Sur Georges Duhamel 1930-1939

Ces textes sont un choix assez restreint et subjectif des très nombreuses (566) évocations de Georges Duhamel dans le Journal littéraire de Paul Léautaud. Les journées du journal ne sont pas nécessairement entières, ce qui aurait entraîné des pages bien trop longues pour une consultation sur internet, dévolues plus traditionnellement à des formats courts. Seules les années 1930 à 1939 sont concernées, les années de guerre et d’après-guerre pouvant peut-être faire un jour ici l’objet d’une seconde page.

Georges Duhamel (1884-1966), médecin (en 1909) et homme de lettres, est surtout connu pour son ensemble romanesque en dix volumes, Chronique des Pasquier, écrit 1933 à 1945. Georges Duhamel a été en charge de la rubrique des « Poèmes » au Mercure depuis le numéro du 16 avril 1912. Il a reçu le prix Goncourt pour son deuxième roman : Civilisation, publié au Mercure en avril 1918. À la mort d’Alfred Vallette le 28 septembre 1935, Georges Duhamel l’a remplacé à la tête du Mercure de France avant d’être élu à l’Académie française cette même année 1935, puis secrétaire perpétuel de juin 1942 jusqu’en mars 1946 où il a démissionné[1].

1930

Mercredi 21 Mai 1930

Auriant[2], à qui j’ai donné hier le nouveau volume de Duhamel : Scènes de la Vie future[3] (son voyage en Amérique), me disait ce soir qu’il est remarquable et que, l’ayant commencé, ne pouvant s’en détacher, il a passé presque la nuit à le lire. Pour ne pas couper mon exemplaire avec envoi d’auteur, j’ai pris ce soir un exemplaire de vente et je vais le lire. Duhamel occupe certainement dans la littérature une place européenne, comme Maeterlinck, après le Trésor des Humbles[4]. Je ne sais pourquoi, pourtant il ne m’éblouit pas. Je m’en étonne moi-même. Il faut pourtant reconnaître qu’il s’intéresse à énormément de choses (ce qui est une supériorité d’esprit, et en disant cela j’exprime une critique sur moi-même), qu’il est très humain, très libre d’esprit, très simple comme homme, toutes choses qui devraient me plaire. Elles me plaisent ! Pourquoi est-ce que je suis si tiède ? Je viens de rester un moment à réfléchir. Je crois que c’est que je le soupçonne de plus d’adresse que de sincérité, de plus d’ambition que de générosité et d’être un apôtre dans l’apostolat duquel il y a une part de jeu. J’écris cela avec une grande envie de le biffer aussitôt, tant j’ai peur de me tromper. En tout cas, sauf pour la Vie des Martyrs et Civilisation [5] (quand je les ai lus à l’époque), je ne sens pas, quand je le lis, l’excitant plaisir d’esprit que me donnent certains livres.

J’ai eu à examiner, pour ne pas faire de doubles dans mes services de presse, le service considérable qu’il a fait de ce nouveau volume : Scènes de la Vie future. C’est inouï les gens auxquels il envoie ! Et à chacun un envoi approprié. Une corvée sans nom, il en convient lui-même. Avant-hier matin, attelé à cette besogne, les bras lui en tombaient. Près de 400 volumes.

Tous ces gens qui vont recevoir ce volume, qui se trouveront obligés d’écrire à l’auteur ! La plupart n’écriront pas ? Mais si. Duhamel est arrivé à un moment de sa carrière auquel il se présente un certain calcul. Il sera certainement un jour de l’Académie[6]. Cela ne fait pas de doute. Il y pense certainement. Les gens pensent à cela, à ce qui s’ajoutera alors à sa situation littéraire. Dans le nombre, il y en a qui pensent eux-mêmes à l’Académie, dont il sera et où il pourra disposer d’une certaine influence. Tout cela se relie.

Vendredi 23 Mai 1930

Le livre de Duhamel est remarquable, bien qu’insuffisant, peut-être, bien qu’un peu superficiel. Un livre courageux, trop véridique, presque douloureux. Un livre dans lequel Duhamel est encore tout entier, comme dans tous ses livres. Aucune séparation entre l’œuvre et l’homme. L’identité la plus complète, le plus grand éloge littéraire qu’on puisse faire, à mon avis. Il n’est pas un Français cultivé et affiné qui ne soit atteint par tout ce que l’Amérique a enlaidi, abêti et abaissé chez nous et qui ne sente la vérité de ce livre. Duhamel était justement chez Vallette ce matin à mon arrivée. Je lui ai fait tous mes compliments et dit toute mon approbation. Comme je le lui ai dit en riant : « Un retardataire comme moi, qui ai horreur de toute mon époque, — tout ce qu’il faut pour approuver votre livre. »

Il a raconté qu’il a reçu un mot de Henry Bordeaux[7], un mot lui disant : « Mes compliments. Aucun de nous n’a encore eu ce courage. »

Duhamel a envoyé son livre à Léon Daudet[8] sans envoi. J’ai vu cela aujourd’hui, le volume envoyé à une adresse inexacte et revenu, en le changeant d’enveloppe pour l’envoyer à la bonne adresse. Je présume qu’il fait ainsi pour tous ses livres, du moins les derniers.

Samedi 24 Mai 1930

Vallette m’a parlé ce matin du livre de Duhamel, Scènes de la Vie future, qu’il a passé hier dimanche à lire, — un événement : Vallette lisant un livre qu’il a édité. Il est de mon avis : remarquable, et douloureux, tant nous sommes tous atteints par les choses qu’il décrit et dont les effets ne sont déjà que trop visibles partout et en tout.

J’ai dit cela tantôt à Duhamel, venu me dire bonjour dans mon bureau. Il m’a dit avoir reçu de Vallette une lettre charmante sur son livre. Il m’a dit lui-même, pour ce livre, qu’il sentait, en l’écrivant, qu’il retrouvait vraiment la verve de sa jeunesse. Il m’a parlé des approbations qu’il a reçues, de gens desquels il n’en aurait guère attendu : Louis Bertrand, par exemple, et Henry Bordeaux qui lui a écrit, dès la publication dans la Revue de Paris : « Nous tous, nous pensons ce que vous avez écrit, mais aucun de nous n’a eu le courage de le dire. Il est vrai qu’il est bien difficile de dire du mal des gens quand on a été si bien reçu. »

Duhamel, qui part demain en Allemagne, pour une journée, affaire de conférence, a sa mère malade d’une otite. 76 ans, un cœur épuisé, énorme physiquement, on est obligé de la monter à sa chambre, de l’en descendre, de la soigner, débarbouiller comme un enfant. Mme Duhamel lui donne très bien tous ces soins. Elle vit 6 mois chez Duhamel, 6 mois chez une de ses sœurs (pas Mme Vildrac). Elle a eu 8 enfants. Duhamel est le septième[9].

Mercredi 24 Septembre 1930

Déjeuner chez Duhamel à sa maison de Valmondois. Départ avec lui dans sa voiture, du Mercure, à 10 heures et demie, après toutes sortes de plaisanteries avec Vallette sur un accident possible[10]. En voiture, il me donne à lire une lettre comme celles qu’il reçoit à de nombreux exemplaires : un garçon, officier de réserve, croix de guerre, congédié de son emploi pour cause de réduction de personnel, dénué de toutes ressources, se disant obligé de chercher sa subsistance dans les rebuts des Halles, et qui sollicite de lui un prêt d’honneur de 3 000 francs. Je lui demande s’il répond vraiment à tous ces gens.

Je lui dis qu’il n’y suffirait pas. Je lui dis que je m’étonne que des gens puissent ainsi trouver l’aplomb de mendier auprès de l’un ou de l’autre, qu’il y a là une profusion, que la méfiance est de règle. Il me répond qu’il a en effet été refait plusieurs fois, mais qu’il vaut peut-être mieux être trompé que de risquer de ne pas soulager une misère vraie. Je pense bien toutefois qu’il doit se limiter, car à marcher ainsi par billets de mille, ce serait lui bientôt qui serait le pauvre. Arrêt au haut du faubourg Saint-Denis, face à Saint-Lazare[11], pour prendre Mme Duhamel[12] partie de son côté pour des courses. Je suis assis à côté de Mme Duhamel. Duhamel au volant, avec son jardinier à côté de lui. Conversation avec Mme Duhamel sur Copeau[13] et sur Lugné-Poe[14]. Elle m’apprend que Copeau va revenir au Vieux-Colombier avec ses élèves. Déjà je ne m’amuse guère. Arrivée chez Duhamel à midi. Bonjour à toute la maison : enfants, mère, sœur, neveux et nièces, plus le chien Dick et une chatte blanche et son petit, et un autre chat Pompon, moins familier. Tour de la propriété avec Duhamel : assommant. Considérations de Duhamel sur son installation dans le pays : assommant. Le déjeuner : amabilités des dames, les gentillesses et les propos de Mme Duhamel que je trouve qui manquent de naturel, propos des enfants, mon manque d’aise habituel, tout cela encore : assommant. Ensuite, promenade dans le jardin avec Mme Duhamel, Duhamel occupé à surveiller l’arrivée chez lui d’un matériel de chauffage central : assommant. Petite station sur un banc du jardin. Duhamel venant nous rejoindre : assommant, nous ne savons visiblement quoi dire. Ensuite, un moment dans son cabinet de travail. Je m’étonne de la façon dont il s’assied à sa table de travail, sa main en écrivant lui faisant ainsi une sorte d’ombre. Il me dit n’y avoir jamais pensé, et que maintenant il va y penser. Duhamel tient quelques-uns de ses petits propos d’apôtre. Après un moment, nous descendons pour le départ. Dans une pièce au rez-de-chaussée où j’avais déposé en arrivant mon chapeau et mon manteau, une très belle peinture de Berthold Mahn[15] représentant la maison et une partie du jardin. En voiture, par la campagne, jusqu’à la gare de Valmondois. Nous arrivons à 4 heures 20. Le train pour Paris est à 5 heures moins 20. Nous allons et venons sur le quai. Conversation sur le Mercure et sur Vallette, sur le Mercure après la disparition de Vallette[16]. Il me parle du caractère peu démonstratif de Vallette, qu’il connaît depuis vingt ans, avec qui il est en rapports intéressants pour la maison, et qui lui écrit : Cher Monsieur, et à qui lui-même écrit : Cher Monsieur. Il me raconte la façon dont Vallette lui a donné la suite de Pierre Quillard pour la rubrique des Poèmes : « Vous allez remplacer M. Pierre Quillard. Vous n’avez pas besoin de parler de votre prédécesseur. Dans la maison, nous ne sommes pas des sentimentaux[17]. » Je lui dis de mon côté que, Dumur et Vallette se connaissant et collaborant et vivant côte à côte depuis près de 40 ans, je ne les ai jamais entendus se demander des nouvelles de leur santé ni s’inquiéter l’un de l’autre, si l’un ou l’autre était absent. Également le cas de Vallette, le jour des obsèques de sa mère, travaillant le matin à son bureau comme de coutume, puis, à un moment, tirant sa montre, disant : « C’est l’heure » — prenant sa canne et son chapeau et descendant pour la levée du corps, sans une autre parole. Le cas de Dumur, perdant son père, sa mère, une sœur, se montrant le matin dans le bureau de Vallette, une valise à la main, lui disant : « Je serai là après-demain » — et revenant en effet le surlendemain, sans avoir dit et sans rien dire d’autre.

Voyage en 3e classe jusqu’à Paris. Arrivée vers 6 heures moins le quart gare du Nord. Quartier abominable. La sortie des bureaux. De longues files de gens allant prendre des trains de banlieue. Vrai spectacle d’une sorte d’esclavage. Je sens tout le prix d’avoir échappé, pour partie, à cette vie. J’ai toujours mal gagné ma vie comme employé, mais au moins j’ai eu des loisirs et je n’ai jamais senti l’autorité, le commandement, la surveillance. Autobus jusqu’au Pont-Neuf. Abominable. Au total, une journée désagréable. Que ce soit à mon désavantage, je ne le dis pas moins : sorti de chez moi, ou du Mercure (autre sorte de chez moi), je m’assomme partout. De plus, retiré à l’excès dans mes habitudes de chaque jour, comme un escargot dans sa coquille. Dérangé : sorte de malaise physique et moral.

Je note à part un propos de Duhamel, après le déjeuner, et la seconde promenade dans le jardin, dans son cabinet de travail. « Eh ! bien, voilà, mon cher Léautaud. Vous avez tout vu. Vous voyez comment je vis ici. Je jouis de tout cela, parce que je l’ai gagné petit à petit par mon travail. C’est une chose à laquelle je pense quelquefois : je jouirais mal de choses qui me viendraient d’un argent que je n’aurais pas gagné, gagné moi-même, vous entendez, par mon travail. Je disais cela un jour à Martin du Gard (Roger Martin du Gard[18], qui est fort riche, de naissance). Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est. Vous, vous êtes né riche, de parents qui eux-mêmes étaient nés riches. Vous ne pouvez pas apprécier ce que vous avez comme si vous l’aviez gagné. Martin du Gard avait l’air de ne pas comprendre. Il trouvait cela curieux. »

Preuve d’un côté peuple très prononcé chez Duhamel. Cette jouissance d’avoir gagné ce qu’il a ! Pour mon goût, je ne trouve pas cela très relevé. Il me semble que je jouirais pleinement, sans aucun scrupule moral, de tout ce que me donnerait une fortune qui me tomberait demain du ciel.

1931

Lundi 7 Mars 1931

Tantôt, pour les annonces du prochain numéro, une page libre. Vallette et moi nous ne savions qu’y mettre. Nous nous décidons pour la page Œuvres de Duhamel. Cela l’amène à me dire que les Querelles de famille[19] marchent tout de même fort bien, qu’elles font même repartir les Scènes de la Vie Future [20]. Encore aujourd’hui, un réassortiment de 200, demandés par un libraire. Je me mets à lui dire que je n’aurais vraiment pas prévu la carrière de Duhamel à ses débuts. Il me répond que lui non plus. Je lui dis qu’il doit travailler très facilement, attendu que plus on travaille, moins on travaille. Tout à fait de cet avis. Il me dit : « Il travaille tout le temps, malgré tous ses voyages. Ainsi son prochain volume, il est déjà fini. Nous l’avons. Ce n’est pas pour maintenant, mais nous l’avons. Nous allons du reste l’envoyer à l’imprimerie. C’est le dernier volume sur Salavin. Il a trouvé un titre très bien : Tel qu’en lui-même… Ceux qui connaissent le vers trouveront cela très bien[21]. Ceux qui ne le connaissent pas, il y aura pour eux un mystère… » Je lui parle de l’observation que j’ai trouvée dans plusieurs comptes rendus de Querelles de famille : un peu un ton oratoire. Il y a en effet quelquefois du couplet, de la tirade, du morceau à effet. Il me dit que, lui, ce qu’il a craint, à un moment, c’est que le ton, un peu, de Duhamel, d’un homme qui veut faire des prosélytes lui aliène des lecteurs… « Le public n’aime pas ça. » Or, pas du tout. Je lui dis qu’au contraire un livre comme La Possession du monde[22] ne pouvait que lui conquérir un grand public, justement à cause de ce ton un peu prêcheur. Un peu la même histoire que pour le Trésor des Humbles : le côté un peu évangélique. Je lui dis que, pour ma part, je suis renversé qu’on puisse écrire des phrases vagues comme il y en a dans ce livre (La Possession du monde), qu’il me faut vraiment des choses plus précises, phrases vagues qui, d’ailleurs, doivent plaire à beaucoup de gens. Il me dit alors qu’il y a surtout un livre de Duhamel dont le succès l’a surpris : Les Plaisirs et les Jeux[23]. Un livre sur les enfants ! Il n’y croyait pas du tout. Et il a au contraire très bien marché. Je lui raconte ce que m’a raconté Duhamel à ce propos : « Vous ne pouvez croire, mon cher Léautaud, la quantité de gens qui m’envoient le portrait de leur enfant, j’en ai déjà haut comme ça ! » Je dis à Vallette que c’est un jugement personnel, je trouve cela un peu niais. Vallette a un rire approbatif qui semble bien indiquer qu’il juge, rien que par ce détail, la qualité de cette littérature. Je lui dis alors que tout cela n’empêche pas que les deux premiers livres de Duhamel soient deux très beaux livres : Civilisation et Vie des Martyrs. Il approuve pleinement. Je lui dis que Duhamel est certainement l’écrivain qui a aujourd’hui la plus grande situation littéraire. Il me répond : « Il y en a un autre… » Je ne vois pas très bien qui il veut dire. Je prononce : « Bourget[24] »… Il me dit : « Maurois[25] ! » Il me justifie son dire par le talent, l’intelligence, l’adresse de Maurois, l’espèce de séduction qu’il exerce sur le lecteur. « Évidemment, il a le genre de sa […]. C’est toujours du travail de seconde main. Mais c’est toujours brillamment fait. Est-ce que vous l’avez remarqué ? C’est même assez drôle. Les derniers portraits qu’on donne de lui ! C’est tout à fait le […][26] ! » Je lui dis qu’une chose qui complète justement ce qu’il vient de dire, c’est que, à chaque livre que publie Maurois, même dans les comptes rendus les plus élogieux, on lui nomme un devancier qu’il rappelle ou dont il procède. Tantôt un tel, tantôt un tel autre. Il me dit vivement : « Vous voyez ! C’est bien ce que je dis. » Je lui parle du dernier roman de Maurois : Le Cercle de famille[27]. Une fille voit sa mère tromper son père. Elle conçoit pour elle une colère qui va peu à peu jusqu’à la haine. Elle quitte la maison paternelle. Elle se marie. Un jour, à son tour, elle trompe son mari. Un travail se fait dans son esprit. Elle excuse alors sa mère, arrive même à l’admirer. Je dis : « Sujet extrêmement quelconque. » Vallette me dit : « Oui, oui, mais il a dû très bien présenter cela. Je suis sûr que la première partie a dû intéresser beaucoup de gens. Il paraît d’ailleurs que la seconde partie est beaucoup moins bien. Il y a fait entrer des choses d’actualité. Ses personnages parlent de la crise, par exemple. » Je lui dis alors : « En tout cas, la réussite de Duhamel est plus pure. Il n’y a pas tout cet extérieur qu’il y a dans la sienne, cette réclame, cette publicité partout. — Oh ! certainement, ce n’est pas du tout la même chose. » Je dis encore : « Maurois s’est lancé comme on lance une affaire, un produit nouveau. — Cela a été une affaire, c’est bien cela. Je suis même sûr qu’au début Maurois a largement participé aux frais. C’est certain. En tout cas, je trouve sa réputation beaucoup plus justifiée que celle de Benoit[28]. C’est un peu gros, les livres de Pierre Benoit. Kœnigsmark, que nous avons publié dans le Mercure, l’était déjà pas mal. Je crois que ses autres livres le sont encore plus. — Oui… c’est très près, si on peut dire, de la littérature populaire. — C’est ça, très près de la littérature populaire. » J’ai oublié de lui dire qu’en tout cas la littérature de Pierre Benoit est plus sympathique que la littérature de Maurois.

Vendredi 20 Mai 1931

Visite de Duhamel. Je suis en train de lire Lu. Je lui demande s’il connaît ce journal. Il me demande ce qu’il est. Je le lui explique : des articles des journaux de tous pays et de tous partis sur les questions d’actualité. Il me répond que cette lecture ne doit pas être très réconfortante, appréciation que je trouve fort juste, que l’état actuel du monde n’a rien qui puisse réjouir : « J’ai tenté de le montrer, vous le savez. Cela ne m’a guère valu d’approbations. » Je lui dis qu’à ce sujet j’ai été un peu surpris du parti pris de certaines critiques de son dernier livre Querelles de famille, alors qu’il n’est pas possible que ces mêmes critiques ne pensent pas comme lui sur certains points. Il me dit alors en s’échauffant : « Je viens même de me brouiller avec la Nouvelle Revue Française. Je n’en suis pas fâché. C’est fini. J’ai écrit quatre lignes à Paulhan[29]. Je suis délibérément brouillé avec eux. Je suis tout de même un homme qui a travaillé, qui a pas mal rempli une vie d’homme. Un homme qui a publié trente volumes qui ne sont pas absolument méprisables, je pouvais compter que cela me vaudrait plus d’égards. Je sais très bien ce que je fais, et s’il m’arrive de prendre un certain ton lorsque j’écris, c’est que je le juge nécessaire pour les gens auxquels je m’adresse. (Visant là le compte rendu des Querelles de Famille dans la Nouvelle Revue Française, numéro 1er mai[30].) C’est comme les Nouvelles Littéraires. Brouillé aussi. Mais là j’étais prévenu, je ne donnais plus d’articles. On me l’avait fait sentir : « Alors, c’est décidé, tout à fait. Vous ne voulez plus rien nous donner ? »

Il me raconte qu’il vient de visiter une école du XIVe arrondissement. Un spectacle navrant. Des enfants d’alcooliques, de syphilitiques, tarés d’une façon ou d’une autre, physique ou intellectuelle. L’un par exemple déchire tout ce qu’il a entre les mains : livres, cahiers, impossible d’y remédier. Il a cela comme d’autres ont un tic ou un défaut de conformation. Quel besoin a-t-il d’aller voir cela, quelle manie d’altruisme ? C’est bien le curé, je l’ai dit il y a longtemps et à lui-même, je crois bien : le curé laïque.

Duhamel, être sensible à ce point à des critiques défavorables, se fâcher avec les gens pour cette raison, avec la carrière littéraire qu’il a déjà, la réputation qu’il a, qui devrait le faire se moquer des appréciations bonnes ou mauvaises, et par-dessus le marché le montrer ! eh bien ! ce n’est pas brillant.

Samedi 21 Mai 1931

Raconté ce matin à Vallette la brouille de Duhamel avec la Nouvelle Revue Française et avec Les Nouvelles Littéraires, et la raison : des deux côtés, articles défavorables sur les Querelles de Famille. Étonnement de Vallette « C’est à peine croyable ! Depuis le temps qu’il publie, être encore sensible aux articles… C’est drôle ! » Vallette tout à fait de mon avis sur ce que je lui dis : que le seul fait qu’on imprime seulement cinquante lignes vous expose au jugement, à l’appréciation de n’importe qui, et jugement et appréciation quels qu’ils soient. Vallette : « Absolument, absolument. » Il m’a rappelé alors, comme fait déconcertant de la part d’auteurs, l’histoire de Claudel se fâchant avec le Mercure parce qu’on refusait de lui publier dans la revue un morceau déjà paru ailleurs, Jammes[31] avisant qu’on ne lui envoie plus le Mercure à cause d’un article de Gourmont[32]. Je lui ai rappelé de mon côté (sans dire qu’il s’agissait de moi) l’histoire de Claudel se fâchant avec la Nouvelle Revue Française à cause d’un article publié dans la revue, contraire à ses opinions[33]. Tous les deux d’accord pour déclarer : bien petit esprit.

Mercredi 16 Novembre 1931

Ce matin, visite de Duhamel. Il entre. Il s’assied dans le fauteuil près de mon bureau. Je le regarde en souriant. Il me demande : « Pourquoi me regardez-vous avec ce sourire, Léautaud ? » Je lui dis : « Je souris parce que vous vous asseyez et que c’est un geste agréable. Je suis en train de préparer mes Publications récentes. » Il me regarde, puis : « Vous écrivez toujours votre Journal, Léautaud ? » Je lui réponds, après une seconde de réflexion, je l’avoue : « Oui. » Il continue : « Et vous comptez le publier, le publier, j’entends, de votre vivant » Je lui réponds que je viens de faire un traité avec le Mercure pour cette publication. Il continue : « Pour le publier ?… dans la revue… ou en volumes ? » Je réponds : en volumes, et j’ajoute tout de suite que j’ai d’ailleurs commis une fameuse bêtise en révélant que j’ai un journal. J’ajoute encore : « Heureusement qu’il y a une chose !… » Il questionne tout de suite : « Laquelle ?… » Je lui dis que je ne la lui dirai pas. Je lui raconte que je dînais un soir chez Benjamin Crémieux… Il m’interrompt aussitôt : « Est-ce qu’on y mange de la bonne cuisine ?… » Je lui réponds que je n’en sais rien, ne faisant jamais attention à ces choses. Il me dit : « Je vous demande cela parce quelquefois, chez les Juifs, on mange de la cuisine juive. Il y a quelquefois des plats… » (il a disant cela une mine de gourmandise satisfaite). Je reviens à mon dîner. Je lui dis que Benjamin Crémieux m’a entrepris ce soir-là sur mon Journal, que j’ai regretté là encore d’en avoir laissé connaître l’existence et qu’à Crémieux aussi j’ai dit qu’heureusement il y a une chose… « Je ne lui ai pas dit laquelle et, j’en suis désolé, je ne vous la dirai pas non plus à vous. » (Cette chose, je dois l’avoir noté ce jour-là, est que les gens n’ont pas toujours présent à l’esprit l’existence de mon journal, et que cela ne les empêche pas de parler absolument comme s’ils l’ignoraient.) Je note pour aujourd’hui que ce matin également j’aurais mieux fait de répondre négativement à la question de Duhamel. Ce n’est pourtant pas la moindre vanité qui m’a fait parler. Je me demande d’ailleurs s’il ne m’a pas fait cette question par une sorte d’intérêt personnel, comme se disant que ce qu’il me dit se trouvera raconté dans mon Journal. Il m’a dit qu’il n’insistait pas pour savoir cette chose, du moment que je ne voulais pas la lui dire. Il est ensuite parti assez drôlement, et avec sa verve habituelle : « Je vous dirai, Léautaud, que je commence à être un peu agacé par tous ces gens qui tiennent des journaux intimes et qui les publient. Il y a là un orgueil, une faiblesse… Quand on voit Saint-Simon… Je ne sais pas si vous lisez le roman que je publie dans Marianne : Le notaire du Havre. C’est le premier d’une longue série que je veux écrire…[34] » Comme je lui dis non : « Vous avez raison. Vous le lirez en volume. C’est même un livre que je vous dirai de lire. Et quand je vous dis ainsi de lire un livre de moi, j’ai mes raisons. Il y a un personnage dont j’ai défiguré le nom et qui est bien facile à reconnaître : Carolus Delbeuf. Vous ne voyez pas qui c’est. Il n’y a qu’à traduire. Carolus, c’est simple. Delbeuf ? Par analogie ! Du Bos[35]. C’est Charles Du Bos. Charles Du Bos tient un journal intime. Quand je pense qu’il passe chaque jour une partie de son temps à dicter une quinzaine de pages de ce journal ! Voyons, Léautaud ! En conscience, on n’a pas tous les jours à dicter une quinzaine de pages de choses intéressantes, en pensant à soi. C’est plus fort que moi. Je me méfie… — Je vois. Vous pensez qu’on doit arriver à s’inventer des états d’âme à décrire, que cela ne devient plus que tout artificiel… — C’est tout à fait cela. » Je me mets alors à lui dire : « D’abord, je vous dirai que mon Journal n’a rien de cela. Ce n’est pas du tout ce genre… — Je sais bien, Léautaud. Chez vous, ce sont des coups de vitriol. » Je continue : « Je ne sais plus d’ailleurs très bien tout ce qu’il y a dedans. Depuis le temps ! Ce n’est peut-être rien du tout. Ce sera peut-être comme les Polichinelles de Becque[36]. Je vous dirai même qu’il m’arrive quelquefois, quand je lis le Journal de Gide, par exemple, de me dire : « Il n’y a pas de choses si bien, si intérieures, dans le mien. — Mais, mon cher, le Journal de Gide, tout cela est voulu, calculé… » Je continue encore : « Ensuite, je le publie, je pense que je le publierai, du moins, parce que j’ai besoin d’argent. Je gagne 825 francs par mois au Mercure. Il se trouve que j’ai un éditeur qui est tout prêt à me publier ces volumes. Il me faut bien de l’argent pour vivre. Maintenant, mon cher, vous avez peut-être tort de dire tant de mal des journaux. Regardez un peu, pour vous-même, avec la carrière que vous aurez eue, les gens que vous aurez connus, les choses que vous aurez vues, si vous écriviez un journal, quel ouvrage intéressant ce serait quand vous le publieriez. Regardez un peu quel intérêt ont, dans le passé, les ouvrages de ce genre ! » Il m’explique alors qu’en réalité il tient un journal[37], plutôt qu’il dicte chaque jour à sa femme ceci, ou cela, qu’elle-même y collabore. Simplement, quand c’est lui, elle met : dit par Georges. Il m’explique ensuite ce qui suit et qui est un peu difficile à rendre par écrit auprès de toute la vie qu’il y mettait en me le disant. Quand il veut expliquer ces choses qu’il note ainsi et qui comportent de tout, des réflexions privées et des choses entendues ou observées, c’est plus fort que lui, le souci de l’art est là, il lui faut les présenter le plus harmonieusement possible, il arrange donc, il compose pour l’ensemble, il aime trop la littérature pour ne pas faire ainsi. De plus, au bout d’un certain temps, ces choses qu’il a notées, il ne sait plus très bien si elles appartiennent à d’autres ou si elles sont de lui. Souvent, il se trompe. Il en est ainsi souvent pour des mots qu’il raconte à sa femme, comme dits par tel ou tel, et qu’elle lui rappelle que c’est lui-même qui les a dits, dans telle ou telle circonstance. Il me donne cet exemple.

Il a longtemps habité dans la même campagne que Vlaminck[38], très voisins l’un de l’autre. Un jour, Vlaminck passe à bicyclette et l’appelle. Duhamel se met à sa fenêtre. On bavarde. Vlaminck, debout, adossé à sa bicyclette, se met à dire : « Il y a quatre grands peintres aujourd’hui : Derain, Matisse, et Utrillo… » Me disant cela, Duhamel me dit : « Vous comprenez bien, Léautaud, quatre grands peintres : Derain, Matisse et Utrillo… Naturellement, le quatrième… Il [y] a quelque temps, je raconte cela à ma femme. Elle me dit : Mais pas du tout. Ce n’est pas de Vlaminck. C’est toi-même qui l’as dit. J’ai donc pris le parti de prendre ce titre : Mémoires imaginaires[39]. Ce qui sera de moi, sera de moi. Ce qui sera d’autres, sera d’autres. Les gens débrouilleront. Je ne tromperai ainsi personne, et d’autre part je me mettrai à l’abri. Vous comprenez, Léautaud. » Je lui dis : « En réalité, vous vous sauvez par le mot imaginaires. — Voilà ! » Je reviens alors au mot de ou sur Vlaminck, lui disant : « Pour le mot sur Vlaminck, il y a une différence, pour le cas où vous le raconteriez. S’il était de lui, ce ne serait qu’une drôlerie. S’il est de vous, vous pourriez risquer de vous brouiller. »

Continuant toujours : « À propos de ce que je vous disais tout à l’heure des mots que je ne sais pas toujours très bien si je les ai dits ou si je les ai entendus… Je rencontre l’autre jour Tristan Bernard[40]. Je lui dis : Je sais qu’on vous prête beaucoup de mots. Vous allez me dire si celui-ci est de vous. — Il me répond : Cela dépend. Je verrai. Vous comprenez : d’abord voir si le mot était bon. S’il était bon, il l’acceptait. S’il était mauvais… » Je lui dis : « Voilà. Il paraît que, pendant la guerre, comme on vous apprenait qu’on avait fusillé un général, vous avez répondu : Hé ! attention ! Pas d’optimisme béat. »

Quelques mots sur lui-même, l’œuvre qu’il a écrite, comme il lui arrive souvent, puis : « Écoutez, Léautaud. J’ai écrit à la fin de mon dernier livre ces mots : J’accepte avec un calme désespoir de n’être que ce que je suis[41]. Les gens qui ont lu cela ? Il y en a qui ont dit : N’être que ce qu’il est ? Eh ! il n’est pas à plaindre. » Je lui dis : « Des gens qui n’ont lu qu’en surface. » Il continue : « D’autres ont dit : Il a raison. Pas grand-chose, en effet. » Je lui dis en riant : « Les deux extrêmes. »

Je regardais Duhamel tout le temps qu’il parlait. L’expression de son visage, son regard, son sourire, le ton qu’il y mettait. Une grande finesse, une grande vivacité d’esprit, la malice plein le visage.

En partant, à propos de je ne sais plus quel motif, il m’a parlé du roman en quatre volumes de Jules Romains : Les Hommes de bonne volonté[42], dont il est enthousiasmé : « C’est un beau livre. C’est Romains tout entier. Son orgueil… J’ai beau ne plus voir Romains depuis seize ans. Oui, nous nous sommes séparés pour des raisons… Enfin !… N’empêche que c’est vraiment bien. C’est vraiment la chose la plus remarquable qu’on puisse lire aujourd’hui. »

1933

Vendredi 17 Mars 1933

Ce matin, Duhamel, à peu près rétabli, mais très maigri, Mme Duhamel, elle, un peu forcie, comme on dit, et fort bien ainsi. Elle reconnaît que Duhamel a dû faire trop de bons repas pendant sa dernière tournée de conférences. La crise dans la vente des livres ne paraît pas atteindre Le Notaire du Havre, à voir les paquets enlevés par les coureurs cette après-midi.

Lundi 20 Mars 1933

Ce matin, Duhamel, pour son service du Notaire du Havre. Je lui demande comment il va. Je le fais convenir qu’il a dû faire trop de trop bons repas pendant sa dernière tournée de conférences. Il me dit que les gens ont partout été très aimables, lui ont fait manger de trop bonnes choses, en effet, mais qu’on ne peut pas refuser, ce ne serait pas aimable. Je lui dis qu’il paraît en effet que c’est une impolitesse, quand on est invité en ville, de refuser de manger un plat, même s’il vous est contraire. Eh ! bien, que moi, je m’en moque. Plutôt toutes les impolitesses que risquer d’être malade. Je lui donne comme exemple mon dernier déjeuner chez Paulhan où je me suis carrément abstenu de manger une sorte de grosse orange qu’on avait mise dans mon assiette, m’étant enquis si cela était acide, et sur la réponse que cela l’était en effet, et les mets acides m’étant absolument contraires. Il me dit : « Ah ! vous avez été déjeuner chez Paulhan. Qu’est-ce qu’il vous voulait ? Il vous a demandé quelque chose pour la N.R.F.? » Je lui réponds que Paulhan est charmant avec moi, qu’il m’invite ainsi à peu près une fois par an, qu’il m’a demandé en effet quelque chose pour la N.R.F., ce que je trouve également très gentil. Il prend un air pincé et m’explique qu’il est brouillé avec Paulhan, qu’au reste il n’aime guère. Toujours l’affaire du compte rendu désagréable paru sur un de ses livres dans la N.R.F. Il revient longuement là-dessus, avec les mêmes phrases sentencieuses que la première fois : un homme comme lui, qui a dévoué sa vie aux lettres, qui a tout de même produit une œuvre qui compte, on ne le traite pas ainsi, cet homme mérite plus d’égards, c’est là incontestablement une goujaterie, et il ajoute : une goujaterie même préméditée. Je lui dis : « Je croyais que vous étiez réconcilié avec la N.R.F. » Il a l’air de s’étonner. Je continue : « Vous avez publié Le Notaire du Havre dans Marianne ? » Il a l’air un peu démonté. Il se reprend aussitôt : « Mais mon cher, Marianne, c’est Berl[43] ! » Je lui réponds en riant : « C’est Berl ? C’est Gallimard, en réalité. C’est la même maison. » Comme il recommence ses phrases à n’en plus finir sur le manque d’égards qu’on a eu à son sujet, avec le fameux compte rendu, je ne me retiens plus de lui dire qu’il est tout de même étonnant que, justement avec l’œuvre qu’il a produite, la situation qu’il a, il puisse être ainsi sensible aux critiques, qu’il devrait être blasé, et se moquer de celles-ci comme des éloges, même ! Je ne lui ai pas dit que c’est l’avis de Vallette également ni le mot : un peu bêbête, dont il a qualifié cet état d’esprit quand je lui ai raconté la fâcherie de Duhamel avec la N.R.F. Je n’ai obtenu comme réponse qu’un nouveau prêche sur la dignité de l’écrivain, la grandeur qu’il y a à écrire dans notre langue, le respect que nous nous devons mutuellement pour cette grandeur que nous partageons. Cela en devenait un peu niais. Je ne m’étonne plus de ses succès dans ses conférences.

Grandes protestations aussi qu’il ne faut pas que je prenne rien pour moi dans ce qu’il y a dans Le Notaire du Havre sur les faiseurs de Mémoires ou de Journaux intimes.

Jeudi 18 Mai 1933

Visite de Duhamel. Il trouve dans sa case un énorme manuscrit. Il s’assied en gémissant : « Encore un ! » J’éclate de rire. Il me demande pourquoi je ris. « Parce que je vous plains énormément. Je ne voudrais pas être à votre place. Vous avez un pendant dans ma pitié. » Il me demande lequel. Je lui dis : « Valéry[44]. Ce pauvre Valéry. À sa place non plus, je ne voudrais pas être. Je vous plains vraiment tous les deux. » Je lui raconte les gémissements de Valéry obligé de faire un discours sur Goethe, me disant : « Ça m’emmerde, je n’en ai jamais lu une ligne. » Allant s’enfermer dans une chambre d’hôtel à Marseille pour l’écrire, et, Gide venant un matin le demander, descendant de cette chambre avec le visage d’un homme fourbu. Duhamel me raconte alors : « Gide ! je l’ai vu justement dernièrement à Marseille. J’étais allé là-bas pour trois conférences que j’avais promises et qu’il a bien fallu me décider à faire. Qui est-ce que je trouve un soir dans les couloirs ? Gide. Je n’ai pas été content. Je le lui ai dit C’est de la traîtrise. Vous auriez dû me faire savoir que vous étiez là. Quand je sais qu’il y a dans la salle un auditeur de marque, — comme vous ! — je m’arrange toujours pour placer dans ma conférence quelque chose pour lui. Je me rappelle bien la dernière fois que je vous ai vu. C’était au Mercure, il y a quelques années. Vous m’avez offert une cigarette. Je vous ai dit que je ne fumais plus, vous avez eu l’air sceptique. Vous m’avez demandé : Depuis combien de temps ? Je vous ai dit : Deuxième année. Vous avez fait alors : Oh !… comme l’air de dire que cela ne durerait pas. Eh ! bien, cela dure toujours. »

Je dis à Duhamel « Vous êtes certainement un des rares hommes auxquels Gide ait offert une cigarette. » Il me regarde : « Ah !… Pourquoi ?… — Généralement, il en demande. »

Jeudi 31 Août 1933

Longs propos de Bernard[45], tantôt, devant Mandin, en l’absence de Vallette, sur les gens qui combinent, au dehors, en vue de la disparition de Vallette…

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ Deux lignes de points[46]. ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙

[Bernard] a déjeuné dimanche dernier chez Duhamel. Duhamel a déjà succédé à Dumur comme administrateur[47]. Il prend de plus en plus une grande place au Mercure, de l’avis même et de l’encouragement de Vallette. La question s’est posée, s’il accepterait, Vallette disparu, la direction de la revue. Il a dit à Bernard qu’il y a réfléchi, qu’il est décidé à accepter et qu’il viendra prochainement aviser Vallette qu’il peut considérer comme chose assurée qu’il assumera sa succession sur ce point. Démarche que Bernard et moi sommes d’accord pour trouver un peu osée, gênante, indélicate presque, à venir ainsi parler crûment à Vallette de sa disparition, si calme et si indifférent que Vallette soit lui-même sur ce sujet. Bernard est d’ailleurs comme moi à envisager la disparition de Vallette comme une catastrophe et à souhaiter qu’il vive encore dix ans, quinze ans. Nous avons eu l’occasion de le lui dire tous les deux à lui-même avant-hier matin, la conversation étant venue sur ces questions. Non seulement pour lui, pour la maison, mais pour nous-mêmes. Bernard, par son mariage, se trouve maintenant dans l’aisance, avec d’excellentes perspectives à la mort de son beau-père. Il est le premier à dire qu’il doute fort de pouvoir s’entendre avec Duhamel, qui se révélerait certainement l’homme qu’il est réellement, qu’il cache sous des discours philanthropiques et des paroles d’amitié. On peut aussi toujours compter avec le désir qu’ont de nouveaux maîtres, que ce soit lui, ou d’autres, de mettre dans la place des gens à eux, en expulsant ceux qui s’y trouvent. Ce dont pourrait à la rigueur se moquer Bernard, pour la raison ci-dessus. Mais moi ! Si on trouve le moyen de me remercier, bien qu’actionnaire et auteur de la maison et dans ma place d’employé depuis vingt-cinq ans. J’entends : me remercier comme employé. Bernard dit qu’un employé comme lui, comme Mandin, comme moi, qui avons chacun notre travail particulier, qui sommes chacun, pour ainsi dire : un chef de service, on ne pourrait nous remercier, d’après un règlement en cours et fixé par les prud’hommes, sans nous payer autant de fois la moitié de nos appointements qu’il y a d’années que nous occupons notre emploi.

Évidemment, cela ferait une indemnité : Bernard a raconté aussi que Duhamel, lui déroulant ses plans en cas de mort de Vallette, a été éberlué quand il lui a dit que tout se trouverait soumis au vote des actionnaires réunis et qu’il se pourra bien que des objections, ou même des oppositions, fussent formulées, étant vrai d’autre part qu’on peut cuisiner une assemblée d’actionnaires dans le sens des décisions qu’on désire. Bernard ne cache pas qu’il poserait sa candidature, lui, comme directeur administratif, faisant pour sa propre part, la part des mêmes aléas. Pour ma part, en tous cas, moi qui n’ai rien à attendre dans ma montée en grade, à souhaiter seulement d’être un peu mieux payé comme employé, je me place surtout comme auteur et je souhaite que Vallette vive le temps que je fasse paraître le Petit Ami et que je commence la publication de mon Journal.

Lundi 4 Septembre 1933

Duhamel a écrit une petite brochure sur les Mémoires imaginaires. Sorte de commentaire pour la nouvelle série de romans commencée avec Le Notaire du Havre. Un sujet dont nous avons parlé plusieurs fois ensemble. La brochure est à l’impression au Mercure, pour paraître à la rentrée. Passant ce matin dans mon bureau, il m’en parle, me demande si je l’ai lue dans la Nouvelle Revue Française, à laquelle il l’a donnée (alors, cette brouille féroce, irrémédiable, pour toujours ? enterrée ?, qui s’est amusée d’ailleurs à la couper en deux, au lieu de la publier en une fois. Il me dit de ne pas la lire là, d’attendre qu’elle paraisse et m’annonce qu’il a ajouté à la fin un petit morceau pour moi. Parbleu ! je m’étais étonné de ne pas voir Bernard me parler de quelques lignes me concernant, après toutes nos conversations, Duhamel et moi, sur le sujet et notre manque d’accord. Cela l’a démangé après coup. Je suis pour lui le type de l’homme aux Mémoires, de l’homme qui fait sa lecture préférée des Mémoires, et il a tenu à me dire mon fait. Je lui ai dit en riant : « C’est très flatteur pour moi. J’espère que c’est un peu pointu. » Il s’en est défendu. Je lui ai dit : « Alors, si ce n’est pas pointu, ce n’est plus du tout flatteur. »

Vendredi 22 Septembre 1933

Bernard m’a reparlé tantôt de la question Duhamel, à propos de la disparition proche ou lointaine de Vallette. Comme je l’ai noté précédemment, Duhamel avait dit à Bernard qu’il viendrait un matin annoncer à Vallette qu’il était décidé à accepter sa succession comme directeur de la revue. Il en a entretenu Vallette l’autre matin. Bernard dit que Vallette a montré dans cette conversation sa sérénité habituelle, parlant de ces choses comme s’il s’agissait d’un autre. Bernard me dit qu’il avait dit, il y a déjà quelque temps, à Vallette, que si c’était Duhamel qui prenait sa place, lui Bernard quitterait la maison, certain de ne pouvoir s’entendre avec Duhamel. Il a changé d’avis et en a fait part à Vallette. Bien qu’il n’ait aucune confiance, sous tous ces rapports, en Duhamel, sur lequel il ne s’abuse pas, qu’il devine mené uniquement par l’ambition. Il m’a raconté que lorsqu’il a déjeuné à Valmondois, cet été, Duhamel, parlant de la mort de Vallette et des mesures à envisager, comme Bernard lui disait qu’il y avait le temps, lui montrant combien Vallette est encore solide, Duhamel lui a dit : « Mais non ! Quand on a son âge ! Ce peut être demain, après-demain. » Bernard, qui souhaite très sincèrement comme moi que Vallette dure le plus longtemps possible, disait tantôt : « Je voudrais qu’il vive encore quinze ans, vingt ans. Quelqu’un qui serait refait, ce serait Duhamel. »

Il a été de mon avis quand je lui ai dit que ce à quoi il faut penser surtout, ce dont il faut surtout se méfier, c’est l’homme qui se révélera chez Duhamel avec sa nouvelle situation. Un homme peut changer du tout au tout dans une situation nouvelle. Duhamel doit certainement déjà y penser à part lui, avoir ses plans. Bernard et moi, à ce moment-là, nous nous sommes trouvés presque ensemble à dire : surtout quand on est comme lui : terriblement ambitieux. Je me suis même amusé à dire à Bernard : « Vous-même, quand vous serez là-bas (à la place de Vallette, comme directeur administratif) vous serez peut-être tout différent de ce que vous êtes, j’entends dans vos rapports avec nous » (j’entendais surtout : avec moi).

Il montre Duhamel comme un autoritaire, sous ses façons bon enfant. Il l’éprouve à chaque instant dans son poste de chef de fabrication, à la façon de Duhamel de lui parler tout d’abord, pour ensuite rattraper un peu son ton trop impératif. Ce matin encore, dit-il, à propos de bonnes feuilles de son prochain livre[48] que Duhamel se plaignait à lui de ne pas recevoir.

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ Ligne de points. ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙

Lundi 25 Septembre 1933

Duhamel arrive ce matin dans mon bureau. Il s’assied. J’étais en train d’écrire une lettre. Il me regarde, comme attendant que j’aie fini. Je sentais qu’il avait quelque chose à me dire. Quand je pose la plume et qu’il voit que je l’écoute :

« Je viens de me soulager, mon cher. Je viens d’écrire un article en réponse à un article de Mauriac. Les gens ne seront peut-être pas contents. Tant pis. J’ai dit ce que je pense. Ce que je pense c’est que je ne veux pas mentir. Mauriac a écrit un article pour dire que les jeunes se plaignent de n’avoir pas de maître. Je réponds parce que je suis nommé dans cet article. Mauriac me demande ce que j’en pense. Ce que j’en pense, c’est que je ne veux pas faire le prophète. Je veux bien donner des conseils, des avis, rendre des services au besoin, je passe déjà une grande partie de mon temps à cela, mais prédire l’avenir, dire aux gens quelle route ils doivent prendre et ce qui les attend, non. Vous me comprenez, Léautaud. Je veux bien discuter des choses littéraires, des choses de notre métier d’écrivain. Je le fais à chaque instant avec des gens. Je le fais souvent avec vous, Léautaud, quand nous ne nous trouvons pas d’accord sur tel ou tel point. Je veux bien cela, mais un point, c’est tout. Je crois être de ceux qu’on considère aujourd’hui comme un maître. Des tas de gens m’écrivent, viennent me voir, me demandent de les tirer d’un cas de conscience, de les diriger. Je m’y refuse absolument. Tenez, Léautaud, l’autre jour, je reçois une lettre d’une femme, qui a perdu son fils à la guerre, qui me demande si je crois qu’il est vraiment mort, si elle peut penser qu’elle le reverra un jour. Voyez-vous cela ? J’ai mis deux jours à réfléchir avant de lui répondre. Finalement je lui ai répondu : « Madame, tant que vous penserez à-lui votre fils vivra. Le jour que vous cesserez de penser à lui, ce sera fini, il mourra complètement. » Voyons, Léautaud. Qu’auriez-vous fait à ma place ? » Je m’amusais déjà de tout ce discours de curé laïque, débité avec un ton onctueux, et des mines papelardes. « Moi, lui dis-je à cette question, ce que je lui aurais répondu ? Je sais bien ce que je lui aurais répondu. Je n’aurais certes pas été aussi aimable que vous. »

Il continue : « Dernièrement, je reçois la visite d’un jeune pasteur. Il voulait savoir si je pensais que Dieu existe. Il avait des doutes. Il venait me demander s’il devait quitter le pastorat. Je lui ai fait la seule réponse qui convenait : le seul fait que vous me demandez si vous devez le quitter, vous l’avez quitté. »

C’est à mourir de rire de voir Duhamel dans ce métier de curé laïque, assailli d’ouailles qu’il réconforte, de l’entendre raconter cela, avec son gros visage poupin, son ton onctueux, son élocution d’enfant. Une atmosphère de confessionnal et de patronage.

Il continue encore :

« Vous savez que je donne chez moi chaque semaine des séances de musique. Nous sommes là environ une cinquantaine de personnes. (Si les gens le rasent, il peut bien s’en prendre à lui.) J’écoute tout le monde, je dis un mot à chacun, puis je rentre écouter la musique. L’autre jour, on me dit : “Il y a là le petit B… Vous devriez bien lui dire un mot. Il en a bien besoin.” Je dis : “Lui dire un mot. Quel mot voulez-vous que je lui dise ? Il a mes livres.” (Il faudrait pouvoir rendre le ton et la physionomie de Duhamel disant cela : “Il a mes livres”. Comme des bréviaires, dans lesquels sont toutes les bonnes paroles.) C’est pourquoi, Léautaud, j’ai voulu répondre à l’article de Mauriac. J’en ai assez. Je ne veux pas faire le prophète. Vous ne trouvez pas que j’ai raison ? »

Je lui ai répondu : « Mon cher, vous savez, moi, d’abord, ce Mauriac, je le trouve illisible avec sa littérature de sacristie. Ensuite, qu’est-ce que tous ces gens qui ont besoin de maîtres, qui veulent des maîtres, qui se sentent perdus sans maîtres ? Ce sont des domestiques, ces gens-là, ce sont des gens de maison. C’est comme Massis[49] avec son mot : servir, qu’il sert à tout propos : Servir. Je sers. Servons. Je vous le dis : ce sont des gens de maison. Ils ne m’intéressent pas du tout. Je n’aime pas les niais à ce point-là. »

Alors Duhamel se levant : « Enfin, voilà. Cela m’a fait plaisir de vous raconter cela. — Et à moi, donc. »

Il est extrêmement curieux que Duhamel, qui a un grand don d’observation du comique chez les autres, ne le voit pas chez lui et dans son métier de raccommodeur des âmes en peine. On ajouterait une jolie scène à son Œuvre des Athlètes[50], en le mettant lui-même en scène.

1935

Jeudi 14 Novembre 1935

Duhamel arrive ce matin au Mercure seulement à onze heures et demie. À midi un quart il vient me prendre dans mon bureau, pour partir déjeuner chez lui. Il s’excuse du retard, me raconte qu’il a été dérangé. Régnier[51] est arrivé chez lui avant-hier lui dire de se présenter au fauteuil de Lenotre[52]. L’élection en remplacement a lieu jeudi prochain. Il me dit que Régnier a été extrêmement gentil. Il a donc dû commencer ses visites. Nous montons en voiture, lui, Bernard et moi et nous filons vers la rue de Liège. Propos de Duhamel : il était si tranquille, si bien tout à son travail du Mercure, ne pensant plus guère, pour l’instant, à l’Académie. En tout cas, l’élection se fera sans qu’il soit là. Il part en effet en tournée de conférences. Ces messieurs décideront ce qu’ils voudront. Nous montons l’avenue de l’Opéra. Duhamel se met à dire : « C’est étonnant. Cette avenue de l’Opéra. D’habitude c’est plein de gens. Aujourd’hui il n’y a personne. » Je me suis retenu à une seconde de dire : ils sont tous à faire des visites.

Chez Duhamel, 31, rue de Liège, un petit hôtel, au fond d’une cour, avec jardin sur l’arrière. Le rez-de-chaussée : salon, entrée, salle à manger, cabinet de travail de Duhamel, bibliothèque. Au premier, chambres à coucher. Au deuxième, le frère de Duhamel. Au quatrième, le « grand-père » qui doit être le père de sa belle-sœur[53]. De très belles pièces à boiseries gris Trianon[54], un jardin charmant. Hauts plafonds, hautes et larges fenêtres. Une jolie demeure, et qui pourrait l’être encore plus, si le mobilier était plus en rapport. Je me suis promené seul, avant le déjeuner, dans toutes les pièces de ce rez-de-chaussée. Je pensais à mon taudis. À chacun son lot. Je crois que Duhamel nous a dit qu’ils sont seize dans cet hôtel. Je préfère mon taudis et être seul.

Le déjeuner. Placé à la gauche de Mme Duhamel. À sa droite, Ferdinand Herold[55]. Les deux vieux messieurs de la réunion. Mme Duhamel tout à fait charmante, pleine de petites attentions. En face de moi, Mme Herold. J’étais très gai, très en train. Je l’ai couverte de brocards sur tout ce qu’elle disait. Duhamel grand amateur de vins, les servant comme des choses précieuses, les respirant comme des fleurs, chaque vin ayant son genre de verre, presque sa façon d’être bu. Si peu que j’aie accepté de boire de ces merveilles, j’en suis sorti un peu mal à mon aise.

Avant le déjeuner, Mme Duhamel me montre je ne sais quel album de dessins, ou de gravures. L’un, le décor de La Lumière[56], la pièce de Duhamel jouée autrefois à l’Odéon. Mme Duhamel me rappelle, en riant, tout le mal que j’ai dit de cette pièce dans ma chronique dramatique[57]. Je lui réponds que je le pense encore et l’écrirais encore. Elle met en opposition L’Œuvre des Athlètes, la verve comique, le sens satirique qu’il y a dans cette pièce, ce que j’ai justement célébré en en rendant compte, et elle me dit qu’elle regrette souvent, et l’a dit souvent à Duhamel, qu’il n’ait pas poursuivi dans cette voie. Je lui dis que je suis d’autant de son avis, que cette verve comique semble bien exister encore chez Duhamel, qu’il y en a des marques dans la Vie des Martyrs, qu’on la retrouve quand il nous raconte des histoires au Mercure, et là, pas cherchée, pas étudiée, presque en simple conversation, donc bien naturelle chez lui.

Duhamel m’avait dit que cette réunion était pour parler du Mercure. En fait, on en a peu parlé.

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ Deux lignes de points. ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙

Duhamel nous parle du numéro d’hommages[58] (1er décembre), des échecs qu’il a subis dans ses demandes à quelques écrivains, Maeterlinck, par exemple. Il nous dit que Vallette lui a dit un jour : « Il y a du mufle, dans Maeterlinck. » Dès le premier jour il a écrit à Maeterlinck pour lui demander un texte, si court qu’il fût. Maeterlinck lui a répondu qu’il se sentait embarrassé, qu’il y a quarante ans qu’il n’avait pas vu Vallette, qu’il ne voyait pas ce qu’il pourrait dire. Duhamel lui a écrit de nouveau, qu’il tenait absolument à un texte de lui, que cela était très important pour ce numéro d’hommages, qu’il comptait absolument le recevoir. Il lui a répété cela en le voyant à la répétition générale de sa dernière pièce[59]. Finalement, Maeterlinck n’a rien envoyé. — Benoit, ensuite, qui a répondu d’abord qu’il connaissait très peu Vallette, et finalement n’a rien envoyé non plus. — Carco[60], venu au Mercure dès la mort de Vallette, pour voir un peu de quel côté allait le vent et qui, non plus, lui pourtant lancé par le Mercure, n’a rien envoyé. — Colette, qui a répondu à Duhamel que somme toute elle connaissait peu Vallette, qu’elle ne l’avait guère vu, et très peu, qu’autrefois, qu’elle avait été très intimidée de se trouver en face de lui, qu’elle s’était tout de suite sentie à l’aise devant sa « rassurante épaisseur » et qui finalement, comme les précédents, n’a rien envoyé. Duhamel a donné la concernant cette explication péremptoire : tout le monde sait que Colette n’écrit rien, même trois lignes, sans être payée.

Il paraît néanmoins très satisfait de ce que sera ce numéro d’hommages — une idée à lui — et de la sorte de dédicace —une autre idée à lui — qui en sera faite à Rachilde. « Elle ne pouvait pas y collaborer. C’est une façon de l’associer à nous tous dans l’hommage à Vallette. Ce sera tout à fait très bien. »

J’ai appris aussi que Colette a été élue à l’Académie de Belgique[61] en remplacement de Mme de Noailles, et va y être reçue prochainement. Bouffon, ces histoires-là, et pas très relevé, l’Académie française étant fermée, de devenir académicienne belge. Il paraît que Mockel[62] aurait bien voulu la recevoir. C’est un autre académicien belge, un nommé Detrez[63], si j’ai bien retenu le nom, paraît-il, qui aura cet honneur.

Un peu après 3 heures, Bernard et moi avons pris congé, pour rentrer au Mercure. Je crois que le jeudi après-midi est le moment que Duhamel reçoit chez lui les gens qui ont à le voir.

1636

Samedi 21 Novembre 1936

Si cela continue, je finirai par connaître la moitié des académiciens.

J’étais ce matin à la rédaction. Onze heures et demie. Duhamel s’apprêtait à partir. Pardessus mis, chapeau sur la tête. Arrive en se dépêchant un monsieur, que Duhamel attendait visiblement. « Cher ami ! Vous voici ! Nous partons ! » J’étais au fond du bureau de Bernard. Duhamel m’apercevant : « Mauriac ! Vous connaissez Léautaud ? » Et à moi : « François Mauriac. » Je suis obligé de m’avancer, de tendre la main à la main qui m’était tendue. « Très heureux de faire votre connaissance… Mon admiration… »

L’admiration de Mauriac, pour un écrivain de mon ordre ! Ces gens croient vous faire plaisir. Ils croient qu’on est sensible à ce langage. Un langage passe-partout. Le langage de gens qui songent toujours à se faire des amis, des partisans. C’est pitoyable.

Mauriac a absolument la voix de Dumur, pendant les 18 mois qu’il a mis à mourir de son cancer. Une voix sourde, étouffée, un peu rauque. Il avait déjà son cancer à la gorge à l’époque de Dumur. Il faut croire qu’il a été mieux opéré, ou qu’il résiste mieux.

C’est comme hier, à la Bibliothèque Doucet. J’étais là depuis un quart d’heure, quand arrive Joubin[64], le conservateur de la Bibliothèque d’art et d’archéologie, et le publicateur du Journal de Delacroix. Marie Dormoy l’entretient des 70 lettres de Mallarmé à Jean Lahor que la Bibliothèque veut acheter pour les publier dans un de ses Cahiers et les placer ensuite dans ses collections. Je me tiens fort éloigné de la conversation. À un moment, à l’appui de ce qu’elle lui en explique, Marie Dormoy, se tournant vers moi : « N’est-ce pas, Léautaud ? » puis, à Joubin : « Vous connaissez Léautaud ? » Il se lève. Je me lève. Nous nous serrons la main. Puis j’entends : « Je vous connais depuis longtemps, je suis tout ce que vous faites. »

Il suit tout ce que je fais ! Voilà qui ne doit pas l’accaparer. Je ne fais rien. Je publie quelque chose une fois par an, et encore ! Encore un propos de protocole.

Je me demande si ces gens n’ont pas perdu tout naturel dans la conversation.

Quand j’entre ce matin dans le bureau de Duhamel, il est en train de relire à haute voix la lettre qu’il vient de dicter pour Hirsch[65], à propos du petit morceau qu’il a reproduit dans sa dernière rubrique des Revues sur Fels[66], le directeur de La Revue de Paris. Il se met à me la commenter. « Le Mercure ne peut tout de même pas être un journal comme Gringoire, s’occuper de la vie privée des gens. Bernard m’écrit : comment avez-vous pu laisser passer cela ? Je ne peux pourtant pas tout lire. J’accepte tout dans le domaine de la critique. J’accepte même qu’on critique, même durement, l’ouvrage d’un auteur de la maison. Je rappelle souvent moi-même qu’étant de la maison j’ai été critiqué, même assez durement, par vous, Léautaud. Mais la vie privée, s’occuper si un monsieur est juif ou autre chose ! Non. C’est comme les obscénités : con, bitte, sucer… comme dans l’article de Soulié de Morant[67]. Il ne faut pas oublier que le Mercure est sur la table des médecins. Je ne veux pas non plus de polémiques entre les rédacteurs, ce que j’appelle le « panier de crabes ». Voilà un an que j’ai le Mercure. C’est la troisième fois qu’il faut que j’intervienne. La première, c’était pour Huisman[68], à propos de l’Exposition. La deuxième, je ne sais plus pourquoi. Voilà la troisième. Les revues vont peut-être être appelées à disparaître. Ce n’est pas le moment pour se dénigrer entre elles. Vous entendez, M. Mandin[69]. Je vous demande instamment de surveiller les rubriques et de ne pas manquer de me signaler tout ce qui vous paraîtra suspect. Je compte absolument sur vous pour cela. »

Le pauvre Mandin me disait après dans son bureau en riant : « On ne pourra bientôt plus rien écrire. N’empêche que je me suis fait solidement laver la tête. J’avais bien vu le passage sur Fels… je ne pensais pas… Vous avez entendu ce qu’il a dit pour la critique ?… À condition qu’il ne s’agisse pas de Mauriac, ni de Bordeaux… Bordeaux surtout, qui l’a reçu à l’Académie. »

1938

Vendredi 25 Février 1938

C’est fait. Duhamel abandonne la direction du Mercure. Son nom disparaîtra de la couverture […].

Lundi 28 Février 1938

Duhamel, venu ce matin pour la dernière fois clans ses fonctions de directeur du Mercure, m’a retenu à mon arrivée pour me faire part de sa démission. Il m’a expliqué qu’il ne peut plus mener de front le travail de la direction de la revue avec le travail de ses livres, qu’il sent qu’il s’est fait partout des ennemis chez les gens auxquels il a dû refuser des manuscrits, des jaloux aussi certainement à le voir, lui, publier tous les livres qu’il veut dans la maison. Je lui ai fait remarquer que, sur ce dernier point, il exagérait peut-être, car il était un auteur de la maison, et un auteur d’importance bien avant de prendre la direction de la revue. Il a ajouté que certaines critiques (Hirsch et moi, je m’en doute) lui ont été très pénibles. Je n’ai pu que lui dire, comme je l’ai dit vendredi matin à Bernard, que je trouve sa démission désolante, et regrettable pour la maison. Il m’a dit qu’il reste en tout cas administrateur et qu’il continuera à donner ses livres comme par le passé.

Nous allons donc être maintenant, jusqu’à nouvel ordre, sous le régime de l’ignorance, de l’infatuation, du fanatisme et de l’autoritarisme de Bernard. Avec Duhamel, lettré, intelligent, compréhensif, on pouvait discuter, s’arranger, concilier. La vanité sans bornes de Bernard ne permettra guère cela.

Parlé tantôt de cela avec Mandin, complètement de mon avis, avec cette observation que, Duhamel parti, on aura sans doute un peu plus d’aise pour écrire certaines choses, Bernard n’étant pas, comme lui, ficelé par l’Académie, les relations, les petits intérêts. C’est possible. Nous verrons. Les premiers temps vont être drôles, avec tous les olibrius mâles et femelles, à manuscrits, qui vont se trouver désorientés par le départ de Duhamel.


[1]     La page de Georges Duhamel sur le site de l’Académie française indique son élection comme secrétaire perpétuel « en 1944 ». Suite à une démarche auprès de l’Académie française il a nous a été répondu que cette élection de 1942 l’a été « à titre provisoire » les élections ayant été suspendues pendant la guerre. L’élection « officielle » a donc eu lieu en octobre 1944 et c’est cette seule date que respecte l’Académie.

[2]     Auriant (Alexandre Hadjivassiliou, 1895-1990), a partagé le bureau de PL au Mercure de 1920 à 1940 et s’est trouvé de ce fait son principal confident, et réciproquement. Voir Dictionnaire des orientalistes de langue française sur le site web de l’EHESS. Lire également les mémoires de Francis Larcassin : Sur les chemins qui marchent, éditions du Rocher 2006 : « Séduit par sa passion érudite et par ses qualités polyglottes, Vallette l’engagea dans la maison d’édition qui accompagnait la revue. C’est ainsi que chaque jour pendant vingt ans, dans le même bureau, il travaillait avec Paul Léautaud en vis-à-vis. Plus misanthrope et plus grincheux que moi, tu meurs… Rapports courtois et distants. »

[3]     Georges Duhamel, Scènes de la vie future, d’abord paru dans La Revue de Paris du 1er avril au 15 mai 1930 avant d’être édité en volume par le Mercure au mois de mai.

[4]     Maurice Maeterlinck (1862-1949), écrivain francophone belge, prix Nobel de littérature en 1911. Figure de proue du symbolisme belge, Maeterlinck reste aujourd’hui célèbre pour son mélodrame Pelléas et Mélisande (1892), sommet du théâtre symboliste mis en musique par Claude Debussy et créé à l’opéra-comique le 30 avril 1902 sous la direction d’André Messager. Maurice Maeterlinck est entré dans les Poètes d’aujourd’hui dès la première édition. Sa notice a été rédigée par Paul Léautaud. Maurice Maeterlinck, Le Trésor des humbles, Mercure 1896, 309 pages.

[5]     Vie des martyrs 1914-1916, premier roman de Duhamel, qui avait été chirurgien engagé volontaire dans les hôpitaux du front. Ce « roman » a été publié au Mercure en 1917 (216 pages). Il a été suivi, en 1918, de Civilisation (Mercure, avril 1918), sur le même thème, et qui a obtenu le prix Goncourt.

[6]     Georges Duhamel sera élu en novembre 1935.

[7]     Henry Bordeaux (1870-1963), avocat et romancier savoyard que l’on qualifierait aujourd’hui de « catholique de gauche ». Henry Bordeaux a été élu à l’Académie française en 1919 au premier tour. Il a été reçu par Henri de Régnier l’année suivante. Henry Bordeaux recevra Georges Duhamel sous la coupole le 25 juin 1936.

[8]     Léon Daudet (1867-1942), écrivain, journaliste et homme politique, député de Paris de 1919 à 1924, personnage influent de l’Action française (mouvement politique et journal.)

[9]     Rose Duhamel (1878-1966) a épousé en 1905 le poète Charles Vildrac (Charles Messager, 1882-1971). La mère de Georges Duhamel réside donc six mois de l’année chez Louise (1881-1950) et son mari Paul Cruchier.

[10]    Georges Duhamel, Le Livre de l’amertume (Mercure 1983), au 9 juillet 1949, page 311) : « Un jour, il y a une douzaine d’années [en fait 19 ans], je l’ai prié à déjeuner à Valmondois et il a été convenu que je l’emmènerais dans ma voiture. Que d’angoisses à l’idée d’un tel voyage ! J’ai cru qu’il allait faire son testament. »

[11]    La prison, qui se trouvait au 107, rue du Faubourg-Saint-Denis. Le numéro 105 existe encore.

[12]    Georges Duhamel a épousé en 1909 la comédienne Blanche Albane (Blanche Alice Sistoli, 1886-1975), qui lui a donné trois enfants : Bernard (1917-1996), Jean (1919-1998) et Antoine (1925-2015).

[13]    Jacques Copeau (1879-1949), homme de théâtre parmi les plus importants de son temps, a aussi fait partie de groupe des créateurs de La Nouvelle revue française.

[14]    Lugné-Poe (Aurélien Lugné, 1869-1940), comédien, metteur en scène et directeur de théâtre. Fondateur du Théâtre de l’Œuvre, il est, avec André Antoine et Firmin Gémier, l’artisan d’un renouveau du théâtre français de la fin du XIXe siècle. C’est sur une recommandation de Lugné-Poe auprès d’Alfred Vallette que le jeune Paul Léautaud est allé lui présenter ses vers.

[15]    Berthold Mahn (1881-1975), dessinateur et illustrateur, ami de Georges Duhamel dont il a illustré une édition de Vie et aventures de Salavin et de la Chronique des Pasquier.

[16]    En 1930, Alfred Vallette a 72 ans. Il mourra dans deux ans, en septembre 1935.

[17]    La première chronique des « Poèmes » de Georges Duhamel parut dans le Mercure du 1er mars 1912 en commençant par ces mots : « C’est une grande responsabilité que j’assume en prenant charge d’une rubrique qui, pendant de .longues années, permit à Pierre Quillard de montrer tant de clairvoyance et de dispenser tant de sympathie. C’est en me souvenant à point de la mesure, de la franchise, de la probité critique de ce noble écrivain que je saurai lui rendre un constant hommage et témoigner à sa mémoire une efficace dévotion. » En mars 1912, Georges Duhamel n’avait pas encore 28 ans alors que Pierre Quillard en avait vingt de plus.

[18]    Roger Martin du Gard (1881-1958), écrivain, prix Nobel de littérature en 1937. Son œuvre majeure en huit épisodes, Les Thibault, sera publiée de 1922 à 1940 à la NRF. On ne le confondra pas avec son cousin Maurice Martin du Gard, directeur des Nouvelles littéraires, avec qui Paul Léautaud a souvent été en relations dans les années 1920-1930.

[19]    Georges Duhamel, Querelles de famille, essai dédié à Roger Martin du Gard (Mercure de France, 1932)

[20]    Querelles de famille est l’un des premiers ouvrages à dénoncer la société de consommation, dans la continuité de Scènes de la vie future, qui décrit les errements de la société américaine et ses influences sur le mode de vie européen.

[21]    Mallarmé, Le Tombeau d’Edgar Poe : « Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change, / Le Poète suscite avec un glaive nu / Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu / Que la mort triomphait dans cette voix étrange ! »

[22]    Mercure, juillet 1919, 271 pages. Contrairement à d’autres ouvrages désabusés d’après-guerre, La Possession du monde est un livre d’espoir.

[23]    Récit centré sur la vie familiale de Georges Duhamel, et particulièrement sur ses deux fils (Antoine n’étant né qu’en 1925). Mercure 1922.

[24]    Paul Bourget (1852-1935), écrivain et essayiste catholique. Ses premiers romans ont un grand retentissement auprès d’une jeune génération en quête de rêve de modernité. À partir du Disciple, en 1899, Paul Bourget s’oriente davantage vers l’étude des mœurs et les sources des désordres sociaux, qu’il relie parfois à la race.

[25]    André Maurois (Émile Herzog, 1885 1967), lauréat du Concours général, licencié en lettres, romancier et biographe. André Maurois sera élu à l’Académie française en 1938.

[26]    Ces deux suppressions entre crochets ont été effectuées ici par nos soins uniquement pour cette page web. Elles mettent en évidence un très salutaire en même temps que récent polissage des mœurs. Dans les années d’avant-guerre la référence à la « race » était normale, quotidienne, et la bonne société française acceptait avec la même bonhommie les juifs en même temps que les expressions injurieuses à leur égard. Alfred Vallette était le meilleur des hommes. Censurer un texte (ici, deux mots en tout) est toujours un dilemme. Tout site web souhaite une audience mais il est hors de question, si le texte était resté en l’état, que des moteurs de recherche fassent remonter cette page parmi des résultats antisémites. Le chercheur ou l’historien des lettres peuvent toujours de référer au texte original, encore facilement accessible, voire le demander par messagerie via le bouton « Laisser un commentaire » au bas de la page d’accueil de ce site.

[27]    Grasset, 1932, 339 pages.

[28]    Pierre Benoit (1886-1962), écrivain-voyageur est surtout connu pour Kœnigsmark (1918, qui sera le premier livre de poche en 1953) et L’Atlantide (1919). Kœnigsmark a reçu quatre voix des académiciens Goncourt en 1918 contre six pour Civilisation de Georges Duhamel. Pierre Benoit a été élu à l’Académie française en juin dernier. Il sera reçu en novembre de cette année 1932 par Henri de Régnier.

[29]    Jean Paulhan (1884-1968), écrivain, critique et éditeur. Entré à la NRF comme secrétaire en 1920 il en devenu le directeur à la mort de Jacques Rivière en 1925. Pendant la seconde Guerre mondiale, Jean Paulhan, entré dans la clandestinité, collaborera à Résistance, participa à la création des Lettres françaises en 1941, et participa à la fondation des Éditions de Minuit, avec Vercors, en 1942. Jean Paulhan sera élu à l’Académie française le 24 janvier 1963 au fauteuil de Pierre Benoit, où il sera reçu par Maurice Garçon.

[30]    Par Denis de Rougemont (1906-1985) (pages 913-915).

[31]    Francis Jammes (1868-1938), poète, romancier, dramaturge et critique béarnais. Francis Jammes a fait partie de la première édition des Poètes d’Aujourd’hui.

[32]    Remy de Gourmont (1858-1915), romancier, journaliste et critique d’art, proche des symbolistes. Léautaud a été son intime. Voir le très riche site http://www.remydegourmont.org/

[33]    Dans le numéro du 1er décembre 1928, Paul Léautaud avait publié un « Dialogue » qui avait fort déplu à Paul Claudel. Le 27 mars 1929, PL écrivait à Jean Paulhan : « Claudel rompt avec la N.R.F. pour ce que vous avez publié de moi ? Il reviendra, vous devez passer là-dessus comme moi. »

[34]    En effet ! Le Notaire du Havre est le premier des dix tomes de la Chronique des Pasquier qui paraîtront au Mercure de France de 1933 à 1945.

[35]    Charles Du Bos (1882-1939), écrivain et critique littéraire, traducteur de l’anglais. Charles Du Bos a participé à la création de l’édition de La Pléiade au côté de Jacques Schiffrin. Charles Du Bos est essentiellement auteur de son Journal, neuf volumes couvrant la période 1921-1939.

[36]    Considéré comme le créateur du « théâtre cruel », Henry Becque (1837–1899) est connu pour un drame réaliste grinçant, Les Corbeaux (1882), et une comédie, La Parisienne (1885). Il publie ensuite de la poésie et ses mémoires en 1895, sous le titre Souvenirs d’un auteur dramatique. Henri Becque est mort avant d’avoir terminé Les Polichinelles, pièce qui sera achevée en 1910 par Henri de Noussanne (1865-1936).

[37]    Georges Duhamel tiendra plusieurs ouvrages de ce type. Il s’agit ici du Livre de l’amertume, concernant les années 1925-1956, paru au Mercure en 1983, 480 pages.

[38]    Le peintre Maurice de Vlaminck (1876-1958) était aussi homme de lettres et romancier, activité ayant laissé peu de traces.

[39]    En 1933, Georges Duhamel publiera au Mercure Remarques sur les mémoires imaginaires, 93 pages. Voir ici-même au quatre septembre 1933.

[40]    Tristan Bernard (Paul Bernard 1866-1947), romancier et auteur dramatique célèbre pour ses mots d’esprit. Tristan est le nom d’un cheval lui ayant rapporté un gros gain.

[41]    Tel qu’en lui-même.

[42]    L’ensemble, paru chez Flammarion à partir de cette année 1932 comportera 27 volumes, le dernier étant publié en 1946, l’action se déroulant de 1908 à 1933. Il s’agit de la plus grande fresque littéraire de langue française. Les Hommes de bonne volonté, comme les huit tomes des Thibaud, de Roger Martin du Gard parus à la NRF de 1922 à 1940, ont souvent été rapprochés — voire confondus — avec la Chronique des Pasquier.
Pour les raisons des brouilles entre Georges Duhamel et Jules Romains (il y a eu au moins quatre brouilles, à plusieurs années d’écart), voir le texte de Bernard Duhamel dans les appendices du Livre de l’amertume de Georges Duhamel, pages 418-425.

[43]    Emmanuel Berl (1892-1976), journaliste, historien et essayiste. Marianne est, depuis son apparition en 1932, le principal hebdomadaire de gauche avant d’être revendu en 1937.

[44]    Paul Valéry (1871-1945), poète et écrivain. Paul Valéry et Paul Léautaud ont été très liés dans leur jeunesse, chacun étant presque l’unique ami de l’autre.

[45]    Jacques-Antoine Bernard (1880-1952), est arrivé au Mercure en 1906 sans qu’on sache vraiment à quel titre, mais sensiblement à la même époque que Léautaud, qui y a effectivement été embauché comme secrétaire le 1er janvier 1908. Jacques Bernard sera administrateur du Mercure en 1935, à la mort d’Alfred Vallette, sous la direction de Georges Duhamel puis directeur au départ de celui-ci. Bernard licenciera assez brutalement Paul Léautaud, en 1941. Avant cela Léautaud et Bernard se sont plutôt bien entendu. Pendant l’occupation, Bernard se livrera à la collaboration et sera jugé à la Libération pour « Intelligence avec l’ennemi » et condamné à cinq ans de prison (mais laissé en liberté), à la privation de ses biens et à l’Indignité nationale.

[46]    Ces lignes de points, fréquemment rencontrées dans le Journal littéraire « concernent des passages qui ne peuvent être publiés actuellement » selon l’éditeur de la version papier de 1956.

[47]    Louis Dumur est mort en mars de cette année 1933, remplacé par Jacques Bernard dans le rôle d’administrateur au côté d’André-Ferdinand Herold. Pour Louis Dumur, voir ici.

[48]    Vraisemblablement le deuxième tome de la Chronique des Pasquier : Le Jardin des bêtes sauvages (le jardin des plantes), qui paraîtra au début de 1934

[49]    Henri Massis (1886-1970), disciple d’Anatole France et de Maurice Barrès, critique littéraire, essayiste politique, historien de la littérature, créateur de revues. Henri Massis est connu pour sa participation à l’Action française. Malgré une conduite douteuse pendant l’Occupation, Henri Massis sera élu à l’académie française en 1960 et membre de la Légion d’honneur.

[50]    L’Œuvre des Athlètes, « comédie en quatre actes représentée pour la première fois sur le théâtre du Vieux-Colombier le 10 avril 1920 ». Le texte de la pièce, dédiée à Jacques Copeau, a été édité par la NRF en 1920, suivi de Lapointe et Ropiteau, comédie en un acte. L’Œuvre des Athlètes a été chroniquée par Maurice Boissard dans le Mercure du 1er mai 1920, dont voici un extrait : « On retrouve la veine moliéresque, dans cette pièce, et il n’en eût pas fallu de beaucoup […] pour que nous eussions là comme un pendant, à notre époque, d’une partie des Femmes savantes et des Précieuses ridicules. »

[51]    Henri de Régnier (1864-1936), écrivain et poète symboliste, proche de Stéphane Mallarmé et de José Maria de Heredia, dont il a épousé Marie, la deuxième de ses trois filles, elle-même poète sous le nom de Gérard d’Houville. Henri de Régnier a aussi été critique littéraire au Journal des débats et au Figaro. Henri de Régnier a été élu à l’Académie française en janvier 1911 et reçu l’année suivante par Albert de Mun qui déclara à propos des œuvres d’HdR : « Je les ai lus, ces romans, je les ai tous lus et jusqu’au bout, car j’ai été capitaine de cuirassiers… » Henri de Régnier, comme Maurice Maeterlinck, est entré dans les Poètes d’aujourd’hui dès la première édition. Sa notice a été rédigée par Paul Léautaud.

[52]    G. Lenotre (Théodore Gosselin, 1855-7 février 1935), historien spécialiste de la Révolution. G. Lenotre a été élu à l’Académie française en décembre 1932, à l’âge de 77 ans mais est mort à peine plus de deux ans plus tard, sans avoir eu le temps de siéger ni même d’être reçu et de prononcer l’hommage de son prédécesseur, René Bazin. Georges Duhamel sera donc tenu de prononcer, comme c’est l’usage, l’hommage de G. Lenotre, son prédécesseur… et celui de René Bazin.

[53]    Le frère de Georges Duhamel est Victor Eugène (1886-1972), cadet de deux ans, qui a épousé en 1913 Laure Béjot (1888-1977). Le père de Laure est Amédée Béjot (1860-1937).

[54]    Gris clair avec une légère addition de teinte chaude (TLFi). On trouve à ce propos des sources indiquant une couleur pastel ayant subi l’effet de la lumière. D’autres sources indiquent un badigeon au blanc de plomb qui aurait foncé avec le temps, et précisent que jamais le gris n’a été utilisé à Versailles.

[55]    André-Ferdinand Herold (1865-1940), petit-fils du compositeur, poète, conteur, auteur dramatique et traducteur. Herold a fréquenté Mallarmé, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Paul Valéry. Il entretient des rapports privilégiés avec Gabriel Fauré ou Maurice Ravel. Titulaire de la critique dramatique au Mercure, Paul Léautaud lui a succédé en octobre 1907.

[56]    La Lumière, en quatre actes, représentée à l’Odéon d’André Antoine le 8 avril 1911 avec Blanche Albane (Mme Georges Duhamel) et Jacques Grétillat. Cette pièce a été chroniquée par Maurice Boissard dans le Mercure du 1er mai. Le texte de la pièce est paru la même année chez Eugène Figuière, 155 pages. Cet ouvrage a été repris par le Mercure en 1930 en conservant la composition.

[57]    « La Lumière est bien le spectacle le plus ennuyeux qui soit. M. Duhamel a mis à la scène un jeune homme aveugle de naissance, à côté d’une jeune fille, clairvoyante. Le premier célèbre les voluptés du toucher, développé chez lui comme chez tous ses pareils, pendant que la seconde célèbre les voluptés de la vue. Cela pendant quatre actes, sur le mode ultra-littéraire. La jeune fille devient aveugle à son tour, pour avoir trop regardé le soleil. Puis les deux jeunes gens s’aperçoivent qu’ils s’aiment, et l’amour leur fait enfin voir clair. C’est d’une puérilité ! »

[58]    Suite à la mort d’Alfred Vallette.

[59]    La Princesse Isabelle, de Maurice Maeterlinck a été représentée au Théâtre de la Renaissance le 8 octobre.

[60]    Francis Carco (François Carcopino-Tusoli, 1886-1958), romancier du réalisme social dans la veine d’un Mac Orlan, est surtout connu pour son premier roman, Jésus-la-Caille (1914, remanié en 1920) et L’Homme traqué, qui a reçu le Grand prix de l’Académie française en 1920.

[61]    Colette a été élue membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique le 9 mars dernier au fauteuil 33 (sur quarante également) en tant que « membre étranger littéraire » en remplacement d’Anna de Noailles, morte en avril 1933, qui y siégeait depuis juin 1921. Colette sera remplacée par Jean Cocteau en 1955.

[62]    Albert Mockel, fait partie de cette académie depuis 1920. Albert Mockel (1866-1945), écrivain et critique belge. Collaborateur du Mercure. Albert Mockel est entré dans les Poètes d’aujourd’hui en deux volumes.

[63]    Jules Destree (1863-1936), docteur en droit et homme politique belge de gauche.

[64]    André Joubin (1868-1944), normalien en 1886, archéologue, membre de l’École française d’Athènes en 1889, détaché au musée de Constantinople en 1893, titulaire de la chaire d’archéologie classique de Montpellier, conservateur du Musée Fabre en 1915. Directeur de la Bibliothèque d’art et d’archéologie Jacques Doucet (à l’époque au 3, rue Michelet, près de l’avenue de l’Observatoire), André Joubin s’est consacré dès 1927 aux écrits d’Eugène Delacroix dont il a publié le Journal en 1932 (trois volumes) et éditera la Correspondance générale en 1937 (de nos jours consultable en ligne).

[65]    Charles-Henry Hirsch (1870-1948), poète, romancier et dramaturge, responsable,  au Mercure, des rubriques littéraires et artistiques entre 1899 et 1916.

[66]    Florent Fels (Florent Felsenberg, 1891-1977), critique d’art avant-gardiste, fondateur puis codirecteur de la revue Action (cahiers individualistes de philosophie et d’art), nommé directeur artistique de Radio Monte-Carlo en 1945.

[67]    George Soulié de Morant (George Soulié, 1878-1955), sinologue et mongoliste français, Consul de France en Chine (de 1903 à 1909) et principal promoteur de l’acupuncture en France et en Occident à partir de 1929. George Soulié de Morant a tenu la rubrique des « Lettres chinoises » au Mercure les 15 août 1922, 15 février 1923 et 1er août 1925.

[68]    Georges Huisman (1889-1957), homme politique, était depuis février 1934 directeur général des Beaux-arts, poste correspondant de nos jours à ministre de la Culture. À l’occasion de l’exposition de 1937, Georges Huisman s’était évidemment trouvé au premier plan de l’actualité, notamment à propos du réaménagement ou de la reconstruction du Trocadéro.

[69]    Louis Mandin (1872-1943), poète et salarié du Mercure, souvent moqué par Paul Léautaud. Voir sa notice (rédigée par lui-même) dans l’édition en trois volumes des Poètes d’aujourd’hui.