Firmin Léautaud

Ce texte est extrait de la suite de chroniques La Vie à Paris, de Jules Claretie1.
Il est paru dans Le Temps du 4 mars 1897.
Firmin Léautaud (1834-1903), est le père de Paul (voir la chronologie).
Ce texte a été écrit suite au départ à la retraite de Firmin le 17 février 1897.

Voir aussi Portrait de mon père

La retraite d’un souffleur donne lieu à des articles de journaux, tout comme s’il s’agissait de la disparition d’un sociétaire, et Léautaud, le bon Léautaud, l’honnête et loyal serviteur de la maison de Molière, qui vient de quitter la rue Richelieu, a été interrogé2, comme jadis Ernest Renan, et comme Zola aujourd’hui.

Et il a raconté ses souvenirs aux reporters, l’excellent Léautaud qui emporte avec lui un peu des vieilles traditions de la Comédie. Il a rappelé ses années de théâtre, alors que, sortant du Conservatoire, il espérait, comme tant d’autres, la gloire, la fortune et le sociétariat, ce bâton de maréchal. […3]

Souffleur ! Le martyre de l’art dramatique, disait Jules Janin4. Souffleur, l’esclave du succès des autres ! Et de son passé plein d’illusions, de jeunes chimères, Léautaud ne gardait aucune amertume, faisant son devoir en bon serviteur qu’il était et ne songeant plus à remonter sur les planches où il reparut cependant un soir, dans Hernani, sans que personne le sût, un « conjuré » ne s’étant pas rendu, ce soir-là, au théâtre pour conspirer contre Charles-Quint. Avec quelle joie. Léautaud prononça-t-il, autre part que dans son trou, face au public, le fameux : Per angusta5 !…

C’était le répertoire vivant que Léautaud. Il savait toutes les traditions moliéresques, raciniennes, regnardesques6. « Lisette est ici… Crispin se met à droite7… Britannicus entre par le côté cour… On baisse la rampe au cinq quand Phèdre arrive pour mourir… Et sa bonne voix, timbrée d’un accent d’Arverne, sortait de la boite du souffleur, pendant les répétitions, pour donner telle indication utile, évoquer les mouvements de Samson, de Provost, de Monrose, de Beauvallet, ses maîtres, ses amis !

On dit que Léautaud veut écrire ses Mémoires. Les Mémoires d’un souffleur. Ils seraient intéressants. Le bon souffleur en avait tant et tant vu en sa vie : il pourrait dicter ses souvenirs à son fils, qui est un poète de talent, donnant des sonnets aux jeunes revues.

Firmin à Orange

Toujours dans sa Chronique du Temps (trente juin 1905, Firmin Léautaud étant mort le 26 février 1903),
Jules Claretie donne cette anecdote :

Orange reste et restera toujours le théâtre modèle de ces représentations estivales. Il a son cadre, il a son paysage, il a son ciel, il a son mur. C’est bien en vérité la scène idéale pour ces grands spectacles destinés à la foule. Nous avons éprouvé là, d’inoubliables impressions d’art. Telle représentation d’Antigone, avec Mlle Bartet regagnant son logis sous les étoiles ; telle apparition de Mlle Bréval dont le mistral faisait flotter la tunique comme le vent plisse le lin autour du corps de la Victoire de Samothrace ; telle vision d’Œdipe roi, les yeux saignants, avec le masque douloureux et superbe et les sanglots d’un Mounet-Sully, sont pour un amateur de théâtre des souvenirs qui se poétisent encore avec les années.

Et la foule est si étonnante, si vibrante, si chaleureuse, dans ce vivant et ardent Midi ! Quelquefois, je sais bien, la détonation d’une bouteille de limonade débouchée sur les gradins interrompt un vers de Sophocle, une menace de Tirésias. Pif ! paf ! Il, faut bien se désaltérer un peu durant la tragédie. Ou encore, si quelque accident imprévu survient, elle se fâche, la brave foule provençale ! II y eut des soirs, à Orange, où tout semblait devenir vraiment tragique. Et le bon Henri de Bornier1, narquois aussi à ses heures, me contait les mésaventures de l’excellent souffleur Léautaud venant en qualité de régisseur improvisé demander aux spectateurs du Théâtre Antique de vouloir bien patienter parce que je ne sais quel artiste était en retard.

Quelle tempête !

D’abord, l’indignation du public devant ce régisseur qui se présentait à lui les mains nues.

— A pas dau gants ! A pas dau gants !

Léautaud ne comprenait guère. Il avait en face de lui, sur les gradins de pierre, une foule répétant, hurlant comme si elle eût été insultée :

— A pas dau gants !

— Il n’a pas de gants !
— Des gants ! Mettez donc des gants !

Léautaud tira ses gants des poches de son habit. Il y eut un hourra de satisfaction.

— Mesdames et messieurs, dit alors le régisseur, nous réclamons toute votre indulgence. M. X… n’est pas encore arrivé, et sans doute est-il souffrant, mais…

Il ne put achever. Une clameur s’éleva, immense, couvrant sa voix :

— Les fers !
— Mettez-lui les fers !
— Les fers, les fers !

Lorsque les taureaux ne veulent point marcher, dans les courses, lorsqu’ils hésitent ou se dérobent, on les pousse et les excite avec les fers rouges. La foule réclame : « Les fers, les fers ! » Ainsi procédait le public d’Orange devant Léautaud stupéfait. Cette façon de protester contre les retards et la durée d’un entr’acte ne manque pas de pittoresque ; mais elle semblerait inapplicable à Paris. Elle parut même un peu brutale à Léautaud qui trouvait que les spectateurs ne mettaient pas de gants pour protester.

Et peut-être l’auteur de la Fille de Roland forçait-il un peu la note. J’ai trouvé pour ma part plus recueilli et plus respectueux le public des fêtes d’Orange.


1     Jules Claretie (1840-1913), romancier, auteur et critique dramatique, historien et chroniqueur de la vie parisienne est surtout connu pour avoir été administrateur général de la Comédie-Française de 1895 à sa mort en décembre 1913. Jules Claretie a été élu à l’Académie française en 1888. En tant que chroniqueur on connaît surtout « La Vie à Paris », chroniques hebdomadaires parues dans le journal Le temps de 1880 à 1910 et réunies en plus de trente volumes sous ce titre.

2     Ces italiques de Jules Claretie proviennent du contexte de l’article et de la phrase précédente qui se terminait par « et tout prend aujourd’hui une importance capitale, devient sujet à interview. »

3     Suppression de quelques phrases retraçant le parcours de quelques condisciples de Firmin.

4     Jules Janin (1804-1874), journaliste, romancier et critique dramatique au Journal des débats. Jules Janin a précédé Jules Claretie à l’Académie française ; en 1870. Journal littéraire de Paul Léautaud au 30 juin 1914 : « J’étais né pour être chroniqueur, un critique du genre de Jules Janin (moins le savoir, il est vrai). »

5     Ad augusta / per angusta (Vers les sommets par des chemins étroits) est le mot de passe des conjurés (acte IV, sc. 3) : 2e conjuré : Qui vive ? 1er  conjuré (portant une torche allumée) : Ad augusta. 2e conjuré : Per angusta. 1er  conjuré : Les saints Nous protègent ! »

6     Allusion à Jean-François Regnard (1655-1709), parfois considéré comme le continuateur de Molière, qui était son ainé de 43 ans. Jean-François Regnard est surtout connu pour sa comédie Le Joueur (1697).

7     Il s’agit de Lisette, servante de Géronte dans Le Légataire universel (Comédie-Française 1708), de Jean-François Regnard. Crispin est le valet d’Éraste, amoureux de Lisette, dans cette même pièce.

8     Henri de Bornier (1825-1901), poète et bibliothécaire à la bibliothèque de l’Arsenal en 1847 avant d’obtenir le titre de conservateur puis administrateur en 1889. Parallèlement à cela, Henri de Bornier a été critique dramatique à la Nouvelle revue. Il a été élu à l’Académie française en 1893. D’Henri de Bornier il ne subsiste plus guère de nos jours que sa Fille de Roland, drame en quatre actes et en vers, qui eut un certain succès sur la scène du Français en février 1875 dont le texte a été publié par Édouard Dentu la même année (106 pages).