Vu par Gaston Le Révérend

Gaston Le Révérend (1885-1962), un temps instituteur puis écrivain. Athée et anticlérical. Gaston Le révérend a longtemps mis en avant ses opinions nationalistes et régionalistes (la Normandie, où il est né).

Gaston Le Révérend a écrit un long texte sur Léautaud/Boissard. Une première partie de ce texte est paru dans Les Nouvelles littéraires du 24 avril 1926 et une autre partie dans la revue Europe, du 15 mai 1926.

Ces deux fragments ont ensuite été réunis, retravaillés et augmentés pour une publication en volume sous le titre Le Haut-parleur, aux éditions de La fenêtre ouverte. C’est le texte de cette publication qui est présenté ici. Ce Haut-Parleur est un recueil de cinq articles. Le volume est paru en en 1927 (achevé d’imprimer le 25 novembre), 328 pages.

Couverture du Haut-parleur dans son unique édition de fin 1927

Les éditions de La fenêtre ouverte, six rue Labrouste (l’immeuble a aujourd’hui disparu) ont été fondées au début des années 1920 par deux instituteurs, René Bonissel et Roger Denux, actifs dans le monde syndical. L’ancien instituteur Gaston Le Révérend ne pouvait décemment pas publier ailleurs. La maison d’édition a subsisté jusqu’à la guerre et a connu quelques derniers feux à la Libération.

Ce texte de Gaston Le révérend reprend le titre du livre de Paul Léautaud : Le Petit Ami1, ce qui n’est pas sans entraîner un risque de confusion pour les historiens. Paul Léautaud en rendra rapidement compte dans son Journal littéraire à la date du 30 décembre 1927 :

Reçu ce matin le nouveau livre de Gaston Le Révérend, Le Haut-Parleur, recueil d’études littéraires, en contenant une fort longue sur moi.

Cet article dans sa version intégrale est en effet assez long (53 pages) Ce Haut-Parleur (326 pages) comprend cinq textes : « Le Lys rouge » (50 pages), « Une nuit au Luxembourg » (55 pages), « Le Petit ami » (53 pages), « Dans la forêt normande » (sur Édouard Herriot, 76 pages) et « L’idéalisme inhumain » (58 pages). Près de la moitié du texte « Le petit ami » comporte des pages sur les mœurs « actuelles », les cheveux courts et des talons hauts. Aussi agréables qu’elles soient à lire, ces pages sont bien trop en-dehors de notre sujet pour être données ici, et seule une moitié en a été conservée2.

Une version intégrale de ce texte peut même être demandée ici.

Le Petit Ami

Monsieur Maurice Boissard3, dit Deville4, a, sans qu’il s’en doute, beaucoup d’amis, et des vrais. Mais il a tort de les négliger. Il est parfois si longtemps sans leur donner de ses nouvelles qu’ils finissent par croire qu’il les oublie.

— Bah ! c’est un des charmes du bonhomme ! Si vous le lisiez régulièrement chaque semaine depuis vingt ans5, vous ne l’écouteriez même plus. On s’use, à toujours écrire, et l’on se répète toujours trop. On se fane, à toujours être à la montre. Voudriez-vous, pour cet homme de gai et vivant savoir, la notoriété fanée d’un Bonhomme Chrysale6, cet éternel café au lait du dimanche de nos petites institutrices, ou celle d’un Clément Vautel7, ce petit pain du matin pour possesseurs de rentes nationales ?

— Pour nous autres, qui n’en fréquentons aucun et qui les connaissons tous, le monde des auteurs est un monde charmant. Si beaucoup n’ont pour nous qu’une apparence indistincte, si la plupart ne nous sont que de pâles fantômes, quelques-uns ont un visage, une physionomie, une mimique, une vie enfin dans notre imagination. Moins loin même : dans notre esprit, derrière nos yeux. Plus près encore, deux ou trois : au bord même de notre cœur. Des gens n’ont dans le cerveau que des images de rois et de reines : Guillaume II et le roi des Belges, le roi d’Espagne et Mussolini. D’autres, que des images d’aviateurs, de boxeurs ou d’étoiles de cinéma. Ils les suivent et les mènent partout, eux rêvant. Moi, j’ai mes auteurs, que quelquefois j’accompagne, et que je précède souvent, une fois que je les connais bien.

Certains lisent indifféremment toutes choses. Ils ne cherchent par là qu’à boucher un trou dans leur existence, à emplir l’heure qu’ils ne sauraient comment occuper. Les auteurs ne valent pour eux que par le volume de ce qu’ils donnent ; le titre du magazine leur importe plus que les noms au bas des articles. Fournisseurs d’un côté, comme dirait Spire8 ; de l’autre, habitués de table d’hôte. Moi, j’ai pour chacun de mes auteurs une affection particulière ; je ne les lis pas à la même heure, et je ne les goûte pas de la même façon. Je ne demande pas à Alain9 ce que j’attends de Duhamel10, et j’accepte de Pierre Lasserre11 ce qui me fâcherait si je le recevais de Julien Benda12. Je lis les uns dans les livres, les autres en de petites brochures, certains dans les revues ou les journaux. Je me donne la peine de les chercher où ils sont. Boissard est un privilégié parmi ces favoris de mon rare loisir. Il est l’homme qui, à l’heure de détente et d’épanouissement, me tient compagnie et conversation. C’est le camarade avec qui je cause. C’est le compagnon dont je supporte le rire et la joie, la mélancolie et la malice, et dont le bon sens m’amuse à l’égal de la fantaisie. C’est celui que je préfère à moi-même quand il est bon, et que je contredis sans me fâcher quand il me déplaît. Quand je le lis, il me semble qu’il est près de moi et qu’il me regarde. Il me fait parler tout haut comme s’il était là. Quoi qu’il dise, je sens bien qu’il ne cherche qu’à me faire plaisir et, à m’amuser, sans forcer en rien son naturel.

Vous savez bien qu’en lisant, nous ne cherchons point des chefs-d’œuvre. Le buveur ne demande qu’à boire frais et bon ; le lecteur ne demande qu’à se régaler l’esprit, à faire s’enfuir l’ennui qui le cherche ou la migraine qui le tient.

Un chef-d’œuvre, c’est le tonique des jours ingrats, qui vous remet en appétit quand on fut gavé de fadeurs et de préciosités. C’est l’ouvrage dont on ne s’ennuie point, mais dont on ne s’entiche point davantage ; c’est, si l’on peut dire, un fruit de parfaite conserve, mais qui a perdu ses vitamines. Boissard, pour notre bonheur, n’a peut-être jamais écrit un chef-d’œuvre. Il écrit trop comme on parle, au courant de l’idée et du caprice, passant du coq à l’âne et du plaisant au sérieux sans transition ni raison. Surprise et délices toujours ! Aussi, avec quelque auteur que je sois en train de me divertir, si vous venez m’apprendre que Boissard a publié une nouvelle chronique, je laisse ma lecture et j’y cours. Dites-moi qu’il est passé du Mercure à la N.R.F., de la N.R.F. aux Nouvelles littéraires, des Nouvelles littéraires au Courrier de Pékin, que c’est là qu’on le lira pendant trois mois, je me fais Chinois pour le lire.

— Voilà un engouement qui serait dangereux si Boissard publiait beaucoup ! Mais malgré sa rareté, et bien qu’il soit unique pour dire les choses comme elles lui paraissent et comme sans doute elles doivent être, avouez qu’il n’est pas non plus sans radoter quelquefois…

— Moins que nous ; et comme tous ceux qui tiennent compagnie aux autres. Il est des moments où l’esprit sommeille et où l’on entretient la causerie plutôt qu’on ne la nourrit. Alors on puise dans son fonds à soi, un vieux fonds familier qu’on ne veut jamais croire épuisé, et dont on gave l’auditeur avec un plaisir toujours pareil. On oublie volontiers que ce qui nous intéresse de trop près intéresse fort peu, à moins d’un hasard, l’homme qu’on se propose de retenir. Ainsi Boissard quand il n’a rien à dire, met un peu trop facilement la conversation sur ses bêtes, sur les paysages parisiens ou sur sa maison natale. C’est un peu nous accrocher par le bouton de notre veste et se faire écouter de force. Mais c’est aussi, pourvu que nous ne manquions point d’à-propos, prétexte à de plaisantes divagations sentimentales : Même si nous restons transis, Boissard conte encore si ingénument que cela n’est pas sans toucher un peu, et que l’on attend qu’il se ressaisisse, presque sûr d’être récompensé par un bon mot, une crâne rosserie, un trait piquant ; combien on se loue, alors, de ne l’avoir point quitté !

— Dites-le donc, que vous l’aimez pour ses bons mots, et pour la canaillerie de sa critique ! Autant de phrases, dit l’autre, autant de piqûres mortelles ! Vous avez du goût pour les massacreurs, ô pacifique !

— Ne jugez pas trop vite de la qualité de mon plaisir. Certains des auteurs dont Boissard se moque peuvent prendre mal ses moqueries : ils trouveront toujours un public pour les plaindre et pour les venger. La sottise n’est jamais sans armes pour défendre la sottise blessée. Cela montre que ce sont des auteurs de petit village, et rien de plus. Un écrivain, s’il est sensé, n’est pas plus sensible à la raillerie qu’un homme d’action : elle le gêne peut-être, mais il n’en continue pas moins son chemin ; et il ne met pas son amour-propre dans ses écrits. Pour ce qui est de la cruauté de Boissard, c’en est la qualité que je goûte pardessus tout. Que soient ridiculisés l’importance, la fatuité, la flagornerie, et le néant prétentieux, c’est déjà bien ; qu’ils le soient de la façon la plus nette, la plus rapide, la plus malicieuse, la plus légère, qui n’y trouverait grand plaisir ? Heureuse satire, celle qui frappe ce qui nous offense en faisant flèche de ce que nous aimons !

Vous dites que j’aime Boissard ? Et comment ne l’aimerais-je point ? En l’aimant, c’est moi que j’aime, et toutes mes faiblesses que je protège. Je l’aime, tenez, tout simplement parce qu’il est français, français comme on ne l’est plus guère en France, tout parisien qu’il soit, tout fils d’acteur qu’il se dise. Je le sens un « pays » à moi, un compagnon, un intime. Nous sommes du peuple tous les deux, et de la même franc-maçonnerie spirituelle. Comprenez-moi : il est français à l’ancienne manière, qui est de gaîté, de franchise, d’imprudence, de légèreté, d’enfantillage, de caprice, de raison vive et profonde. Et il me console d’un tas de gens qui sont français à la mode nouvelle, dans laquelle je ne me reconnais point. Il me sauve de ces juifs, de ces étrangers, de ces français d’école et de secte qui usent de mes mots sans parler ma langue. Ils sont partout ; le bruit qu’ils font, la place qu’ils tiennent m’est un chantage perpétuel, un continuel essai d’intimidation. Je suis tenté de m’abandonner, de céder, de suivre, comme tout le monde : il m’en empêche bien. Il me retient d’aimer contre mon penchant, d’admirer contre ma nature, de dire un oui avec les lèvres quand c’est un non que j’ai dans le cœur. « Mais ne vois-tu pas, semble-t-il me dire, que Tel et Tel ne parlent point pour nous et ne sont point des nôtres ? Ne vois-tu pas qu’ils nous trompent sans cesse ? » Il y en a quelques-uns comme lui dont je fais ma garde et ma sûreté spirituelle. Trop peu, trop peu, certainement. Si vous en connaissez, nommez-m’en donc, de ces tempéraments que ne contente point un bon sens à courte vue ou un sentiment de convention, qui se découvrent naïfs et frondeurs dans un monde prévenu et craintif, libres dans une société outre mesure policée, affamés dans un univers sans appétit, lumière et jeunesse de l’âme dans un milieu qui les désavoue ! Citez-m’en de ces moralistes qui ne s’en content point, qui ne nous en content point, qui ne montent point sur leur bourrique pour juger le monde, et qui ont gardé intact le sens des valeurs humaines dans un temps où la plus élémentaire politesse veut qu’on l’ait tout à fait perdu ! Citez-m’en, de ces esprits qui ne craignent point d’avoir des idées à eux, des opinions qu’on n’a nulle part, et qui, pour le plaisir de les dire, bravent ingénument la pudeur du monde !

Ce n’est pas seulement pour cela que j’aime Boissard. Il y en a qui font d’eux le centre de tout. C’est « nous » et « moi » constamment. II y en a qui font de l’homme le centre de tout. C’est « l’homme » toujours et partout. Les uns disent « je » en parlant des Papous et des Esquimaux ; les autres disent « l’homme » en parlant des pucerons et de l’arbre à beurre. Je ne blâme point ces façons, que justifient le goût, la mesure, la santé de ceux qui en usent. Et même dans leur exagération, je ne les compare point à cette autre façon si répandue aujourd’hui qui consiste à mettre l’homme sur le même pied que le bœuf, la limace, le champignon et la fougère. Boissard, lui, n’est le centre que de Boissard. Cet aristocrate exprime sa part d’humanité et d’univers, l’isole, et ne la mêle point à la nôtre. Songez à ce que cela donne d’aisance et de légèreté, n’être et ne vouloir être que soi ! Ne se croire tiré ni à dix mille ni à cent millions d’exemplaires. ! Ne pas se généraliser ! Mais cela ne fait pas l’affaire de beaucoup de Français. À le voir, ni bruyant ni encombrant, ni gros ni haut, ils imaginent Boissard insignifiant et négligeable. Nous tenons tous, plus ou moins, à ce qu’on nous traite en écoliers. Nous voulons être aveuglés ou éblouis, assommés ou écrasés. Alors nous rendons hommage, et alors seulement. Boissard justement, va, vient, avance, erre et chemine sans jamais insister, sans jamais tâcher qu’on le remarque, sans faire sentir qu’il est quelqu’un et qu’il a pensé quelque -chose.

Deville sortit de sa poche le Théâtre de Paul Léautaud et les Conjectures d’Hector Talvart13.

Voici deux livres que j’aime, dit-il, pour leurs qualités toutes contraires. Autant l’un est d’apparence frivole, autant l’autre est sévère d’aspect. L’un sans l’autre, ils ont leur prix ; l’un l’autre s’entr’éclairant, je les trouve inestimables. Il ouvrit le Paul Léautaud :

La rêverie a toujours occupé une grande place dans ma vie14. Elle m’a même joué de fâcheux tours, plus d’une fois. J’ai usé, j’ai manqué, à les rêver, bien des choses. J’ai même usé des plaisirs ainsi dont l’objet matériel ou moral, quand il m’est arrivé, m’a été complètement indifférent.

Ce n’est rien que cela, pensez-vous, à peine un badinage plaisant d’homme frivole qui a gardé de son enfance une âme futile et sans poids… Et en effet c’est jeté, d’un air négligent, parmi des considérations sur le théâtre et le roman, en manière de remplissage.

Faisons jouer maintenant au sérieux Talvart le rôle d’amplificateur :

« Certaines natures sont tellement imaginatives qu’elles jouissent ou souffrent par avance des joies et des peines que la vie leur réserve. Lorsqu’arrivent les unes et les autres, elles n’ont que la surprise du moment qu’a choisi le destin, mais presque point de la manière dont il les touche… Elles épuisent, par la manière de percevoir les événements et de les ressentir prématurément, toute la possibilité de douleur et de plaisir qui soit donnée à la nature humaine. Mais nous n’en voulons rien croire, car c’est seulement à l’étonnement qui se lit sur les visages que nous apprécions la valeur des impressions… »

Il y a là deux pages qui ont toute la gravité d’une haute leçon d’humanisme. Quelque chose comme un sourire désabusé fleurit la confidence de Boissard. Il semble accuser son tempérament de lui avoir joué de mauvaises farces. D’un autre côté, l’on pourrait dire que Talvart exagère, ou qu’il se trompe. Boissard, sans l’avoir prévu, lui apporte sa garantie. Et Talvart, qui par goût et talent généralise, nous émeut, et grandit Boissard à nos yeux. Nous ne sommes plus tentés de sourire. Nous le sommes presque de les embrasser tous les deux.

Brave Boissard ! Il déborde de richesses pareilles. Il les porte allègrement, en lui et non pas sur lui ! Nous pouvons nous divertir en sa compagnie : l’amusement est de prix.

Monsieur Daim passait.

— Connaissez-vous Maurice Boissard ? lui cria Deville.

— Je connais même Paul Léautaud, dit M. Daim en souriant, et je lui tire mon chapeau chaque fois que j’ai le plaisir de le rencontrer. J’ai un collègue collectionneur d’épitaphes. Celle de Léautaud-Boissard est une de ses plus curieuses. C’est par là que je l’ai connu pour la première fois. Et monsieur Daim murmura

Ici-gît Paul Léautaud,
Plus connu : Maurice Boissard.
Il écrivait et parlait sans fard
Immolant tout à un bon mot.
Quand on l’enterra : « C’est bien tôt »
Dirent quelques-uns ; mais à part
Beaucoup pensèrent : « C’est trop tard. »

Et Paul Léautaud, pour les gens bien renseignés, n’est-il pas l’auteur du Petit Ami ?

— Oui, dit Gautier, du Petit Ami dont ni vous ni moi ne saurons jamais un mot, si nous ne l’allons feuilleter à la Bibliothèque nationale. Ceux qui le connaissent comme nous en parlent avec ferveur. Ceux qui l’ont lu sont moins enthousiastes.

— Oui, sourit Deville. C’est un livre qui a froissé de nombreuses hypocrisies et quelques très recommandables pudeurs humaines. Boissard y conte entre autres choses, m’a-t-on dit, qu’un jour, voyant sa mère se déshabiller, un désir d’inceste lui vint. Cela choque des esprits très forts. C’est peut-être en France un manque de goût comme il en est tant, c’est-à-dire une offense aux convenances, une rupture de contrat entre auteur et lecteur. Il faudrait Talvart pour nous expliquer ce désir absurde. Je suppose que la façon dont elle était dite couvrait d’innocence une si grande hardiesse.

Boissard ne se dérobe pas à ces confessions honteuses. Les excès de son imagination, les dévergondages de son désir, il nous les dit. Par-là, nous rapprendrions, si nous l’avions oublié, qu’il y a dans le plus honnête des mortels, un sadique ou un assassin qui dorment, et qui rêvent parfois tout haut de ce qu’ils feraient éveillés. Que ceux qui n’osent pas se découvrir tout entiers soient les seuls à blâmer Boissard !

— J’aime les auteurs qu’on prend ainsi en flagrant délit d’impudence. Se montrer dans le monde avec sa nature, s’y laisser agir, penser, vivre, sans retenue, sans prudence et sans inquiétude ; laisser entendre que si l’on s’habille, c’est pour faire plaisir à sa bonne, à cause des prisons où l’on enferme les sages avec les bandits, et à cause des mauvais temps où se gagnent les rhumes, voilà une plaisante sincérité, une princière indolence. C’est tout le cynisme de Boissard. Platon15, dans sa République

— Il est vrai, dit Gautier, que Boissard porte son cynisme en brave homme qui n’y pense point et qui ne croit pas à son courage. Il est délicieux dans ces moments-là. Parfois aussi cependant, il roule son tonneau, agite sa lanterne, brise son écuelle, et boit dans sa main ; alors, il est moins bon : il se regarde16.

— Boissard dit M. Daim est l’homme des parfaites définitions. En deux traits de plume, il fait un visage à sa victime. Et c’est une image qui plaît et qui en fait oublier dix autres. Depuis que je l’ai lu, Jaurès est pour moi « le doctrinaire à double face, atermoyant et fuyant, trompeur et sans vrai courage17. » Et feu notre Ferdinand Buisson, qui fut cinquante ans l’idole de l’école laïque, feu notre Ferdinand Buisson est « l’homme des pédagogies étroites, châtrées, civiques et bêtes18. » Comme c’est vrai ! Comme c’est juste ! Comme cette méchanceté aveuglante soulage et réconforte, après que tant de louanges mielleuses, tant de flatteries épaisses vous ont soulevé le cœur ! Que de sottises reçues dont il nous lave ! Que d’affronts supportés dont il nous venge !

— Messieurs, dit Deville, j’ai invité Maurice Boissard à venir passer ici une de ses journées dominicales. Je le connais un peu. J’ai parfois écrit au Mercure, pour rectifier quelque erreur de ses correspondants quand je connaissais la vérité. Il ne faut jamais laisser passer une erreur quand on le peut, ni un mensonge. Il faut combattre les légendes. Il faut empêcher l’histoire de se faire avec l’imagination des historiens plutôt qu’avec la réalité des événements. Ce n’est pas que l’histoire serve à grand’chose ; le monde a trop de confiance en soi-même. Mais je vois bien à quoi servent l’erreur et le mensonge. C’est à vous tromper, à vous faire croire. Il faut, tant qu’on peut, empêcher le monde de croire.

Monsieur Daim sourit. Il retrouvait dans ces propos son opinion d’un entretien précédent. Deville alors l’avait combattu en riant. Il pensa que son ami avait la manie de contredire, et qu’il n’affichait des opinions que pour en tirer plaisir.

— Maurice Boissard, dit Gautier, ne sera pas difficile sur l’hospitalité. Il s’accommode des chaises boiteuses, des lits trop courts et des draps trop étroits. Je ne crois pas que vous lui fassiez boire beaucoup d’eau-de-vie. À votre place, j’aurais une autre inquiétude : je craindrais de ne pas avoir, en propos, tout ce qu’il faut pour le satisfaire. Aux yeux d’un homme de tant d’esprit, je craindrais de passer pour un imbécile.

— Je souhaiterais, dit Deville en riant, qu’il arborât l’esprit hargneux des beaux jours. Il ne me déplairait ni d’être l’objet de ses railleries, ni d’être victime d’un de ses mots. J’espère même que nous nous battrons un peu, quitte à nous raccommoder ensuite sur le dos des autres, puisqu’il n’y a guère à espérer que ce puisse être devant un verre de bon vin.

— Ce pourrait être devant une belle femme, dit M. Daim, en regardant passer une des beautés de la ville. Mais les femmes d’ici ont les cheveux courts et les talons hauts, comme celles de la capitale, et je ne sais ce que Boissard pense des manières que les femmes prennent maintenant pour tenter les hommes.

— Il faudra le lui demander, dit Deville. Je tâcherai de lui faire passer ici le samedi soir. Je vous invite, messieurs à nous tenir société.

— J’espère, dit Gautier, qu’il se montrera fidèle à sa légende. Je veux lui voir les deux vestons qu’il portait le soir de la répétition générale de la Pèlerine écossaise19, et le foulard blanc20 qui le protège contre les refroidissements nocturnes.

— Belle affaire, raillera-t-il : avoir quitté Paris pour goûter les joies d’un banc provincial, et me faire écorcher les oreilles aux éclats d’un haut-parleur ! Retrouver ici ce que je croyais si bien fuir ! Mais quoi : la province n’est plus nulle part. L’an dernier, près de Préfailles21, comme je l’ai conté, je fus assailli par des fanfares militaires. C’était à donner envie de reprendre le train.

— Attendez à lundi matin, monsieur Boissard. Nous autres, nous ne souffrons point du bruit qui se fait. Je tâche d’arriver ici cinq minutes avant le concert, ou de rêvasser en venant. Quand j’ai créé mon bruit intérieur, tonnerres ni fanfares n’y peuvent plus rien. Je suis plus sourd que Maurras. Deux choses seulement m’importuneraient en me soulevant le cœur : la fumée, de votre tabac et le tangage d’un homme ivre.

— Ce voisin un peu bruyant, ajouterai-je, nous est devenu, avec l’habitude, un excellent interrupteur. Il nous empêche de nous égarer dans nos disputes. C’est un rabat-caquet opportun. Tantôt, comme un soudard, il nous dégoise une kyrielle de mots incompréhensibles où nous croyons distinguer de vagues injures. Pour cinq minutes il nous oblige à nous taire. Tantôt ce sont nos femmes ou des connaissances qui viennent interrompre nos propos et changer la conversation. Cela met de l’air dans nos exercices. Tantôt il nous berce de doux flonflons. Et cela change agréablement la couleur de nos rêveries. Enfin il entretient autour de nous les présences humaines sans nous priver des douceurs de la solitude.

— Il faudra, dit Deville, que je lui cherche querelle. Si sensé quand il parle des marionnettes qui s’agitent sur tous nos théâtres, il déraisonne dès qu’il est question des bêtes. Je lui passe ses fantaisies de vétérinaire et de sauveteur. Il m’est doux de penser que les longues causeries qu’il a le soir avec ses muets pensionnaires le changent des entretiens qu’il eut dans la journée avec d’intarissables gens de lettres. Mais qu’il reconnaisse ses faiblesses et ne les justifie point. La raison n’a pas à prendre parti dans les fureurs du sentiment déchaîné. Il n’accepte pas le bon Dieu des autres ; il en rit. Et moi, je n’accepte pas son culte du chien et du chat ; et j’en veux rire à mon tour. Évangile pour évangile, je préférerais celui qui ne me proposerait ni le mépris ni l’esclavage de la chair ; charité pour charité, j’irais à celle qui m’inspirerait d’abord quelque pitié pour les infortunés de mon espèce.

Boissard dit qu’une seule chose compte dans la vie : la bonté, la faculté de sentir et la pitié qui agit. Encore faut-il qu’elles gardent la mesure. Je me méfie de leur exagération. Cela tourne à l’hypertrophie du cœur, à l’ivresse douloureuse et maladive, à la bonté déréglée et inefficace. La bonté née de l’aptitude à souffrir de tout et de rien, à s’émouvoir au spectacle physique du désagrément et de la douleur, cette bonté-là n’est que faiblesse. Dès qu’une contrariété prend quelqu’un, on en souffre autant et plus que lui. Alors, on ne raisonne plus, on ne discute plus on affirme. On ne remonte pas aux causes. On crie à l’injustice de la souffrance ; on la dit inutile, imméritée, et l’on fonce. Et l’on en vient comme Boissard jusqu’à vouloir éviter aux enfants et aux animaux le moindre contact avec la douleur. Hélas ! la douleur n’est que la police de l’univers et du monde, et pour quelques coups mal appliqués, combien portent juste, sauvant celui qui les reçoit, protégeant ceux qui s’en offensent ! Je veux dire cela à Boissard, et d’autres vérités aussi.

— Vous le froisserez, dit M. Daim. Les hommes n’aiment point qu’on les attaque à l’endroit d’eux-mêmes où ils sont à la fois et vulnérables et sensibles.

— Je ne le froisserai pas, dit Deville. Il reçoit les méchancetés aussi naïvement qu’il les donne. Il suffit qu’elles vous sortent naturellement. Il ne suppose pas qu’on veuille sa mort parce qu’on ne pense pas comme lui sur une question de sentiment. On peut lui dire sa vérité sans se figurer lui faire de peine. Il supporte que vous tâchiez de le corriger ; il est trop heureux de ne pouvoir se refaire. Aussi, avoir Boissard sous la main et ne pas se chamailler avec lui, la belle occasion perdue ! Sur un sujet ou sur l’autre, je me mesurerai avec lui.

— Vous le froisserez, dit une seconde fois M. Daim.

[…]

Je me répète, monsieur : je veux être bon aux hommes avant de l’être aux animaux. Cette madame Cantili22 dont vous avez conté l’histoire et que vous aimiez de faire coucher ses bêtes dans son lit, votre madame Cantili avait le cœur détraqué et l’intelligence déréglée : elle n’eût pas sacrifié la pâtée de son chien pour donner cinq sous à la mendiante de la rue. D’avoir été déçue en amour, elle avait perdu le sens de l’espèce. Je ne crois pas, monsieur, que vous alliez jamais jusque-là ; au moins puis-je espérer que vous aurez la pudeur de ne nous en point faire part. Votre pitié pour les animaux est sans doute pour vous une affaire d’équilibre intellectuel, d’hygiène morale. Il faut dans le monde quelques gens de votre sorte, pour faire penser à des choses auxquelles on ne ferait jamais attention. Mais il n’en faut pas beaucoup. Et nous nous passerions bien de savoir qu’il existe quelque part un cimetière de bêtes où de belles dames vont chaque dimanche fleurir des tombes et des monuments.

— Voilà qui est jeté, certes, dit M. Daim. Puisque Maurice Boissard a entendu cela sans se fâcher, pourquoi, monsieur Deville, recommenceriez-vous l’assaut ? Mieux vaudrait l’attaquer dans quelqu’une de ses étroitesses d’esprit. Il en a ! Par exemple, cette faiblesse qu’il affiche pour les pages vécues, les vies racontées, les confidences. Il en dédaigne les œuvres d’art, où l’imagination, selon lui, est gaspillée en pure perte.

Vous ne pouvez voir, lui dirai-je, une œuvre « construite » sans crier à la tragédie classique, modèle du genre ; vous lui opposez ces ouvrages sans apprêt que forment les Correspondances, les Mémoires et les Journaux, seules pages des grands hommes, selon vous, dignes d’attention et d’étude. Est-ce parce que votre œuvre entière est, elle aussi, un vaste journal ? Est-ce pour nous donner envie de lire, après votre mort, ces mémoires que vous n’osez point publier de votre vivant ? Est-ce tout simplement parce que vous sentez que le génie français est là plus qu’ailleurs, et que c’est au moins ce dont un lecteur instruit est le plus curieux ? Pourtant quand j’imagine la littérature française réduite à ces œuvres primesautières, faciles, criantes de naturel et de sincérité, il me semble que ce charme, ce sourire, cette allégresse, ces trésors d’humanité disparaissent, que je n’ai plus en face de moi qu’un autre moi-même, un moi-même trop physique et trop vrai, trop en chair, en cris, en activités et en émotions. Il me prend une grande soif de rêve et d’ailleurs. Et puis, est-ce un plaisir si délicat que d’être admis dans l’intimité des grands hommes ? On les voit se vêtir et se déshabiller, on s’entend confier leurs secrets ? Mais n’avons-nous pas assez de nous ? Des spectacles privés, il nous en est offert tous les jours ; les autres sont de beaucoup plus rares, plus beaux, et plus nécessaires.

— Boissard prêche pour son saint en toute innocence. Oui, il se raconte sans cesse ; oui, il va d’instinct à ceux qui se racontent. Peut-être est-ce parce que, impitoyable railleur d’opinions et d’attitudes, il a besoin, plus que d’autres, d’aimer et de se donner à aimer. Les opinions des hommes, faites de toutes leurs différences, leur sont sujet d’inimitié et de discorde ; leurs sentiments sont identiques à travers l’espace et le temps. On se retrouve dans les lettres de Stendhal, de Goethe, dans les Mémoires de Tel ou Tel. On les en aime et on s’en aime. On attache moins d’importance à tout le dehors de soi. Tenez, sans aller bien loin, que serait maintenant Mallarmé23 sans le souvenir de sa causerie étincelante ? C’est elle qui lui a fait des disciples ; c’est elle qui a fait aimer sa littérature à ceux qu’il a reçus à ses soirées. Le cœur a mis l’esprit dans les fers. Quand les derniers de ceux qui l’ont connu ne seront plus de ce monde, nous verrons si, deux ou trois pages exceptées, sa poésie ne va pas toute au cabinet des Préciosités et des Maniérismes. Boissard sait ce qu’il fait en se racontant : il est de ces auteurs auxquels on revient toujours. Trop léger, trop insouciant, trop versatile pour longuement entreprendre, trop bien français en un mot, il a renoncé à être de ceux qui charment avec le style pour toucher avec le cœur. Il ne cherche pas à nous enchanter par sa vertu de magicien ; il ne fait que se donner du plaisir et nous le communiquer. Il n’avait pas, pour réussir, de meilleure voie.

[…]

— L’étroitesse d’esprit de Boissard, dit Gautier, prend des formes bien singulières. C’est ainsi que dans aucun de ses ouvrages, vous ne trouverez un point et virgule24.

— Le point et virgule, dit M. Daim est sans réelle utilité. Dans tous les exercices de français, j’apprends à mes écoliers à le remplacer par un point. C’est un point sans vigueur, un point sans virilité, une faiblesse. Si Boissard faisait des périodes à la Bossuet, il lui serait peut-être nécessaire. Mais il n’écrit que pour dire : c’est assez de la virgule, du point et du double point. Quand on ne fait l’amour que pour avoir un enfant, on ne songe pas à couper son plaisir, à s’y reprendre et s’y reprendre encore : on va au but et par le plus court. On écrit sa phrase d’un trait ; si on la coupe, c’est de virgules brèves, tout au plus.


1       Le Petit Ami, (avec trois capitales), premier « roman » de Paul Léautaud, est d’abord paru dans les trois numéros du Mercure de France de septembre, octobre et novembre 1902 avant d’être réuni en volume et d’être mis en place à l’étalage des libraires le 18 février 1903.

2       La rareté de cet ouvrage, qui n’entrera dans le domaine public qu’en janvier 2034(!) et la certitude qu’il ne sera jamais réédité autorise à en reproduire ces pages.

3       Malgré le titre, du roman, faisant clairement référence à Paul Léautaud, le premier nom écrit ici est celui de Maurice Boissard, pseudonyme de Paul Léautaud utilisé pour ses chroniques dramatiques.

4       Dans Le Haut-parleur nous trouvons cette note explicative : « François Gautier, Marcel Deville, M. Daim, Claude Viret, Alfred Lambert : cinq têtes sous le même bonnet. Ces personnages, qu’on distingue assez mal les uns des autres, ne sont que les moyens employés par l’auteur pour donner de l’air à sa pensée et du mouvement à son style. » C’est ainsi que nous lirons parfois des allusions à « un entretien précédent ».

5       Ce « régulièrement chaque semaine depuis vingt ans » est une plaisanterie. Entre son premier article dans Les Nouvelles littéraires (le seul hebdomadaire dans lequel il ait écrit), le 14 avril 1923 et son dernier, le 20 octobre de la même année Maurice Boissard n’a publié que dix chroniques alors que se sont écoulées 28 semaines.

6       Adolphe Brisson (1860-1925), collaborateur de L’Opinion nationale puis du Temps, reprit, à la mort de son père en 1902, la direction des Annales politiques et littéraires ou il signait l’éditorial « Les notes de la semaine » du pseudonyme du Bonhomme Chrysale. Les Annales politiques et littéraires, « Revue universelle, illustrée, hebdomadaire » avaient un grand succès auprès de la petite et moyenne bourgeoisie de province. Ce nom de Bonhomme Chrysale est évidemment emprunté au personnage débonnaire pauvre mari de Philaminte des Femmes savantes.

7       Clément Vautel (Clément-Henri Vaulet, 1876-1954), journaliste, romancier et dramaturge d’origine belge, surtout connu pour ses œuvres de haute tenue telles que Mon curé chez les riches (1923) ou Les Femmes aux enchères (1932). PL lui a écrit le 14 août 1913 afin que, rédacteur au Matin, il fasse publier un article sur les animaux.

8       André Spire (1868-1966), écrivain et poète, militant sioniste, conseiller d’État.

9       Alain (Émile-Auguste Chartier, 1868-1951), normalien, agrégé de philosophie en 1892, puis professeur de khâgne au lycée Henri IV en 1909 où il aura come élèves Simone Weil et Raymond Aron.

10     Georges Duhamel (1884-1966), médecin (en 1909) et homme de lettres surtout connu pour son ensemble romanesque en dix volumes, La Chronique des Pasquier, écrit 1933 à 1945. Georges Duhamel est en charge de la rubrique des poèmes au Mercure de France depuis le numéro du 16 avril 1912. Il a reçu le prix Goncourt pour son deuxième roman : Civilisation, publié au Mercure en avril 1918. Georges Duhamel remplacera Alfred Vallette à sa mort le 28 septembre 1935 mais démissionnera en février 1938. Il sera élu à l’Académie française en 1935, puis secrétaire perpétuel en 1944.

11     Pierre Lasserre (1867-1930), critique littéraire, journaliste et essayiste de tendance classique traditionnelle, directeur à l’École pratique des hautes études, collaborateur du quotidien L’Action française.

12     Julien Benda (1867-1956), critique et philosophe publiera La Trahison des Clercs (Grasset 1927), son ouvrage le plus connu. Julien Benda sera, dans les années 1930, une des figures intellectuelles les plus respectées de la gauche antifasciste. Julien Benda a été pressenti à quatre reprises entre 1952 et 1955 pour recevoir le prix Nobel de littérature. PL et Julien Benda se fréquenteront régulièrement tout au long de leurs vies.

13     Hector Talvart (1880-1959), écrivain et critique est surtout connu pour être l’auteur de la Bibliographie des auteurs modernes de langue française (1934) qui lui valut le Prix de l’Académie. Les Conjectures d’Hector Talvard sont parues chez Huart en 1922 (220 pages). Elles ont été suivies des Nouvelles conjectures, aux Éditions du Siècle l’année suivante. Ces deux ouvrages sont particulièrement difficiles à trouver.

14     Chronique du 1er mai 1914 à propos de La Navette, comédie en un acte, de Henry Becque.

15     Platon (428-348 avant notre ère), philosophe, écrivait essentiellement sous forme de dialogue, comme ici.

16     Distraction de Gaston Le Révérend, ces attributs ne sont pas ceux de Platon mais de son contemporain Diogène, dont Paul Léautaud serait plus proche. Les peintures exploitant les attributs de Diogène sont nombreuses.

17     Chronique du 1er janvier 1908 à propos des Nuées, comédie contemporaine en trois actes, de Maurice Pujo, d’après Aristophane. Première représentation du Théâtre de l’Action française dans la salle du théâtre Marigny. Dans cette chronique, Maurice Boissard égratigne plusieurs personnalités, de droite comme de gauche, indiquant que Maurice Pujo n’avait pas à se tourner vers Aristophane pour écrire sa pièce mais n’avait « qu’à regarder autour de lui dans la politique ».

18     Même chronique, où sont également égratignés l’extrême-droitier Paul Déroulède, le journaliste Adolphe Brisson, le sénateur Ferdinand Sarrien, l’autre sénateur Émile de Marcère, le journaliste Édouard Drumont et enfin Ferdinand Buisson un peu exogène dans cette liste. L’ancien instituteur Gaston Le Révérend semble avoir une réaction corporatiste.

19     La Pèlerine écossaise, comédie en trois actes de Sacha Guitry a été chroniquée dans le Mercure du premier février 1914 (création le seize janvier aux Bouffes parisiens. Cette affaire des deux vestons, célèbre dans la biographie léautaldienne, a été racontée après la guerre par Maurice Boissard dans sa chronique du premier juin 1919, à propos d’une autre comédie de Sacha Guitry : « C’était en hiver. J’avais mis, pour me garantir du froid, deux vestons l’un sur l’autre, dont le meilleur était le plus court et laissait dépasser l’autre. Nous étions à l’orchestre. Billy, en attendant le lever du rideau, regardait la salle, une salle brillante, les hommes en habit, les femmes “en peau”, couvertes de bijoux. Il lui vint une réflexion digne d’un jeune Rastignac. “Nous sommes certainement ce soir, me dit-il, les deux individus qui ont le moins d’argent.” Le diable si j’aurais pensé à cela. Je regardai Billy : Mon Dieu ! c’est bien probable, lui répondis-je. Pourtant, cherchez-moi dans tous ces hommes un seul qui ait deux vestons. »

20     Jean Cassou, dans Les Nouvelles littéraires du six janvier 1923, page sept « On rencontre, dans les salles des premières et des générales, un personnage dont l’aspect est souvent plus théâtral que celui des pantins qui s’exhibent sur la scène. C’est M. Boissard. Il porte des lunettes, un foulard de soie blanc, une veste de velours, un singulier chapeau rond à damier et un visage qui ressemble à un La Tour. D’ailleurs tout le monde — et lui le premier — sait qu’il date du dix-huitième siècle. » Le La tour évoqué par Jean Cassou est davantage Maurice-Quentin de La Tour, qui a effectivement parcouru presque tout le XVIIIe siècle que son devancier Georges de La Tour.

21     C’est dans sa chronique du 18 août 1923 que Maurice Boissard s’adressa « À Messieurs les directeurs des Nouvelles littéraires » et fit le récit de son séjour à Pornic. Préfailles est une commune d’un millier d’habitants, à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Pornic.

22     Madame Cantili est le titre d’un très joli conte de Paul Léautaud paru dans le cadre d’une « Gazette d’hier et d’aujourd’hui » du Mercure de France du quinze janvier 1921 (page 548) et repris dans Passe-Temps.

23     Stéphane Mallarmé (1842-1898), poète, professeur d’anglais, traducteur et critique d’art est considéré comme le pilier du mouvement symboliste. À cinq ans il perd sa mère, à quinze ans il perd sa sœur. Afin de mieux lire Edgard Poe, Stéphane Mallarmé apprend l’anglais, puis l’enseigne à partir de 1863, sans enthousiasme. C’est de cette époque que date la publication de ses premiers poèmes, puis son mariage avec Maria Gerhard, rencontrée alors qu’il était en poste à Sens. Après diverses mutations comme professeur en province, en 1871 Stéphane Mallarmé est enfin de retour à Paris, où il est né, et en poste au Lycée Fontanes, devenu depuis le Lycée Condorcet. 1871 est aussi l’année de la mort de son fils aîné, à l’âge de huit ans. Stéphane Mallarmé s’installe au 89, rue de Rome, face aux voies ferrées de la gare Saint-Lazare. En 1874 la santé de SM se dégrade et il séjourne souvent à Valvins, sur la Seine, à 70 kilomètres au sud de Paris dans une auberge qu’il finira par acheter. C’est vers 1884 que la réputation de SM commence à s’installer. Il est nommé au lycée Janson-de-Sally qui vient d’être achevé. C’est aussi à cette époque que sont organisés ses mardis, dans son appartement de la rue de Rome où il est demeuré. En 1893, SM obtient une mise à la retraite anticipée (à l’âge de 51 ans) et passe alors six mois d’été à Valvins ou il est mort, à l’âge de 56 ans.

24     Il s’agit d’une légende entretenue par Paul Léautaud lui-même à laquelle tout le monde a cru sans vérifier, comme, par exemple Jean Cassou à la toute fin de son article « Silhouettes parisiennes, Un spectateur : Maurice Boissard » paru dans Les Nouvelles littéraires du six janvier 1923 et déjà cité note 20 : « Au bout de sa phrase, il met un point et passe à une autre phrase. Car le point-et-virgule est une de ses haines. » Dans les deux volumes du Théâtre de Maurice Boissard on peut compter plus de 300 points-virgules.