Une réattribution

Page mise à jour le quinze août 2020

1. L’Enquête du Gil Blas

Dans son numéro du 29 juillet 1904 le Gil Blas[1] annonce une « Enquête sur le mouvement littéraire ». Ce n’est ni la première ni la dernière et le Gil Blas l’écrit « Il y a treize ans, M. Jules Huret[2] fit une enquête, dans l’Écho de Paris, sur l’évolution littéraire. On se souvient que cette enquête révéla aux côtés du symbolisme, alors en vogue, l’existence de nombreuses écoles. À cette époque, il en naissait une chaque soir. » Ce texte est signé de Georges Le Cardonnel et Charles Vellay[3], qui sont à l’époque des jeunes gens de 32 et 28 ans.

Le deux août, Gil Blas fera une nouvelle annonce et une autre encore le cinq :

Et le dimanche sept août 1904 est paru en une le premier entretien de l’enquête, avec Maurice Barrès[4] sur les deux première colonnes de une. Le dernier entretien est paru le 28 juin 1905 à la même place[5], avec la réponse de Willy, sans pourtant que l’ordre alphabétique soit respecté au gré des parutions.

Avec l’enthousiasme de leur jeunesse, Georges Le Cardonnel et Charles Vellay ont envoyé un courrier phénoménal et obtenu une centaine de réponses publiables, dont celle de Paul Léautaud, que nous lirons ci-dessous. On trouve dans plusieurs souvenirs d’écrivains de ce temps la trace de leur passage. Ainsi Léon Bloy[6] écrit le dans son Journal[7] le 12 septembre 1904 : « Deux jeunes gens, Georges Le Cardonnel frère du poète et un Charles Vellay viennent m’interviewer pour le Gil Blas devant publier l’ensemble de leur enquête en un volume au Mercure. Comme pour Vauxcelles[8] qui n’a rien fait jusqu’à présent et dont la série paraît même interrompue, je me prête de bon cœur à l’examen. Ces messieurs encouragés restent plus d’une heure[9]. »

Ce paragraphe de Léon Bloy nous apprend deux choses. La première est que lorsque les premiers textes sont parus dans Gil Blas toutes les réponses n’avaient pas été collationnées. La seconde est que Léon Bloy ne mentionne pas le Gil Blas et donc, peut-on penser, la publication dans le Gil Blas n’était bien qu’une opération promotionnelle.

En effet seuls trente-cinq entretiens[10] sont parus dans le Gil Blas alors que le volume en compte 97. Parmi les auteurs, nombreux sont ceux que nous connaissons ici et bien plus encore ceux que connaissent les lecteurs du Journal littéraire de Paul Léautaud. La note[11] en dresse la liste complète.

L’ouvrage est paru au Mercure de France à la fin de l’année 1905 sous le titre La Littérature contemporaine (1905), et sous-titré Opinion des écrivains de ce temps. Il contient 332 pages et peut être demandé ici.

2. Le texte de Paul Léautaud

À l’occasion de la parution de cet ouvrage, qu’ils ont souhaité enrichir et actualiser, les auteurs se sont rapprochés de Paul Léautaud (surtout Georges Le Cardonnel) pour un entretien au printemps 1905. Le 16 juin, Paul Léautaud écrit à Georges Le Cardonnel à propos des pages qui lui sont consacrées :

17, rue Rousselet
le 16 juin 1905

Cher Monsieur,

J’étais au Mercure cette après-midi au même moment que l’on envoyait à l’imprimerie le manuscrit de votre Enquête[12]. J’ai voulu en profiter pour prier M. Morisse[13] de corriger une erreur que j’avais faite au sujet de « paroles neuves » pour Marcel Schwob, mot que j’avais attribué à Maeterlinck alors qu’il est de Remy de Gourmont[14]. Mais je l’avoue, et je m’en excuse à vous, encore que mon mouvement n’ait rien eu que de très naturel, j’ai poussé jusqu’à parcourir de votre livre les quelques pages que vous avez bien voulu m’y accorder. Et c’est à ce propos que je viens vous embêter, ne vous récriez pas, le mot est juste, je ne le sais que trop. Enfin, voilà. Je trouve que le ton de ces pages est un peu bien sérieux et sévère, et dogmatique. Je n’aurais jamais cru qu’il en serait ainsi. Par exemple où je vous ai dit S’il est une chose qui m’amuse ce sont les mariages littéraires… — j’ai lu : S’il est une chose que je trouve ridicule… Vous voyez tout de suite ce que je veux dire. Ce ton moral, et convaincu et sévère me désole. Je vous demande à vous et à votre collaborateur, M. Vellay, et cela plus encore à titre de camaraderie qu’à tout autre, de me permettre, le jour où vous aurez des épreuves[15], de changer, sous vos yeux, tel ou tel mot par-ici par-là, sans rien changer à ce que vous avez écrit et qui vous appartient avant tout autre. Cela demandera cinq minutes tant ce sera peu de chose et me fera grand plaisir.

Et je veux vous dire aussi que vous pouvez très bien me dire non, en étant assuré que je ne vous en voudrai pas pour deux sous.

Vous vous rappelez du reste dans quel fâcheux moment je vous ai répondu l’année dernière[16]. Que cela me soit une excuse.

Je serai chez moi toutes les après-midi. Si vous flânez un peu de mon côté, ne m’oubliez pas.

Je vous envoie à tous les deux de grands remerciements déjà, avec mes sympathies les plus cordiales.

P. Léautaud

Paul Léautaud demande donc de pouvoir effectuer des corrections sur épreuves… De lettres en visites sur lesquelles nous ne savons rien nous aboutissons le 7 août sur une nouvelle lettre à Georges Le Cardonnel :

7 août 1905

Revoilà, cher Monsieur, vos épreuves, plutôt remaniées, n’est-ce pas ? Vous allez sauter, sans doute. Pourtant, rassurez-vous. Je n’ai rien changé au fond du texte primitif. Je n’ai fait qu’ajouter quelques méchancetés de plus, sans rien changer non plus à votre distribution, à l’ordre de vos remarques, de vos questions, etc. Ce qui ne m’empêche pas d’être énormément confus vis-à-vis de vous, tant pour votre bienveillance, et votre obligeance à mon égard, que pour ma grande liberté au vôtre. Ne vous effrayez pas non plus de la longueur qui n’est qu’apparente. Dans le volume tout cela se tassera et ne fera guère qu’une page, au plus une page et demie de plus qu’auparavant. D’autre part, M. Vallette est au courant. Il sait combien je suis assommant dans ce genre. Il ne s’étonnera en rien.

J’ose espérer que vous penserez, un jour, quand vous aurez le temps, à votre idée de venir me voir. J’ai oublié de vous dire que je suis chez moi également tous les soirs, presque toujours. Cela vous sera peut-être plus commode. Enfin, à votre guise, tout à fait. Il y aura toujours pour vous recevoir un fauteuil, une tasse de thé ou de café, et moi, qui ne saurai jamais vous remercier assez ni me faire assez pardonner.

Une moitié de tout cela à M. Vellay, n’est-ce pas, avec mes meilleurs sentiments pour tous les deux.

P. Léautaud

De fait ce texte de six pages fait le double de la moyenne des autres auteurs (97 auteurs sur 304 pages utiles) et l’on voit bien le privilège que s’attribue Paul Léautaud en tant que contributeur de la maison éditant l’ouvrage. De fait, Paul Léautaud est favorable aux privilèges et, logique avec lui-même, trouve normal les privilèges des autres, fût-ce à son détriment.

Ce même sept août, date de la lettre à Georges le Cardonnel, PL note dans son Journal :

J’ai aussi travaillé et négocié auparavant dans cette vue, les pages me concernant dans le volume d’interviews littéraires Le Cardonnel-Vellay qui doit paraître vers la fin de l’année. Ils avaient rapporté mes confidences d’une façon sérieuse à l’excès. J’avais eu l’occasion d’en prendre connaissance au Mercure. J’ai arrangé tout cela et je crois que c’est beaucoup mieux, en ce sens que tout y a le ton de boutade.

À la lecture, ce texte se révèle du meilleur Léautaud de cette époque mais comme il n’est pas signé et que Léautaud l’a laissé sous sa forme originale d’entretien, personne n’y a prêté attention et il n’est donc pas crédité même dans les meilleures bibliographies. Voici donc, non pas un inédit de Léautaud mais un texte réattribué, sauf peut-être le premier paragraphe, sans doute laissé tel et que l’on sent mal de la main de PL. Tout le teste du texte est du Léautaud à l’état pur, que l’on retrouvera avec constance pendant les cinquante années suivantes de son Journal.

M. Léautaud a publié un livre, le Petit Ami, qui est bien près d’être un chef-d’œuvre[17]. On ne l’a pas assez écrit. Cela se dit si volontiers de tant de livres, et quand c’est vrai, cela s’écrit si difficilement. M. Léautaud révèle un curieux mélange de sécheresse et de tendresse, de candeur et de scepticisme, de lassitude et d’amour de la vie. Et comme l’amoralisme de ce jeune homme est représentatif d’une certaine génération ! Mais, précisément parce que M. Léautaud écrit comme il pense et sent dans un style dont la simplicité naturelle demeure de l’élégance, peut-être bien lira-t-on le Petit Ami, qu’on a trop peu lu, alors qu’on aura oublié jusqu’aux titres de nombreux livres que la mode et la critique nous font lire en nous ennuyant.

« Une interview, et pour une enquête littéraire! nous dit M. Léautaud. Ah ! il va falloir être sérieux, alors !

« Vous me demandez si je crois à l’utilité des écoles ! Vous me parlez de naturisme, humanisme, renaissance classique ! Ces grandes questions ne m’ont jamais très occupé, je l’avoue. Un groupe de bons jeunes gens auxquels il faut des règles, des préceptes, et qui se mettent à travailler en conséquence, en prenant bien garde de ne pas dépasser l’évangile prescrit ! Merci ! Je n’ai rien d’un disciple ni d’un “joueur de flûte[18]”. Je vous assure que quand j’écris, ce qui m’arrive quelquefois, je ne pense guère à être ceci ou cela. Je pense à moi, uniquement à moi, et je trouve que ça suffit. Je ne sais même pas si je pourrais écrire sans dire je. Alors, vous voyez, il peut y avoir une renaissance classique ou n’y en pas avoir. Ce n’est pas moi qui me dérangerai pour y aller voir.

— Et le roman ?

— Le roman… Bien difficile, le roman. À dire vrai, je ne m’y sens guère porté. Mon goût va bien plutôt aux livres où c’est l’auteur qui parle. Trouver dans un livre un homme, au lieu d’un auteur ! Ce n’est guère le fait du roman, n’est-ce pas ? Tout y est plutôt combiné pour le meilleur développement d’une histoire quelconque, qui n’a que peu de rapports avec la personnalité de l’auteur. C’est même le défaut de la plupart de nos romanciers actuels : aucun intérêt en dehors de leurs livres. Ils ne savent qu’écrire et sont seulement de plus ou moins bons faiseurs de livres. Croit-on qu’un Cervantès, pour ne citer qu’un exemple, aurait écrit le Don Quichotte, sans la vie aventureuse qu’on sait ? Voyez-vous : vivre une vie curieuse, être un individu curieux, je donnerais pour ça tous les chefs-d’œuvre d’hier et d’aujourd’hui. Que c’est peu de ne trouver dans un livre qu’un livre bien fait ! Sans compter que presque aucun de nos chers maîtres ne raconte rien que ne puisse raconter presque aussi bien un confrère… »

M. Léautaud ajouta, avec l’air de penser à autre chose : « On écrit aujourd’hui par métier, c’est tout dire. Je ne lis plus guère des romans qui paraissent que les titres, pour être au courant. Je sais ce que fait chaque auteur. À chaque nouveau livre, je me dis : un de plus, — et ça me suffit, jusqu’au prochain. Je ne fais d’exceptions que pour ceux que l’on m’offre, et dont il faut bien que je puisse faire des compliments aux auteurs. Vous comprenez ? Il s’y trouve de si belles dédicaces ! Ce serait du dernier mal élevé de ne pas leur rendre la réciproque. Je peux d’ailleurs me vanter de n’avoir pas écrit en tout vingt lettres sincères dans ce genre de relations. La sincérité, du reste, c’est bon vis-à-vis de soi-même ; vis-à-vis d’autrui, c’est sans intérêt. Les écrivains qui m’ont envoyé les livres les plus intéressants, M. Henri Albert[19], par exemple, pour les Nietzsche, et M. Remy de Gourmont, n’ont jamais reçu un mot de moi. À quoi bon, et c’est si difficile aussi ! Est-ce que j’ai jamais pu réussir à dire à M. Henri de Régnier, le premier de nos romanciers actuels, selon moi, tout l’émerveillement que me cause chaque nouveau livre de lui ? Les admirables pages finales du Passé vivant, par exemple ! Il me suffit de les relire pour être de nouveau tout remué d’émotion. Allez donc expliquer cela ! Cela se sent, se goûte en soi, oui, mais l’exprimer…

« J’aime avant tout les livres qui racontent un individu, ou qui peignent une époque, le plus directement possible, presque en style d’affaires. Pas de phrases, si admirables qu’elles soient, de métaphores extraordinaires, qui vaillent pour moi la netteté, la concision. Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je donne tous les romanciers possibles pour les mémorialistes, les anecdotiers, les confesseurs de soi-même, un La Rochefoucauld[20], un Retz[21], un Chamfort[22], un Ligne[23], un Stendhal. Ah ! la fantaisie, le laisser-aller, la négligence même ! Cinquante Flauberts pour un Stendhal, voulez-vous ? et c’est encore moi qui y gagnerai.

« Et quel sérieux, chez nos romanciers ! Vous avez dû pouvoir en juger. Tous convaincus de leur talent, de la grandeur de leur fonction, de la portée considérable de ce qu’ils écrivent. Il n’y a qu’à voir la façon dont ils se font photographier, dans des attitudes on ne peut plus “penseur”, comme on dit aujourd’hui. À ce propos, avez-vous remarqué avec quelle facilité on est “penseur” aujourd’hui ? Jusqu’à M. Carrière[24], le plus admirable exemple du “chiqué” en peinture. J’ai toujours pensé, moi, que la première marque du vrai talent, ou, si vous voulez, d’un certain esprit, est la raillerie, l’ironie, le don de rire de soi-même, de mettre un masque à ses plus chères émotions, de savoir danser sa propre danse. Oui, savoir danser, tout est là, quand même ce ne serait qu’un pas solitaire. Ces gens-là ne savent pas danser.

Puis, avec sa brusquerie charmante, M. Léautaud reprit :

Il est vrai que danser, à notre époque ! Ah ! on aura une belle littérature, si ça continue. On peut en juger par tout l’humanitarisme qui traîne déjà dans pas mal de livres. On veut instruire, éduquer, vulgariser l’art. Les musées du soir, les objets d’art à bon marché, les fêtes humaines, l’art pour tous, on n’entend plus que ça, et ce brave M. Carrière, lâchant ses chefs-d’œuvre, va débiter son pathos dans les salles du Louvre, à de bons ouvriers qui n’en peuvent mais[25]. Je n’ai vraiment rien de commun avec tout ce monde-là, croyez-moi. Rien ne m’intéresse moins que mon prochain et je m’en voudrais d’enseigner quoi que soit, ou d’aider au progrès de qui que ce soit. Il suffirait même d’un livre pour faire le bonheur de l’humanité et je serais capable de l’écrire, que je m’empresserais de m’en garder. D’ailleurs, rassurez-vous, je me connais, il n’y a rien à craindre.

A-t-on jamais vu, aussi, une époque plus morale ? Pure hypocrisie, naturellement, mais hypocrisie bête, et laide, car il y a une hypocrisie vertu, celle qui entretient l’amitié, les bons rapports, les sentiments bien cotés, etc. Qu’un de nos romanciers publie un livre plutôt obscène, plein de derrières et de devants, avec quelques sentimentalités bêbêtes pour faire passer le tout. On le félicitera, on l’enviera. Quel gaillard ! et quel talent ! Et si, par hasard, on lui objectait certains détails, tout de même un peu vifs, la réponse pour gagner la partie ne serait pas difficile. “Oh ! vous savez, moi, j’ai écrit cela parce ça se vend. Mais je n’y suis pour rien, je suis un homme moral, bien-pensant, comme tout le monde, quoi !” Qu’au contraire un individu à qui la façon dont il a été élevé, les mœurs de sa famille, n’ont pas donné tous les préjugés en honneur, écrive un livre où il dit librement, et le plus sincèrement possible, sans aucun souci du qu’en dira-t-on, ce qu’il a vu, senti, aimé, selon sa seule sensibilité… Celui-là, on ne sera pas loin de le mépriser tout bas, de le traiter presque de triste personnage, jusqu’à des écrivains qui en deviendront soudain moralistes en diable ! Heureusement qu’il s’en moque, comme du reste. Il a su danser, et il dansera encore, quand ce ne serait que pour lui tout seul. Et n’allez pas vous figurer que ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Vous vous tromperiez.

Et avec tristesse, M. Léautaud poursuit :

Combien y en a-t-il qui osent, qui osent être soi, avoir le goût de leurs idées, même singulières, même choquantes ? II est vrai qu’il faut pour cela se sentir vraiment quelqu’un. Je n’en vois guère que deux, aujourd’hui : M. Remy de Gourmont et Francis Jammes. On riait aux premiers vers de Jammes. D’autres se seraient peut-être arrêtés, rendus timides, hésitants. Lui a continué, et on peut l’aimer ou ne pas l’aimer, s’il avait écouté les rieurs, il n’y aurait pas et nous ignorerions de très belles choses, souvent[26].

Par contre, quelle fidélité au passé, quelle chaîne avec les vieux livres, quels relents des “humanités”. Le premier collégien venu peut devenir un écrivain avec une traduction de tel ou tel poète ou conteur grec ou latin. M. France[27] nous rase depuis dix ans avec ses déchets de bibliothécaire. M. Élémir Bourges[28], le grand endormeur, en est encore à Prométhée, et Dieu sait avec quels lieux communs ! Ah ! la Nef[29] ! comme on dit déjà. Et pourtant! voyez-vous, j’ai beau plaisanter. Quand j’ai lu cette chose, quand j’ai essayé de lire, plutôt, ce poème, comme on dit, je suis resté tout un moment à penser à l’auteur. Vivre si peu, être si loin de la vie, n’être ainsi qu’une machine à phrases ! Et je songeais au jour où cet homme serait étendu sur son lit de mort, aussi inerte, alors, que l’œuvre de sa vie. Je trouvais là une sorte de beauté pleine de silence…

Et M. Léautaud conclut :

Enfin, si ça les amuse ! Car tout est là, et c’est l’unique morale, l’unique dogme, l’unique motif de vivre : son propre plaisir, au mépris de tout le reste. Pourtant chez M. France et chez M. Bourges, c’est bien plutôt manque de sensibilité. Est-il rien d’ennuyeux comme les érudits, surtout ceux dont l’érudition perce à chaque instant ? Quand je lis de pareils livres, je songe à cette phrase de Nietzsche : “Un livre savant révèle toujours une âme qui se voûte[30].”

— Il y a aussi les femmes écrivains ?

— Vous parlez ! C’est même une chose que j’envie. Chacun son cabinet de travail, et ses travaux, dont on se donne des nouvelles aux repas. Plus de danger de ne penser qu’à soi, de se goûter avec frénésie, pour se fourrer jusqu’au cou dans ce qu’on écrit, ce qui ne vaut rien, comme vous savez. Avez-vous vu là-dessus des numéros de Femina, il y a quelque temps, où il y avait de si belles photographies, M. Dorchain[31], par exemple, et M. Mendès[32], tous deux avec des dames à l’air très “muses” ? Il paraît que c’est un poète, ce M. Dorchain ? Comme c’est curieux ! Et M. Mendès ? J’ai connu dans mon enfance, rue des Martyrs, un peintre qui faisait des copies de toiles de maîtres, qui avait ce nom-là. Ce n’est pas le même, je pense ? Je me rappelle aussi un numéro de la Vie Heureuse[33], où l’on voyait M. Paul Adam[34] dans des tas de poses, jusque sur un bateau, si j’ai bonne mémoire. Grand talent, hein ? M. Paul Adam ! Il paraît qu’il écrit souvent dans la même journée cinquante pages d’enthousiasme. Je n’en sais rien, c’est le journal qui le disait. Cinquante pages d’enthousiasme ! C’est donc ça que c’est si assommant !

— Et le théâtre ?

— Oh ! le théâtre ! il y a beaux jours que je n’y vais plus[35]. Pour les pièces qu’on joue ! Toujours la même histoire, ou à peu près. Dès le premier acte on devine le reste, et alors, à moins de ficher le camp, on n’a plus qu’à dormir jusqu’à la fin. D’ailleurs, la littérature dramatique d’aujourd’hui, prise on bloc ! Tout ça ne vaut pas pour moi le moindre jeu de lumière dans des Folies-Bergère, ou dans un cirque.

— Que pensez-vous de la critique?

— La critique ! Elle n’existe plus guère, je crois. Il est vrai que pour se reconnaître au milieu de tant et tant d’ouvrages ! Être critique littéraire, et lire tous les livres, voilà de ces plaisirs que je n’envie pas. Il y a pourtant au moins trois personnes en ce moment qui les assument. D’abord, Mme Rachilde, au Mercure. Vous connaissez ses comptes-rendus, pleins de fougue, méchants ou cordiaux selon son impression, mais toujours pleins d’intérêt. Puis M. Ernest-Charles, à la Revue bleue[36], toujours curieux de nouveauté, et le plus souvent très juste dans ses appréciations, faisant bien la distinction entre les faiseurs et les vrais écrivains. Personne n’est mieux disposé que lui pour les nouveaux venus. J’en sais quelque chose. Enfin, il y a M. Léon Blum[37], que j’ai un peu perdu de vue, depuis qu’il a quitté le Gil-Blas. C’est à peu près tout, je crois.

M. Léautaud nous dit encore :

On a dû vous parler beaucoup de Mme de Noailles[38], n’est-ce pas? J’aime beaucoup Mme de Noailles. Elle a fourni à quelqu’un l’occasion d’un si joli “mot” en l’appelant Madame Réclamier[39] ! De plus, ses vers ne sont pas mal, quelquefois. Quant à ses romans, vous savez quelles merveilles ce sont. Du Saint-Georges de Bouhélier[40], ni plus ni moins. Naturellement, il y a des grincheux, comme autour de toutes les gloires. Si je vous disais qu’hier encore j’ai trouvé quelqu’un qui s’étonnait que M. Remy de Gourmont, malgré une œuvre déjà considérable et diverse au possible, ne soit pas plus connu. Je vous le demande, n’est-ce pas être fou ?

« Il y a un dessin de Forain[41] qui représente de belles madames aux champs, en extase devant une petite gardeuse d’oies, dont elles admirent la couleur nature, du haut de leur face à main. “On dirait une petite pomme d’api ! trouve l’une d’elles, en minaudant. Que dit Pomme d’api ?” Et la petite leur répond : “Pomme d’api, elle vous dit…” Un écrivain fort connu, et chez qui Mme de Noailles fréquentait, me rappelait dernièrement ce dessin, et me disait : « C’est tout à fait Mme de Noailles avec son admiration pour les légumes. Je la vois se pâmant devant un potager, célébrant dans son cœur “la poésie des radis” comme elle dit, et il me semble les entendre lui répondre : “Les radis, ils vous disent…” Mais vous le garderez pour vous, n’est-ce pas ?

Ne vous en allez pas encore, je voudrais vous parler un peu de quelques écrivains, M. Huysmans[42], par exemple, M. Mirbeau[43], M. Barrès. Il est vrai que ce ne sont pas là de grands écrivains. Ils ont le défaut d’être de leur époque, de mettre notre vie dans leurs livres, et dans tout ce qu’ils écrivent on sent quelque chose d’eux. Je ne me corrigerai jamais, décidément !

Et M. Léautaud nous quitta sur cette boutade.


[1]     Le quotidien Gil Blas a été fondé en 1879 par l’avocat Auguste Dumont (1816-1885) et disparu au début de la seconde guerre mondiale sous la direction de Pierre Mortier (Pierre Mortjé, 1882-1946), cousin d’Alfred Mortier, l’époux de Madame Aurel. Ce journal pourtant très populaire avait la particularité d’accueillir sans ses colonnes les plus grandes plumes de son temps. On se souvient de la note de Paul Léautaud le jour où il apprit la mort de Marcel Schwob, le 27 février 1905 : « Le Gil Blas, que je ne regarde plus depuis longtemps, puisque l’Enquête Le Cardonnel-Vellay n’y paraît plus… ». Il pouvait se passer plusieurs semaines entre deux parutions, ce qui pouvait la laisser prendre pour achevée ou interrompue.

[2]     Jules Huret (1863-1915), journaliste surtout connu pour son Enquête sur l’évolution littéraire, au cours de laquelle il a interrogé 64 écrivains. C’est à cette occasion qu’il s’est lié avec Octave Mirbeau. À la fin du siècle, il a tenu la chronique théâtrale du Figaro. À partir de 1902, Jules Huret a voyagé à l’étranger, d’où il a rapporté ses impressions, notamment sur les États-Unis qui seront publiées en volume en 1904 et 1905 chez Charpentier.

[3]     Georges Le Cardonnel (1872-1951) & Charles Vellay (1876-1953). On ne confondra pas Georges Le Cardonnel avec son frère, l’abbé Louis Le Cardonnel (1862-1936), poète figurant dans l’édition de 1908 des Poètes d’aujourd’hui.

[4]     Maurice Barrès (1862-1923), écrivain et homme politique, figure de proue du nationalisme français. Maître à penser de sa génération, sa première œuvre est un triptyque qui paraîtra sous le titre général du Culte du Moi chez l’indispensable Alphonse Lemerre (Sous l’œil des Barbares, 1888, Un homme libre, 1889, et Le Jardin de Bérénice, 1891), tous trois lus et admirés, un temps, par Paul Léautaud.

[5]     Toutes les réponses à cette enquête paraîtront en une avec parfois une continuation en page deux.

[6]     Léon Bloy (1846-1917), polémiste catholique, mystique et sulfureux. La langue exacerbée de Bloy — que l’on pourrait rapprocher de celle de Céline — conduit à une lecture parfois ardue mais enrichissante. Ses pages sur la religion peuvent rebuter l’honnête lecteur du XXIe siècle. Le caractère de cet homme, exigeant et intraitable a conduit toutes ses relations à l’éloignement (y compris les milieux catholiques), ce qui l’a entraîné dans une extrême pauvreté pouvant aller jusqu’à la mendicité (ingrate). Léon Bloy a été particulièrement proche de Barbey d’Aurevilly et il est impossible de citer celui-ci sans celui-là. C’est Remy de Gourmont qui a introduit Léon Bloy au Mercure, où plusieurs de ses œuvres et son Journal ont été publiés.

[7]     Le Journal de Léon Bloy est paru en plusieurs volumes ayant chacun un titre différent. Pour la période d’avril 1904 à septembre 1907 il s’agit de L’invendable (Mercure 1909). On ne trouvera toutefois pas ce texte (ni cette date) dans cette édition composée uniquement de courts extraits mais dans le Journal inédit paru en 2007 (voir note 9).

[8]     Louis Vauxcelles (Louis Mayer, 1870-1943), bien que très conservateur, fut l’un des critiques d’art les plus influents de son temps. S’il est réputé avoir formé les mots « cubisme » et « fauvisme » au début du siècle, ça l’a été dans un sens désobligeant. L’article sur l’impatient Léon Bloy paraîtra dans Le Matin du sept octobre suivant, page quatre : « Au pays des lettres » sur l’équivalent de deux colonnes avec ce chapeau : « Un molosse affable — Le balai de M. Léon Bloy — Mis à l’index par la France entière ! — Le Mendiant ingrat — Les dernières colonnes de l’Église — “Passage à tabac” des écrivains d’aujourd’hui. »

[9]     Léon Bloy, Journal inédit tome III (1903-1907), (page 499) L’Âge d’homme 2007, 1 384 pages. À titre indicatif, L’Invendable, couvrant la période avril 1904-septembre 1907 ne compte que 327 pages.

[10]    Trente-cinq entretiens numérotés trente-six. Les numéros 13, 16 et 28 ne sont pas parus mais plusieurs numéros comportaient deux entretiens. Par ailleurs il y a deux entretins numérotés huit. La feuille d’Excel regroupant ces entretiens et leur date de parution dans le Gil Blas peut être demandée ici.

[11]    Les étoiles indiquent une parution dans le Gil Blas. Paul Adam*, Maurice Barrès*, Henry Bataille, Marcel Batilliat, Maurice Beaubourg, André Beaunier, Louis Bertrand*, Adolphe van Bever, Léon Bloy, Jules Bois*, Henry Bordeaux, Saint-Georges de Bouhélier*, Marcel Boulenger, René Boylesve*, Brieux*, Ferdinand Brunetière*, Jules Claretie, Paul Claudel, Romain Coolus, François Coppée*, Léon Daudet*, Emmanuel Delbousquet, Eugène Demolder, Gaston Deschamp, Édouard Ducoté, Louis Dumur, George Eekhoud, Jean Ernest-Charles, Émile Fabre, Maurice de Faramond, Paul Fort, Anatole France*, Jacques des Gachons, Joachim Gasquet*, Jules de Gaultier, Gustave Geffroy*, Henri Ghéon, René Ghil, André Gide, Remy de Gourmont*, Fernand Gregh*, Charles Guérin, Edmond Haraucourt*, Myriam Harry, José-Maria de Heredia, André-Ferdinand Herold, Paul Hervieu*, Charles-Henry Hirsch, Joris-Karl Huysmans*, Edmond Jaloux, Francis Jammes, Jean Julien, Gustave Kahn, Adolphe Lacuzon, Marc Lafargue, Léo Larguier, Paul Léautaud, Marius-Ary Leblond, Maurice Le Blond, Sébastien Charles Leconte, Jean Lorrain*, Pierre Louÿs*, Maurice Maeterlinck, Maurice Magre, Maurice Maindron, Paul et Victor Margueritte*, Camille Mauclair, Henri Mazel, Catulle Mendès*, Louis Mercier, Stuart Merrill, Adrien Mithouard, Albert Mockel, Eugène Montfort, Jean Moréas*, Charles Morice*, John-Antoine Nau, Charles-Louis Philippe*, Maurice Pottecher, Émile Pouvillon*, Marcel Prévost*, Rachilde*, Hugues Rebell*, Henri de Régnier*, André Rivoire*, Édouard Rod, J.-H. Rosny, Camille de Sainte-Croix, Saint-Pol-Roux, Marcel Schwob, Edmond Sée, Paul Souchon*, Émile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin*, Jean Viollis*, Eugène-Melchior de Vogué, Willy*.

[12]    « J’étais au Mercure cette après-midi… » Si le fait est noté c’est que PL à cette date n’est pas encore salarié du Mercure de France mais passait souvent rue de Condé. Comme le Mercure est l’éditeur de l’Enquête, il est normal que PL ait pu voir le manuscrit avant son envoi à l’imprimeur Blais et Roy à Poitiers.

[13]    Paul Morisse partagera le bureau de PL à partir de janvier 1908 jusqu’en 1911. Le 9 décembre 1913, PL le dira âgé de 47 ou 48 ans, ce qui le ferait naître vers 1865. On ne le confondra pas avec Charles Morice, auteur ayant répondu à l’enquête de Georges Le Cardonnel et Charles Velley.

[14]    Remy de Gourmont (1858-1915), romancier, journaliste et critique d’art, proche des symbolistes et figure essentielle du Mercure de France. Paul Léautaud est devenu son intime.

[15]    L’usage était à l’époque — et encore jusqu’à la fin du siècle — que l’imprimeur (ici, Blais et Roy, à Poitiers), réalise un jeu d’épreuves qu’il renvoyait à l’auteur pour correction. Ce premier jeu d’épreuves pouvait encore être largement corrigé et certains auteurs n’hésitaient pas à récrire entièrement leur ouvrage sur ces épreuves, ce qui représentait tout de même un certain coût. Une fois ces corrections retournées à l’imprimeur, la composition était refaite et un second jeu d’épreuves était renvoyé à l’auteur, qui pouvait encore refaire des corrections. Il arrivait qu’un troisième jeu d’épreuves soit nécessaire mais les éditeurs facturaient alors les frais à l’auteur, ce qui limitait les ardeurs indécises.

[16]    Vraisemblablement à une époque ou PL a du garder le lit plusieurs semaines, à partir de la mi-juillet 1904.

[17]    Le Petit Ami (avec le A majuscule toujours indiqué par PL) est d’abord paru dans les trois numéros du Mercure de septembre, octobre et novembre 1902 (alors mensuel) avant d’être réuni en un volume « paru aux étalages des libraires » le 18 février 1903. Malgré plusieurs offres de réédition en éditions courantes ou en éditions de luxe, ce texte sera absent des librairies pendant près d’un demi-siècle et ne reparaîtra qu’en décembre 1956, « précédé d’Essais et suivi de In Memoriam et Amours ».

[18]    À rapprocher des « joueurs de guitare » d’André Berthellemy, pour qui « “jouer de la guitare”, [est] être amoureux, passer par tous les soucis de l’amour. » JL au six février 1941.

[19]    Henri Albert (Henri-Albert Haug, 1869-1921) signait de ses seuls prénoms et beaucoup pensaient ainsi qu’il se nommait Albert. Spécialiste de Nietzsche et auteur Mercure depuis 1891, il y tint une rubrique de « Lettres allemandes » de janvier 1893 à juin 1921. Dans d’autres journaux il utilisait parfois le pseudonyme de Matin Gale. Lire, à l’occasion de sa mort, un court portrait dans le JL au 3 août 1921.

[20]    François de La Rochefoucauld (1613-1680), écrivain moraliste et mémorialiste, est surtout connu pour ses Maximes et ses Mémoires. Les Maximes sont parues en 1665 chez C. Babin sous le titre de Réflexions, ou Sentences et maximes morales ; et les Mémoires chez Daniel Elzevier, imprimeur et typographe à Amsterdam en 1662.

[21]    Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz (1613-1679), homme d’État, homme d’Église et écrivain surtout connu pour ses Mémoires « Contenant ce qui s’est passé de plus remarquable en France, pendant les premières années du règne de Louis XIV » parus trente-huit ans après sa mort.

[22]    Sébastien-Roch Nicolas Chamfort (1740-1794), poète, journaliste et moraliste surtout connu pour ses Maximes et pensées, caractères et anecdotes. Secrétaire ordinaire, en 1784, du Cabinet de Madame, sœur de Louis XVI. Membre de l’Académie française en 1781. En 1789, Chamfort prit habilement le tournant de la Révolution, mais rien n’étant simple, il se suicida pour éviter la prison.

[23]    Charles-Joseph Lamoral, 7e prince de Ligne (1735-1814), diplomate et homme de lettres belge de langue française.

[24]    Eugène Carrière (1849-1906) peintre symboliste ayant eu un grand renom dans son siècle.

[25]    Ces « Musées du soir » avaient été initiés par l’écrivain Gustave Geffroy (1855–1926), juré Goncourt en 1903. À la mort de Gustave Geffroy, (JL au 12 avril 1926), PL évoquera encore conjointement ces Musées du soir et le peintre Eugène Carrière : « Sa figure, comme ce qu’il a écrit, sent les Musées du soir, la peinture de Carrière, l’art pour tous, les fêtes pour le peuple et autres abominations. » Pour Paul Léautaud, défenseur de l’élitisme et des privilèges, toute tentative d’éduquer la classe ouvrière est un non-sens. Cette opinion est elle-même un non-sens que l’on ne peut expliquer de façon convaincante.

[26]    Francis Jammes (1868-1938), poète, romancier, dramaturge et critique béarnais. Par la suite, Paul Léautaud sera très amer envers Francis Jammes, dont il a pourtant rédigé la notice dans les trois éditions des Poètes d’aujourd’hui.

[27]    Anatole France (Anatole Thibault, 1844-1924) a été considéré comme l’un des plus grands auteurs et surtout — ce qui est un peu oublié — l’un des plus grands critiques littéraires de son temps.

[28]    Élémir Bourges (1852-1925), d’abord critique dramatique à la revue le Parlement, Élémir Bourges fonde avec Henri Signoret, la Revue des chefs-d’œuvre (1883-1885), et est parallèlement chroniqueur au Gaulois. Il est élu membre de l’Académie Goncourt le 7 avril 1900 (au neuvième couvert), chez Léon Hennique, en même temps que Lucien Descaves et Léon Daudet. Son élection a surpris. Voir Marie-France David-de Palacio : « Élémir Bourges, ou les paradoxes du neuvième couvert », Cahiers Edmond et Jules de Goncourt numéro 10, 2003.

[29]    La Nef est un ouvrage d’Élémir Bourges (note 653 page 339) paru chez Stock en 1904 (345 pages) après l’avoir été dans les numéros du Mercure de juin à août 1904. Une seconde partie (un remaniement ?) est parue chez le même éditeur en 1922 (460 pages). Cet ouvrage est parfois qualifié d’« épopée-opéra mystique et mythologique inspiré des idées symbolistes mettant en scène Prométhée venu sur terre pour sauver les hommes… » ou d’« allégorie de la foi catholique » ou encore de « Somme théologico-métaphysique gigantesque et touffue, [qui] essaye de fondre dans une vaste synthèse quantité d’éléments complexes. ». On ne confondra pas cet ouvrage avec la revue.

[30]    Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir (dans la traduction d’Henri Albert), Mercure 1901 (Œuvres complètes de Nietzsche, volume VIII), livre cinquième, page 355. La suite de la phrase éclaire le texte différemment : « Un livre savant reflète toujours aussi une âme qui se voûte : tout métier force son homme à se voûter. »

[31]    Auguste Dorchain (1857-1930), poète. Pour les circonstances de sa mort, voir la note au 12 mai 1932.

[32]    Catulle Mendès, évidemment, époux de Judith Gautier.

[33]    Femina, « La revue idéale de la femme et de la jeune fille » a été créée en février 1901 par Pierre Lafitte. En octobre de l’année suivante, Hachette, sentant le vent, a lancé La Vie heureuse, « revue féminine universelle illustrée » avec Anna de Noailles (note 38 ci-dessous). C’est ce second magazine qui a donné son nom au « prix Vie heureuse » créé le 15 novembre 1904 avec un jury de vingt femmes. L’idée venait d’une autre copie encore, celle du prix Goncourt, qui avait décerné son premier prix en décembre 1903 mais qui ne comprenait que des hommes et ne récompensait que des hommes (il faudra attendre 1944 pour qu’une femme, Elsa Triolet, reçoive le Prix Goncourt). Le fait que le prix Vie heureuse soit attribué par un jury de vingt femmes a parfois fait dire qu’il fallait deux femmes pour remplacer un homme. En 1918 La Vie heureuse s’est associée avec Femina (avant de la racheter), souhaitant une évolution vers un prix international sous le nom de Femina-Vie heureuse, puis de Femina, avec un jury de douze membres. Les quarante premiers prix ont été décernés à une quinzaine de femmes.

[34]    Paul Adam (1862-1920), écrivain et critique d’art. Son premier roman, Chair molle (1885), accusé d’immoralité, a provoqué un scandale. C’est Paul Adam qui ouvre le livre de Georges Le Cardonnel et Charles Vellay, organisé en ordre alphabétique.

[35]    Ce n’est qu’à partir de la rentrée de 1907 que Paul Léautaud sera en charge de la rubrique « Théâtre » du Mercure de France où il signera Maurice Boissard.

[36]    La Revue politique et littéraire, fondée en 1863 par Eugène Yung, publiée sous des titres divers jusqu’en 1939. En 1903 la parution était hebdomadaire sur 32 pages. Cette revue était plus connue sous le nom de Revue bleue, de la couleur de sa couverture, par opposition à la Revue scientifique ou Revue Rose.

[37]    Léon Blum (1872-1950), se lie avec André Gide en 1888 alors qu’ils sont élèves du lycée Henri-IV. C’est dans une revue créée à eux deux que sont publiés ses premiers poèmes. Après une scolarité assez ordinaire et un échec rue d’Ulm, Léon Blum obtient une licence de droit en 1894. Avec sa licence il passe le concours du Conseil d’état et est reçu auditeur en 1895 où il restera 25 ans. Cette activité essentiellement alimentaire permet au jeune Léon Blum de se consacrer à la critique littéraire et dramatique, notamment au Banquet de Fernand Gregh (où il rencontre Marcel Proust) puis à la Revue Blanche des frères Natanson. Léon Blum a écrit un seul article pour le Mercure de France, sur Jules Renard, paru dans le numéro de juillet 1895, dont voici la première phrase : « Si j’étais tout à fait sincère, je dirais que je n’ai pas de sympathie pour M. Renard : il m’humilie ; je sens en lui des perfections qui m’offensent. »

[38]    Anna-Élisabeth Bibesco Bassaraba de Brancovan (1876-1933), poétesse et romancière d’origine roumaine a épousé à l’âge de 19 ans le comte Mathieu de Noailles (1873-1942), quatrième fils du septième duc de Noailles. Elle est pour cela parfois nommée « comtesse Mathieu de Noailles ». Au début du XXe siècle, son salon de l’avenue Hoche attirait l’élite intellectuelle, littéraire et artistique. En 1904 elle a créé le prix Vie heureuse.

[39]    Pour son talent à se faire de la réclame. Ce mot a parfois été attribué à Paul Léautaud et l’on comprend bien ici que ce n’est pas le cas. L’auteur d’origine semble oublié mais se trouve vraisemblablement dans les journaux ou les revues de l’époque.

[40]    Saint-Georges de Bouhélier (Stéphane-Georges Lepelletier de Bouhélier, 1876-1947), poète, romancier et auteur dramatique. Bouhélier fonda le naturisme, mouvement cherchant la vérité et la beauté dans l’art et soutenu par la Revue naturiste. Il est le fils du journaliste et poète Edmond Lepelletier (1846-1913)..

[41]    Louis Henri Forain (1852-1931), peintre, illustrateur et graveur, ami de Verlaine et de Rimbaud, avec qui il habita, rue Campagne-première en 1872. Certains de ses croquis de presse, mordants, sont encore d’actualité.

[42]    Joris-Karl Huysmans (1848-1907) a d’abord été un romancier naturaliste, proche d’Émile Zola. Il sera l’un des six auteurs des Soirées de Médan avec sa nouvelle « Sac au dos ». Vers la quarantaine, Huysmans a changé d’écriture en se tournant vers ce que l’on appellera l’esthétique « fin de siècle », qui apparaît de nos jours décadente, illustrée par son roman À rebours. Suite à cela, et après la rencontre de Barbey d’Aurevilly, Huysmans accomplira la fin du long et douloureux chemin vers la conversion avec En route, puis La Cathédrale, pour finir retiré dans une abbaye bénédictine. Voir l’enterrement de Huysmans dans le Journal littéraire à la date du 15 mai 1907.

[43]    Octave Mirbeau (1848-1917), auteur célèbre et populaire mais également reconnu par les avant-gardes littéraires et artistiques. Paul Léautaud aura toujours de l’estime pour celui qu’il a parfois nommé « Le bon Mirbeau ».