Édith Silve chez Bernard Pivot en 1986

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Jean marc Froidure : Il était une voix ▼

Notes ▼

Édith Silve, par Maxime Hoffman

À l’occasion de la publication de cette page, Maxime Hoffman a bien voulu exécuter spécialement pour leautaud.com ce portrait d’Édith Silve.
En offrant ce dessin, Maxime a bien insisté pour que soit indiqué qu’il avait été exécuté « sur un coin de table ». Ah, ces artistes !

Afin d’enrichir cette courte page d’été un texte a été demandé Jean-Marc Froidure qui a bien voulu rédiger Il était une voix, que l’on peut lire infra.

Émission du 24 janvier 1986 disponible de nos jours sur le site web de l’Ina1. C’est la seconde fois en moins de cinq mois qu’Édith Silve a été invitée à une émission de Bernard Pivot.

Cette émission commence par un avertissement de Bernard Pivot :

Deux des cinq livres qui vont vous être présentés ce soir sous le titre général de Les désordres de l’amour sont d’une nature un peu particulière. Il se pourrait donc que la conversation à propos de ces deux livres devint elle-même un peu particulière. J’en préviens les oreilles chastes ou innocentes.

En fond de générique, des images tirées des Contes des mille et une nuits illustrés par Alain Thomas chez Hervas (1985, 96 pages). Cet éditeur semble ne plus exister.

Bernard Pivot présente ses invités :

De gauche à droite : Patrick Grainville, François Nourissier, Bernard Pivot, Édith Silve, Karine Bériot et Rauda Jamis

Bernard Pivot : Édith Silve, vous êtes professeur au lycée Bergson à Paris, vous êtes spécialiste de Léautaud, vous étiez venue même ici présenter votre Léautaud et le Mercure de France et vous publiez, préfacez et annotez, au Mercure de France, toujours, le Journal particulier de Paul Léautaud, et pour être particulier, ce journal, il l’est !

Karine Bériot, journaliste, traductrice, romancière, vous nous proposez, sur une femme qui a merveilleusement célébré l’amour, Louise Labé, à la fois une biographie et un essai intitulé Louise Labé la belle rebelle et le François nouveau aux éditions du Seuil. Cet ouvrage a été récompensé par la société des Gens de lettres.

Rauda Jamis, vous êtes journaliste, traductrice, née d’un père mexicain et d’une mère cubaine. En attendant votre premier roman qui doit paraître dans quelques mois, voici une biographie de Frida Kahlo, une femme assez extraordinaire dont nous parlerons tout à l’heure. Cet ouvrage est paru aux presses de La Renaissance.

Édith Silve, Karine Bériot, Rauda Jamis, Bernard Pivot, Patrick Grainville et François Nourissier

Patrick Grainville, professeur de lettres au lycée de Sartrouville, critique de cinéma à l’hebdomadaire VSD, romancier — prix Goncourt 1976, il y aura donc bientôt dix ans, pour Les Flamboyants — voici votre neuvième roman, aux éditions du Seuil et il y a vingt ans un livre comme celui-ci aurait vraisemblablement, été sinon interdit à la vente, en tout cas interdit de… oh, je ne sais pas, interdit de présentation dans les librairies, etc.

Et puis alors François Nourissier, de l’Académie Goncourt, qui nous propose d’abord votre dernier roman, La Fête des pères aux éditions Grasset, puis la réédition de votre premier roman, vous l’aviez écrit vers 24-25 ans, qui s’intitulait L’Eau grise et c’est les éditions Stock qui ont eu la bonne idée de le rééditer.

Bernard Pivot commence par ce dernier nommé puis à Rauda Jamis avant d’arriver à Édith Silve à la trentième minute de l’émission.

[30:00] Bernard Pivot : Alors on va passer à un autre couple alors vraiment particulier, c’est le moins qu’on puisse dire, c’est Paul Léautaud avec Marie Dormoy. Alors présentez-nous ce couple au moment où ils vont…

Édith Silve : Bon, je dois préciser avant de parler de ce couple, que cette publication est faite à la demande de l’exécuteur testamentaire de Marie Dormoy…

B. P. [qui interrompt Édith Silve] : Non, non… on n’est pas dans un truc officiel ici, ne faites pas de déclaration officielle, on va y venir…

É. S. :        Mais je ne fais pas de déclaration officielle…

B. P. :        Je vais vous poser des questions après… On verra, on verra. Mais il faut que les gens comprennent. Après on verra pourquoi c’est peut-être osé ou risqué de publier. Mais moi je voudrais d’abord… Présentez-nous les deux personnages, tout le monde ne connaît pas Léautaud et Marie Dormoy, alors… Léautaud il a quel âge, à ce moment-là ?

É. S. :        Léautaud à cette époque a soixante-et-un ans. Et lorsqu’il rencontre Marie, elle est bibliothécaire à la bibliothèque Jacques Doucet et elle a quarante-six ans. Léautaud est frustré dans ses amours, Marie, elle, de son côté est très malheureuse, elle achève une liaison avec l’architecte Auguste Perret2. Et lorsqu’ils se rencontrent, en 1933, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas l’explosion d’amour, Léautaud découvre une femme, d’abord qu’il n’aime pas.

Et il commence un journal, un journal intime, qui est d’ailleurs une branche annexe du Journal littéraire dans laquelle il consigne au jour le jour l’évolution de cette liaison, qui est, il faut le dire, une liaison érotique.

[31 :40] B. P. : Oui mais vous dites même dans la présentation de ce Journal, vous dites que c’est purement et simplement un journal obscène.

É. S. :        Non, je n’ai pas dit que c’était un journal obscène. C’est un journal qui a des… qui a peut-être des côtés obscènes mais il ne faut pas oublier qu’au fur et à mesure qu’on avance dans cette liaison Léautaud découvre l’amour…

B. P. :        Excusez-moi mais je vais vous lire votre introduction, c’est page dix, voici le paragraphe : « Car c’est d’abord un journal obscène que le lecteur va découvrir, dissimulé au cœur du journal intime » alors, je suis désolé mais si… vous ne pouvez pas dire dans votre préface que c’est un journal obscène et après ici dire que ça ne l’est pas.

É. S. :        Oui. C’est un journal obscène, c’est vrai parce que le langage de Léautaud a une certaine vulgarité, c’est le langage que l’on utilisait peut-être… C’est un langage populaire et souvent militaire car il part à l’assaut de Marie et lorsqu’il la découvre il dit d’abord qu’il voit un gros boudin, qu’elle n’a pas de taille, qu’elle est aussi grosse en haut qu’en bas, qu’elle n’a pas la bouche faite pour euh… certains exercices, c’est le vocabulaire de Léautaud, elle ne s’épile pas là où il aime que les femmes s’épilent et puis elle ne sait pas prononcer des mots polissons au bon moment parce que Léautaud en a besoin pour, dit-il, se mettre en condition et c’est… c’est un déchaînement d’agressions physiques contre le corps de Marie. Elle n’est pas belle, elle a la peau rêche…

[33 :09] B. P. (lisant) : « Alors, c’est triste à dire, pas du tout jolie de visage, elle est de plus horriblement faite, pas de taille, pas de hanches, pas de croupe, aussi grosse en haut qu’en bas, un gros boudin, par-dessus le marché une peau, une carnation affreuse, je ne suis pas fier de ma conquête3. » C’est absolument effrayant. C’est effrayant.

É. S. :        Oui. Et le Journal tout le… va s’appliquer à découvrir petit à petit la… la beauté cachée de cette femme.

B. P. :        Oui. Alors pourquoi, d’abord, lui cède-t-elle ? parce que…

É. S. :        Elle lui cède pour deux raisons. D’abord elle-même est malheureuse, elle a perdu… Elle a été obligée d’avorter plusieurs fois d’un amant qu’elle aimait — je viens d’en parler — d’Auguste Perret, elle est un écrivain plus ou moins raté, elle a envie d’aimer mais d’aimer maternellement et puis elle est curieuse du Journal littéraire que Léautaud tient. J’ai d’ailleurs consacré une étude longue à cette partie de la version4 de Léautaud.

[34 :10] B. P. : Elle le fait, c’est pour obtenir le manuscrit du Journal.

É. S. :        Euh… Je pense que c’est pour le sauver des… de tous les rapaces qui rêvent de se l’approprier. Léautaud veut le faire acheter, enfin… Léautaud était prêt à le vendre à n’importe quel collectionneur pour entretenir sa ménagerie. À cette époque il avait peut-être 35 à 45 chats et douze à quinze chiens et tout ça ça coûtait cher. La vie qu’il avait au Mercure de France ne lui rapportait pas assez d’argent.

B. P. :        Est-ce qu’elle ne s’est pas donnée à lui tout simplement parce qu’elle s’est dit « pour moi c’est le seul moyen de… pour moi d’avoir un jour ce Journal » ?

É. S. :        Non… Vous êtes un peu dur avec Marie. Je crois qu’il y a…

B. P. :        Non je ne suis pas dur mais moi je vous lis : « Marie accepta tout dès le premier jour, même — et je vous cite — l’odeur âcre, sûre et de sueur et de linge mal lavé qui s’échappa du pantalon de son nouvel amant, écrira–t-elle. » Écoutez… moi je n’invente rien, c’est vous qui écrivez ça. Alors je me dis « mais pourquoi a-t-elle cédé ? »

É. S. :        Eh bien je crois que elle a… Il y a plusieurs choses qui l’ont poussée. C’est d’abord cette grande solitude. Elle le dit dans ses Mémoires. Il y a trente pages qui concernent Léautaud et elle dit que… elle avait envie de… de s’approcher de ce vieil homme pour son Journal littéraire mais aussi pour son immense solitude.

[35 :22] B. P. : Et lui, alors ? Pourquoi fait-il sa conquête alors qu’il la trouve laide, affreuse ?

É. S. :        Parce que Léautaud mène toujours plusieurs affaires à la fois. Et contrairement à ce qu’il écrit dans ses aphorismes, Léautaud a une maîtresse officielle, c’est Anne Cayssac, c’est elle qui lui fait les petits plats entre midi et quinze heures, et en même temps c’est celle à qui il va faire une petite minette entre midi et quinze heures quand il sort du Mercure de France.

B. P. :        C’est celle qu’il appelle Le Fléau…

É. S. :        Alors il l’appelle Le Fléau, La Panthère, ma chère putain, cher et adorable cul, Madame… Jamais Anne Cayssac. Ce sont des rapports… alors là on peut parler… d’obscénités…

B. P. :        Ah oui…

É. S. :        C’est d’un érotisme forcené, et d’ailleurs euh… on peut… on peut juger les lettres qu’il a écrites à Marie en lisant la Correspondance générale. Vous en avez un bel exemple, elle a été publiée en 1972.

Mais justement je ne veux pas que vous tiriez Marie de ce côté. Vous… Il ne faut pas oublier que Marie c’est une femme de lettres, cultivée, intelligente, sensible, qui petit à petit va, elle aussi, en quelque sorte, tomber amoureuse de Léautaud, qui va se laisser fasciner par Léautaud. Et Léautaud, lui, va tomber amoureux de Marie.

[36 :41] B. P. : Oui. Mais il la trouve pas mal, à la fin.

Vous le dites d’une façon, Monsieur Pivot

É. S. :        Mais à la fin… mais… Vous le dites d’une façon, Monsieur Pivot, mais qui détruit… non ça n’est pas vrai. C’est incroyable de voir apparaître sous la loupe, parce que j’ai travaillé avec une loupe, pour décrypter ce manuscrit…

B. P. :        Oui, là vous avez du mérite, hein, parce que…

É. S. :        Je vous assure que c’est illisible — je mets une heure pour décrypter une page — on voit apparaître les mots de la tendresse dans ce journal. Léautaud n’a jamais de sa vie prononcé le mot « Ma chérie mon chéri ». Il n’a jamais dit un mot tendre de sa vie. Quand on pense que Léautaud est un enfant abandonné qui disait à l’âge de sept ans quand il écrivait à sa mère « Chère Madame ». Chère Madame. C’est tout ce qu’il a connu de sa mère. À trente ans, quand il l’a rencontrée il a osé lui écrire des lettres d’amour et en un an tout cet amour a été foudroyé

P. Grainville : C’est vrai qu’il a une grande peur de l’amour. Il est enfermé dans une forteresse, dans une espèce d’égoïsme comme ça, cynique. Tout ce qui peut le faire tomber l’effraie. Et la beauté de cette chose, ou ce manque de beauté, je veux dire, ce qui est beau, c’est que ça ne cherche pas à faire des grâces, une espèce de croquis, cynique, comme ça, bon et… Ce n’est pas tellement audacieux, il dit « Je b…, je br… », je ne sais pas ce qu’il faisait [rires de tous les participants] alors que Genet à la même époque disait « je bande », « je branle »…

É. S. :        Quand [inaudible5] écrivait les mots, vous ne… hein ?

P. G :         Problème générationnel. C’est assez bizarre parce que c’est audacieux et en même temps c’est très puritain, quand même.

É. S. :        Très puritain.

[38 :05] B. P. : Mais, François Nourissier, vous avez connu Léautaud ?

F. N. :        Non, je n’ai pas connu Léautaud. Mais j’ai rencontré Marie Dormoy.

B. P. :        Ah ! Alors ?

F. N. :        J’ai rencontré Marie Dormoy en 52… Euh… parce que j’avais eu un drôle de petit prix qui s’appelle le prix Fénéon6

B. P. :        Pour L’Eau grise ?

F. N. :        Pour L’Eau grise… qui était géré par l’université et dont Marie Dormoy était la secrétaire… Et on m’a dit — Paulhan, Paulhan m’a dit « Il faut absolument aller voir Marie Dormoy, vous verrez, c’est quelqu’un de de… C’est quelqu’un de passionnant », alors je suis allé dans le fameux bureau de la bibliothèque Sainte-Geneviève et je me suis trouvé devant une dame que tout le monde dit « grande », moi je n’ai pas le souvenir d’une dame de grande taille…

É. S. :        Elle était devenue un pot à tabac, sur le tard…

F. N. :        Elle était plus large…

B. P. [à Édith Silve] : Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi

É. S. :        Oui mais enfin, c’est la réalité, faut le dire

F. N. :        Elle était plus large que grande, ça me parait…

B. P. :        Elle était plus large que grande ?

F. N. :        Elle était plus large que grande…

B. P. :        Donc Léautaud n’avait pas tort…

F. N. :        Elle avait un peu le genre… le genre Adrienne Monnier, vous savez, le genre robe de bure, comme ça…

É. S. :        Mais elle était belle, en 1933, on n’imagine pas la femme splendide que c’était

F. N. :        En 52, les traces n’étaient pas évidentes, c’était une personne d’une grande culture, très sinueuse, très charmante…

[39 :10] B. P. : Et vous saviez toutes ces choses-là à cette époque ?

F. N. :        Mais non, bien sûr que non.

É. S. :        Oh bien non, ce n’est pas possible.

B. P. :        Alors, qu’est-ce qu’on a…

F. N. :        Ça… Tout à l’heure je vous ai dit… Je vous ai dit que je trouvais un peu de chiennerie dans ce manuscrit parce que tout d’un coup j’ai collé les mots à l’image de cette vieille dame, euh… Ça devient un peu gênant. Ça devient un peu gênant.

B. P. :        Ça devient un peu gênant. [B. P. se tourne vers Édith Silve] Alors Robert Mallet, qui a bien connu Léautaud, et qui a fait des entretiens inoubliables, avec lui, devait avec vous présenter ce Journal particulier mais il m’a dit au téléphone « Ah non, je ne peux pas venir parce que…

É. S. :        Allez-y, je vous laisse finir. Oui, oui.

B. P. :        Il m’a dit « je ne peux pas parce que je suis contre la publication de ce Journal, non pas — me dit-il — par pruderie, ce n’est pas ça, mais tout simplement, je trouve, ça n’ajoute rien à la gloire de Léautaud et de Marie Dormoy, au contraire, même, c’est… c’est… c’est pas bien du tout et il trouve que c’est une mauvaise action que ce journal ait été publié.

É. S. :        Alors Robert Mallet serait d’accord pour qu’on brûle ce journal. C’est une branche annexe du Journal littéraire, si Robert Mallet l’avait lu il verrait, cinq juin 1933 : « voir journal courant ». C’est un fragment du Journal littéraire que Léautaud appelait aussi communément journal général ou journal courant. Alors je ne vois pas pourquoi on exercerait une censure à propos de ce journal, qui est la partie la plus intime, la plus retirée de l’homme de lettres.

[40 :27] B. P. : Qui appartenait à Marie Dormoy.

É. S. :        Qui appartenait à Marie Dormoy, laquelle l’a remis à l’exécuteur testamen… à son exécuteur testamentaire, Monsieur Étienne Buthaud, qui est magistrat à la Cour d’appel de Poitiers, magistrat honoraire maintenant, et qui m’a demandé, pour achever et finir le travail que j’avais fait sur Léautaud et le Mercure de France de bien vouloir décrypter ce journal — parce qu’il faut s’y atteler, à ce décryptage — l’introduire et l’annoter, ce que j’ai fait. Je consacre donc des heures et des heures à ce travail, comme il se doit.

B. P. :        Et vous avez été scandalisée par ce que vous avez lu, ou pas ?

É. S. :        Ah j’ai… j’ai été… moi je n’ai… Enfin disons que je n’ai jamais passé ma vie ni mes études à lire des journaux ou même des romans érotiques… j’ai été… extrêmement surprise… Imaginez que je travaille avec une grosse loupe, puisqu’on ne peut pas lire ce roman. Et quand on m’a remis ces boîtiers hermétiquement fermés, qui sont fermés depuis peut-être vingt ans, j’ai ouvert et j’ai… je suis allée acheter une loupe, ne pouvant rien faire. Rien deviner, rien comprendre. J’ai commencé à lire… C’était pas possible, ce que je lisais. C’était effroyable. Mais au fur et à mesure, je les ai vus apparaître, les mots de la tendresse. Et là, eh bien là mon cœur a battu. Je suis désolée de le dire.

B. P. :        S’il n’y avait pas eu ces mots de tendresse vous ne l’auriez peut-être pas publié ?

É. S. :        Si, si, je l’aurais quand même publié, par honnêteté, parce que c’est Léautaud.

[41 :49] B. P. : Alors, François Nourissier, fallait-il publier ?

F. N. :        De toute façon, l’idée qu’on puisse détruire, occulter ou brûler un texte après la mort d’un écrivain, c’est monstrueux.

É. S. :        Mais c’est affreux. On peut le faire avec n’importe quoi ! C’est monstrueux.

F. N. :        Un écrivain doit prendre ses précautions — et très tôt — et faire disparaître ce qu’il estime devoir disparaître. Cela dit, les héritiers qui empêchent qu’on publie des inédits et tout ça, c’est scandaleux. Donc je crois, là, vous avez… vous avez raison, il fallait [inaudible : Montrer ça ?].

É. S. :        Non, puis… vraiment, mais et puis Léautaud dans son journal-même il nous renvoie lui-même à son Journal littéraire, parce qu’il souhaite qu’il soit publié, il ne veut pas qu’on le cache.

B. P. :        Alors vous qui connaissez bien Léautaud même si vous ne l’avez pas… pas connu…

É. S. :        Cette image, enfin… ça me suffit [très incertain].

B. P. :        …mais simplement, comment expliquez-vous que… il nous raconte tout, dans ce Journal particulier. Ses ratés, de temps en temps avec Marie Dormoy…

É. S. :        Il a des côtés…

B. P. :        …de temps en temps il note tous ses orgasmes, etc., il note tout ça… mais pourquoi ?… qu’est-ce que [fin de phrase inaudible]

É. S. :        Il a des côtés stendhalien, écoutez…

B. P. :        C’est vrai qu’il adorait Stendhal.

É. S. :        …les plus grands amours commencent peut-être par des fiascos, oui, on le voit rater, rater, rater, là, Léautaud commence par un beau fiasco…

P. Grainville : [début inaudible] il lui fait minette pendant des heures et après il dit « je suis trop fatigué maintenant, je ne peux plus passer à l’action ». Alors on se demande s’il fait ça par altruisme ou bien s’il fait ça parce qu’il est bloqué, on ne sait pas, mais peut-être qu’il est altruiste… Il y passe des heures à s’occuper d’elle. Alors on se demande si c’est par a…

[43 :07] É. S. : Oui mais ça c’est un côté qui relève peut-être de la psychanalyse, Patrick Grainville, je ne sais pas. En ce qui concerne les hauts… En ce qui concerne les hauts et les bas de Léautaud, euh les facultés pour euh… bander ou pas, écoutez…

F. Nourissier : Il y a des hauts dont il se vante quand même abondamment. Il y a des hauts de deux heures qui sont assez impressionnants…

É. S. :        Ah oui, ça, vraiment…

F. N. :        …vous le remarquez vous-même avec un peu de méfiance7.

É. S. :        Oui, oui, je suis quand même… Je pense qu’il a un côté épique, par moments.

B. P. :        Et d’envie…

É. S. :        Et d’envie ! [rire d’É. S.]

B. P. :        Bien. Alors voilà qui… enfin c’était… Bon… Alors vous êtes… Mesdames, là, vous étiez… Karine Bério vous n’avez pas dit, là, vous qui… vous avez parlé tout à l’… Louise Labé… il fallait publier ce Journal ou pas ?

K. B. :       Ah oui je pense tout à fait que c’est un document… je ne dirais pas que j’en ferais mes délices euh… quotidiens parce que je… j’éprouve certaines difficultés à lire ce genre de littérature mais je trouve ça tout à fait nécessaire et important que l’on ait un témoignage de cette nature sur la difficulté d’aimer et sur la solitude de l’égoïste qui ne l’est peut-être pas par naissance, qui l’est sans doute par circonstance. Et je crois qu’il y a un retournement de la détresse à un certain moment, dans l’excès-même, dans la violence de cette haine, de cette obstination qui est, qui presque, enfin, pourrait s’ouvrir sur son contraire. Enfin j’y vois une certaine forme d’amour dans l’acharnement.

[43 :34] É. S. : Qui s’ouvre sur son contraire, car Léautaud tombe amoureux à soixante-et-un ans. On peut le souhaiter à beaucoup. [Édith Silve semble très en colère de ce qu’elle vient d’entendre et tourne le dos à son interlocutrice]

K. B. :       Pas tomber amoureux de cette manière-là !

É. S. :        Ah non, mais excusez-moi, non [Édith Silve semble s’adresser à François Nourissier, que l’on n’a pas entendu et que l’on ne voit pas] mais je pense qu’il y a beaucoup d’hommes qui, à soixante ans pensent que…

B. P. :        Vous visiez Nourissier ?

É. S. :        Non, non, non, je pense pas à lui mais il y a beaucoup d’hommes qui à soixante ans s’imaginent que la vie est finie, c’est pas vrai, Léautaud démarre à soixante ans, c’est aussi une éducation sentimentale.

B. P. :        Pour démarrer, il démarre.

F. N. :        Pas au quart de tour.

É. S. :        Pas au quart de tour.

[45 :04] B. P. : Alors, Patrick Grainvile, ce roman, Le Paradis des orages… érotique, pornographique, obscène… rayez les mentions inutiles…

Générique de fin

Notes

1       https ://is.gd/HLJR3V

2       « Achève une liaison » est beaucoup dire. Grâce à la publication, en 2009, de la Correspondance entre Auguste Perret et Marie Dormoy par Ana bela de Araujo aux éditions de Linteau (549 pages), nous savons que Marie Dormoy est resté en contact avec Auguste Perret et l’a vu jusqu’à sa mort (à lui) en février 1954. Quant à la nature exacte de leur liaison à cette époque…

3       05 juin 1933. Ce propos violent sera atténué dans le Journal Particulier au 9 janvier 1936 : « Il y a des mois et des mois que je veux corriger et même supprimer un détail dans ce journal de ma liaison avec Marie Dormoy. J’ai noté, je crois bien, au début de ma liaison, qu’elle a une vilaine peau. J’ai manqué d’observation et de réflexion. Quand j’arrivais à nos rendez-vous chez elle, à cette époque, elle sortait, presque chaque fois, des mains de son masseur. Elle en avait la peau échauffée, rougie, presque tuméfiée. »

4       version peu vraisemblable et inaudible, Édith Silve étant interrompue par Bernard Pivot.

5       Peut-être un personnage du roman de Patrick Grainville.

6       « Les prix littéraire et artistique Fénéon accompagnent et favorisent l’émergence de jeunes talents dans le domaine des arts et des lettres. / Le prix littéraire est décerné à un(e) jeune auteur(e), publié(e) en langue française, âgé(e) de moins de 35 ans, de condition modeste, afin de l’aider à poursuivre sa formation. » (site web de la chancellerie des universités de Paris).

7       Dans son Introduction au Journal particulier de 1933, Édith Silve écrit : « Pourtant, nous avons un doute sur la durée et la fréquence de ces “bandaisons”, comme aurait dit Brassens ; il y a quelque chose d’épique qui nous laisse rêveur : “Deux heures en position” ? C’est beaucoup ! Et à soixante et un ans ? Il faut l’admirer ! » Voir le Journal particulier au 17 décembre 1933.


Il était une voix

Un écrivain, c’est d’abord une voix, disait Samuel Beckett. Le dramaturge irlandais entendait par là un style d’abord : quelque chose de reconnaissable entre tous. Une manière de ponctuer ses phrases à nulle autre pareille. Mais également une présence. Des hommes à style — nous en connaissons au moins deux, immenses, au siècle dernier : Proust et Céline. Sur Léautaud, la question reste en suspens. Chacun a son opinion. Respectable.

Ma rencontre avec Léautaud se situe au carrefour de l’affirmation de l’auteur d’En attendant Godot. Je ne suis pas sûr aujourd’hui d’avoir été conquis par son style. Ni même d’avoir entendu une voix dans ses phrases. Je suis de l’avis de Buffon et de Sainte-Beuve pour le coup. Le style c’est aussi, mais surtout, l’homme. Mon intérêt pour l’écrivain Léautaud ne passa pas par la lettre lue, mais par l’oreille. Tout commença en fait par un son.

Ayant lu son œuvre de long en large depuis plus de vingt ans, et me penchant avec bonheur sur ces années d’avant, je prends une date dans mon agenda de l’époque et je recopie cette phrase, datée du 10 décembre 1992 à 11 h.30 « J’ai écrit au Mercure de France aujourd’hui pour leur demander de me donner les coordonnées d’Édith Silve, présidente des Cahiers ». Quelques mois auparavant, au milieu d’une émission de France-Culture traitant de l’amour et de la littérature, j’avais été ébranlé, secoué, sonné comme un boxeur par l’irruption fracassante d’une voix dans mon univers. Une voix de théâtre, autoritaire et puissante, que le martèlement de la canne sur le sol venait appuyer plus encore. Cette voix disait tout le mal qu’elle pensait du sentiment amoureux, et cette opinion si malaisante était en contradiction presque totale avec celle des auteurs qui avaient été choisis pour témoigner dans l’émission (Mauriac, Malraux, Colette, Albert Cohen, Breton… excusez du peu). J’étais piqué. Qui était donc cet homme qui parlait sans fard et sans filtre aucun ? Paul Léautaud venait alors d’entrer dans ma vie comme un coup de tonnerre sur le toit d’une maison : « Je peux vous garantir que je n’ai jamais dit à une femme je vous aime. Jamais ! (…) Vous êtes un petit Roméo, Mallet. Vous avez du sentiment ». Et cela continuait ainsi pendant une heure. La singularité de cette voix qui allait séduire les auditeurs et charmer les écrivains (Mauriac en parle dans ses Mémoires), et de ce rire, ce fameux rire ! mélange à la fois de cocasserie et d’acidité, il fallait que j’en devine les ressorts et que j’aille un peu humer la créature de près : en le lisant d’abord, puis en écrivant à celle qui en était la biographe attitrée ensuite.

Édith Silve me répondit quelques jours plus tard, en me remerciant chaleureusement pour mon adhésion aux Cahiers. Nous allions nous écrire ensuite deux à trois fois dans l’année qui suivit. Je lui demandais le plus souvent des informations sur la parution des cahiers et sur leur contenu. Elle me répondait toujours de manière épisodique mais précise. Son emploi du temps de professeur de lettres et de présidente des Cahiers ne lui laissait à vrai dire que peu de temps libre. Elle m’adressa pourtant cette année-là une lettre un peu plus longue sur ses animaux, me parlant de sa chienne aux portes de la mort et pour laquelle elle donnait, je cite : « tous ses soirs, négligeant courriers, visites, sorties ».

Ma première rencontre avec elle se déroula, sur son invitation, une petite année plus tard au dîner des Cahiers du 5 mai 1994, à Paris. À l’entrée d’un restaurant chaleureux et cossu du 12e arrondissement, on me présenta à Édith, gardienne de la soirée, qui, sentant ma gêne et mon émotion , me dit que je ressemblais à un héros de Stendhal à son premier rendez-vous amoureux. La glace était rompue. Du « Cher Monsieur », elle passa la même année et après m’avoir vu en chair et en os, à « mon cher petit » dans ses lettres. « Maintenant que je vous ai vu… vous appeler Monsieur… je préfère jean marc, ça vous va tout de même mieux » m’écrira-t-elle. En serai-je touché ? Oui, bien évidemment. Ce ton, cette affection, c’était en somme ce qui la caractérisait et qui doit encore la caractériser aujourd’hui… Avait-elle eu des enfants ? Elle n’en parlait jamais. Était-ce un regret chez elle ? Je ne le sus jamais. Des lettres qu’elle m’envoya pendant cette année, j’en retiens une notamment dans laquelle elle me parlait de Comédie d’amour, le film sur Léautaud et Anne Cayssac, incarnés à l’écran par Michel Serrault et Annie Girardot. Elle en était peu satisfaite à vrai dire. Elle avait beaucoup travaillé sur le scénario mais n’avait pas été écoutée dans ses conseils de jeu par Michel Serrault. Seul Serge Gainsbourg (qui avait été approché pour le rôle de Léautaud juste avant) avait bien accepté d’être, je cite : « son élève ». Un des numéros des Cahiers raconte cette histoire. Nous nous revîmes l’année d’après, au même repas des Cahiers où elle s’excusa encore de m’écrire si peu (sa politesse coutumière était aussi d’une charmante séduction). Elle était en butte aux ayant-droits de Léautaud et cela lui prenait un temps considérable en plus de son activité professionnelle. Elle me présenta ce soir-là à son avocat, Christian Gury biographe de Maurice Rostand, et à Jean-Pierre Nedellec qui préparait un ouvrage sur Georges Perros, avec qui Léautaud échangea quelques lettres. Nous parlâmes pendant plus d’une heure de choses et d’autres : du portrait de Léautaud prévu dans la collection Un siècle d’écrivains auquel elle ne participerait malheureusement pas, et des nombreuses pages inédites du Journal littéraire : « 600 pages ! » non publiables dans l’état, révélant des détails croustillants sur la collaboration active de certains auteurs pendant la seconde guerre mondiale et le récit inédit de « séances » intimes avec Marie Dormoy, mais surtout avec Anne Cayssac, qui constitueront l’autre partie du Journal particulier, publié par fragments à partir de 2010. Nous rîmes ce soir-là de bon cœur, car elle avait déchiffré ces inédits « brûlants » à la loupe, et trouvait tout de même que les perversions sexuelles de Léautaud étaient parfois à la limite du ridicule. Je me souviens que plus tard, alors que la nuit tombait, des comédiens nous lurent des extraits du Journal littéraire et de Villégiature.

J’ai perdu peu à peu la trace d’Édith au début des années 2000, sans toutefois jamais l’oublier. Sa dernière lettre date du 8 janvier 2001. C’est aussi l’époque où, de guerre lasse, le connaissant trop intimement, j’ai cessé peu à peu de lire Léautaud. J’avais écouté cent fois les entretiens, acheté sa correspondance chez Flammarion ; lu tous les livres à côté du Journal, visité sa maisonnette du 24 rue Guérard : il fallait tourner la page. J’ai cherché par la suite d’autres écrivains à tempérament pour le remplacer. Ce fut long, car Léautaud était inimitable.

L’œuvre rangée, comme beaucoup d’entre nous ici j’ai gardé néanmoins près de moi, jusqu’à aujourd’hui, enveloppées dans un bel album, les nombreuses photos faites de lui dans la presse des années 50, où il apparaît que le personnage, même physiquement, était à contre-courant du monde des lettres qu’il côtoyait. Une espèce de dandy des villages, aux vêtements élimés, mais qui savait toujours frapper le regard en arborant ici une écharpe de soie ; là des chaussures vernies ; ailleurs une chemise à carreaux du meilleur effet. En bon fils de gens de théâtre qu’il était, le besoin de marquer les esprits et de faire de sa vie une comédie à ciel ouvert lui était naturel.

Ironie de l’histoire, j’ai reçu tantôt des nouvelles d’Édith par une lectrice de Léautaud. J’espère qu’elle nous lit de là où elle se trouve et qu’elle en est heureuse. Heureuse de voir qu’il y a encore des amateurs et des lecteurs passionnés qui continuent grâce à ce site d’entretenir la mémoire vivante de ce bel écrivain… Je me demande d’ailleurs si je ne vais pas lui écrire à nouveau…

Jean marc Froidure