Fontenay-aux Roses I

Fontenay-aux-Roses II ►

Les trois pages réservées à la vie quotidienne de Paul Léautaud à Fontenay-aux-Roses qui vont être publiées ici les premier mai, quinze juin et premier septembre1 n’ont pas grand’chose à voir avec la littérature. Il s’agit davantage de micro-histoire(s) et de détails de la vie intime de PL qui n’intéresseront que ceux qui se sont attachés à ce personnage… attachant. Ces trois textes seront complétés, le quinze octobre, par une transcription textuelle du film Bonnes adresses du passé, diffusé à la télévision le deux février 1970, où Fontenay-aux-Roses tient une grande place.

Rares sont les personnages autant reliés à un lieu. Dans la littérature on peut penser à George Sand « la bonne dame de Nohant » où à Émile Zola à Médan. En peinture ce serait évidemment Claude Monet à Giverny. Paul Léautaud à Fontenay, c’est une évidence ; Il a souvent été nommé « Le Solitaire de Fontenay » ou « L’Ermite de Fontenay », voire « Le Diogène de Fontenay2 » ou « Le Baron de Fontenay-aux-Roses3 ».

Première Partie : 1911-1929

Les animaux

On a beaucoup dit que Paul Léautaud aimait les animaux. Ce n’est rien dire. Sa vie a été entièrement guidée par eux et c’est cela — et rien d’autre — qui a conduit ce Parisien à Fontenay-aux-Roses.

Le trente décembre 1902 il écrit à sa mère, rencontrée en 1901(4) :

J’ai maintenant un fils, vous savez, un fils de neuf mois, un joli petit chat loutre, du nom de Boule, gracieux et souple au possible. Je lui parle souvent de vous […]

À part les animaux — déjà nombreux — que possédaient son père, c’est son premier animal. En avril 1905 survient l’horreur absolue : Boule est malade. En juin, ça ne s’est pas arrangé. Le vétérinaire conseille la campagne. Alors Paul prend des congés et part à la campagne :

Du 20 mai au 8 juin à Dimancheville5, pour Boule, sur le conseil du vétérinaire.

En 1905, les congés payés, ce n’était pas vraiment ça, ce n’est qu’en décembre que l’État parviendra à se débarrasser de l’Église, dans la douleur. Donc, du 20 mai au 8 juin — Paul Léautaud ne le dit pas — ce sera évidemment sans son salaire de deuxième ou troisième clerc d’avoué, qu’il a patienté au grand air pour la santé de Boule.

En novembre, Paul Léautaud est approché par l’académie Goncourt :

Les membres de l’Académie Goncourt n’ont pas encore pu trouver un volume auquel décerner le prix cette année, et autant qu’on peut assurer une chose, Descaves6 assure que c’est moi qui aurais le prix.

Lucien Descaves n’est pas personne, c’est le secrétaire de l’académie Goncourt. On peut donc le croire. En fait on ne peut pas le croire mais ce n’est que plus tard qu’on le comprendra.

Il faut dire que le premier prix Goncourt a été remis en 1903 dans l’indifférence générale7. Les candidats ne se bousculaient pas. Edmond, le dernier des Goncourt, était mort en 1896, peu l’avaient lu et tous l’avaient oublié.

Le deuxième roman de Paul Léautaud, In Memoriam est bien trop mince, c’est à peine une nouvelle, et les nouvelles ne sont pas concernées par le prix. Les romans, seuls, et parus dans l’année. Lucien Descaves revient : il faudrait étoffer In Memoriam. Mais Paul Léautaud ne pense qu’à son chat, toujours malade :

Il m’est arrivé de jouer le sort : la santé de mon chat Boule, ou le Prix Goncourt ? Pas d’hésitation : la santé de mon chat Boule.

Il n’y a pas que la santé, il y a aussi le confort et c’est le chat qui choisit les appartements. À cette époque, se loger à Paris ne coûte rien. Nous sommes le 22 octobre 1907 :

Aujourd’hui encore, avec Bl…8, l’après-midi. J’ai été revoir le grand rez-de-chaussée de la rue Tournefort9. Je ne puis encore me décider. Veut-on savoir ma préoccupation essentielle, dans tout cela : place, logement, etc… C’est l’intérêt de mon chat Boule. Si je me rapproche de Bl… et que je prenne la place du Mercure10, il ne sera pas seul toute la journée, Bl… venant passer ses après-midi avec lui. D’autre part, ce grand rez-de-chaussée, je craindrai constamment qu’il lui arrive quelque chose, à cause de la facilité qu’il aura de sortir. Si nous prenons un sous-locataire, ce sera pire encore. J’aurai toujours peur ou qu’on le laisse sortir, ou qu’on l’enferme. Lui si délicat, n’aura-t-il pas un peu froid, dans ces grandes pièces certainement un peu humides et si difficiles à chauffer.

Le quinze décembre, Paul recueille un autre animal :

Toute ma journée d’aujourd’hui gâtée par la trouvaille faite ce matin dans le hangar à voitures de la rue d’une nouvelle bête abandonnée, un petit chat de pas plus de six semaines. […] Seule, la jalousie de Boule me l’a fait reporter.

C’est Boule le patron, et personne d’autre.

Le deux février 1908 :

J’ai presque arrêté aujourd’hui avec Bl… un appartement, 17, rue Duguay-Trouin11, au cinquième, avec un balcon. Bonheur de Boule ! Huit cents francs, plus vingt-cinq francs d’eau, plus les contributions ? Bl… quitterait sa pension de famille, ne garderait qu’un appartement pour les Kantorowitch et Zive12. Nous prendrions avec nous, pour occuper une de nos pièces, ses deux locataires tranquilles de la rue Tournefort. Nous arriverions ainsi à n’avoir plus qu’un loyer personnel de quatre cents francs environ. Alors, l’indépendance, la vraie tranquillité, la sécurité de Boule ? Je vais peut-être là à une expérience déplorable.

Ces histoires d’appartement vont encore occuper le couple quelques années et occasionner plusieurs déménagements. Paul Léautaud ramasse de plus en plus d’animaux dans la rue, qui lui font pitié, mais en appartement, ce n’est vraiment pas possible.

Le onze juillet 1909, deux ans exactement avant d’emménager à Fontenay-aux-Roses, dans une lettre à Adolphe Paupe13, le spécialiste de Stendhal, il écrit :

Si je m’écoutais, et si je le pouvais, je ramènerais une nouvelle bête chaque semaine. Être un peu à mon aise, et pouvoir avoir un petit pavillon, avec un bout de jardin, pour y avoir des animaux et de toutes sortes ! J’y pense souvent. Rue Rousselet, j’avais mon évier envahi de fourmis : je leur mettais du sucre chaque soir […]

L’Arrivée à Fontenay-aux-Roses

Paul Léautaud ne notait pas tout dans son Journal littéraire et on ne connait pas le détail de la réflexion, les étapes de la décision qui ont conduit ce Parisien à emménager à Fontenay. Le facteur déclenchant, nous l’apprendrons plus tard, par une lettre du 16 janvier 1912 à Henri Martineau, directeur de la revue Le Divan14 :

Je n’habite plus le passage Stanislas. Ma maison a été transformée en hôtel, par de nouveaux propriétaires. J’ai dû partir. Ma collection d’animaux me rendait difficile de trouver autre chose à Paris. J’ai donc dû aller habiter la campagne — la campagne à une demi-heure de chemin de fer de Paris, s’entend.

Ce passage Stanislas a été renommé rue Jules Chaplain l’année suivante. De nos jours, le treize rue Jules Chaplain est toujours un hôtel. Paul Léautaud habitait le cinquième étage où l’on peut encore voir le balcon filant entre les trois fenêtres.

On peut imaginer que la chose se serait faite de toutes façons, face à la nécessité de pouvoir donner aux animaux recueillis le jardin dont ils ont besoin. Il y a aussi Blanche qui espère toujours la réussite de son entreprise de pension de famille.

Mais voilà, ils sont fâchés, ce qui n’exclut pas nécessairement les intérêts réciproques.

Paul Léautaud a donc loué à Fontenay à la fois un appartement 19, rue Ledru-Rollin (l’immeuble n’existe plus) et le pavillon du 24, rue Guérard. La première date est une lettre à Monsieur Sommet datée du six juillet 1911.

Monsieur Sommet est le propriétaire du fameux pavillon du 24, rue Guérard. Qui est le propriétaire du 19, rue Ledru-Rollin ?

Le mercredi 19 juillet 1911 il écrit à son frère Maurice15 :

Nous sommes — je suis, hélas ! — installés depuis le 13, à Fontenay-aux-Roses, 19, rue Ledru-Rollin16. Moi qui avais rêvé d’habiter un jour un grenier rue de Richelieu ! En échange, une demi-heure de chemin de fer quatre fois par jour — en hiver souvent six fois17. Depuis trois jours, je ne fais que manquer mon train.

Nous vous ferons venir un dimanche, quand nous serons un peu déblayés.

        Amitiés à tous trois.

P. Léautaud

Il est vrai que les bêtes sont d’une joie !

Pourquoi Fontenay-aux Roses et pas Courbevoie, par exemple, où Paul avait passé son adolescence et où il avait des souvenirs, de sa dixième à sa dix-huitième année ? Est-ce suite à une annonce dans un journal ? Une connaissance de Blanche ?

D’abord il y a la proximité entre son bureau du Mercure de France et la station Luxembourg, sur la ligne de sceaux. Paul Léautaud n’aime pas le métro et est un grand marcheur, ce qui tombe bien, mais il ne se voit pas faire, plusieurs fois par jour le trajet jusque à une autre gare de la capitale. La rive gauche, c’est très bien mais c’est assez isolé du reste du monde. C’est d’ailleurs ce qu’apprécient les gens qui l’habitent.

Ce que nous savons avec certitude, est que Paul Léautaud a cherché six mois au moins avant de se décider. Le huit janvier 1911 :

Été cette après-midi, chercher un pavillon du côté du Parc de Montsouris, aux fortifications. Rien trouvé de fameux. Des endroits charmants, mais tous loués.

La seule possibilité — parfaitement hypothétique — vient de Georges Bohn.

En effet, Georges Bohn habite Fontenay-aux-Roses et dans la liste des habitants de la rue Guérard aimablement fournie par la mairie18 nous pouvons constater, au numéro huit, la présence d’une Hélène Bohn, sans profession, lors des recensements de 1911 et 1926. En même temps nous savons que Madame Bohn se prénommait Hanka. Peut-être a-t-elle choisi un prénom plus conforme à ce qu’attend l’administration ?

Georges Bohn (1868-1948), est un naturaliste, agrégé et docteur, directeur de laboratoire à la Sorbonne. Il est aussi titulaire de la rubrique « Le mouvement scientifique » du Mercure de France, où il publie, comme un métronome, sa rubrique chaque quinzaine depuis février 1907. Georges Bohn publiera 348 articles, jusqu’en mai 1940. Le Mercure a fermé en juin. Georges Bohn est aussi celui qui a bien voulu signer avec Paul Léautaud, quelques lettres adressées à la mairie de Fontenay se plaignant du bruit des phonographes ou de la radio des voisins. Un autographe au moins a été conservé dans les archives de la ville.

Tous les auteurs du Mercure de France passent nécessairement par le bureau de Paul Léautaud qui dépose leur courrier dans une case étiquetée à leur nom. Georges Bohn, donc, passe au moins deux fois par mois prendre le courrier dans sa case.

Et même sans cela, la conversation de Paul Léautaud est tellement intéressante et drôle, que beaucoup viennent le voir pour le plaisir, même ceux qui ne travaillent pas au Mercure et même dans des maisons concurrentes.

Seulement voilà, dans le Journal littéraire de Paul Léautaud, le nom de Georges Bohn — qui sera prononcé dans vingt-quatre pages sur 6 500 — n’apparaît pour la première fois qu’en mai 1925.

Nous le voyons aussi le vendredi 25 septembre 1936 :

Lundi soir, je crois, rencontrant Georges Bohn et sa femme, qui passent l’été dans leur maison, à deux pas de chez moi […]

[Georges Bohn] s’était aperçu déjà, en passant, que, dans mon jardin, derrière la porte, mes chats se trouvent réunis, quand approche l’heure de mon retour. Il me dit ce soir : « Ils vous attendent, certainement. J’avais déjà remarqué qu’ils étaient là, quand vous devez arriver. Je viens de les voir encore. Ils sont là derrière la porte. Ils vous attendent vraiment. Ils ont l’air de savoir l’heure à laquelle vous arrivez. C’est très curieux. »

C’est donc bien ce Georges Bohn-là, même si le treize mars 1939, Paul Léautaud, de mauvaise humeur, évoquera « la pseudo Mme Georges Bohn ». Plusieurs autres passages du Journal littéraire évoqueront ce voisinage.

La vie à Fontenay-aux-Roses

Dès le début, ça se passe mal. Il y a eu des fuites en toiture dans deux pièces et le vieux papier, décollé et déchiré a juste été recollé. Le plancher est pourri. Malgré les promesses, rien n’a été fait. Rue Ledru-Rollin ou rue Guérard ? nous ne le savons pas.

Et Blanche continue de bouder.

Elle est toujours à son pavillon, avec ses Russes.

Dès les premiers jours, Paul Léautaud s’occupe de chiens perdus, en parle à ses voisins, tâche de les placer ici ou là puis demande de leurs nouvelles par courrier. Dans son Journal littéraire, dans le Bestiaire19, surtout, dans sa Correspondance, aussi, chaque fois que le nom de Fontenay apparait, c’est à côté de celui d’un animal.

En décembre 1911, Blanche a des difficultés financières. Paul Léautaud abandonne l’appartement de la rue Ledru-Rollin et emménage dans le pavillon de la rue Guérard.

Lettre à Monsieur Sommet :

Paris le 29 décembre 1911

               Cher Monsieur,

Madame Léautaud voulait aller vous voir depuis plusieurs jours. L’incertitude de vous trouver l’a fait un peu hésiter. Vous seriez bien aimable de lui dire quel jour et quel moment, dans le courant de la semaine prochaine, elle pourrait être sûre de vous trouver.

C’est au sujet de notre location. Vous savez que nous avions pensé faire quelques sous-locations. Cette idée n’a pu être réalisée et nous avons pris tout le pavillon pour nous seuls. C’est toutefois une charge un peu lourde. Il nous faut ajouter au prix du loyer l’abonnement au chemin de fer, assez élevé, près de 200 francs par an. Il va y avoir les contributions. La maison est de plus d’un entretien coûteux. Bref, nous voyons comme une chose assez difficile de rester. C’est de cela que Madame Léautaud voudrait vous parler plus en détail le jour que vous voudrez bien lui indiquer.

On peut s’amuser de ce « Madame Léautaud » par un Paul qui remarquait peu avant une « pseudo Madame Bohn » mais Blanche a soif de considération.

Il ne se passe plus rien de notable avant la guerre. Début septembre 1914, comme beaucoup de Français, Paul Léautaud quitte la région parisienne pour se réfugier à Pornic, près de Nantes où ses amis Cayssac20 ont une maison, Ker Miaou. Mais voilà, la mer le laisse froid et il n’est pas chez lui. Parce que maintenant, chez Lui, c’est Fontenay-aux-Roses, où il habite depuis trois ans. Le huit septembre, il écrit à un ami21 :

J’ai le courage de mes ridicules comme de mes manques de goût, et je vous dirai tout net que la mer ne me dit rien. Elle est là, à cent mètres de ma fenêtre, et je regarde cela comme une grande étendue d’eau sale. […] Je ne suis pas fait pour les mers, décidément, pas plus celle de Genève22 que celle d’ici. Le pays lui-même m’est fort indifférent. Fontenay offre des coins à mon avis cent fois plus agréables pour la rêverie.

Mais voilà, lorsqu’il rentre, il trouve sa maison vide. Le trente octobre 1914, il écrit à son ami André Rouveyre23 :

Je vous écris campé chez moi comme un réfugié. Sous le coup de l’alerte, quand les Allemands étaient à Compiègne (et même plus près, on l’a caché) et qu’on parlait à Fontenay de nous faire évacuer, ma bonne a pris sur elle, en mon absence, de déménager mes meubles, mes livres, mes papiers. Tout cela est au Mercure, empilé, en vrai bric-à-brac.

C’est la guerre, que Fontenay subit fortement, trop près de Paris pour être au calme. Le premier juin 1918, Paul Léautaud écrit à Anne Cayssac, devenue sa maîtresse :

Quelle vie, en ce moment ! Nous avons le canon tous les jours. Lundi matin dernier, 2 obus et 2 victimes à Fontenay. Chaque soir l’alerte des Gothas24, avec les tirs de barrage souvent presque au-dessus de ma maison. Vous devinez les inquiétudes pour les jours qui viennent peut-être, au train dont vont les choses.

De plus le prix des chemins de fer augmente au premier juillet :

Les tarifs de chemin de fer sont frappés depuis hier d’un nouveau relèvement de 12,50 pour cent. Déjà un de 25 pour cent depuis un mois ou deux. Cela porte à 37,50 pour cent l’augmentation totale.

La guerre a causé beaucoup de dommages. De nombreuses maisons ont été détruites, beaucoup de gens sont à la rue. Le Gouvernement réagit comme il peut en favorisant les propriétaires pour relancer la construction. Mais en ces temps-là le BTP, en France et ailleurs, ce n’est presque rien. Les loyers augmentent et c’est tout.

La Menace d’expulsion

Les années passent, nous sommes le trente décembre 1925 et Paul Léautaud reçoit un congé de sa propriétaire. En effet ce n’est plus Monsieur Sommet mais Madame, ce qui pour lui ne change rien. Tous les Léautaldiens connaissent Madeleine Sommet, propriétaire du pavillon.

[…] le 30 décembre, en rentrant le soir, j’ai trouvé un congé pour le 1er juillet 1926, avec la clause de reprise des lieux loués par la propriétaire pour son usage personnel, clause contre laquelle ne prévaut aucune prorogation.

Pourquoi Madeleine Sommet veut-elle récupérer ce vieux pavillon délabré ? nous ne le saurons sans doute jamais, l’argument de l’« usage personnel » étant, on peut le penser, uniquement juridique.

Paul Léautaud a des amis, il est connu de cent personnes à Saint-Germain-des-Prés et quelques-unes se mobilisent sur deux fronts : contrer Madame Sommet et trouver un autre pavillon.

Cela fait trois ans que Paul Léautaud écrit dans Les Nouvelles littéraires, important journal financé par la société Larousse et dirigée par Maurice Martin du Gard25 et Jacques Guenne26.

Le onze janvier 1926 :

Tantôt visite de Maurice Martin du Gard. Nous sommes descendus de mon bureau. De trottoir en trottoir, je suis allé avec lui jusque dans son bureau des Nouvelles27. […] J’ai mis Martin du Gard au courant de mes soucis résultant du congé que j’ai reçu. Il m’a dit qu’il ferait à ce sujet une annonce dans les Nouvelles. Je la lui ai rédigée.

L’annonce est parue dans Les Nouvelles littéraires du 16 janvier :

À la lecture de cette annonce on ne peut que remarquer le « sur la ligne de sceaux ». Toujours la proximité avec la rue de Condé.

En rentrant au Mercure, à 6 heures, j’aperçois Rouveyre au carrefour de l’Odéon. Je traverse et je le rattrape. […] Parlé ensemble de mon pétrin comme locataire. Je lui dis mon intention d’aller voir Champion28, qui a une propriété à Châtenay, et qui, peut-être ?…

Cette histoire le tracasse. Journal au quinze janvier 1927 :

Depuis, je n’ai été et ne suis encore occupé que de constats d’huissiers, d’architecte, relativement à l’état de mon pavillon, de rechercher de tous côtés une bicoque à acheter, puisqu’on ne trouve rien à louer. Le malheur, c’est que l’argent dont je dispose pour le moment est fort insuffisant. Il me faudrait au moins le double, c’est-à-dire 40 000 francs.

Le 25 janvier, Paul Léautaud est allé voir Pierre Champion et ça a marché ! Le 22 février :

Passé la journée d’hier dimanche à Robinson et Châtenay, pour voir la bonne et le jardinier de Champion, à leur propriété, au sujet du terrain que Pierre Champion m’a offert, si je ne trouve pas mieux. Visité toute la maison, sous la conduite de la bonne, Fernande, dans l’intimité : Miquette, depuis vingt-trois ans chez les Champion. Intérieur de l’aspect et du goût parfait bourgeois. Deux ou trois beaux meubles, noyés dans du quelconque. Des photographies d’Édouard Champion avec sa femme, dans des poses de jeunes mariés, du même comique et aussi bête qu’on voit chez les photographes de quartier, Édouard Champion en militaire, roide, les talons joints, une figure de petit coiffeur, et une main sur l’épaule de son épouse. Il est vraiment mieux aujourd’hui, avec son physique de valet de comédie. La propriété appartient aujourd’hui à Pierre Champion. Toutes les peintures y ont été récemment refaites à neuf et la bonne, Fernande, nous a raconté que Pierre Champion lui a fait faire ce travail, à elle-même, pour l’occuper, et par économie. Ces messieurs Champion, si riches l’un et l’autre, ont l’air d’être assez économes de leur argent […]

Pour le terrain Champion, en plein bois, et ce bois envahi l’été par la vadrouille en plaisirs de campagne, je me garderais bien d’aller m’y installer. Il est long et étroit. Je serais là à la vue de tout le monde et avec ma ménagerie, j’aurais l’air d’une exhibition d’animaux, sans compter les risques de méfaits sur mes bêtes […]

Le premier avril 1926 paraît une nouvelle loi sur les loyers. Le texte précédent obligeait le propriétaire à fournir certaines justifications concernant la reprise des locaux. Ces dispositions ont disparu, le propriétaire fait ce qu’il veut. Le cinq avril, Paul Léautaud se désespère :

Je commence à craindre d’être obligé de partir. Comment m’en tirerai-je, comment ? Je n’ai pas le quart de l’argent qu’il faudrait pour un terrain et une petite maison, et de plus, mon ignorance, dans une pareille affaire, mon incapacité à m’occuper de tout ce qui en découle, me décourage.

Et nous n’avons plus de nouvelles jusqu’au 24 juillet :

Au Palais tout l’après-midi pour le référé29. Passé seulement à près de cinq heures. L’expert nommé.

Garçon30 viendra demain matin à Fontenay avec son secrétaire pour voir l’objet du litige. Je lui ai dit qu’au fond je ne redoute pas absolument la visite de l’expert, mes animaux n’étant pour rien dans l’état du pavillon. Le constat que j’ai fait faire en janvier par l’architecte de la ville de Fontenay, après le congé qui m’était donné, le démontre avec éloquence.

Hier vendredi, pensant à un avocat, j’étais d’abord allé au Palais à la recherche de cet avocat que je suis allé voir en janvier de la part de Deffoux31, M. Jacques Maréchal. C’est après avoir téléphoné chez lui et appris qu’il était absent jusqu’à lundi, que je me suis adressé à Garçon. […]

Dimanche 25 Juillet

Ce matin, visite de Maurice Garçon et de son secrétaire. Restés environ une heure et demie. Bavardé de mille choses. […]

Sur le motif de sa visite, Garçon m’a dit « J’ai tenu à voir votre maison. Je me disais que vous aviez peut-être trop confiance, que vous vous illusionniez peut-être, qu’à force de vivre comme vous vivez, vous étiez peut-être aveuglé sur certains points, que vous ne voyiez plus certaines choses. Eh ! bien, maintenant que j’ai vu, je suis de votre avis : nous n’avons pas à redouter la visite de l’expert. »

Le tout va être maintenant d’obtenir de ma bonne32 de cesser les malpropretés auxquelles elle se plaît avec les animaux. Hier soir, j’ai commencé le nettoyage de la maison. Je continue aujourd’hui. Je vais tâcher de trouver une femme pour faire le nettoyage du haut en bas. Les chiens seront à l’écurie, sauf la Barbette et Tosca dans ma chambre, et le vieux Tobie dans le petit salon, et les chats seront cantonnés dans la cuisine, tout le reste de la maison leur étant fermé. Il le faut absolument. Au fond, toute cette affaire vient de la visite inespérée d’un entrepreneur pour de petites réparations que j’ai réclamées et qui m’étaient accordées, et qui a trouvé Marie dans son fumier et qui a ensuite été le raconter au gérant. Au référé, l’avoué de la propriétaire brandissait une lettre dont Garçon ne lui a pas laissé lire un mot. C’était sûrement cela.

Garçon et son secrétaire partis, je me remets au nettoyage de la maison, dans toutes les choses que je puis faire. Il est une heure passée, je suis fichu comme quatre sous, en train de laver les vitres des fenêtres et je n’ai pas déjeuné, quand on sonne à la grille. Je vais voir ce que c’est. C’est un Mr ?…33 rédacteur à l’Intransigeant34 qui vient me voir au sujet de mon affaire avec ma propriétaire. Je suis renversé. Je lui demande comment il a su cela. Il me dit qu’il y a déjà des notes ce matin dans le Matin35, dans le Petit Parisien36, dans Excelsior37. Je suis de plus en plus renversé. Ce Mr… me connaît fort bien, a lu mes chroniques des Nouvelles. Je le fais entrer. Nous bavardons une bonne heure. Visite de la maison et du jardin. Il me raconte que c’est lui qui a été le promoteur du sauvetage des chiens à La Courtine38 et qui a obtenu de Poincaré39 la dépêche à Richet40 lui demandant de renoncer à l’expérience. C’est lui qui, ayant découvert sur le champ d’expériences le chien qui avait encore au cou le collier avec nom et adresse de son maître, l’a caché pendant trois jours et l’a ramené à Paris au propriétaire. Grand ami des bêtes, ayant aussi chiens et chats. Je l’ai reçu dans mon cabinet ayant sur mon petit bureau les quatre ou cinq pommes de terre cuites à l’eau que Marie venait de me monter pour mon déjeuner41.

Ce Monsieur parti, je déjeune. Puis je me remets à mon nettoyage. On sonne de nouveau. Je vais voir. C’est une femme de Fontenay qui vient me parler d’un chat à prendre en pension pour quelque temps. Je suis à la grille depuis un moment à parler avec elle quand un monsieur, décoré de la légion d’honneur, s’arrête, ôte son chapeau, me demande : « M. Léautaud ? — C’est moi. » Il se nomme : « Geo London42 », et venant de la part du Journal au sujet de mon affaire avec ma propriétaire. Décidément… Je quitte la femme en question et nous entrons. Je connais fort bien Geo London de nom. Je lui dis que je suis aussi étonné que flatté qu’il se soit dérangé pour moi. Là-dessus, grands compliments sur ma personne, sur mes écrits, dont il me parle en homme qui ne m’ignore pas. Il me dit qu’il a demandé mon adresse à Garçon qui la lui a donnée en lui recommandant de ne pas me dire qu’il la tenait de lui, que je ne le recevrais probablement pas, ou alors de façon peu aimable, qu’il était probable que je l’enverrais au diable, et qu’il estime avoir eu de la chance, en me trouvant ainsi sur le seuil de ma porte ouverte. Nous avons bien ri de tout cela. Visite de la maison et du jardin. Le jardin surtout l’intéressait. Il m’a dit : « On a écrit que vous avez dans votre jardin 80 monuments funéraires pour les bêtes que vous avez perdues. » C’est Billy43 qui a écrit cela, poussant le pittoresque un peu loin. J’ai mené London devant la longue bande de jardin où sont les tombes de chats, et qui ne se différencie en rien du reste du jardin, l’herbe repoussée et rien n’indiquant que des animaux sont enterrés là. Nous sommes ensuite montés dans mon cabinet. Grands compliments de sa part sur mon talent et mon caractère. Malgré ma fatigue, j’étais très en train. J’ai parlé avec beaucoup de vivacité sur des questions de littérature et ma façon d’être et de me conduire à ce sujet.

Après mon déjeuner, je m’étais mis à laver deux chemises et des mouchoirs et tout cela séchait sur une corde dans ma chambre. Mes fauteuils en ruine, couverts de vieux sacs, les murs des pièces nues, ma toilette d’intérieur, tout cela n’a pas dû lui paraître bien riche.

Il a été charmant et s’est déclaré enchanté de mon accueil. Il s’est mis à répéter ce que lui avait dit Garçon, que je ne le recevrais pas d’une façon aimable… « Vous voyez qu’on a exagéré, lui ai-je dit — On m’a même trompé du tout au tout. »

Je continue à ne pas revenir de ces deux visites. Et ces notes déjà dans le Matin, le Petit Parisien et Excelsior ? Comment diable ces gens-là ont-ils su mon affaire ? C’est tout à fait renversant.

Le Journal du 27 juillet 1926

On peut imaginer que des journalistes spécialisés se renseignent en permanence sur les affaires en cours au palais de Justice comme d’autres (les mêmes ?) surveillent la publication des bans dans les mairies. L’action de Maurice Garçon n’est pas à exclure. Cette affaire sera connue jusqu’à Kichineff, en Roumanie. Voir la réponse à la lettre de la petite Jeannine Revzeanu (ou Revzeau) datée du trois janvier 1928.

Pour la notoriété de cette affaire en province, le 29 mai 1929 nous lirons :

Ce matin, chez Vallette, Albert Heumann, actuellement sous-préfet à Saint-Étienne. Il me dit que je suis très connu là-bas, depuis mon affaire avec ma propriétaire. Tous les journaux de l’endroit en ont parlé. On parle couramment des chats de Léautaud. Il me dit que je devrais venir là-bas faire des conférences, que je serais très bien accueilli et que lui-même s’offre à moi pour tout organiser.

Mais revenons à l’été 1927.

Lundi 26 Juillet [1927]

Ce matin, quand j’arrive au Mercure, tout le monde a lu dans le Journal l’article de Geo London et m’en parle44. On me prête le Journal pour que je lise. Article fort aimable et de plus fort bien fait, avec le portrait un peu chargé par Rouveyre pour la plaquette de la collection des Amis d’Édouard45. Geo London parle de moi comme homme et comme écrivain avec grands éloges et grande sympathie. Je finirai par le croire, ce qu’on me dit, que je suis plus connu et plus apprécié que je ne me doute.

Portrait “À la canne”

Article dans l’Action française d’hier (Orion)46. Dans l’Intransigeant de ce soir, l’article du rédacteur venu hier avant London. Très aimable aussi, très sympathique, mais moins littéraire. Article aussi dans l’Homme libre47.

À 6 heures, dans mon bureau, arrivée d’un rédacteur de l’Œuvre, qui a été à Fontenay pour me voir et me photographier avec les bêtes, et qui en revient tout trempé par la pluie. Il ignorait que je passe toutes mes journées au Mercure.

Mardi 27 Juillet

Article dans l’Œuvre, par le rédacteur venu me voir hier soir, Pierre Bénard48, et qui raconte sa visite à Fontenay, décrit la rue et la maison, et la bonne venant voir qui se présente, et ensuite moi dans mon bureau, ma personne, mon physique, ma conversation. « J’aurais fait un comédien merveilleux. » Article très sympathique aussi. Décidément, cette histoire d’articles est fantastique. Je me demande si ce n’est pas Garçon qui l’a organisée.

L’Œuvre du 27 juillet

Article dans L’Humanité49, avec un petit tour désagréable, et un peu bête. Pour ces gens-là, du moment qu’on n’est pas un ouvrier et qu’on ne travaille pas manuellement, on est tout de suite un bourgeois capitaliste. C’est le concierge du Mercure qui m’a signalé cet article, que j’aurais certainement ignoré sans cela, car je ne suis abonné à aucun Argus et le Mercure n’étant pas nommé, la coupure ne nous serait pas venue.

Article amusant de Jeanson50 dans le Soir. Tous ces articles très sympathiques, en réalité.

Mercredi 28 Juillet

Marie a ouvert hier à un photographe venu pour Excelsior. Elle est ce matin dans ce journal, avec une partie des animaux, et moi dans un médaillon, une des deux poses prises hier au Mercure. Il semble me rappeler en effet qu’il s’est nommé comme venant de chez le photographe Manuel et il m’a dit être auparavant allé chez moi51.

À Maurice Martin du Gard

Paris le 29 juillet 1926

               Mon cher ami,

Merci pour la note si amicale que je lis ce matin dans les Nouvelles à propos de mon histoire de locataire52. Si cela vous intéresse, rassurez-vous : ma propriétaire n’a que des torts à mon égard et ce serait bien le diable si je ne l’emportais pas.

        Cordialement

P. Léautaud

À Henri Jeanson53

Paris, le 29 juillet 1926.

Monsieur,

Alors vous aussi, vous vous occupez de la tuile qui me touche ? Je viens de voir cela ce matin, en arrivant au Mercure, dans Le Soir d’hier. Votre billet est fort amusant, comme tout ce que vous écrivez, fort gentil aussi pour moi, et je vous en remercie.

        Croyez à mes cordialités.

P. Léautaud

Vendredi 30 Juillet

J’ai eu à écrire à Maurice Garçon pour lui recommander de ne pas égarer deux lettres du gérant de ma propriétaire que je lui ai remises et qui sont très importantes pour mon affaire. Je lui ai dit en même temps que je ne reviens pas de voir les journaux s’occuper de moi à cette occasion, des visites que j’ai reçues, alors que je ne connais personne dans les journaux.

Ce matin, la réponse de Garçon, commençant ainsi : « Vous avez énormément d’amis, beaucoup plus que vous ne pourriez croire, et vous ne sauriez penser combien je suis touché des visites que j’ai reçues de gens que vous connaissez à peine ou avec lesquels vous n’avez aucune intimité, et qui sont venus me demander comment on pouvait vous soutenir dans votre procès. »

Décidément, cette histoire est de plus en plus renversante. Je serais bien curieux de savoir quels sont ces gens.

Lundi 2 Août

Je sortais ce soir à 6 heures de l’épicerie Brunet54 où je venais d’acheter quelque chose pour mon dîner quand je vois Garçon passer dans son auto55. Il s’arrête au bord du trottoir et nous causons un peu. Il me confirme ce qu’il m’a écrit à propos des visites qu’il a reçues à mon sujet pour mon affaire avec ma propriétaire, qu’il a été absolument touché de ces visites de gens venant lui demander ce qu’on pouvait faire pour moi, deux, entre autres, et deux, m’a-t-il dit, que vous avez assez égratignés dans vos chroniques, et qui m’ont dit : « Si on lui achetait la maison, pour qu’il ait la paix ? » — et ajoutant : « Ne lui dites rien. Ne nous nommez pas à lui, je me fâche avec vous pour de bon si vous me nommez. » Il ne m’a pas dit leurs noms, en effet.

Je n’ai pu me retenir de rire, dans mon ébahissement. Je l’ai dit à Garçon : « Vous me renversez. Jamais je n’aurais cru cela possible. »

Après les journaux de Paris, ce sont ceux de province, comme (ceci indiqué pour les chercheurs) Le Phare de la Loire du sept août (une photo en une sans vraiment d’information) ou L’Indépendant de la Charente inférieure du 18 août (« Une farce de Léautaud » en une).

Le temps passe, nous sommes en 1927. Lors d’un nouveau rendez-vous chez l’expert. ça c’est plutôt mal passé :

[…] je me suis trouvé devant une réclamation de 17 000 francs pour réparations locatives, cela au mépris de la vérité la plus vraie, toutes les pièces de mon dossier en font foi. L’expert se refusant à tenter aucune conciliation, les parties se trouvant trop à l’opposé l’une de l’autre. Garçon, mon architecte, Vallette56 présent, tous trois sans réplique. J’ai été seul à parler un peu vigoureusement. Au point que Vallette en revenant dans l’auto de Garçon a eu pour lui cette boutade : « Dites donc, Garçon, c’est plutôt Léautaud qui vous a défendu. » Je ne sais comment je vais me tirer de là. Peu de confiance dans mes conseils, peu de confiance dans la justice.

Afin d’éviter qu’ils soient saisis, Paul Léautaud a déménagé tous ses meubles.

Je suis enchanté depuis que j’ai fait partir mes meubles et mes livres, par précaution pour mon affaire avec ma propriétaire. J’ai gardé dans ma chambre mon sommier seulement, une caisse me sert de table de nuit, et dans mon bureau, juste quelques livres, les huit ou dix que je lis de temps en temps, et ce qu’il faut pour écrire : ma chaise et mon petit bureau Maple57, que je déménagerai aussitôt en cas d’alerte. Mes pièces vides m’enchantent. Quelle inutilité, le mobilier et les livres en quantité ! Le soir, à lire, à écrire, ou à rêvasser, à la lumière de mes bougies dans mes flambeaux Louis XVI (et d’époque) je suis enchanté.

Le 23 juin 1927, nouveau rendez-vous chez l’expert, rue des Mathurins…

…chez lequel j’ai eu un petit débat moins académique avec l’avocat de ma propriétaire, qui s’est mis à raconter l’affaire tout de travers et à me parler comme s’il voulait m’intimider.

Et nous voilà en 1928. Le 18 mai PL revoit Maurice Garçon puis, le onze juin :

Je suis allé après déjeuner chez Me Détis, l’avoué de ma propriétaire, verser les 2 000 frs convenus, en compte, sur mes termes de loyer depuis juillet 1926. Il y avait longtemps que j’avais mis les pieds dans une étude d’avoué. Au moins dans celle-ci — il paraît qu’il en est de même ailleurs — les clercs sont remplacés par de jeunes femmes. Chez Détis, elles étaient quatre, chacune devant une machine à écrire. J’ai attendu pendant trente-cinq minutes avant d’être reçu par le principal. Pendant trente-cinq minutes, ces donzelles n’ont pas fait autre chose que se peigner, arranger leurs cheveux, se poudrer, se faire les sourcils, se tapoter ici, se tapoter là. Joli personnel.

Le principal, à qui j’ai fait part de ma remarque des clercs remplacés par des femmes, m’a dit : « On ne trouve plus de clercs. J’en cherche un. Je n’en trouve pas. On ne trouve plus que quelques fils à papa, comme clercs amateurs. »

Au printemps suivant, le onze mars 1929 :

[Maurice garçon] m’annonce que ma propriétaire a changé d’avocat, que le nouveau me connaît parfaitement comme écrivain, qu’il lui a parlé de moi en vue d’arranger l’affaire « Il faudrait arranger cela : Léautaud est un homme très sympathique. Il est peut-être un peu original ?… »

Puis le 13 juin :

Entrevue ce matin, au Mercure, avec le beau-frère de ma propriétaire, pour une communication concernant notre différend. Offre d’un pavillon voisin, devenu vacant, et qu’on m’offre, après réparations assez sérieuses. Je vais donc probablement quitter le pavillon que j’habite depuis 18 ans, et mon merveilleux jardin, pour un pavillon plus modeste, moins isolé, et un carré de jardin qui en est à peine un. Quel chagrin j’ai déjà de laisser toutes les tombes de tous ces chers êtres que j’ai tant aimés.

Lundi 24 Juin

Je suis en plein dans les discussions de mon affaire de propriétaire. La nouvelle loi sur les loyers58 majore les loyers d’une façon extrêmement lourde pour moi. Ma propriétaire m’offre un petit pavillon, pour récupérer le mien, et veut me faire payer quelques centaines de francs de plus que le loyer légal, qui majore déjà de 250 %, 275 pour les professions libérales avec un bail de 3, 6, 9, il est vrai, le loyer de 1914. Comment vais-je m’en tirer. Son beau-frère a proposé de demander son avis à Garçon, bien que mon avocat. J’ai accepté. Je verrai Garçon demain matin. Je lui ai déposé une note explicative ce matin. Il nous réunira, s’il accepte, le beau-frère et moi, et donnera son avis. Qu’est-ce que sera cet avis ? J’offre le loyer légal pour ce petit pavillon. Déjà lourd pour moi. Mme Sommet a l’avantage de retrouver le pavillon que j’occupe. Je trouve que je suis fort raisonnable.

En juillet nous apprenons que Madame Sommet souhaite faire établir un chemin dans le jardin de PL afin de pouvoir se rendre dans son jardin à elle.

Et le 27 juillet :

C’est décidé. Je reste dans mon pavillon. Calcul fait : cinq années où je suis, cinq années dans ce qu’on m’offre (avec l’indemnité de 3 000 frs qu’on veut me faire payer), cela me revient au même prix, à peu de chose près. Je donnerai demain par écrit ma réponse à ma propriétaire. Mais je l’ai déjà donnée ce matin à son beau-frère, venu me demander des nouvelles au Mercure. Vais-je enfin avoir la paix avec cette affaire ?

Ça semble en effet terminé.

ANNEXE I : Un procès à l’ami des bêtes perdues59

M. Paul Léautaud est poursuivi. On ne s’en étonnera pas dans le monde littéraire où il passe pour un « enfant terrible ». Dédaigneux de la gloire, de l’argent et de l’amitié, misanthrope, misogyne, iconoclaste, M. Paul Léautaud fait bon marché des convenances mondaines, comme des fades galanteries. Il dit et il écrit ce qu’il pense avec une alacrité cynique. Ses critiques dramatiques qu’il signe Maurice Boissard sont féroces avec tranquillité ! Elles ont fait pleurer bien des jolis yeux d’actrices adulées, et donné le cauchemar à bien des auteurs en vogue. S’il est menacé d’un procès, sans doute est-ce une de ses victimes qui le lui intente ? Eh bien ! non. Paul Léautaud est prosaïquement poursuivi par sa propriétaire. Celle-ci lui reproche d’avoir converti la villa qu’elle lui loue, à Fontenay-aux-Roses, en un refuge pour chiens et pour chats et elle ne réclame rien de moins que l’expulsion de l’homme de lettres et de sa ménagerie !

Hier j’ai trouvé Paul Léautaud sur le seuil de sa maison. C’était une chance. Il a écrit : « On peut sonner ; je n’attends jamais personne et jamais je ne réponds. » Son avocat, Me Maurice Garçon, m’avait prévenu : « Il ne vous recevra pas, ou il vous mettra dehors. » L’accueil, au contraire, fut délicieux. Paul Léautaud a l’air de Voltaire caricaturé par Daumier. Mais son visage tourmenté devient beau dès qu’il parle, car Léautaud ne parle qu’agité par des sentiments excessifs : l’enthousiasme ou le dégoût ; l’amour ou la haine.

Sa maison se cache au milieu d’un jardin touffu. Elle est crevassée, lézardée. « Mes bêtes n’y sont pour rien » sourit Léautaud… Ses bêtes ! Avec quelle tendresse Léautaud raconte leur histoire :

« J’ai neuf chiens et trente-huit chats, me dit-il. Rien que des bêtes perdues, car, moi, je n’en élève jamais aucune. J’ai trouvé ces bêtes errantes, un peu partout, dans Paris, abandonnées par des maitres cruels. Parfois on en jette une par-dessus le mur, pour que je la recueille. La plupart passent leur vie dans le jardin. Venez les voir… »

Au pied des arbres, dans l’herbe, dans les massifs, chiens et chats sont étendus nonchalamment. D’autres se promènent ; d’autres jouent. Pas un miaulement, pas un aboiement.

« Tout le monde vit ici en liberté, me dit Léautaud. Jamais de querelle ! Quelle leçon pour les hommes ! »

Voici Laurent, un petit chat, que Léautaud ramassa un soir d’hiver devant la fontaine de Médicis, au Luxembourg. Voici Barbette, chienne bâtarde, la dernière trouvée, place du Carrousel. Elle eut les honneurs d’une chronique dans la plus littéraire des revues60. Le bienfaiteur n’a oublié l’histoire d’aucun de ses protégés. Il ne les abandonne même pas dans la mort. II les enterre au fond de son jardin, sous la terre nue, car il répugnerait à sa simplicité d’offrir à la mémoire de ses frères inférieurs les monuments funéraires qui tentent la sotte sensibilité des vieilles filles maniaques, pleurant leur toutou…

Dans la maison même, maison de pauvre, où les livres sont le seul luxe, les animaux sont encore rois : trois matous tiennent conseil sur le lit du maitre du logis.

Léautaud me reconduit en bougonnant :

« Un procès ! Quelle aventure ! Moi qui ai même horreur de recevoir une lettre !… Mais, vous savez, je ne me laisserai pas faire. J’occupe la maison bourgeoisement, n’est-ce pas ? Alors…61 »

Geo London

ANNEXE II : Article de Pierre Bénard dans L’Œuvre du 27 juillet

M. Léautaud, ami des chats, poursuivi par sa propriétaire

— M. Léautaud, l’homme aux trente chats ?

Sa propriétaire lui fait un procès parce qu’il héberge trop d’animaux chez lui. Le voilà, du coup, célèbre à Fontenay-aux-Roses, qui vit à l’abri des soucis de la littérature.

Les habitants de l’étroite rue Guérard ne tiraient vanité, jusqu’à présent, que des beaux arbres qui l’ombragent. Ils ne se souciaient guère du critique du Mercure de France. À présent, ils ne parlent que de lui.

— Voyez, en face, la maison aux canards.

Nous voici donc devant la maison aux canards. Il y a une grille rouillée et une sonnette qu’on hésite à tirer, tellement elle paraît délicate. On tire quand même, mais doucement. Un tintement discret, puis, moins discrets, des aboiements. Les pensionnaires de M. Paul Léautaud sont sur le qui-vive. Du fond du jardin, derrière les massifs touffus qui cachent la maison, un pas se fait entendre. Une bonne femme apparaît sous un parapluie, escortée de deux chiens à l’allure résolue. La bonne dame monte sur le mur et, comme du haut d’une enceinte fortifiée, dévisage l’arrivant.

— M. Léautaud n’est pas là.

Elle reste là, l’œil au guet, jusqu’à ce que l’inconnu ait disparu au tournant du chemin. Puis elle regagne la maison entre ses deux gardes du corps, dont la queue bat un rythme victorieux.

On attend l’expert chez « l’homme aux trente chats ». On l’attend même de pied ferme.

Cependant, M. Léautaud travaille paisiblement au Mercure de France. Un bureau sévère et sombre. Des meubles modestes et noirs. Une seule tache blanche les cheveux, le visage, la cravate de M. Léautaud. Dans un fauteuil, comme les aiment les peintres officiels, il montre, sous une chevelure légère, aérienne, fleurie, un masque osseux et affiné. Il a l’air d’un portrait de famille.

— Cette histoire ? Simple comme tout. Ma propriétaire est furieuse parce que la nouvelle loi m’accorde une prorogation de cinq ans. Ensuite, elle m’augmente de 125 %. Parfait. Auparavant, je demande les réparations indispensables. Voilà.

Le lorgnon, au bout des doigts, fait un moulinet redoutable.

— Mes bêtes commettent des dégâts ? Je suis obligé, au premier étage, lorsqu’il pleut, de disposer des cuvettes pour recueillir l’eau du ciel. Est-ce la faute de mes chiens ? Je ne peux plus ouvrir porte des cabinets, elle me resterait dans les mains. Est-ce la faute de mes chats ?

Dans l’ombre du bureau, les petits yeux narquois de M. Léautaud brillent d’un éclat particulier.

— Savez-vous comment on appelle ma maison à la mairie de Fontenay ? Le local insalubre. Chez moi, si vous voulez faire tremper des haricots, mettez-les dans un récipient sans eau, posez-les dans un placard, le lendemain vous les retrouverez baignant dans un liquide abondant.

M. Léautaud se passionne. Il se dresse sur son fauteuil, la parole vive, puis il se rejette au fond, ironique et dédaigneux. Quel comédien merveilleux il ferait !

— J’aime les bêtes, parce que les autres ne les aiment pas assez. Je n’en élève jamais. Dès qu’une de mes chattes met bas, au baquet ! Je considère que les élever, c’est faire le malheur des animaux. Mais je recueille ceux que je rencontre abandonnés.

Rêveur, M. Léautaud sourit derrière son lorgnon à sa nombreuse famille.

— On m’en jette par-dessus le mur en disant : « C’est le vieux toqué qui aime les chats ! » Et puis il y a ceux du voisinage qui viennent rendre des visites amoureuses aux miens : mes gendres. J’ai trente chats et six chiens en ce moment.

M. Léautaud lève les bras pour attester le Ciel de la pureté de son âme et de la sincérité de son cœur.

— On m’accuse de trouble de jouissance. Mais s’il y a quelqu’un qui est troublé, c’est moi.

Il conclut, magnifique providence des animaux, défenseur du chat réprouvé et du chien sans gîte :

— Et après ? Si j’aime coucher avec des chats, moi !

Pierre Bénard

Deuxième partie, 1929-1939 à paraître le quinze juin.


1       Pourquoi pas toutes les trois quinzaines dont il est l’usage ici ? parce que la dernière partie tomberait alors le premier août et que l’on peut penser que la ville de Fontenay-aux-Roses méritait mieux qu’une parution en août.

2       Par Jean Dutourd, dans Le Fond et la forme, essai alphabétique sur la morale et sur le style, Gallimard, avril 1958, 284 pages.

3       Par Paul Guth, dans Quarante contre un, recueil d’articles de presse, Corrêa 1947, 304 pages. La maison de Roberto Corrêa a été reprise par Buchet-Chastel en 1936 mais le nom continuera parfois d’être utilisé.

4       L’histoire entre Paul Léautaud et sa mère est assez compliquée. Pour résumer on peut dire que Paul Léautaud, né en 1872, a rencontré sa mère pour la première fois en 1880 pour une journée, la deuxième fois en 1901 au chevet de sa tante Fanny, puis ne l’a plus jamais revue.

5       Résidence de Louise Viale depuis la mort de Firmin Léautaud, entre Étampes et Nemours à une petite centaine de kilomètres de Paris.

6       Lucien Descaves (1861-1949), journaliste, romancier et auteur dramatique naturaliste et libertaire, Lucien Descaves s’est rendu célèbre par Les Sous-offs, roman antimilitariste pour lequel il a été traduit en cour d’assises pour injures à l’armée et outrages aux bonnes mœurs. Acquitté en 1890, il donnera d’autres œuvres dans le même ton. Rédacteur au journal L’Aurore au moment de l’affaire Dreyfus, il lui apporte son soutien.

7       Un quart de colonne en une du Figaro du 22 décembre 1903 dans la rubrique « À travers Paris » entre une histoire de caserne et la visite du roi des Belges au salon de l’auto.

8       Blanche Blanc, maîtresse alternative. L’affaire s’est tellement mal terminée que Paul Léautaud a toujours refusé d’écrire son nom en entier.

9       À cette époque, un petit ménage pouvait donc se loger sans problème rue Tournefort, à deux pas du Panthéon et du lycée Henri-IV. Quelle pouvait être la surface de ce « grand rez-de-chaussée » ? Au printemps 2021, le prix moyen de location du mètre carré de cette rue est de 35 €uros par mois.

10     PL a quitté sa place de second clerc d’avoué pour celle de secrétaire d’administrateur judiciaire. Il sera embauché comme secrétaire de rédaction au Mercure de France dans deux mois, le premier janvier 1908.

11     La rue Duguay-Trouin (du nom d’un corsaire malouin du roi) est une petite voie de 150 mètres de long dans VIe arrondissement, entre le jardin du Luxembourg et le Boulevard Raspail. Le numéro 17, visible encore aujourd’hui, est un immeuble agréable, sur six fenêtres de large. Le cinquième étage, légèrement en retrait, bénéficie d’un balcon filant. Aucune plaque ne signale la présence de Paul Léautaud.

12     En fait, Blanche a créé une pension de famille, qui ne rapporte pas aussi bien qu’elle le voudrait, ainsi que nous l’apprendrons bientôt. Mademoiselle Kantorowitch et Monsieur Zive sont ses locataires. Ils se marieront bientôt et Blanche les perdra comme locataires.

13     Adolphe Paupe (1854-1917), bibliographe, est l’auteur de La Vie littéraire de Stendhal, éditée à Genève et, avec Auguste Chéramy (1840-1912), de la Correspondance de Stendhal.

14     Le Divan est la revue d’Henri Martineau, active du début de l’année 1909 jusqu’à la fin de 1958. Cette revue bimensuelle, comme le Mercure, mais sensiblement à droite, était considérée comme une gardienne du classicisme littéraire. Sous ce nom et sous la même direction, la librairie se trouvait au 18, rue Bonaparte (à l’angle de rue de l’Abbaye, qui longe l’église Saint-Germain-des-Prés).

15     Paul Léautaud est né en 1872 des amours de Firmin Léautaud et de Jeanne Forestier. Son frère Maurice est né douze ans plus tard, en 1884, de Firmin et de Louise Viale. C’est elle qui disposait, à Dimancheville d’une propriété, sans doute modeste, dont nous ne savons rien malgré une demande à la mairie de Dimancheville.

16     Il s’agit ici d’un petit appartement que PL occupera jusqu’en janvier 1912 avant de rejoindre la rue Guérard. Toute la partie entre le numéro 9 et le numéro 23 de la rue Ledru-Rollin est occupée de constructions récentes, peut-être des années 1970 ou 1980. Les quelques maisons datant de l’époque sont de petites constructions de deux étages sur rez-de-chaussée.

17     À cette époque — ça ne durera pas — Paul Léautaud revient chez lui pour déjeuner. Après sa journée de travail au Mercure il doit se rendre au théâtre pour ses chroniques dramatiques mais avant cela il rentre pour nourrir ses bêtes et l’hiver entretenir son feu, sauf à le trouver éteint à son retour. Selon notre calcul, entre octobre 1911 et juillet 1912 il a chroniqué 64 pièces.

18     Voir l’excellente brochure Sur les traces fontenaisiennes de Paul Léautaud, écrivain et ami des chats, éditée par la commune de Fontenay-aux-Roses.

19     Paul Léautaud, Bestiaire, Les Cahiers verts, Grasset 1959 (en fait distribué en février-mars 1959), 252 pages. On ne sait vraiment ni quand, ni dans quelles circonstances Paul Léautaud a détaché de son Journal littéraire les nombreuses pages réservées aux animaux. La mort de Paul Léautaud a entraîné la parution ou reparution, le plus souvent organisée par Marie Dormoy, d’à peu près tout ce qu’il avait pu écrire. Ce Bestiaire est reparu chez Grasset, mais cette fois-ci dans la collection Les Cahiers rouges, en janvier 2005 et est encore disponible en 2021.

20     Henri Louis Cayssac (1849-1924) était fonctionnaire au ministère de l’instruction publique et chef du secrétariat et rédacteur à la très laïque Ligue de l’Enseignement. Marie Galier (1868-1950) a épousé en 1895 Henri Louis Cayssac. Marie, devenue Anne Cayssac, sera l’une des deux femmes — avec Marie Dormoy — ayant le plus compté dans la vie de PL.

21     Paul Morisse (1866-1946) a partagé le bureau de PL à partir de janvier 1908 jusqu’en 1911. Le 30 mars 1942, PL a écrit : « Été voir Paul Morisse dans sa librairie avenue de Breteuil. 76 ans, mémoire défaillante, surdité, un vrai petit vieux. » Paul Morisse est aujourd’hui connu pour être le traducteur des Hymnes à la nuit de Novalis en 1908 (voir le Journal littéraire au 26 octobre 1908) et aussi de Stefan Zweig pour son Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre en 1910. Voir J.-P. Glorieux, Novalis dans les lettres françaises à l’époque et au lendemain du symbolisme (1885-1914), Presses universitaires de Louvain, 1982 (526 pages). Voir aussi André Billy, Le Pont des Saint-Pères, Fayard 1947, pages 35-37. On ne confondra pas Paul Morisse avec Charles Morice (1860-1919).

22     Jeanne Forestier, mère de Paul avait rencontré en 1880 un médecin genevois, Hugues Oltamare, épousé en mai 1895.

23     André Rouveyre (1879-1962), dessinateur de presse, journaliste et écrivain. Au cours d’un de ses entretiens avec Robert Mallet, PL dira qu’il a connu AR « Au Mercure, dans le salon de Mme Rachilde. » Dans La Terrasse du Luxembourg, André Billy écrira : « André Rouveyre, dont tous les journaux reproduisaient de petites bonnes femmes en chemise courte, au sourire largement fendu. Je ne me doutais pas que ce garçon barbu, à monocle, dont j’enviais la désinvolture, serait vingt-cinq ans plus tard mon plus intime ami. » André Rouveyre est le fils du libraire et éditeur Édouard Rouveyre (1849-1930). Pour une biographie plus détaillée, voir notamment la Correspondance entre André Gide et André Rouveyre éditée et annotée par Claude Martin, Mercure de France 1967, 286 pages. Voir aussi Louis Thomas : André Rouveyre, Les Bibliophiles fantaisistes, Dorbon-Aîné, 1912, 127 pages.

24     Les Gotha G, avions bombardiers allemands.

25     Maurice Martin du Gard (1896-1970), journaliste, est le petit-cousin de Roger Martin du Gard. À 24 ans, de juin 1921 à mai 1922, il a remplacé Émile Paul puis Paul Budry à la direction du mensuel Les Écrits nouveaux. En octobre 1921 on le retrouve, au côté de Jacques Guenne (1896-1945) à la direction des Nouvelles littéraires, créée par la société Larousse. Ils ont tous deux 25 ans. MMG dirigera l’hebdomadaire jusqu’au au 19 septembre 1936, la société Larousse le pensant trop à gauche. Après cette date, il a continué néanmoins à rédiger les chroniques dramatiques des Nouvelles littéraires jusqu’au début de la guerre. Il a été ensuite correspondant à Vichy de La Dépêche de Toulouse, ce qui lui a valu quelques inimitiés à la Libération. Lire à ce propos Chroniques de Vichy, paru chez Flammarion en 1948. De cette dernière époque, il faut surtout lire sa considérable série de portraits rassemblés sous le titre Les Mémorables, trois volumes (deux chez Flammarion en 1957 et 1960 et un chez Grasset en 1978). Ces trois volumes ont été réunis chez Gallimard en 1999, représentant un pavé de 1 090 pages passionnantes. Dans ces pages, Paul Léautaud est évidemment cité à sa place.

26     Jacques Guenne (1896-1945), critique d’art. Après Les Nouvelles littéraires, Jacques Guenne fondera L’Art vivant en 1924.

27     À cette époque, les bureaux des Nouvelles littéraires se trouvaient 146 rue Montmartre, dans un immeuble toujours en place, à l’angle de la rue du Croissant, qui était le quartier de la presse.

28     Les Champion sont une dynastie d’éditeurs dont le nom perdure encore de nos jours. Honoré Champion (1846-1913), a fondé cette maison d’édition en 1874. Honoré a deux fils, Pierre et Édouard. Pierre (1880-1942), dont il s’agit ici, chartiste, biographe de Jeanne d’Arc, a pris sa suite. Pierre champion est maire de Nogent-sur-Marne depuis 1919 jusqu’à sa mort et aussi Conseiller général de la Seine. Édouard (1882-1938), libraire-éditeur également, est médiéviste.

29     Un référé est une procédure judiciaire d’urgence permettant de prendre des mesures provisoires dans l’attente d’un jugement définitif. Ici ce référé serait pertinent dans le cas d’un péril.

30     Avocat et auteur Mercure Maurice Garçon (1889-1967), spécialiste de démonologie, a publié « Les procès en sorcellerie » dans les Mercure des 1er et 15 janvier 1923, « Le symbolisme du sabbat » dans les deux numéros de septembre 1923, un texte sur « Le Droit de réponse » dans le numéro du quinze juin 1924, etc. Maurice Garçon deviendra l’un des deux ou trois grands avocats de son époque et défendra nombre d’auteurs (François Mauriac, Georges Simenon, Francis Carco, Georges Arnaud) et de maisons d’éditions (Pauvert, Denoël…). Il sera élu à l’Académie française en 1946 mais a toujours refusé d’être membre de l’Ordre des avocats. Paul Léautaud et Maurice Garçon se sont fréquentés pendant plusieurs années et l’on peut regretter de ne plus les voir déambuler dans Paris côte à côte, l’un petit et l’autre immense (1,91 m). On lira avec beaucoup d’intérêt le Journal (1939-1945) de Maurice Garçon édité en mai 2015 aux Belles lettres (Fayard) par Pascal Fouché et Pascale Froment. Voir, à ce propos, l’article de François Angelier dans Le Monde des livres du 4 juin 2015.

31     Léon Deffoux (1881-1945), journaliste, a écrit notamment sur l’académie Goncourt et sur Huysmans. Léon Deffoux est employé à l’agence Havas depuis 1909 et il deviendra chef du service des reportages en 1920. Léon Deffoux a été, de mai 1917 à janvier 1918, chroniqueur dans une trentaine de numéros du Mercure. Il sera aussi un chroniqueur régulier de L’Œuvre. Lire sa nécrologie par Alain Barbier Sainte Marie dans les Cahiers Edmond et Jules de Goncourt numéro trois de 1994, pages 104-110.

32     Paul Léautaud avait une bonne, assez indispensable à cause des animaux, dont il ne pouvait s’occuper dans la journée. Il a eu plusieurs bonnes, successivement, jusque dans les années 1930 et même une fois un couple. Logée et nourrie, cela ne coûtait pas trop cher.

33     Distrait et préoccupé, PL abrévie monsieur en mister

34     Le premier numéro du quotidien de gauche L’Intransigeant est paru le quinze juillet 1880, fondé par le financier et patron de presse Eugène Mayer (1843-1909). La rédaction est confiée au polémiste Henri Rochefort (1831-1913). Le virage à droite de ce journal radical ne se fait pas attendre et il fera partie de la presse antidreyfusarde. En novembre 1905 Henri Rochefort choisit son successeur, ce sera Léon Bailby (1867-1954), bien dans la ligne du journal de l’époque. La parution passe du matin au soir et devient antidatée. En 1908, Léon Bailby rachète L’Intransigeant et donne un tour littéraire à ce quotidien d’informations générales. Paul Léautaud en devient lecteur quotidien. Guillaume Apollinaire tient une chronique artistique. Après la guerre, — et, hélas la mort de Guillaume Apollinaire, — L’Intransigeant devient l’un des principaux quotidiens français et le plus grand journal du soir. En novembre 1926, Léon Bailby crée un supplément sportif hebdomadaire, Match-L’Intran, qui deviendra Paris-Match en 1949.

35     Le Matin du 25 juillet 1926, page cinq, colonne deux, sous le titre « Chiens et chats » : « M. Paul Léautaud habite depuis quinze ans, à Fontenay-aux-Roses, une villa où il a recueilli toute une troupe de chiens et de chats. La maison est ancienne et se dégrade chaque jour un peu plus. La propriétaire voulant expulser M. Léautaud, l’assignait, hier, devant le président du tribunal en référé, et soutenait que ses animaux étaient la cause de tous les dégâts. / “…Attendu, disait-elle, qu’il a été constaté que M. Léautaud avait transformé la villa en une véritable ménagerie, où une trentaine de chiens et de chats gisent sur des lits de camp et déposent leurs ordures où ils peuvent…” / Le magistrat, après avoir entendu Me Detis pour la propriétaire et Me Maurice Garçon pour M. Léautaud, a ordonné une expertise. »

36     Le Petit Parisien, bas de la sixième colonne de une : « L’écrivain Paul Léautaud loue à Fontenay-aux-Roses une villa dont, s’il faut en croire son propriétaire, il aurait fait “une véritable ménagerie, ou trente chiens et chats gisent sur des lits de camp, parmi d’innommables chiffons, au détriment de l’atmosphère rendue irrespirable.” / Ce pourquoi ledit propriétaire réclamait, en référé, l’expulsion de M. Léautaud. / Après explications de Me Maurice Garçon pour M. Léautaud, le juge a ordonné une expertise.

37     Excelsior, page cinq, haut de la colonne cinq : « L’ami des bêtes est-il un locataire indésirable ? / M. Paul Léautaud, homme de lettres, aime beaucoup les bêtes. Dans sa villa de Fontenay-aux-Roses, il vit entouré de chiens et de chats. / C’est une véritable ménagerie, affirmait, hier, la propriétaire, Mme Sommet, devant le juge des référés, par l’organe de Me Détis : chiens et chats causent de profondes dégradations. / Et comme conclusion, Mme Sommet demandait l’expulsion de son locataire et de ses pensionnaires. / Sur les observations de Me Maurice Garçon, le juge a chargé l’expert Conin de faire une enquête sur place. »

38     Le plateau de La Courtine, dans la Creuse est un terrain militaire depuis 1904.

39     D’abord avocat, puis journaliste Raymond Poincaré (1860-1934) est devenu chef de cabinet d’un ministre. Fort de cette expérience, il s’est fait élire conseiller général puis député républicain de la Meuse, poste qu’il a occupé à cinq reprises sans discontinuer de 1887 à 1903 avant d’être élu sénateur de 1903 à 1913. Parallèlement, Raymond Poincaré a été plusieurs fois ministre avant d’être élu Président de la République de 1913 à 1920, donc pendant toute la durée de la guerre. En 1922, Raymond Poincaré est nommé Président du Conseil, poste qu’il assume encore cette année 1926 et qu’il tiendra jusqu’en 1929.

40     Charles Richet (1850-1935), agrégé de physiologie en 1878, professeur en 1887, prix Nobel en 1913, membre de l’Académie des sciences en 1914, président de la société française d’Eugénique de 1920 à cette année 1926, dont la philosophie est basée sur la supériorité de certaines races, sans doute avec une grande naïveté, ce professeur Richet semblant un brave homme.

41     L’article n’étant pas signé, nous ne connaîtrons sans doute jamais le nom de ce brave homme.

42     Geo London (Georges Samuel, 1885-1951), journaliste. Lire au 14 novembre 1929 une visite de Géo London à PL dans son bureau du Mercure.

43     Le quatre décembre 1950, en ouverture des Entretiens avec Robert Mallet, André Billy dira avoir rencontré PL « pour la première fois en 1908 dans une librairie du Boulevard des Italiens. » André Billy ajoute « C’est seulement deux ou trois ans après que je me liais avec lui au Mercure de France […] En ce temps-là, c’était dans les années 1911, 1912, 13, 14… j’allais tous les jours au Mercure de France, je m’asseyais en face de Léautaud dans son bureau du premier étage, et là, pendant deux heures, quelquefois davantage, j’assistais à la comédie que Léautaud se faisait un plaisir de me donner en se moquant de tous les collaborateurs qui successivement venaient prendre leur courrier dans les casiers garnissant les murs. Léautaud était déjà très impertinent, très drôle, plein de saillies parfois cruelles, qui n’excluaient pas une politesse d’ancien style où se faisait sentir je ne sais quel parfum de la Comédie Française ». Lire aussi l’article paru dans Le Figaro Littéraire du 3 mars 1956 (Paul Léautaud étant mort le 22 Février). Dans sa chronique dramatique de juin 1919, Maurice Boissard dressera un portrait d’André Billy.

44     Le texte de l’article de Geo London est reproduit ci-dessous en annexe I

45     Édouard Champion (note 25) éditait à deux ou trois cents exemplaires — et fabriquait ainsi de la rareté — de courts textes que lui offraient différents auteurs, rassemblés dans une collection portant le nom des Amis d’Édouard. Paul Léautaud lui avait donné, à peine modifié, un fragment de sa chronique dramatique parue dans le Mercure du premier octobre 1919. Cette petite plaquette, introuvable de nos jours, est parue le premier mars 1923 sous le titre Ma pièce préférée, jouant sur le mot pièce où PL décrit en fait la pièce de sa maison de Fontenay où il travaille. On y trouve en page cinq le portrait de PL dit « À la canne », reproduit ici. Cette plaquette est disponible ici. Dans cette collection, les quelques rares ouvrages disponibles sont très abordables, d’autre beaucoup moins, surtout s’ils sont accompagnés d’un envoi, ce qui est souvent le cas.

46     Orion est Eugène Marsan. Page six, milieu de la première colonne : La grande pitié de M. Paul Léotaud / « Paul Léotaud, homme de lettres, occupe une villa à Fontenay-aux-Roses. Il l’a peuplée de chiens et de chats. Sa tendresse les suit dans la mort : dans le jardin attenant à la villa se dressent quatre-vingt monuments funéraires gardant la dépouille de chiens et de chats qu’il a chéris. / C’est, du moins, ce que prétend Mme Sommet, propriétaire de la villa. “J’ai loué à un homme de lettres, dit-elle, et c’est une ménagerie qui est installée dans ma maison.” Elle demandait hier au président des référés d’ordonner l’expulsion de M. Léotaud, de ses chiens et de ses chats. / Le président a commis un expert avec mission de vérifier si Mme Sommet n’exagère pas, ce que Me Garçon a soutenu pour M. Paul Léotaud. »

47     « L’Ami des chats et des chiens n’a d’autre ennemi que l’homme » Numéro daté du lundi 26, en une, bas de la deuxième colonne.

48     Pierre Bénard : « M. Léautaud, ami des chats, poursuivi par sa propriétaire ». Le texte de cet article est inséré en annexe II.

49     L’Humanité du 27 juillet « Pointes rouges » page deux, colonne deux, signé Intérim.

50     Henri Jeanson (1900-1970), entre à 17 ans comme journaliste à La Bataille, « organe quotidien syndicaliste » puis hebdomadaire officieux de la CGT. Il rejoint rapidement Le Canard enchaîné où révèle rapidement une plume acérée. Mais Henri Jeanson rêve aussi de cinéma, ce qui le conduit naturellement à devenir dialoguiste. Il écrira les dialogues d’une centaine de films parmi lesquels Pépé le Moko, Hôtel du Nord ou, plus tard Paris au mois d’août, qui sera l’un de ses deniers films. Le Soir est peut-être le journal de Bruxelles.

51     La photo est signée H[enri] Manuel (1874-1947) qui, avec ses deux frères Lucien et Gaston, avait fondé avant-guerre le studio bien connu, 27, rue du Faubourg Montmartre (Louvre 18-39). Mais dans les années 1912-1913 Henri a préféré travailler seul et ses deux frères ont créé un nouveau studio dans un très bel hôtel particulier de la rue Dumont d’Urville. Cosette Harcourt, fondatrice du studio Harcourt a été leur employée, avant d’ouvrir son studio en 1933.

52     Les Nouvelles littéraires du 31 juillet 1926 page deux, bas de la colonne deux : « Le Martyre de Maurice Boissard / Depuis quelques jours il n’est question dans la presse que des démêlés de Paul Léautaud avec sa propriétaire, car on sait que notre ami a deux fonctions principales : sous le nom de Maurice Boissard, il écrit des chroniques où il raconte sa vie, sous celui de Paul Léautaud, il recueille des chiens et des chats et les soigne dans sa villa banlieusarde. / Mais sa propriétaire n’est pas contente de voir !a maison qu’elle a construite pour abriter les humains livrée à toutes sortes d’animaux familiers. Elle estime que son local n’est plus habité “bourgeoisement” et que son locataire doit vider au plus tôt les lieux. Mais elle connait bien mal notre homme, sitôt que son congé lui a été signifié, Léautaud-Boissard et son avocat, M. Maurice Garçon, ont fait feu des quatre pieds, tous les amis des animaux se sont rangés de leur côté et la propriétaire risque fort d’en être pour ses frais. »

53     Lettre provenant de Patrice Rostain, Lettres de Paul Léautaud à Henri Jeanson, Association pour l’étude de Paul Léautaud et des revues littéraires de son époque, 1989 (16 pages).

54     Cette épicerie Brunet se trouvait, semble-t-il, au 153, boulevard Saint-Germain à Paris. De nos jours, une épicerie boulevard Saint-Germain est impensable.

55     Maurice Garçon n’habitait pas très loin, au dix rue de l’Éperon.

56     Alfred Vallette (1858-1935), directeur du Mercure de France.

57     Pour la petite histoire de ce petit bureau, voir Ma pièce préférée.

58     Loi du 29 juin 1929.

59     Article de Geo London paru en une du quotidien Le Journal du 27 juillet 1926.

60     Dans Les Nouvelles littéraires du sept février 1925, au bas de la page cinq.