité, il y a quelques années, à se rendre en Roumanie, à l’occasion du Congrès de la Presse latine, — voyage qui fut pour lui un véritable triomphe, — Dumur dut traverser la Suisse. Une réception avait été organisée à la gare de Lausanne en l’honneur des congressistes ; l’auteur des Deux Suisses refusa de descendre. À l’aller comme au retour du voyage, il traversa son pays natal sans accepter de quitter son wagon, comme le plus étranger des étrangers. Et ce lui fut très douloureux me l’a dit.

Conscient d’avoir accompli son devoir de Suisse, et de bon Suisse, il n’admettait pas qu’on mit en doute son patriotisme, ni la noblesse et la pureté de ses intentions. Là-dessus, il était absolument intransigeant.

Conscient en outre du danger permanent que représentait pour la civilisation du monde, et pour les hommes, les illusions dont il s’était lui-même longtemps abreuvé, Louis Dumur résolut de se faire l’historien de la grande catastrophe. Un historien à la fois scrupuleux et passionné. Guerre, invasion, révolution russe, déchaînement du bolchevisme ; autant de leçons dont le souvenir ne devait pas être perdu. Il fallait que le monde fût mis en présence de sa propre horreur et de ses propres folies. Les mêmes folies devant nécessairement être génératrices des mêmes horreurs.

Telle est, dans toute la noblesse de son dessein, l’origine de l’immense fresque historique et romanesque dont Louis Dumur entreprit l’exécution, tâche immense, que la mort ne lui a pas permis d’achever.

La préparation de ses romans sur la Grande Guerre a contraint l’auteur de Nach Paris !… à un travail de documentation véritablement prodigieux. Dans le maniement et la critique des documents, il aurait pu rendre des points au chartiste le plus minutieux. Tous les textes étaient lus, annotés, confrontés, les sources examinées, les truquages éventés ; jamais le romancier ne se serait permis, pour sa commodité personnelle, de solliciter un passage, ou de le déformer le moins du monde. La vérité d’abord ! la fiction n’étant qu’un vêtement dont on l’habillait, et qui avait pour but, à la fois de rendre le récit plus attrayant, et de recréer l’atmosphère autour des événements, de telle manière qu’on se trouve plongé en pleine réalité.

Les faits de l’histoire, l’étude des événements, la recherche de leurs causes et de leurs conséquences, le contact avec les acteurs du grand drame, l’analyse de leurs mobiles, les sources de leurs attitudes et de leurs sentiments, tout cela a contribue à procurer à Dumur des notions approfondies et originales sur les hommes et sur le monde. Sa pensée personnelle en fut largement influencée, et en subit une orientation nouvelle.

De même qu’il avait perdu la foi dans la religion de son enfance, le puissant romancier, au soir de sa vie, perdit l’a foi dans l’humanitarisme démocratique qui fut la religion de son âge adulte. Derrière les grands mots progrès, égalité, liberté, justice sociale, droit des peuples, — qui lui paraissaient jadis recouvrir de hautes et nobles idées, — il découvrait l’impérialisme brutal des peuples et des foules, ou les petits intérêts de petits hommes. Désormais, la démocratie lui apparaissait comme un beau rêve et comme une pauvre réalité ; le suffrage universel comme un leurre et une stupidité. « Les masses, disait-il, sont bêtes. Elles sont faites pour être dirigées, et non pour diriger. Bien menées, elles peu- vent réaliser de grandes choses ; lorsque ce sont elles qui mènent, on court à la barbarie. »

Même dans les dernières semaines de sa vie, inquiet des événements, il s’intéressait passionnément à tout ce qui se passait dans le monde, espérant malgré tout que viendrait pour l’humanité une époque moins trouble et des temps meilleurs, et que les hommes — certains hommes, du moins — pourraient encore réaliser de nobles œuvres et de grandes choses.

En dépit des illusions mortes, et des désillusions, l’optimisme demeurait en lui le plus fort un optimisme grave, mâle, héroïque. Curieux mélange de mécontentement et d’espérance tenace.

J’imagine que le dernier rêve de Louis Dumur a dû être assez semblable à la scène que voici, extraite de son petit drame, si profond La Nébuleuse :

L’ABBÉ JEAN : Oh ! l’heure où toute cette souffrance, où toute cette boue sera entraînée par le torrent purificateur !
ANDRÉ : Le jour où le monde dont nous ne sommes que l’épouvantable chaos commencera à laisser pressentir sa lumière !
L’ABBÉ JEAN : Mon Dieu, nous sommes las d’attendre : Fiat Lux !
ANDRÉ : La faux, la torche, le fouet… ou la croix : mais quelque chose qui sauve !
L’ABBÉ JEAN : La croix a déjà paru : elle sauve de l’enfer… Il faut autre chose qui sauve de la terre !
ANDRÉ : Non plus un Dieu.
L’ABBÉ JEAN : Des hommes.
ANDRÉ : Des hommes qui n’auront plus peur de la vie.
L’ABBÉ JEAN : Parce qu’ils sauront la dominer.
ANDRÉ : Parce qu’ils voudront l’étreindre.
L’ABBÉ JEAN : Et lui dire : tu es à moi.
ANDRÉ : Et non pas : moi à toi.
L’ABBÉ JEAN : Cela sera-t-il ?
ANDRÉ : Ce serait trop beau.
L’ABBÉ JÉAN : Eh bien cela sera.
ANDRÉ Justement parce que c’est beau.
L’ABBÉ JEAN : André, mon frère, il faut croire.
ANDRÉ : Il ne suffit plus maintenant d’espérer.
L’ABBÉ JEAN : Il faut croire.
ANDRÉ : Croyons !
L’ABBÉ JEAN : Croyons !
ANDRÉ (s’arrêtant comme fasciné) : Ah !
L’ABBÉ JEAN (de même) : Un souffle passe.
ANDRÉ : Entends-tu ?
L’ABBÉ JEAN : Silence !…
ANDRÉ : Silence !.

Lucide jusqu’au dernier instant, mais rendu muet par le mal qui le rongeait, Louis Dumur est mort silencieux. Mais s’il avait pu parler, songeant au monde en perpétuelle gestation, au jour nouveau qui allait naître, je suis certain que c’est ce cri, chargé de passion et de désir, qu’il eût proféré :

« Oh ! le voir !… je veux le voir !… le voir !… le voir !…

Georges Batault

[14]    Note de Georges Batault : Contestable, sans doute, le système proposé par Dumur n’était nullement absurde, il était parfaitement défendable. / Charles Maurras, expert en la matière, et bon poète lui-même, y avait consacré une étude lors de la publication de La Néva, en 1890. / Voici quelques extraits de cet article, recueilli par son auteur dans L’Allée des Philosophes (Crès, 1924) « …M. Dumur vit bien que nos poètes et, à raison plus forte, les théoriciens de notre poésie, se plaignent tous du mode arithmétique de la versification française : à lire les traités vulgaires, on croirait que toutes les syllabes de la langue aient la même valeur, puisque c’est le nombre seul de ces syllabes qui contribue à qualifier notre vers. / M. Dumur chercha un biais. Il le trouva, non sans adresse, sur un indice que lui fournissaient d’ailleurs les systèmes de versification anglaise et allemande. Il a imaginé de former des « pieds », des « pieds modernes », en combinant non plus des longues et des brèves à la manière des Anciens, mais des toniques et des atones… / …Et d’abord il avait raison contre tous les auteurs de vers métriques qui l’avaient précédé. La mesure antique, qui était une mesure fixe, précise peut-être le vestige de quelque notation musicale de la parole, cette mesure est bien perdue. Nos syllabes n’ont qu’une mesure relative, et donc fort variable… / Il y a, pour l’accent tonique, une règle. Nous savons tous que cet accent tombe à l’avant-dernière ou à la dernière syllabe des mots, suivant qu’ils sont terminés ou non par une muette. / De ce point fixe, M. Dumur a imaginé qu’il pouvait déduire d’autres règles : là commence l’incertitude… »

[15]    Note de Georges Batault : « C’est sans doute à cause de cela que M. Paul-Boncour, ministre des Affaires étrangères, sollicité de plusieurs côtés, a refusé de faire porter à Louis Dumur, sur son lit de mourant, la rosette d’officier de la Légion d’honneur qu’on réclamait pour lui. »

[16]    Virgile Josz (1859-1904). Voir sa nécrologie dans les « Échos » du Mercure de juillet 1904, page 282.

[17]    Note de Georges Batault : « On peut rattacher au cycle genevois le petit roman historique intitulé Un estomac d’Autriche, écrit à l’occasion du centenaire de la Restauration de la République de Genève, et paru en 1913 à Genève. Comme le précise Louis Dumur dans sa préface, “ce qu’on appelle à Genève la Restauration, c’est le retour de la petite république à l’indépendance, après une période de quinze ans d’annexion à la France. Le déclin de Napoléon, à la suite de la défaite de Leipzig, et le passage du Rhin par les armées alliées furent l’occasion de cette Restauration qui se produisit le 31 décembre 1913.” C’est cet événement qui fait l’objet du récit romancé que donne l’écrivain, pressentant la formule qu’il devait faire triompher dans le cycle de ses grands romans sur la guerre de 1914-1918. »

[18]    Deux premières colonnes de une.

[19]    Fin de l’article : « Votre livre n’est pas seulement un beau livre, il est une bonne et utile action, Louis Dumur. Soyez-en publiquement remercié par un homme qui voyait venir ces atrocités, et qui a tout fait, dans sa modeste sphère, pour les épargner à son Pays. / Léon Daudet / Député de Paris »

[20]    Note de Georges Batault : « L’Action Française, 27 avril 1921. » Même emplacement que pour Nacht Paris ! »

[21]    Note de Georges Batault « Le Divan, 1929, pp. 17 et suiv. »

[23]    Note de Georges Batault : « École du Dimanche, 1 vol, Mercure de France, 1911, p. 255 et suivantes. »

[22]    Adrien Remacle (1849-1916), romancier, éditeur de la Revue contemporaine littéraire, politique et philosophique (1885-1886).

[24]    Paul Hyacinthe Loyson (1873-1921), dramaturge. Le 1er juin 1911, Maurice Boissard à chroniqué, de Paul Hyacinthe Loyson, L’Apôtre, drame en trois actes.

Journal de Léautaud

Cet article, comme on peut l’imaginer, en entraîne quelques réactions, dont Léautaud rend compte dans son Journal.

Mercredi 12 Avril 1933

L’article de Batault sur Dumur est composé. Il a trouvé bon, dans une note, de s’en prendre au ministre actuel des Affaires étrangères Paul-Boncour pour avoir refusé, paraît-il, de donner à Dumur sur son lit de mort la rosette qu’on demandait pour lui. Certaines gens, comme Batault, ne se doutent pas décidément de l’estime spéciale que Dumur s’était méritée par son attitude pendant la guerre et par ses romans d’après-guerre. J’ai parlé ce soir à Vallette de cette note de Batault, qui éprouve en plus, dans son article, le besoin de citer, sur Dumur, Léon Daudet et Maurras. Je lui dis que dans un article de cette sorte il aurait bien pu taire le partisan et laisser la politique de côté. Vallette tout à fait de mon avis, trouvant cela tout à fait maladroit. Je lui dis qu’il pourrait peut-être en faire la remarque à Batault. Il me répond que c’est difficile et que d’ailleurs Batault est déjà parti en vacances de Pâques. Je dis à Vallette, à propos de la note Boncour, que Dumur n’avait pas en effet la sympathie des milieux officiels. Il me répond qu’il le sait, en mettant cela sur le compte de ce qu’il a écrit dans ses romans de guerre sur certains hommes politiques. Preuve de ce que je dis plus haut : le côté moral échappant complètement à certaines gens. Ma foi, je me suis risqué. Avec toutes sortes de précautions d’expression, j’ai dit à Vallette qu’il n’y a peut-être pas que cela, mais aussi, cette espèce de passion, haineuse, féroce, qu’on peut tout de même trouver peu relevée, venant après coup, quand tout est fini, cette façon de se mettre à faire la guerre quand elle est finie. Vallette pas répondu directement là-dessus[25]. S’est mis à me parler du silence presque général de la critique sur les livres de Dumur. Souday[26], par exemple. Jamais dit un mot. Et il connaissait Dumur, et il était en excellentes relations avec lui. Thérive[27] également, lui aussi fort bien avec Dumur. Il me dit que Thérive a d’ailleurs la même attitude pour les romans de Rachilde. Jamais un mot. Ils ne comptent pas pour lui. Il me dit que si Souday avait vécu, il aurait trouvé le moyen de lui parler de son silence sur les romans de Dumur. Cela ne l’aurait pas gêné du tout. « Souday ! C’était un vieux copain ! Thérive, ce n’est pas la même chose. Je le connais peu d’abord. Ensuite, je ne veux pas lui donner l’occasion de me répondre certaines choses. » Certaines choses qui seraient certainement du domaine de cette mésestime, pour ne pas employer un mot plus dur, dont je parle. Thérive a fait la guerre. Il doit avoir peu de goût pour les guerriers en chambre et les va-t-en guerre après la bataille.

Conversation, tantôt, avec Brian-Chaninov, sur les livres de guerre de Dumur, justement, dont on vante la documentation politique et la partie historique. Je lui dis ce que m’a raconté Bernard, que Jean Jacoby, l’auteur du Secret de Jeanne d’Arc, dans ses premières visites au Mercure, a plus d’une fois démontré à Dumur ses erreurs sur tel fait, sur la présence de tel personnage dans telle circonstance, lui démontrant qu’il avait été renseigné par des gens qui parlaient selon le parti politique dont ils étaient, les ambitions qu’ils avaient eues et qui avaient été déçues, leur intérêt à voir les choses présentées sous tel ou tel jour, etc., etc. Brian-Chaninov[28] me répond que Dumur a pu commettre des erreurs, en effet. En tout cas, minimum, et peu nombreuses. Que ce n’est pas à Jean Jacoby qu’il faut se fier, en tout cas, pour entendre le vrai. Il me raconte que Jean Jacoby a publié une Histoire des Romanoff. Il présente dans cet ouvrage le tzar Nicolas II comme un homme qui aurait été un grand empereur, qui aurait fait de la Russie un grand pays et du peuple russe un des peuples les plus heureux. Comme vérité historique, c’est encore réussi. Mme de Graziansky (l’employée aux abonnements), qui est certes loin d’être bolcheviste, ne pouvait s’empêcher de rire de ce panégyrique de partisan. À qui se fier, grands dieux ? En histoire ? À personne.


[25]     Cf l’attitude d’Alfred Vallette pendant la guerre, proche de celle de Louis Dumur.

[26]     Paul Souday (1869-1929), homme de lettres, critique littéraire au Temps, de 1911 à sa mort. Il sera alors remplacé par André Thérive.

[27]     André Thérive (Roger Puthoste, 1891-1967), écrivain, romancier, journaliste et critique littéraire. André Thérive utilise plusieurs autres pseudonymes. Il obtiendra le Prix Balzac (Bernard Grasset) en 1924. André Thérive tient en ce milieu des années 1920 la rubrique des « Consultations grammaticales » des Nouvelles littéraires.

[28]     Nicolas Brian-Chaninov, historien et écrivain russe, auteur d’une Histoire de la Russie, Fayard 1929, 508 pages

Deux liens :

https://classiques-garnier.com/cahiers-louis-dumur.html

https://www.tdg.ch/societe/histoire/geneve-redecouvre-louis-dumur/story/25740549