Neuf repas à la Vallée-aux-Loups I

Les trois repas suivants de 1931-1933 ►Les trois derniers repas, de 1933-1939 ►

Les trois premiers repas de 1928-1930

Les repas de la Vallée-aux-Loups, chez Henry le Savoureux ont été des moments particuliers dans la vie de Paul Léautaud. Comme souvent chez lui (toujours ?) ils ne seront traités qu’en termes d’enfer ou de paradis. Enfer parce que Léautaud n’aime ni les plaisirs de la table ni les codes qui les accompagnent. Il n’aime pas les mets raffinés ; en fait il n’aime pas du tout manger.

De paradis parce qu’il aime bien briller en société, qui excite sa verve. Ça tombe bien parce que c’est exactement pour ça qu’on l’invite : offrir des frissons aux duchesses. Ces repas vaudront d’ailleurs de longs récits dans son Journal, ainsi que nous le verrons.

Ils sont au nombre de neuf, sans doute aussi nombreux que les refus, ni décomptés ni reproduits ici, travail restant à faire. N’ont pas été reproduits non plus les quelques autres rencontres avec Henry Le Savoureux comme celle du cinq février 1937 à propos de Julien Benda ni les récits de quelques fragments de conversations comme celle avec Maurice Martin du Gard du 16 janvier 1937 à propos de Julien Benda évoquant Paul Valéry à la Vallée-aux-Loups (voir ici la note 44).

Le récit de ces neuf repas représente quarante-cinq pages Word et 157 notes, tout ça bien trop long pour une seule page web et pour la patience de la plupart des lecteurs. Ce récit sera donc découpé en trois parties, correspondant aux trois journées de travail qui ont été nécessaires. Les personnages sont souvent les mêmes et les notes les concernant ne seront pas reprises d’une partie sur l’autre ; la numérotation des 157 notes pourra donc être continue sur l’ensemble des trois parties.

Henry le Savoureux (1881-1961), était médecin aliéniste. L’anarchiste Léautaud qui méprisait pourtant les gloires ne l’a jamais nommé autrement que « Docteur le Savoureux », en entier et avec la capitale à « Docteur », s’il vous plaît. Par habitude, aussi. Il est d’ailleurs amusant de constater que la fiche de la Légion d’honneur d’Henry Le Savoureux porte « Autre nom : Docteur ».

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Alors que tout le monde était occupé à d’autres choses, Henry le Savoureux a acheté en 1914 l’ancienne propriété de François-René de Chateaubriand (1768-1848) à la Vallée-aux-Loups (à Châtenay-Malabry), pour y créer un établissement de santé psychiatrique.

Henry le Savoureux s’est remarié en 1923 avec Lydie Plekhanov[1], médecin comme lui. Disposant de cet immense espace près de Paris (plus de douze hectares), ils animeront ensemble, en plus de la maison de santé, un de ces salons littéraire de haut-vol comme il en existait encore après deux ou trois siècles de fastes. Les derniers, avant-guerre.

En 1930 le couple installe la société Chateaubriand dans ses murs et compose l’un des plus importants fonds privé consacré à cet auteur.

C’est à la fin de l’année 1927 que Paul Léautaud évoque Henry le Savoureux pour la première fois. Il reste à préciser que son patronyme exact comportait bien le L majuscule mais qu’il ne l’aimait pas ainsi. Ses amis le savaient, qui écrivaient sur leurs enveloppes le savoureux, avec une minuscule. Léautaud ne l’a pas su tout de suite, et même quand il l’a su, a parfois oublié…

Mardi 8 Novembre1927

Voyagé ce soir, de Paris à Fontenay, avec le docteur Le Savoureux. Conversation très intéressante. Il me dit qu’il travaille à réfuter tous les critiques qui ont prétendu relever des inexactitudes dans certains ouvrages de Chateaubriand. Il paraît qu’il a déjà un joli lot de choses qui montrent que Chateaubriand a été au contraire très exact.

Il me parle de l’abbé Mugnier[2], qu’il connaît, qui vient chez lui et avec qui il se propose de me faire rencontrer — ce à quoi je ne tiens pas. Il paraît que si Mme de Caillavet n’était pas morte, l’abbé Mugnier se faisait fort de convertir France[3]. Tous deux étaient très bien ensemble. Ils s’embrassaient. L’abbé Mugnier raconte très bien, paraît-il, sa manière de faire : « Voyons, M. France, votre mère était bonne catholique. Vous aimez l’art, vous aimez le beau. Le beau, c’est Dieu. » Il dit que sans la mort de Mme de Caillavet[4] et la cessation de son influence sur lui, il aurait certainement réussi et qu’on n’aurait pas vu l’enterrement scandaleux qui lui a été fait.

Premier repas : 10 juillet 1928

9 juillet 1928

Ce matin, invitation à dîner demain mardi chez le docteur le Savoureux à la Vallée-aux-Loups. Assommant, assommant. Je n’ai pas réfléchi sur le moment. J’aurais dû répondre que je n’accepte plus d’invitations. Avec ma bouche sans dents, je ne tiens pas à m’exhiber.

10 juillet 1928

Je me suis trompé. Je rentre de mon dîner chez le Docteur Le Savoureux. Soirée très agréable. Le ménage Cahen[5], mari et femme très simples. La mère de Mme Cahen, une lectrice à moi depuis longtemps. Maxime Le Roy[6] et son jeune fils. Plus deux pensionnaires de l’établissement. J’étais placé à la droite de Mme Le Savoureux, Maxime Le Roy à sa gauche. C’est toujours inattendu pour moi, ces petites marques de considération, ces petites déférences, tout le monde s’effaçant pour me faire passer le premier, ces gens qui me connaissent, qui m’ont lu et me le prouvent en me citant telle ou telle chose de mes écrits, cette petite réputation, en un mot, que je m’aperçois que j’ai, quand je sors un peu. Je ne pense jamais à cela. J’oublie l’âge que j’ai, mes cheveux gris. Je me crois toujours un jeune homme, et, comme écrivain, vraiment pas si connu.

Cadre délicieux, avec le parc de cette Vallée-aux-Loups, une vraie merveille. Un silence complet, profond. On croirait Paris à des centaines de kilomètres.

Après le dîner, des morceaux de Stravinsky[7] et de Moussorgski[8] sur un excellent phonographe[9], également la Chanson des Bateliers de la Volga[10], chantée par Chaliapine[11]. Très belles choses. Il y a dans cette musique des accents étonnants. Bien autre chose que Chopin, cette musique de poitrinaire.

Ce n’est rien un petit moment de ce genre. Comme on sent pourtant quel autre homme on serait si on avait une autre vie, quelle autre tournure d’esprit on aurait ! Ma vie est une vie dans un placard, au figuré et au réel, et comme société féminine, ma chère amie, encore jolie et fort agréable au lit, c’est entendu, mais dans l’ordinaire d’humeur rébarbative, assommante avec ses conversations domestiques, pleine de petits détails, de petites questions, de petits intérêts. J’ai déjà un bureau dans ma vie. C’en est presque un second.

On m’a ramené en voiture au coin de ma rue.

Dimanche 17 Mars 1929

Batault[12] m’ayant dit avant-hier que le docteur le Savoureux, son beau-frère, a été assez malade pendant deux mois, je suis allé tantôt à la Vallée-aux-Loups lui dire bonjour.

Le docteur le Savoureux trouve le Mercure assommant.

Deuxième repas : 1er décembre 1929

Au docteur le Savoureux

Paris le 29 novembre 1929

Cher Monsieur,

Toujours fort aimable. C’est entendu pour dimanche, bien que la Société de ces deux messieurs m’intimide un peu.
Il paraît que vous ne renouvelez pas votre abonnement au Mercure. L’employé me l’a dit, sachant que je vous connais. Heureux homme ! Vous vous endormez sans doute facilement !

Mes hommages à Madame le Savoureux et mes fidèles cordialités pour vous.

P. Léautaud

Dimanche 1er Décembre 1929

Déjeuné à la Vallée-aux-Loups, chez le Docteur le Savoureux. Convives Marcel Rouff et sa femme, et Dumont-Wilden[13]. Avec les Rouff, une fort jolie fille, d’une trentaine d’années, au nom espagnol, se tutoyant avec Mme Rouff[14]. Encore un spectacle à la fois agréable et mélancolique pour moi. De très beaux yeux, un nez charmant, une bouche délicieuse. Cette sacrée mode aujourd’hui des robes courtes, qui fait que les femmes montrent leurs jambes, quand elles sont assises, jusqu’au-dessus du genou… On pense vite au : plus haut. Je dis cela… Je pensais autant, sinon plus, au charme du visage. Mme Rouff bien laide, et encore plus avec ce chapeau à la mode, qui colle la tête à la nuque, comme la coiffure du Dante. Des idées bien bourgeoises, mettant de la morale dans la littérature, s’élevant contre les indiscrétions posthumes sur les écrivains, les trouvant sans intérêt. La conversation est venue sur les papiers que laissent des écrivains, sur la rage qu’ont leurs héritiers de se refuser à les communiquer, quand ils ne les détruisent pas froidement, comme on le voit souvent, au mépris le plus complet de l’intérêt qu’ils peuvent avoir. J’ai eu ce mot : « Les écrivains qui laissent des papiers ne sauraient trop se méfier de leurs héritiers et surtout de leur veuve[15]. » Rouff a eu alors aussitôt celui-ci : « Soyez tranquille : j’ai pris mes précautions. »

Encore un ménage — par les apparences — qui me fait me féliciter d’être célibataire. Peut-être Rouff compense-t-il avec la jolie fille ? Rien n’en paraît, en tout cas.

Marcel Rouff tout à fait de mon avis sur la façon dont les académiciens Goncourt usurpent leur titre et leurs rentes en ne publiant pas le Journal. Dumont-Wilden, lui, trouve le Journal publié un amas de racontars sans intérêt.

Appris du Docteur le Savoureux que l’Abbé Mugnier a connu mon père, qui lui aurait offert, comme moyen d’aller au théâtre, sans être gêné par son costume de prêtre, de le prendre dans son « trou ». Appris aussi que l’Abbé Mugnier n’aime pas Mme Récamier[16] pour la même raison que moi : elle manque de volupté. Ce sont ses propres mots.

Le Docteur le Savoureux est en train de fonder une Société Chateaubriand[17]. Il m’a confié : « Personne ne veut de Rouff. Il a pourtant écrit un livre pas mal sur Chateaubriand. »

Ce qui m’agace, dans ces déjeuners ou dîners chez le Docteur le Savoureux, c’est la manie qu’il a de parler de mon talent, de ma littérature, de ma réputation. Chaque fois, cela ne rate pas. Je trouve cela ridicule et je ne sais où me mettre.

Décidément très répandu : hier chez Marnold, tantôt chez le Docteur le Savoureux, toutes ces dames fument.

Vendredi 17 Janvier 1930

Ce soir, à 6 heures, visite du Docteur le Savoureux. Invitation à dîner pour mercredi prochain. Je lui dis en riant : « Comment ? Déjà ! » Il me dit qu’il y aura l’Abbé Mugnier, qui désire beaucoup me connaître. Il y aura aussi Benda[18], et un docteur dont je n’ai pas retenu le nom.

Il me dit ensuite : « Nous avons eu Valéry, l’autre jour[19]. Il vous aime beaucoup. Nous avons parlé de vous. Il m’a dit : Il a vendu mes lettres ! (Le docteur le Savoureux a reproduit le ton de Valéry disant cela, comme s’il eût dit : « Ce sacripant a vendu mes lettres. ») C’est vrai, vous avez vendu ses lettres ? » J’ai répondu, diablement pris de court : « Eh ! bien, oui, je les ai vendues[20]. » Le Docteur le Savoureux a dit de son côté en souriant : « Eh ! bien, et après ? » (du ton qui voulait dire : Quelle importance ?) mais seulement par politesse, peut-être ?

J’aurais dû lui répondre qu’à la vérité je n’ai pas vendu toutes les lettres de Valéry, puisque j’en ai gardé deux ou trois, trois je crois bien, les plus intéressantes. Vente dont je n’ai aucun remords, je le dis encore ici.

En tout cas, me voici maintenant renseigné sur ce point. Valéry sait. Il a même dû le savoir dans le moment même.

Je répétais au Docteur le Savoureux, quand il m’a quitté, que je suis un peu gêné de me trouver devant l’abbé Mugnier, ne le connaissant pas. Il me dit : « Mais non ! C’est lui qui sera gêné devant vous. » J’ai répliqué : « Dame ! la vertu est toujours gênée devant le vice. »

J’ai oublié de lui dire une chose. Il a la manie, quand je dîne chez lui, de tourner la conversation de façon à parler à chacun des invités de ce qu’il fait ou vient de faire, pour le couvrir de compliments là-dessus. Politesse d’hôte bien élevé, c’est entendu. Elle m’assomme. Je ne sais où me mettre. Je ne vois que le ridicule. Il faudra que je le lui dise : « Vous serez bien gentil de me laisser tranquille avec ma littérature. Sans cela, je ne remets pas les pieds chez vous. »

Je suis furieux ce soir d’avoir accepté cette invitation. Je n’ai que mes soirées pour être seul et m’occuper de mes affaires. Encore une de moins. Ces sorties sont bonnes pour les gens qui sont libres de leur temps et qui travaillent dans la journée. Alors, elles sont un délassement.

Troisième repas : 23 janvier 1930

Jeudi 23 Janvier 1930

Dîner chez le Docteur le Savoureux. L’Abbé Mugnier empêché de venir. Bronchite. Délicat de sortir le soir, en cette saison, à son âge : 75 ans. En avisant le Docteur le Savoureux, il a dit : « Je ne ferais que tousser : hum ! hum ! Je ne serais pas drôle. »

Présents, un médecin ami de le Savoureux dont je n’ai pas retenu le nom[21]. Maxime Leroy et Julien Benda. Maxime Leroy, juge de paix d’un arrondissement de Paris, je l’ai appris seulement ce soir[22]. Grande ressemblance avec les Clemenceau[23], l’homme politique et l’avocat, si ce n’était, pour les yeux, un strabisme très accusé qui fait qu’il a l’air de regarder ailleurs quand précisément il vous regarde. Il a publié chez Rieder un livre sur Descartes[24]. En ce moment, il étudie Taine[25]. Il a dit ce soir qu’il lui trouve beaucoup du protestant.

Benda tout blanc, cheveux et moustache. Il a mon âge pourtant, ou pas beaucoup plus[26].

À table, la conversation est venue sur les articles de polémique que Benda a publiés ces derniers temps dans la Nouvelle Revue française et dans lesquels il dit si bien leur fait aux gens de l’Action française[27], le Loriquet[28] de Bainville en tête. Comme le Docteur le Savoureux rappelait à Benda un article peu aimable de Souday[29] sur son compte, Benda en a donné la raison : « Je ne l’avais pas cité. » Il s’est mis à juger Souday comme étant sans aucune importance, un homme qui ne compte pas. Il a expliqué qu’un homme qui compte, c’est un homme qui a ou a eu une influence. Maurras compte : il a une influence. Désastreuse, c’est entendu. Mais il l’a. Barrès a compté. Il compte même encore : il a eu une influence et en a encore une. Raisonnement parfaitement juste. Souday, lui, ne compte pas : quelle influence a-t-il eue ? Aucune. Benda a dit pour finir sur lui : « C’était un sergent. C’est la réponse que je m’apprêtais à lui faire quand il est mort. Monsieur Souday, vous avez votre utilité. Vous êtes chargé de faire respecter la consigne Hugo, Renan. Vous vous en acquittez parfaitement, je le reconnais. Vous êtes un bon sergent. Mais vous n’êtes que cela. »

J’ai acquiescé à la grande influence de Barrès à ses débuts, doutant qu’il puisse en avoir encore aujourd’hui, et j’ai parlé de l’homme qu’il a été pendant la guerre, alors que Souday a montré presque du courage, tant de bon sens, pour s’élever contre toutes les basses sottises dites. Tout le monde a reconnu cela. J’ai dit que pour Barrès, je le considère aujourd’hui comme un coquin, sans plus. Tout le monde d’accord avec moi sur ce point. Benda a alors parlé de ce que disent les partisans de Barrès à propos de son attitude pendant la guerre : « Il ne faut pas prendre cela au sérieux. Il n’en pensait pas un mot. » Benda est d’avis qu’en voulant ainsi l’excuser, ils le rendent encore plus méprisable. Il a raconté ce que lui a dit Gérard Bauër[30]. Gérard Bauër était un jour allé au « front » avec Barrès. En revenant avec lui, en voiture, il dit à Barrès : « Quand je songe que nous allons écrire dans les journaux que nous avons vu le poilu heureux, de bonne humeur, enchanté de son sort. Il n’en a pourtant pas l’air. » Barrès lui répondit : « Ah ! c’est que, lui, il reste ! »

Benda a aussi parlé d’Abel Hermant, de plus en plus nationaliste depuis qu’il est de l’Académie[31]. Il a dit le mot amusant de (j’ai oublié le nom) à qui il disait cela. « C’est très bien, c’est très bien. Hermant fait très bien de changer un peu son petit pistolet d’épaule. »

Parlé ensuite de Chateaubriand. Il a l’idée d’écrire un livre sur l’écrivain politique, remarquable, à son avis, qui se dégage de certaine partie de son œuvre[32].

Nous nous sommes trouvés d’accord pour rire de la réputation qu’on fait à Alain[33], de l’obscurité de Valéry, selon lui suite de Mallarmé et qui n’existerait pas sans Mallarmé, et du duo bien comique entre Alain et Valéry dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue française[34]. Je me suis mis à dire : « Quand on lit, à côté de cela, la lettre de Vigny (dans le même numéro[35]). C’est tout de même une autre façon d’écrire[36]. » Il a été tout à fait de mon avis : « N’est-ce pas ? Elle est tout à fait jolie, cette lettre. » Il a pourtant trouvé, à ce moment, qu’il y a quelquefois de beaux vers chez Valéry, et, dans ses écrits en prose, des choses intéressantes.

Benda a aussi parlé, avec le docteur ami du Docteur le Savoureux, des Tharaud[37] qui ont écrit sur Péguy[38], révélé à son sujet des choses au sujet desquelles Mme Péguy s’est trouvée obligée de protester[39]. Benda a dit qu’il est très drôle de voir les Tharaud célébrer Péguy maintenant qu’il est mort, alors que de son vivant ils le regardaient tout au plus comme un bon loufoque et un simple marchand de papier.

Ensuite, dans le bureau du Docteur le Savoureux, pour le café. Benda pas de café. Voyant cela, je lui dis : « Vous n’êtes pas du soir, probablement ? » Il me répond qu’en effet pas du tout. Je lui demande à quelle heure il se couche. Neuf heures. À quelle heure il se lève ? Neuf heures. Il résume en riant : « Je dors beaucoup. » Je lui rappelle qu’il m’a déjà dit cela dans notre rencontre rue Bonaparte, au coin de la rue Jacob[40]. Il se le rappelle lui-même très bien.

Comme le Docteur le Savoureux lui parle de son premier livre, il dit qu’il n’a commencé à écrire qu’à quarante ans[41].

La conversation vient sur la guerre, les origines, les responsabilités de la guerre, les discussions politiques et les différents partis sur cette question. Le docteur…, l’ami du Docteur le Savoureux, et Benda montrent une certaine ironie méprisante à l’égard de ceux qui s’élèvent contre la guerre. Benda dit que l’unique responsable de la guerre est la Serbie. Un point, c’est tout. Je me mets à dire que j’ai une singulière idée des gens qui nient toute responsabilité de la part de la France, qui soutiennent qu’elle est complètement innocente. Benda me réplique aussitôt qu’il est absolument de mon avis, que cette opinion est aussi bête que celle de l’Allemagne seule responsable. C’est pourquoi il tombe aussi bien sur les partisans de Romain Rolland que sur les nationalistes à tous crins. « Des moutons des deux côtés » comme il a écrit dans la Nouvelle Revue française. Je me mets à dire que j’ai peut-être tort, mais que c’est plus fort que moi : je ne peux plus avoir aujourd’hui d’opinion sur un écrivain sans tenir compte de l’homme qu’il a été pendant la guerre, il y a là un côté humain qui passe pour moi avant tout. Voilà Barrès, par exemple. Il faut bien que je reconnaisse qu’il a eu souvent un très grand talent. N’empêche que l’homme qu’il a été pendant la guerre me fait avoir pour lui un mépris complet, le considérer comme un coquin, je dis carrément le mot. Benda me dit qu’il est parfaitement de mon avis. Il ajoute, par contraste avec ceux qu’il appelle les partisans de Romain Rolland, dénués selon lui de tout sens critique : « En tout cas, vous, vous vous rendez compte ! »

Continuant sur cette question, Benda montre un état d’esprit féroce comme partisan. Il dit qu’il comprend parfaitement qu’on tue son adversaire. Il tuerait très bien son adversaire. Tout au moins s’il y avait un signe à faire pour le tuer, il le ferait. « Je pourrais tuer ainsi Maurras et Bainville, je n’hésiterais pas. »

Je le plaisante sur tant de passion pour un philosophe. Je me croyais passionné. Je ne suis rien auprès de lui. Je lui raconte combien j’étais peu d’accord, par exemple, avec Valéry, pendant l’affaire Dreyfus, Valéry allant jusqu’aux propos les plus excessifs. Jamais nous ne nous sommes brouillés pour cela. Encore moins jamais je n’ai souhaité sa mort. La question de Valéry antidreyfusard intéresse. Je raconte qu’il était alors extrêmement antisémite, qu’il s’est brouillé avec Schwob[42] et lui a déclaré ne plus revenir chez lui, pour avoir vu sur sa cheminée la photographie du Colonel Picard[43]. Benda semble touché. Il a ce mot : « Tiens, tiens ! J’ai du reste toujours pensé que Valéry ne doit pas être très intelligent…[44] »

On parle de l’Abbé Mugnier, obligé de se lever tous les jours à 6 heures pour dire sa messe, occupé ensuite jusqu’à midi à confesser six cents religieuses dont il est le confesseur, passant après cela sa journée à recevoir des paroissiens, des quémandeurs, à donner des consultations à celui-ci ou à celle-là, le soir allant dîner en ville. « C’est mon repos, dit-il de ces dîners. Je ne l’ai pas volé. Il faut bien que je m’amuse un peu. » On dit qu’on devrait bien tâcher de lui obtenir un suppléant, à l’âge qu’il a[45]. Il paraît que c’est très difficile, si même ce n’est pas interdit. On parle du Journal que tient l’Abbé Mugnier, sur tous ses dîners, les gens qu’il voit. Ce doit être extrêmement curieux, depuis le temps qu’il circule partout. On se demande ce que deviendra ce Journal à sa mort. Il paraît qu’il écrit tous les jours quatre pages sur sa journée à Mme de Castries, mais d’une écriture absolument indéchiffrable. On parle de sa mise extrêmement négligée, du peu de soins qu’a pour lui sa gouvernante. Le docteur ami du Docteur le Savoureux qui est passé le voir rue Méchain[46] ce soir avant de venir à la Vallée aux Loups, dit qu’il a vu ce qu’il avait à dîner, quelque chose qui ne ressemblait à rien.

Benda paraît très lié avec Rothschild (lequel ?). À entendre ce qu’il disait, il y dîne souvent. J’ai été à deux secondes de le prendre à part dans un coin pour lui demander s’il ne pourrait pas m’obtenir quelque chose pour Mlle Minck[47]. Avec une certaine somme, on pourrait la tirer un peu d’affaire, lui payer six mois de son loyer à Chanteloup (60 francs par mois), lui acheter un petit lit (depuis cinq ans, elle couche à même le plancher, tout habillée et couverte de son manteau). La conversation et ma place un peu loin de lui, m’ont fait hésiter. Je penserai à lui, en tout cas, à l’occasion.

À propos de ce Rothschild, Benda a raconté une petite chose drôle sur l’Abbé Mugnier. Il arrive un soir pour dîner chez ce Rothschild, alors qu’on était à table depuis un bon moment. Le valet de chambre, le voyant avec sa soutane élimée, son air négligé et pauvre, croit qu’il vient pour des aumônes et lui dit très respectueusement : « Ah ! Monsieur l’Abbé, je suis désolé, mais, â cette heure, Monsieur est à table avec ses invités. Revenez un autre jour. — Mais pas du tout, répond l’abbé Mugnier. Je viens pour dîner ! »

Longue conversation ensuite sur la Société Chateaubriand en formation, celui-ci qu’il faut tâcher d’avoir, celui-là dont il ne faut à aucun prix, les mérites de X, la sottise de Y, qui nommera-t-on président, qui trésorier, qui archiviste. Je me suis abstenu de dire mon mot, avec raison. J’ai seulement dit, à la fin, au Docteur le Savoureux : « J’ai déjà la meilleure idée du bon accord qui régnera dans votre Société par le bien que je vous entends dire de ses futurs membres. »

Avant le dîner, moi le premier arrivé, en attendant les autres invités, le Docteur le Savoureux m’a parlé de l’Abbé Mugnier, qui ne parle jamais de religion, ne fait aucun prosélytisme, n’amène jamais de prêtres avec lui. Il l’a eu dernièrement à dîner avec Henry Bordeaux[48], l’historien Ferrero[49] et Valéry. Il me dit que l’Abbé Mugnier ne peut pas « encaisser » Bordeaux. Bordeaux s’est mis, au commencement du dîner, à faire un grand signe de croix. Il dit que l’abbé a tout de suite flairé l’hypocrite.

À une heure du matin j’étais chez moi, déposé au coin de ma rue par la voiture du docteur … rentrant à Paris avec Maxime Leroy et Benda.

Le Docteur le Savoureux m’a expliqué il y a quelque temps qu’il est fort question d’exproprier une partie de la Vallée-aux-Loups pour l’établissement de je ne sais quelle ligne de tramway. Il cherche à parer à cette tuile en cherchant à faire classer la Vallée-aux-Loups comme lieu historique. Sa Société Chateaubriand, son Musée Chateaubriand, ses dîners auxquels il convie toutes sortes de gens plus ou moins notoires, et je crois bien jusqu’à ses fonctions de conseiller municipal et ses générosités pour les écoles et patronages de l’endroit, tout cela doit être encore en vue de la réussite qu’il désire. Il connaît fort bien Chateaubriand, il a fait de la Vallée-aux-Loups une maison délicieuse, parfaitement restaurée, et son Musée est plein de choses intéressantes, remarquables, rares.

Au docteur le Savoureux

Paris, samedi 5 juillet 1930

Cher Monsieur,

Je rentre ce matin samedi d’une absence de deux semaines et je trouve sur mon bureau du Mercure votre invitation. Vous avez dû ne rien comprendre en ne me voyant pas, et en ne recevant pas le moindre mot de moi. Vous êtes éclairé maintenant. Grand regret d’avoir manqué, le ciel ne favorise décidément pas ma rencontre avec l’éminent chanoine. Espérons que cela pourra se retrouver.

Mes hommages à Madame Le Savoureux et à la dame archiviste[50] de la Société Chateaubriand, et pour vous mes meilleures cordialités.

P. Léautaud

Au docteur le Savoureux

Paris le 11 août 1930

Cher Monsieur,

Si votre Chateaubriand a été envoyé à Magne[51] (chez lui, directement, comme il arrive quelquefois) tout est parfait.
Je reste ravi, comme je vous l’ai dit, de ma rencontre avec l’abbé Mugnier. J’allais à lui avec la plus grande sympathie : elle a fait encore du progrès. Il m’a fait de son côté, un accueil qui m’a beaucoup touché.
Je lui envoie Passe-Temps, puisqu’il le faut. Mais je n’aime guère ni obliger les gens à me lire (il est vrai, que …..) et encore moins qu’ils se croient obligés de me faire des compliments.

Madame Le Savoureux est toujours charmante dans l’accueil qu’elle veut bien me faire. Présentez-lui mes hommages, et croyez à toutes mes cordialités.

P. Léautaud

Au docteur le Savoureux

Paris le 24 novembre 1930

Cher Monsieur,

J’ai trouvé votre télégramme samedi soir en arrivant chez moi à 9 heures. Trop tard pour vous prévenir de mon empêchement. Je suis fatigué et soucieux de mon état. J’ai de grands soucis chez moi par suite d’un changement de bonne. Au Mercure, du travail, des gens, du bruit à n’en pas finir. Le soir, chez moi, un travail fort laborieux qu’il me faut livrer dans un temps convenu. Je ne sais si c’est tout cela, mais j’ai des distractions ; des oublis, et comme je sais que je les ai, redoublement d’attention, d’où une fatigue de plus. Tout cela fait que je profite des moments de calme que je puis avoir et que j’aurais été un convive bien plat dans votre maison si accueillante pour moi. Excusez-moi et faites-moi excuser par Madame Le Savoureux.
Quand vous irez à Paris, passez donc sous les galeries de l’Odéon et regardez le premier morceau d’un livre de Souvenirs de Paul Ginisty[52] qui vient de paraître. Il y a là un trait curieux sur Chateaubriand[53]. Les deux premiers chapitres de ce livre valent du France. Ce qui prouve qu’on peut être auvergnat et avoir du talent. Mais Chamfort n’était-il pas auvergnat ?

Cordialement

P. Léautaud

Au docteur le Savoureux

Paris le 5 janvier 1931

Cher Monsieur,

Chamillac[54] recrutait ses domestiques dans les gens sortis de prison. Les coquins ont quelquefois l’intelligence assez déliée et il devait être bien servi. À voir les bonnes auxquelles je suis réduit par le genre de ma maison et les moyens dont je dispose, je pourrais passer pour aller les chercher dans des établissements d’arriérés et je suis plus mal partagé. J’ai eu pendant quatorze ans une sorte d’hystérique, qui m’infligeait des scènes de véritable démence, qui n’en faisait qu’à sa tête chez moi, se refusant à me faire les moindres commissions, me considérant au secret d’elle-même comme un millionnaire malgré ce qu’elle voyait des corvées que j’accomplis personnellement, et entre autres procédés d’économie domestique semait le charbon du chauffage par tout le jardin où je découvre maintenant de véritables mines de combustible. Partie il y a quatre mois, volontairement, sans fournir de raison. J’ai dit : ouf, je pensais : pas possible de trouver pire. Le ciel m’a exaucé. Il m’a procuré pour la remplacer une créature qui a tout au plus la cervelle d’une enfant de douze ans, à moitié aveugle, qui perd tout, casse tout, oublie tout, met la journée entière à ne pas faire un ouvrage de quatre heures, se comporte en tout comme un fantôme, au bruit près, car sur ce point elle vaut une équipe, et qui par-dessus le marché a du goût pour la conversation et se déclare au martyre que je ne bouge pas de mon premier étage et ne parle pas.

Cet être exceptionnel m’a remis votre lettre hier dimanche matin à onze heures, en me confessant qu’elle l’avait depuis la veille mais ne savait plus du tout où elle l’avait mise. J’aurais pu malgré cela répondre avec grand plaisir à votre invitation, s’il n’avait été entendu depuis trois jours avec cette demoiselle qu’elle aurait sa liberté ce dimanche. Je n’ai pas voulu la lui retirer et c’est la raison pour laquelle vous ne m’avez pas vu. Deux heures après midi sonnaient à peine qu’elle me déclarait du reste qu’elle n’avait plus du tout envie de sortir et mon attention me restait pour compte.

J’ai bien failli, vers cinq heures, pour me distraire de ma maison, ce qui est un comble pour un homme comme moi qui ne sortirait jamais de chez lui s’il était son maître, prendre le chemin de la Vallée-aux-Loups. La peur d’être indiscret, en arrivant quand on ne m’attendait plus, m’a retenu. Si vous avez un autre dimanche en remplacement, convoquez-moi, et, je vous demande pardon pour cette prière, avec une petite avance, de façon que si mon phénomène égare encore votre lettre, elle ait le temps de la retrouver. Ce dimanche-là je ne manquerai pas.

Présentez mes hommages à Madame Le Savoureux et à la dame secrétaire de la Société Chateaubriand. Benda sait quel plaisir j’ai toujours à le voir, il voudra bien agréer mon bonjour. Vous-même, acceptez toutes mes cordialités.

P. Léautaud

Je ris — comme Figaro. Sans la maison que je me suis faite, je pourrais aujourd’hui ne plus avoir de bureau, être libre, être mon maître, voyager quand cela me plairait, aller vivre, trois mois ici, six mois ailleurs, mener la vie d’un curieux que je rêvais quand j’avais vingt-cinq ans. J’aurai vécu dans un placard, sans avoir rien vu.


[1]     Sofia Lydia Gueorguievna Plekhanov (1881-1978) est la fille du révolutionnaire et théoricien marxiste Gueorgui Valentinovitch Plekhanov (1856-1918), réfugié en France en 1880.

[2]     Arthur Mugnier (1853-1944), abbé, vicaire puis chanoine connu pour avoir participé à la vie parisienne littéraire et mondaine. Pour son Journal, voir ci-dessous, note 64 de la page Neuf repas de la Vallée-aux-Loups II. Voir aussi l’article (un peu académique) de René Dumesnil dans le Mercure de mars 1949, page 398 (ou le demander ici).

[3]     Anatole France (François Anatole Thibault, 1844-1924) fut considéré comme le plus grand écrivain vivant, et à ce titre fort méprisé par la génération suivante. Ainsi Paul Valéry, qui lui a succédé à l’Académie française (fauteuil 38), est parvenu, dans son discours de remerciement, à dresser l’éloge de son prédécesseur sans prononcer une fois son nom. Anatole France a surtout laissé, dans l’esprit des écoliers l’image d’un écrivain social. Il a reçu le prix Nobel de littérature « pour l’ensemble de son œuvre » en 1921. Cette mise en avant a paru suffisamment excessive à l’Église pour que l’année suivante l’œuvre d’Anatole France soit condamnée par le pape. Paul Léautaud, intéressé par l’histoire de la Révolution évoquera souvent son roman Les Dieux ont soif.

[4]     Léontine Lippmann, (1844-1910) a épousé en 1868, Albert Arman. La particule n’existe pas mais la cérémonie aura lieu dans la chapelle du palais des Tuileries en présence de Napoléon III. La mère du jeune marié se nommait Caillavet et le couple décida donc d’être Madame et Monsieur Arman « de Caillavet ». Ils auront un fils, l’auteur dramatique Gaston Arman de Caillavet à propos duquel Maurice Boissard aura quelques férocités. Revenons aux parents, qui adorent le yachting mais le mari étant pris par ses affaires et madame ne pouvant voyager seule, Anatole France l’accompagne parfois pour lui tenir compagnie…

[5]     Peut-être Léon Cahen (1874-1944), Docteur ès lettres, Léon Cahen a été professeur au Lycée Condorcet.

[6]     Maxime Leroy (1873-1957), docteur en droit, spécialiste de l’histoire sociale.

[7]     Igor Stravinsky (1882-1971), compositeur russe (français en 1934, puis américain en 1945). Sa musique, considérée comme moderne à l’époque a parfois fait scandale au début du siècle (la création du Sacre du printemps en 1913) mais déjà moins en 1926. Igor Stravinsky a été l’un des musiciens les plus marquants de cette époque. Ce choix met en lumière la culture bourgeoise du couple le Savoureux.

[8]     Modeste Moussorgski (1839-1881), compositeur russe infiniment plus consensuel que Stravinsky (et aussi de nos jours) est surtout connu pour son poème symphonique Une nuit sur le mont Chauve et par la suite pour piano Tableaux d’une exposition, élargie pour orchestre par Maurice Ravel en 1922.

[9]     Henry Le Savoureux avait sans doute acheté un de ces phonographes électriques dont le procédé avait été mis au point récemment (les précédents étant uniquement acoustiques). La plus-value sonore était indiscutable et la démonstration parfaitement légitime dans une telle soirée.

[10]    Chanson traditionnelle russe dont le nom du compositeur a été oublié, comme souvent les chansons traditionnelles, ensuite notées (ici par Mili Balakirev en 1886) afin de pouvoir être exploitées.

[11]    Féodor Chaliapine (1873-1938), chanteur d’opéra (basse) et comédien russe fut très longtemps la voix basse de référence et ses interprétations, aussi datées soient-elles, sont encore écoutées de nos jours par quelques acharnés. Féodor Chaliapine a été autorisé à quitter l’URSS pour une tournée en Europe en 1922 et n’a pas songé à y revenir. Henry le Savoureux faisant ici ce qui semble une démonstration de son beau phonographe électrique tout neuf, on peut penser qu’il s’agit d’une interprétation récente. L’écoute de compositeurs russes (aucun n’étant soviétique) est peut-être incitée par Madame le savoureux, qui a, comme tout émigré de tout pays, conservé des liens avec la communauté russe de France.

[12]    Georges Batault (1887-1963), écrivain, historien et philosophe suisse d’expression française, nationaliste et antisémite, proche de Louis Dumur, a épousé en 1917 Eugénie, dite Génia, la sœur de Madame le Savoureux. Merci à Gia Mano pour ces précisions.

[13]    Louis Dumont-Wilden (Louis Dumont, 1875-1963), né à Gand, perd son père à 17 ans et doit interrompre ses études de droit. Il entre comme rédacteur à L’Indépendance belge. En 1895, il est rédacteur au Petit Bleu. Il y rencontre Lina Wilden, qu’il épouse à Paris en 1898. Il publie ses premiers romans mais ce n’est pas sa voie, qui se révélera être l’essai, la critique artistique, la biographie, l’histoire et la politique. En 1917, Louis Dumont-Wilden publie une Anthologie des écrivains belges, poètes et prosateurs, puis des biographies de Charles Joseph de Ligne (1927), Benjamin Constant (1930), Albert Ier (1934). Louis Dumont-Wilden a été élu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises en 1925 et membre de l’Institut de France en qualité d’associé étranger, section des sciences morales et politiques.

[14]    Marcel Rouff (1877-1936), docteur ès lettres, poète, romancier et gastronome français d’origine suisse a épousé en 1911, Juliette Bloch-Trefousse (1883-1964) qui lui a donné une fille, Nicole (1913-1996). Âgée de seize ans en 1929, il ne s’agit donc pas de la « fort jolie fille, d’une trentaine d’années, au nom espagnol ».

[15]    Allusion évidente au Journal de Jules Renard, brûlé aux deux tiers par sa veuve, ce dont le monde des lettres souffre encore de nos jours. Henri Bachelin a édité le reste chez François Bernouard de 1925 à 1927.

[16]    Juliette Récamier (Jeanne Bernard, 1777-1849) a épousé, le 5 floréal an I, donc âgée de quinze ans, le banquier Jacques-Rose Récamier (1751-1830). On se souvient d’elle comme l’organisatrice de réceptions parmi les plus somptueuses de la capitale mais son opposition à Bonaparte éteindra vite ces fastes. Juliette Récamier était l’amie de Chateaubriand.

[17]    Voir les « Échos » du Mercure du 15 février 1930, page 252, qui annonce que cette société « se propose de grouper les personnalités de tous pays qui s’intéressent à l’œuvre, à l’influence et à la personne de Chateaubriand. […] Le Comité d’initiative comprend : Mmes la Comtesse de Durfort, M.-L. Pailleron, M.-J. Durry ; MM. le Chanoine A. Mugnier, E. Aubrée, E. Beau de Loménie, Julien Benda, Édouard Champion, Georges Collas, Lucien Descaves, Émile Henriot, le docteur le Savoureux, le docteur Ch. Lenormant, Maxime Leroy, Maurice Levaillant, L. Martin-Chauffier, Hubert Morand, C.-H. Outland. / Les adhésions doivent être adressées à M. le Dr le Savoureux, à la Vallée-aux-Loups, 87, rue Chateaubriand, Chatenay (Seine). »

[18]    Julien Benda (1867-1956), critique et philosophe a publié La Trahison des Clercs chez Grasset en 1927, son ouvrage le plus connu. Julien Benda est, depuis le début des années 1930, une des figures intellectuelles les plus respectées de la gauche antifasciste. En 1929 PL et Julien Benda se connaissent depuis plusieurs années sans se fréquenter vraiment et se rencontreront souvent tout au long de leurs vies. Voir ici la Conversation avec Julien Benda.

[19]    Paul Valéry (1871-1945), écrivain, poète et philosophe, a étudié son droit de façon assez ordinaire puis est entré comme rédacteur au ministère de la Guerre, ce qui correspond à un emploi tout à fait subalterne. Après avoir été amis proches, PV et PL s’éloigneront mais se rencontreront souvent. Paul Valéry a été élu à l’Académie française en 1925 au fauteuil d’Anatole France.

[20]    Le trois juin 1926, au libraire Robert Télin. Voir le Journal littéraire à partir du deux juin et suivantes.

[21]    Note de l’édition imprimée : « Le Professeur Debré. » Robert Debré (1882-1978), pédiatre, père du futur Premier ministre Michel Debré.

[22]    « seulement ce soir » parce que PL connait Maxime Leroy, rencontré lors du repas précédent.

[23]    Georges Clemenceau (1841-1929), médecin, journaliste, député (gauche), sénateur de 1902 à 1920, ministre de l’Intérieur en 1906, président du Conseil de 1906 à 1909 et de 1917 à 1920 ; et son frère Albert Clemenceau (1861-1955), juriste et homme politique.

[24]    Maxime Leroy, Descartes, le philosophe au masque, Rieder 1929.

[25]    Cet ouvrage sur Taine paraîtra également chez Reider en 1933.

[26]    Chaque fois que PL et Julien Benda se rencontrent ils parlent de leur âge. Julien Benda, né en décembre 1867 a quatre ans de plus que PL.

[27]    La NRF d’août 1929 : « Note sur la Réaction » (32 pages en ouverture de la revue) de septembre : « Sur la Pensée bourgeoise » (neuf pages) ; de décembre : « Lettres à un jeune monarchiste » (treize pages) et de janvier : « De quelques avantages de l’écrivain conservateur ».

[28]    On explique mal la capitale pour cette sorte d’oiseau très colorée.

[29]    Paul Souday (1869-1929), homme de lettres, critique littéraire au Temps, de 1911 à sa mort.

[30]    Gérard Bauër (1888-1967), journaliste et critique dramatique. PL a rencontré Gérard Bauër le 9 janvier dernier. Dans L’Écho de Paris du six août 1931, Gérard Bauër sera très mécontent du texte de PL sur Napoléon. Gérard Bauër sera membre de l’Académie Goncourt en 1948.

[31]    Abel Hermant (1862-1950), écrivain et dramaturge à succès sous la Belle époque. Paul Léautaud tracera un cruel portrait de lui dans Passe-Temps « Mots, propos et anecdotes », page 151 (imprimé en octobre 1987). Élu à l’Académie française en 1927, Abel Hermant devient sous l’occupation un chantre de la collaboration. Après la Libération, il est condamné pour faits de collaboration, incarcéré et exclu de l’Académie française. Gracié et libéré en 1948, Abel Hermant tenta de se justifier sur sa conduite pendant l’Occupation dans Le Treizième Cahier.

[32]    En 1920 était parue chez Bossard, 43, rue Madame, une Vie de Rancé avec introduction et notes de Julien Benda.

[33]    Alain (Émile-Auguste Chartier, 1868-1951), normalien, agrégé de philosophie en 1892, puis professeur de khâgne au lycée Henri-IV en 1909 où il aura comme élèves Simone Weil et Raymond Aron.

[34]    « Air de Sémiramis », par Alain et Paul Valéry, pages 56-64 de La NRF de décembre. « Air de Sémiramis » est surtout un poème assez long (23 quatrains) de Paul Valéry paru en 1920 dans Album de vers anciens (1890-1900) chez A[drienne ?] Monnier en 1920. Ce deviendra, avec la participation du compositeur Arthur Honegger, un mélodrame en trois actes et deux interludes créé le 11 mai 1934 à l’opéra.

[35]    Une lettre inédite à Auguste Brizeux (1803-1858) (quatre pages) introduite par Fernand Baldensperger. Alfred de Vigny (1797-1863), écrivain, romancier, auteur dramatique et poète romantique, proche de Victor Hugo. Alfred de Vigny a été élu, avec difficulté, à l’Académie française en 1845.

[36]    Voir le Journal littéraire au 30 janvier 1940 : « Quel sot, — je l’ai toujours pensé, — devait être cet Alfred de Vigny ! Ces gens qui se promènent de leur vivant comme un buste ! »

[37]    Les frères Tharaud, Jérôme (1874-1953) et Jean (1877-1952), auteurs féconds, l’un rédigeant, l’autre corrigeant, sont de cette droite coloniale, raciste et antisémite, courante à l’époque. Prix Goncourt 1906, ils seront d’ailleurs tous deux élus à l’Académie française, l’un en 1938, l’autre en 1946.

[38]    Charles Péguy (1873-1914), normalien, écrivain et poète, a évolué de la gauche dreyfusarde, à la droite catholique et patriote. Il est mort au combat, le premier mois de la guerre, debout, face aux balles de l’ennemi, refusant de se mettre à l’abri.

[39]    Allusion vraisemblable à Notre cher Péguy, Plon 1926 (deux volumes de 273 et 255 pages). Les frères Tharaud étaient des amis de jeunesse de Charles Péguy, qui leur a suggéré de modifier leurs prénoms, Ernest et Charles, pour ceux de Jérôme et Jean, inspirés de deux grands saints. Julien Benda était lui aussi très proche de Charles Péguy.

[40]    Le huit juin dernier (1929).

[41]    Comme les frères Tharaud, Julien Benda a commencé d’écrire dans Les Cahiers de la quinzaine de Charles Péguy, parus de janvier 1900 jusqu’au début de la guerre (puis évidemment à la mort de Charles Péguy en septembre 1914). Le premier ouvrage paru semble être de 1912 : Le Bergsonisme, ou Une philosophie de la mobilité, paru au Mercure. Julien Benda avait alors 45 ans.

[42]    Voir ici la page La Mort de Marcel Schwob.

[43]    Marie-Georges Picquart (1854-1914) a découvert les preuves de la trahison du commandant Esterhazy, à la place duquel Alfred Dreyfus a été accusé. Marie-Georges Picquart a largement participe à rétablir la vérité, malgré la pression de la hiérarchie militaire. Marie-Georges Picquart sera plus tard ministre de la Guerre de 1906 à 1909, auprès de Georges Clemenceau.

[44]    Le 16 janvier 1937 PL racontera cette conversation à Maurice Martin du Gard en disant que Julien Benda se contredit, ce qui n’apparaît pas dans ce récit.

[45]    Né en 1853, Arthur Mugnier a 77 ans.

[46]    Cet immeuble du 7, rue Méchain, derrière l’hôpital Cochin, existe encore.

[47]    Jeanne Mink est la fille de la femme de lettres Paule Mink. Jeanne remplacera Marie Guyon, la bonne de PL, à partir du 10 septembre 1930. PL tente de l’aider au mieux et effectue plusieurs demandes pour elle, sans succès. Devant sa complète stupidité il sera contraint de s’en séparer. Voir, ci-dessous la lettre de PL à Henry le Savoureux datée du 5 janvier 1931.

[48]    Henry Bordeaux (1870-1963), avocat et romancier savoyard que l’on qualifierait aujourd’hui de « catholique de gauche ». Henry Bordeaux a été élu à l’Académie française en 1919 au premier tour et reçu par Henri de Régnier l’année suivante.

[49]    Les Ferrero historiens sont deux, père et fils. Il s’agit ici du père, Guglielmo (1871-1942), membre de l’Académie brésilienne des lettres. Son fils, Léo mourra en 1933, à l’âge de trente ans, d’un accident d’automobile.

[50]    Hélène Daremberg (1891-1952) est la fille du médecin Georges Daremberg (1850-1907), restée célibataire.

[51]    Émile Magne (1877-1953), critique, historien de la littérature et de l’art, a publié en 1898 une première étude portant sur les erreurs de documentation dans le Cyrano de Bergerac de Rostand. Spécialiste du XVIIe siècle. Émile Magne est un collaborateur régulier du Mercure. Voir deux portraits de lui au 13 avril 1923 et au 24 septembre 1928.

[52]    Paul Ginisty (1855-1932), écrivain, chroniqueur au Gil Blas, directeur de l’Odéon de 1896 à 1906 puis inspecteur des monuments historiques.

[53]    Souvenirs de journalisme et de théâtre, qui ouvre sur un chapitre « L’habit de M. de Chateaubriand ». Les éditions de France, 1930, 231 pages. Dans ce chapitre, l’auteur décrit la fureur et le désespoir de Hyacinthe Pilorge ancien secrétaire de Chateaubriand, constatant que le jeune Paul Ginisty de six ans s’est amusé à jouer avec une tenue d’ambassadeur de Chateaubriand au pont de détériorer cette relique.

[54]    Chamillac, comédie en cinq actes d’Octave Feuillet représentée à la Comédie-Française le 9 avril 1886 avec Constant Coquelin puis parue chez Calmann-Lévy en 1889. Chamillac ayant commis dans sa jeunesse une mauvaise action, cherche à se racheter en se montrant secourable à ceux qui ont été condamnés par la justice (Scapin, avril 1886).