Collègue : Louis Fabulet


Pour une raison qui nous échappe, cette page sur Louis Fabulet, déjà ancienne dans ce site, est, après la chronologie toujours victorieuse, de très loin la page la plus consultée. C’est pourquoi il a été décidé, ce novembre 2019, de l’enrichir de notes supplémentaires. Cette page répondra ainsi davantage à la norme voulue ici, d’un important appareil documentaire.

Ce texte de Léautaud, paru dans le Mercure du 15 avril 1933 et non signé n’apparait pas dans la bibliographie dressée par Marie Dormoy dans son ouvrage Léautaud paru en 1958 dans la collection « La Bibliothèque idéale » chez Gallimard. Voilà cette lacune réparée.

La mort de Louis Fabulet fut annoncée en ouverture des « Échos » du Mercure du 15 avril 1933 sans signature. Hormis le texte en un seul long paragraphe, couramment rencontré chez le Léautaud des notices des Poètes d’Aujourd’hui, seule la journée du Journal littéraire du 31 mars 1933 nous permet d’annoncer que Léautaud en est l’auteur : « Cela fait deux Échos à faire pour le prochain Mercure : Dumur et Fabulet. Vallette aussi embarrassé pour l’un que pour l’autre, ne sachant rien ni sur Dumur, ni sur Fabulet. De propos en propos, j’écope de l’Écho sur Fabulet, sur lequel je ne sais rien non plus. Sur l’avis de Vallette, écrit ce soir un mot à ce M. Gence, de Rouen, pour lui demander quelques détails biographiques. »

Mort de Louis Fabulet

Louis Fabulet ; l’introducteur et le traducteur en France, avec Robert d’Humières[1], de Rudyard Kipling[2], est mort à Rouen le 30 mars 1933, à l’âge de soixante-douze ans. Il était né dans cette ville en 1862. Ses études terminées, il avait débuté dans l’administration comme secrétaire du préfet des Landes, puis entra au journal Le Soleil comme rédacteur judiciaire. On raconte que c’est Oscar Wilde[3], à sa sortie de prison, qui lui fit connaître Le Livre de la Jungle. Ce fut pour lui une révélation et une grande admiration. En collaboration avec Robert d’Humières, il fit la traduction de cet ouvrage, qui parut au Mercure de France en 1899. Les autres livres de Kipling, aujourd’hui connus de tout le public français, suivirent les uns après les autres, traduits presque tous, comme Le Livre de la Jungle, en collaboration avec Robert d’Humières, d’autres avec MM. Arthur Austin Jackson et Charles Fountaine-Walker, quelques-uns par lui seul. On a raconté, et même écrit, que Louis Fabulet s’entendait fort mal avec l’auteur des ouvrages auxquels il avait donné en France tant de lecteurs. Ce n’est pas tout à fait exact. La vérité, c’est que Rudyard Kipling resta assez indifférent à son égard. Louis Fabulet, d’un caractère susceptible à l’excès, qui se donnait un grand mérite, certes justifié, de ses traductions, souffrait de cette négligence. Il était arrivé à estimer quelque peu son nom inséparable de celui de Kipling. Quand on nommait celui-ci et qu’on l’oubliait, il trouvait là comme une injustice. Il l’éprouva à un vif degré quand l’Université de Paris recevant solennellement Rudyard Kipling, on négligea complètement, — et assez maladroitement, — de l’inviter à cette cérémonie. Louis Fabulet avait publié dans sa jeunesse un recueil de poèmes : La Crise[4]. Il a aussi collaboré, avec Jules Laforgue[5] et MM. André Gide, Valery Larbaud[6], Jean Schlumberger[7] et Francis Vielé-Griffin[8], à une traduction d’Œuvres choisies de Walt Whitman[9]. Il faut mettre surtout au nombre de ses œuvres la traduction qu’il a donnée, il y a quelques années, de l’ouvrage autobiographique de l’écrivain américain H.-D. Thoreau[10] : Walden ou la Vie dans les bois, dans lequel Thoreau, ayant renoncé à la société, raconte sa vie retirée et solitaire en pleine nature. Cet ouvrage devait correspondre, esprit et sensibilité, à l’être le plus intime de Louis Fabulet. Il y a quelques années, il s’était fait construire au Genétay, lieu-dit dépendant de l’arrondissement de Saint-Martin-de-Boscherville, à environ dix kilomètres de Rouen, une habitation de campagne à la mode anglaise, avec une grande salle qui constitue l’essentiel du logis. Il vivait là seul, retiré, dans le silence, ne voyant et ne recevant personne, faisant ses repas et tenant son ménage lui-même, « loin des choses vulgaires, entouré d’une atmosphère d’art », comme il disait il y a encore peu de temps dans une visite au Mercure. Genre de vie qui n’est pas le fait d’une nature commune. Louis Fabulet était, au reste, la distinction, la discrétion, la courtoisie mêmes, dans ses paroles comme dans ses façons. C’était un grand voyageur. Il y a quelques années, il avait été opéré pour une grave maladie dont il s’était fort bien remis. Il partit peu après pour un voyage en Grèce qui dura plusieurs semaines. Il était sans famille. Ses amis Gence, de Rouen, ont veillé sur ses derniers jours et ont pris soin de ses obsèques et de son inhumation, qui a eu lieu, le samedi 1er avril, après une cérémonie religieuse à l’église Saint-Romain de Rouen, au cimetière de Saint-Martin-de-Boscherville, non loin de la retraite qu’il s’était choisie.


[1]    Robert d’Humières (1868-1915, mort au combat), poète, chroniqueur, traducteur et auteur dramatique. Robert d’Humières fut, de 1907 à 1909, directeur du théâtre des Arts, que cet ancien Saint-Cyrien renomma, sans aucune innocence, théâtre d’Action française.

[2]    Rudyard Kipling (Bombay 1865-Londres 1936), écrivain britannique évidemment connu pour ses deux Livre de la jungle de 1894 et 1895 sera, en 1907, le premier auteur de langue anglaise à recevoir le prix Nobel de littérature et le plus jeune de tous les lauréats. Le Mercure de France a été son premier éditeur français.

[3]    Oscar Wilde (1854-1900, à 46 ans), auteur dramatique, romancier et poète irlandais. Son roman le plus connu est sans doute Le Portrait de Dorian Gray (1890-1891). Emprisonné pour homosexualité, Oscar Wilde une fois libéré en 1897 s’est réfugié en France où il a fini ses jours dans la déchéance.

[4]    Recueil de cinq poèmes, édités chez Charles à Paris, 1896.

[5]    Jules Laforgue (1860-1887, à 27 ans), poète symboliste, connu pour être un des « inventeurs » du vers libre. De 1882 à 1886 Jules Laforgue a été le lecteur de l’impératrice Augusta de Saxe-Weimar-Eisenach, grand-mère du futur kaiser Guillaume II. Jules Laforgue a fait partie de la première édition des Poètes d’aujourd’hui. Voir aussi http://www.laforgue.org/.

[6]    Valery Larbaud (1881-1957), poète, romancier et traducteur. Fils unique, né sur le tard, du propriétaire d’une source d’eau de Vichy, Valery Larbaud a pu se consacrer à son art sans connaître les soucis habituels des jeunes hommes de lettres. Indépendamment de ses traductions, Valery Larbaud est surtout connu pour son roman Fermina Márquez (Fasquelle 1911), présenté sans succès au Prix Goncourt.

[7]    Jean Schlumberger (1877-1968), éditeur et écrivain. Membre fondateur de la NRF en 1908, Jean Schlumberger est célèbre pour avoir refusé le manuscrit de La Recherche du temps perdu.

[8]    Francis Vielé-Griffin (1864-1937), poète symboliste, directeur de la revue Les Entretiens politiques et littéraires, intime de Mallarmé. Dans son Enquête sur l’évolution littéraire parue chez Fasquelle en 1894, Jules Huret a écrit : « [Francis] Viellé-Griffin qui est une des intelligences les plus complètes de ce temps […]. »

[9]    Walt Whitman (1819-1892), poète et humaniste américain surtout connu pour son poème Leaves of Grass (Feuilles d’herbes), que citera Léautaud dans ses Entretiens avec Robert Mallet en 1951

[10]   Henry David Thoreau (1817-1862), philosophe, poète et romancier américain exerçant encore une influence sur certains milieux aux États-Unis, et que l’on pourrait qualifier de nos jours d’écologiste politique. Walden ou la Vie dans les bois (1864) est son ouvrage le plus connu. Il a été traduit par Louis Fabulet pour la Nouvelle revue française en 1922 (371 pages).