Notes et documents littéraires (deux textes) — Échos (treize textes) — Annexes I et II
(Les notes sont à la fin de chaque texte)
Page publiée le quinze juillet 2026. Temps de lecture : une petite heure.
La page précédente rassemble les hommages à Alfred Vallette par ses collaborateurs parus dans les 123 premières pages du Mercure de France du premier décembre 1935.
Cette page-ci rassemble d’autres témoignages. Avant de lire cette page-ci le lecteur est censé avoir lu la page précédente et de nombreuses notes ne seront donc pas répétées.
Le premier texte de cette seconde page se trouve dans les « Notes et documents littéraires » à partir de la page 404, qui présente deux textes : « Alfred Vallette romancier » et « Alfred Vallette et Le Scapin ». Puis, à partir de la page 430, les « Échos » donnent le récit des obsèques d’Alfred Vallette, récit dans lequel est dressée la liste complète des participants et sont donnés les discours d’André-Ferdinand Herold, de Georges Duhamel, de René Dumesnil, de Jacques-Rodolphe Rousseau, président du cercle de la Librairie et du syndicat des Éditeurs.
Suit la rubrique des « Échos » comprenant treize textes dont les liens seront affichés sous le titre.
Notes et documents littéraires
Auriant : Alfred Vallette romancier
André Mabille de Poncheville : Alfred Vallette et Le Scapin
Auriant : Alfred Vallette romancier

Première parution de Monsieur Babylas dans Le Scapin numéro onze, de mai 1886
Nombreux sont ceux, surtout depuis qu’il n’est plus, qui savent qu’Alfred Vallette, jadis, publia des romans, un roman, tout au moins. Mais ce fameux roman, bien peu l’ont lu, qui ne le connaissent que par son titre : Le Vierge. On se doute de ce que c’est, cela évoque…
Cela n’évoque rien de ce qu’on imagine. Le Vierge est un roman chaste, un livre propre, et un beau livre, qui, d’ailleurs, à l’origine, portait un autre titre. Il s’appelait Monsieur Babylas, et c’est sous ce titre, qui n’était pas équivoque, qu’il commença de paraître en feuilleton, le 1er mai 1886, dans le Scapin, petite revue très littéraire, qui avait pour collaborateurs Paul Morisse1, Édouard Dubus, Albert Samain, Jules Renard, et où Stéphane Mallarmé ne dédaigna pas de publier des fragments de son Hérodiade2. Monsieur Babylas débute à Fontainebleau, comme Madame Bovary à Rouen, dans une salle d’études. La scène initiale est à peu près identique. Quand, sur l’injonction du pion de l’institution Bouvillain, le « nouveau » eut épelé son nom : Victor-Babylas Bocquet, toute la classe partit d’un éclat de rire. On ne l’appela plus que Babylas. Il fut le martyr, le martyr ridicule, eût dit Cladel3, le souffre-douleur de ses condisciples, puis de ses concitoyens. Fils d’un menuisier tuberculeux, tuberculeux lui-même, il était venu au monde mal-éclos, bien plus mal-éclos que le lamentable « héros » d’une nouvelle peu connue d’Henry Céard4, chétif, malingre, souffreteux, tout ridé et ratatiné, presque un avorton. Ni plus bête, ni plus intelligent que ses camarades, d’une intelligence moyenne, il était capable de s’acquitter, tout comme un autre, de menues besognes, et de faire, par exemple, un clerc passable aux Hypothèques. Mais, le jeune Bocquet est affligé, pour son malheur, d’un vice rédhibitoire. Il est d’une timidité congénitale, incurable. C’est qu’il se sait, qu’il se sent, qu’il se voit laid, gauche, maladroit, et cette connaissance de soi lui coupe ses moyens, le dévirilise, le paralyse, le rend impropre aux actes les plus ordinaires de la vie sociale, fait de lui, à qui cependant son père laissa quelques rentes, un paria. Sous cette enveloppe difforme bat un cœur vierge, un cœur tendre et sensible, qui veut aimer, qui ne demande qu’à aimer et qui saigne, sans cesse froissé, sans cesse meurtri, et se contracte sous les quolibets. Il n’est ni ambitieux, ni exigeant, Monsieur Babylas : une femme, un intérieur suffiraient à son bonheur. Ce bonheur médiocre, qui est à la portée de presque tout le monde, lui sera toujours refusé. Un petit succès galant eût peut-être changé le cours de sa destinée. Un copain effronté, qui lui avait emprunté cinq cents francs, lui souffla une petite bonne, sa voisine de chambre.
Et le fait d’avoir manqué cette occasion s’enfla soudain à ses yeux et, en un laps de lucidité et de vision exacte, le mena par de consternantes réflexions au sentiment de son infériorité, à la preuve de son impuissance à conduire sa vie dans la vie : il eut l’aperception d’une fatalité inéluctable faisant de lui un être à part, incapable de jamais réussir en rien, condamné à une éternité de solitude.
C’est en vain qu’il tentera de sortir de cette solitude, sa timidité l’y rejettera toujours. Ce n’est pas un simple, c’est un faible, sans défiance et sans défense contre les entreprises des méchants. Les hommes abusent de sa candeur, exploitent sa délicatesse, les femmes se détournent de lui, comme d’une proie facile et par trop laide. C’est d’abord Aline, la sœur d’un camarade, qu’un autre camarade plus hardi courtise et finit par épouser, puis Louise, qui est sans dot, que sa tante pousse dans ses bras, mais qui le supplie de la refuser. Ses tendresses refoulées à chaque échec nouveau, Monsieur Babylas sombre dans la mélancolie et, d’une idylle manquée à une autre idylle manquée, replié sur lui-même, rumine ses douloureux souvenirs. Dans l’espoir de rencontrer ailleurs ce qu’il n’a pas trouvé à Fontainebleau, il se dépayse, s’expatrie à Melun. Il a changé de place, mais non de décor, et sa petite vie terne stagne et moisit dans une petite ville à peu près pareille à celle qu’il a quittée, où ses mêmes illusions sont suivies des mêmes déceptions. La veuve Badin, une blanchisseuse qui aurait grand besoin d’un mari, qui lui rendrait l’existence moins dure, hésite longtemps à l’éconduire, mais renonce à se dévouer, ne pouvant, décidément, se faire à l’idée de s’unir à un être dont chacun se moque et qui dégoûte jusqu’aux laissées pour compte du mariage, les vieilles filles rancies, maigres comme des échalas, jaunes comme des coings, ou grasses d’une mauvaise graisse, blettes et bigles, qui, par l’intermédiaire d’une agence, s’évertuent en vain depuis des années à appareiller leur disgrâce. Par de successifs renoncements, le pauvre diable s’achemine, suivi de son chien Tambour, vers la résignation finale. Dans sa solitude accrue, au milieu du désert de sa vie, le besoin de la femme l’oppresse et l’obsède, de la femme qu’il désire et redoute, et qui restera pour lui un mystère. Il n’aura pas eu d’autre joie ici-bas que la joie fugace que donne l’espoir, et qui, l’espoir trompé, se mue en douleur. Il s’en ira de ce monde où, toujours, malgré ses tentatives désespérées, qui ne furent que des velléités, il avait vécu incompris et bafoué, misérablement seul, en un corbillard lamentablement nu, qu’aucune personne n’accompagne. Par une suprême ironie du sort, le troquet Grégoire, qui avait vu Monsieur Babylas se diriger, poussé par la monomanie de la femme, vers les ruelles où sont les « maisons », dont sa timidité, bien qu’il se fût soûlé pour se donner du courage, n’avait jamais osé franchir le seuil, dit, en manière d’oraison funèbre :
— Eh ! bien, le vieux grigou, c’était bien son tour !… Ah ! il a rudement fait la vie, allez, celui-là, avec ses façons de bon apôtre !
Et il raconta que, dans le temps, rue Saint-Michel, tous les soirs…
— Oui, le vieux paillard, tous les jours !… Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, lui en fallait quand même. Et encore, souvent, il était soûl comme trois Polonais !
Alfred Vallette avait vingt-huit ans lorsqu’il écrivit Monsieur Babylas, et déjà il se faisait de la vie une idée très sombre, convaincu que l’homme est mauvais en soi. L’admiration qu’il avait pour Flaubert renforça son pessimisme qui était à la fois instinctif et raisonné. Il suivit strictement la méthode scientifique naturaliste, dont L’Éducation sentimentale5 représentait à ses yeux le livre le plus parfait où fût appliquée cette théorie qu’il formulait ainsi :
Étant donné un être avec tel caractère, tel degré de sensibilité, tels penchants ; en plaçant cet être dans tels milieux, tels conditions d’existence, qu’arrivera-t-il ? …
… Les milieux sont nécessaires à la formation du sujet. L’auteur regarde la vie, laisse leur libre arbitre à ses personnages, attend pour ainsi dire qu’ils se déterminent puisque, de situation en situation, il déduit scientifiquement leurs actes en tenant toujours compte de l’influence du milieu sur leur état moral actuel. L’action résulte donc, ici, comme dans la vie même, de volontés d’individus sur lesquels agissent les faits extérieurs de la nature6.
Cette méthode, Alfred Vallette l’appliqua rigoureusement à Monsieur Babylas, « expression synthétique d’une vie » qui se rattache au naturalisme, ou plus exactement à ce que son auteur appelait « l’école du vrai dans le roman français », et dont les maîtres étaient, outre le « grand Flaubert », Goncourt, Zola et Barbey d’Aurevilly7. Il allait plus loin que ces maîtres. Le roman vraiment vrai restait, disait-il, à faire, la vérité vraie — qu’il savait sale — à étudier. Ce n’est pas toutefois du « vrai photographique et plat », qu’il se souciait, mais « du vrai suggestif, qui fait penser » — « difficulté », qu’il déclarait, en plein symbolisme, « aussi grande au moins que l’invention d’un symbole », et qu’il a heureusement résolue en écrivant le « roman d’études » paru dans le Scapin. Il s’y montre impersonnel, comme il sied, observant et décrivant, et se gardant de manifester ses sentiments et ses sympathies, ou même de conclure. C’est un fait curieux que, ridicule aux yeux des petites gens de Fontainebleau et de Melun, Monsieur Babylas ne l’est pas aux yeux du lecteur, qui est porté à le plaindre plutôt qu’à en rire. Cette pitié qu’il inspire, Alfred Vallette la ressentait pour son triste héros, comme il la ressentait pour tous les petits, pour tous les faibles, pour tous ceux dont la vie est désespérément grise8. « Madame Bovary, c’est moi », disait Flaubert. « Monsieur Babylas, c’est moi », eût pu dire Alfred Vallette, et de fait, il le disait. Babylas, c’était lui.
L’homme à qui il n’arrive rien, l’homme triste, navré, qui le sera toujours, dont la vie, quoique finie, se continue pourtant, il ne savait pas pourquoi9.
Comme Babylas, il était foncièrement timide, et on retrouve dans son roman des traits de sa timidité.
…Une voix lança tout à coup :
— Et Madame Babylas, qu’est-ce qu’elle va dire de cette orgie-là !
— Qui ça, Madame Babylas ?… La petite sœur à Cardoie ?
Il se dressa si brusquement qu’on s’écarta. Très rouge, la sueur au front et les tempes battantes, il traversa le café sous les quolibets et les rires, accrocha les chaises, passa devant le garçon qui ricanait, et sortit gauchement — en s’essuyant les pieds sur le paillasson10.

Fragment de la page 63, Tresse et Stock 1891
Jules Renard note dans son journal11, à la date du 12 septembre 1890 :
Vallette raconte qu’étant tout petit, par excès de trouble, il s’essuyait les pieds en sortant de chez les gens.
Monsieur Babylas acheva sa carrière en octobre 1887. Alfred Vallette chercha à intéresser à son sort J.-K. Huysmans. L’auteur des Sœurs Vatard12 lui donna rendez-vous. Vallette alla un soir 11, rue de Sèvres. Huysmans commença par médire en termes crus de Zola. Puis il promit de lire Monsieur Babylas, et de le recommander à Tresse et Stock. Il tint parole. Mais P.-V. Stock ne voulut rien savoir. Alfred Vallette reprit son manuscrit et le jeta au fond d’un tiroir. Il était alors attiré par un personnage qui ressemblait quelque peu à Monsieur Babylas, mais qui était bien mieux doué que lui, Alfred Poussin13, dont la vie curieuse et le mince bagage littéraire le séduisaient.
Sa poésie est restée simple, rugueuse et naïve, trois caractères combinés qui la font originale et défendent son auteur de ressembler à personne, disait-il. Et être soi, en art, n’est-ce pas presque tout14 ?
Il y avait des trouvailles dans les versiculets de ce poète vagabond et original, — les vers dédiés à Sir Richard Wallace15, par exemple :
Sir, votre couple est pleine
le versiculet — unique — intitulé Minuit :
Me voilà donc encor débarrassé d’un jour.
Et ce quatrain dont, très judicieusement, Alfred Vallette trouvait le dernier vers admirable :
J’ai vécu longtemps au hasard
Sans un sou, bayant à la nue.
Ne pouvant entrer nulle part,
J’étais prisonnier dans la rue.
Sur ces entrefaites, le Scapin avait cessé de paraître. La seconde Pléiade rassembla ses collaborateurs, qui, un an plus tard, fondaient, avec Alfred Vallette, le Mercure de France.
Alfred Vallette ne pensait plus à Monsieur Babylas, quand, un jour, Huysmans le lui redemanda. « C’est notre Descaves, lui dit-il, qui le proposera à Stock. » Lucien Descaves venait de publier chez cet éditeur Sous-Off16, il était devenu le grand homme de la maison. Cette fois, P.-V. Stock accepta de publier l’œuvre, sur l’avis favorable émis par ses « lecteurs », deux bonshommes qui portaient, disait Huysmans, « des noms de meubles, quelque chose comme M. Commode et M. Buffet ». Il convoqua Alfred Vallette par un « bleu». Prêt à publier son roman, il n’y mettait qu’une condition, c’est que l’auteur en changeât le titre, que ses lecteurs trouvaient peu « encourageant ». M. Commode proposait Coquebins, et M. Buffet, qui était d’humeur égrillarde, le Vierge. Stock fixa la pendule. « Il est cinq heures moins cinq, dit-il, si vous acceptez, choisissez l’un ou l’autre titre, et j’envoie votre manuscrit à l’impression. » Trop heureux de se débarrasser de son « ours », Alfred Vallette n’hésita pas, et Monsieur Babylas, sous un sobriquet nouveau, le Vierge, prit le chemin de Mayenne. Dès son entrée dans la vie littéraire, il fut victime d’une méprise. Tresse et Stock l’avaient envoyé à la Bibliothèque des Chemins de fer, dont Hachette avait le monopole, en même temps que deux autres volumes : Femmes et Paysages de Jean Ajalbert17, et la Musique expliquée aux gens du Monde, d’A. Meliot18. Seul le volume d’Ajalbert trouva grâce devant le satrape Templier. Le Vierge fut retourné à l’éditeur qui s’en étonna, de même que l’auteur, « le livre, loin d’être pornographique étant d’une discrétion peu commune quant aux scènes scabreuses19 ». Tresse et Stock demandèrent des explications. II leur fut répondu que quant au Vierge, on le refusait pour le « contenant et le contenu » (sic).
Contenant ?… contenu ?…. La librairie Tresse et Stock pensa que le contenu — la bizarre langue ! — ce devait être le texte même du livre.
Or, le Vierge lui avait été retourné… vierge, non coupé. À une nouvelle demande d’explications, Hachette répondit que le Vierge était rejeté sur son titre. Ce titre, pourtant, « n’est en soi, disait Vallette, ni une grossièreté, ni même une inconvenance, il n’éveille aucune idée libertine, n’évoque aucune image licencieuse et bien sot ou de mauvaise foi quiconque le dit une turpitude ». Posément, sans se fâcher, il conta sa petite mésaventure, et porta l’article au Figaro. Il demanda Magnard. Un garçon lui fit inscrire sur une fiche son nom et l’objet de sa visite, et revint lui dire que M. Magnard20 le priait de lui remettre son manuscrit. Il s’apprêtait à suivre le garçon, mais lui, se retournant : « L’article, pas vous. ». L’article fut accepté. Le soir même, Alfred Vallette en corrigeait les épreuves. Il parut dans le Figaro du lendemain, 30 mars 1891, sous le titre : « la Bibliothèque des Chemins de fer ». Il se terminait sur ces mots : « Ah ! certes, la censure ministérielle qui fonctionnait il y a à peine 10 ans21 et que remplace la fantaisiste censure privée d’un libraire était moins nigaude et serait préférable. »
Jules Renard manifestait pour le Vierge une « admiration protestante ». « On parle du roman d’aventures, le voilà, le roman d’aventures », disait l’auteur de Sourires pincés22, mais c’était un pince-sans-rire. Dix-sept lecteurs seulement s’intéressèrent aux « aventures » de M. Babylas. À quelque temps de là, P.-V. Stock rencontrant Alfred Vallette lui demanda : « Mais qu’est-ce qu’il a donc, votre livre, pour plaire tant aux Hollandais ? On leur en expédie par ballots. » « C’est qu’il a tout pour les séduire, répondit Alfred Vallette, c’est un livre gris, terre à terre, le sujet en est réaliste, l’action plate et insignifiante. »
Presque en même temps que le Vierge, Alfred Vallette publia à la librairie académique Perrin et Cie, en collaboration avec R. Minhar23, un autre roman, À l’écart, absolument différent du premier par le sujet et le style.
R. Minhar, Raoul Dumon de son vrai nom24, était le petit-fils, par les femmes, du général de Négrier25. C’était un jeune homme riche, cultivé et original. S’occupant d’études assyriennes, il avait converti son écurie en bibliothèque. Il avait publié dans le Mercure de France de mars 1891, une lettre de Balzac à Galisset26, avec ces deux lignes de commentaire : « On voit comment l’écrivain savait augmenter ses dettes en achetant sans argent des terrains inconnus. » Au retour d’une excursion en Tunisie, il avait écrit un roman qu’il avait porté à Alfred Vallette. La donnée en était singulière.
Une nuit, au coin de la rue Furstemberg et de la rue de l’Abbaye, pour un motif futile, Lucien Mauchat étrangle un homme. L’acte en lui-même ne trouble pas le meurtrier. Il n’en éprouve nul remords. Il tremble seulement d’être arrêté à tout moment ; sa nervosité s’exaspérant, il en vient à avoir peur d’avoir peur. Cela tourne à l’idée fixe. La chose, le meurtre qu’il a commis, modifie sa personnalité et bouleverse son existence. Il n’est plus maître de ses réflexes. Cependant, les jours passent, nul ne l’a surpris, nul ne le soupçonne, la police s’est égarée sur une fausse piste. Mais lui, devenu autre, croit qu’il porte sur lui les stigmates du criminel, il lui semble qu’on le dévisage d’une drôle de façon, il perçoit dans les propos les plus banals une allusion à la chose, les mots tuer, mort, deviennent des mots fatidiques, il sursaute toutes les fois qu’il les entend prononcer. Il finirait par se trahir et se livrer lui-même s’il ne prenait le parti de s’évader. Il s’embarque pour Tunis. Là, il vit seul, farouchement seul, secret, l’oreille aux aguets, ayant peur de son ombre. Un jour, un inconnu l’aborde : « Monsieur, lui dit-il, vous avez l’air de vous ennuyer ; je m’ennuie aussi beaucoup, si vous le trouvez bon, nous unirons nos ennuis. » Mauchat accepte par veulerie et par crainte d’éveiller, en refusant, les soupçons de l’inconnu qui est, peut-être, un policier. Il se nomme Malone, c’est un Irlandais. Mauchat se laisse apprivoiser, il surmonte sa défiance, raisonne sa peur et se lie si bien avec l’étranger qu’il lui avoue la chose. Malone accueille la confession avec le plus grand flegme. Une confidence en appelant une autre, il révèle à Mauchat que lui aussi, Malone, il a tué, — il a tué des portraits de famille, là-bas, en Irlande, il en a massacré toute une collection, — la scène est fort belle, — et depuis il se sent poursuivi par ceux qu’il exécuta en effigie. Il vit dans une perpétuelle hallucination. Il a fui l’Irlande, il a fui l’Europe, il s’est réfugié à Tunis pour varier « le type ambiant » : cheveux blonds et yeux bleus. C’est un fou. Mauchat et Malone arrêtent tacitement « d’achever leur vie ensemble dans la communauté de leurs tares et de leurs craintes ». Mauchat a peur de Malone. Il est à sa merci et il craint que Malone, repris par ses hallucinations et qui, au cours d’une crise, se met à canarder des portraits, ne le prenne lui-même pour un portrait qui cherche à fuir. Avec toutes sortes de ruses, il parvient à se séparer de Malone, à l’amiable. Sitôt loin l’un de l’autre, sitôt dédoublés, les deux hommes se sentent comme diminués…
Ce récit semblait écrit par Mauchat lui-même. C’était anormal, détraqué, comme le personnage qui en était le héros. Cela n’avait pas de nom — et en effet, ne portait pas de titre, ne tenait pas debout, était plein de « trous ». C’était un monstre ». Alfred Vallette se chargea de le mettre d’aplomb, il boucha les trous, raccorda les épisodes, et écrivit les deux derniers chapitres : le chapitre XV, dans lequel Malone, avant de se suicider, prend, par une lettre, congé de Mauchat, et le chapitre XVI, qui ramène Mauchat à Paris : il s’occupe de botanique, se laisse absorber par la nature, finit par oublier la chose et redevient normal.
Le roman récrit d’un bout à l’autre, Alfred Vallette regretta presque d’avoir touché à la version originale, il avait défloré le livre, lui avait enlevé ce qui en faisait l’originalité, le ton décousu, et l’air hagard qui le caractérisaient en le singularisant.
Restait à trouver un titre au roman. Alfred Vallette décida avec Minhar de prendre un livre au hasard, — ce fut la Bible de Silvestre de Sacy27 — et de choisir le premier mot qui surgirait au recto d’une page. Le premier mot qui leur sauta aux yeux fut à, qui ne signifiait rien, suivi de l’écart, cela donnait à l’écart, et convenait admirablement à Mauchat, lequel vivait ainsi.
Si Monsieur Babylas avait séduit les Hollandais, À l’écart était fait pour plaire aux Anglo-Saxons. Paru à Londres ou traduit en anglais, il eût sûrement obtenu du succès. C’est un roman cérébral, la confession d’un homme qui s’analyse et discute ses actes. Poe et Stevenson — le Stevenson du Dr Jekyll et Mr Hyde28 — eussent trouvé en Mauchat et Malone des personnages d’élection, des êtres plus intelligents que sensibles, abstraits comme des équations humaines, qui n’existent qu’en fonction de la tare — folie ou crime — qui trouble leur moi.
Il ne semble pas qu’il faille chercher une intention symbolique ou philosophique dans ce conte étrange ou extraordinaire. Les auteurs ne se sont embarrassés d’aucun système, ils n’ont suivi aucune méthode. L’atmosphère imaginée, le milieu créé, Alfred Vallette et son collaborateur29 ont déduit les gestes et les opinions de Mauchat et de Malone, comme l’auteur du Vierge avait déduit les faits et gestes de Babylas — mais ici, tout est anormal et devient logique, car, comme le fait remarquer Mauchat :
Combien de fous sont moins baroques que tel dont la sagesse consiste à refouler son naturel pour ressembler au plus grand nombre, comme si jamais le plus grand nombre avait jamais représenté autre chose que le sens commun, c’est-à-dire la plus fausse des vérités de convention.
La confession de Mauchat, pas plus que celle de Malone, n’a le sens commun, mais elle abonde en paradoxes, qui sont de cruelles vérités. Il n’y a pas que la chose, dans ce récit, il y a encore de fort bonnes choses, un style net, clair, concis, qui ne rappelle en rien l’« écriture » de Monsieur Babylas, un style à la fois impersonnel et personnel au narrateur, de fines, cursives et intelligentes notations de Tunis et de la Tunisie, des mœurs et coutumes des indigènes, des dialogues vifs et laconiques, et enfin des réflexions qui sur d’autres lèvres que celles de ces anormaux eussent risqué de paraître terriblement subversives :
Pour me dérober à l’assaut imminent des pensées lugubres, je m’habillai et j’ouvris la fenêtre, espérant une distraction du mouvement de la rue. Mais Tunis n’avait plus pour moi le charme de l’inexploré, et vainement mes yeux y eussent fouillé pour une jouissance neuve. Ce n’était plus, en son étalement de grand félin aux gestes souples, qu’une ville comme les autres, où j’avais souffert comme dans les autres, aussi cruellement. Et j’étais seul, plus seul que jamais ! Les hommes me semblaient comparables à ce chien enchaîné sous mes fenêtres, qui aboyait des heures sans motif et comme uniquement pour me racler les nerfs. Le commun de l’humanité n’est-il pas uniquement composé de chiens criards, âpres à la pâtée, s’élançant pour rien aux mollets des gens et réintégrant la niche l’oreille basse et la queue entre les jambes, sur un signe du maître ? Moi, au contraire — mon nom le disait — j’étais un chat, le mauvais chat, le chat de gouttières, aimant à vagabonder, doux au demeurant et ronronnant sous les caresses, n’ayant de griffes que pour qui le tracassait, et, comme tel, j’avais l’horreur du chien. Combien de fois n’ai-je pas rêvé la destruction complète de cette ignoble espèce, abâtardie de tous les vices, laide et sale, agressive et lâche !
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Prenez toutes les races qui boivent, ces races soi-disant fortes : du carton-pâte ! La bourgeoisie pourrie s’en va par morceaux ; il en est qui veulent l’arracher comme une croûte, mais c’est la croûte d’un ulcère qui apparaîtra plus dégoûtant encore alors qu’auparavant, car le peuple est encore plus hideux qu’elle. Je vous le dis ; vous ne le voyez pas, mais je l’ai vu. Je ne parle que du peuple des villes, le seul peuple bientôt, tous les paysans étant venus se fondre dans les cités comme des mottes de beurre dans d’immenses poêles.
∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ Une ligne de points. ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙
Dieu a créé le Français aimable, poli, spirituel, mais le commis voyageur a changé tout cela — en le façonnant à son image.
À l’Écart n’eut guère plus de succès que le Vierge. R. Minhar publia, de 1891 à 1896, quelques proses dans le Mercure de France. Il donna, sous son vrai nom, Raoul Dumon, dans le Journal Asiatique (mars-avril 1897) une savante Notice sur la profession de médecin d’après les textes assyro-babyloniens. Bien qu’ils demeurassent à cent pas l’un de l’autre, les deux collaborateurs d’À l’Écart ne se rencontraient que rarement. Le hasard les mit un jour en présence dans l’autobus qui allait vers la Bastille. Ils parlèrent de choses et d’autres. « Maintenant, confia Minhar à Alfred Vallette, je m’occupe de botanique. Je passe mes journées au Jardin des Plantes. C’est très passionnant. » Il s’était donné l’occupation de Mauchat. Alfred Vallette, lui, consacrait tout son temps au Mercure de France. Il y avait publié, jadis, un petit roman, un tout petit roman, en 5 pages et XVII paragraphes tenant lieu de chapitres qui illustrent le dilemme-axiome posé par une préface de 2 lignes : « Pourquoi la volonté, un jour, créa-t-elle la Grenouille du jeu de tonneau30 ? » et résolu par une postface non moins brève : « La volonté, un jour, créa la Grenouille du jeu de tonneau pour se distraire. » On se distrayait comme on pouvait. Alfred Vallette avait sacrifié à sa revue sa vocation littéraire. Il avait renoncé à écrire les livres qu’il portait en lui, naguère : le roman de la fille de l’officier supérieur, le roman de l’homme qui a épousé une femme froide31, le roman de l’homme qui passe sa journée à tenter un clou, et celui d’un être chu de la Lune32. Quand on l’interrogeait sur les deux ouvrages qu’il avait publiés, il racontait volontiers l’histoire de ces « vieilles lunes », et il avouait qu’il ne relisait jamais ce qu’il avait écrit. « Ça me fait mal », disait-il.
Auriant

La journée du douze septembre 1890 du Journal de Jules Renard dans son intégralité,
ici dans l’édition Bernouard de 1925 (pages 86-87)
Notes Auriant
1 Paul Morisse (1866-1946) a partagé le bureau de Paul Léautaud à partir de janvier 1908 jusqu’en 1911. Le trente mars 1942, Paul Léautaud écrira : « Été voir Paul Morisse dans sa librairie avenue de Breteuil. 76 ans, mémoire défaillante, surdité, un vrai petit vieux. » Paul Morisse est aujourd’hui connu pour être le traducteur des Hymnes à la nuit de Novalis en 1908 et aussi de Stefan Zweig pour son Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre en 1910.
2 Un court fragment (deux pages) en ouverture du numéro du trois janvier 1886.
3 Léon Cladel (1835-1892), romancier naturaliste, nouvelliste, surtout connu comme père de Judith Cladel (1873-1958), romancière, biographe, critique et dramaturge. Une petite rue Léon Cladel (60 mètres) relie la rue Réaumur à la rue Montmartre. Pour l’inauguration d’un buste de Léon Cladel au jardin du Luxembourg, voir le Journal littéraire au 21 mai 1927.
4 Romancier naturaliste, poète, auteur dramatique et critique littéraire, Henry Céard (1851-1924) est l’un des six auteurs du recueil de nouvelles Les Soirées de Médan (Charpentier 1880). L’année suivante paraîtra Une belle journée, le roman l’ayant fait connaître. Henri Céard a été élu à l’académie Goncourt en 1918.
5 Note d’Auriant : « L’Éducation Sentimentale, chef d’œuvre de modération où sont à peine sensibles deux ou trois erreurs de statique, admirable synthèse qui serait la parfaite expression réaliste sans quelques touches romantiques. » Alfred Vallette : « Intuitivisme et réalité ». Mercure de France, avril 1890.
6 Note d’Auriant : « Alfred Vallette : « La Marquise de Sade » : Le Scapin, 5 décembre 1886.
7 Note d’Auriant : « Alfred Vallette : « Encore le pessimisme » : Le Scapin, 25 février 1886.
8 Note d’Auriant : « Jules Renard : Journal [12 sept. 90], édition de la Nouvelle Revue Française, Paris, 1935, p. 53. »
9 Note d’Auriant : « Jules Renard : Journal [12 sept. 90], p. 53. »
10 Note d’Auriant : « Alfred Vallette : Le Vierge, p. 63. »
11 Note d’Auriant : « Jules Renard : Journal, p. 53. »
12 J.-K. Huysmans, Les Sœurs Vatard, dédié à Émile Zola, Charpentier 1879, 323 pages.
13 Alfred Poussin (1834-1901), poète, est né à Crouttes, dans l’Orne. Alfred Poussin a entamé des études de médecine et de peinture et n’a écrit qu’une seule mince plaquette de vers, Versiculets, et a vécu de la charité des uns et des autres. Laurent Tailhade a dressé sa nécrologie par ces mots : « Un grand vieillard, à la charpente carrée, aux traits massifs et réguliers, aux cheveux gris enroulés en bandeau sur le col, à l’imitation du portrait connu d’Alfred de Vigny. Le visage rasé, qui n’était pas sans finesse, la propreté méticuleuse du costume, lui donnaient l’air d’un ecclésiastique en civil ou d’un juge de paix rural. Ses vers, qu’il récitait avec une courtoisie opiniâtre dans les endroits nocturnes du quartier de la Monnaie, avaient l’incomparable avantage d’être brefs, de n’exiger aucune attention de la part de l’auditeur et de ne suspendre que pour un temps négligeable le train ordinaire de la vie civilisée. Poussin reluisait en outre d’une bravoure peu commune en linge blanc, ce qui, joint à sa politesse, à la discrétion avec quoi il tenait le vin, en faisait un modèle de correction bourgeoise et de parfaite dignité. » Lire sa nécrologie dans les « Échos » du Mercure d’avril 1901. Lire, surtout, l’article du Huron dans L’Intransigeant du 19 octobre 1908, page deux, dernière colonne.
14 Note d’Auriant : « Alfred Vallette : Notice, pour les Versiculets d’Alfred Poussin [datée juin 1887] (Genève 1892). »
15 Richard Wallace (1818-1890) parlementaire britannique, collectionneur d’art et philanthrope, a installé à Paris les fontaines Wallace suite à la guerre de 1870. La coupe en question représentait peut-être les gobelets permettant de boire et rattachés à une chaîne (supprimés au début des années 1950 par mesure d’hygiène. Il n’en restait d’ailleurs plus).
16 Lucien Descaves, Les Sous-off, Tresse et Stock, novembre1889. Ce roman vaudra à Lucien Descaves d’apparaître devant un tribunal pour « injures à l’armée » et « outrages aux bonnes mœurs ». Il sera acquitté mais connaîtra ainsi la célébrité. Voir la une du Temps du douze décembre 1889, colonne quatre. Le Figaro du onze novembre (une, colonne quatre), qualifie ce livre de « roman militaire trop violent pour n’être pas sujet à répression. » Ce même Figaro, le 24 décembre, publiera une protestation (en une, colonne cinq) en s’y associant, de 54 écrivains contre les poursuites intentées à Lucien Descaves.
17 Jean Ajalbert, Femmes et Paysages, recueil de poésies, 232 pages.
18 Il s’agit d’une réédition (ou d’un changement de couverture) d’une monographie publiée en 1867 chez Delagrave : Adolphe Méliot, La Musique expliquée aux gens du monde : avec 450 exemples de musique et gravures sur bois. Adolphe Méliot, né en 1842, pianiste et compositeur, était en 1876, directeur du casino et du théâtre de Dieppe.
19 Note d’Auriant : « Alfred Vallette : La Bibliothèque des Chemins de fer : Figaro, 30 mars 1891. » Ce texte est reproduit infra en annexe I.
20 Francis Magnard (1837-1894), alors assistant éditorial du Figaro auprès du directeur, Hippolyte de Villemessant.
21 Censure réformée (mais pas abolie) par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui a entraîné jusque dans les années 1960 ces immenses inscriptions sur les murs des villes et dont tous les Français se souviennent « Défense d’afficher, loi du 29 juillet 1881 ».
22 Sourires pincés, était paru l’année précédente chez Alphonse Lemerre.
23 Raoul Minhar et Alfred Vallette, À l’écart, Perrin 1891 puis, en juin 2004 chez Honoré Champion, accompagné d’une présentation, de notes et d’un dossier, par Sophie Spandonis (192 pages). Voir aussi le compte rendu du roman par Jules Renard dans le Mercure de juillet 1891, page 42.
24 Nous ne savons pas grand-chose de Raoul Minhar et pour tout dire ce texte d’Auriant est celui donnant le plus d’informations, hors peut-être celui de Sophie Spandonis cité note précédente. Raoul Minhar a écrit dix textes dans le Mercure, notamment ses « Pages quiètes » du numéro 23 (novembre 1891) au numéro 44 (août 1893).
25 François de Négrier (1788-1848), fils et père de militaire, a été tué au cours des manifestations de juin 1848.
26 Pages 150-151. Peut-être Charles-Marie Galisset, avocat, auteur d’un Corps du droit français, ou Recueil complet des lois, décrets, ordonnances, arrêtés, senatus-consultes, règlements, avis du conseil d’État, publiés depuis 1789 à 1825, mis en ordre et annoté, chez Malher, passage Dauphine en 1829. 1 353 pages. Dans cette lettre Balzac souhaite acheter un terrain rue Notre-Dame des champs, que possède Charles-Marie Galisset et lui offre, « … si ce terrain est toujours à vendre, je viens vous confier assez bonnassement qu’il me conviendrait de l’acquérir et que je vous donnerai par portions égales le pauvre argent du poète, afin de thésauriser un peu au lieu de dépenser les revenus incertains de la plume. »
27 Louis-Isaac Lemaistre, sieur de Sacy (1613–1684), prêtre en 1649, théologien, traducteur de la Bible dite « de Port-Royal », publiée en Belgique en 1667 sous le nom de Testament de Mons (deux tomes). Sauf à une autre traduction de la Bible — il n’y en a pas eu tant que ça —, c’est sans doute par distraction qu’Auriant prête à un membre de la famille Sylvestre de Sacy, noblesse d’empire, ce qui appartient à la famille Lemestre. Un Sylvestre de Sacy (Isaac), à la Libération, dirigera le Mercure de France, suite à la malheureuse période Bernard.
28 Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde était paru à Londres en 1886 et en français chez Plon en 1890.
29 Stricto sensu, c’est davantage Alfred Vallette qui a été le collaborateur de Raoul Minhar.
30 Voir, dans la page d’hommages à Alfred Vallette dans ce même numéro du Mercure, le très intéressant texte d’Ernest Raynaud.
31 Note d’Auriant : « Jules Renard : Journal, p. 53. »
32 Planter un clou ? Ces deux projets ne figurent pas dans le Journal de Jules Renard et sont, allez savoir pourquoi, une invention d’Auriant.
André Mabille de Poncheville : Alfred Vallette et « Le Scapin »
André Mabille de Poncheville (1886-1969), docteur en droit, homme de lettres catholique, poète et journaliste. AMP a publié 36 textes dans le Mercure ; des « Notes et documents littéraires », comme celui-ci, quelques rubriques de « Voyages » et, en 1939-1940, trois « Chronique de la famille française » que l’on a hâte de lire.
Le texte ci-après a pour unique intérêt de donner presque in-extenso un texte d’Alfred Vallette parue dans Le Scapin d’octobre 1886, de nos jours inaccessible.
— Reçu un jour par l’actif directeur du Mercure dans cette pièce accueillante où il semblait n’avoir rien à faire que causer avec ses visiteurs, je lui rappelai au cours de la conversation le titre de son roman de jeunesse : Monsieur Babylas. « Ah oui ! fit-il avec son sourire d’homme naturellement courtois, c’est loin, Monsieur Babylas ; c’était au temps du Scapin. »
En 1886, Alfred Vallette était secrétaire de rédaction de cette petite revue in-18, couleur azur, « née du théâtre », disait son directeur Léo d’Orfer33. Il y avait eu déjà une première série ; la seconde faisait ainsi peau neuve à la date du 1er septembre et à l’adresse de la rue des Beaux-Arts, no 15.
Le Scapin paraît tous les dimanches en une livraison de 24 pages, imprimées sur papier fort et glacé. Il formera tous les ans quatre beaux volumes de 400 à 500 pages. Les abonnés recevront de temps en temps des primes artistiques qui ne seront pas mises en vente.
Telle était la mention portée au dos de la couverture. Par le fait, les livraisons comprenaient 36 pages, mais étaient bimensuelles, voire mensuelles. Quant aux collaborateurs, des noms aujourd’hui inconnus voisinaient sur le sommaire avec ceux d’Édouard Dubus, René Ghil, Louis Le Cardonnel, Jean Lorrain, Victor Margueritte, Stuart Merril, Paul Morisse, Rachilde, Jules Renard, Laurent Tailhade. Pour chefs de chœur, Verlaine, « ‘prodigieux ouvrier qui a vidé son âme de pensées ou d’images, et ouvre des assonances d’une légèreté et d’une dolence fluides », Villiers de l’Isle-Adam, « le roi des verbes sonores, qui ouvragea des poèmes d’une mélodie extraordinairement pure », Stéphane Mallarmé enfin, dont « le vers passe fleuri comme un berger enrubanné, lascif comme un faune nu, pyramidal comme le tombeau d’Edgar Poe, blanc de l’albe candeur des cygnes ».
Ces appréciations, dans l’article de tête du numéro liminaire, La Décadence, étaient signées d’un pseudonyme, Vir, qui masquait peut-être la jeune personnalité — vingt-huit ans — du secrétaire de rédaction.
Le 16 octobre, après que Moréas eut publié dans le Figaro un manifeste de l’école symboliste34 qui déplut au Scapin, Vallette fit paraître sous son nom un article, « Les Symbolistes », où les nuances de la pensée ne laissent pas de s’accompagner quelquefois de contradictions, mais dont certains passages sont curieux à relire maintenant.
Il débute par une affirmation nette :
Malgré le rire bête et les grossièretés de certains chroniqueurs, malgré la myopie un peu voulue de la Presse, elle est, l’école symboliste.
Et il continue par cette autre :
C’est de Baudelaire, du groupe parnassien, puis de MM. Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine — dissidents de ce groupe — qu’est née toute la poésie aujourd’hui adolescente.
Plus loin, après leur avoir adjoint Flaubert, les Goncourt, Zola, Barbey d’Aurevilly, il assure :
Tels sont les maîtres qu’étudient, que subissent fatalement, tout en essayant de se révéler originaux, la totalité des jeunes écrivains. Et il ne semble point que de ces influences, amalgamées comme on le voudra, la résultante soit « la tendance actuelle de l’esprit créateur en art » vers le Symbolisme. Ce qui a pu faire illusion à M. Moréas sur la direction réelle des esprits, c’est, parmi les jeunes, le goût des choses et des études subtiles, un penchant pour les psychologies raffinées, anormales, en dehors, l’effort de tout dire en une phrase harmonique, vivante, évocatrice, la recherche constante de l’effet naturel, du relief dans l’expression, le choix de vocables neufs ou presque, l’emploi — toujours — du mot qui peint, du mot rare, du mot suggestif. Et cela s’explique, à une époque que dominent de si haut Baudelaire, Flaubert et les Goncourt, par la haine universelle du banal, du convenu, du poncif, le mépris du mot juste, de l’effet théâtral, de la phrase incolore et flasque, aussi bien que de la période gongorique35 et pansue. Ce n’est point là une tendance, mais une caractéristique. Cela veut dire que la littérature montante fuit le plat et le faux, vise à l’original dans le vrai, à l’impressionnisme, au sensationnisme, et c’est tout.
Moréas avait écrit, lui, que le Symbolisme était « la tendance actuelle de l’esprit créateur en art ».
Vallette redouble de sévérité à l’endroit de l’auteur des Cantilènes36 :
Une minorité, à moins de foi obscurante, de naïveté ou d’outrecuidance, ne saurait proclamer que son esthétique est la tendance actuelle… Et les Symbolistes, à l’heure actuelle, ne représentent qu’une toute faible minorité. Ils sont quatre ou cinq d’un incontestable talent, puis deux ou trois dont on ne peut rien dire encore. Viennent après une douzaine de galopins de lettres, qui d’ores et déjà sont englués et barbotent, ridicules, dans un gâchis d’où ils ne sortiront point. Sans doute il y a là de quoi marquer une tendance, mais non pas la tendance actuelle de l’esprit créateur en art.
II ajoute ceci, qui semble prophétiser le succès du Mercure de France, dont il devait être l’animateur durable :
Je sais bien qu’un petit groupe, prêchant une vérité éclatante, ou réagissant contre les fastidiosités d’un art épuisé, triompherait, attirerait à lui la masse des écrivains de l’avenir. Même un seul homme de génie suffirait à cela.
Mais à peine a-t-il vaticiné de la sorte qu’il se reprend et doute :
Mais ce dieu existât-il chez les Symbolistes, jamais il n’amènerait à sa religion les littérateurs français, parce que rien n’est plus antipathique à l’esprit français que le symbole. M. Moréas, en sa qualité d’étranger et avec la foi enthousiaste qu’il a en son art, a pu s’y méprendre, mais l’esprit de notre nation est positif et ami de l’évidence. Il est bien plus près de Voltaire que de M. Stéphane Mallarmé !
∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ Une ligne de points. ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙
La délectation des œuvres symboliques demande un tempérament d’artiste, et jamais le public même lettré, même supérieur, le public pour qui notre divin Baudelaire, compris à demi pourtant, est encore une sorte de monstre hystérique, ne sentira en artiste. Il passera éternellement indifférent à côté de ce qu’il lui est à toujours interdit de comprendre.
Et si la Presse ignore jusqu’à l’ABC de cette littérature, si la nouvelle école, — perspective qui lui est douce, — est condamnée à n’avoir demain comme aujourd’hui, pas plus de trois cents lecteurs, le Symbolisme n’est donc point « la manifestation d’art attendue, nécessaire, inévitable ».
Là encore, Moréas avait risqué une affirmation catégorique. Vallette lui répond par cette autre assez surprenante sous sa plume :
On peut dès maintenant affirmer que la littérature de notre fin de siècle ne sera point symboliste.
Tout au plus est-il prêt à concéder que, dans la poésie, « et là seulement », le Symbolisme « peut espérer quelques années d’existence à l’état d’école. Mais encore, dans le grand courant de la poésie française, il ne peut être et ne sera jamais que la source du thalweg37, le ruisselet sous-marin qu’il est actuellement ».
Assurément le jeune homme qui achevait ainsi son article ne prévoyait-il pas qu’il serait amené, peu d’années ensuite, à devenir l’éditeur attitré des Symbolistes et à leur donner un magnifique droit de cité dans la République des Lettres.
Alfred Vallette avait déjà entamé alors dans Le Scapin la publication de son roman. Monsieur Babylas est l’histoire d’un enfant disgracié physiquement et moralement, Poil-de-Carotte avant la lettre, souffre-douleur des autres garçons à l’école, et qui ne trouve un peu de paix qu’en compagnie des petites filles, plus douces. « De la vie, du tous les jours, simplement », telle était l’épigraphe de l’œuvre, dédiée à Camille de Sainte-Croix, et conforme à l’esthétique personnelle hautement proclamée dans l’article sur Les Symbolistes :
Pourquoi l’heure ne serait-elle pas venue du vrai ? Et je ne dis pas le vrai photographique et plat, mais le vrai suggestif qui fait penser.
Babylas, fils d’un chétif menuisier, est « un bambin de sept ou huit ans, aux épaules tombantes, au cheveu rare, à la face ronde, bouffie, d’une pâleur mate et blafarde, qui s’avançait gauchement, l’air timide et inquiet, glissant furtivement des regards craintifs autour de lui ». Il va perdre sa mère, et son chagrin sera grand en voyant les robes de celle-ci portées après sa mort par une servante-maîtresse.
§
Le Scapin eut le sort de Lutèce38, et des autres petites revues, en tout temps. Sa vie fut éphémère, mais Alfred Vallette y avait essayé ses forces et groupé une bonne partie des collaborateurs de la grande revue qu’il allait fonder trois ans plus tard.
Ce fut sans doute aussi au Scapin qu’il rencontra celle qui devait être, au Mercure, la maîtresse de maison. Le recueil couleur azur ne publia pas seulement un conte de Rachilde, La Fille de neige, mais un Sélam où Laurent Tailhade et Victor Margueritte alternaient en son honneur des strophes mallarméennes :
Sous l’éther bleu fleurissent des pervenches,
Turquoises et lapis oriental,
Où du Printemps s’exaltent les revanches
Près des ruisseaux au bleuâtre cristal.
Il est encor des étoffes de Perse
Où dans les bleus et les roses mourants
Dorment des ciels de vague couleur perse
Éclaboussés de soleils fulgurants.
Dans les étangs où rubannent les herbes,
Chante le chœur féerique des Willis.
Les nymphéas mêlent, parmi leurs gerbes,
Des corps de femme à la candeur des lys.
Mais dans vos yeux éclosent pêle-mêle
Les cieux lointains et les fleurs d’ici-bas,
Et, nostalgique, en cette mer jumelle,
Toute la mer déroule ses combats.
Alfred Vallette allait, lui, épouser quelques années plus tard l’enchanteresse ainsi célébrée, et qu’il est peut-être permis de nommer l’Égérie du Symbolisme.
A. Mabille de Poncheville
Notes Poncheville
33 Léo d’Orfer (Marius Pouget 1859-1924) a passé la première partie de sa jeunesse à créer (Le Capitan) ou écrire dans de petites revues. En 1884 il fonde la Librairie européenne où il administre la revue Taches d’Encre de Maurice Barrès, son cadet de deux ans et demi (cette revue n’aura que quatre numéros) tout en écrivant au Scapin. Au printemps 1886, avec Gustave Kahn, Léo d’Orfer lance La Vogue, un hebdomadaire qui aura davantage de succès et durera plus de cinq ans, publiera les premiers vers d’Arthur Rimbaud et marquera son époque.
34 Voir, dans le « supplément littéraire du dimanche » du Figaro du 18 septembre 1886, page deux et trois, le « Manifeste littéraire » de Jean Moréas (plus de deux colonnes).

“Chapeau” de présentation, par Le Figaro, du Manifeste de Jean Moréas
et début du texte
35 Luis de Góngora y Argot (1561-1627), poète baroque espagnol dont, selon Miguel de Cervantes, « Les vers [de ce génie sans pareil], réjouissent et enchantent le monde entier ». Gongorique signifie, sous la plume d’Alfred Vallette, un style particulièrement foisonnant (ampoulé ?).
36 Jean Moréas, Les Cantilènes, Léon Vanier « éditeur des modernes », 19 quai Saint-Michel, 1886 : Funérailles — Interlude — Assonances — Cantilènes — Le Pur concept — Histoires merveilleuses. 147 pages.
37 Un thalweg est le fond d’une vallée. Topographiquement le point d’intersection des deux pentes, généralement occupé par un cours d’eau.
38 Lutèce, revue hebdomadaire fondée par Léo Trézenik et Georges Rall, a paru en avril 1883 avant d’être interdite en octobre 1886. Comme quoi la loi sur la presse de 1881 (note 21) n’était pas beaucoup plus permissive que toutes les précédentes… et les suivantes.
Nous sommes page 420 de ce Mercure du premier décembre 1935, dans la partie « Revue de la quinzaine ». Laissons passer la rubrique des « Lettres espagnoles » par Adolphe de Falgairolle et la « Bibliographie politique » du musicien Émile Laloy. La rubrique des « Publications récentes » nous apprend que Brumes, de Francis Carco, vient de paraître chez Albin Michel. Viennent ensuite les pages toujours intéressantes — et plus particulièrement cette quinzaine — des « Échos ».
Échos
Les obsèques d’Alfred Vallette — Allocution d’André-Ferdinand Herold — Allocution de Georges Duhamel — Allocution René Dumesnil — Allocution de Jacques Rodolphe-Rousseau
Alfred Vallette collaborateur du Mercure de France (Bibliographie, par Pierre Dufay) — Portrait d’Alfred Vallette, par Jules Renard — Auriant : « Alfred Vallette et les jeunes revues » — Rachilde romancière jugée par Alfred Vallette — Portrait d’Albert Samain, par Alfred Vallette — « Alfred Vallette automobiliste », par Édouard Krakowski — Une manifestation du souvenir — L’épitaphe d’Alfred Vallette par lui-même, par Léon Deffoux
Ces « Échos » ouvrent par le compte rendu des prix Léon Dierx et Moréas, hors-sujet et non reproduit ici. Certains textes peuvent être complémentaires, voire redondants avec la page de novembre 2025 : « La Mort d’Alfred Vallette dans la presse II ».
Les obsèques de M. Alfred Vallette
Les obsèques de M. Alfred Vallette (né à Paris le 31 juillet 1858, mort à Paris le 28 septembre 1935) ont été célébrées le 1er octobre, vingt ans jour pour jour après les obsèques de Remy de Gourmont.
Les assistants se sont réunis au domicile mortuaire, à l’hôtel du Mercure de France, 26, rue de Condé, où de nombreuses couronnes avaient été adressées, notamment par les rédacteurs de la revue, la Chambre Syndicale des Libraires de France, les Messageries Hachette, l’Assistance aux blessés nerveux de la guerre (« en souvenir de Louis Dumur »), etc.
En l’absence de Mme Alfred Vallette (Rachilde), souffrante, le deuil était représenté par M. et Mme Robert Fort, fille et gendre du défunt, et Mme Albane Masson, sa cousine, auxquels s’étaient joints MM. A. Ferdinand Herold et Georges Duhamel, administrateurs du Mercure ; Jacques Bernard, Paul Léautaud et Louis Mandin, collaborateurs immédiats de M. Vallette.
Charles et Emmanuel Aegerter, Francis Ambrière, Antonio Aniante, G.-H. Archambaut, Alexandre Arnoux, M. et Mme Artault, Aubry, Louis Audard, Mme Aurel, Auriant, G. Baillière, Raphaël Barquisseau, André Barra, Marcel Barrière, Georges Batault, Marcel Batilliat, Mme Battaiellie, Baudinière, Jean-Émile Bayard, représentant le Ministre de l’Éducation Nationale, Maurice Beaubourg, Nicolas Beauduin, Mme Belot, Mme Ingrid Bernard, Mme Philippe Berthelot, Claude Berton, Lita Besnard, Georges Besson, M. et Mlle Blaizot, Mme Bienstock, Paul Blanchart, J. de Boccard, Léon Bocquet, Karl Boès, Marguerite Boès, Georges Bohn, Gabriel Boissy, Léon Boivin, Raymond Bonheur, Dr F. Bonnet-Roy, Michèle Bordenave, Ch. Boudet, J. Bourdel, Maurice Bourdel, Mme Marguerite Bourgoin, Boyer d’Agen, Louis Brun, Gabriel Brunet, M. Buge, R. Burnand, Caboche, V. Garcia Calderon, J.-A. Cassignol, Jean Cassou, Paul Castiaux, Pierre Cathala, ministre de l’Agriculture, Mme Caut, Maurice J. Champel, B. Champigneulle, Édouard Champion, Hélène Chantrier, P. Chameau, Eugène Chatot, André Chaumeix, Paul Chauveau, M. et Mme Robert Chauvelot, F. Chirico, Mlle E. Choureau, Judith Cladel, Marcel Clavié, Kadmi Cohen, Christian Cornélissen, Mme Jean Court, Georges Courville, Francis de Croisset, Guy-Charles Cros, Léon Crozet, Jean Cyrane, W. Drabovitch, Jacques Daurelle, André David, M. et Mme Édgard David, Guy David, Léon Deffoux, Henry Dérieux, G. Derquennes, M. et Mme Derville, Lucien Descaves, L. Desjardins, Henri Deslinières, Fernand Divoire, Marie Dormoy, Jean Dorsenne, René-Louis Doyon, P.-G. Dublin, Pierre Dufay, Mme Blanche Duhamel, Jean Duhamel, Pierre Dupuy, Jacques Dyssord, E. Escoffier, Pierre Escoube, Léon-Paul Fargue, Eugène Fasquelle, Louise Faure-Favier, A. Febvre-Longeray, M. et Mme Filipacchi, Firmin-Didot, Carlos Fischer, Florian Delhorbe, Flammarion, M. et Mme Yves Florenne, Zéréga-Fombona, M. et Mme André Fontainas, Mlle Andrée Fontainas, Paul Fort, Gustave Fréjaville, Paul Fuschs, Marius Gabion, Maurice Gagneur, Manoël Gahisto, G. de Gaigneron, Louis Gain, Raymond Gallimard, Yves Gandon, Maurice Garçon, André Gayot, Mme Genest, Humblot de Gérus, M. Glatron, A. Goupil, Fernand Gregh, René Groos, M. Grousseaud, Amédée Guillaume, Alexandre Guinle, Georges Guy-Grand, Harlor, Helleu, Louis Henriot, Hélène Henry, Paul Henry, Mme Fontainas-Herold, Mme Marciane Herold, Marguerite Herold, Charles-Henry Hirsch, D. Hirsch, Mme Isambart, Drasta Houël, Henry Hugault, Randolph Hugues, Jean Jacoby, Jeanne Jacquemin-Sédir, Mme Japy de Beaucourt, N. Jeandet, Tristan Klingsor, Ed. Krakowski, Mlle Léo Lack, Léopold Lacour, Pierre Lagarde, Mme Jules Lagoutte, Émile Laloy, M. et Mme Lambert-Verbouse, Ch.-H. Lamm, Languereau, Paul Larochelle, Jeanne Landre, Robert Launay, M. et Mme Guy Lavaud, Marius-Ary Leblond, Maurice Le Blond, Georges Le Cardonncl, M. et Mme Lecomte du Nouy, Y. Gérard Le Dantec, J. Richard Lesclide, Pierre Lièvre, M. et Mme R. Lisbonne, Jean Loize, Marcel Longuet, Lugné-Poe, Émile Magne, Maignol, R. Mainguet, Jean Malye, Pierre Marcel, A. Marchand, J.-R. Marcuse, Roland de Marès, Maurice Martin du Gard, Henri Martineau, Martin-Mamy, Claude-Roger Marx, Henry Massoul, Henri Massis, Hubert de la Massüe, Maunoury, Albert Maybon, Édouard Maynial, M. et Mme Henri Mazel, M. et Mme André Mazon, Mme J. Roche-Mazon, Marguerite Yerta-Méléra, M. et Mme Mario Meunier, M. et Mme Charles Merki, Messein, Albin Michel, Albert Mockel, Marie Mockel, Pierre Monnet, Henry de Montby, Mony-Sabin, Mme Eugène Morel, Paul Morisse, Alfred Mortier, E. de Nalèche, Raoul de Narsy, Thadée Natanson, Albcric Neton, Ch. Nils-Lamm, Mme Hélène Nussbaum, Paltanéa, G. Payot, Louis Perceau, Mme D. Pergaud, René Péter, Maurice Peyrol, J. Peyronnet, M. et Mme Gaston Picard, Mme Maurice Picard, Edmond Pilon, Camille Pitollet, P.-P. Plan, M., Mme et Mlle Polaillon, Poncet, Léon Porteret, S. Posener, Louis Postif, Maurice Pottecher, J.-G. Prodhomme, Jean Poueigh, Ernest Prévost, Georges Propper, René Puaux, François-Paul Raynal, Jean Réande, Ch. Regismanset, Hélène Regismanset, Henri de Régnier, MM. Renaud et Texier, Jeanne Renaut de Broise, Ernest Raynaud, B. Richard, Léon Riotor, André Rivollet, J.-H. Rosny aîné, Mme Borel-Rosny, Frédéric et Marcel Rouff, André Rousseaux, Mlle Jacqueline Rouveyre, Raoux-Bluysen, Jean Royère, M. Sabatier, Frédéric Saisset, André Salmon, Charles de Saint-Cyr, M. de Saint-Étienne, Saint-Georges de Bouhélier, Paul Samain, Marie Scheikevitch, René Schœller, Alphonse Séché, Jeanne-Jacques Sedir, M et Mme Seymour de Ricci, M. et Mme Simeterre, Robert de Souza, Henry Spiess, P.-V. Stock, Henri Strentz, A. Tchobanian, M. et Mme Marc Texier, L. Teyssou, André Thérive, José Théry, Louis Thomas, Franz Toussaint, Helen Trudgian, Joseph Uzanne, Henri Valentino, Pauline Valmy, Vanderpyl, A. Van Gennep, J. Van Melle, M. et Mme Vaudran, Daniel de Venancourt, Mme Madeleine Vernon, Victorion, Luce Vidal, Paul Vulliaud, Gustave Welter, Wolff, Émile Zavie. Etc.
À 10 h. 30, en l’église Saint-Sulpice, le chanoine Marcel Constantin, curé de la paroisse, a procédé à la levée du corps et donné l’absoute.
L’inhumation a eu lieu au cimetière de Bagneux dans un caveau provisoire de la 24e division, en attendant le transfert dans la sépulture de famille.
Devant la tombe, MM. A.-Ferdinand Herold, Georges Duhamel, René Dumesnil et Jacques-Rodolphe Rousseau ont pris la parole. Voici le texte de leurs allocutions :
Allocution d’André-Ferdinand Herold
Vallette, depuis plus de quarante ans j’ai vécu près de vous, j’ai connu vos efforts, j’ai aimé votre caractère. Vous étiez courageux, de ce beau courage qui hait la forfanterie, de ce courage simple, naturel au point de s’ignorer. Comme écrivain, vous aviez débuté avec bonheur, vous pouviez prétendre au plus juste succès. Mais un jour vos amis vous appellent à la direction d’une revue qu’ils fondent : ils savent quelles qualités vous désignent pour une pareille tâche.
Vous ne tromperez pas leur espoir. Vous abandonnerez tout pour l’œuvre à laquelle vous serez voué désormais, pour l’œuvre que vous rendrez la vôtre.
Je vous revois, cher ami, dans le petit appartement de la rue de l’Échaudé. Tous les jours, vous êtes au travail, le premier. Vous ne ménagez pas votre peine. Rien ne vous rebute. Il y a parfois des heures difficiles, mais, quelles que soient les aventures que vous courez, vous restez toujours de bonne humeur, et vous gardez votre confiance en l’avenir.
Et vous avez raison. Autour de vous s’assemblent des hommes jeunes, qu’animent les plus nobles ardeurs, et tous, ils trouvent en vous l’ami le plus sûr, celui qui ne les trahira pas et qui leur donnera l’exemple constant de la sagesse et de la bonté. Vous avez l’esprit de finesse, et vous discernez, parmi les innombrables passants qui vous apportent leurs écrits, ceux qui ont le droit d’être encouragés. Vous êtes un conseiller précieux.
Et votre œuvre s’accomplit. De la modeste revue dont quelques amis vous avaient un jour remis le destin, vous faites la grande revue à laquelle on tient à honneur de collaborer. Et votre heureux caractère ne se modifie pas. Certes, vous ne méconnaissez pas la valeur de votre œuvre, vous êtes satisfait de l’avoir menée à bien : vous avez servi l’art, et vous acceptez la reconnaissance qui vous est due, mais vous l’acceptez sans morgue, sans vanité, sans étalage non plus d’inutile, d’irritante modestie.
Dans tous les hasards de la vie, vous demeuriez, Vallette, un sage entre les sages. Et nous, qui vous avons aimé, qui vous aimons, qui vous aimerons toujours, nous ne pouvons mieux vous témoigner notre foi, croyons-nous, qu’en la reprenant, cette tâche qui vous était si chère : nous vous verrons parmi nous, nous entendrons votre voix, nous écouterons vos conseils, et nous essaierons, nous aussi, de nous conduire en sages, ô le plus droit, ô le plus fidèle, ô le meilleur des amis !
Allocution de M. Georges Duhamel
Je ne sais s’il est possible de prendre la parole sur la tombe d’un homme qu’on a, pendant longtemps, considéré comme son second père. Je prendrai quand même la parole, et pour prononcer un mot, un seul mot, le mot : ami. Ce mot, je le prononce pour la dernière fois, pour la première fois aussi. Car, pendant vingt-cinq ans, je n’ai jamais appelé Alfred Vallette autrement que « Monsieur39 » avec affection et respect.
Adieu donc, mon ami, que votre esprit soit avec nous dans les jours difficiles où le monde se débat !
Une note Duhamel
39 Et vlan dans les dents de d’André-Ferdinand Herold !
Allocution M. René Dumesnil
Au nom des rédacteurs du Mercure de France, je viens apporter à Alfred Vallette notre dernier adieu.
Il y a trente ans bientôt que j’ai, pour la première fois, franchi la porte de cette maison de la rue de Condé, sa maison, et trente années de collaboration n’ont fait que resserrer jour après jour les liens d’amitié noués entre nous.
Mon cher Vallette, votre libéralisme, l’égalité de votre humeur, ont rendu notre tâche, à tous, bien aisée. Le labeur dans votre vieille maison silencieuse, s’accomplissait dans une atmosphère de cordialité qui en faisait, pour chacun de nous, sa propre maison. Vous nous y avez donné l’exemple de votre vie désintéressée. Vous étiez, vous resterez pour nous le patron, avec tout ce qu’il y a d’affection vraie et profonde dans ce mot familier. Mon cher patron, adieu !
Allocution de M. Jacques Rodolphe-Rousseau
Président du Cercle de la Librairie et du Syndicat des Éditeurs
Au nom du Cercle de la Librairie, des Éditeurs et des Libraires français, j’apporte à la mémoire de M. Alfred Vallette un suprême hommage.
J’ai personnellement peu connu M. Vallette, et pourtant, quelque brèves qu’aient été nos relations, j’ai ressenti les heureux effets de sa bienveillance.
Mais je sais ce que lui doivent mes prédécesseurs qu’il éclaira de ses lumières et aida de son précieux appui.
Sa sagesse autant que sa bonté lui faisaient penser que tous ceux qui collaborent à la grande œuvre du livre, auteurs qui le conçoivent, éditeurs qui le publient, libraires qui le diffusent, doivent demeurer unis dans un sentiment d’amicale collaboration.
Lui-même se plaisait à vivre parmi les libraires qu’il aimait.
Le plus bel hommage que nous puissions rendre à M. Vallette, c’est — je crois — de garder précieusement les enseignements de sa sagesse. C’est, dans les temps difficiles que nous traversons tous, de faire sur sa tombe le serment de demeurer unis pour assurer la prépondérance de notre Livre et le triomphe de notre Culture.
Alfred Vallette collaborateur du « Mercure de France »
(Bibliographie, par Pierre Dufay)
D’autres que nous ont étudié, dans ce numéro, Alfred Vallette romancier et homme de lettres. Ils ont montré ce caractère exceptionnel qui, le plus simplement du monde, sacrifia au Mercure de France ses goûts et son avenir d’écrivain. Il nous est réservé, ici, de voir l’homme de lettres collaborant, en cette qualité, à la revue qu’il dirigea et dont on put dire avec raison qu’elle représente « son génie patient ».
Dans les premières années, Le Mercure, n’étant pas une importante revue et une grosse maison d’éditions, n’absorbait pas encore tout le temps de Vallette. En dehors de sa correspondance que, toujours, il fit lui-même, de sa belle écriture posée, presque droite, il avait le temps de lire, de sortir, d’écrire. Sa curiosité était toujours en éveil : une pièce nouvelle, une tentative artistique ou littéraire, plus tard même un perfectionnement à un moteur ou à une linotype l’intéressaient également ; dominant le tout, une grande fidélité à ses amis, qui se traduisait autrement qu’en paroles et en gestes vains.
Ces curiosités multiples, on en trouve la trace dans tous ses articles. S’il écrit, ce n’est pas pour le plaisir d’écrire, mais parce qu’il a quelque chose à dire. Les articles sont courts, condensés, la critique littéraire domine, ramassée. Par goût, par tempérament, il évite toute exagération, aussi bien dans la louange que dans le blâme.
Naturellement, durant ces premières années, le Mercure, en sa qualité de « revue de jeunes », voit s’empiler sur le bureau de son directeur tous les « comptes d’auteur » que lui adressent les débutants : l’ingrate besogne, je n’oserai dire de les analyser, ne le rebute pas.
C’est un peu la partie faible de ces notes bibliographiques, une fosse commune, oubliée de tous.
Par contre, la partie théâtre est, tout de suite, des plus intéressantes. Alfred Vallette est un habitué fidèle des spectacles d’avant-garde. Théâtre Libre, Théâtre d’Art, sans parler de plus éphémères vite disparus, il n’est guère de pièce marquante dont il n’ait rendu compte. Le simple énoncé de ses articles permet de suivre le mouvement dramatique de 1890 à 1895. C’était la belle époque et quel régal quand une pièce d’Ibsen, de John Ford ou de Maurice Beaubourg était accompagnée d’une conférence de Laurent Tailhade, de Marcel Schwob ou de Léopold Lacour40 !
Mais, le Mercure grandissant devient plus exigeant pour son directeur. Bien que levé à cinq heures du matin, Alfred Vallette n’a plus le temps matériel de collaborer à cette revue mercredi 21 janvier 2026 qu’il dirige si bien ; puis, à partir du numéro d’avril 1896, chacun, dans la « Revue du mois », possède sa rubrique, sur laquelle le directeur ne saurait empiéter. Son activité se traduit maintenant dans les échos, émus quand il s’agit de saluer la dépouille d’un maître ou d’un ami : Huysmans, Alfred Jarry, Jean Moréas ; mercredi 21 janvier 2026 très sages en matière de libraire et de vexations administratives, touchant à l’humour, quand, ouvrant ses fichiers, le directeur du Mercure de France y relève les déformations que les libraires de province infligent, dans leurs commandes, aux titres des volumes qui leur sont demandés.
La bibliographie que nous avons établie ci-dessous porte seulement sur les articles qu’il a signés de son nom ou de ses initiales41.
Études, articles, variétés, avertissements42
Mercure de France, janvier 1890, pp. 1-4.
L’Évolution égoïste, février 1890, pp. 48-55.
Intuitivisme et réalisme, avril 1890, pp. 97-104.
In perpetuum (roman), juin 1890, pp. 196-200.
Sur « Le Possédé » (Camille Lemonnier), août 1890, pp. 296- 299.
Byzance (Jean Lombard), septembre 1890, pp. 305-309.
Maurice Maeterlinck et Charles van Lerberghe, octobre 1890, pp. 377-379.
À propos de «. Sourires pincés » (Jules Renard), décembre 1890, pp. 428-431.
Braconnage, (offert à Paul Margueritte) février 1891, pp. 85-92.
Vieux (G.-Albert Aurier), avril 1891, pp. 233-235.
Malveillance, (à propos du licenciement de Remy de Gourmont) mai 1891, pp. 261-268.
Au pays du mufle (Laurent Tailhade), juin 1891, pp. 357-361.
« Enquête sur l’évolution littéraire » (Jules Huret), octobre 1891, pp. 236-239.
Un Hollandais à Paris en 1891 (W. G. C. Byvanck), [préambule], avril 1892, p. 289.
Sur Un Hollandais à Paris en 1891, juin 1892, pp. 162-166.
Les grands enterrements (Francis Chevassu), septembre 1892, pp. 75-78.
« Choses fugaces » — Après l’interview, novembre 1892, pp. 236-237.
Notes sur l’amour, janvier 1893, pp. 1-9.
« Notes d’esthétique littéraire » — Le Symbole, mars 1893, pp. 229-236.
« Notes d’esthétique littéraire » — Jules Renard, juin 1893, pp. 154-161.
« Pelléas et Mélisande et la critique officielle », juillet 1893, pp. 237-241.
Les Conférences de Charles Morice, juillet 1893, pp. 263-267.
Les Conférences de Laurent Tailhade, juillet 1893, pp. 267-271.
Le geste ignoble [les attaques contre Laurent Tailhade, grièvement blessé par l’éclatement d’une bombe], mai 1894, p. 8.
Question de librairie, septembre 1894, pp. 80-84.
Une enquête franco-allemande [préambule], avril 1895, pp. 1-2.
Albert Samain, septembre 1900, p. 573.
Le « Mercure de France » bimensuel, 1er janvier 1905, pp 5-8.
Le monument de Paul Verlaine, 16 juin 1910, pp. 657-662.
À nos lecteurs, 1er avril 1915, pp. 657-658. [Le Mercure de France reprenait sa publication, qu’il avait interrompue après le numéro du 1er août 1914, à la suite de la déclaration de guerre. Mensuel d’avril à décembre 1915, il redevint bimensuel avec le numéro 421 du 1er janvier 1916].
Le « Mercure de France» au temps d’«Aphrodite », 15 décembre 1928, pp. 706-708.
Mort de Louis Dumur, 15 avril 1933, pp. 257-259.
XXe anniversaire de la mort de Remy de Gourmont, 1er octobre 1935, p. 5. [Alfred Vallette était mort le 28 septembre 1935, vingt ans et un jour après Remy de Gourmont.]
Critique littéraire
Les trois cœurs (Édouard Rod), mars 1890, p. 93.
La confession d’un fou (Léo Trézenik), mars 1890, p. 94.
Cinq nouvelles (J.-P. Contamine de Latour), mars 1890, pp. 94-95.
L’absente (Adrien Remacle), avril 1890), p. 139.
La jeunesse contemporaine (Lorenzo Vero), avril 1890, p. 140.
Le meilleur devenir. — Le geste ingénu (René Ghil), avril 1890, p. 141.
Pierres d’iris (Albert Lantoine), avril 1890, p. 142.
Les romanciers d’aujourd’hui (Charles Le Goffic), mai 1890, pp. 173-174.
La Néva (Louis Dumur), juin 1890, p. 222.
En Amour (Jean Ajalbert), juin 1890, p. 222.
Les évolutions de la critique française (Ernest Tissot), juin 1890, pp. 223.
[Retour sur] Les évolutions de la critique française (Ernest Tissot), juillet 1890, pp. 251-252.
Amants (Paul Margueritte), juillet 1890, pp. 250-251.
Les chapons (Lucien Descaves et Georges Darien), juillet 1890, p. 254.
Histoire d’amour (Paul Déroulède), septembre 1890, p. 334.
Miette (Henry Maubel), octobre 1890, p. 381.
Les symphonies (Louis de Lutèce), octobre 1890, p. 382.
Le problème — nouvelles hypothèses sur la destinée des êtres (Dr Antoine Gros), octobre 1890, pp. 382-383.
Les chants de Maldoror (comte de Lautréamont), janvier 1891, p. 55.
La preuve égoïste (René Ghil), janvier 1891, p. 60.
Fantaisie mnémonique sur le salon de 1890 (Paul Masson), janvier 1891, p. 61.
Toiles ébauchées (Hugues Lapaire), janvier 1891, p. 61.
Les vieux (Ernest Rosier), février 1891, tome II, p. 124.
Le poème de la chair (Abel Pelletier), février 1891, p. 125.
Les psychoses (Arsène Reynaud), février 1891, p. 125.
Les quatre faces (Bernard Lazare), mars 1891, pp. 186-187.
L’instituteur (Théodore Chèze), mai 1891, pp. 309-310.
Les adolescents (Daniel de Venancourt), mai 1891, p. 312.
Les asphodèles (Martin Paoli), mai 1891, p. 314.
[Note suivant une lettre d’Albert Giraud], juin 1891, p. 366.
Valgraive (J.-H. Rosny), juin 1891, pp. 368-369.
Élévations poétiques (Paul Gabillard), août 1891, p. 123.
Désarmement ? Parfaitement (Henry Fèvre), août 1891, p. 124
L’Exorcisée (Paul Hervieu), septembre 1891, pp. 180-181.
Mes dernières nées (Eugène Châtelain), septembre 1891, pp. 186-187.
Il ne faut pas mourir (Jules Bois), novembre 1891, p. 308.
Henri Pivert (Fernand Clerget), décembre 1891, p. 361.
Loth et ses filles (Paul Lacomblez), décembre 1891, p. 362.
Les trains-éperons — « Projet d’un dispositif aussi commode qu’infaillible pour prévenir tout accident de chemin de fer par collision ou tamponnement (Paul Masson), janvier 1892, p. 91.
« Les Livres » [préambule], mai 1892, pp. 72-73.
Rose et Ninette, mœurs du jour (Alphonse Daudet), mai 1892, pp. 73-75.
Heures de mélancolie (Jules Grisez-Droz), juin 1892, p. 180.
Chattes et chats (Raoul Quinel), juillet 1892, pp. 269-270.
La vie sans lutte (Jean Jullien), juillet 1892, pp. 273-274.
La fin des bourgeois (Camille Lemonnier), août 1892, pp. 354-355.
Versiculets, par Alfred Poussin. Préface de Jean Richepin, notice d’Alfred Vallette, avec deux portraits de l’auteur (dans les 50 exemplaires de luxe, un seul dans les exemplaires ordinaires), par Evert van Muyden. (Genève, imprimerie centrale genevoise ; Paris, Léon Vanier.) Août 1892. p. 365.
Rimes de mai (Henri Corbel), septembre 1892, pp. 82-83.
Tiradentes, esquisse biographique (Monténégro Cordeiro), septembre 1892, p. 87.
Poésies (Mme Guzman), octobre 1892, p. 176.
Les vibrations (Amédée Armorie), octobre 1892, pp. 177-178.
Sur le retour (Paul Margueritte), novembre 1892, pp. 272-273.
Les miens. I, Villiers de l’Isle-Adam (Stéphane Mallarmé), décembre 1892, p. 371.
L’altière confession (William Vogt), avril 1893, p. 379.
Une passade (Willy), avril 1895, pp. 112-113.
Au-dessus de la mêlée (Romain Rolland), [Ouvrages sur la guerre], 16 janvier 1916, pp. 533-534.
Journaux et revues
Alfred Vallette qui, en octobre 1892, fut chargé de la rubrique « Les jeunes revues littéraires » que venait de créer le supplément littéraire de l’Écho de Paris, où ses deux premiers articles parurent les 16 et 23 octobre 1892, participa à la rédaction de la rubrique « Journaux et Revues » au Mercure de France, jusqu’en juin 1895.
(Rouen-artiste et un écho du Figaro), février 1892, pp. 184-185.
(À propos de deux lettres de M. Jan Ten Brinck), mai 1892, pp. 80-82.
(À propos d’une autobiographie de Walt Whitman), mai 1892, pp. 85-86.
L’Art et l’idée, mai 1892, p. 87, etc.
Cf. juin 1892, pp. 182-183, 184-185 ; juillet 1892, p. 279 ; août 1892, pp. 366-369, 369-370, 371-372 ; septembre 1892, p. 89. (Le sans-gêne de M. Ginisty) ; octobre 1892, pp. 179-180 (Brunetière contre Baudelaire) ; janvier 1893, pp. 87-88, 90-91 ; février 1893, p. 186 ; mars 1893, p. 283 ; août 1893, pp. 371-372 (Suzanne Gay) ; octobre 1893, p. 186 ; février 1895, p. 253 ; juin 1895, pp. 370-371 (Le coq rouge).
Critique dramatique
Théâtre libre : Le pain d’autrui (Tourgueneff) ; En détresse (Henry Fèvre), février 1890, p. 63.
Théâtre mixte : Caïn (Ch. Grandmougin) ; Kallisto (J. Gaylda) ; La Petite bête (Paul Fort) ; François Villon (Louis Germain), novembre 1890, pp. 414-415.
Théâtre libre : L’honneur (Henry Fèvre), décembre 1890, pp. 446-447.
Théâtre libre : La Fille Élisa (Jean Ajalbert43) 891, pp. 121-122 ; Conte de Noël (Auguste Linert), février 1891, pp. 121-122.
Théâtre d’art : Les Cenci (Shelley), mars 1891, pp. 181-182.
Théâtre libre : La Meule (Georges Lecomte), avril 1891, pp. 240-241.
Théâtre d’art : Les veilleuses (Paul Gabillard) ; La Fille aux mains coupées (Pierre Quillard) ; Madame la Mort (Rachilde) ; Le Guignon (Stéphane Mallarmé) ; Prostituée (F. de Chirac) mai 1891, pp. 300- 305.
Théâtre d’application. : Antonia (Édouard Dujardin), juin 1891, p. 363.
Théâtre de l’avenir dramatique : Un mâle (Camille Lemonnier, Anatole Bahier et Jean Dubois), juillet 1891, pp. 49-51.
Théâtre libre : Les fourches caudines (Maurice Le Corbeiller) ; Leurs filles (Pierre Wolff) ; Lidoire (Georges Courteline), juillet 1891, pp. 53-55.
Théâtre libre : Simone (Louis de Gramont) ; Les maris de leurs filles (Pierre Wolff), juin 1892, pp. 170-172.
Théâtre libre : La Fin du vieux temps (Paul Anthelm), juillet 1892, pp. 263-264.
Théâtre moderne : Le Chevalier du passé (Édouard Dujardin), août 1892, pp. 349-352.
Théâtre libre : Mélie (Georges Docquois) ; Les Fenêtres (Jules Perrin et Claude Couturier) ; Péché d’amour (Michel Carré et Georges Loiseau), août 1892, pp. 352-354.
Théâtre éclectique : Cœurs humains (collaboration de trois anonymes) ; Noce bourgeoise (Léon Riotor, Ernest Raynaud), février 1893, p. 77.
Petit théâtre des marionnettes : Noël ou le Mystère de la Nativité (Maurice Bouchor), janvier 1893, p. 77.
Cercle des Escholiers : La Dame de la mer (Henrik Ibsen), janvier 1893, pp. 77-78.
Théâtre libre : Valet de cœur (Maurice Vaucaire) ; Boubouroche (Georges Courteline), juin 1893, pp. 182-184.
L’Œuvre : Rosmersholm (Henrik Ibsen) novembre 1893, pp. 275-278.
L’Œuvre : Un ennemi du peuple (Henrik Ibsen), conférence de Laurent Tailhade, décembre 1893, pp. 358-360.
(Note relative à l’arrestation d’Alexandre Cohen, traducteur d’Âmes solitaires de Gerhart Hauptman), janvier 1894, p. 83.
Théâtre libre : L’inquiétude (Jules Perrin et Claude Couturier) ; Amants éternels (André Corneau et H. Gerbault, musique de Messager), février 1894, pp. 177-178.
Théâtre libre : Une journée parlementaire (Maurice Barrés), avril 1894, pp. 356-357.
Théâtre de l’Œuvre : Annabella (John Ford). Conférence de M. Marcel Schwob, décembre 1894, pp. 373-375.
Théâtre de l’Œuvre : La Vie muette (Maurice Beaubourg). Conférence de M. Léopold Lacour, janvier 1895, pp. 102-103.
Théâtre libre : Elen (Villiers de L’Isle-Adam), mars 1895, pp. 355-356.
Théâtre libre : L’argent (Émile Fabre), juin 1895, pp. 353-354.
Théâtre de l’Œuvre : Brand (Henrik Ibsen), août 1895, p. 235.
Théâtre de l’Œuvre : Venise sauvée (Otway), décembre 1895, p. 408.
Questions fiscales
La Chambre de Commerce de Paris et la taxe de 0 fr. 20 par 100 francs sur les paiements. — Une fausse interprétation de l’Administration. — L’Administration contre l’Administration, 16 septembre 1918, pp. 324-327.
Questions économiques
La Semaine de 48 heures, 16 juin 1919, pp. 705-706.
Le Livre cher et les éditeurs, 16 juillet 1919, pp. 311-315.
Échos
La révocation de Remy de Gourmont, juin 1891, p. 375.
Germain Nouveau, juillet 1891, pp. 63-64.
Jean Lombard, août 1891, p. 127.
Le différend Julien Leclercq-Willy, septembre 1892, pp. 95-96.
Envoi de témoins à M. Alcanter de Brahm, mars 1893, p. 285.
Réponse à René Ghil, décembre 1893, p. 374.
Au sujet de certaines rectifications, avril 1897, p. 189.
Mort de Joris-Karl Huysmans, 15 mai 1907, pp. 378-379.
Mort d’Alfred Jarry, 16 novembre 1907, pp. 373-375.
Mort de Jean Moréas, 16 avril 1910, pp. 761-762.
La « Journée Paul Verlaine », 1er juin 1911, pp. 663-666.
À propos de la responsabilité des auteurs et de la direction, 1er octobre 1915, p. 389.
Le Prix des livres et la baisse du papier, 15 janvier 1921, pp. 567-568.
Le Livre français et la douane, 1er février 1921, pp. 853-854.
Les Obsèques de Laurent Tailhade (au cimetière Montparnasse, l’inhumation provisoire avait été faite, le 4 novembre 1919, à Combs-la-Ville), 1er mars 1921, pp. 565-566.
Mort d’Henri Albert, 15 août 1921, pp. 272-274.
La plus grande parcimonie, en matière d’administration, 15 décembre 1921, pp. 801-802.
À propos du « Prix Jean Moréas », 1er et 15 avril 1922, pp. 277-280 et 558-559.
Le grand Prix Balzac et les éditeurs, 1er avril 1922, pp. 280- 281.
La Mort de Claude Terrasse, 15 juillet 1923, pp. 564-565.
Nouvelles mœurs postales, 15 août 1923, pp. 278-279.
Mort de Paul Escoube, 15 mars 1928, pp. 759-760.
Réponse à une réclamation, 1er juin 1929, p. 507.
Le prix des livres en France, 1er décembre 1929, pp. 502-504.
(Observation à la suite d’un lettre de M. Fernand Demeure à ce sujet), 1er janvier 1930, p. 248.
Quelques dégrèvements, 1er mai 1930, p. 765.
La déformation des titres dans les commandes de librairie, 1er mai 1932, pp. 763-765.
Pierre Dufay
Notes Dufay
40 Léopold Lacour (1854-1939), normalien, agrégé de lettres, professeur de rhétorique, auteur dramatique et critique. Socialiste, Léopold Lacour est partisan de l’égalité des droits comme de l’égalité des genres. Voir l’article nécrologique de Léopold Lacour dans Les Nouvelles littéraires du six mai 1939.
41 Tous les écrits d’Alfred Vallette devraient se retrouver dans la Table du Mercure.
42 Les numéros des tomes, inutiles de nos jours, ont été supprimés. Cette bibliographie n’a pas été vérifiée.
43 Il s’agit d’une adaptation à la scène du roman d’Edmond de Goncourt par Jean Ajalbert donnée par la troupe du Théâtre libre le 26 décembre 1890 dans la salle des Menus plaisirs (actuel théâtre Antoine) et dans une mise en scène d’André Antoine.
Le portrait d’Alfred Vallette, par Jules Renard
Les lecteurs de leautaud.com connaissent ce portrait, déjà reproduit dans la page « Jules Renard évoque Alfred Vallette et Rachilde » mise en ligne le 22 septembre 2022.
Portrait à la plume, s’entend. Il fut exposé parmi les Portraits du prochain siècle44, publié en 1894 par l’éditeur Edmond Girard.
Le Pot de fer

Boutonné jusqu’au col, mince comme un vase d’écume, il ne se laisse pas de taper sur le ventre.
Quand il raidit ses jambes courtes, les deux anses dans les poches, têtu, tondu, coiffé d’un couvercle aux bords plats et haut de forme, nul vent ne l’ébranle, mais il tourne de lui-même avec la lumière.
Il parle et dit couramment d’une voix fêlée : « N’est-ce pas ?… point de vue… tout comprendre… caractère des choses… objet en soi… analyse et synthèses. »
À son foyer brûlent : des bois durs, des principes secs, des règles de vie inflexibles.
Une joue grosse, l’autre ronde, les cheveux cendre et suie, poli par la flamme et le frottement, il cuit d’ordinaire à petit feu. On y ferait la soupe au lait.
Mais, parfois, il se fâche à blanc, au seul nom de quelque pot de terre trop commun. Geste cassant, moustache pointée, rœillots malins, il bout, et bientôt son couvercle remue, se soulève et monte, ailé comme le pétase du Mercure de France.
Alfred Vallette n’esquissa, dans ce même recueil, que le portrait d’Albert Samain. Mais il ne fut pas en reste avec l’auteur des Sourires pincés, il lui rendit sa politesse en donnant à la galerie des Hommes d’Aujourd’hui, de Vanier (8e volume, no 416), une étude critique — et sympathique — sur sa vie et son œuvre.
Une note Renard
44 Ces Portraits du prochain siècle ont été réunis par Paul-Napoléon Roinard (Girard 1894).
Auriant : « Alfred Vallette et les jeunes revues »
Ce texte d’Auriant est hélas bien moins intéressant que « Alfred Vallette romancier », supra.
Il faudrait être aveugle ou injuste pour ne pas reconnaître qu’un mouvement vers de nouvelles formes, vers de nouvelles idées agite la nouvelle génération littéraire, lisait-on dans L’Écho de Paris littéraire illustré du 4 septembre 1892. Quelle que soit l’opinion qu’on ait de ce mouvement et de son avenir, il faut le constater.
Or, il se manifeste surtout dans les jeunes revues, dans les jeunes journaux qui se publient en France et en Belgique.
Mais tout le monde n’a pas le loisir ou l’occasion de feuilleter ces recueils que leur caractère spécial et la notoriété encore restreinte de leurs collaborateurs n’imposent pas au snobisme contemporain.
L’Écho de Paris illustré juge donc opportun de consacrer chaque semaine quelques colonnes à l’analyse des théories et à la citation, par fragments, des plus importants travaux que l’on trouve dans ces publications.
Nous commencerons, dès le prochain numéro, notre revue des « Jeunes Revues littéraires et artistiques ».
Ce ne fut que le 16 octobre 1892 que cette rubrique fut inaugurée. Par l’entremise de Marcel Schwob, Catulle Mendès, qui dirigeait L’Écho de Paris littéraire illustré, l’avait confiée à Alfred Vallette.
« Jeunes revues » ; je désirerais que cette qualification exacte ne fût point confondue avec cette autre : « Revue de jeunes », écrivait Vallette. Sans doute, les rédacteurs des publications dont il sera ici parlé ne sont pas encore, pour la plupart, des hommes mûrs ; ils n’ont toutefois plus l’âge que le public, se référant à l’histoire littéraire du siècle, assigne aux « jeunes ». Ce mot, à coup sûr, lui évoque les glorieux adolescents de ces années bienheureuses où il se pouvait qu’une plaquette de beaux vers, un joli conte, une spirituelle chronique, conquit la notoriété à son auteur alors qu’il était un tout jeune homme. Mais notre époque affairée est moins bénévole au poète, et de multiples causes le maintiennent longtemps, son talent fût-il avéré dans le monde des lettres, éloigné du grand public. Non pas, d’ailleurs, que la précocité lui manque ; tels de nos auteurs nouveaux les plus ignorés à la Bourse n’avaient pas vingt ans quand ils éditèrent leurs premiers livres. Mais il s’est tout à coup, sans transition appréciable (ses maîtres étant surtout les réprouvés des générations précédentes), révélé d’humeur trop révolutionnaire pour que la presse à gros tirage lui fût d’emblée ouverte. Entre elle et lui, de plus, se dressent d’autres barrières : je veux dire son goût de l’abstraction et son ferme propos de négliger, comme encombrant et nuisible à la beauté de l’œuvre, ce qui intéresse d’ordinaire des lecteurs. D’où ceci : le « jeune » de jadis avait de dix-sept à vingt-deux ans ; celui de ces dernières années a vingt-cinq à trente.
∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ Une ligne de points. ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙?
… La littérature jeune est… plutôt abstraite, notamment dans l’expression ; mais ses orientations sont nombreuses, et elle va, employant l’analyse, la synthèse ou le symbole, du réalisme scientifique à l’idéalisme — où il lui arrive parfois la mésaventure de se perdre… J’ajoute qu’elle incline au cosmopolitisme. Au total, elle est anarchiste (littérairement, s’entend) partant individuelle, ce qui ne signifie point qu’elle compte beaucoup de fortes individualités ; et aujourd’hui, comme hier et toujours, l’homme de génie qui découvrirait une route y entraînerait les trois quarts des esprits.
En attendant ce messie…
En attendant ce messie, du 16 octobre 1892 au 6 août 1893, Alfred Vallette, directeur d’une jeune revue, le Mercure de France, s’efforça, par de copieuses citations et des commentaires critiques, d’intéresser le grand public à la Revue de l’Évolution, aux Entretiens politiques et littéraires, aux Essais d’art libre, à la Revue indépendante, à la Revue blanche, à L’Ermitage, à La Plume, à L’Idée libre, à L’Étoile, au Saint Graal, à La Chimère, etc., ainsi qu’aux revues de Belgique : L’Art moderne, La Jeune Belgique, La Wallonie, La Société nouvelle, Floréal, le Mouvement littéraire, etc.
Il fit preuve de bienveillance et de compréhension à l’égard des diverses théories, tant littéraires que sociales. Il ne se faisait guère d’illusions sur l’avenir, qu’il envisageait avec sérénité.
Pendant que les vieilles sociétés vont lentement et d’une marche sûre à une organisation sociale quelconque, les moralistes nouveaux ne voient que l’individualisme, écrivait-il ; il serait facile d’établir que cette antinomie est la logique même, et que si le droit des sociétés est de s’arranger pour le plus grand bien-être possible, le devoir de l’intelligence est de se ménager, même en pleine démocratie, une retraite où se garer des promiscuités grossières et des contacts amoindrissants…
… Une organisation communiste étoufferait inévitablement l’art jusqu’au jour, accident certain, d’une contre-révolution aristocratique. Et cela me paraît aussi évident que ceci : quand le peuple ne sera plus obligé qu’à trois heures de travail par journée, ce n’est pas, comme argumentent les socialistes, à lire et à s’instruire qu’il emploiera sa liberté ; encore heureux s’il s’en tient à la pêche à la ligne ou au jeu de boules, car s’« il n’est pas bon que l’homme soit seul », il est mauvais que — n’étant point riche — il n’ait rien à faire sinon à se réunir avec ses semblables pour des loisirs faciles à conjecturer.
Pour lui, bien que personnellement il y eût renoncé, il avait foi dans l’art.
Il n’y a pas de conception esthétique d’une époque, disait-il, ou plutôt l’art trouve toujours sa place en dehors de la conception esthétique d’une époque parce qu’il est toujours des artistes d’une individualité irréductible. C’est ainsi que le naturalisme fut la conception esthétique de l’époque positiviste sans empêcher d’être Barbey d’Aurevilly, Villiers de L’Isle-Adam, Gustave Moreau, Puvis de Chavannes, etc., etc. La philosophie de leur temps ne leur impose point, à ceux-là l’idéal d’art qui lui correspond ; la société dans laquelle ils vivent les comprend mal, à la vérité, ou ne les comprend pas du tout, mais il y a des chances pour que leur œuvre perdure tandis que sera oubliée l’œuvre de ceux qui eurent la conception esthétique de leur époque, si elle est sans beauté ; et ce sont précisément eux alors qui représenteront dans les âges l’art de leur plate époque. En somme, il n’y a en art que des individualités, et, s’il est vrai que la plus robuste individualité, n’est jamais complètement dégagée de son temps, il n’est pas douteux non plus que certains artistes — les seuls qui comptent — ne subissent jamais l’influence de leur temps au point de perdre leur individualité. Supposons donc le siècle le plus ignoblement plat et terre à terre, en toute chose : l’art vivra quand même.»
C’est avec cette ferme conviction qu’Alfred Vallette dirigea le Mercure de France, où se révélèrent et triomphèrent tant d’individualités. — AURIANT.
Rachilde romancière jugée par Alfred Vallette
Il s’agit d’un des premiers romans de Madame Rachilde. Elle venait de publier La Marquise de Sade. Alfred Vallette fit, dans Le Scapin du 5 décembre 1886, une critique très serrée de son roman.
La caractéristique de la « manière » de Mlle Rachilde, c’est, écrivait-il, de mélanger, très agréablement d’ailleurs et avec beaucoup d’art, le vu, l’observé, la vie réelle en un mot, avec le romanesque. Ceci, peut-être, n’est pas un défaut dans des œuvres comme Monsieur Vénus, comme À Mort, mais c’est regrettable dans une étude de l’importance de la Marquise de Sade. Pour toute la première partie de son livre, l’auteur n’a eu d’autre modèle que la vie, et —inconsciemment sans doute, car ainsi que presque toutes les femmes écrivains, ainsi que George Sand qui a fait des chefs d’œuvre, Mlle Rachilde travaille d’instinct — a strictement suivi, à part quelques échappées dans le romanesque, la méthode scientifique naturaliste… Cette théorie est en opposition directe avec celle qu’on peut induire des livres précédents de Mlle Rachilde, avec celle d’Octave Feuillet45 et autres fantaisistes, et qu’on peut résumer ainsi : étant donné un être [avec tel caractère, tel degré de sensibilité, tels penchants], quels milieux faut-il inventer pour conduire vraisemblablement cet être à travers une action arrêtée d’avance, à telle fin déterminée ?… L’auteur, qui n’a besoin que d’imagination, conduit arbitrairement ses personnages (toujours faux, puisqu’ils sont tout d’une pièce) à travers des milieux arbitrairement créés en vue d’une action préalablement fixée. On a fait ainsi des contes charmants, mais qui ne sont que des contes, rien de plus…
…Le but suprême de l’art, c’est d’atteindre à la vie, et trop souvent Mlle Rachilde néglige la vie pour atteindre au joli… Telle scène d’amour aussi gagnerait à être plus vraie et pas si jolie. Les hommes, même les plus sensibles, ne pleurnichent pas tant que cela, ne serait-ce que par amour-propre.
Je pense beaucoup de bien de ce livre dont je viens de dire tant de mal. C’est le meilleur roman que je connaisse de Mlle Rachilde. D’aucuns, sans même l’ouvrir, le condamneront sur son titre, et ils auront tort ; d’aucuns le liront jusqu’au bout, qui seront dépités de n’y avoir point trouvé ce qu’ils y cherchaient — et c’est grand tant mieux.
Une note « Rachilde romancière
45 Octave Feuillet (1821-1890), a été le premier académicien français élu (en 1862) à titre de romancier, ce que n’a pas du tout relevé Ludovic Vitet, qui le recevait, et affecta au contraire de ne louer en lui que l’auteur dramatique. L’univers romanesque de ce brave homme, typique du second empire, mettait en avant des amours contrariées par les principes moraux.
Un portrait d’Albert Samain, par Alfred Vallette
Ce portrait figure dans la galerie des Portraits du prochain Siècle46 :
Albert Samain

Portrait d’Albert Samain dans les Portraits d’un prochain siècle,
textes rassemblés par Paul-Napoléon Roinard
Un modeste et un fort, doué de la qualité la plus rare qui soit : l’intelligence. Un fort, parce que pouvant acquérir de bonne heure, en publiant plusieurs milliers de très beaux vers qu’il cache, la réputation d’un bon poète, il a eu le courage de les rejeter de son œuvre et d’attendre qu’il se fût dégagé des influences directes. Ses intimes amis — peu nombreux : Samain est presque un solitaire — savent de lui des poèmes qui ont la rigide perfection de ceux de M. Leconte de Lisle, et ils en savent qui ont la beauté plastique de ceux de M. José-Maria de Heredia. Il a souvent égalé ces deux maîtres en des œuvres, je le redis, qui ne seront point dans ses livres, où il veut que la moins personnelle de ses Poésies reflète encore un peu de son âme. Âme extraordinairement vivante, exquise, voyageuse qui s’envole, frêle et rapide, vers les solitudes de l’éther, et, parvenue aux confins dont elle a l’éternelle nostalgie, défaillante à mourir devant l’atmosphère si rare, se grise et se pâme à ouïr des chants et des musiques que nul n’entendit. Puis revenue de ces voyages au seuil du ciel, elle se repose en des pays qu’eût aimés Watteau et s’amuse aux mièvreries délicieuses de fêtes galantes, ou encore elle parcourt le monde révolu et s’enthousiasme aux grandes passions terrestres. Et si Albert Samain est un penseur, ami des philosophies et anxieux du Mystère insoluble, on le sent dans son Jardin de l’Infante, mais on le sent seulement, car il est bien trop artiste pour y jamais voir matière à perpétuer l’affreux « poème philosophique ».
Une note « portrait Samain »
46 Note 44.
Alfred Vallette automobiliste
par Édouard Krakowski
Laissons Le Monde du 28 décembre 1954 présenter Édouard Krakowski (1896-1969) à propos du compte rendu de sa monographie Histoire de Russie : L’Eurasie et l’Occident, paru aux Deux rives : « Édouard Krakowski est un polygraphe, […] à la fois philosophe, historien, critique littéraire. Il a écrit des livres sur Plotin, Locke, Bergson ; sur les romantiques polonais et Adam Mickiewicz, sur la naissance de la IIIe République, sur la société parisienne cosmopolite au XIXe siècle, sur “l’angoisse européenne et la confiance humaine”, etc. Il a une vaste érudition, une mémoire prodigieuse. Pourquoi faut-il qu’avec tant de mérites il écrive des ouvrages si pénibles à lire ? […] On voudrait chez lui plus de simplicité et de clarté. » Édouard Krakowski a écrit dix articles dans le Mercure, de 1930 à 1939.
Alfred Vallette était lettré délicat, directeur d’élite, grand connaisseur des hommes et des esprits, mais toutes ces qualités rares, il n’est aucun de ses amis et de ses familiers qui n’en puisse faire l’éloge. Le souvenir ému que me laisse sa disparition me ramène — et c’est peut-être le propre des souvenirs vécus — vers des aspects plus modestes de son caractère et de ses dons intellectuels. J’évoque d’abord le passionné d’automobile que j’accompagnais dans de longues randonnées où le charme de ses causeries s’alliait si heureusement à l’imprévu des paysages.
Assez habile au volant, je dois confesser que sans Alfred Vallette, j’eusse peut-être toujours ignoré les secrets mécaniques de l’auto. On ne saurait croire avec quelle aisance cet écrivain se jouait des difficultés, en vérité assez grandes, de la technique automobile. Moteur, dynamo, embrayage, vitesse, maniement savant de la commande et du frein, autant de sujets où Alfred Vallette pouvait rivaliser avec un mécanicien professionnel, mais avec, n’en doutons pas, un art autrement personnel de les traiter et de les éclairer.
Un jour, durant un déjeuner dans la forêt de Fontainebleau, un automobiliste descend de sa voiture devant nous et lance au maître d’hôtel des ordres impérieux pour un service rapide. Je reconnais en ce touriste le commandant Fonck47, que je présente à Vallette. Fonck lui fait part de son intention de gagner en vitesse Clermont-Ferrand. Aussitôt, discussion technique entre les deux sportifs, concernant accélération, vélocité, trajet, digne en vérité d’être sténographiée comme une leçon dialoguée de pratique automobile.
Mais l’écrivain et l’artiste, dans l’automobiliste même, se révélaient dans la façon de traduire ses impressions. C’est Alfred Vallette qui, pour désigner une route cahoteuse et irrégulière, inventa l’expression délicieuse de « route fripée ». Et c’est bien ce même Vallette qui se retrouvait dans l’amateur d’art transporté d’admiration devant les œuvres qui lui plaisaient sans que jamais abdiquât son sens critique.
Il me souvient surtout d’un commentaire inoubliable qu’il me fit aux environs de Fontainebleau, devant une toile d’un maître polonais, Pierre Michalowski48, que nous contemplions ensemble. Désignant un cheval blessé qui tend sa tête vers l’un de ses compagnons de charge, Vallette me disait : « Voyez quel cri de douleur dans cette simple attitude ! La bête, sans langage, parle ici de la douleur plus éloquemment que ne ferait un homme ».
Tel était le Vallette des promenades, tel était le Vallette de son traditionnel bureau du Mercure, tel était, en un mot, le Vallette de tous les jours, esprit naturellement subtil et intuitif, prompt aux remarques profondes, jetées avec négligence. Curiosité intellectuelle qui égalait ses aptitudes : toute entrevue était pour lui occasion d’interroger avec précision et méthode. Que de renseignements eus-je le plaisir de lui donner, dans la mesure de mes moyens, tantôt sur les lettres polonaises classiques, particulièrement sur Adam Mickiewicz49, qu’il goûtait noblement, ou, occasionnellement, sur Bergson, sur Plotin50, sur Challemel-Lacour51, sur tel ou tel philosophe que le hasard de nos libres conversations effleurait et qu’il voulait aussitôt approfondir.
Figure exceptionnelle d’un Paris disparu, que sa gaieté native ne laissait point de parer d’une mélancolie évocatrice, à la façon d’un couchant qui jette ses plus beaux feux près de disparaître. Il m’en eût voulu beaucoup de cette métaphore pompeuse, lui qui était la simplicité même et dont la modestie n’avait d’égale que la bienveillance. On souhaiterait parler du grand directeur et du grand éditeur, de l’animateur qui, plus qu’un autre peut-être, assura au symbolisme sa victoire littéraire. On ne peut d’abord, pour honorer sa mémoire, qu’évoquer l’homme dans son intimité familière, dans la douceur du souvenir quotidien. Et puisque j’évoquais précisément l’automobiliste comme la plus familière de ces images, rappellerai-je que trois jours avant sa mort, Alfred Vallette conduisait encore avec maîtrise et qu’ainsi son sport favori est associé par lui aux heures dernières de son existence ?
Édouard krakowski
Notes Krakowski
47 René Fonck (1894-1953), pilote de chasse et député des Vosges (Gauche républicaine démocratique) de 1919 à 1924. « Après ce passage à la Chambre, il sera chargé de mission en Amérique du Sud et contribuera à l’établissement des premières liaisons aériennes commerciales avec ce continent. » (site web de l’Assemblée nationale).
48 Piotr Michałowski (1800-1855), peintre polonais romantique ayant vécu à Paris, spécialisé dans la peinture de scènes guerrières, de cavalerie et de chevaux.
49 Adam Mickiewicz (1798-1855), poète romantique et militant polonais. Adam Mickiewicz a vécu longtemps en France au point d’être professeur de langues slaves au Collège de France de 1840 à 1844. Édouard Krakowski a aussi publié « Mickiewicz et la société française de 1830 — La souveraineté d’un génie » dans le Mercure du quinze juin 1935.
50 Plotin, (205-270), philosophe gréco-romain, a été l’objet de l’ouvrage d’Édouard Krakowski Plotin et le paganisme religieux paru chez Denoël en 1933 (299 pages). Édouard Krakowski a aussi publié « Plotin et le néoplatonisme — Une révolution dans la philosophie antique » dans le Mercure du quinze juillet 1934.
51 Paul Challemel-Lacour (1827-1896), normalien, ambassadeur à Londres en 1880-1882, ministre des Affaires étrangères en 1882-1883, Président du Sénat de 1893 à 1896, élu à l’Académie française en 1893 au fauteuil d’Ernest Renan.
Une manifestation du souvenir
À la suite du déjeuner dit du Grand Perdreau, qui réunit chaque mois un petit groupe d’éditeurs et d’écrivains, au nombre desquels était Alfred Vallette, Mme Rachilde a reçu la lettre suivante, dont tous les amis du disparu apprécieront le sentiment touchant. Cette lettre, écrite par M. Marcel Rouff52, porte, avec sa signature, celles des autres membres Présents à cette réunion.
29 octobre
Chère Madame,
Gabion53, président du Grand Perdreau, dont Alfred Vallette était un des quatre fondateurs, a voulu que ses amis de ce déjeuner lui rendent un hommage ému à leur première réunion depuis sa disparition. Obligé de partir brusquement à Vienne hier matin, il m’a chargé de veiller à la réalisation de ce qu’il avait conçu. Nous avons donc fait mettre le couvert de notre cher ami, comme s’il allait venir parmi nous nous enchanter de son affection et de son délicieux esprit, et nous vous prions de bien vouloir accepter, chère madame, avec notre souvenir, les fleurs qui ornaient sa place à ce repas. Veuillez trouver ici, chère madame, je vous prie, l’assurance de mes respectueux et cordiaux sentiments. [Absents, mais associés à cette manifestation du souvenir : Astruc, Gabion, Curnonsky, Gaston Félix, Albin Michel, Bourdel, Teyssou, Mainguet, Sauty.

Notes Manifestation du souvenir
52 Marcel Rouff (1877-1936), docteur ès lettres, poète, romancier et gastronome français d’origine suisse. Marcel Rouff et Paul Léautaud dîneront chez Henri le savoureux le premier décembre 1929.
53 Marius Gabion (1867-1945).
Léon Deffoux :
L’épitaphe d’Alfred Valette par lui-même
Je l’ai là, sous les yeux : quatre lignes au crayon, suivies de sa signature et d’une date, qu’il écrivit devant Jacques Bernard et moi, un matin, sur un feuillet de papier jaune, alors que nous bavardions, comme il nous arrivait souvent, accoudés à son bureau, entre onze heures et midi.
Alfred Vallette m’avait suggéré, le mois précédent, pour la rubrique des échos du Mercure de France, un projet d’enquête qui l’amusait beaucoup. Il s’agissait de demander à quelques personnalités de composer elles-mêmes le texte de leur épitaphe.
Je venais de lui dire le peu de succès que j’avais rencontré auprès des intéressés, les uns préférant ne pas s’arrêter sur la pensée de leur disparition, les autres m’ayant traité de mauvais plaisant.
— Comme ils sont drôles ! déclara Vallette. Il leur est donc nécessaire de se croire éternels ! Moi qui avais déjà préparé la mienne !… Je vais tout de même vous la donner… Et il écrivit le quatrain qu’il avait en tête :
Ci-gît qui fut un esprit sage :
Il ne fut donc pas écouté
Et ne laissa dans la Cité
Nulle trace de son passage.
Après l’avoir lu, j’allais mettre le papier dans mon portefeuille.
— Attendez, me dit-il. Je ne l’ai pas daté. Nous sommes aujourd’hui le… Mais c’est Mardi-Gras ! Soyons donc précis…
Et il compléta par cette ligne :
Paris, ce Mardi-Gras, 16 février 1926
le texte qu’il me rendit en riant de bon cœur.
Car il y avait beaucoup de gaieté, beaucoup de finesse ironique dans cet « esprit sage». Extrêmement modeste, certes ; mais nulle affectation de modestie, jamais. Il constatait qu’il y avait en lui de la sagesse, mais il se refusait à croire — malgré les résultats — à l’efficacité de sa leçon. Il disait : « esprit sage », comme il aurait dit : « J’ai été blond », ou : «J’ai les yeux bleus ». En somme, l’énoncé d’un fait qui le concernait et qu’il aurait aussi volontiers reconnu chez un autre.
Léon Deffoux
Annexe I
La bibliothèque des chemins de fer
Par leautaud.com
L’affaire remonte à la campagne de Russie de Napoléon Ier et commence par une incertitude : Qui a mis le feu à Moscou en 1812 ? Les Français ont dit que l’auteur de cet incendie est Fédor Rostopchine, gouverneur militaire de Moscou, afin d’empêcher que la ville soit prise alors que les habitants fuyaient. Les Russes (version de Guerre et Paix) ont affirmé que ce sont les Français qui ont incendié la ville. La logique prétend qu’une ville en bois peut très bien brûler toute seule, surtout quand les pompiers sont partis.
Fédor Rostopchine a eu sept enfants, Sophie est née à Saint-Pétersbourg à l’été 1799 et a évidemment reçu l’éducation russe de l’époque, avec un intense apprentissage du français. Fédor Rostopchine a été maintenu en poste jusqu’en 1814 puis la disgrâce est survenue. A commencé alors un long voyage à travers l’Europe, qui l’a conduit en France en 1817. Il s’installe à Paris et fait venir sa famille. Sophie Rostopchine a 18 ans. Le temps de poser ses valises, elle rencontre Eugène de Ségur et l’épouse à l’été 1819. Sophie a vingt ans et la vie est belle mais ça ne dure pas. Eugène court à droite et à gauche et Sophie s’ennuie. Elle se met à écrire. Pendant ce temps, Eugène, de moins en moins présent, devient président d’une compagnie de chemins de fer.
À cette même époque, l’éditeur Louis Hachette a compris que la durée des trajets en train incite naturellement les voyageurs à lire et souhaite installer des bibliothèques dans les gares. Il approche Eugène de Ségur qui lui accorde ce droit à condition que soient publiés les contes de son épouse qui, par son mariage est évidemment devenue comtesse de Ségur.

Lire, dans la revue Romantisme (numéro 80 de 1993) : « Les bibliothèques de gare, un nouveau réseau pour le livre », de l’historienne de l’édition Élisabeth Parinet.
Annexe II
Alfred Vallette : La Bibliothèque des Chemins de fer

Début du texte d’Alfred Vallette dans Le Figaro du trente mars 1891
Il y a peu de mois, M. Maurice Barrès proposait à la Chambre d’abolir, comme préjudiciable à de nombreux intérêts, le monopole de la Bibliothèque des chemins de fer, — proposition qui fut repoussée par une trentaine de voix de majorité seulement. Il semblait qu’une si piètre victoire, symptomatique d’une prochaine et sûre défaite, dut conseiller à la maison Hachette et Cie la prudence dans le triomphe, l’engager à beaucoup de tact afin de réduire, si possible, le groupe des mécontents : et avec un rien d’adresse, de l’équité surtout, peut-être reculait-elle de plusieurs années la suppression de son privilège.
Elle en a pensé autrement sans doute, et c’est plaisir de voir combien elle met de soin à conserver tous ses anciens adversaires, en se refusant à vendre les livres de ceux qui signèrent la pétition dont s’appuyait M. Barrès, et son constant souci de s’en créer de nouveaux par des vexations puériles et d’éclatantes injustices. Le groupe des mécontents devient foule ; et, en vérité, le monopole travaille d’une si belle ardeur à préparer sa ruine qu’on s’en voudrait de ne point l’aider vers cette fin nécessaire — et fatale.
Tâche aisée d’ailleurs : pour que la « religion » de la Chambre soit suffisamment « éclairée » lorsque prochainement — je dis prochainement — la question reviendra au Palais-Bourbon, chaque victime de la maison Hachette n’a qu’à raconter en toute simplicité sa petite aventure. Voici la mienne.
Dernièrement, la librairie Tresse et Stock soumettait à l’acceptation de la Bibliothèque des chemins de fer trois ouvrages : Femmes et Paysages, de Jean Ajalbert, La Musique expliquée aux gens du monde, de M. A. Méliot, et Le Vierge, un roman. Seul le livre d’Ajalbert fut gardé. Celui de M. Méliot fut retourné comme n’étant pas de vente, et Le Vierge… sans motif. Car cette idéale administration néglige volontiers de motiver ses refus. Mais, ici, le cas requérait des éclaircissements, le livre, loin d’être pornographique, étant d’une discrétion peu commune quant aux scènes scabreuses. L’éditeur s’informa donc, et il lui fut répondu que la Bibliothèque refusait l’ouvrage pour « le contenant et le contenu » (sic). Contenant ?… contenu ?… La librairie Tresse et Stock pensa que le contenu — la bizarre langue ! — ce devait être le texte même du livre ; or, LE VOLUME N’AYANT PAS ÉTÉ COUPÉ, elle réclama par une lettre dans laquelle elle s’étonnait de l’injustice de cette mesure, ajoutant : « D’autant plus qu’en même temps que vous refusez ces volumes (Le Vierge et La Musique expliquée), vous en acceptez un de chez nous (Femmes et Paysages), dans lequel il y a des pièces de vers intitulées… etc., etc. »
Dès le lendemain, la maison Hachette envoyait à l’éditeur ses remercîments pour lui avoir signalé l’inconvenance (!) du livre d’Ajalbert : on allait le retirer des gares. Au reste, comme compensation, la Bibliothèque prendrait « tout de même » La Musique expliquée. Quant au roman Le Vierge, il était rejeté SUR SON TITRE.
Est-ce assez joli ?
Je ne suis cependant point — et je le regrette — un des signataires de la pétition « monopoloclaste » : c’eût au moins été un semblant de raison. Car ce titre : Le Vierge, n’est, en soi, ni une obscénité, ni une grossièreté, ni même une inconvenance ; il n’éveille aucune idée libertine, n’évoque aucune image licencieuse ; et bien sot ou de bien mauvaise foi quiconque le dit une turpitude. Ah ! certes, la censure ministérielle, qui fonctionnait il n’y a pas dix ans et que remplace la fantaisiste censure privée d’un libraire, était moins nigaude et serait préférable.
Il est certain que le monopole périra pour n’avoir pas compris qu’il doit vendre tous les ouvrages tant qu’il n’y a pas poursuites du parquet, sous réserve, bien entendu, qu’ils ne soient point encartés dans une de ces couvertures à dessins obscènes dont la loi prohibe l’étalage. C’est là une obligation corrélative à son privilège, l’unique mais indispensable servitude du monopole. Il est évident que tout libraire — la maison Hachette aussi — est parfaitement libre de se refuser à vendre tel livre dans sa boutique, dans ses boutiques s’il en a plusieurs : ce ne sera pour l’auteur et l’éditeur qu’un tort partiel et réparable ; mais la Bibliothèque des gares ne le peut pas, précisément parce qu’elle bénéficie d’un monopole, et que le dommage causé par elle est total et irréparable. Voilà bien, ce semble, en droit, le fond de la question, qui relève d’ailleurs de la justice la plus élémentaire.
Mais quel esprit de justice, et partant quelle moralité supposer à une entreprise qui débite des ouvrages — faut-il citer des titres ? notoirement grossiers ou obscènes, à la condition qu’ils se vendent beaucoup ? Quelle logique attendre d’une administration qui refuse de vendre en volumes un ouvrage qu’elle détaille tous les jours en feuilletons ? C’est le cas de Là-bas, de J.-K. Huysmans, dont l’Écho de Paris n’a pas encore achevé la publication et qui est d’ores et déjà condamné par la vertueuse Bibliothèque des chemins de fer. — Allez d’ailleurs commander le même roman à la maison Hachette (service de la commission), elle vous le livrera dans les vingt-quatre heures…
Je souhaite que mes confrères en « victimation » ne choisissent point le dédaigneux parti de se taire. Que les arguments s’accumulent, et il n’est pas douteux que le pudibond monopole Hachette, au jour imminent où la question sera de nouveau portée à la tribune, déplore n’avoir pas mieux réfléchi à la signification de ses trente-trois voix de majorité.
Alfred Vallette