Douze poèmes de jeunesse

Les poèmes du Courrier Français

Pour parler franchement, et quel que soit l’intérêt que l’on puisse porter à Léautaud, ces poèmes ne valent ni le kilo-octet de cette page de blog, ni le temps de la rédiger (et en fait même pas le temps de la lire).

On peut tout de même s’attacher à ce travail parce qu’il nous montre un jeune Léautaud de 21 et 22 ans tout gamin avec ses maladresses et sa bonne volonté, loin de l’image que l’on se fait généralement du vieux diariste ou de l’« Ermite de Fontenay ».

Paul Léautaud n’a que rarement évoqué — il se fâchait même si on lui en parlait — ces douze poèmes parus de l’été 1893 à l’été 1894 dans cet hebdomadaire très illustré de dessins de femmes nues « que dirigeait l’effervescent Jules Roques, aux frais de M. Géraudel, pharmacien de première classe et fabricant de pastilles pour le rhume à Sainte-Menehould.[1] »

Dans cet hebdomadaire du dimanche, à côté du jeune Michel Zévaco[2], le futur auteur de romans d’aventures et ici secrétaire de rédaction, écrivaient d’autres poètes dont Raoul Ponchon[3] ou Emmanuel Signoret[4]. Ce dernier fera partie des Poètes d’aujourd’hui, sa notice étant rédigée par Adolphe Van Bever.

Le premier poème, Retraite, du 16 juillet 1893 n’a pas été retrouvé.

Les Souvenirs

Les souvenirs sont les parfums
Laissés, par les baisers défunts
          Qu’à jamais on regrette ;
Ils consolent des noirs oublis
Les cœurs blessés et tout emplis
D’une langueur secrète.

Évoquant tout ce qui fut cher,
Ce qui fut doux ou bien amer
Dans l’amoureuse histoire,
Ils sont, pour l’aillant soucieux,
Comme les yeux mystérieux
Et clairs de la mémoire.

Vestiges des bonheurs passés,
Consolateurs des délaissés,
Pleins de mélancolie ;
Vous faites moins lourd le regret
De celle qu’on pleure en secret,
Et qui pourtant oublie.

Pour Celle qui ne viendra pas

Toi de qui je ne sais ni le nom ni la grâce,
Ni le charme, en lequel un cœur épris s’enchâsse,
Toi qui n’es pas venue et ne viendra jamais,
Rien ne te confiera l’amour dont je t’aimais,
Femme que mon désir espérait sans connaître.
Que de baisers perdus ! Tu m’eus aimé peut-être,
Et consolé des jours de souffrance et d’exil
Par ta jeunesse vierge et ta chanson d’avril !…
Mais tu ne viendras plus et mon attente est vaine.
Adieu. Ton souvenir, léger comme une haleine,
Vestige d’un amour qui restera secret,
Flotte en ma rêverie, où pleure le regret
De ton âme de femme à jamais ignorée,
Ô toi la moins connue et la plus adorée.

L’Anniversaire

Du jour de nos adieux, chère, te souvient-il ?
Ce matin de printemps en est l’anniversaire.
À ce ressouvenir lointain mon cœur se serre,
Frissonnant du passé qui pleure en mon exil.

Car il regrette encor, ce cœur tant solitaire,
Avec le regard doux de tes yeux endormeurs,
Le trouble douloureux de tes baisers menteurs
Et tous les mots d’amour que tu n’as pas su taire.

Ah ! qui les redira ces mots, charmes éteints ?
Et ces baisers perdus les rendra, quelle bouche ?
Hélas ! hormis toi-même, aucune autre ne touche
Ce cœur que l’abandon fit source de dédains.

Soirs anciens, soirs présents

Chère, les soirs anciens, pleins de vaines paroles,
D’exquise songerie et de baisers frivoles,
Revivront-ils jamais dans les ans à venir ?
L’automne a ranimé mes secrètes détresses,
J’évoque les beaux soirs parfumés de caresses
Et sens fleurir en moi la fleur du souvenir.

Hélas ! les soirs présents, pleins de réminiscences,
Ces soirs où je languis de tes longues absences,
Laisseront leur tristesse à mon front qui pâlit;
Jamais plus je n’aurai, dans mes heures d’angoisse,
Le regard apaiseur de tes yeux de turquoise,
Ni ta bouche de sang où je buvais l’oubli.

Chanson

À Armand Silvestre.

Chère, voici déjà le soir
De la vie. Où donc est l’espoir,
La gaieté des jeunes années ?
Où donc le rêve d’autrefois
Et les fleurs que je t’ai données ?
Où donc le charme de ta voix ?

Ton cœur frivole a, je le sais,
L’oubli des choses du passé :
Serments et baisers et paroles.
Hélas ! toujours je me souviens,
Et rien encor ne me console
De la fuite des jours anciens.

Chère, voici déjà le soir
De la vie. Il n’est plus d’espoir,
Mais mon amour t’a pardonnée[5];
Pourquoi rappeler l’autrefois?
Toutes les fleurs se sont fanées,
Et je n’entendrai plus ta voix…

Vieillesse

Je porte encore en moi le regret du passé,
Et c’est un poids si lourd et sous lequel je plie,
Que je voudrais toucher au couchant de ma vie
Pour que meure l’amer charme qu’il m’a laissé.

Quand mes tempes seront grises, alors peut-être
Perdrai-je la moiteur du coupable désir,
Et se pourra calmer le cuisant souvenir
De l’amour, et le mal qu’en mon cœur il fit naître.

Peut-être alors aussi connaîtrai-je l’oubli
Du nom aimé qui chante aujourd’hui dans ma peine,
Et qu’en mon cerveau las aura germé la haine
De ce passé d’hier qui sitôt m’a vieilli.

Nostalgie

À Léon Marié de l’Isle.

Chère, de ton amour j’ai gardé l’amertume.
Parfois, quand le soir tombe et que Paris s’allume,
Évoquant le passé qui ne revivra pas,
Vers le faubourg lointain je dirige mes pas.
Je refais lentement le chemin sombre et calme
Où le cher souvenir flotte ainsi qu’une palme
Et fait renaître en moi l’âme de l’autrefois.
Hélas ! qui redira le charme de sa voix,
Le bleu clair de ses yeux et leur tendresse douce ?…
L’automne est parfumé comme une peau de rousse,
Et l’horizon, saignant de la mort du soleil,
De ses cheveux défaits a le reflet vermeil.

Mais le reflet doré de ces beaux soirs d’automne
Et l’azur pâlissant de leur ciel monotone
Ne grisent plus mon cœur plein d’un amer regret.
Comme on garde une fleur fanée, en un coffret,
Je garde en mon cerveau l’image de l’absente.
Automne ! saison si triste et si languissante,
Saison de souvenance et de recueillement,
Combien ta rêverie est douce au cœur d’amant !
Oh ! donne-nous l’espoir pour attendre la trêve,
De ton parfum dernier console notre rêve ;
Qu’importe de souffrir si l’on espère un peu !…
Chère, te souviens-tu de mon premier aveu ?

Pour accompagner un Porte-Rose

Chère, les vœux qu’on fait ne prouvent rien jamais,
Car il en est toujours un qu’on n’ose pas dire ;
Hélas ! tes yeux aimés, en moi, sauront-ils lire
Mon souhait de revoir les jours où tu m’aimais ?

La rose, qui demain séchera dans ce vase,
Qu’elle exhale pour toi l’esprit de mon regret !
Mon rêve est sans espoir, et l’an qui disparaît
Fait plus lourde à mon cœur ma douloureuse extase.

Dizain pour les Oubliés

A Edmond Lefèvre.

Ô les jardins d’amour où fleurissent les lèvres !

Souvenir persistant des amoureuses fièvres ;
Musique des baisers que l’on n’entendra plus ;
Intimité défunte où tant Elle se plut ;
Calme profond des yeux où parlait le silence ;
Air murmuré parfois d’une ancienne romance ;
Parfum que l’on retrouve au hasard du chemin,
Joie éteinte d’hier; angoisse de demain ;
De ces regrets amers sont faits vos rêves mièvres…

Ô les jardins d’amour où fleurissent les lèvres !

Ressouvenir

A Adolphe Van Bever,

Ô que de souvenirs en ma mémoire close !

Déjà l’avril nouveau refleurit les jardins :
Les jardins d’ici-bas et les jardins d’espoirs ;
C’est le renaissement enchanteur des matins :
Voici s’évaporer la brume des vieux soirs.

Assis sur la pierre ancienne,
Où jadis Elle vint s’asseoir,
Que mon âme se ressouvienne
Et du Passé soit l’encensoir.

Je songe à ta beauté perdue, ô douce Chère,
Infidèle et frivole et vainement aimée,
Toi qui baisas mon front orgueilleux, Passagère
De qui mon rêve suit la trace parfumée.

Mais comme à l’automne à venir,
De feuilles mortes, la vallée,
De regrets et de souvenirs
.Ma vie exilée est peuplée.

C’est pourquoi le Printemps ne m’importe : je veux
M’isoler, contempteur des terrestres parfums,
Orientant mes yeux vers le ciel de tes yeux,
Où brilla la splendeur de mes espoirs défunts.

Ô serments, ô baisers, ô tant fragiles choses !

Meudon, 5 avril 1894.

La Tombe

Pourquoi ne dors-tu pas, beauté vaine et flétrie,
Sous quelque tertre calme, à l’ombre de la vie,
Toi de qui le regret m’a fait amer et vieux !
Pourquoi le ciel profond et triste de tes yeux
Ne s’est-il, pour jamais, figé sous tes paupières !
Pourquoi n’as-tu pas clos tes lèvres mensongères
D’où jadis, et pour moi, parlèrent en serments
Les mots prostitués à tes autres amants ?
Pourquoi, marbre, n’es-tu retourné à l’argile ?…
Alors, désoccupé d’un désir inutile,
Et te sachant en proie aux caresses des vers,
Je pourrais évoquer nos entretiens pervers,
Et m’en aller parfois fleurir de sombres roses
Le tertre sous lequel s’écendreraient ces choses.

[1]     Pascal Pia, dans « Le Petit Ami en apprentissage », article du Mercure de France de mai 1957 entièrement consacré à Léautaud.

[2]     Michel Zévaco (1860-1918), journaliste anarchiste (parfois emprisonné), et romancier populaire.

[3]     D’abord peintre bohème, Raoul Ponchon (1848-1937) s’est lié avec Maurice Bouchor et Jean Richepin avant de devenir collaborateur régulier du Courrier Français jusqu’en 1908. Cette année 1893 il compose des vers au kilomètre sur l’actualité de la semaine sous le titre de « Gazettes rimées ». Raoul Ponchon deviendra membre de l’académie Goncourt en 1924 en replacement d’Émile Bergerat, sans avoir écrit un seul livre, hors un recueil de quelques-unes de ses « Gazettes rimées ».

[4]     Emmanuel Signoret (1872-1900, à 28 ans), poète et critique d’art.

[5]     Faute voulue pour la rime avec fanées.