Monsieur Batule et ses amis

« Monsieur Batule et ses amis » dans le Journal littéraire

Le regard de Paul Léautaud sur Charles-Henri Hirsch[1], assez admiratif les premières années — celles d’un Paul Léautaud débutant au Mercure — s’est largement modéré ensuite avec l’assurance et un jugement plus affuté. Prenons quelques exemples, comme ce 23 novembre 1907 :

« Ce soir, au Théâtre Mévisto (ancienne Bodinière[2]) […]. Rencontré Hirsch. “On commence à s’apercevoir de l’homme terrible que vous êtes”, me dit-il au sujet de mes chroniques dramatiques. Je lui dis que Vallette m’a dit qu’il faisait aussi les théâtres quelque part[3] et que nous avions parlé de tout le travail qu’il doit avoir. Il m’a répondu qu’il avait pris les théâtres pour sortir sa femme[4], qu’il avait en effet beaucoup de travail, mais qu’il allait quitter son emploi de bureau[5], à cause de son entrée au Figaro. II entre au Figaro ! On va vite, aux boulevards. Il a d’ailleurs du talent, et il est lu. Il reste aussi très simple, très cordial, et il est aussi très intelligent. Celui-là n’aura gagné sa carrière qu’à force de grand travail. »

Et plus loin, même date :
« J’ai fini la soirée dans la loge de Hirsch, avec lui et sa femme. Nous avons parlé de nos bons amis arrivistes — et de ceux restés en plan, manèges des uns pour le prix Goncourt. — illusions, qui devaient être tombées, des autres. Il m’a montré Frapié[6] en conversation avec Jules Renard[7], lui faisant sa cour, disait-il, pour la prochaine vacance de l’Académie Goncourt. »

Mais à partir de 1909, ça se gâte, comme ce dix février :

« Hirsch va faire dans le Mercure, pour un ou deux numéros, l’intérim de Quillard[8] pour les Poèmes. Il a donné sa chronique pour le numéro du 16. C’est d’un comique ! Involontaire et inconscient, hélas. Il a fait aussi un Écho sur Mendès. Il a fallu que Vallette le retape[9].
« Et c’est lui qui va faire l’article. Pauvre Mendès. Il va avoir là un de ces enterrements de pauvre ! »

Et à la fin de l’année, c’est l’abattage :
« Je ne sais pas si j’ai noté les côtés un peu bellâtre, un peu coiffeur, l’homme vain de sa toilette, qu’a Ch.-Henry Hirsch. [Avec Lucien Monceau[10]] admiration mutuelle pour une paire de bottines, en cambrant la jambe. « Regarde, mon cher, ce pantalon. Et cette cravate ? Cela fait bien n’est-ce pas ? C’est distingué. » Le côté frisé au petit fer, le toupet bouclé, savamment arrangé sur le front, la moustache en croc, etc., etc. »

Tout cela néanmoins n’a pas empêché Léautaud de manifester de façon constante à travers les années sa sympathie pour le personnage de Charles-Henry Hirsch, davantage que pour sa littérature.

En 1939, le journal Le Matin publie depuis plus d’un an, assez régulièrement, un conte en huitième et dernière page. La rubrique s’intitule « Les Mille et un matins » en référence évidente aux contes des Mille et une nuits. Ce sont de petits textes, un quart de page environ, encadrés, et entourés de photographies de l’actualité du jour. En bas, un feuilleton ; la presse était très littéraire, à cette époque sans télévision.

Donc dans Le Matin du 24 mars 1939, en huitième et dernière page, paraît un conte, « Monsieur Batule et ses amis », qui n’a rien pour retenir l’attention.

Dans sa chronique dramatique de La NRF de mai 1939 Paul Léautaud explique comment il a découvert ce texte :
« J’ai bien failli ne rien savoir de « M. Batule et ses amis ». Même, comme on va le voir, l’ayant sous les yeux, d’en ignorer le contenu. Le hasard a voulu, pour une fois, qu’un écrit de lui fasse un peu sensation. La maman d’une employée à la rédaction du Mercure est lectrice du Matin[11]. J’ai des côtés originaux, paraît-il, et elle en connaît, par sa fille, quelques-uns. Lu le seul morceau ci-dessus reproduit, elle me reconnut « Mais c’est M. Léautaud » Elle fit lire à sa fille. Cette demoiselle apporta le journal au Mercure, où tout le monde admira. Un de mes côtés originaux, — comme employé, — est d’arriver le matin fort en retard. Je manque ainsi les conversations sur les nouveautés du jour. Ce matin-là prenant à la rédaction les papiers de mon service, j’y trouvai ce numéro du Matin, sur la manchette duquel Jacques Bernard[12] avait écrit au crayon Lisez la dernière page. Redescendu dans mon bureau, voyant cette indication, je regardai cette dernière page. Eh bien, qu’est-ce qu’il y avait à lire ? Au milieu d’images, une nouvelle de M. Charles-Henry Hirsch ? Ce devait être une erreur. Ce journal n’était pas pour moi. Je le laissai de côté pour le remonter à la rédaction. Quand je remontai « Eh bien, vous avez lu ? me dit Jacques Bernard. — Lu ? Quoi ? lui dis-je. — Mais la nouvelle de Hirsch. Je vous ai écrit sur la manchette Lisez la dernière page. Lisez, mon cher, lisez. C’est vous. C’est tout à fait vous. Il ne pourra pas dire que ce n’est pas vous »

Il est donc temps de donner ce texte :

Monsieur Batule et ses amis par Charles-Henri Hirsch

Un écriteau porté par un piquet en deçà de la grille, hors d’atteinte mais lisible, indique : « Défense d’entrer, qui que l’on soit ». C’est un pavillon banal. Le jardin n’existe plus. Les mauvaises herbes y ont dévoré les plantes d’agrément. L’habitation retentit d’abois et de miaulements. On entend parfois, de l’allée publique, une voix d’homme édenté, douce quand elle s’adresse aux animaux, rude, facilement furieuse, si elle a pour destinataire un être humain.

Une image plus lisible peut être demandée ici.

Cette voix émane de M. Batule. On le dirait vêtu de vieux habits de clown. Sa tête, à la chevelure sale et clairsemée, logé, dans un cerveau qui les déforme, un bric-à-brac de citations cyniques, de souvenirs rancis et de propos diffamatoires onze fois sur douze. Il ferme la porte à clé et par une chaine que boucle un cadenas à lettres. Durant ce soin, il prend congés des chats et des chiens qui lui ont fait cortège. On en compterait une quinzaine des deux espèces, si l’on osait stationner malgré le regard de jais et de hargne qui incite les curieux à passer leur chemin. Sans doute, la ménagerie est plus nombreuse. Son maitre et son protecteur, se rend à la gare. Il en revient, environ les dix-neuf heures. Les bêtes attendaient derrière la grille ce retour qu’elles saluent avec joie. L’arrivant les flatte et les apaise de sa tendresse qui promet aussi un bon repas. Il ouvre cadenas et serrure, entre, les referme, décroche la boite au lait que, du dehors, on avait attachée au bouton de porte du dedans. et, ses jambes frôlées par les félins, la gent canine lui assaillant cuisses, reins et flancs, il gagne la demeure, y pénètre, suscite le jacassement d’une pie et les gambades d’une toute petite guenon criarde qui a ses yeux de jais, à lui, avec son visage ridé comme un raisin sec. Parfois il ramène à la maison d’asile un nouveau pensionnaire de rencontre.

Le voisinage ne sait rien de M. Batule, sinon comme il. Se nomme, la régularité de ses déplacements et de ses vacances, une misanthropie qu’on appellerait plus exactement : de l’anthropophobie et sa délirante horreur du viol de sa solitude. Un dimanche matin de printemps, si beau que le ciel attirait à lui les cœurs, un malaise le surprit entouré de, ses familiers à quatre pattes la guenon sur son épaule droite, la pie sur la gauche perchée. Il dut s’agripper à un barreau de la clôture. Une passante vit son geste, lui proposa de le secourir. L’offre le réconforta ; rétabli sur-le-champ dans son humeur coutumière, il déclina l’aide, par une impitoyable raillerie de la personne qui prétendait lui apporter assistance et manquait de jeunesse :

— Et vous ! Croyez-vous donc être un Adonis ?
— Mais, madame, je ne vous demandais rien !
— Vous ne teniez pas debout, j’ai eu pitié. On ne m’y prendra plus !
— En tout cas, pas moi, céans ni ailleurs.
— Vieux cabotin !.

L’ayant ainsi qualifié, la passante (une voisine) conta dans le parage qu’il n’était « à prendre avec des pincettes » et « pour la grossièreté », n’avait point son pareil. La médisante ne rencontra que des oreilles friandes de scandales. La plus échauffée de ses auditrices contre le solitaire proclama qu’elle le laisserait « crever » au milieu de ses bêtes, plutôt que de « bouger le petit doigt pour le sauver ».

Depuis des journées, nul n’avait vu M. Batule à 1a gare, en chemin de l’aller ou du retour, ni chez lui. La laitière reprit ses boites au lait, à la troisième que le client n’avait décrochée du bouton de la porte. La serrure en était close, et le cadenas de la chaîne enroulée aux montants mobiles de la grille. On n’entendait ni l’homme, ni un chien, ni un chat, ni la guenon ; pas davantage la pie. La bâtisse aux vitres encrassées revêtit aux yeux des gens une figure de mystère. On jasait, à cause du silence. On prévint la mairie et la police. La double réponse fut que l’on aviserait. L’attente accrut l’inquiétude. Une nuit, les abois reprirent. À l’aube, ils redoublèrent. Au jour, on alla se rendre compte. Le spectacle n’expliqua rien. Il étonna. : les chiens de M. Batule, le nez entre les barreaux de la grille, donnaient de la voix à qui mieux mieux, les plus agiles montés sur la murette : Un seul, en retrait, occupait la dalle supérieure du perron. On le reconnut pour le plus vigoureux de la meute. Il léchait un os nu, faute d’en pouvoir arracher encore là moindre parcelle de chair. De temps à autre, il interrompait l’office de sa langue pour tenter un. Broiement qui lui livrerait la moelle. Ses molaires renonçaient bientôt. Il trouvait une consolation ou espérait amollir l’os, en se reprenant à le lécher. Si quelque autre chien s’aventurait sur le premier degré, il grondait sourdement, les pattes sur l’incomestible relief de nourriture la babine retroussée, ses terribles crocs ainsi en évidence et l’œil flamboyant.

Quelqu’un remarqua dans les arbres, ramassés sur les branches les chats soustraits à la zootomie par la charité misanthropique de M. Batule. Du pied d’un orme, un bas-rouge bavant d’envie guettait un matou pelotonné au creux d’une fourche de l’arbre.

On requit un agent de police. Il accepta d’alerter son chef. Celui-ci téléphona. La fourrière de Paris envoya une voiture avec son personnel. Les sommations légales adressées en vain, un serrurier força la serrure et coupa un maillon la chaîne de la porte. On ne l’ouvrit qu’une fois reliée à celle du fourgon par une sorte de canalisation en treillage souple de métal. La meute donna dans ce piège, y compris le bas-rouge et l’isolé du perron qui laissa sur la pierre l’os trop dur dont la forme, la longueur, le volume, firent émettre, des hypothèses étranges.

Au nom de la loi encore, l’accès du pavillon fut violé. Dans le vestibule, on découvrit, éparses ici et là, des plumes blanches et des plumes noires. Les pièces du rez-de-chaussée ne révélèrent aux visiteurs qu’une malpropreté sans nom. Au premier étage, ils la rencontrèrent aussi. Dans une chambre meublée d’un bureau, d’un fauteuil, de rayons couverts de livres, d’une vieille horloge au décor d’écaille rouge, sans d’abord comprendre quel horrible festin avait dû suivre le décès par mort subite ou autre mort naturelle moins expéditive, de l’ami des chats et des chiens ils aperçurent sur le mauvais tapis des vêtements en lambeaux, une chemise déchirée, des taches brunes, une chevelure longue, clairsemée, grise, comme scalpée, et dans les coins, des ossements broyés ou d’intacts, avec un crâne aux orbites pleines à demi…

Sur l’horloge, entre son décor et le mur, plusieurs jours après, on trouva, couchée sur un flanc, la petite guenon. Elle avait succombé à la faim, probablement grimpée là-haut pour éviter d’être une proie vivante aux protégés du maître dont elle avait pris plaisir à imiter quelques grimaces.

Charles-Henry Hirsch

Les réactions de Paul Léautaud

Les premiers jours, pourtant, Paul Léautaud n’y crois pas trop. On lit dans son Journal au 28 mars 1939 : « Auriant[13] indigné de la nouvelle de Hirsch. Bernard estime aussi que c’est une saloperie, — quant à moi je me demande si elle me concerne vraiment, — va écrire tout un article pour dire son fait à Hirsch ».

Le lendemain 29 mars, le Mercure du 1er avril arrive de l’imprimerie. PL continue de douter :
« Arrivée du Mercure 1er avril. Rubrique Hirsch. Au memento, il signale ma chronique sur les savants, sans rien d’agressif, et me donne raison pour les tripatouillages du Mariage de Figaro[14].

« Je ne sais plus que penser. Nous étions d’accord hier pour penser que si ma chronique ne lui plaisait pas, il avait toute liberté de le dire dans sa rubrique, plutôt que de prendre ce détour de la nouvelle. Et voilà qu’il ne s’en prend pas du tout à ma chronique[15]. La nouvelle s’applique-t-elle bien à moi ? Je l’ai pourtant toujours connu très franc. J’ai envie de lui écrire un mot : “On m’a envoyé une nouvelle de vous dont tous s’accordent à me reconnaître dans votre personnage et le fait est que beaucoup de traits, de détails, permettent de le penser. D’autre part, certaines appréciations me surprennent. Sincèrement : oui, ou non ?”

« Il m’est justement venu hier l’idée d’écrire une dernière chronique dramatique pour me moquer de tout ce qui m’est tombé dessus à propos de la précédente. Je l’ai même écrite en canevas. J’y arrange Hirsch comme il le mérite. Je ne voudrais pas écrire à faux et être obligé de lui exprimer des regrets. »

Le lendemain encore, jeudi 30 mars 1939 :
« Je m’arrête ce matin à ceci : ne pas écrire à Hirsch. Suivre mon idée de lui répondre dans ma prochaine chronique dramatique. Si j’écrivais à Hirsch, qu’il me réponde : “Oui, c’est vous”, je serais désarmé par sa franchise et ne pourrais plus lui répondre, et son procédé n’aurait pas ce qu’il mérite. »

Deux semaines plus tard, le 14 avril, PL écrit à Jean Paulhan[16] :
« Mon cher Paulhan, / J’envoie aujourd’hui à Bussière[17] la suite de ma Chronique. Je lui conserverai encore, pour lundi matin, la valeur de deux pages de la revue. Pardonnez-moi mon retard, mon grand retard. J’ai à traiter une certaine petite histoire Charles-Henry Hirsch qui me donne beaucoup de peine. »

« Comme vous le verrez, si vous ne l’avez déjà vu dans les épreuves du début, cette chronique est la dernière et je pense bien qu’elle passera telle qu’elle est. »

Voici donc l’extrait de la chronique faisant réponse au « conte » de Charles-Henri Hisrch :

Texte extrait de la chronique de mai 1939

Mais le plus beau, c’est une « nouvelle » parue dans Le Matin du 24 mars, dont la citation du début suffit, la suite étant d’une imagination rocambolesque qui est bien dans le talent de l’auteur. Encore ne l’a-t-il pas inventée et lui vient-elle d’une conversation avec le directeur du Mercure.

[Ici Pl cite les trois premiers paragraphes du conte de CHH que nous venons de lire.]

Le reste est d’une imagination rocambolesque qui est bien dans le talent de l’auteur. Un jour mes voisins ne me voient plus. Ils pénètrent chez moi. Ils me trouvent mort, à moitié dévoré par mes animaux. Encore ne l’a-t-il pas trouvé tout seul. Cela lui vient du directeur du Mercure — je le tiens de celui-ci — au cours d’une conversation.

Je pense qu’on l’a deviné : M. Batule, c’est moi.

Vous vous demandez quel est l’auteur ? Je vais vous le dire. Je vais faire un peu de publicité à ce romancier célèbre par son manque de réputation. C’est M. Charles-Henry Hirsch. Moi, je nomme. M. Charles-Henry Hirsch a cette originalité, comme écrivain, que jamais la critique, depuis longtemps, ne parle de lui. J’en sais quelque chose personnellement comme chargé au Mercure de France de donner des services de presse des « nouveautés » pour comptes rendus. Jamais je ne reçois une demande pour ses ouvrages[18]. Il me prête des « propos diffamatoires onze fois sur douze » ? Va-t-il dire que je le diffame en parlant ici de l’éclat de sa carrière littéraire ? Lui-même, il y a quelques années, dans la préface d’un de ses romans : Voyages de noces[19], il a laissé voir son amertume de ce silence de la critique. Il doit aussi se rappeler comme il qualifia, il y a peu, s’adressant à moi, un de ces critiques qui ont le mauvais goût de l’ignorer. Il ne suffit pas toujours d’écrire pour être un écrivain. M. Charles-Henry Hirsch, malgré ses trente ou quarante volumes, en est un haut exemple. J’ai bien failli ne rien savoir de M. Batule et ses amis. Il fallut que le directeur du Mercure mît le numéro du journal dans les papiers de mon service avec cette note : Lisez la dernière page, et comme je lui demandais : Lire ? Quoi ? « Mais la nouvelle de Hirsch. Lisez, mon cher, lisez. C’est vous. C’est tout à fait vous. Il ne pourra pas dire que ce n’est pas vous. » Et le fait est que c’est assez moi, avec quelques détails inventés et invraisemblables, et que bien des traits sont exacts : la description de mon pavillon, l’état de mon jardin, l’heure de mon retour le soir, l’accueil de mes bêtes, mon accueil pour elles, le nouveau recueilli qu’il m’arrive d’amener, le soin avec lequel je défends ma solitude, jusqu’à cette charmante Guenette que si peu de mes voisins connaissent. Il y a même ce détail que je suis un « homme édenté », ce qui me fait, tout comme mon portraitiste, manquer de quelque chose, sauf depuis moins longtemps. Pour mes « propos diffamatoires onze fois sur douze », il est toujours amusant de voir certaines gens, sur le tard, faire les moralistes, sans prendre la précaution de s’examiner eux-mêmes. M. Charles-Henry Hirsch a manqué de réflexion — et de souvenir. Pour une fois, un écrit de lui a fait sensation. Tout le monde au Mercure a lu sa nouvelle. Succès pour son à peu près exacte description. Plus grand succès d’estime encore. L’appréciation fut unanime : « Vous avoir fait cela ! Quand on voit comme il est avec vous ! Comme il vous parle ! Les “cher Léautaud”, les “cher ami” qu’il vous prodigue ! » Eh ! oui. C’est ainsi. J’ai encore opéré cette transformation. Il a suffi dans cette Chronique du 1er mars, des quelques lignes sur les « savants » qui signent des manifestes politiques, et de la phrase finale du paragraphe sur Le Mariage de Figaro, nouvelle manière, à la Comédie-Française. Cela a suffi pour que la race parle en M. Charles-Henry Hirsch[20], le domine, l’entraîne et le fasse se révéler, pour que trente années et plus d’excellentes relations ne comptent plus. J’en pourrais donner, de cette révélation, un autre exemple, avec l’envoi d’un de ses romans à un ministre du Front Populaire[21]. Il y avait là un adjectif possessif qui eut aussi le plus vif succès au Mercure. On va me traiter d’antisémite pour ce que j’écris ici ? — je sais que cette opinion s’est formée dans certain milieu. Qu’est-ce que cela peut me faire ? Ce sera aussi vrai que si je disais que M. Charles-Henry Hirsch est un grand écrivain. Je suis confus de prendre autant de pages avec cette petite histoire. J’aurais préféré la circonscrire — j’allais écrire un autre mot…, — à moins de place. M. Charles-Henry Hirsch ne s’en plaindra pas pour une fois qu’il est parlé un peu de lui. J’ai toujours tenu les jugements et opinions littéraires pour entièrement libres. Imprimer seulement trois lignes, c’est être justiciable du jugement de n’importe qui. M. Charles-Henry Hirsch tient au Mercure la rubrique des Revues. Il aurait pu y apprécier la chronique en question de la façon la plus défavorable. Je n’aurais pas bougé. Je ne lui en aurais même pas voulu. Il pouvait aussi n’en rien dire. Or, on pouvait lire dans Le Mercure d’avril ce qui suit :

« M. Paul Léautaud, qui reprend la “chronique dramatique”, consacre celle-ci (la seconde)[22] à deux pièces de théâtre et à d’aventureux jugements sur quelques savants : Freud, Pawloff[23], Jean Perrin[24], Langevin[25], Joliot-Curie[26], feu Charles Nicolle[27]. Il raille aussi un anonyme “qui passe ses journées à examiner au microscope la molécule du bismuth”. S’il se trompe en cela, il a cent fois raison de protester contre la collaboration des metteurs en scène avec les auteurs défunts dont ils trahissent les œuvres… Tous ces comédiens qui arrangent à leur façon les chefs-d’œuvre de notre théâtre dépassent vraiment la mesure. »

D’un côté, ce portrait, par le détour de M. Batule et ses amis. De l’autre, ces lignes anodines, que termine même une approbation. Vous ne trouvez pas que cela complète sa révélation ?

On voit si j’ai eu tort d’écrire à mon sommaire Merveilleux effets d’une Chronique dramatique. Quelques lignes d’imprimé, et voilà tout un petit monde en branle. Que M. Charles-Henri Hirsch ne soit pas jaloux, lui, qui, avec ses trente ou quarante volumes, est là, à écrire dans le désert. Je suis un homme tranquille. Je suis un homme d’un naturel modeste. Ce fracas de succès me dérange. J’aime écrire, pour mon seul plaisir, sans que cela fasse aucun bruit, tout comme il en est de lui. J’ai quitté, je l’ai dit dès ma première chronique, pour m’occuper de nouveau de théâtre, le travail d’un petit ouvrage qui m’intéresse extrêmement, ce qui a toujours compté avant tout pour moi. Si c’est pour avoir la tête cassée par les applaudissements, les témoignages d’admiration, être obligé de déranger l’auteur de M. Batule et ses amis dans le silence dans lequel on le tient si généreusement, merci ! Il y a, paraît-il, un sceptre de la critique dramatique ? Je le dépose.

Suite des réactions de PL

Cela n’a rien à voir avec Monsieur Batule mais le lendemain 15 avril PL note :
« [Jean Paulhan] veut me faire revenir sur mon départ de la chronique. Est toujours d’avis que ce sont les auteurs dramatiques de la N.R.F. qui ont agi sur Gallimard[28], et Cocéa[29] auprès de Mme Gallimard[30]. »
Le lendemain encore, Paul Léautaud déjeune avec Jean Paulhan chez Henri le Savoureux[31] à la Vallée-aux-loups en compagnie de Jean Cassou[32], Pierre Louÿs[33] et Paul Valéry[34].

Le 17 avril, dans les bureaux du Mercure :
« Auriant me dit ce soir que Bernard lui a parlé de ma réponse à Hirsch et lui a dit qu’il n’était pas besoin que je lui demande si j’aurais le droit de réponse si Hirsch me prend à partie dans le Mercure, que la chose va de soi. J’avais des gens dans mon bureau. Auriant me dira demain en détails la conversation Bernard. »

Le 18 avril PL s’inquiète auprès de Germaine Paulhan[35] :
« Chère Madame, / Reçu ce matin d’autres épreuves. Les voici corrigées. / Je me permets de vous recommander les corrections, et de les recommander à l’imprimerie. Encore plus pour le morceau Hirsch. Il ne faut pas qu’il s’y trouve le moindre mot fautif. »

Journal littéraire au 20 avril :
« Ce matin, charmante lettre de Jean Paulhan, me renouvelant l’expression de son chagrin de me voir abandonner la chronique dramatique et me disant qu’il espère bien que je voudrai bien continuer à collaborer avec d’autres textes.
« Je l’ai vu tantôt en reportant mes dernières épreuves, je l’ai remercié et lui ai dit que c’est entendu. Il est, depuis plusieurs années, de tous points charmant avec moi.

« On ne sait pas encore la réaction de [Gaston] Gallimard devant la publication de sa lettre dans ma chronique[36]. Il n’a pas encore dû voir les épreuves qu’on a déposées sur son bureau. Mme Paulhan m’écrira ce qu’il en sera. Comme je prends cette lettre en plaisantant Gallimard, j’ai dit qu’il faudra qu’il manque complètement d’esprit pour se gendarmer. J’ai ajouté : “Maintenant, il sera si heureux de mon départ, qu’il ne dira peut-être rien.” J’ai encore dit que, en tout cas, s’il refuse de laisser reproduire cette lettre, je demanderai qu’on laisse la place en blanc. Je mettrai en note : supprimé par l’auteur de la lettre.

« En sortant, le jeune Aron[37], me voyant fort bien, pas le moindre salut. »

Le 23 avril, PL écrit à Marie Dormoy qui est en Normandie :
« Ce matin, chez moi, à Fontenay, lettre de Paulhan, que j’aurais dû avoir hier matin. Il me dit, au sujet de l’entretien [qu’il a eu] avec Gallimard, vendredi dernier : « J’avais pu croire que la question que m’avait posée G. Gallimard quelques jours après l’envoi de sa lettre : “l’avez-vous montrée à Léautaud ?” signifiait exactement : “Qu’attendez-vous pour la lui montrer ?” Mais (après explication) il n’est pas douteux en effet qu’elle n’avait pas du tout ce sens.” Cela est très vraisemblable. Paulhan doit parler véridiquement.

« Je vous ai parlé plus haut de l’impression que j’ai, dont je vous ai entretenue verbalement, qu’il y a disproportion quelque peu entre la nouvelle de Hirsch, et ma réponse. Sous l’effet de cette impression, ce soir, à cinq heures et demie, après m’être assuré par téléphone à Madame Paulhan s’il était encore temps, je suis allé à la N.R.F. la trouver pour envoyer deux nouvelles corrections à ma chronique morceau Hirsch, savoir : suppression de la première allusion à l’histoire Mendès[38], 2o adoucissement de la seconde allusion[39]. Ma principale raison est celle-ci : je veux que rien ne puisse se retourner contre moi, — que ni lui, ni personne (si on parle de cette affaire dans les journaux ou revues) ne puisse m’incriminer pour avoir empiété sur la vie privée, ni rien révélé de ce qui ne regarde que lui. Vous ne serez peut-être pas de mon avis pour ces changements. Moi, je trouve que c’est encore de l’adresse : ne fournir aucun atout à l’adversaire. Je demeure sur le terrain littéraire, et tel que je l’ai traité, il suffit.

« J’espère que j’arriverai à temps demain matin pour faire faire cette dernière correction. »

Le 26 Avril, dans le JL, PL note :
« J’ai téléphoné ce matin à l’imprimerie Bussière pour faire supprimer dans ma chronique dramatique, partie Charles-Henry Hirsch, la plaisanterie de mauvais goût sur circonscrire, circoncire. Trop tard. La revue tirée. »

Et soudain PL s’inquiète, il y a de quoi :
« Dans les journaux, le décret-loi visant l’injure ou la diffamation à l’égard des personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée… […]. Applicable à partir du 1er Mai. Je me demande si le morceau sur Charles-Henry Hirsch, dans ma prochaine chronique dramatique ?… Je viens de préparer ce soir à ce sujet une lettre pour Maurice Garçon[40] que je déposerai chez lui[41] […]. Il y a un passage dans ma chronique qui m’inquiète : Cela a suffi pour que la race parle en M. Charles-Henry Hirsch… Il est vrai que le décret-loi vise le cas de provocation et qu’elle est plutôt indéniable ici. Je demande à Garçon d’examiner cela. »

Et Léautaud conclut sa journée du 26 :
« À propos de ce décret-loi publié ce matin […] j’ai joliment eu une bonne idée en faisant hier matin supprimer dans ma chronique dramatique les deux allusions à la jeunesse de Hirsch, et l’expression : le Dieu d’Israël… Ce que cette affaire Hirsch m’aura coûté de réflexions avant d’écrire, de peine pour écrire, de dérangements, de téléphone, pour me trouver, finalement, à me demander ce qui pourra en résulter ! Le diable emporte ce nigaud. Car ce qu’il a fait, c’est d’une bêtise !… J’en suis à me dire que, trois jours après, il l’a peut-être regretté. Croire que je n’en saurais rien ? Cela ôtait tout intérêt à l’affaire. Penser qu’il m’en viendrait bien des échos ? Il a bien dû prévoir qu’il y aurait une réaction de ma part. Avoir pour défense de dire qu’il ne s’agit pas du tout de moi ? Alors, il n’a pensé à aucun des arguments pour prouver le contraire ? Donc, bien : bêtise. »

Le lendemain 27 avril :
« Tantôt, visite de Paul Morisse[42]. Je lui ai lu les deux passages supprimés, qui n’auraient été clairs que pour Hirsch, évoquant l’histoire Mendès. À son avis, j’aurais dû les laisser : ils n’étaient pas terribles et personne, que lui, n’aurait compris.

« Comme je lui disais qu’il y a une allusion à l’envoi de Hirsch à Léon Blum, il m’a dit qu’il y a là de ma part un manque au secret professionnel, — comme employé du Mercure, — et que je vais mettre des auteurs en défiance à mon égard. J’y ai pensé, mais j’ai passé outre. Mon côté écrivain protège mon côté employé. »

« Il m’a fait remarquer aussi que Hirsch est fils de Juif et de mère catholique et ne doit pas avoir été circoncis. Je le savais aussi, mais j’ai cédé à l’esprit, — un esprit pas fameux d’ailleurs. »

Le lendemain encore, 28 avril :
« J’ai eu à aller tantôt voir les Paulhan, à la N.R.F., pour leur rendre les services de théâtre que j’ai reçus. J’ai ainsi le numéro du 1er mai de la revue, sans avoir à attendre que mes numéros habituels m’arrivent. En revenant au Mercure, j’ai lu ma chronique, la partie Hirsch. Eh bien ! Elle est fort anodine. Moi qui croyais avoir été terrible. J’aurais bien dû laisser les deux allusions à « autrefois » [L’affaire Mendès].

« Arrivé au Mercure, je trouve Garçon, venu pour me voir, à la suite de ma lettre[43]. Il est aussi d’avis que la « nouvelle » Hirsch est une « saleté » et qu’il est indéniable qu’elle s’applique à moi. J’étais pressé par l’heure de mon train. Nous n’avons parlé que très peu de cette affaire. Comme je le lui ai dit, il est nécessaire qu’il lise également ma chronique. Je lui en ai lu la phrase sur : Cela a suffi pour que la race parle en M. Charles-Henry Hirsch… Il est d’avis qu’il est impossible que cela tombe sous le coup du décret-loi. Selon lui : “Ce serait vraiment trop fort.” Il m’a demandé si j’ai répondu à Hirsch soigneusement. Je lui ai dit : “Je crois.” Son avis : il ne bougera pas. »

Le 29 avril PL, qui prend toutes les précautions, écrit encore à Madame Paulhan :
« Chère Madame, / Si par hasard vous avez encore les premières épreuves de la partie Hirsch, gardez-les-moi. Si Hirsch n’est pas content, je veux lui prouver que je l’ai ménagé en supprimant de ma chronique certains passages. »

Le premier mai (qui ne sera férié en France qu’à partir de 1947) :
« Hirsch est arrivé chez Bernard à trois heures moins dix. Il en est parti passé cinq heures. J’avais à sortir. Je suis resté dans mon bureau, ne voulant pas être absent pendant sa visite. Il paraît que la conversation sur ma chronique a été très bien et sur le ton le plus gai et que Hirsch a dit à Bernard : “Ce n’est pas du tout Léautaud que j’ai visé”, ce qui est un monde. Je serai mieux renseigné demain matin. Je tiens à rentrer chez moi à l’heure et je n’ai pas voulu me retarder en montant chez Bernard. »

Toute la journée du Journal de ce premier mai est consacrée à cette affaire. Recevant un service pour la première de l’Ondine de Jean Giraudoux (créée le 4 mai au théâtre de l’Athénée avec Madeleine Ozeray et Louis Jouvet), PL monte voir Jacques Bernard lui disant de remettre ce service à qui il voudra. En effet, Pierre Lièvre, en charge de la rubrique des « Théâtres » vient de mourir[44]. C’est alors que Jacques Bernard propose à PL de reprendre cette rubrique, rien que pour faire enrager CHH.

Le deux mai nous apprenons que CHH a tout de même admis que c’est bien PL qui était visé. Tristan Klingsor[45] a demandé la succession de Pierre Lièvre, qui lui a été refusée au profit de PL.

Le trois mai :
« Ce matin, j’ai rendu la rubrique des Théâtres à Bernard, en ajoutant à mon remue-ménage et à mes frais ci-dessus, ceux d’un taxi hier soir pour rentrer chez moi (ce qui a bien failli être), en lui démontrant que cela n’est pas possible avec des chroniques payées cent francs. »

Le douze mai :
« Mon départ de la N.R.F. me vaut quelques échos dans les hebdomadaires littéraires ou les journaux qui ont une rubrique des lettres. Ce n’est pas l’exactitude qui les caractérise. On me fait tenir des propos que je n’ai pas tenus, des raisons absolument inventées. » […] « À propos de ces échos dont je parle, rien, dans aucun, sur mon différend avec Hirsch. C’est à croire qu’on veut respecter le silence qu’on fait sur lui. »

Vendredi neuf juin, PL ne décolère toujours pas :
« Je me suis trouvé tantôt avec Hirsch, sortant du bureau de Bernard. Il m’a regardé en souriant. Je l’ai regardé sans bouger de ma chaise. Il serait venu pour me serrer la main, je me serais levé et lui aurais tourné le dos[46]. »

La suite est évidemment à lire dans le Journal littéraire


[1]     Charles-Henry Hirsch (1870-1948), poète, romancier et dramaturge, responsable, au Mercure, des rubriques littéraires et artistiques depuis 1899. C.-H. Hirsch collabore également au quotidien Le Journal depuis 1902, au Matin, à Excelsior et au Petit Parisien. CHH est aussi un auteur de romans populaires ou naturalistes, comme son célèbre (à l’époque) Le Tigre et Coquelicot de 1905 chez Albin Michel, ou vaguement licencieux comme Poupée fragile, chez Flammarion en 1907. En 1910, il a été l’un des défenseurs des Fleurs du mal de Baudelaire. Il est aujourd’hui essentiellement connu comme l’auteur du scénario du film Cœur de lilas (Anatole Litvak 1931) avec Jean Gabin.

[2]     Théâtre de La Bodinière, 18, rue Saint-Lazare, fondé en 1888 par Charles Bodinier et qui fermera en 1904 pour être remplacé par le théâtre des frères Mévisto avant de fermer définitivement en mai 1909.

[3]     Paul Léautaud entend par là que CHH tenait lui aussi une chronique dramatique dans une revue ou un journal.

[4]     Marie Angèle Godivier (1877-1950), épousée le 29 juin 1907.

[5]     CHH était employé de banque.

[6]     Léon Frapié (1863-1949), a reçu le Goncourt 1904 pour La Maternelle. Ce roman basé sur les souvenirs de Madame Frapié s’inscrit dans la veine naturaliste, prolongeant Zola, mort deux ans auparavant. Inséré entre L’Institutrice de province en 1897 et L’Écolière en 1905 ou La Boîte aux gosses en 1907, La Maternelle est le seul roman de Frapié ayant eu un réel succès, bien que l’auteur ait tenté d’épuiser le sujet autant que possible. Trois films seront adaptés de ce roman.

[7]     Jules Renard (1864-1910, à 46 ans), a été, en 1889, l’un des premiers actionnaires du Mercure de France. Il était aussi le plus important, achetant six parts sur vingt-cinq. Jules Renard vient d’être élu membre de l’académie Goncourt le 1er novembre au fauteuil de Huysmans grâce à Octave Mirbeau, qui a dû menacer de démissionner pour assurer son succès.

[8]     Pierre Quillard (1864-1912), poète symboliste, auteur dramatique, traducteur helléniste et journaliste, anarchiste et dreyfusard.

[9]     Il n’y a jamais eu de machine à écrire au Mercure du temps d’Alfred Vallette, c’est-à-dire avant la fin de 1935. PL entend retaper comme un retape un lit.

[10]    Le frère de Marguerite Moreno, Lucien Monceau (1873-vers 1905/1907), est un collègue de PL au Mercure.

[11]    Mademoiselle Naudy, dactylographe introduite au Mercure par Georges Duhamel en octobre 1935 et restée après son départ jusqu’à son licenciement brutal le 31 juillet 1940 par Jacques Bernard, objet de la note suivante.

[12]    Jacques-Antoine Bernard (1880-1952), est arrivé au Mercure en 1906 sans qu’on sache vraiment à quel titre, mais sensiblement à la même époque que Léautaud, qui y a effectivement été embauché le 1er janvier 1908. Jacques Bernard sera administrateur du Mercure en 1935, à la mort d’Alfred Vallette, sous la direction de Georges Duhamel, puis directeur au départ de celui-ci à la fin de février 1938. Pendant l’occupation, Bernard se livrera à la collaboration et sera jugé à la Libération pour « Intelligence avec l’ennemi » et condamné à cinq ans de prison (mais laissé en liberté), à la privation de ses biens et à l’Indignité nationale. Convoqué comme témoin, Léautaud, refusant toute autorité, refusera de l’accuser.

[13]    Auriant (Alexandre Hadjivassiliou, 1895-1990), a partagé le bureau de PL au Mercure de 1920 à 1940 et s’est trouvé de ce fait son principal confident, et réciproquement.

[14]    Dans sa chronique dramatique parue le premier mars 1939, PL écrivait : « On reprend, nous est-il annoncé, à la Comédie-Française, Le Mariage de Figaro, mis en scène par M. Charles Dullin, qui y apportera plusieurs innovations, selon sa “conception” de la pièce, notamment Chérubin joué par un homme et une musique de scène. Vous voyez cela : M. Charles Dullin ayant sa “conception” du Mariage de Figaro ? Il ferait mieux de la garder pour lui et de nous ficher la paix. Tous ces comédiens qui arrangent à leur façon les chefs-d’œuvre de notre théâtre dépassent vraiment la mesure. Que vient faire, par-dessus le marché, la musique de M. Auric dans une œuvre du XVIIIe siècle ? Cela, à la Comédie-Française. C’est un scandale. »

[15]    On peut ici observer une curiosité propre au Mercure de l’époque, personne ne connaissait le contenu des rubriques des uns et des autres avant qu’elles soient imprimées dans la revue.

[16]    Jean Paulhan (1884-1968), écrivain, critique et éditeur. Entré à La NRF comme secrétaire en 1920 il en est devenu le directeur à la mort de Jacques Rivière en 1925. Pendant la seconde Guerre mondiale, Jean Paulhan, entré dans la clandestinité, a collaboré à la revue Résistance, participé à la création des Lettres françaises en 1941, et participé à la fondation des Éditions de Minuit, avec Vercors, en 1942. Jean Paulhan a été élu à l’Académie française le 24 janvier 1963 au fauteuil de Pierre Benoit, où il a été reçu par Maurice Garçon.

[17]    L’imprimeur de La NRF, à Saint-Amand-Montrond. En effet les délais d’impression et la correction des deux jeux d’épreuves acheminés par la poste, imposaient de donner sa copie le dix du mois. Il est souvent arrivé à PL, à La NRF comme au Mercure, d’envoyer son texte à l’imprimeur directement par la poste un dimanche soir ou même d’être obligé de trouver des arrangements, comme dicter directement le texte à l’imprimeur par téléphone. Ici, nous verrons même que certains remords tardifs ne pourrons pas être pris en compte.

[18]    Journal littéraire au 11 février 1938 : « Pour Hirsch et pour Bachelin, je le disais l’autre jour à Bernard : dans tous les gens qui viennent me demander des services de presse, pas une demande de L’Apôtre Judas (Hirsch), ni de Monsieur Ildefonse (Bachelin). »

[19]    Voyages de noces, Flammarion 1924, 281 pages, repris par Arthème Fayard en 1929.

[20]    La phrase finale du paragraphe sur Le Mariage de Figaro est : « Il faut que nous ayons un ministre de l’Instruction publique et un sous-ministre aux Beaux-Arts étrangers à la littérature française, pour qu’il soit permis » À la date à laquelle PL a écrit sa chronique, le ministre de l’Éducation nationale et le directeur général des Beaux-arts étaient deux juifs, Jean Zay et Georges Huisman. PL, de parfaite mauvaise foi comme souvent, fait semblant d’oublier de Jean Zay a été, comme lui, clerc d’avoué et secrétaire de rédaction (puis fondateur) d’un journal et que Georges Huisman est chartiste, agrégé d’histoire et de géographie et que ces deux hommes ne sont donc certainement pas « étrangers à la littérature française ».

[21]    Lettre à André Billy datée du 11 juin 1938, mais la chose date de mars : « Puisque j’ai écrit le nom de Hirsch, je vais vous raconter une petite histoire qui m’amuse encore joliment. Vous savez qu’il a publié il y a quelque temps au Mercure un roman : l’Œil du ministre. Dans son service, un exemplaire, pour Léon Blum avec cet envoi : / “À Léon Blum, en souvenir de nos communs débuts à la Revue blanche et mes remerciements et mon admiration pour ce qu’il a fait pour notre France. ” / Quand nous parlons de la France, vous, moi, l’homme qui passe dans la rue, nous disons la France. Hirsch, lui, dit notre France ».

[22]    Note de PL : « Erreur : c’est la troisième. »

[23]    Ivan Pavlov (avec un v) (1849-1936), médecin en 1883, directeur de l’Institut de médecine expérimentale de Saint-Pétersbourg de 1895 à sa mort. Ivan Pavlov a reçu le prix Nobel de médecine en 1904 et la médaille Copley de la Royal Society de Londres en 1915.

[24]    Jean Perrin (1870-1942), normalien, physicien, chimiste et homme politique, prix Nobel de physique en 1926. Jean Perrin a été nommé chargé de cours en 1898 puis professeur de chimie physique en1910 à la Faculté des sciences de Paris où il a passé toute sa carrière. En 1936, Jean Perrin a été nommé sous-secrétaire d’État à la Recherche scientifique, en remplacement d’Irène Joliot-Curie. Les cendres de Jean Perrin sont conservées au Panthéon, transférées depuis New York où il est mort en exil.

[25]    Normalien, agrégé de sciences physiques, Paul Langevin (1872-1946) est surtout connu pour ses théories du magnétisme et du mouvement brownien, pour l’invention du sonar…

[26]    Frédéric Joliot-Curie (Frédéric Joliot, 1900-1958), élève de Paul Langevin, major de promotion de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris en 1923. En 1926 Frédéric Joliot a épousé Irène Curie, fille aînée de Pierre et Marie Curie. En 1935 Frédéric et Irène ont obtenu le prix Nobel de chimie.

[27]    Charles Nicolle (1866-1936), médecin en 1893, chef du laboratoire de bactériologie de la Faculté de médecine en 1896, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis en 1903, prix Nobel en 1928.

[28]    Gaston Gallimard (1881-1975), issu d’une famille aisée a d’abord pratique le dilettantisme avec assiduité avant de devenir le secrétaire de l’auteur dramatique Robert de Flers. En 1908, Charles-Louis Philippe, appuyé par Jean Schlumberger et André Gide crée La Nouvelle revue Française. Souhaitant, comme le Mercure naguère, à devenir maison d’édition à part entière La NRF embauche Gaston Gallimard en 1910, qui apporte également des capitaux. Ce n’est qu’après la guerre que la librairie Gallimard a été créée, alors distincte de La NRF.

[29]    Alice Cocéa (1899-1970), comédienne française d’origine roumaine (ce qui s’entendait bien). Alice Cocéa a « reçu » des mains allemandes la direction du théâtre des Ambassadeurs suite au départ d’Henry Bernstein pour les États-Unis. Cette position a permis à Alice Cocéa d’effectuer plusieurs mises en scène. Son comportement pendant la guerre a entraîné un retrait de sa carrière dans les années suivant la Libération. Dans sa chronique dramatique du 1er janvier 1939 consacrée aux Enfants terribles, de Jean Cocteau, PL (qui ne signe plus Maurice Boissard) écrira : « C’est Mlle Alice Cocéa qui joue la jeune relieuse. Elle n’est pas jolie. Elle est petite. Elle est d’une minceur ! Elle a une voix déplaisante. Elle a joué récemment Célimène. On me l’a imitée disant les vers de Molière en roulant le r à la mode de son pays. Ce devait être assez drôle, et fâcheux. »

[30]    Gaston Gallimard avait d’abord épousé en 1912 Yvonne Redelsperger (1884-1968), mère, en 1914, de Claude Gallimard, avant de divorcer en 1930 pour épouser la même année Jeanne Dumont (1890-1968).

[31]    Henry Le Savoureux (1881-1961), psychiatre, médecin-directeur de la Maison de Santé de la Vallée-aux-Loups (Chatenay-Malabry), fondateur de la Société Chateaubriand. Henry le Savoureux et son épouse, le docteur Lydie Plekhanov (Sofia Lydia Gueorguievna Plekhanov 1881-1978) dirigent la maison de santé et y animent un salon littéraire très fréquenté. Voir ici-même les trois pages sur Les repas de la Vallée-aux-Loups à paraître de mars à juin 2020.

[32]    Jean Cassou (1897-1986) tient la rubrique des « Lettres espagnoles » au Mercure. Il sera ministre du Front populaire et conservateur du musée d’Art moderne. Avant cela il était journaliste aux Nouvelles littéraires.

[33]    Pierre Louÿs (Pierre Félix Louis, 1870-1925), poète et romancier. Pierre Louÿs a épousé la plus jeune fille de José-Maria de Heredia après avoir été l’amant de sa sœur aînée, Marie, qui épousera Henri de Régnier. Les trois filles d’Heredia inspireront à Louÿs, dit-on, et de façon très libre, le roman Trois filles et leur mère.

[34]    Paul Valéry (1871-1945), écrivain, poète et philosophe, étudie son droit de façon assez ordinaire puis entre comme rédacteur au ministère de la Guerre, ce qui correspond à un emploi tout à fait subalterne. Parallèlement il a été, en 1900, secrétaire particulier d’Édouard Lebey, administrateur de l’agence Havas. Après avoir été amis proches, PV et PL s’éloigneront mais se rencontreront souvent avec plaisir. Paul Valéry a été élu à l’Académie française en 1925 au fauteuil d’Anatole France.

[35]    Germaine Dauptain (1885-1976) a épousé Paul Pascal dont elle a divorcé pour épouser Jean Paulhan en décembre 1933.

[36]    Gaston Gallimard avait écrit à Jean Paulhan, dans des termes assez vifs, qu’il ne voulait plus de Paul Léautaud. S’en est suivi une controverse concernant le fait de montrer ou non cette lettre à PL, qui a souhaité la publier dans la revue. Elle ne l’a pas été.

[37]    Robert Aron, secrétaire de Gaston Gallimard de 1926 à 1939.

[38]    Cette « histoire Mendès » a été racontée par Paul Léautaud à Maurice Garçon qui retranscrit parfaitement cette conversation dans son propre Journal à la date du 29 avril : « Et il [PL] m’a raconté les origines de Charles-Henry Hirsch. Elles sont rien moins qu’édifiantes. / Marié à une femme assez jolie, Hirsch végétait lorsque son épouse coucha avec Catulle Mendès, grand maître littéraire du Journal. Du coup, Hirsch entra au Journal. Sa carrière était faite. Mais comme il manquait tout de même un peu de ressources, le ménage s’installa dans un appartement entièrement meublé par Mendès qui, chaque jour, y venait et y parlait en maître. / La chose se sut. Tout le monde tournait le dos au petit juif ; j’étais le seul à le défendre [c’est toujours PL qui parle]. Quand on disait : “C’est un maquereau”, je répondais : “Laissez-le tranquille, en quoi cela vous porte-t-il préjudice…”. […] / Pourtant, la situation morale de Hirsch devenant impossible, il paraît que pour se refaire une propreté morale apparente, il contrefit tout à coup l’indignation et divorça. / C’était de la frime. Deux ans après [en fait sept ans], redevenu un homme estimable, il réépousa sa catin. Ils vivent toujours ensemble. Alors vous comprenez… Être insulté par ça ! »

[39]    Peut-être, au bas de la page 873 de La NRF : « Que M. Charles Henry-Hirsch ne soit pas jaloux. »

[40]    Avocat et auteur Mercure Maurice Garçon (1889-1967), spécialiste de démonologie, a publié Les procès en sorcellerie  dans les Mercure des 1er et 15 janvier 1923 et publiera dans la revue à partir du premier octobre Le Symbolisme du sabbat. Maurice Garçon deviendra l’un des deux ou trois grands avocats de son époque et défendra nombre d’auteurs (Mauriac, Simenon, Carco, Georges Arnaud) et de maisons d’éditions (Pauvert, Denoël…). Il sera élu à l’Académie française en 1946 mais a toujours refusé d’être membre de l’Ordre des avocats. Paul Léautaud et Maurice Garçon se sont fréquentes pendant plusieurs années et l’on peut regretter de ne pas les avoir vus déambuler dans Paris côte à côte, l’un petit et l’autre immense (1,91 m). On lira avec beaucoup d’intérêt son Journal (1939-1945), édité en mai 2015 aux Belles lettres (Fayard) par Pascal Fouché et Pascale Froment. Voir, à ce propos, l’article de François Angelier dans Le Monde des livres du 4 juin 2015.

[41]    Maurice garçon habitait au 10, rue de l’Éperon, à moins de cinq-cents mètres du Mercure, de l’autre côté du boulevard Saint-Germain, vers Saint-Michel.

[42]    Paul Morisse a partagé le bureau de PL de janvier 1908 jusqu’en 1911. Le 9 décembre 1913, PL l’a dit âgé de 47 ou 48 ans, ce qui le ferait naître vers 1865. Dans Le Littéraire du 19 octobre 1946 André Billy évoque Paul Morisse « qui vient de mourir. » On ne le confondra pas avec Charles Morice. Paul Morisse est aujourd’hui connu pour être le traducteur des Hymnes à la nuit de Novalis en 1908 et aussi de Stefan Zweig pour son Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre en 1910. Voir André Billy, Le Pont des Saint-Pères, Fayard 1947, pages 35-37. Dans une lettre de PL à André Rouveyre du 21 juillet 1942 nous lirons : « Je pense que vous vous rappelez Paul Morisse. Il est établi libraire avenue de Breteuil, je vais lui dire bonjour de temps en temps. »

[43]    Maurice garçon situe cette rencontre le lendemain 29 avril voici que qu’il écrit dans son Journal : « Je suis allé, pendant que tout le monde discutait un peu vainement des destinées de l’Europe, au Mercure de France où tout ce qui n’est pas “Lettres” ne pénètre pas. Chère vieille maison de la rue de Condé où, sauf qu’on a mis le téléphone, rien n’est changé depuis trente ans. / Je voulais voir le vieux Léautaud qui, depuis quelques jours, est dans tous ses états. »

[44]    Pierre Lièvre (1882-1939), propriétaire d’un important commerce de bois à Ivry, critique littéraire et dramatique pour les Marges, Le Divan et le Mercure au moment de sa mort.

[45]    Tristan Klingsor (Léon Leclère, 1874-1966), poète, musicien et peintre. Le nom de Tristan Klingsor survit de nos jours essentiellement grâce à la musique de Maurice Ravel sur trois poèmes issus de Shéhérazade (1903) : « Vieux pays merveilleux des contes de nourrice / Où dort la fantaisie comme une impératrice… »

[46]    On pense évidemment à la mésaventure arrivée à ce pauvre Victor Barrucand à qui Remy de Gourmont aurait, selon PL, tourné le dos dans des conditions que l’on peut lire dans la chronique dramatique du 1er avril 1922 à propos du Misanthrope.