Page publiée le quinze juin 2026. Temps de lecture : six minutes.

Maxime nous envoie encore une lettre inédite de Paul Léautaud, c’est un cadeau qu’on lui a fait, encadré, et il a voulu en faire profiter la communauté. Cette lettre est adressée cette fois-ci à Madame Valéry, datée du quatre janvier 1949. Madame Valéry est la sœur cadette (de dix ans) de Paule Gobillard, qui ne s’est jamais mariée.
L’enveloppe

Les Valéry habitent le numéro 40 de la rue de Villejust dans un immeuble construit (achevé vers 1883) pour le peintre Eugène Manet, (1833-1892) et son épouse Berthe Morisot (1841-1895). Eugène Manet est le cadet d’Édouard Manet. Berthe Morisot avait deux sœurs aînées et un frère cadet. La deuxième sœur, Élisabeth (1838-1921), a épousé Théodore Gobillard (1833-1879). Élisabeth et Théodore Gobillard ont eu au moins deux filles, Paule (1867-1946), dont il est question ici, et Jeannie (1877-1970), qui a épousé Paul Valéry en 1900. Paul Valéry loge donc chez les deux sœurs. La rue de Villejust a été renommée rue Paul Valéry en juin 1946, il y a plus de deux ans. Pour tout cela voir la page « Paul Valéry I — 1898-1907 ». On peut aussi noter que Paul Léautaud, un peu distrait, a envoyé la lettre au mauvais numéro et à l’ancien nom de la rue. La lettre est néanmoins arrivée à destination.

Concernant cette adresse, on peut aussi noter qu’une plaque sera apposée sur cette maison le 18 juin 1955. Une cérémonie sera organisée autour de l’événement au cours duquel Henri Mondor prononcera un discours au nom de l’Académie française, au cours duquel il dira :
Berthe Morisot recevait, à la fois, ses invités et ceux de Mallarmé trente à quarante personnes ou personnages ; parmi ces derniers, Degas, Renoir, Monet, Henri de Régnier. Trois jeunes filles, quand elles n’entouraient pas leur amie Geneviève, fille de l’orateur, entrecroisaient d’un groupe à l’autre leurs gracieuses prévenances : Julie Manet, fille de Berthe Morisot et, nièces de celle-ci, Paule et Jeannie Gobillard. À deux d’entre elles, avant de gagner sa place de conférencier, l’auteur d’Hérodiade1 avait dit doucement : « C’est là, sur ce canapé, que j’aimerais vous voir, pas plus loin. »

Paule Gobillard et Stéphane Mallarmé devant Jeune fille dans un jardin d’Édouard Manet en 1895, épreuve argentique propriété du musée d’Orsay
La lettre
Il s’agit d’une feuille de demi-format.

Vendredi 4 février 1949
Madame,
Je vous fais tous mes remerciements pour l’invitation à l’Exposition des œuvres de Mademoiselle Paule Gobillard. À mon grand regret, en cette circonstance, je suis empêché de sortir, la rue que j’habite à Fontenay, a sa chaussée, dans toute sa largeur, couverte de glace, par le gel des cours de certains pavillons, ayant leur écoulement au dehors. De plus, vivant seul, sans aucune domestique, si je reste absent trop longtemps, je trouve à mon retour la corvée de mes deux feux à rallumer. Elle me suffit déjà amplement chaque matin à mon lever.
Agréez donc, je vous prie, l’expression de mes regrets, avec mes hommages.
P. Léautaud
C’est clair, net et sans bavures. Que dire à ça ?

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Paul est empêché de se rendre à une invitation par cette histoire de verglas, plusieurs lettres en témoignent.
Cette exposition de « peintures et pastels » de Paule Gobillard s’est tenue dans la galerie Durand-Ruel du 5 au 24 février 1949. Le catalogue de cette exposition (18 pages) est accompagné d’une préface du peintre Georges d’Espagnat, qui mourra en avril 1950.
Paul connaît bien cette galerie, où il s’est rendu à plusieurs reprises. On peut penser à cette lettre à Paul Valéry du 24 avril 1902 à propos d’une exposition Berthe Morisot :
Merci pour la carte pour l’exposition Berthe Morisot. Elle me fait plaisir. Je pense aller chez Durand-Ruel samedi après-midi. J’ai d’ailleurs vu déjà une exposition Morisot en 1896 (Catalogue avec préface de Stéphane Mallarmé).
Cette exposition s’est tenue du 23 avril au 10 mai 1902.

L’exposition de 1896 qui s’est tenue du 5 au 21 mars avait elle aussi été organisée chez Durand-Ruel. Le catalogue (46 pages et près de 400 œuvres) était enrichi d’une préface de Stéphane Mallarmé.
Tant de clairs tableaux irisés, ici, exacts, primesautiers, eux peuvent attendre avec le sourire futur, consentiront que comme titre au livret qui les classe, un Nom, avant de se résoudre en leur qualité, pour lui-même prononcé ou le charme extraordinaire avec lequel il fut porté, évoque une figure de race, dans la vie et de personnelle élégance extrêmes.
Du Mallarmé illisible à l’état pur. Il y en a onze pages comme cela.

Couverture du catalogue de l’exposition du 1896
L’exposition de mars 1945
Paul aurait pu argumenter qu’il connaissait la peinture de Paule Gobillard, ayant déjà visité une exposition de l’artiste en mars 1945, moins d’un an avant sa mort, à l’âge de 79 ans.
Journal au 17 mars 1945 :
Ce matin, adressée à la N.R.F. et transmise par elle, une invitation à un vernissage de Mlle Paule Gobillard, la sœur de Mme Paul Valéry. Une grande nouveauté, cette invitation de la part de la maison de la rue de Villejust. Ce vernissage avait lieu hier 16. J’ai écrit aussitôt à Mlle Gobillard pour lui expliquer les raisons de mon absence.
Lettre à Paule Gobillard, datée du quinze mars, selon la Correspondance générale (il y a un petit problème de date) :
Mademoiselle
C’est seulement ce matin que je reçois, transmis par la N.R.F. l’avis du vernissage de votre Exposition à la Galerie Le Garrec. Je le regrette, pour le plaisir que j’aurais eu sans doute de vous y rencontrer et peut-être Madame Valéry également. Je relisais justement, il y a quelques semaines dans un vieux numéro retrouvé dans mes papiers et conservé pour ce motif, des Écrits Nouveaux, un merveilleux article de Jacques-Émile Blanche sur Berthe Morisot et les dames de son entourage, avec une évocation de tout ce qu’était alors ce quartier où elles vivaient. J’ai revu, à cette lecture, un tableau d’elle que j’ai vu dans votre salon autrefois. J’ai même, sur la cheminée de la pièce où je travaille quelquefois la photographie d’une de ses peintures, une femme en robe blanche, étendue ou presque sur un canapé. Seigneur ! que tout cela est loin, comme bien d’autres choses. Je vais de temps en temps me promener à Paris dans certains quartiers qui me sont chers. La rue de la Victoire est l’un d’eux. Votre Exposition aura ma visite, avec plaisir, bien que Valéry m’ait prouvé un jour, par À plus B, dans mon bureau du Mercure, que je ne connais rien à la peinture, ce que je finirai par croire vrai.
Agréez, Mademoiselle, mes hommages empressés et mes meilleurs souvenirs, avec une part, si vous le voulez bien, pour Madame Valéry.
P. Léautaud
Dans son Journal, Paul rend compte de sa visite, le 21 mars 1945 :
Été tantôt à l’exposition de Mlle Paule Gobillard, à cette Galerie Garrec et Cordier, une toute petite boutique, au 8 de la rue de la Victoire, tout proche du croisement faubourg Montmartre-rue La Fayette. J’ai trouvé Mlle Gobillard assise sur une chaise, près de la porte, sans autre présence que celle d’une petite employée assise à une table, dans un petit coin, tout au fond de la galerie.
Il y a de jolies choses dans ses peintures. Des paysages. Rien de grand. Tout cela, des petites toiles. Il y a aussi, plutôt en pochades2, des vues de Valéry à son cours du Collège de France, à une séance de l’Académie, à une conférence aux Annales. Tout cela encore tout petit.
Nous avons bavardé un peu. Elle n’a aucun souvenir du merveilleux article de Jacques-Émile Blanche3 sur Berthe Morisot dont je lui ai parlé dans ma lettre en réponse à l’invitation à son vernissage.
Appris que Valéry n’a eu que trois enfants : un fils, Claude, une fille, Agathe, un autre fils, François, « celui qui vit à la maison », m’a dit Mlle Gobillard. Je croyais qu’il en avait eu beaucoup plus. Il est vrai qu’il est grand-père, le malheureux. Cela le rattrape.
Pendant que j’étais là, deux visiteurs sont arrivés, notamment une dame, qui paraissait très liée avec Mlle Gobillard et qui trouve qu’on devrait changer le genre d’existence des académiciens, supprimer les candidatures, les visites et les discours, et l’Académie choisir et nommer elle-même les gens qui lui plaisent. Je crois bien qu’elle a dit que c’est ainsi que cela se passe à l’Académie de Médecine.
Arrivé à 3 h. ¼, je suis parti à 4 heures, assommé par la seule idée de tout le chemin à faire jusqu’à la gare du Luxembourg4, traînant mes réflexions désenchantées. Dieu que ma vie est plate, qu’il me manque de choses, que j’ai de rêveries non satisfaites, que je me ressasse tout cela tout le long des journées.

Notes
1 Stéphane Mallarmé a composé plusieurs textes à propos de cette princesse, petite fille d’Hérode. On peut relever ce poème-dialogue entre Hérodiade et sa nourrice : « Le blond torrent de mes cheveux immaculés, / Quand il baigne mon corps solitaire le glace / D’horreur, et mes cheveux que la lumière enlace / Sont immortels. Ô femme, un baiser me tuerait ». Vers et prose, Perrin 1893. Le discours d’Henri Mondor est consultable sur le site web de l’Académie française.
2 Dessin pris sur le vif. L’esquisse est davantage un projet.
3 Jacques-Émile Blanche (1861-1942) peintre et écrivain, fils du fameux médecin aliéniste et sa clinique. Jacques-Émile Blanche est surtout connu pour son portrait du jeune Marcel Proust de 1892 et son orchidée à la boutonnière. Jacques-Émile Blanche a connu Berthe Morisot, de vingt ans son aînée, alors qu’il était enfant.
4 Compter près de quatre kilomètres plein sud jusqu’à la gare du Luxembourg.