Le Grand match

Ce texte, paru dans Le Mercure de France de septembre 1904 (page 846), est assez peu connu.

Paul Léautaud n’évoque sa parution dans Journal qu’une seule fois, fortuitement, le onze septembre, non pas à propos du texte proprement dit mais à l’occasion d’une lettre reçue de Gabriel Fabre, personnage dont nous ne savons rien[1] :

« […] hier j’ai reçu une lettre de Gabriel Fabre à propos de la variété Le Grand Match. Je lui ai répondu très aimablement. »

Pour le reste, cet article n’est cité par PL que dans deux lettres à Alfred Vallette sur le thème « paraîtra-paraîtra pas ? » Dans une de ces deux lettres, Paul Léautaud indique :

Ce sont les premières pages d’un livre que je voudrais bien écrire.

Voici ce texte :

Le Grand Match

C’est la Vie, la chère Vie, avec un grand V, pour sûr, que j’appelle ainsi. Quel nom pourrait convenir mieux à l’agréable existence que nous menons, et quand je dis : que nous menons… c’est plutôt : qui nous mène, qu’il faudrait. Compétitions sur toute la ligne, ambitions de toutes sortes, brillantes et pas chères, mille départs à chaque instant vers des buts qu’on se plait à croire différents, tout à la va-vite, hommes et choses, idées et œuvres, paroles et gestes, désirs et actions, oui, la vie d’aujourd’hui, énervée et trépidante, c’est bien là le grand match, l’unique et général match, le suprême et le définitif. On a beau faire, chercher à tirer au flanc, prétexter des blagues : un père mort ou une mère retrouvée, on en est tous, bon gré mal gré, les uns commençant à s’entraîner, les autres roulant déjà loin, et c’est un tel train qu’il semble parfois qu’on entende, tout autour de soi, le vaste et prodigieux psss… de la vie qui file, file, — ah ! à ne la rattraper jamais. Est·i1 encore quelque part des gens pouvant dire qu’ils se la coulent douce ? Certainement non, ou alors des cloportes, des sortes de momies, des critiques littéraires découvrant Mme de Sévigné, ou des directeurs de théâtre arrivant enfin à Mademoiselle de la Seiglière[2] ou au Fils naturel[3], ou de jeunes poètes toulousains s’évertuant à refaire Les Jardins de Delille[4]. Mais quiconque aujourd’hui vit vraiment ne peut pas ne pas avoir cette sensation que donne notre époque d’une course vertigineuse, d’un record effréné où chacun a sa part de réussite et de pannes et n’est jamais arrivé que pour repartir aussitôt. C’est peut-être une erreur, ou pure complaisance pour le passé, — je ne suis pas si vieux, pourtant[5] ! — mais je m’imagine souvent qu’on ne vivait point ainsi autrefois, il y a seulement vingt ans. J’étais alors un enfant, et dans tous les souvenirs que j’ai gardés de ces jours que je paierais cher pour revivre, je ne trouve rien qui les fasse ressemblants aux jours que nous vivons. J’ai beau relire les livres, revoir les tableaux, me rappeler des gens et des paysages de cette époque, — je dis : des paysages, tant Paris change vite, — je trouve partout en eux une rêverie, des nuances, une sorte de mollesse même, que je ne trouve nulle part, ou presque nulle part, dans les livres, les tableaux, les gens et les paysages d’à présent. Je le répète : il se peut que je me trompe, et mon impression vaut peut-être tout au plus le : « Ah ! si vous aviez vu Rachel[6] ! » des vieux abonnés, — dire qu’il y en a des jeunes ! — de la Comédie-Française. Et pourtant, une preuve, — j’en pourrais donner dix — qu’on ne vit plus aujourd’hui comme il y a seulement vingt ans, c’est qu’on chante tout autrement. Oui, même les chansons des rues, même les pauvres romances des cafés-concerts, ont changé du tout au tout. Ah ! ces romances du temps de mon enfance ! Cc qu’elles étaient romanesques, sentimentales, « romance » enfin ! Il y était question d’amour éternel, de la grande ivresse des baisers, de la fuite à deux sous d’autres cieux, etc., et sur des airs, fallait entendre ça, languissants, crédules et sensiblards. C’était à dormir debout, positivement. Tandis qu’aujourd’hui ! Vous n’avez qu’à fredonner, pour voir, — et ne dites pas que vous ne les savez pas, — la Cabane bambou[7], l’Amour boiteux[8], la Polka des trottins, la Polka des Anglais[9], la Babillarde, Franchesa, Marche de nuit, ou tel autre air de ces cinq ou six dernières années. Vous sentirez tout de suite la différence avec ces romances qu’on chantait aux environs de 1880, la Chanson des blés d’or[10], l’Ivresse de Jeanne[11], Elle ne croyait pas dans sa candeur naïve[12], etc., etc. Les paroles n’ont peut-être pas beaucoup changé, mais les airs ! Autrefois on roucoulait, avec un attendrissement dans la voix, en prenant tout le temps voulu. Maintenant on fredonne, d’une façon hachée, sautillante, en même temps fiévreuse et flegmatique, détachée aussi, comme des gens qui ont bien autre chose à faire. Ne dites pas qu’il n’y a là qu’une des manifestations de notre anglomanie ; s’il y a cela, il y a aussi autre chose, je veux dire une complète similitude entre notre façon de vivre ct nos plaisirs. Quand on se lève en se dépêchant, on se dépêche toute la journée, presque malgré soi. Ainsi l’on chante maintenant comme l’on vit, dans la même mesure et sur le même ton, avec saccade, nervosité et moquerie, et il faut bien le dire, c’est beaucoup plus intéressant, en ce sens que c’est moins sentimental, et quelquefois presque un peu spirituel. Donnons un regret, néanmoins, en continuant notre course — la vie d’aujourd’hui a bien son prix aussi ! — à la vie d’autrefois, à la vie tranquille, élégante et ornée, à la vie du Paris clair et doux, sans métro, sans tramways, sans autos et sans cycles. On avait du temps, alors, le temps de causer et de penser. Les gens n’avaient pas l’air d’automates qu’on a remontés, ils étaient encore un peu polis. Les rues n’étaient pas empestées d’odeurs de pétrole, et des coups de trompes, de sonneries électriques ou de grelots ne vous faisaient pas tressauter à chaque instant. On pouvait rêver et flâner, inspecter les pavés tout à son aise. Maintenant, c’est bien fini. Paris et la vie sont devenus un grand carrefour des écrasés, où on laisse chaque jour un peu de sa peau, au figuré et au réel. Le calme n’est plus nulle part ; la fièvre, le bruit, la concurrence au contraire sont partout, et il n’y a rien à faire, qu’à se laisser faire, On est malade, — qui ne l’est pas ? — on a un médecin à aller voir ; c’est important, la vie, ou presque, en dépend ; et l’on a tant à faire, on a tant à se distribuer, là et ailleurs, que sans cesse on remet : « Ce sera pour demain ! » et les semaines passent, les mois, et les années, et un beau jour on claque, tout doucettement. — On est tranquille chez soi. La lampe éclaire supérieurement et le tapis est tiède. On croit qu’on va pouvoir rêvasser, ou se mettre à écrire, avec quel : Enfin ! le chef-d’œuvre que la France attend. Ah ! bien oui ! Pas plutôt le titre écrit, au-dessus ou au-dessous, à gauche ou à droite, en face ou derrière, une musique, hélas ! piano, violon, mandoline ou le reste, se met soudain à jouer, on ne sait quels airs analogues à ceux cités plus haut, dont s’enchante on ne sait quel mufle, et la rêverie est fichue, et le chef-d’œuvre est pour un autre jour. D’ailleurs, écrire ?·En a-t-on le temps, je vous le demande ? Le temps de griffonner, oui, à la hâte, sans presque revoir, et c’est tout. Aussi c’est bien fini les grandes phrases, le style et les stylistes, et franchement c’est tant mieux : ces gens nous ont assez rasés pour le plus souvent ne rien nous apprendre. Parce qu’on a des amis dans la littérature, — mon Dieu !. on ne choisit pas toujours ses relations — on reçoit de temps à autre des livres, de toutes sortes, romans, contes, poèmes, etc., les uns très bien, les autres moins bien, les autres encore… oui. On pourrait, on devrait même, pour ces derniers, dire aux auteurs tout ce que l’on pense, et que, là, c’est carrément mauvais. Quelques-uns comprendraient peut-être et ça leur rendrait service. Mais allez donc trouver le temps de lire sérieusement, de prendre des notes et d’être sincère. La vie est là, qui fait teuf teuf, en pleine pression, et il faut aller vite. Et puis, on relit la dédicace. Il y a : son admirateur.., Ou se dit qu’après tout ça n’a pas tant d’importance, et on se laisse aller aux compliments, tout comme un critique littéraire qui se débarrasse d’une corvée, et les mots de génie et de chef-d’œuvre ne vous coûtent pas cher. — Même dans les salons, la frénésie continue. Vous arrivez. Des dames sont là, et des messieurs, qui font de l’esprit comme ils peuvent. Après avoir salué les maîtres de la maison, vous vous asseyez et attendez le moment de vous glisser dans la conversation. Ne songez pas cependant à dire une chose intéressante ni à en entendre une. Tout le monde est si pressé de parler que tout le monde est à chaque instant interrompu. Pas moyen de placer la moindre rosserie, du moins dans le ton qu’il faudrait. Les maîtres de la maison eux-mêmes sont inabordables, et ne peuvent que vous sourire de loin, avec un petit air gentil. Si par hasard ils se dérangent, et cherchent à vous prendre à part, vite quelqu’un les interpelle, en ayant l’air aussitôt de s’excuser : « Ah ! je vous demande pardon ; vous causiez !… » et alors, adieu l’intimité. Bref, vous étiez venu en ami, pour causer avec des amis. Vous n’avez été qu’un importun de plus, et certainement, quand vous partez, la tête vide et bourdonnante à la fois, c’est chez tous les autres un ouf pas ménagé.

Quant au moyen d’aimer, avec une telle vie… On a comme tout le monde une bonne amie, ou même plusieurs, ce qui pose davantage. Tantôt on voit l’une, tantôt on voit l’autre, ça dépend du quartier où l’on se trouve, et naturellement, ces fois-là, il faut bien être tendre. D’ailleurs, sans qu’on le veuille, des sentiments vous remontent au cœur, de vieux sentiments à demi perdus de vue, un peu amers d’être tant refoulés tout le reste du temps et qui vous étonnent vous-même. « Ma chère bien-aimée ! » s’emballe-t-on alors à dire quelquefois à la bonne amie visitée, et pour un peu on s’attendrirait, mais oui, presque jusqu’à la bêtise. Seulement, ça ne dure pas, ça ne peut pas durer. La vie est trop là, toujours, on a trop à penser à d’autres choses, et l’attendrissement reste en panne, Ça vaut mieux, du reste. Il n’y a rien qui coûte cher comme l’attendrissement. — Enfin, je vous le dis, le calme est arrivé à surprendre, comme quelque chose d’inhabituel et qui ne fait plus partie de l’existence. Il nous faut la nervosité, la frénésie, le « grand match » quoi ! Hors de là, nous ne sommes plus rien, et l’espèce de « vitesse acquise » que nous finissons par avoir en nous est même telle que nous éprouvons comme un heurt quand nous nous trouvons par hasard devant du silence ou de la lenteur. Ainsi, moi qui écris ces lignes, sans avoir le quart du temps qu’il y faudrait, je suis tant habitué au mouvement, et au mouvement qui va vite, que lorsque je rencontre un enterrement qui flâne par les rues, avec son cortège d’invités en ballade, j’ai toujours envie de lui crier, nerveux et énervé : « Non, mais quoi ! vous dormez, pas possible ! »

Paul Léautaud.


[1]     Il existe un Gabriel Fabre (1858-1921), musicien, une ou deux fois cité dans le Mercure Musical de Louis Laloy, dont le premier numéro ne paraîtra que le 15 mai 1905. Ce Gabriel Fabre sera évoqué par Benjamin Crémieux le 4 septembre 1935 mais rien ne prouve que ce soit la même personne.

[2]     Mademoiselle de La Seiglière est à l’origine un roman de Jules Sandeau (1811-1883) paru en feuilleton dans la Revue des deux mondes à partir du numéro d’octobre 1844 avant de paraître en deux volumes de 300 pages chacun chez Michel Lévy en 1847. Jules Sandeau écrira ensuite depuis ce roman une comédie en quatre actes qui sera créée sur le théâtre français en novembre 1851. Près de cinquante ans après la mort de Jules Sandeau, André Antoine réalisera un film de 97 minutes qui sortira à Paris en mars 1921. Il s’agit donc d’un film muet tiré d’une pièce de théâtre !

[3]     Le Fils naturel, ou Les épreuves de la vertu, « drame bourgeois » (une sorte de drame qui finit bien) en cinq actes de Denis Diderot créé en 1757 dans un théâtre privé. Cette pièce sera la source de nombreux débats. Contrairement à la bien-oubliée Mademoiselle de La Seiglière, Le Fils naturel est toujours étudié et encore donné en représentation de nos jours, évidemment grâce à la notoriété de son auteur.

[4]     Jacques Delille (1738-1813), abbé, professeur et poète, traducteur du latin. Jacques Delille a été élu à l’Académie française en 1774 puis nommé professeur au collège de France. Il a parfois été considéré comme le successeur de Voltaire. Son recueil de poèmes en huit chants Les Jardins ou l’art d’embellir les paysages, de 1782 a été considéré comme son œuvre maîtresse à l’époque — peut-être en grande partie grâce au grand talent de lecteur de Jacques Delille — mais paraît vraiment très classique aujourd’hui. Ces « jeunes poètes toulousains » ont peut-être bénéficié d’un article dans La Dépêche (de Toulouse) où nous savons qu’écrit Remy de Gourmont.

[5]     Paul Léautaud, né en 1872, est alors âgé de trente-deux ans.

[6]     Expression de l’époque — ou plutôt de la précédente — dont il est malaisé de trouver la source, mais souvent rencontrée. Voir notamment Albert Dubeux, Julia Bartet, Plon 1938 (402 pages), Philippe Jullian, Sarah Bernhardt, Balland 1977 (271 pages) et de nombreux journaux de ce temps.

[7]     On se demande pourquoi Paul Léautaud se mêle ici d’écrire sur ce qu’il maîtrise le moins, sauf, peut-être, le saut à la perche, ce qui lui vaut cet indiscutable plantage. À la cabane Bambou est une chanson, paroles et musique de Paul Marinier (particulièrement stupide il est vrai), créée par Mayol au Casino d’Alger en 1900, puis à la Scala (13, boulevard de Strasbourg à Paris) la même année, en même temps que La Polka des trottins citée plus loin.

[8]     L’Amour boiteux !, paroles de Briollet-Lelièvre, musique de Harry Fragson (1901) : « Par une soirée radieuse / J’aperçus sautillant devant moi / Une jolie petite boiteuse / Qui me mit le cœur aux abois. »

[9]     On trouve ce titre assez rare dans des ouvrages de 1900 ou antérieurs.

[10]    La Chanson des blés d’or paroles de Soubise et Le Maître sur une musique de Frédéric Doria créée à La Scala en 1882 par Marius Richard.

[11]    L’Ivresse de Jeanne, chanson bachique, paroles de Courrier (1879).

[12]    Il ne s’agit pas ici à proprement parler d’une chanson mais d’un air d’opéra extrait de Mignon, tragédie lyrique de Jules Barbier et Michel Carré sur une musique d’Ambroise Thomas, d’après Goethe, créée à l’Opéra-Comique en 1866. Cette œuvre est toujours représentée de nos jours.