Neuf repas à la Vallée-aux-Loups III

Les trois derniers repas, de 1933-1939

◄ Les trois premiers repas de 1928-1930◄ Les trois repas suivants, de 1931-1933

Septième repas : 2 juillet 1935

Au docteur le Savoureux

Paris le 26 juin 1935

Cher Monsieur,
Ce n’est pas une invitation. C’est un ultimatum. Il me faut donc m’y soumettre. J’en suis du reste enchanté.
Je suis ravi de voir Benda. Ses derniers Délices d’Éleuthère[120] dans la N.R.F. m’ont donné un extrême plaisir d’esprit. Je les ai lus au moins cinq fois — et je les relirai encore. Il m’a semblé y trouver quelque chose de nouveau dans le ton, quelque chose de plus sensible qu’à l’ordinaire. C’est le ton, c’est la sensibilité qui tremble (le mot est mauvais) sous les mots, qui fait l’écrivain. J’ai toujours pensé ainsi. Je voulais le lui écrire. J’ai eu peur.de l’importuner et qu’il se moque de moi.
Enchanté de la réunion, je le répète. Quel dommage que Benda ne se prénomme pas aussi Paul ! Il est vrai qu’il se prénomme Julien. Un fameux héros[121] !
Quant à Valéry, c’est une jeunesse que je vais revoir, couronnée de lauriers.
Le chanoine par-dessus le marché, pour nous bénir.

     Hommage à Madame le Savoureux et cordialités à l’édile[122].

P. Léautaud

Mardi 2 Juillet

Dîner à la Vallée-aux-Loups. Je suis arrivé le premier, à 7 heures et demie. En me voyant, de son cabinet, me promener sur la terrasse, le docteur le Savoureux est descendu m’accueillir. Tout de suite la nouvelle que Valéry ne viendra probablement pas. Fluxion, visite chez son dentiste[123]. Par téléphone, le docteur a appris de Mme Valéry qu’il ne faut guère compter sur lui. Je n’ai pu retenir un : « Allons ! bon ! » que j’ai bien failli faire suivre d’un : « Moi qui ne suis venu que pour lui. » La soirée, en effet, n’avait plus aucun agrément pour moi.

Le docteur est remonté s’occuper de ses malades. Je me suis assis, pour écrire tout de suite les termes d’un petit mot à Valéry, pour le lui envoyer demain matin.

Je me suis promené dans le parc. J’ai été dans la grande allée guetter l’arrivée des invités. J’avais jeté un coup d’œil sur la table du dîner, toute prête. Au moins quinze couverts. Rien de la sorte d’intimité à laquelle je pouvais m’attendre, sur le mot d’invitation du docteur.

Premiers arrivants : l’abbé Mugnier et Benda. L’abbé tout de suite très cordial, enchanté de ma présence. « Vous voyez un homme complètement aveugle. Je ne vois plus rien. » Nous faisons quelques pas. Il se tourne vers moi pour me dire encore son plaisir de me voir. « Je vous trouve rajeuni. — Je vois, Monsieur l’abbé, que vous êtes bien complètement aveugle. »

Nous pénétrons sur la terrasse. Arrivent deux autres invités, le comte… (je ne retrouve pas le nom) et sa femme. Le docteur arrive, leur apprend que Valéry ne vient pas, et les raisons. Valéry doit faire demain à la Nationale une conférence sur Hugo. Cette affaire de mâchoire tombe mal. Mme Valéry se demande, nous dit le docteur, s’il pourra la faire. Benda a ce mot, de l’air le plus innocent : « Il ne parlera pas plus mal avec sa fluxion. »

Benda et moi faisons ensemble un tour de parc. Il me dit que cette fluxion de Valéry pourrait bien être une frime, qu’il doit avoir un autre dîner dans le « grand monde ». Nous plaignons tous les deux Valéry pour la vie qu’il a. Benda dit qu’elle doit lui plaire, qu’il doit y trouver des satisfactions de vanité. Autrement, comment expliquer ? Il se met à débiner Valéry, qui se prend au sérieux, qui prend au sérieux l’Académie, disant des choses de ce genre, à propos de candidats : « Nous ne pouvons prendre Un Tel. Nous ne voulons pas de Un Tel. » Ce qu’il trouve tout à fait comique. Il me dit là-dessus : « J’ai le droit de porter le jugement que je porte. Avant la guerre j’écrivais des articles dans le Figaro. J’avais publié un volume : Belphégor[124], que tout le monde prit pour un ouvrage réactionnaire, — ce qui n’était pas d’ailleurs. Je n’avais qu’à continuer. Quelques visites, quelques démarches. J’aurais été de l’Académie, moi aussi. J’ai préféré faire ce qui me plaisait. C’est comme le « monde ». Moi aussi, j’y suis allé dans le « monde » pour voir ce que c’est. J’y suis allé pendant deux ans. Quand j’ai vu ce que je voulais voir, je n’y ai plus remis les pieds. C’est odieux. Et tous ces gens qui croient vous plaire en vous disant : « Qu’est-ce que vous préparez ? » Je répondais toujours : « Moi, je ne prépare rien. Je me repose, je me promène. »

Nous étions revenus sur la terrasse. Je m’assieds à l’écart, laissant Benda bavarder avec des gens. Le docteur sort du pavillon avec d’autres invités venant d’arriver. Je vois une dame âgée venir vers moi, sans que je pense à me lever, ne pensant pas que c’était à moi qu’elle allait s’adresser : « Monsieur Léautaud, c’est très heureux de vous voir après si longtemps. » C’était Mme Valéry[125]. Je ne l’avais pas reconnue, si changée. Je ne l’ai reconnue, tout de suite, qu’à sa façon de parler. Cela fait bien trente-cinq ans que je l’avais vue[126]. Elle me confirme tout de suite que Valéry ne viendra pas et veut bien me dire qu’il l’a beaucoup regretté, se faisant un grand plaisir de me voir.

On se met à table. Je suis placé à côté de Mme Valéry. Il y a comme invités Mme Octave Homberg[127], la femme du financier, — dont elle vit séparée, paraît-il — qui s’est vouée à Mozart, organise partout, en France et en Italie, des concerts Mozart. L’abbé Mugnier est placé à côté d’elle. Elle n’a pas arrêté de parler pendant tout le dîner, jolie, du reste, — avec de vilaines jambes, éloquente, du feu, gracieuse d’expression, paraissant sentir vivement ce qu’elle dit. Comme elle faisait elle-même à un moment la remarque qu’elle parle beaucoup : « Parlez, Madame, parlez, parlez ! » lui a dit l’abbé Mugnier, ce qui a fait rire toute la table, mais ne l’a pas arrêtée, elle, de parler. Benda n’a pas été moins éloquent qu’elle. J’ai rarement vu parler de soi avec autant d’assiduité ce soir, comme chaque fois que j’ai vu Benda à la Vallée-aux-Loups, — ce qui me surprend toujours chez un homme intelligent. Il avait commencé dans un tour de parc fait par tous les invités avant le dîner. Sujet : Le Congrès international d’écrivains pour la défense de la culture, dans lequel il s’est laissé fourrer[128]. Comme on lui demandait ce qui s’y est passé, il a dit que cela a été lamentable, une pétaudière. « J’estime que moi, j’ai dit quelque chose. Et naturellement, je n’ai eu aucun succès. On m’a regardé comme un intrus. » Il a développé cela pendant le dîner, riant lui-même de bon cœur de ce qu’il racontait. Il leur en a bouché un coin pour de bon (aux membres du congrès) avec cet argument : « Nous avons une culture occidentale qui a fait ses preuves, à laquelle nous tenons, que nous ne voulons pas abandonner. Quel est votre but ? Voulez-vous la continuer en y ajoutant la vôtre, ou voulez-vous la détruire ? Tout l’intérêt est là. » — Personne n’a répondu et on lui a marqué tout de suite de l’hostilité. Gide n’a dit que des niaiseries. Les autres, du vague.

J’ai tout de même parlé un peu avec Mme Valéry, qui a bien voulu me répéter, à table, sur la déception que j’exprimais de l’absence de Valéry, que lui-même aurait eu grand plaisir à me voir. Je lui dis : « Vous savez que j’ai écrit un petit mot à Valéry, tout à l’heure, dans le jardin. Un petit mot désagréable. » Elle rit : « Ah ! vous pourriez me le remettre. » Je réponds d’abord : « Non », que je le lui enverrai demain, puis je me ravise : « Ah ! bien, c’est entendu. Je l’écrirai après le dîner[129] et je vous le remettrai. »

Je lui dis que je suis vivement intéressé par la différence de tendances politiques, sociales plutôt, de Valéry et de Gide, que je suis plutôt du côté de Valéry. Elle me raconte que Valéry a rendu visite à Mussolini, qui l’a reçu et a conversé avec lui de la façon la plus simple et la plus naturelle du monde. Je lui dis : « Mais quelle est l’opinion de Valéry sur Mussolini ? » Pas de réponse.

Elle me dit seulement : « Vous le voyez souvent, Gide ? — Une ou deux fois par an, au Mercure. » Puis, avec un certain ton : « Je le vois plus souvent que Valéry. »

Je lui dis quel mérite je fais à Valéry de n’avoir rien renié des opinions littéraires de sa jeunesse. Je lui parle, comme exemple, de son discours de réception à l’Académie, sa façon de n’y pas nommer une seule fois France, qui était pour lui, dans nos conversations autrefois, l’abomination littéraire par excellence. Discours qui lui a valu tant de critiques désagréables, pour ne pas dire des injures. Je lui dis que ce discours m’a ravi, moi, que j’y ai trouvé une adresse extrême, que Valéry m’a parlé lui-même de toutes les avanies qu’il lui a values. Par exemple, ce journaliste espagnol ne trouvant rien de mieux à dire que ceci : « Quant à M. Paul Valéry, c’est l’imbécile complet. »

Elle me raconte qu’elle en sait quelque chose. C’est elle qui dépouillait à l’époque les coupures de L’Argus, auquel Valéry était abonné. Elle me dit qu’il a fini bientôt par y renoncer, d’abord parce que cela devenait ruineux, et qu’ensuite, il en était excédé, disant : « Je commence à avoir assez de ce Monsieur Valéry dont tout le monde parle. »

Je lui demande si Valéry travaille toujours beaucoup. Elle me dit qu’il se lève tous les jours à 5 heures du matin, et travaille jusqu’à 10 heures. Après, il n’y a plus moyen : les visites, les sorties, les obligations en ville. Je lui dis que je l’ai dit à Valéry lui-même : que je trouve la vie qu’il a abominable et que je n’en voudrais pour rien au monde. Elle me dit : « Le tout est de savoir combien de temps il pourra résister. Il y a là un cerveau qui travaille… Combien de temps pourra-t-il durer ?… »

À ce moment, Mme Homberg parle des Pitoëff[130], à propos d’une pièce dans laquelle elle les a vus, sur Sainte Thérèse de Lisieux, une pièce de Ghéon[131]. J’exprime à Mme Valéry ma pitié d’un homme comme Ghéon, écrivant une pièce sur un pareil sujet, que c’est lamentable. Pas de réponse. Pour la seconde fois. J’ai comme idée que Valéry lui a recommandé de se méfier de moi et de ne pas me répondre sur certains sujets. Même raison, je l’ai toujours pensé, pour laquelle il ne m’a jamais invité chez eux.

Je regardais l’abbé Mugnier pendant le dîner, faisant la conversation avec Mme Homberg, tenant les mêmes propos, débitant les mêmes anecdotes que j’entends de lui à chaque dîner à la Vallée-aux-Loups, avec son visage moqueur, plein d’une mimique très vive. Il finit par me faire l’impression d’un personnage du Palais-Royal[132]. Également un peu celle d’un Tartufe. Il est en disgrâce plus ou moins de la part de l’Église, dit-on. Elle le tient un peu à l’écart. Elle l’a relégué dans je ne sais quel emploi auprès de sœurs établies rue Méchain[133]. N’empêche qu’il est plein d’activité, dans le petit monde d’écrivains qu’il fréquente, les uns et les autres plus ou moins mécréants, pour travailler, sans en avoir l’air, à obtenir des conversions. Il en compte déjà plusieurs. Il serait de mèche avec l’Église pour ces bonnes œuvres, sa disgrâce faisant qu’on se méfie moins de lui, que cela ne m’étonnerait pas. Ce doit être l’avis de Valéry lui-même, si on en juge par les propos de lui qu’a rapportés une ancienne bonne de sa maison et que les Marges[134] ont publiés récemment.

Il y a même eu là une troisième occasion pour Mme Valéry de ne pas me répondre. Elle regardait l’abbé Mugnier parler. Elle me dit : « Il est amusant. Il est plein d’esprit. » Je lui dis l’impression qu’il me fait : un personnage du Palais-Royal. Silence complet.

À un moment, Mme Homberg me dit, de l’autre extrémité de la table où elle était placée : « Monsieur Léautaud, il paraît que vous avez beaucoup de chats. » L’abbé Mugnier s’écrie alors : « M. Léautaud ! C’est saint François d’Assise ! » Je fais cette réponse : « Je n’ai décidément pas de chance s’il faut que je touche par un côté à la religion. » Mme Homberg explique alors qu’elle a une peur affreuse des chats. Je lui dis que c’est une grande infériorité de sa part. Elle ajoute qu’elle en a encore plus peur si elle se trouve, même avec un seul chat, dans une chambre, un endroit réduit quelconque. Je lui dis que ce n’est plus alors seulement une infériorité, mais une névrose, une sorte d’aliénation mentale. Ce qu’elle prend d’ailleurs très bien, riant de bon cœur comme toute la table.

On passe au salon pour le café. Je suis à une petite table avec le docteur, Mme Homberg, Mme Valéry et Benda. Je dis à Benda que son dernier Délice d’Éleuthère dans la N.R.F. m’a ravi, que j’ai chargé le docteur de lui en faire part, car si j’ai un certain plaisir à dire des choses désagréables, je ne sais jamais comment m’y prendre pour faire des compliments. Il me dit qu’il est très heureux de ce que je lui dis, que je vais d’ailleurs recevoir ces volumes, que je verrai les suppressions. Je me récrie : « Quelles suppressions ? Vous avez changé quelque chose ? — Pas dans le dernier morceau que vous avez lu. » Il m’explique sa joie de faire des suppressions, quand il revoit ce qu’il écrit : « Quand je reçois des épreuves, je me frotte les mains. Je me dis : « Bon ! On va pouvoir faire des suppressions. » Il me dit qu’il a un juge excellent en Paulhan. Il revoit ses épreuves avec lui. Presque toujours les avis de Paulhan sont bons. Il arrive bien que, quelquefois, il se rebiffe, mais en général, il a grand profit à l’écouter. — Je me disais en entendant cela, de la part d’un esprit comme Benda, qu’il faut que ce jugement sur Paulhan soit vrai, en plus du mérite qu’il y a de la part de Benda à parler de cette façon.

Comme il revient, avec quelques mots, sur sa participation au Congrès pour la défense de la culture, je me mets à le plaisanter, pour le voir, lui, dans une affaire de ce genre, que j’ai presque envie de retirer les compliments que j’ai chargé le docteur de lui faire de ma part sur son Délice d’Éleuthère. Il me reprend qu’il est trop tard, qu’il les connaît. Je continue à le plaisanter, lui demandant ce qu’il a été faire dans cette assemblée. Il me répond : « J’ai été leur dire leurs vérités. » Je lui dis : « Vous pouviez les leur dire sans y aller. Non, non ! Vous me défrisez beaucoup. Je ne vous vois plus du même œil. C’est de la démagogie littéraire. »

Quelques mots de la part de Mme Valéry, en réponse à l’étonnement que j’éprouve de voir Valéry travailler à la machine à écrire. Elle m’explique, ce que je perçois très bien, que l’emploi de la machine lui procure la sensation d’une composition… (sous-entendu, certainement : musicale). Elle ajoute à ce sujet que je dois savoir l’horreur qu’a Valéry d’écrire.

Je lui demande à quelle heure elle part, pour le petit mot destiné à Valéry que je dois lui remettre. Elle me dit que cela dépend de la personne qui l’a amenée (le docteur …). Je demande à celui-ci à quelle heure il part, en lui disant la raison de ma question. Il me dit : « Bientôt. » Je demande à Mme le Savoureux de quoi écrire, avec une enveloppe. Elle va me le chercher. J’écris sur le piano ce mot au crayon :

De PL à Paul Valéry

Mardi 2 Juillet 1935

Mon cher Valéry
Au diable vos ennuis dentaires, et votre dentiste — ou cette fable, peut-être. Je ne vais ce soir à la Vallée-aux-Loups que pour le plaisir de vous voir, et vous manquez ! Amitiés.
Il est vrai que j’ai eu la compensation de revoir Madame Valéry après si longtemps.

Je n’avais écrit dans le jardin, avant le dîner, que les trois premières lignes. J’ai ajouté les deux suivantes par pure civilité.

Mon mot fait, je l’ai remis à Mme Valéry, en la remerciant de la transmission.

J’étais revenu m’asseoir à ma place. Le docteur le Savoureux vient s’asseoir à côté de moi. Dieu sait si je m’étais bien promis de ne pas parler politique, étant son invité, mais il a parlé le premier. Tout comme ce comte … qui, avant le dîner, dans le parc, se met à me faire l’éloge d’Herriot[135] et à qui je n’ai pas caché mon dégoût pour l’homme qui a trouvé cette expression : le Français moyen. Le docteur le Savoureux se met donc à me parler avec un air satisfait des dernières élections municipales de Châtenay. « Vous avez vu. Paulhan a été élu conseiller municipal. J’avais dit à Longuet[136] de le mettre sur notre liste. Il hésitait, se demandant s’il accepterait. Je lui ai dit : « Mettez-le. Il en meurt d’envie. » Vous avez vu. Notre liste a été élue à une belle majorité. Il faut se défendre, n’est-ce pas ? Il faut soutenir la république. Il s’agit de barrer la route au fascisme. Vous ne trouvez pas ! »

Ma foi, je n’ai pu me retenir de lui dire à quel point me dégoûte, depuis longtemps, le parti radical, parti d’hommes incapables, médiocres, vulgaires, compromis dans toutes sortes d’affaires. Un parti de basses combinaisons, de trafics, d’élections chez les mastroquets, qui vit depuis quarante ans aux dépens de la France, profits, places, honneurs et qui ne sait que parler, et discourir et enfiler des phrases, avec ses grands hommes qu’il met au Panthéon pour se faire de la réclame et qui sont à pouffer par leur nullité. J’ai ajouté que je ne peux plus lire les journaux de gauche, rédigés par des ignorants qui écrivent trois colonnes pour ne rien dire et mentent à chaque instant, — que je ne suis pas royaliste, mais que je lis L’Action française. Les gens qu’on y lit savent ce dont ils parlent, ne font pas de tirades et c’est tout de même agréable de lire des gens qui ont de la culture, tout au moins des lettres. Il était éberlué. Il ne s’y attendait certainement pas. Il m’a laissé pour aller retrouver d’autres gens. Il n’avait qu’à me laisser tranquille avec sa politique.

Il est depuis plusieurs années conseiller municipal de Châtenay, élu sur la liste de Longuet, qui est maire, je crois. Mais je n’ai jamais vu Longuet chez lui. On ne voit chez lui, avec sa société Chateaubriand, que des gens du faubourg Saint-Germain, plus ou moins apparentés à Chateaubriand ou aux relations qu’il avait. Il devrait leur offrir de temps en temps la société de Longuet.

L’heure du départ était arrivée. Mme Homberg m’a dit au revoir le plus aimablement du monde. « Vous devez être content. Je me suis surmenée pour vous. » Je n’en reviens pas de la fantaisie avec laquelle je lui ai répondu : « Vous vous êtes surmenée ? Eh ! bien, vraiment cela n’a pas donné grand-chose. (Elle riait de bon cœur.) Tandis que moi, voyez, je me suis modéré, et vous êtes anéantie. » Ce qui l’a fait se mettre à rire de plus belle. Vraiment fort jolie, par moments.

Il était minuit. D’habitude, un invité ou un autre, ayant une voiture, regagnant Paris par la route qui passe devant ma rue, s’offrait à me prendre pour m’y déposer. Ce soir, personne. Je suis revenu à pied.

Vendredi 5 Juillet

Ce matin, petit mot de Valéry en réponse à mon mot de mardi soir :

De Paul Valéry à PL

Mercredi 3 juillet 35

Mon cher Léautaud,
Je crois qu’on ne peut généralement pas m’accuser d’enflure. Mais cette fois ! C’est peut-être parce qu’il me faut parler ce soir de V. Hugo.
Je suis furieux d’avoir perdu l’occasion… savoureuse de vous voir. Les gens bien se font des plus rares. J’ai appris avec joie que vous avez tarabusté Madame H… « Vous êtes un homme, Mossieu Paul ! »

     Bien à vous

Paul Valéry

Huitième repas : 5 mai 1937

Dîner chez le Docteur le Savoureux à la Vallée-aux-Loups. J’étais en route, un orage torrentiel. Je continue, croyant à une courte durée. Au contraire, redoublement. Revenir ou continuer revenait au même. Je suis arrivé, mon imperméable trempé, mes souliers pleins d’eau, mon pantalon collé à mes jambes. J’ai demandé au valet de chambre de me conduire tout de suite à une cuisine, où je pusse me sécher. Le Docteur le Savoureux arrive. Il me voit dans cet état. Je lui dis : « Vous voyez si je suis joli. Au diable votre dîner. » Première boutade. Il me fait conduire à une salle de bains où je puis me déchausser, m’essuyer les pieds, changer de chaussettes contre une paire qu’il me prête, me chausser de pantoufles de cuir et je me présente ainsi au salon où les autres invités m’attendaient. Présentation : princesse et prince…, je n’ai pas retenu le nom, Madame et Monsieur…, pas retenu davantage, que j’ai déjà vus, le Docteur membre de l’Académie de Médecine Debré, que je vois à chaque dîner, une dame seule dont je n’ai pas retenu le nom, enfin l’abbé Mugnier. Quand il se lève à mon nom pour me tendre la main et comme justement la foudre tonne à ce moment : « J’espère, Monsieur l’Abbé, lui dis-je, que votre présence nous protègera. » Il a cette réponse qui est bien dans sa manière : « Au contraire. »

Le Docteur Debré a découvert ma collaboration à la revue publicitaire du Docteur Roussel : « Alors, vous écrivez pour les médecins ? » Un petit moment de causerie fort cordiale sur ce sujet[137]. Comme je lui dis qu’on m’a assuré entière liberté, qu’on m’y paie de plus fort bien, il m’a fait cette remarque, après m’avoir démontré l’argent énorme que gagnent ces fabricants de spécialités pharmaceutiques, qu’ils jouent un peu le rôle aujourd’hui, pour les écrivains, des fermiers généraux de l’ancien régime.

Passage du salon dans la salle à manger. Toujours le peu réjouissant privilège de l’âge. Comme un moment après pour le passage de la salle à manger au fumoir, pour le café, les dames passées, on me fait passer tout de suite après l’abbé Mugnier. Même le docteur Debré m’accorde cette préséance, à mon avis excessive de sa part. Après l’abbé Mugnier, je suis toujours le plus vieux monsieur de la réunion[138]. Je ne pense vraiment pas assez à mon âge dans le cours de mes journées. Je crois toujours que j’ai cinquante ans. Tu es dans ta soixante-sixième, mon bonhomme.

J’étais placé à table à côté de l’abbé Mugnier. Échange de bons mots entre nous deux. Je lui dis un moment, au grand rire de toute la table : « Nous sommes les deux comiques. On aurait dû nous mettre chacun à un bout de la table. »

Je note celles de mes réparties dont je me souviens.

On parlait de Chateaubriand. Il me demande si je l’aime. Je réponds que je viens justement de lire, par nécessité, un tome des Mémoires d’outre-tombe, et que, vraiment, ces larmes à tout moment, ces appels à tel ami pour « pleurer ensemble » et ces triples métaphores à tout bout de champ, sur un motif ou sur un autre, tout cela n’est vraiment pas pour moi. Il se met à me dire : « L’imagination, mon cher ami. C’est si beau l’imagination. C’est la plus belle chose !… — Il en faut, dans votre métier. »

Revenant à sa marotte, il me dit une fois de plus : « Vous êtes un saint ! » Je m’écrie : « Monsieur l’Abbé, vous me gâtez le dîner. »

Il me dit : « Vous avez beau dire. Vous irez tout droit au Paradis. Vous serez sauvé malgré vous. — C’est cela : toujours la violence. »

À un autre moment, comme il parlait de conversion : « Non, non, Monsieur l’Abbé. Il n’y a rien à faire. Rien, rien, rien. »

Je lui ai apporté le dernier Mercure contenant l’article de Mme Henriette Psichari[139]. Je lui en dis la matière. Je lui parle de l’admiration que méritent toutes ces femmes pour avoir été si fidèles à l’esprit, aux idées de Renan, n’avoir jamais bronché. Il me raconte qu’un jour les enfants de Renan vinrent trouver Noémi Renan : « Notre chère mère, nous avons une grave nouvelle à vous annoncer : nous nous faisons catholiques. » Elle alors : « Mes enfants ! Je vous avais pourtant donné une bonne éducation, et votre père aussi. »

Quatre-vingt-six ans. Ayant toute sa mémoire. Se rappelant des faits fort lointains. La réplique vive. La compréhension intacte. Trottinant fort bien. Mangeant de tout. Une seule remarque : à onze heures, on lui a dit l’heure et il est parti. Le temps de rentrer rue Méchain[140]. Il est tenu sans doute de ne pas veiller au-delà d’une certaine heure.

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ Une ligne de points. ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙

On a parlé de Duhamel, écrivain, ensuite[141]. J’ai dit que je suis obligé souvent de le défendre, au Mercure, contre des dénigrements injustifiés. J’ai vanté les grandes qualités littéraires qu’on doit lui reconnaître. J’ai parlé de ces livres admirables : Vie des martyrs, Civilisation, d’une pitié si généreuse et qui ont ce mérite, en plus, de l’exprimer vraiment tel qu’il est et qu’il est sûr qu’il a été à la guerre, pour des malheureux, tel qu’on le voit dans ses récits. Approbation unanime. Le docteur Debré a eu ce mot sur Duhamel : « Somme toute, il a beaucoup de talent. » Cela m’a amené à raconter quelques histoires du temps de la guerre apprises par moi dans mon bureau du Mercure. Indignation générale. Fait rire aussi par le petit tableau de Vallette, Rachilde et Dumur, se mettant à l’abri dans les caves du Mercure, à l’époque de la Bertha.

On vient à parler du Professeur Nicolle[142]. Je raconte ce que m’a raconté Duhamel de ses dernières années, son retour à la croyance devant la maladie, son retour à l’incroyance la santé revenue, puis son nouveau retour à Dieu la maladie revenue, et la raison puérile fournie par lui : « Tout compte fait, j’estime devoir revenir à la religion dans laquelle ma mère m’a élevé. » Le docteur Debré confirme de tous points. À lui aussi, comme à bien d’autres, Nicolle a écrit d’intéressantes lettres sur ce moment qu’il traversait. Il avait un œdème au cerveau. Il raisonnait comme un enfant. Lui si doux, si patient, il était devenu irritable, exigeant, impatient, faisant une vie terrible à sa fille, qui vivait avec lui et le soignait. Puis l’œdème disparut. On le vit de nouveau aimable, patient, courtois, plein d’attentions pour sa fille, pour qu’elle ne se fatiguât pas, et ayant retrouvé son esprit habituel. Puis la maladie recommença. Il a, paraît-il, beaucoup souffert. J’ai dit au Docteur Debré que j’ai, une façon de penser là-dessus, — que je ne dirais pas. « Si, si, dites ! — Non. Je ne dirai rien. —Les bêtes ? — Peut-être ! »

J’ai demandé au Docteur Debré si les découvertes de Nicolle sur l’origine des maladies sont vraiment aussi remarquables que le disent à chaque instant Duhamel et Léon Daudet. Il a eu un petit sourire, puis un : « Non ! » assez malicieux.

L’abbé parti, on s’est mis à parler de lui, du personnage qu’il est, de sa situation au regard de l’église. Est-il rejeté ? Est-il toléré ? Est-il accepté en secret ? J’ai dit pour ma part qu’il doit être certainement plus ou moins un réprouvé. Seulement, de temps en temps, il apporte une âme. « Tenez, en voilà encore une. » Alors, le reste passe. Il sert tout de même les intérêts du ciel.

J’ai été ramené, jusqu’au coin de ma rue, dans sa voiture, par le Docteur Debré. Au départ, le Docteur le Savoureux faisant un paquet de mes souliers tout amollis par l’eau, en les bourrant de papier pour leur redonner quelque forme, le Docteur me dit : « Vous voyez si nous prenons soin de vous. » Il m’est parti alors : « Dites donc, moi je suis venu dîner ! » qui a encore fait rire tout le monde.

Dans la voiture, avec le Docteur Debré et moi, la dame qui était seule au dîner et qu’il reconduisait à Paris. Elle s’est mise à l’entretenir de crises d’asthme que lui provoque la vue de certains chats, alors que celle de certains autres ne lui fait rien. J’ai peut-être tort de rire. Mais cela me paraît d’une drôlerie ! Qu’est-ce que c’est que cette hypernerveuse ?

Neuvième repas : 30 avril 1939

Dimanche 30 Avril

Aujourd’hui, déjeuner à la Vallée-aux-Loups, avec Valéry. D’autres convives : le docteur Debré, commensal habituel, un M. Laugier[143], professeur de physiologie aux Arts et Métiers, élève du sinistre vivisecteur Lapicque[144], « mon maître », dit-il, probablement vivisecteur lui-même, qui a été chef de cabinet dans un ministère Blum, à la Justice, Mme Batault, d’autres dames dont je n’ai pas retenu le nom.

Valéry toujours charmant. Sauf pendant le déjeuner, où nous étions placés assez loin l’un de l’autre, il a passé le temps en conversation avec moi. Mais quel vieux monsieur, quel visage ravagé, ruiné. Même, par moments, dodelinant de la tête. Nous avons parlé de notre âge, de la vieillesse. Il a seulement trois mois de plus que moi. Je lui parlais de l’affreuse chose qu’est vieillir et je lui demandais s’il n’en est pas atteint. Il n’a compris ma question que physiquement et m’a répondu : « Ne m’en parlez pas. J’en constate les effets. Il y a quelque temps encore, le matin, après avoir pris mon café, je pouvais filer, ou me mettre au travail. Maintenant, je reste là… » et il imitait la pose d’un homme qui reste affalé, à attendre que les forces lui viennent. Je lui ai dit que moi je n’ai rien de cela, que c’est moralement que je suis atteint, que je trouve affreux de me voir m’abîmer. Il m’a dit alors : « Ne m’en parlez pas. Je ne me regarde jamais dans une glace, sauf pour me raser. »

Il fume toujours comme un enragé, un paquet par jour, faisant toujours ses cigarettes lui-même. Il a d’abord tiré de sa poche un petit étui en carton, entamé, de cigarettes toutes faites, m’en a offert une. J’ai dit : « Non. J’ai mon tabac. » L’étui remis dans sa poche, il a tiré d’une autre un paquet de tabac, un cahier de papier et s’est mis à faire une cigarette. Tapant sur la poche à l’étui : « Ça, c’est pour les autres. »

Il a tiré de sa poche une boîte d’ampoules. Il m’a dit être atteint de diabète. « Vous voyez, je porte cela avec moi. Le docteur me fera tout à l’heure une piqûre. »

Le docteur le Savoureux lui-même le trouve bien vieilli. « Surtout depuis deux ans », m’a-t-il dit. Je lui ai demandé s’il est vrai qu’il arrive qu’on vieillisse soudain, comme cela, d’une façon qui surprend, et à quoi cela tient ? Il m’a répondu : « On ne sait pas. Chez Valéry, c’est certainement son diabète. »

Il a gardé de la mémoire. Il se rappelle très bien ce que je lui ai raconté, autrefois, comme chasseur à pied, passé un examen devant le capitaine Esterhazy, et que c’est lui qui m’a fait lire le Brulard de Stendhal[145].

Il est plein d’admiration pour Rétif de La Bretonne[146], Pigault-Lebrun[147], dont il a trouvé les ouvrages dans une maison de province où il a passé ses vacances et qu’il a lus ainsi, et qu’il trouve pleins de traits naturels, directs, autrement que chez Balzac, même, et autrement instructifs. Au déjeuner, ce M. Laugier disant son admiration pour Péguy, et parlant de l’admirable façon que le lit Léon Blum, nous nous sommes trouvés d’accord tous les deux, chacun à notre place, pour exprimer notre éloignement, je pourrais presque écrire : notre répugnance, pour ledit Péguy.

Pendant tout le déjeuner, plein d’esprit, de malice, de raillerie pour l’Académie et pour lui-même. Comme ce M. Laugier disait qu’il serait bien embarrassé pour nommer tous les membres de l’Académie, il s’est mis à les nommer tous au complet : les militaires…, les historiens…, les diplomates…, les marins…, les curés…, les romanciers…, un médecin : Georges Duhamel, les savants : Picard et Broglie. Une dame se met à lui dire que ce doit être un milieu bien imposant, bien solennel. Il fallait voir la malice peinte sur son visage : « Mais non. On se fait des idées fausses là-dessus, comme sur tout. Je vous assure… ce n’est rien du tout. » Une autre dame, plus ou moins russe, se met à lui faire compliments de la façon dont il a parlé récemment de Pouchkine. Il a expliqué que c’est bien innocemment, ignorant le russe, n’ayant jamais rien lu de Pouchkine. « C’est comme pour Goethe. Je ne connais pas l’allemand. J’ai été au petit bonheur. » Ce qui m’a fait lui dire, de l’autre bout de la table où j’étais placé, que c’est peut-être le meilleur moyen de bien traiter un sujet que de ne pas trop le connaître : l’esprit n’est pas embarrassé, limité, dominé, et peut briller tout naturellement.

Il a raconté aussi ceci, qui est délicieux. Il était à l’étranger, je n’ai pas retenu le lieu. Une dame de la société avait donné un dîner en son honneur. C’était un dimanche. Au café, il voit la dame qui s’approche de lui avec un album. « Ça y est, me suis-je dit. Voilà le coup de l’album. Il va falloir que je paie mon dîner. J’ai écrit : Les pensées sont fermées le dimanche. »

Le docteur le Savoureux s’est mis à un moment à parler de l’Académie Goncourt, à dire que je suis le candidat type pour y avoir place, qu’on devrait s’occuper de faire réussir cela. Valéry s’est écrié : « C’est une idée. Si on s’occupait de cela ! » J’ai arrêté tout de suite ces propos, en déclarant que cette affaire ne m’intéresse pas du tout. Ce qui ne m’a pas empêché de dire que je trouve l’Académie française autrement bien composée que l’Académie Goncourt, où se trouvent depuis quelques années des gens dont on se demande ce qu’ils y font. Valéry a prononcé le nom de Larguier[148], avec une expression de dédain !… De même pour Ajalbert[149].

Il m’a parlé de l’existence qu’il a, une vie de forçat, écrivant sur commande, sur les sujets les plus invraisemblables. Par exemple, on lui a commandé un travail sur la pensée française, et en douze pages, pas plus. « La pensée française, en douze pages, vous voyez cela ! Rien que les noms à citer rempliraient ces douze pages. Alors, je renonce à citer des noms. Tout ce que j’écris est ainsi. Tout ce qui se trouve dans mon volume Variété a été écrit de même[150]. » Je me suis récrié, lui disant qu’il s’y trouve des morceaux merveilleux, que la Préface aux Lettres persanes, par exemple, est une trouvaille, comme le Stendhal, — il a convenu que la Préface aux Lettres persanes n’est pas mal en effet, — et qu’il y a peut-être du bon à ce qu’il ait été ainsi forcé quelquefois d’écrire, que cela l’a fait écrire d’excellentes choses. Il me dit alors, à propos de cette vie qu’il a : « J’ai composé mon épitaphe, mon cher : Valéry, tué par les autres. C’est positivement cela : tué par les autres. J’ai noté cela dans mes papiers. Je ne sais pas si cela est possible. Vous qui êtes un juriste… » (allusion à ma jeunesse de clerc d’avoué.) Je lui dis : « Mais vous n’avez qu’à écrire cela dans votre testament. On sera obligé de l’exécuter, comme votre volonté. — Il faudra que j’y pense. »

Il a une « horreur sans bornes » pour les chasseurs et les pêcheurs : « Je ne puis les souffrir. »

Il y avait au déjeuner, même placée à côté de moi, une jeune femme, à l’accent étranger, qui fait des portraits au crayon, qui a fait celui de Valéry et du docteur le Savoureux. On nous les a donnés à admirer. Aucune ressemblance. Je ne me suis pas gêné pour le dire, disant d’ailleurs qu’il n’y a pas de portraits ressemblants et que tous ceux que nous voyons dans les musées sont certainement de même. Valéry de mon avis sur ce point.

On a photographié la société, naturellement, en groupe, deux ou trois fois[151]. Pendant une promenade dans le parc, le docteur le Savoureux nous a photographiés, Valéry et moi, seuls.

Au premier plan : Paul Valéry et son écharpe, Paul Léautaud et Henry le Savoureux. À l’extrême gauche, Madame Valéry.

Valéry un peu plus petit que moi, ce que j’avais oublié, et déjà un peu voûté. Ses cheveux longs tout blancs, sa moustache toute blanche, son visage si marqué : tout à fait un vieux monsieur. Mais quel charme de simplicité, de camaraderie, de conversation cordiale, moqueuse ! Le docteur le Savoureux me dit qu’il n’est pas le même dans le « monde », en habit, et ne disant rien.

Comme nous parlions du passé, Valéry m’a dit : « Je n’ai rien écrit, pris aucune note, aucun souvenir. » Il m’a semblé avec un air de regret.

À mon arrivée, quand nous nous sommes dit bonjour, il m’a dit : « J’ai lu votre chronique ce matin, avant de partir[152]. Je me suis dit : Il faut que je le lise, pour pouvoir lui en faire compliment. » Charmante gentillesse de sa part, que j’ai prise pour cela, rien de plus.

Comme nous parlions de la Nouvelle Revue Française, qu’il me demandait ce qui m’est arrivé, et que je lui disais que j’ai vu se lever contre moi récemment tous les Juifs de la maison, il a eu ce mot : « Vous avez un voisin !… Suarès[153] !… » avec l’expression d’un mépris !

Il est parti à 4 heures, en voiture, avec ce M. Laugier et une dame qui accompagnait celui-ci et qui l’avait amené. Je suis parti à 5 heures. Le docteur le Savoureux m’a répété un mot de lui à mon sujet, comme il lui disait tantôt qu’on trouve que je suis méchant : « Léautaud n’est pas méchant : il est mauvais. »

Septembre 1943

Il ne s’agit plus de repas. Lors de ces années guerre et de restrictions, seuls les gens très riches pouvaient inviter. C’est une brève réunion d’amis que la guerre a parfois séparés et que la paix divisera parfois plus définitivement encore.

Jeudi 23 Septembre

M. D. est allée passer une douzaine de jours à la Vallée-aux-Loups, chez le Docteur le Savoureux. Sur son invitation par téléphone, je suis allé la voir tantôt. Elle m’a raconté, le tenant du Docteur le Savoureux, ceci. Il y a quelque temps, Paulhan est venu demander au docteur s’il pourrait prendre dans sa maison Fargue[154] et sa femme Chériane[155].

Ma visite s’est passée sur le terrain, devant la maison, assis chacun sur un transatlantique. De loin nous parvenait, de la chambre occupée par l’abbé Mugnier, la voix de sa gouvernante lui lisant les Conversations de Goethe[156] avec Eckermann[157]. Il paraît qu’il se fait faire cette lecture chaque année.

Samedi 25 Septembre

J’ai passé un moment, tantôt, chez le Docteur le Savoureux, à la Vallée-aux-Loups. Présents : le Docteur le Savoureux, Mme le Savoureux, l’abbé Mugnier, Marie Dormoy qui fait un petit séjour dans la maison et que j’étais allé voir. Le Docteur le Savoureux a parlé de Valéry.

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ Une ligne de points. ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙

L’abbé Mugnier, arrivé au milieu de cette conversation et pour qui je m’étais levé de mon fauteuil, faisait des manières pour s’asseoir avant que je fusse assis, tous les deux nous faisant nos protestations. On riait. Marie Dormoy s’écrie : « Vous avez l’air tous les deux de jouer une scène de Molière ! » Je dis à l’abbé : « Vous entendez, Monsieur l’abbé. On vous traite de personnage de Molière. » Le fait est qu’il l’est bien un peu.

Le Docteur le Savoureux (marié à l’une des filles du révolutionnaire russe Plékanov, l’autre fille mariée à Georges Batault, ces deux derniers qu’on peut supposer séparés pour divergence d’opinions, Batault a toujours été de droite) est férocement « gaulliste » selon l’expression en cours, et ardemment pro-anglais, férocement anti-allemand. On parle du refuge donné aux parachutistes anglais qui viennent demander asile. Il a eu ce mot : « On ne peut refuser cela à un Anglais. » Eh bien ! moi, toutes réflexions faites, et qui ne sont pas d’aujourd’hui, et encore plus après tous ces bombardements, et bien que je ne sois pas aveugle sur la question « guerre », je refuserais. Il a raconté aussi que souvent ces parachutistes sont des Allemands camouflés, mais qu’il doit être aisé de les reconnaître à leur accent, comme de reconnaître un Anglais au sien, ce qui, à mon avis, n’est pas du tout sûr.

Avec la coiffure à la mode, toutes les femmes, surtout les jeunes, ont l’air d’avoir une perruque Louis XIV. Le blond paraît aussi être à la mode. On voit beaucoup plus de blondes que de brunes. Ce qui est loin d’être joli, c’est les jambes nues qu’elles arborent toutes.

Après cela, Paul Léautaud ne verra plus le « docteur le Savoureux » que brièvement et surtout pour des raisons médicales. Il mourra à la Vallée-aux-Loups le 22 février 1956.


La numérotation des notes poursuit celle de la page précédente, Neuf repas de la Vallée-aux Loups II.

[120]  « Délice d’Éleuthère » est paru sur quatre numéros, au fur et à mesure de l’écriture, semble-t-il (janvier, juin et décembre 1934, mars 1935) avant d’être édité en volume chez Gallimard en juillet (221 pages). On peut noter que Julien Banda a fait paraître un « Dialogue d’Éleuthère » dans Les Cahiers de la quinzaine au début de 1911 (155 pages) et un « Songe d’Éleuthère » dans La NRF à partir du numéro de mars 1939.

[121]  Allusion évidente pour les léautaulogues à Julien Sorel le personnage du Rouge et le noir.

[122]  Henri le Savoureux est premier adjoint de Jean Longuet à la mairie de Châtenay-Malabry (à côté de Jean Paulhan, donc).

[123]  Une « fluxion », mot utilisé à l’époque, était un gros abcès, qui devait évidemment rendre l’élocution difficile.

[124]  Julien Benda, Belphégor, essai sur l’esthétique de la présente société française, Émile Paul, 1918.

[125]  Née Jeannie Gobillard (1877-1970), épousée le 31 mai 1900. Madame Valéry n’a pourtant ici que 58 ans. Cet événement se reproduira quasiment à l’identique, PL ne reconnaissant pas Madame Valéry, à la bibliothèque Doucet le huit avril 1943.

[126]  Un peu moins. Lire l’amusant récit du deuxième dîner de PL chez les Valéry avec Odilon Redon et Madame, le 24 avril 1901 où PL ne sait à quelle dame offrir son bras au moment de passer à table, ce qui l’a marqué durablement. Ce dîner sera suivi d’au moins un autre le 20 février 1902. Ces extraits du Journal littéraire seront publiés dans le Mercure de mars 1940.

[127]  Octave Homberg (1876-1941), licencié en lettres et en droit, agrégé de philosophie, diplomate, financier et historien. À la mort de son père, après une courte carrière au quai d’Orsay, Octave Homberg a été administrateur de la Banque de l’Indochine, puis d’autres établissements.

[128]  Ce congrès, nettement à gauche, est encore de nos jours considéré comme ayant été particulièrement important, bien que Julien Benda, toujours moqueur, pense autrement. Il s’est tenu dans la maison de la Mutualité du vendredi 21 au mardi 25 juin.

[129]  PL entend vraisemblablement par là une mise au propre.

[130]  Il s’agit des célèbres comédiens Georges (1884-1939) et Ludmilla Pitoëff (1895-1951), son épouse. Leur fils, Sacha (1920-1990), est encore dans les souvenirs de la plupart des lecteurs de ce site. Maurice Boissard a évoqué « les Pitoëff » dans sa chronique dramatique du Mercure du 15 janvier 1920 à propos du Temps est un songe, drame en six tableaux, d’Henri Lenormand.

[131]  Henri Ghéon, La Complainte de Pranzini et de Thérèse de Lisieux, mise-en scène de Georges Pitoëff au Théâtre des Mathurins le 28 juin 1935. Georges Pitoeff tient le rôle du Baron Hughes de Craux, Ludmilla Pitoëff celui de Thérèse. En 1934, Henri Ghéon, très proche d’André Gide, a écrit une biographie, Sainte Thérèse de Lisieux, chez Flammarion. Maurice Boissard a chroniqué deux pièces d’Henri Ghéon dans les Mercure des 1er décembre 1911 et 1er juin 1914.

[132]  Aux XVIIe au XVIIIe siècle, le Palais-Royal concentra plusieurs théâtres au répertoire facile.

[133]  Les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, 21, rue Méchain (entre Port-Royal et Saint-Jacques) mais la chose est déjà ancienne puisque datant de 1910. En fait Arthur Mugnier est mal vu de l’Église pour avoir fréquenté un peu ingénument Hyacinthe Loyson (1827-1912), prêtre défroqué.

[134]  Les Marges « gazette littéraire par Eugène Montfort », paraissant le 15 de chaque mois, créée en mars 1903 et parue jusqu’en 1937. Eugène Montfort en fut l’unique rédacteur jusqu’en 1908, année qui vit également la parution du premier numéro de La Nouvelle revue française. Voir l’article de Fernand Chaffiol-Debillemont dans la Revue des deux mondes (sans date) « Eugène Montfort et Les Marges » : https://bit.ly/2mhyXVO.

[135]  Édouard Herriot (1872-1957), sénateur de 1912 à 1919 puis député radical-socialiste du Rhône de 1918 à 1957 (dix mandats), président de l’Assemblée nationale à trois reprises, six fois ministre et/ou président du Conseil. Maire de Lyon de 1905 à sa mort.

[136]  Jean Longuet (1876-1938), petit-fils de Karl Marx, figure marquante du socialisme, député de la Seine en 1914 et en 1932, maire de Chatenay-Malabry en 1925, conseiller général de la Seine en 1929.

[137]  Par l’intermédiaire de Jean Loize, PL a écrit quelques articles pour le docteur Roussel (des laboratoires Roussel), qui publie une revue : Chronique filmée du mois.

[138]  Arthur Mugnier, né en novembre 1853, a 19 ans de plus que PL.

[139]  Noémi Renan (1862-1943), fille d’Ernest Renan, a épousé en 1882 Jean Psichari (1854-1929) dont elle a eu quatre enfants dont Henriette (1884-1972), avant de divorcer en 1913.

[140]  La rue Méchain est situé derrière l’hôpital Cochin, entre les stations de métro Port-Royal et Denfert-Rochereau.

[141]  Georges Duhamel est actuellement directeur du Mercure de France, suite à la mort d’Alfred Vallette en septembre 1935. Il démissionnera  en février prochain. Voir ici-même la page sur « Georges Duhamel 1930-1939 » Georges Duhamel (1884-1966), médecin (en 1909) et homme de lettres surtout connu pour son ensemble romanesque en dix volumes, La Chronique des Pasquier, écrit 1933 à 1945. Georges Duhamel est en charge de la rubrique des poèmes au Mercure depuis le numéro du 16 avril 1912. Il recevra le prix Goncourt pour son deuxième roman : Civilisation, publié au Mercure en avril 1913. Georges Duhamel sera élu à l’Académie française en 1938, puis secrétaire perpétuel en 1944.

[142]  Charles Nicolle (1866-1936), médecin en 1893, chef du laboratoire de bactériologie de la Faculté de médecine en 1896, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis en 1903, prix Nobel en 1928.

[143]  Henri Laugier (1888-1973), physiologiste et haut-fonctionnaire. En 1936 Henri Laugier a participé à la création du palais de la Découverte. Il est actuellement directeur du CNRS. En 1943 il sera recteur de l’université d’Alger et en 1946 secrétaire adjoint de l’ONU nouvellement créée.

[144]  Louis Lapicque (1866-1952), neurophysiologiste et anthropologue.

[145]  Vie de Henri Brulard, œuvre autobiographique inachevée, rédigée à partir de 1835 et qui ne fut publiée qu’en 1890 par Casimir Stryjeński chez Gustave Charpentier.

[146]  La faute (Rétif) provient vraisemblablement de la prononciation. Nicolas Restif de La Bretonne (1734-1806), typographe et homme de lettres éclectique et particulièrement fécond, surtout connu pour son autobiographie en huit volumes, Monsieur Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, concentré sur le récit de seulement trois années de sa vie (1794 à 97). Dans la même veine on peut lire également La Vie de mon père, en deux parties.

[147]  Pigault-Lebrun (Charles Pigault de l’Épinoy, 1753-1835), romancier et auteur dramatique, séducteur et homme d’esprit. Son père réprouva son mariage et fit en sorte qu’on le croie mort. Charles Pigault de l’Épinoy changea alors son nom en Pigault-Lebrun, comme pour confirmer le fait.

[148]  Léo Larguier (1878-1950), poète, nouvelliste, critique littéraire et essayiste. PL a fréquenté quelque temps Léo Larguier, qui venait souvent chez lui en 1907-1908. Léo Larguier a été élu à l’Académie Goncourt en 1936 au couvert de Léon Hennique. Voir notamment son portrait au 9 juin 1907.

[149]  Jean Ajalbert (1863-1947), critique d’art, avocat et écrivain naturaliste. Anarchiste et dreyfusard engagé, Jean Ajalbert fut aussi un soutien des peuples autochtones sous la férule coloniale. Jean Ajalbert a été élu à l’Académie Goncourt en 1917 au couvert d’Octave Mirbeau. La fin de la vie de Jean Ajalbert sera hélas moins glorieuse puisqu’il sera incarcéré à Fresnes au printemps 1945 pour faits de collaboration. On pourra lire une opinion de PL sur Jean Ajalbert le 28 décembre 1923. Voir également au 17 août 1937.

[150]  En 1939 sont déjà parus quatre tomes de Variété qui en comptera cinq. I : août 1924, II : janvier 1930, III : janvier 1936, IV : novembre 1939, V : Mai 1944.

[151]  Voir le livre de photographies édité par Marie Dormoy au Mercure de France en 1969, page 86. Voir aussi le Cahier Paul Léautaud numéro 31 après la page 80.

[152]  Chronique dramatique parue dans La NRF d’avril (donc parue au début de ce mois) : « Odéon : Paris-Babel, pièce de M. Émile Fabre ; Le Mariage de Figaro, à la Comédie-Française ; Inauguration de la salle de spectacle du Palais de Chaillot »

[153]  André Suarès publie ces temps-ci dans La NRF sa « Chronique de Caerdal » juste avant la chronique de PL, d’où le mot voisin employé par Paul Vakléry. André Suarès (1868-1948), poète et écrivain, est surtout connu pour Le Voyage du Condottière, roman en trois tomes : I Vers Venise (1910), II Fiorenza, III Sienne la bien-aimée. Dans ces années de guerre, André Suarès est le premier des nombreux conseillers de Jacques Doucet pour la confection de sa bibliothèque, léguée à l’Université à sa mort en 1929. Marie Dormoy en sera la directrice.

[154]  Léon-Paul Fargue (1876-1947), s’introduit aux mardis de Mallarmé, où il rencontre  Paul Claudel, Claude Debussy, André Gide, Marcel Schwob, Paul Valéry… Il devient l’ami de Maurice Ravel. En 1924 il fondera avec Valery Larbaud et Paul Valéry, la revue Commerce. Voir aussi son portrait au 28 décembre 1932.

[155]  Anne-Chérie Charles (1898-1990), peintre connue sous le nom de Chériane. En 1946, Anne-Chérie Charles épousera Léon-Paul Fargue (1876-1947). Voir au 15 décembre 1936.

[156]  Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832), romancier, auteur dramatique et poète allemand surtout connu pour deux de ses romans : Les Souffrances du jeune Werther (1774) et Les Affinités électives (1809) et sa tragédie Faust (1808).

[157]  Johann Peter Eckermann (1792-1854), écrivain, poète et mémorialiste qui fut le secrétaire de Goethe. Eckermann est surtout connu pour ses Conversations avec Goethe, recueillies de 1822 à la mort de Goethe en 1832. L’ouvrage, traduit par Émile Delerot, a été publié par Charpentier et Fasquelle vers 1865 (deux volumes) avec une Introduction de Sainte-Beuve et régulièrement réédité.