Sur Maurice Boissard 02

Il est toujours instructif de lire ces anciens numéros du Mercure. C’est ainsi que j’ai trouvé ce magnifique article. Dans sa chronique des « Questions juridiques », Marcel Coulon[1] (Mercure du 15 janvier 1927) écrit : « Un magistrat de ma proche connaissance, doublé d’un critique, a reçu de M. Paul Léautaud le Théâtre de Maurice Boissard, dédicacé : “comme pièce à conviction”. — Que lui restait-il à faire, sinon un jugement ? Voici donc ce monument de jurisprudence, publié dans la République de l’Oise du 22 décembre :


…Comble de l’objectivité : William Shakespeare ; comble de la subjectivité : Paul Léautaud.

Impossible à M. Léautaud d’écrire une ligne sans parler de lui, ni penser à lui, sans partir de lui, tourner autour de lui et revenir à lui. Impossible également qu’il ne parle pas de lui — ou des autres à propos de lui — avec une franchise stupéfiante. Vanité ? non pas ; égoïsme ? encore moins (c’est l’un des rares caractères vraiment désintéressés que je sache), et pas non plus goût du scandale. Mais, simplement, positivité.

Ce Narcisse poussé au cynisme est un Chrysale[2], d’abord, à qui sa guenille est chère parce qu’il n’a qu’elle. Dépourvu complètement d’invention et voulant écrire, il faut bien — mettez-vous à sa place — que notre homme se regarde et se rapporte sans ménagement, lui et son milieu. Il lui est aussi interdit d’être mensonger qu’à tant d’autres, véridiques. Enfin… nous mentons surtout pour briller aux yeux d’autrui ou pour ménager autrui ; mais le Chrysale, chez Léautaud, se double d’un Alceste[3], plus désireux de jouer les Timon d’Athènes[4] que les Philinte[5], le jour qu’on l’embête.

Il est bon de savoir cela pour lire, sans en être trop éberlué, non seulement Le Petit Ami, chapitre de ses mémoires relativement anodin, mais d’autres chapitres qu’il n’a pas eu tout de même le courage de mettre en livres, s’il eut l’aplomb de les publier en revue… Manque de courage regrettable, parce que l’explication de ce singulier personnage ressort toute claire de ces écrits (une explication analogue à celle des Baudelaire, des Jules Vallès, des Jules Renard, mais beaucoup plus pittoresque). Nos petits-neveux les liront, ces mémoires, avec d’autres qu’il leur laissera par testament ; et s’ils sont curieux de notre réel… (et du leur, car ses confessions méritent, non moins que celles de son devancier Rétif[6], ce général sous-titre : le cœur humain dévoilé), je crois qu’ils négligeront, pour les photographies que Léautaud développe, beaucoup du fatras imaginatif que nous sommes en train de leur passer. D’autant que ce terrible égotiste s’exprime dans un style d’une précision, d’une exactitude, d’une probité, d’un naturel adéquats, à force de soin têtu, â la substance qu’il lui confie, et un style qui ne manque pas d’esprit, si la grâce ne l’orne guère.

En attendant, voici, avec le Théâtre de Maurice Boissard, 1907-1923 (Libr. Gallimard), l’un des deux volumes qui réuniront ses chroniques théâtrales. Au Mercure de France, où la plupart furent publiées, elles faisaient sensation, les chroniques de Boissard ! On les attendait, presque aussi impatiemment que les Épilogues de Gourmont. On les attendait aussi impatiemment que les lecteurs du Petit journal et du Temps, jadis, attendaient les chroniques théâtrales sarceyennes[7] (et la manière de Boissard, — je vous le confie à l’oreille — est manière légitime de notre Oncle). On n’y trouvait pas toujours les pièces auxquelles l’aristarque[8] avait bâillé ou dont il avait joui, mais on était bien certain qu’elles n’y seraient accompagnées d’aucun scrupule étranger à la vérité, ou au désir de la dire. On y trouvait toujours Léautaud avec son père, sa mère, sa tante, sa bonne, sa première dent et sa première culotte, son premier cheval à mécanique et sa première maîtresse, son quartier Notre-Dame-de-Lorette, ses marraines de la Comédie-Française (où le papa de ce Chérubin fut souffleur), son promenoir des Folies-Bergères, et ses années de basoche, son ami Van Bever[9], ses relations intimes avec Tallemant[10], Diderot ou Stendhal, ses massacres de bas-bleus[11], et ce voyageur qu’il rencontra dans son tramway dc banlieue, il y aura sept ans à Pâques, et l’un peu plus haut que mollet du trottin que tout à l’heure, au coin de la rue de… Et par là-dedans, dessus et dessous, les chiens et les chats et le singe que ce Diogène de Fontenay-aux-Roses hospitalise — pour le désespoir de sa propriétaire ! — dans un tonneau où les humains sont malaisément admis.

Tout cela, on le retrouve avec sympathie : soit que Léautaud-Crysale conduise à bon port, sur les rails de la franchise, la locomotive du bon sens, soit que Léautaud-Alceste l’y fasse dérailler. Car quand telle catastrophe se produit, on pense plus d’une fois qu’à une sensibilité bien née, la bêtise, la méchanceté, l’égoïsme humains offrent des obstacles inévitables.

Et alors (ajouterai-je), on accorde au mécanicien de larges circonstances atténuantes, ou même on le renvoie sans dépens des fins de la plainte, attendu qu’il y avait provocation et légitime défense : art. 321 et 328 du Code pénal.

[1]     Marcel Coulon (1873-1959), magistrat, traducteur du Provençal. D’abord Juge de paix puis procureur de la République, Marcel Coulon écrit dans les journaux sous la signature de Marc Testis. Dans son Journal au 14 décembre 1925, Léautaud écrit : « Tantôt, dans mon bureau, visite de Marcel Coulon. Nous bavardons affaires judiciaires. Il me dit : “Ah ! tenez, justement, je connais quelqu’un qui, demain matin…” Il s’agit d’un Polonais, qui a tué deux de ses camarades pour les voler. Condamné à mort. C’est Coulon qui a requis contre lui. Son pourvoi en cassation a été rejeté. C’est demain matin l’exécution. C’est Coulon qui ira le réveiller et “l’exhorter à avoir du courage”. Je faisais la grimace devant une pareille besogne. Il me dit : “Oh ! vous savez, moi, je n’y mets pas de sensibilité. Je plains les victimes…” Je lui ai demandé s’il assistait aux exécutions, en pareil cas. Il m’a dit oui. “Je pourrais ne pas y assister. Mais il faut que je signe le procès-verbal comme quoi l’exécution a eu lieu…” Je continuais à faire la grimace. “Évidemment, m’a-t-il dit encore, j’ai beau être blasé, garder ma pitié pour les victimes, comme je viens de vous le dire, un homme qui va mourir, c’est quelque chose…” Je pense, moi, depuis longtemps du reste, qu’il faut avoir l’âme bien peu élevée pour faire un pareil métier. »

[2]     Crysale est le maître du logis des Femmes savantes et il entend bien le faire savoir. Mais il se trouve que c’est madame (Philaminte) qui porte la culotte.

[3]     Personnage central du Misanthrope.

[4]     Autre misanthrope, mais de Shakespeare, celui-là. Honoré tant qu’il «était prodigue, il sera déçu par ceux qu’il a aidé.

[5]     Philinte est le seul ami sincère d’Alceste tout en étant son exact contraire.

[6]     Nicolas Edme Restif, dit Restif de La Bretonne (1734-1806), autre graphomane et auteur de mémoires (et non d’un journal) couvrant cinquante années de vie et intitulées Monsieur Nicolas, ou Le Cœur humain dévoilé et paru à la toute fin du XVIIIe siècle.

[7]     De Francisque Sarcey (1827-1899), célèbre et redouté chroniqueur dramatique au Temps. Francisque Sarcey était surnommé l’Oncle Sarcey.

[8]     Aristarque de Samothrace (IIIe siècle avant) était un célèbre grammairien, éditeur et commentateur d’Homère. Ce nom est resté pour désigner un critique minutieux et sévère.

[9]     Adolphe Van Bever, ami de Léautaud, était mort (le 7 janvier) au moment de la parution de cet article dans le Mercure, mais vivant au moment où il a été écrit.

[10]    Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692), écrivain, gazetier et poète surtout connu pour ses Historiettes, courtes biographies de ses contemporains (Pléiade, 1960).

[11]    Terme péjoratif désignant, à cette époque, les épouses désœuvrées se livrant à la littérature.