Entretien zéro

Les entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet[1] sont mythiques. « On dit que les rues se vident à l’heure des entretiens et que, de Charles de Gaulle aux étudiants qui s’entassent dans les bars du quartiers latin, tous écoutent avec ravissement ce redoutable petit vieillard attaquer les plus illustres gloires de la littérature française[2]. »

Les entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet ont fait l’objet de vingt-neuf émissions diffusées sur la radio nationale tous les lundis et jeudis du 4 décembre 1950 au 19 mars 1951. Devant le succès il fut décidé d’enregistrer et diffuser une seconde série de dix émissions[3] sur « Paris-Inter » chaque semaine du 16 mai au 11 juillet 1951. Sont ensuite parus des disques : six microsillons chez Adès en 1967, en coproduction avec l’ORTF, disponibles également en cassettes.

Un jour sera contée ici l’histoire de ces entretiens. Mais voyons d’abord l’« émission zéro », située avant le premier entretien, l’émission de présentation des 39 émissions qui vont suivre.

En effet, cette émission zéro n’a jamais été transcrite et n’est donc pas disponible dans l’édition papier des Entretiens parue au Mercure en 1951 (rééditée en 1986 et toujours disponible).

À l’occasion de la fameuse réimpression en trois forts volumes du Journal littéraire en 1986, ces émissions ont été rediffusées sur France-Culture tous les jours d’août 1986. Elles sont parfois rediffusées, de nuit, sur cette même chaîne et disponibles en podcast.

Il est indispensable de mentionner également l’excellent travail d’édition de ces entretiens en un coffret de dix CD audio, accompagné d’un livret de 40 pages très instructives, chez Frémeaux & Associés en collaboration avec l’INA et la participation d’Édith Silve (https://bit.ly/2kr3M9R).

Mais ces dix CD bien pleins (une heure et douze minutes en moyenne) ne contiennent pas cette émission zéro. Elle n’est pas, loin s’en faut, la plus intéressante, surtout parce que Léautaud n’y participe pas. Elle permet, cela dit, d’entendre la voix, rare, de Marie Dormoy[4] et celles plus rares encore d’André Billy[5] et d’André Rouveyre[6].

C’est cette absence des pages de l’édition du Mercure qui a conduit à en donner le texte ici, relevé par nos soins depuis l’enregistrement diffusé à la radio et semble-t-il jamais imprimé.

Robert Malet : Il existe dans chaque époque, de ces hommes originaux, qui menant une vie à l’écart des grands courant, donnent l’impression qu’ils auraient été les mêmes deux cents ans plus tôt, et qu’ils ne seraient pas différents deux cents ans plus tard. Paul Léautaud est de cette espèce rare[7].   
À la fois anachronique et permanent, inconvenant comme ceux qui n’acceptent pas les conventions, irrespectueux comme ceux qui ont le respect intransigeant de l’individu, et finalement, malgré ses 79 ans et son œuvre littéraire peu connue du grand public, Paul Léautaud, grâce à la radio, va prendre contact avec cette foule qu’il s’est si bien appliqué à fuit toute sa vie : dans trois jours commencera une série de conversations qu’il a accepté d’engager avec moi devant le micro.       
Il m’a paru opportun, avant de lui donner la parole, de demander à trois des personnes qui le connaissent le mieux, de préciser ses traits, sans plus user de ménagement à son égard, qu’il n’en use à l’égard d’autrui — ce qui est encore une façon de lui rendre hommage, puisque c’en est une de l’imiter.     
C’est d’abord à Monsieur André Billy de l’Académie Goncourt, que je m’adresserai, en le remerciant d’avoir répondu à mon appel au terme de cette journée pourtant si chargée pour lui, où il a décerné le prix Goncourt[8].
Pouvez-vous nous dire, monsieur André Billy, dans quel concours de circonstances, et en quelle année, vous avez fait la connaissance de Paul Léautaud ?

André Billy : Je connais Paul Léautaud depuis plus de quarante ans, l’ayant rencontré pour la première fois en 1908 dans une librairie du Boulevard des Italiens[9]. À cette époque, il portait toute la barbe. Une barbe noire, une barbe funèbre qui, je ne sais trop pourquoi, me fit penser à un exécuteur des hautes-œuvres[10]. C’est seulement deux ou trois ans après que je me liais avec lui au Mercure de France. Il ne ressemblait plus à Deibler[11], ayant fait couper sa barbe, il avait la tête qu’il a de nos jours — en plus jeune, naturellement — et qui est un peu celle de Littré.

C’est par Eugène Montfort[12], que j’ai appris à admirer le talent de Léautaud. Montfort, trop oublié aujourd’hui, était un homme de beaucoup de finesse et de goût. Il m’avait conseillé de lire Le Petit ami, qui reste à mon avis le chef-d’œuvre de Léautaud — et que la plupart de ses admirateurs n’ont pas lu, puisqu’il refuse de le laisser réimprimer[13]. Il a une théorie en vertu de laquelle il n’y a que le « premier jet » qui compte. Pourquoi donc le « premier jet » du Petit ami lui déplait-il à ce point qu’il ne veut pas qu’on le réédite ? Mais avec Léautaud, nous n’en sommes pas à une contradiction près.

Je suis le premier — sans me vanter — à avoir écrit un article important sur lui[14] ; ce qui fait que, dans une certaine mesure, on peut dire que c’est moi qui l’ai découvert. Ce n’était pas de la critique littéraire, c’était un portait. Il parût dans Les soirées de Paris, la revue que j’avais fondée avec Guillaume Apollinaire et trois autres camarades[15]. Pour écrire ce portait, j’étais allé voir Léautaud dans sa maison de Fontenay-aux-Roses, alors pleine de chats et de chiens, sans préjudice d’une oie et d’une chèvre qui sentait le bouc, car elle était hermaphrodite. (Aujourd’hui, l’odeur du bouc a été remplacée par l’odeur de la guenon). En ce temps-là, c’était dans les années 1911, 1912, 13, 14… j’allais tous les jours au Mercure de France, je m’asseyais en face de Léautaud dans son bureau du premier étage, et là, pendant deux heures, quelquefois davantage, j’assistais à la comédie que Léautaud se faisait un plaisir de me donner en se moquant de tous les collaborateurs qui successivement venaient prendre leur courrier dans les casiers garnissant les murs. Léautaud était déjà très impertinent, très drôle, plein de saillies parfois cruelles, qui n’excluaient pas une politesse d’ancien style où se faisait sentir je ne sais quel parfum de la Comédie française, où son père était souffleur, vous le savez, il en a assez parlé.

L’hérédité paternelle perce non seulement dans son goût pour toutes les choses de théâtre, mais encore dans son comportement personnel où l’on sent la recherche continuelle de l’effet à produire, du scandale ou du rire à provoquer, et surtout dans la création de ce personnage étonnant dont il tient le rôle au milieu de nous, et qui a sa place traditionnelle dans le répertoire classique : personnage du misanthrope[16], du misogyne et du bourru bienfaisant — quand il n’est pas malfaisant, mais ceci est une autre histoire. Il est certain que le principe d’écrire n’importe quoi, que l’on croit vrai — et qui souvent le l’est pas — sur n’importe qui, comporte des inconvénients.

RM : Ne vous arrivait-il pas, Monsieur André Billy, d’accompagner parfois Paul Léautaud, qui prenait alors le pseudonyme de Maurice Boissard, aux représentations théâtrales dont il faisait le compte-rendu dans le Mercure ?

AB : Oui. Dans ce temps-là il m’arrivait d’accompagner Léautaud aux répétitions générales. Il y faisait sensation. À peu près la même sensation qu’il produit encore aujourd’hui partout où il se présente, et qui fait qu’on se demande quel individu on a devant soi.

Ceux qui le prennent pour un pauvre se trompent. Un pauvre est un homme qui a besoin d’argent ; or Léautaud n’a pas besoin d’argent, car s’il en avait besoin, il s’en procurerait sans peine : Le Petit ami et son Journal inédit représentent des millions. Croit-il donc qu’il emportera cette fortune dans la tombe ? Le genre de vie qu’il même lui plait certainement. Il dit quelques fois que son ambition serait d’être un dandy, qu’il a un goût particulier pour les pantalons à carreaux… Mais s’il aime à ce point les pantalons à carreaux, qu’est-ce qui l’empêche de s’en offrir ?

RM :J’aimerais que vous me disiez ce que vous pensez exactement de l’homme, puisque vous venez de le faire, mais que vous me disiez ou que vous précisiez ce que vous pensez du critique dramatique.

AB : Ce que je pense du critique dramatique ? Eh mon Dieu j’en pense qu’il est très agréable et très amusant à lire, surtout quand il ne parle pas de théâtre, ce qui arrivait fréquemment autrefois.

RM : Et que pensez-vous du mémorialiste ?

AB : Le mémorialiste ? D’abord, je vous dirai que le fait de tenir son Journal, comme lui, comme Gide, comme Jules Renard, comme les Goncourt, comme Stendhal, me remplit d’admiration ! J’admire que la journée finie, le travail fait, on ait encore le goût et la force de noircir du papier pour le seul plaisir, au lieu de prendre un bon bouquin et de s’endormir dessus.

RM : Estimez-vous que l’on puisse, à bon droit, dire de Léautaud : C’est un écrivain d’humeur ?

AB : Si l’on peut dire que Léautaud est un écrivain d’humeur ? Bien sûr, il n’est même que cela ! Il n’est ni un écrivain d’idée, ni un artiste, ni un profond psychologue, c’est un écrivain à boutades. Mais comme il dénigre à peu près tout, il est sûr de ne se tromper à peu près jamais. « Il joue sur le velours », comme on dit. Dommage qu’il n’ait pas davantage le sens des nuances, mais s’il avait le sens des nuances, il n’aurait pas cette spontanéité qui nous enchante.

RM : Et quelles seraient, d’après vous, les qualités de ce style dont on dit tant de bien ?

AB : Ses qualités de style sont celles qui ont fait la réputation de notre langue au XVIIIe siècle : la clarté, la vivacité, le naturel… Je le souhaiterais davantage puriste, il a trop confiance en lui, mais dans le domaine de l’écriture, ce n’est pas grave.

RM : En définitive, à notre époque, que représente exactement à vos yeux, Paul Léautaud ?

AB : Paul Léautaud représente un cas : le cas Léautaud, qui pour être unique, n’en est pas moins extrêmement significatif du désaccord de la société actuelle et de l’individu tel qu’elle l’avait façonné au XVIIIe et au XIXe siècle[17]. Tous les changements, tous les événements, toutes les réformes qui se sont produits autour de nous depuis cinquante ans semblent s’être produits pour déplaire, pour blesser, pour offenser des gens comme Léautaud. Au XIXe siècle, qui fut un siècle individualiste, le petit bourgeois était d’accord avec son époque, d’où son conformisme, que nous trouvons ridicule.

Au XXe siècle — siècle social — le petit bourgeois a passé naturellement dans l’opposition, où il rejoint les artistes et la plupart des intellectuels. Où il rejoint Léautaud, entre autres. Et voilà pourquoi, à travers tous ses paradoxes et toutes ses férocités, qui ne sont que l’exagération et la caricature d’un état d’esprit encore fort répandu dans la classe intellectuelle et bourgeoise, Léautaud représente, comme dans un miroir déformant et grossissant, le frère de ces petits bourgeois de Fontenay qu’il coudoie dans le métro du Luxembourg[18], et qui lui inspirent tant de sévérité.

Marie Dormoy

RM : Mademoiselle Marie Dormoy a eu le rare privilège d’obtenir de Paul Léautaud une préface pour son ouvrage consacré au chat « Miton ». Mais il faut bien admettre que dans cette préface, que Paul Léautaud a été plus tendre pour son ami le chat que pour son amie l’écrivain.         
Je voudrais vous poser trois questions, Mademoiselle. Tout d’abord pourriez-vous me dire si Paul Léautaud mérite vraiment la réputation d’ennemi des femmes qu’on lui fait — et qu’il a commencé par se faire lui-même, d’ailleurs ?

Marie Dormoy : Léautaud dit toujours beaucoup de mal des femmes. Et c’est un peu injuste — il n’en est pas à une contradiction près — parce que je lui ai toujours connu de nombreuses et même de très brillantes amitiés féminines. Étant donné qu’il vit seul dans une maison sans confort et qu’il n’a personne pour le soigner, toutes les femmes se précipitent pour lui faire des petits plats, lui donner des gâteries, lui tricoter des tricots, des pantoufles, de bonnets, tout ce que vous voudrez, et on le gâte beaucoup. Et de toutes ma vie, enfin depuis vingt-cinq ans que je le connais[19], je l’ai toujours vu, je le lui ai dit à lui-même — c’est pourquoi je le dis ici — je l’ai toujours vu jouer à peu près au naturel le rôle du héros de son roman Le Petit ami.

RM : Mais il dit toujours que les femmes ont pour lui de l’amitié, et que lui en a, en somme, très peu pour elles.

MD : Il en a très peu pour elles, mais il est tout de même susceptible de gentillesses, d’attentions… de méchancetés, enfin de tout ce qui fait Paul Léautaud. Et vraiment, les femmes sont toujours très gentilles avec lui, il a toujours eu tout ce qu’il… tout ce qu’il voulait d’elles.

RM : Oui, mais elles n’ont peut-être pas toujours eu tout ce qu’elles voulaient de lui…

MD : Ah, bien il est quelquefois très « à rebrousse-poil »… Enfin on ne peut pas plus se fâcher avec Léautaud qu’on ne se fâche avec son chien ou avec son chat.

RM : Ne pensez-vous pas, justement, que son amour des animaux est la preuve d’une sensibilité très vive qui n’a pas eu la chance de pouvoir se satisfaire autrement ?

MD : Ça… Il est difficile d’en juger. Quand j’ai connu Léautaud il y a vingt-cinq ans, sa vie était déjà jouée, et je ne peux pas vous dire si se sont les femmes qui ont… (rire) qui ont remplacé les animaux, ou si il a pris les animaux pour se consoler euh… de ne pas avoir trouvé la femme de sa vie. Mais il est certain que vers trente-cinq ans, il a été pris de cet immense amour des animaux, qui a fait qu’il leur a tout sacrifié. Et son bien-être, et tout ce qu’il a dépensé pour les animaux, s’il l’avait dépensé pour lui ou pour une femme qu’il aurait aimé, eh bien évidemment que sa vie aurait été changée, mais je suis sure qu’il a libre… enfin pour moi, il a librement choisi les animaux

RM : De préférence aux femmes…

MD : Je crois ! (rires).

RM : Et pourriez-vous tracer un portrait de Léautaud, non pas « ennemi des femmes » — puisque d’ailleurs vous pensez que ce n’est pas l’ennemi des femmes — je voudrais que vous nous disiez simplement ce qu’est Léautaud « ami des bêtes ».

MD : Léautaud ami des bêtes, est l’homme qui peut faire des kilomètres pour courir après un chien mala… un chien qui fuit, ou qui peut passez des heures à côté d’un chat malade. Dans sa maison, les bêtes sont souveraines. Elles font tout ce qu’elles veulent, elles ont tous les droits, et même contre les visiteurs, elles l’emportent toujours.

RM : Et quand vous allez chez lui, vous avez l’impression que vous le troublez dans sa quiétude avec les animaux ?

MD : Un petit peu.

RM : Donc Léautaud est tout de même « l’ennemi des femmes ».

MD : (Rires) Un peu !

RM : Malgré ce que vous en dites et toute la gentillesse que vous avez pour lui.

MD : Un ennemi qu’on aime tout de même bien ! Beaucoup.

André Rouveyre

RM : C’est à Monsieur André Rouveyre que je m’adresserai maintenant. Monsieur Rouveyre a toujours eu un flair infaillible qui lui a fait découvrir l’un des premiers les plus authentiques tempéraments d’écrivain, dont il a ensuite, par ses études, répandu le nom dans le grand public. Ainsi a-t-il fait pour Rémy de Gourmont, pour Apollinaire. C’est à lui que l’on doit le Choix de pages de Paul Léautaud[20], précédé d’une préface, ouvrage qui a beaucoup contribué à faire connaître l’œuvre du Solitaire de Fontenay aux-Roses.      
Monsieur Rouveyre, votre amitié avec Paul Léautaud date de 1907, n’est-ce pas ?

André Rouveyre : Oui, de 1907.

RM : A-t-elle été sans nuages ?

AR : Oui, sans nuages. Il faut prendre Léautaud — et l’aimer — comme il est.

RM : Quels sont d’après-vous les traits essentiels du caractère de Paul Léautaud ?

AR : Il est tout de dérision, de moquerie. De quoi ressort qu’il se considère, lui, avec complaisance. Certes, il est important. Curieux, comme type, surtout. Mais il a ses limites — assez étroites — qu’il connaît et sait avouer. Aussi bien son procédé est de grogner pour se soustraire, ou de s’esclaffer, pour amuser ou séduire à bon compte. Sa spécialité, c’est l’anecdote, son lot idéal, c’est le réalisme jouisseur, et son bonheur, de taper sur tout le reste, à la façon de Guignol. C’est court, comme philosophie, mais c’est tout de même quelque chose de simple, de solide, de clair. Il y a tant d’évaporés. Il y montre une certaine force élémentaire, animale, et un attrait indiscutable. Si, avec cela, il pouvait condenser sa pensée, la maîtriser, la conduire, ce serait magnifique. Mais il est souvent surtout cocasse lorsqu’il croit à l’intérêt positif de ses gaillardises et de ses outrances. Il n’est très bon que lorsqu’il se calme.

Sa satisfaction : surprendre, étonner, en imposer, décréter, avec une tranquille assurance. Il emploie à convaincre, ses moyens, qui sont ceux d’un maître-comédien rusé. Et par-dessus tout il enchante par sa fausse modestie, et avec tant de feinte sincérité, que personne ne s’y trompe. Mais allez donc contrarier un si bonhomme, si complaisamment pittoresque avec son air de petit marquis ruiné par les danseuses, alors qu’il aurait plutôt désiré qu’elles l’entretinssent.

Il n’est pas méchant, c’est une légende. Un jour, chez Madame Gould[21], une dame se trouva peinée par une de ses extravagantes provocations. Elle lui en fit de délicates remarques. Il l’écouta, et alors bientôt — tenez-vous bien —, il se mit à pleurer. Ha ha !

RM : Et cela vous fait rire ?[22]

AR : Ainsi a-t-il toujours une culbute prête, s’il manque l’un quelconque de ses tours. Parfois c’est une sauterie d’une telle allégresse communicative que l’éclat en est vif, et lui couvert de spirituelles paillettes. Chacun dit « La farce est trop drôle ». Et c’est un régal sur l’instant, suivi, il est vrai, d’un peu de tristesse. C’est l’impression que l’on ressent au spectacle de tous les grimes. Et Dieu sait si Léautaud…

RM : Que pensez-vous, Monsieur Rouveyre, du contact de Léautaud avec le grand public par l’intermédiaire de la radio ?

AR : Ce sera d’un vif intérêt, après avoir entendu la voix et le débat d’André Gide[23], d’entendre la voix et le débat de Paul Léautaud. Le Journal de Gide, c’est le livre de bord, pour ainsi dire de La Nouvelle revue française. Le Journal de Léautaud, c’est celui du Mercure de France, d’Alfred Valette et de Rémy de Gourmont. Les Entretiens avec Paul Léautaud combleront cette lacune le la non-publication, encore, de son Journal littéraire.

On aura ici le ton même de ce témoin entêté, mordant, injuste, mais qui ne manque pas de saine virilité. Il n’a jamais été infidèle à l’amour des lettres. Là-dessus, on lui tire le chapeau. Avec lui, on aura une succession, une masse de propos qui vont pour le moins montrer ce que c’est que de parler français. Un français robuste, librement, directement, proprement, cavalièrement employé. Je crois que ces entretiens, pour beaucoup, produiront l’effet d’un cordial.

Les entretiens de la radio, en général, sont des lucarnes, ouvertes sur la personne des célèbres contemporains qui s’y prêtent. S’ils croient pouvoir y donner le change, ils se trompent : un bon auditeur perspicace les y découvre jusqu’à l’os. Je crois que, en particulier, on aura dans la voix et le rire de Léautaud, la perception directe, à vif, de son caractère délicieux, malin, enjoué.

Il nous la bayait belle, hier, avec ses dires et ses façons d’être. Voilà un personnage que l’on croyait d’une irréductible sauvagerie, dégoûté de toutes et de tous, brutalement jaloux de sa solitude, comme un chien l’est de son os à moelle, et qui va venir s’exposer, comparaître devant le peuple du forum, lui rendre compte de sa vie, de ses travaux, de ses actuels lauriers. C’est assez drôle de la part de ce petit bourgeois jusqu’ici rebelle à tout, soi-disant, et plein d’un aigre mépris pour l’immense canaille qu’est la multitude de ses contemporains.

Atrabilaire, vaniteux de soi en diable, ne souffrant pas la contradiction, susceptible pour lui-même autant qu’il est impertinent envers autrui — bref seigneur de l’esprit, petit coq parisien tourné à l’aristocrate, il va supporter gentiment de rendre compte de lui à un confesseur attentif et à la compagnie.

Spectacle étrange, inattendu, croustillant, que celui de ce pseudo-Diogène qui, d’une pirouette, rejette son tonneau d’orgueilleux cynique et va monter sur le théâtre. C’est un roué. Il en sortira sous les fleurs.


[1]     Robert Mallet (1915-2002), docteur en droit et en lettres, enseignant à Madagascar en 1959, initiateur et premier recteur (en 1964) de l’académie d’Amiens, recteur-chancelier de l’Académie de Paris de 1969 à 1980.

[2]     Édith Silve, dans un texte à propos de l’édition de ces entretiens en CD audio. Charles de Gaulle à l’époque de la diffusion de ces entretiens était en retrait à Colombey et avait donc tout le temps d’écouter la radio. Il faudrait toutefois relire le premier volume de ses Mémoires d’espoir ou une interview de l’époque pour s’assurer qu’il les ait vraiment écoutés mais même si ç’avait été le cas il n’est pas sûr qu’il s’en soit confié.

[3]     La tradition donne généralement le chiffre de trente-huit émissions en tout. Un souci d’objectivité commande d’y ajouter l’émission zéro, objet de cette page et la conversation avec Julien Benda déjà retranscrite ici.

[4]     Marie Dormoy (1886-1974), critique d’art et traductrice, bibliothécaire, surtout connue pour ses amants au nombre desquels l’organiste Pierre Michelot, André Suarès, Auguste Perret et Paul Léautaud.

[5]     André Billy (1882 1971), journaliste et écrivain, proche de Guillaume Apollinaire, de Paul Léautaud et d’André Rouveyre.

[6]     André Rouveyre (1879-1962), caricaturiste de presse, journaliste et écrivain.

[7]     Voir le Journal littéraire au 23 novembre 1937 : « Combelle me parle de la façon dont je suis considéré dans le monde des jeunes écrivains, par Gide lui-même, comme un homme qui maintient, par son attitude, ses écrits, des choses en train de disparaître. » Lucien Combelle venait d’être engagé comme secrétaire par André Gide, qui n’était plus, à 68 ans, considéré comme un jeune écrivain, mais qui en fréquentait beaucoup.

[8]     Au très-oublié Paul Colin, pour Les Jeux Sauvages, chez Gallimard (face à Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras et au Salaire de la peur, de Georges Arnaud). Voir l’article de Pierre Assouline dans Le Monde des livres du 28 août 2008, page 11.

[9]     Lire le récit de cette rencontre par André Billy dans Les Soirées de Paris de juillet 1912. Voir ici la page « Vu par André Billy ».

[10]    Léger gloussement de Robert Malet.

[11]    Les Deibler ont été une dynastie de bourreaux d’abord allemands puis français, de 1664 à 1939, éteinte avec Anatole Deibler (1863-1939), dont la barbe était d’ailleurs modeste.

[12]    Eugène Montfort (1877-1936), créateur du mouvement littéraire « Naturiste », fondateur de la revue Les Marges, éditeur historique, le 15 novembre 1908, du premier « premier numéro » (il y a eu un un second « premier numéro ») de La Nouvelle revue française. Un portrait d’Eugène Montfort a été dressé par PL qui s’est rendu chez lui, rue Chaptal, le 28 septembre 1908. Un autre portrait en a été dressé par André Billy dans La Terrasse du Luxembourg, pages 297-298. Pour les circonstances particulières de la mort d’Eugène Montfort, voir le Journal littéraire au 13 décembre 1936.

[13]    Le Petit Ami (Léautaud indiquait toujours le A en capitale) a ensuite été réédité en 1956 au Mercure. D’autres rééditions ont suivi dont deux encore disponibles aujourd’hui, une en collection « bleue » du Mercure, date de 1987 (200 pages) et l’autre dans « l’Imaginaire » de Gallimard est de 1997 (224 pages).

[14]    Dans Les Soirées de Paris de juillet 1912.

[15]    André Tudesq (1883-1925), René Dalize (1879-1817) et André Salmon (1881-1969).

[16]    Le titre de la pièce est cité trente-neuf fois par PL au cours de son Journal, Alceste est cité dix-sept fois, Oronte, douze fois, Célimène neuf fois.

[17]    La phrase telle qu’on l’entend est « façonné le XVIIIe et le XIXe siècle », corrigée ici afin de la rendre plus compréhensible.

[18]    Actuellement le sud de la ligne B du RER, entre la station Luxembourg, qui était la tête de ligne de ce que l’on appelait alors la « Ligne de Sceaux », et Fontenay-aux-Roses.

[19]    Marie Dormoy a rencontré Léautaud pour la première fois le 4 avril 1922. Ils sont devenus amants au début de 1933.

[20]    André Rouveyre, Choix de pages de Paul Léautaud, Éditions du Bélier, 1946, 364 pages. Voir également ici-même la page « Vu par André Rouveyre »

[21]    Florence Gould (née Florence La Caze, 1895-1983) ; femme de lettres américaine et salonnière française. Florence La Caze, fille d’un éditeur fortuné, a épousé en 1923 Frank Jay Gould (1877-1956), détenant une immense fortune grâce aux chemins de fer. Léautaud sera souvent invité chez elle après la Libération.

[22]    André Rouveyre, accroché à son papier comme un naufragé à son radeau, continue imperturbablement, le studio dût-il s’écrouler.

[23]    Entretiens d’André Gide avec Jean Amrouche, diffusés en 34 émissions à partir du lundi 10 octobre 1949, trois fois par semaine, les lundis et jeudis de 22 h.30 à 22 h.45, et les vendredis de 22 h. à 22 h.15. André Gide va mourir le 19 février 1951 pendant la diffusion des entretiens de Paul Léautaud, ce qui vaudra deux émission sur la mort d’André Gide et la cérémonie de son inhumation à laquelle Paul Léautaud s’est rendu avec la famille Mallet (Robert Mallet, son épouse née Francine Leullier (1910-2004), son frère et sa belle-sœur). Voir le Journal littéraire au 25 février 1951.