Vu par André Billy

André Billy — Intimités littéraires
Paul Léautaud[1]

De temps à autre, les habitués des répétitions générales voient paraître dans une encoignure de couloir, immobile mais l’oreille tendue et l’œil aux aguets bien qu’il ait assez souvent l’air de somnoler, un personnage dont la mine et l’accoutrement font se retourner les petites cabotines effarées. Cet homme porte un chapeau difforme d’où sortent des cheveux grisonnants, évidemment peu familiers avec les ciseaux du coiffeur ; un foulard blanc remplace autour de son cou le banal faux-col. En hiver, un tricot de laine cache sa chemise, et, que la température s’abaisse un peu, aussitôt Paul Léautaud endosse deux vestons l’un sur l’autre, le plus long en dessous, de manière qu’il dépasse. Ces vestons, qu’on devine achetés dans la confection, prennent sur les épaules de leur propriétaire, une façon d’être personnelle, ample, presque élégante ; des pantalons, disons que le premier homme à qui vint l’idée saugrenue d’introduire ses jambes dans des cylindres de drap, en dut porter de cette forme élémentaire et primitive. Même observation pour les chaussures.

Cependant, Léautaud tient à la main une petite badine et, la tête renversée, un peu inclinée sur le côté, fait une lippe insolente. Il a de beaux yeux et il le sait, il s’en sert en grande coquette, soit qu’il les voile pour se donner, comme je l’indiquais plus haut, la physionomie d’un homme endormi de lassitude et d’ennui, soit qu’il les agrandisse dans une expression de stupéfaction comique. Des lunettes chevauchent son nez aux narines flaireuses, non point de ces somptueuses lunettes d’écaille dont la mode nous est venue d’Amérique, mais de ces lunettes de fer, et rouillées, que les opticiens du quartier Saint-Sulpice vendent aux missionnaires barbus et aux séminaristes boutonneux… L’entr’acte fini, Léautaud regagne sa place d’un pas négligent. On murmure derrière son dos : « Qui est-ce ? » — « C’est Boissard ! » et beaucoup de gens de théâtre ignorent que Boissard s’appelle en réalité Paul Léautaud.

Par contre, sur la rive gauche, aux environs de l’Institut et de l’Odéon, on ne connaît pas Maurice Boissard, mais toutes les concierges, toutes les tripières, toutes les revendeuses de croûtes, toutes les commères attendries et jacassantes, toute la confrérie des vieilles à chiens et à chats dont sont hantés les ruelles et les corridors de cette région de Paris faite pour séduire Rembrandt et Daumier, Callot et Monnier, parlent avec admiration et respect de « Monsieur Léautaud ». Il est pour elles une espèce de saint, un mélange de saint François d’Assise et de saint Vincent de Paul, dont la bonté ne s’arrête pas aux animaux, quoi que puisse en penser certaine femme de lettres rudement houspillée par lui. Une chiffonnière tirait sur la montée de la rue de Médicis une voiture à bras lourdement chargée. Paul Léautaud, qui gagnait la gare du Luxembourg en portant un gros sac de croûtes destinées à la pâtée de ses bêtes, aperçut cette femme qui peinait. Il déposa son sac contre la, grille du jardin et, s’attelant à la petite charrette, fit le cheval de renfort, puis revint prendre son sac où il l’avait laissé. Voilà l’homme à qui ses écrits ont fait une réputation de méchanceté. Ceux qui le connaissent sourient quand on leur dit que leur ami est méchant.

Il se tient assez régulièrement rue de Condé, au premier étage du Mercure de France, derrière la porte où sont inscrits les mots : Manuscrits, Publicité. Au-dessus de sa tête sont pendues une aquarelle de Marie Laurencin et sa caricature par André Rouveyre. Le nez sur le papier, il écrit de son écriture incroyablement serrée et rectiligne, à l’aide de plumes d’oie dont le grincement flatte, dit-il, son oreille. Il passe pour recevoir les visiteurs d’une façon incivile et peut-être est-il vrai qu’il en use ainsi avec quelques personnes dont la présence l’importune ou l’intimide. Quant à moi, je l’ai toujours vu raffiner sur la politesse à l’égard des étrangers, et le ton dont il lance : « Je vous salue, monsieur ! » ou : « Je vous salue, madame ! » a quelque chose de Régence, il me semble. Il y a d’ailleurs dans toute sa personne physique, intellectuelle et morale, une extrême distinction dont je crains bien de ne pas réussir à donner l’idée.

Paul Léautaud habite une maison au milieu d’un jardin, sur la colline de Fontenay-aux-Roses. C’est là, c’est au milieu de ses chiens — il en a dix — et de ses chats — il en a trente — que le personnage prend toute sa valeur. Léautaud rentrant de Paris, le soir, sa journée finie, et toute sa famille à quatre pattes s’élançant à sa rencontre dans un grand fracas d’aboiements, toutes ces gueules ouvertes, toutes ces queues qui frétillent, tous ces dos qui se frottent à ses jambes, tous ces bonds, toutes ces caresses, toute cette joie d’enfants qui retrouvent leur père, la scène serait à peindre. Elle est l’onguent, elle est le baume quotidien sur la misanthropie saignante de Léautaud.

Il a décrit son jardin où quatre-vingts tombes d’animaux divers émaillent l’herbe de briques et de fragments de faïence. La nuit, le clair de lune les fait briller et, de sa fenêtre, Léautaud les contemple en rêvant. Il a décrit sa chambre qui est aussi son cabinet de travail : de vieux meubles, quelques livres, des portraits de famille et notamment une photographie de sa mère dont il ne nous a pas caché qu’elle fut jolie femme et encline à badiner, même avec son grand fils Paul qu’elle n’avait pas revu, il est vrai, depuis sa naissance, ou peu s’en faut… Et des chats, des chats, des chats partout, sur la table, sur le bureau, sur la cheminée, sur les livres, sur la commode, sur le fauteuil, sur le tapis, sur la chaise, sur le lit. « J’ai le plus grand mal à me coucher, explique-t-il, à cause de mes chats, et quand je suis couché j’ai le plus grand mal à me lever pour la même raison. Il y a des chats sous ma tête, sous mes reins, contre mes flancs, sur ma poitrine et le long de mes jambes. Je n’ose pas les déranger… »

Je me souviendrai toute ma vie d’un beau dimanche d’été passé à Fontenay, dans la maison de Léautaud où l’on bute à chaque pas dans des plats de cendre et où les portes ont été remplacées par des grillages en fil de fer, comme dans un poulailler. Léautaud, en ce temps-là, avait une oie. Au dessert, elle monta sur la table, et, la nuit venue, je me demandai quelles étaient toutes ces lumières qui clignotaient entre les feuillages assombris : c’étaient les yeux des chats…

Au théâtre, à la ville et chez lui, tel est l’un des écrivains les plus originaux, les plus indépendants, les plus fiers, les plus spirituels que nous ayons. Un cas de sensibilité refoulée, faussée, exaspérée, que la moquerie détend et soulage. Un cœur farouche qui s’est taillé son domaine dans le monde des bêtes comme pour se le tailler plus librement, mieux à la mesure de sa tendresse.

La première fois que je vis Paul Léautaud[2], ce fut dans une librairie du boulevard. Il avait une barbe noire qui semblait postiche, une jaquette noire, une cravate noire et il était accompagné d’un chien noir. Il fit sur moi une impression triste, bien qu’il me félicitât ironiquement pour un petit article où j’avais eu le tort de railler son ami van Bever. Je ne le revis pas de longtemps, et, jusqu’au jour où je le retrouvai dans son bureau du Mercure de France, je le confondis avec un personnage dont j’ignore encore le nom et que je rencontrais çà et là dans Paris, barbu et vêtu de noir lui aussi, et suivi d’un chien au pelage sombre, à l’exemple de Léautaud. Mais ce passant anonyme était coiffé d’un chapeau « Cronstadt », tandis que Léautaud portait un « melon ». Extraordinaire, il est vrai, ce « melon ».

* * *

La deuxième fois que je vis Léautaud, ce fut donc au Mercure de France. Ayant à écrire une étude sur M. Henri de Régnier, qui n’était pas tout à fait de l’Académie, j’étais allé aux renseignements rue de Condé. J’avais en poche la brochure que Léautaud a publiée chez Sansot. En présence de Léautaud, que je ne reconnus pas, je la montrai à Paul Morisse.
— Cette brochure est-elle intéressante ? demandai-je. Est-ce un travail sérieux ?
Paul Morisse jeta un coup d’œil du côté de Léautaud. Celui-ci qui écrivait, la tête au ras de son papier, ne broncha pas.
— Peuh ! me répondit Morisse, c’est du Léautaud !
Mais au ton de sa voix je soupçonnai quelque chose. Je rempochai la brochure en silence.
Léautaud continuait de faire grincer sa plume avec application.

* * *

Si je ne le reconnus pas cette fois-là, c’est qu’il avait coupé sa barbe.
Glabre, il évoquait le vieil acteur de province, le curé défroqué, etc. Le modelé de son visage, retouché par la quarantaine, était d’une nerveuse mollesse, sa peau d’un jaune ecclésiastique. Il portait des bésicles, un col aux pointes évasées et une petite cravate de paysan endimanché.
Depuis lors, il a renoncé au, faux-col et à la cravate, se contentant d’un foulard.

* * *

Je lui dis un jour :
— Je voudrais lire Le Petit Ami. Si votre volume n’est pas épuisé…
Léautaud se mit à rire.
Le rire de Léautaud, je ne puis l’entendre sans en être troublé. Il ressemble au cri d’un oiseau de nuit.
Après qu’il eut cessé de rire :
— Venez avec moi, dit l’auteur du Petit Ami, je vais vous satisfaire.

Il me conduisit à la librairie du Mercure et prit lui-même un volume, sur le haut d’une pile. La couverture en était tout grise de poussière.
— Vous le voyez, nous n’en vendons pas souvent !
De nouveau son rire se fit entendre, tandis que du revers de la manche il essuyait son livre.

* * *

Léautaud aime-t-il ou n’aime-t-il pas qu’on lui parle du Petit Ami ?

Cela le flatte et le gêne à la fois. Comme il n’a rien publié depuis, que Le Petit Ami est son seul livre, exception faite de la brochure sur Henri de Régnier, lui rappeler Le Petit Ami, c’est lui rappeler, me disait-il, dix ans de mauvaises rêveries. Il ajouta :

— Tous ces gens qui me parlent du Petit Ami, cela m’agace. Je ne sais pas si vous connaissez une nouvelle de Daudet, Les Raisins Muscats[3]. C’est l’histoire d’un vieux bonhomme qui a écrit dans sa jeunesse une petite chose pas mal : Les Raisins Muscats, jamais rien d’autre. Toute sa réputation est bâtie là-dessus. Il a bien quatre-vingts ans, et quand il entre à la brasserie, on chuchote autour de lui : « C’est l’auteur des Raisins Muscats ! » Je n’ai pas du tout envie qu’on dise de moi, quand j’ai le dos tourné : « C’est l’auteur du Petit Ami ! »

* * *

Du reste, au Petit Ami Léautaud préfère de beaucoup In Memoriam, qu’il donna dans le Mercure, parce qu’écrit plus rapidement, plus spontanément, plus brièvement, moins littérairement.

Car il a ses idées sur le style. On pourrait les résumer ainsi :
« Le meilleur style est celui de la conversation. C’est le plus vivant, le plus vrai. J’entends naturellement la conversation de ceux qui savent parler et qui ont des choses à dire.
« Il faut bien savoir ce qu’on a à écrire, se surveiller, et écrire au courant de la plume. Malheureux ceux qui restent trois heures sur une phrase !
« Il n’y a de bon que ce qu’on écrit d’un jet.
« Le difficile, c’est de commencer.
« On n’écrit bien que dans le plaisir, l’esprit heureux.
« Je ris des gens qui fuient les répétitions. On les voit suer à cela, jusqu’à déformer ou changer le sens de ce qu’ils voulaient écrire. Une répétition, dix répétitions, voilà bien ce qui ne m’embarrasse pas. Tout bien préparé dans ma tête, j’écris comme cela vient, je ne m’occupe que d’être clair et vrai. Il m’est arrivé d’écrire tout naturellement des phrases dans lesquelles il y a jusqu’à deux ou trois fois le même mot. Elles me ravissent, elles sont vraies.
« Je l’ai en horreur, votre Flaubert. Ce monsieur qui éprouvait le besoin de “parler” ses phrases. Ce n’est plus du style, c’est de la déclamation, je ne peux pas le lire. C’est la monotonie la plus complète. Tout est sacrifié à la musique des phrases. Qu’est-ce que cela veut dire : la musique des phrases ? En voilà une plaisanterie ! Occupez-vous donc d’être simple, véridique, et de raconter comme vous le feriez de vive voix. Je le soutiens, le même sujet, traité par un Stendhal et un Flaubert, chez le premier il sera vrai, parce que raconté tout bonnement, chez le second déformé par les niaiseries du beau style.
« En fait de musique des phrases, j’écris avec des plumes d’oie : le grincement qu’elles font sur le papier me suffit. »

* * *

Voilà pour la forme.

Léautaud dit encore (et voici pour le fond) :

— Il ne faut pas être ennuyeux. C’est le premier devoir d’un écrivain. Et on peut traiter des matières sérieuses sans être ennuyeux. Y a-t-il d’ailleurs des choses sérieuses ? Ce qui passe pour être sérieux est souvent ce qui est le plus comique. Un livre, une pièce qui sont ennuyeux sont un mauvais livre, une mauvaise pièce. Nous n’en manquons pas aujourd’hui, dans notre belle époque de pédagogie.

« La tragédie ? Voilà bien la chose littéraire la plus bouffonne. Je pense toujours à certains dessins de Daumier, quand je vois jouer la tragédie. Crébillon avait raison : la tragédie française est la farce la plus complète qu’ait pu inventer l’esprit humain. Cette emphase, cette pompe, cette invraisemblance, souvent cette inhumanité, qu’à faire[4] tout cela avec le véritable esprit français, fait de légèreté, de simplicité, de sentiment rapide, du sens du comique, d’observation directe ? On ne dira jamais assez le mal qu’ont fait à notre théâtre un Corneille, un Racine, comme, plus près de nous, à notre littérature, un Rousseau, un Chateaubriand. Donnez-moi La Rochefoucauld si grand, si profond, si vrai, donnez-moi Chamfort, Diderot, les contes de Voltaire, Stendhal… Donnez-moi ces aventuriers de lettres du XVIIIe siècle, si piquants, si hardis, si vifs… Tous vos écrivains à jolies phrases, à grands sentiments, sont illisibles. Je suis tenté de dire plus : ils sont malhonnêtes. Ils disent faux, toujours, ‘ ils embellissent, ils trompent.

« J’aime qu’on soit prompt, vrai, moqueur, simple, qu’on ne cherche pas ses mots, qu’on écrive comme on pense et comme on sent, qu’on ne se prenne pas au sérieux ridiculement. Que diable ! nous sommes tous comiques, tant que nous sommes. Pour nous peindre vrais, il faut être comique. La vie est affreuse et bête. Je ris quand je la regarde. Je veux qu’on me fasse rire quand on me la raconte. Les pleurnicheurs me sont odieux. Ce sont des faibles, des niais. Ils n’ont pas su faire le saut nécessaire, qui fait que le chagrin et la pitié se changent en rire et en moquerie.

« Je vous dis tout cela d’ailleurs sans y insister. Je ne tiens à convaincre personne. J’aime ce que j’aime, voilà tout. Vous pensez différemment ? À. votre aise. Je n’aime discuter que d’accord, pour approfondir. Discuter pour convertir ? Je n’ai aucun goût pour cela. »

* * *

Si la discussion n’est pas son fort, la lecture non plus.

Comme je m’étonnais qu’il ne lût pas le soir, après dîner :
— Pourquoi gâter en lisant mon plaisir d’être chez moi, avec tout ce que je rêve, tout ce que je pense, tout ce dont je me souviens ? Quand je lis, c’est toujours l’un ou l’autre des mêmes livres, et je le connais si bien qu’il me suffit de l’ouvrir pour partir encore à rêver.

Quand il cause, Léautaud se renverse dans son fauteuil, un fauteuil Louis-Philippe, de formé dite médaillon, agite et contracte nerveusement ses doigts. Ses yeux grossissent derrière ses lunettes, sa voix devient perçante et déchirante.

Mais le registre en est très étendu. D’autres fois, Léautaud, la tête renversée, le regard vague, chasse de ses lèvres sinueuses et mobiles des sonorités graves. Ses paroles sont alors accompagnées de son geste familier qui consiste à extraire des revers de son veston le crin cousu dans la doublure.

— Autrefois, dit-il, j’étais seul au Mercure à avoir ce tic. J’ai fini par le communiquer au patron.
Le patron, c’est M. Alfred Vallette.

* * *

Léautaud, s’il avait voulu, aurait eu le prix Goncourt.

Quand il publia In Memoriam dans le Mercure, un membre influent de l’Académie Goncourt[5], sans le connaître, le lui fit dire. Il suffisait qu’il ajoutât à ce récit de quoi former un volume. Jules Renard lui donnait la même assurance.

— Je fus tenté, raconte Léautaud. Pourtant, sans trop de plaisir. C’était un peu comme un travail sur commande. Je n’ai pas assez de talent pour travailler ainsi. La preuve, c’est que le volume fini, les épreuves corrigées, au moment de donner le bon à tirer, je renonçai à la publication, malgré les encouragements de Vallette et de Remy de Gourmont. Je m’en félicite encore aujourd’hui. Au moins pour moi, mon avis compte seul. Quand je suis content, au diable les critiques ! Quand je suis mécontent, au diable les compliments ! À propos de cette histoire, un détail, mon Dieu ! oui, si vous voulez. J’habitais alors rue Rousselet, un petit appartement que je regrette souvent. Pendant que je travaillais pour cette fameuse affaire, mon chat, mon premier chat, Boule, vous ne l’avez pas connu : un être exquis ! eut une rechute d’une très grave bronchite qu’il avait eue l’année précédente. Une véritable alarme. Je ne sais même comment, une certaine superstition me prit. Je vis d’un côté une chose agréable, somme toute, et de l’autre un grand chagrin, quelque chose comme un marché à passer. Pas de plaisanterie ! me dis-je. Le prix Goncourt, c’est très beau. Mais la vie, la société de ce petit être ?… Et en imagination, je jetai les dés en faveur de ces derniers. Eh bien, tout fut pour le mieux. Mon travail ne me satisfit pas, je ne le publiai pas, le prix Goncourt en alla illustrer un autre, et le cher Boulot se tira d’affaire et vécut encore plusieurs années. Il est mort à Fontenay-aux-Roses, ayant joui du grand jardin, des séances d’amour avec les chattes du voisinage. Si vous venez, je vous montrerai la place où il repose, avec le barbet. Ami, mon premier chien, qui me suivait autrefois partout dans Paris. Vous riez ? Riez, allez ! j’aurais encore à choisir que je choisirais de même.

* * *

Au théâtre, il a une attitude qui lui est bien personnelle. Il disparaît tout entier dans son fauteuil. Les mains croisées à la hauteur du menton, la tête inclinée sur le côté, il parait dormir. Cependant, sa voix s’élève de temps à autre, soit pour reprocher à une spectatrice l’ampleur excessive de son chapeau, soit pour railler quelque tirade trop ronflante.

Un soir que j’assistais avec lui à une représentation du Palais-Royal, un mari et sa femme, le premier assez calme, la seconde déraisonnable et furieuse, se disputaient sur la scène.
— C’est exactement comme ça chez moi ! s’exclama soudain Léautaud, tout joyeux.

* * *

Le même soir, nous nous promenions au foyer du théâtre.
— Mon rêve, me dit-il, serait d’habiter une pièce pareille à celle-ci, où je pourrais me remuer à mon aise avec toutes mes bêtes.

* * *

— Ah ! les bêtes me confia Léautaud. Je ne dirai pas qu’elles ont gâché ma vie, ce serait injuste. Chacune d’elles m’a donné tant de plaisir, tant de joie à la recueillir et à la rendre heureuse ! Tout le mal est plutôt que je ne suis pas assez riche. Mais huit ou dix chiens, pas loin d’une trentaine de chats !…

« Sans eux, j’ignorerais complètement la banlieue où j’habite, j’habiterais probablement un petit appartement au cinquième, rue de Richelieu, entre la place du Théâtre-Français et le square Louvois, ou dans l’une des petites rues avoisinantes. C’est un quartier que j’aime beaucoup, plein pour moi de mes souvenirs d’enfance. J’y suis né, rue Molière… Je vivrais là avec une vieille bonne, ou une femme de ménage. Le plus heureux des hommes, je fréquenterais quelques salons, pour y recueillir sur les gens des anecdotes piquantes ou scandaleuses, les coulisses des théâtres, qui m’ont tant vu quand j’étais enfant, déjà curieux et observateur sous ma timidité, voyant tout, entendant tout sans en avoir l’air. J’aimerais beaucoup la conversation avec des gens à l’esprit vif, rapide, qui ne s’embarrassent pas des préjugés courants, et savent rire de beaucoup de choses. Je serais peut-être devenu là le confident de quelques jolies femmes ?… Car c’est une chose curieuse, tenez, j’ai des amis très intimes, très anciens, jamais aucun d’eux ne m’a rien confié de ses affaires sentimentales. Au contraire, j’ai reçu souvent des confidences de femmes sur le même sujet, et même quelquefois, en termes fort libres.
« Ce sont, du reste, des conversations que j’adore…

« Le difficile serait de concilier tout cela avec mon grand amour de la solitude, mon peu de patience à supporter les gens. Il me suffit, pour le sentir, de me trouver au théâtre. Tous les gens qui m’entourent m’agacent, je me demande ce qu’ils viennent faire là… D’ailleurs, la société d’aujourd’hui… Trop de sport. On ne sait plus ce que c’est que l’esprit ».

* * *

Encore :

— Si j’étais plus jeune, si je n’avais pas la vie que j’ai, je crois que la toilette m’aurait occupé, je vois des étoffes, des nuances… Même pour le chapeau ! Je rêve souvent d’un chapeau à damiers… Souvent, j’en ai cherché un chez les chapeliers les plus huppés : les malheureux ne connaissent pas ça.

« J’ai bien changé. Quand j’étais jeune, je n’aimais que le noir. Aujourd’hui, je n’aime que les couleurs, le gris cendré, le tabac, certains verts, le jaune… le noir, mais alors en soie. Je porterais très bien un pantalon de soie noire. Mais l’uniformité aujourd’hui est partout. Peu de gens comprennent qu’on s’habille à sa guise. J’ai une excellente amie qui me trouve comique d’avoir un foulard jaune et qui refuse de sortir avec moi si je le mets. Pourquoi ? Je ne suis pas marié, je vis seul, je ne crains rien. Et je serais marié, que je le mettrais encore, par philosophie. Il en est de même parce que je mets de la poudre de riz. Elle trouve que j’ai l’air d’un clown. Hé ! hé ! n’a pas l’air d’un clown qui veut !

« D’ailleurs, j’attache surtout de l’importance à la lingerie. Des vêtements plus ou moins frais, plus ou moins bien coupés, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, tant pis. Mais se sentir dans du linge fin, léger, souple, coucher dans des draps de batiste ! J’ai horreur du linge empesé. Un faux-col ? Comme une cravate de mousseline serait plus agréable, ferait mieux ressortir le visage !… Allez, sous ce rapport, comme sous bien d’autres, je suis bien le fils d’une femme qui était une jolie femme.

« Et les chaussures ! J’y ai mis tous les prix, je veux dire tous les prix en rapport avec ma bourse. Je me suis même, sur certaines indications, adressé en province, je n’ai jamais pu trouver un cordonnier qui me satisfasse. C’est d’ailleurs un fait que je soutiendrai jusqu’à la fin de mes jours : les cordonniers ne savent pas plus faire les chaussures, même quand ils se nomment bottiers, que les coiffeurs couper les cheveux. Au moins pour les coiffeurs, j’y ai renoncé. Quand j’ai une bonne pas trop maladroite, c’est elle qui me coupe les cheveux. Sinon, je me les coupe moi-même. C’est tout aussi bien, ou, si vous voulez, pas plus mal.

« Une chose qui me nuit beaucoup c’est ma distraction, je pense toujours à autre chose qu’à la chose du moment. C’est ainsi chaque fois que j’achète quelque chose. Ma pensée est ailleurs et je suis toujours mécontent de mon achat.

« Tenez, je vais vous en donner un exemple ; Vous connaissez mon pardessus d’hiver en ratine. Il a été fait d’après mes plans. Au dernier essayage, le tailleur me parle des poches, me demande où il faut les placer exactement, je pensais à autre chose, laissant tomber les bras négligemment, j’indiquai une place vague. Résultat : les poches se trouvèrent placées un peu bas. Quand je voulais prendre quelque chose, je devais faire une légère flexion du genou, j’avais l’air d’avoir une faiblesse. »

Et revenant à la toilette :

— Oui, oui, j’étais peut-être né pour être un dandy. Est-ce qu’on sait ? Un hasard, quelquefois ! Toute la vie est changée. C’est comme les femmes ! Qui sait ? J’étais peut-être né pour avoir des succès ? On peut toujours se dire cela, n’est-ce pas ? Je peux bien le dire, c’est passé, je ne serai pas immodeste. Quand j’étais jeune, j’ai eu quelques jolies femmes, j’en ai aussi manqué quelques autres par timidité, par hésitation, par trop de réflexion. Benêt ! Un pas à faire, un mot à dire, un geste à oser, et c’était fait… C’est encore un de mes côtés : je manque de hardiesse, j’ai besoin qu’on me fasse des avances, du moins qu’on m’encourage un peu vivement, enfin, vous comprenez ?… Et encore j’hésite beaucoup !

« Je me rappelle la première. Elle avait de l’esprit comme une rose, comme disait Rivarol. Mais si jolie, vive, libertine ! Un entrain, un vice !… J’étais trop jeune, je n’ai pas su en profiter. »

Léautaud parut se recueillir un moment. Puis : « Le plus comique, ajouta-t-il, c’est que tous ces plaisirs : toilette, société, femmes, je ne désespère pas absolument d’en avoir encore quelque chose avant de mourir… Folie !… »

* * *

Je l’avais prié de me procurer un chien.
— J’ai votre affaire, me dit-il.
Il m’emmena chez une concierge de la rue de Seine.
Ah ! justes dieux, cette loge, quel antre ! Quelles odeurs ! Quatre vieilles femmes fumaient là-dedans comme tout un corps de garde.
— La fumée ne vous gêne pas, monsieur ? me demanda une de ces commères avec un indicible sourire.
Je lui offris une cigarette qu’elle fourra dans sa poitrine.
— Ici, murmura Léautaud à mon oreille, il y a en ce moment douze chiens.
De petites têtes aux yeux craintifs surgissaient en effet de toutes parts.
Cependant la maîtresse de céans avait extrait de dessous le canapé un grand escogriffe récalcitrant, aux poils gris ardoise. Nous le tirâmes avec difficulté jusqu’à la rue de Furstenberg. Le trajet dura plus d’une demi-heure. L’animal s’arrêtait tous les trois pas.
— Il a peur, m’expliqua Léautaud, d’être reconduit à la fourrière d’où André Rouveyre a pu le faire sortir ces jours-ci par une sorte de miracle. Rouveyre s’est comporté dans cette affaire en héros. Il a déployé une audace, une persévérance, une adresse vraiment admirables.
Place de Furstenberg, nous fîmes une longue pause. Le chien manifestait des intentions bien naturelles, vu sa longue réclusion dans la loge, mais il ne les réalisa point. Léautaud l’encourageait, le caressait, lui donnait les plus doux noms. Rien n’y fit, il ne fit rien. Il fallut le ramener rue de Seine après lui avoir servi sur le trottoir un paquet de viande crue qu’il dévora en un clin d’œil.

Je ne sais si, raconté ainsi, l’incident intéressera, mais j’en fus frappé. Je reverrai toujours Léautaud accroupi au milieu de la rue, étreignant cette bête indifférente et douloureuse, et je voudrais qu’on le vît comme je l’ai vu.

* * *

Dernièrement, je lui montrai un petit fox qui devait m’accompagner au restaurant.
— Est-ce que, dit Léautaud — la question lui semblait un peu délicate — est-ce que… vous l’emmenez dans un bon restaurant, au moins ?

* * *

Nous causons quelquefois de la mort.
— La mort, dit-il, voilà qui n’est pas drôle. Dire qu’un jour il faudra partir ! Quel comique cela donne à la vie !
« J’en suis curieux, pourtant. C’est bizarre, on se moque souvent de moi pour cela, on me blâme aussi. C’est pour moi un grand attrait d’aller regarder, morts, les gens que j’ai connus, je suis très curieux du visage humain. Quand quelqu’un me parle, je suis souvent plus attaché à regarder son visage, qu’à écouter ses paroles. Il y a là, dans la mort, comment dirais-je ?… une expression finale que je ne me lasse pas de regarder.

« L’horreur, c’est de songer à ce qu’on devient après. Et on a osé parler de la poésie des cimetières ! Vous trouvez cela poétique, vous, qu’on se débarrasse de vous parce que vous allez empester et qu’on vous mette à pourrir sous deux mètres de terre ! Ça m’intéresserait aussi à voir, pourtant. Tenez, chez moi, par exemple : je vis là, trop souvent, au milieu des choses de la mort. De mes bons compagnons à quatre pattes, tantôt l’un ou l’autre me quitte. Mon jardin est déjà tout un cimetière. Eh bien, vous me croirez si vous voulez : j’ai souvent envie de rouvrir une de ces tombes, pour voir ce que c’est devenu… je sais me retenir, heureusement. C’est comme lorsque j’ai perdu mon père… j’aurais bien donné quelque chose pour le revoir quelques mois après. »
Ainsi parla Léautaud.

J’ai reproduit fidèlement les propos qu’il me tenait autrefois, quand la vie était plus douce et que je pouvais le voir presque tous les jours.

[1]     Cet ouvrage d’André Billy paru chez Flammarion en février 1932 (247 pages) présente 23 portraits en trois parties : « Notes et souvenirs » (Paul Léautaud, Pierre Mac Orlan, Max Jacob, Émile Zavie, Jacques Dyssord). « Lettres à la Tourangelle » (Henri Béraud, François Mauriac, André Maurois, Roland Dorgelès, Francis Carco, Paul Morand, Abel Bonnard, Jean Giraudoux, Jean Vignaud, Joseph Kessel, Jacques de Lacretelle, Jérôme et Jean Tharaud, Colette, André Thérive, Gérard d’Houville, Georges Duhamel. « Apollinaire vivant » (Apollinaire vivant, René Dalize). Apollinaire vivant (76 pages) est dédié à Léautaud. Une partie du texte consacré à Léautaud semble avoir été publié au moins une première fois dans Les cahiers d’aujourd’hui en 1920.

[2]     Ce texte a souvent été repris par André Billy

[3]     Il ne s’agit pas précisément d’une nouvelle mais du récit d’une rencontre faite par Alphonse Daudet et que l’on retrouve dans ses souvenirs sous le titre Fin d’un pitre : « cent lignes, un article ! Vainement, depuis, essaya-t-il d’en faire un autre ; jamais il ne put retrouver la veine, et atteignit quarante ans, ayant pour œuvres complètes les Raisins muscats ! »

[4]     Corrigé de « qu’a affaire ».

[5]     Lucien Descaves, en 1903. Voir la lettre à Paul Valéry du 23 octobre 1903. Ce fut John-Antoine Nau qui reçut le prix, pour Force ennemie, aux éditions de la Plume. Ce fut le premier prix Goncourt.