Vu par l’abbé Mugnier

Journal de l’abbé Mugnier au 7 août 1930

Hier soir, parti en auto avec Chalvet[1] pour la Vallée-aux-Loups. Cueilli chemin faisant Paul Léautaud, qui habite 24, rue Guérard, à Fontenay-aux-Roses. C’est un homme qui, avec ses lunettes, sa figure maigre, sombre, mal rasée, sa voix et ses gestes de cabotin, ressemble ou à un prêtre défroqué ou à un homme de théâtre dans la débine. En réalité, un timide, un nerveux, un malheureux. Tout de suite, en arrivant à la vallée-aux-Loups, il s’est soulagé en parlant des bêtes et en reprochant aux prêtres de ne pas les protéger. Il arrive de Bretagne. Il trouve le Breton cruel, surtout le Breton du Morbihan. Il reproche à des religieuses qui tiennent un pensionnat à côté de sa maison d’abandonner les chats, et pour se débarrasser d’eux de les jeter par-dessus le mur, dans sa maison. Il ne demande pas qu’on prenne les bêtes, qu’on les aime, mais il veut que, quand on en a, on ne les délaisse pas, et surtout qu’on ne les fasse pas souffrir. Il nous parlait des chiens attelés et qu’on laissait sous la pluie. Le chat, dit-il, est un aristocrate.

Léautaud n’a pas gardé un bon souvenir de son père, le souffleur de la Comédie-Française que j’ai connu, dans les fêtes de charité que nous donnions à Saint-Thomas-d’Aquin. Son père l’obligeait, enfant, à voir les dames de la Comédie-Française le Jour de l’An, à leur offrir des vœux et cela en vue d’une « galette » dont le père seul profitait. De cela il a gardé un souvenir détestable, mais il a assisté dans le trou du souffleur à je ne sais combien de pièces qui ont complété son instruction car il n’a été qu’à l’école communale.

Paul Léautaud déteste Léon Bloy et n’aime pas Huysmans pour son style. C’est de l’art, de l’artificiel. Il trouve que Remy de Gourmont valait mieux sous ce rapport que Huysmans. Il préfère Stendhal, les bulletins militaires de Napoléon (vous ferez ceci à telle heure, cela à telle autre etc.)

Quand on lui dit qu’on a de l’admiration pour ce qu’il écrit il trouve cela exagéré, affecté et cela l’agace. Il n’est pas ravi des pages que Rachilde lui a consacrées. Elle raconte des choses qui ne sont pas vraies.

Léautaud me connaissait. Vallette lui avait parlé de moi. En descendant de l’auto à Fontenay-aux-Roses il m’a dit un mot très aimable, et j’en ai été touché car il ne semble pas coutumier du fait. Et Chalvet de me reparler de Léautaud au cours de la route, du style dépouillé du Petit ami qui est épuisé et très remarquable. Léautaud nous a dit à table qu’il le publierait à nouveau mais Chalvet n’y croit guère.

Léautaud a connu Charles-Louis Philippe qui était très gai. Ah ! j’oubliais de dire qu’il n’aime pas Baudelaire, mais pas du tout et qu’il aime Verlaine. Et je me demande maintenant si cette rencontre d’un tel original et d’une personnalité si humble et si peu cabotine était bien en harmonie avec la Vallée-aux-Loups. C’est peut-être son seul loup, mais que nous étions loin, loin de Chateaubriand et de ses pompes de style !

Léautaud m’a encore dit combien la guerre est absurde, méchante. Se tuer les uns les autres ! Détruire tout ce qu’on a construit ! Il a tellement raison !

[1]     En 1931, Maurice Chalvet (1898-1982), spécialiste de Chateaubriand, tiendra la librairie de la veuve de Ronald Davis avenue Franklin Roosevelt, qu’il rachètera en 1973. Maurice Chalvet a été l’un des membres fondateurs de la Société Chateaubriand avant d’en devenir le vice-président.