Collègue : Alfred Vallette

Rachilde : Portraits d’hommes
I — Alfred Vallette[1]

Un peu de préhistoire (1884-1885)

En ce temps-là, l’esprit de la littérature soufflait sur les bocks du cabaret de la Mère Clarisse, appelé familièrement ainsi par ses habitués. Un cabaret dit alsacien, où la bière de Strasbourg venait de Strasbourg même ! Petit coin de la rue Jacob, un peu sombre, tranquille, n’accrochant pas le regard par des tons violents, seulement orné de bons tableaux du peintre Feyen-Perrin[2], barques de pêche et vues du large sans trop de houle pour les promenades berceuses de la rêverie.

Se réunissaient là, autour de cinq ou six tables, des hommes faits pour s’entendre à mi-voix : Van Muyden[3], graveur de talent, qui esquissait les têtes de ses amis sur un album, malheureusement perdu, Charles Cros, Beauclair[4], Montaigu, le peintre Alfred Poussin[5], Paul Morisse, Albert Samain, Laurent Tailhade, Jean Moréas, Georges Lorin[6], Marsolleau[7], Paul Arène[8], Metcalff[9], Willam Vogt[10], Édouard Dubus, Louis Denise[11], Ratez[12], Raoul Dumon[13], Bonheur[14], l’ami et conseiller d’Albert Samain, Alfred Vallette…

Discussions toujours courtoises et paradoxes souriants qui n’affirmaient que le plaisir de risquer des mots neufs sur le vieux tapis de la controverse.

Ceux qui vont, aujourd’hui, au Bœuf sur le toit et ont la coutume de lire les derniers communiqués des batailles littéraires sur des murs tendus de draps d’or seraient étonnés, sinon gênés, de retrouver ce modeste endroit où[15] des gens les plus simples du monde célébraient entre eux, dans une ombre discrète, une espèce d’office religieux en l’honneur de la littérature, déesse que les plus fervents n’osaient implorer par son nom. On ne la priait pas dans un but intéressé, on ne lui demandait pas de miracle et on était pourtant certain de son existence, ce qui suffisait à combler ses fidèles. Timides les uns, réservés les autres, plusieurs cachaient pudiquement leurs enthousiasmes, redoutant les profanes ou les railleurs… et quelques types de ces amoureux d’art moururent de leur passion sans en avoir connu toute la néfaste puissance.

On y buvait modérément, on y fumait davantage car les nuages bleutés de tabac favorisent les divines apparitions. On y citait des vers anciens ou nouveaux, sans les déclamer, en s’appuyant sur une colonne… mais ils avaient, ces vers, presque tous la consonne d’appui[16]. On y commentait des articles de journaux sans vitupérer et, souvent, un très jeune s’emportait, noblement, contre un pontife ou un poncif.

Il n’y avait pas d’écoles, prônées ou définies, de classification aux étiquettes barbares.

Le naturalisme expirait sous le lourd écroulement de ses propres pierres de taille, si mal retenues par le ciment de critiques ennuyeuses, et on aspirait à des choses plus serrées, plus subtiles, mais personne ne se déclarait prophète et on pensait, d’un commun accord, que le génie est d’une essence tellement rare qu’on doit en avoir peur, d’une peur hésitant entre la crainte de la folie ou le commencement de la sagesse !

En fait d’écoles, y-eut-il jamais, du reste, que le farouche désir… de renverser l’ancienne, celle sui sut s’imposer au public ?… Lorsqu’on a beaucoup vécu, on s’aperçoit que les plus redoutables révolutions, en art comme en politique, n’amènent qu’à des évolutions plus lentes. Quand tout est par terre, il arrive un homme têtu, un révolutionnaire ayant réfléchi, qui ramasse, entasse, met de l’ordre à sa manière, et construit un nouveau monument avec d’ancien matériaux.

Cependant le symbolisme fut une belle manifestation d’art faite par des artistes sincères mais, à y bien songer, ce ne fut peut-être que la silhouette du vieux romantisme collée sur un étendard de papier de luxe, une sorte de somptueux épouvantail hallucinant auquel on ajoutait, selon les circonstances, le chapeau du jardinier en chef de la nouvelle culture qu’on ne choisissait pas toujours avec discernement : tantôt une paille percée, tantôt un bicorne a plume et parfois la casquette d’un employé de banque. Il sortit de tout cela quelques bonnes aventures pour des mots oubliés de la langue française dont on ignorait, relativement, le véritable sens. En mettant la charrue avant les bœufs, on laissa pousser, dans le champ réduit à l’état sauvage, une herbe libre qui tout en n’étant pas du meilleur blé de France, pouvait encore servir de tisane dépurative à certaines crises de gâtisme chez les chers Maîtres.

On luttait à coup de poésies transcendantales qui ne… tranchaient rien du tout, pas même les différends sur la syntaxe, et l’on peina sur des livres abscons qui prenaient du temps à leurs auteurs tout en épargnant celui du lecteur. La littérature qui produit le moins est toujours la plus respectée : il vaut mieux n’écrire qu’un chef-d’œuvre. Quand il y en a plusieurs dans la vie d’un écrivain, fussent-ils très ratifiés, ils ne font qu’embrouiller l’idée qu’on désire avoir de lui. Un bon livre, c’est une légende, trois ou quatre bons livres égarent les opinions. Le critique préfère en demeurer au premier et les lecteurs s’imaginent que « ça n’est plus du même »…

Si tous n’en moururent pas, durant ce combat héroïque, tous en furent frappés au meilleur coin de la médaille.

Dans la dernière guerre, la vraie, il y a des gens qui se trouvèrent guéris de leurs crampes d’estomac en vivant sous les obus, alors que d’autres, bien portants et robustes, furent écrasés par la mitraille ! Il a donc surgi du symbolisme des auteurs solidement trempés, ayant parcouru tous les dictionnaires, reprenant goût au français tout court et ceux qui en sont morts ont droit à la couronne du martyre, laquelle vaut bien le pain quotidien (ou celui des quotidiens) au regard de l’éternité.

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙[17]

Toujours hermétiquement serré dans un veston-dolman qui ne laissait passer, du faux-col, qu’un mince filet de linge, les cheveux en brosse, drus et bruns, la moustache rousse, ou saurie[18] par les multiples cigarettes, le masque grave, aux trais réguliers, l’œil incisif, Alfred Vallette paraissait un peu trop sérieux, l’air d’un officier en bourgeois, mais s’égayait volontiers au sujet d’un détail perçu de lui seul, jusqu’à la raillerie la plus impitoyable.

Le futur directeur de la revue que vous savez parlait souvent de Flaubert en ces réunions intimes de la Mère Clarisse. Avec Albert Samain et Paul Morisse, les poètes tendres et délicats, il devisait sur une prose plus sévère, qu’il voulait impeccable, la résumait d’un mot coupant, revenant habituellement dans ses conversation : synthèse. Le naturalisme l’offusquait presque autant que les tirades romantiques et s’il prisait fort les perfections techniques de Baudelaire, il gardait un sourire narquois devant les mèches éparses des Muses 1830. Saisir la vie dans ce qu’elle a de bon ou de mauvais, par le menu détail soigneusement choisi, fixer le paysage par sa nuance propre et non par l’état d’âme d’un seul témoin, décrire un être en le montrant par ses gestes sans y ajouter des intrigues inutiles à sa personnelle psychologie, était le travail qui le préoccupait avant même la conception du roman. Comme il le prétendait, une vie ne suffirait peut-être pas pour accomplir convenablement une pareille tâche. Plaire à un public capricieux, amateur d’images violentes, ou aimables, sans proportions avec le sujet, ne l’inquiétait guère et il ne se doutait pas que ce qu’il cherchait dans le juste milieu du réalisme était rien de moins que la trouvaille de l’absolu !… Dès qu’il s’en rendit compte, ou que la vie vient le chercher au fond de ses retranchements, il cessa d’écrire… ce qui est peut-être la plus noble façon de renoncer à l’art pour le seul amour de l’art. Il eut pourtant le loisir de créer une œuvre sincèrement réaliste, aussi loin du naturalisme que du romantisme, merveille de patience et de vérité qu’un éditeur (oh ! les éditeurs !) accepta en l’affublant d’un titre ridicule[19]. Mais la puissance du souvenir de ce livre est encore telle chez les survivants du petit cénacle que lorsqu’on leur en parle ils peuvent en citer, de mémoire, certains passages. J’ai dit : Loisir à dessein au sujet d’une œuvre de grand labeur parce que les écrivains de cette époque-là faisaient tous un autre métier que celui d’homme de lettres. Ils écrivaient vraiment pour leur satisfaction et selon leur conscience.

Albert Samain était dans un bureau de l’Hôtel de Ville. Alfred Vallette dirigeait un atelier de typographie et, est-ce que le fondateur du Théâtre libre, Antoine, le grand Antoine, ne fut-il pas employé à la Compagnie du gaz ?… Ce qu’ils leur fallait risquer de tours de force pour aller renouer avec l’autre étude, encore mystérieuse ? Mais aussi quelle ivresse dans ce plaisir jusqu’à une certain point défendu… dont les écrivains modernes ont fait un métier permis ! (Qu’on veuille bien remarque que je ne juge pas : je constate. Ancienne[20] par l’âge et moderne par l’utilisation insolente du procédé, je ne blâme quiconque ! Mais j’ai été assez blâmée par les critiques des deux époques pour avoir, ou prendre le droit, de dire toujours ce que je pense, dussé-je encourir perpétuellement toutes les foudres !)

Alfred Vallette, bourgeois de Paris, issu d’une lignée de bourgeois bien rangés, bien sages, avait et a toujours tous les excès en horreur… à part les excès de travail ! S’il abandonna le travail littéraire pour lui, il l’organisa volontiers pour les autres et devint, sans le savoir ni le vouloir, un animateur, celui de son groupe. Et ce qui fut d’abord, pour ce groupe fondateur, un passe-temps d’art entre soi, devint une revue, celle qui eut longtemps l’honneur d’être appelée : la Revue des Deux Mondes des jeunes !

Ce qui différencie le bourgeois racé de l’aristocrate ou plutôt de l’autocrate, c’est le mépris du panache (en l’espèce : de la spéculation), panache du luxe ou panache de guerre, mais la destinée n’épargne pas ceux qui doivent animer, réunir, diriger des hommes de valeur. Le premier qui fut roi fut un soldat heureux[21], le premier qu’on choisit pour le lier, peut-être le crucifier à une œuvre, c’est celui qui acceptera la plus lourde tâche, qui saura trouver son bonheur en obéissant à la plus exigeante des consignes et demeurer soldat vainqueur, peut-être malheureux.

Nul ne saura jamais, excepté le[22] journaliste qui signe ces lignes, de quelle patience, de quelle abnégation et de quelle terrible clairvoyance Alfred Vallette dut s’armer pour enserrer dans les liens de toutes les précautions le petit être turbulent que fut cette revue à son berceau ! J’entends d’ici les camarades, vieux ou jeunes, se chuchoter à l’oreille : « Parbleu ! nous en ferions tous autant si nous étions sûrs d’en arriver là. » Non ! personne, je vous le jure, n’en voudrait faire autant pour arriver à s’être tout simplement privé de la seule joie intellectuelle de ce monde : vivre son rêve, rester libre, faire de la littérature pour soi, se mettre soi dans une formule au lieu d’y maintenir les autres. Car, lorsqu’on dirige une revue, ce n’est pas une fois qu’il faut éprouver tout l’enthousiasme de la conception d’une œuvre c’est tous les jours et tous les jours il faut mettre son cerveau au service de tous les cerveaux qui la forment… sinon cherchent à la déformer !

C’est la main de fer… dans le gant de papier, et si l’on a la poigne suffisante pour ne pas s’y briser les doigts on peut y user son enthousiasme…

Rachilde

[1]     Texte paru dans Les Nouvelles littéraires du 22 décembre 1928, page cinq. Les notes de bas de pages sont celles de notre édition ; les personnages sans note ont donc fait l’objet d’une note antérieurement.

[2]     Augustin Feyen-Perrin (Augustin Feyen, 1826-1888), frère cadet du peintre et photographe Jacques-Eugène Feyen. Les vues évoquées par Rachilde sont vraisemblablement de Cancale, où les frères Feyen passaient leurs vacances. Elles sont peut-être davantage dues à l’aîné qu’au cadet, qui s’est plutôt intéressé à la vie paysanne qu’à cette des pêcheurs.

[3]     Deux graveurs peuvent correspondre à la définition, tous deux suisses. Le père, Alfred Van Muyden (1818-1898), illustrateur et graveur, et son fils Evert (ou Everet, 1853-1922), graveur, peintre et illustrateur. Le fait que le père soir âgé de 58 ans à l’époque décrite par Rachilde, incline davantage à préférer le fils, dans ce cénacle où la jeunesse domine.

[4]     Henri Beauclair (1860-1919), poète, romancier et journaliste, surtout connu pour son pastiche de poésie décadente écrit en collaboration avec Gabriel Vicaire Les Déliquescences d’Adoré Floupette paru en 1885.

[5]     Alfred Poussin (1834-1901), à la fois peintre et poète et en même temps ni l’un ni l’autre, auteur d’une plaquette de vers : Versiculets, éditée grâce au concours de ses amis (Ernest d’Orllanges, Paul Morisse, William Vogt…) et un ouvrage, La Jument morte. Lire sa nécrologie dans le Mercure d’avril 1901 page 286.

[6]     Georges Lorin (1850-1927), peintre, illustrateur, caricaturiste et poète. En tant qu’illustrateur, Georges Lorin a parfois signé Cabriol.

[7]     Louis Marsolleau (1864-1935), poète, auteur dramatique et auteur de chansons.

[8]     Paul Arène (1843-1896), poète provençal, collaborateur (nègre ?) d’Alphonse Daudet et auteur, notamment, de Jean des figues en 1868. On ne confondra pas Paul Arène avec Emmanuel Arène (1856 1908), homme politique et auteur dramatique.

[9]     Il s’agit très vraisemblablement du peintre américain Willard Leroy Metcalf (avec un seul f) (1858-1925), qui a séjourné en France de 1883 à 1888.

[10]    Peut-être William Vogt (1859-1918), pamphlétaire antimaçonnique et politicien suisse.

[11]    Louis Denise (1863-1914), poète, critique d’art, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, ami d’Albert Samain, de Léon Bloy et de Louis Le Cardonnel. Louis Denise, comme ici Albert Samain et Louis Dubus, participera à la création du Mercure en 1890.

[12]    Peut-être Émile Ratez (1851-1934), altiste et compositeur de musique, directeur du conservatoire de Lille en 1891 et complètement oublié de nos jours.

[13]    Raoul Minhar est le pseudonyme de Raoul Dumont. Avec Alfred Vallette ils ont écrit ensemble le roman À l’écart, dont on a pu lire la critique par Jules Renard dans le Mercure de juillet 1891, reproduit en annexe de la première partie de cette édition.

[14]    Peut-être Raymond Bonheur (1861-1939), compositeur de musique. Raymond Bonheur a mis en musique des vers de Francis Jammes et de Maurice Maeterlinck. Le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Claude Debussy, composé en 1892 d’après Mallarmé est dédié à Raymond Bonheur.

[15]    Le Bœuf sur le toit, qui a connu plusieurs adresses après son ouverture sous ce nom en décembre 1921 s’est toujours trouvé sur la rive droite, vers la Madeleine, bien loin de la rue Jacob. Rachilde n’écrit pas « de se retrouver à ce modeste endroit ». On a donc du mal à interpréter ce paragraphe, d’autant que Rachilde connaît bien le lieu, qu’elle a décrit à PL le 14 décembre 1928.

[16]    « La consonne d’appui est la consonne qui, dans deux mots qui riment ensemble, se trouve placée immédiatement devant la dernière voyelle ou diphtongue pour les mots à rime masculine, et immédiatement devant l’avant-dernière voyelle ou diphtongue, pour les mots à rime féminine. » (Banville, Petit traité de poésie française, 1881, p. 56) (TLFi). Les rimes pauvres n’ont pas de consonne d’appui.

[17]    Ligne de points dans Les Nouvelles littéraires. Nous sommes en haut de la seconde colonne et Rachilde n’a pas encore parlé de Vallette. Nous y arrivons.

[18]    Le saurissement (notamment du hareng) consiste à un séchage à la fumée, éventuellement après salage. D’où le hareng saur.

[19]    Peut-être Le Vierge, Tresse et Stock, 1891.

[20]    Le texte des Nouvelles littéraires est « ancien ».

[21]    Voltaire, Mérope, acte I, sc III. Par « heureux », Polyphonte entend ici « chanceux ». Pas Rachilde.

[22]    Sic.