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Brève histoire de Comœdia — La reparution de juin 1941 — 25 octobre 1941 — Mots, propos et anecdotes du 25 octobre 1941 — Notes en Marge… Un homme de lettres — Comœdia du premier novembre 1941 — Comœdia du quinze novembre — Comœdia du 22 novembre — Comœdia du 29 novembre — Annexe I : « Une oraison funèbre anthume… » — Notes
Brève histoire de Comœdia

Titre du premier numéro de Comœdia
Comœdia est paru, quotidiennement, à partir du premier octobre 1907 et Paul Léautaud n’a pas été long à le critiquer, à la fin de sa chronique dramatique parue dans le Mercure de seize octobre :
Je ne veux pas manquer, en terminant cette chronique, de signaler l’apparition d’un nouveau journal : Comœdia1. Il sera exclusivement consacré aux choses du théâtre, et promet d’être renseigné comme aucun autre sur cette matière. Le premier numéro (1er octobre) a déjà tenu cette promesse. On y voit attribuée à Jean Richepin La Marjolaine de Jacques Richepin2, et à Beethoven la musique de Mendelssohn pour Le Songe d’une nuit d’été3-4.
Bien entendu, Comœdia ne pouvait pas rester sans réagir, avant même la parution de la chronique du seize — sans doute après avoir été prévenu — puisque le premier octobre, Paul note dans son journal :
Le directeur de Comœdia a écrit au Mercure une lettre bien ridicule pour solliciter plus d’indulgence pour l’ignorance de ses rédacteurs. Je l’ai prise pour m’en servir, si je fais jamais un petit volume Boissard.
« Un petit volume Boissard » ! C’est sa deuxième chronique et déjà Paul pense à un volume ! C’est beau, la jeunesse.
Sauf lors de la première guerre mondiale, Comœdia est paru quotidiennement jusqu’au premier janvier 1937, au moins est-ce le dernier numéro conservé à la BNF.

Titre du dernier numéro d’avant-guerre
On peut être surpris de cette dernière date. Pourquoi s’embêter, un 31 décembre, à fabriquer un dernier numéro ?
La reparution de juin 1941
Quatre ans et demi plus tard, en pleine guerre, le 21 juin 1941, Comœdia reparaît.
La presse ne ressemble en rien à ce qu’elle était avant-guerre. En 1941, un journal ne peut être que pro-allemand ou clandestin. Dans sa une du premier numéro, Comœdia affiche sa déclaration d’intention et se réclame le plus neutre possible tout en sachant bien que personne ne peut croire à la fable. Et bien sûr, il y a le passage qui tue :
Enfin, comme il est indispensable que les Français qui, trop longtemps, n’ont pas regardé au-delà de leurs frontières, soient tenus au courant des manifestations et des activités de la pensée en Europe.
COMŒDIA publiera chaque semaine la page : « Connaître l’Europe ».
En clair, ce sera la page (heureusement unique) de propagande allemande. Il y a évidemment eu tractation.
Suit une liste de collaborateurs, où nous lisons les noms d’Arthur Honegger, Jacques Audiberti, Jean Anouilh, Jean-Louis Barrault, André Barsac, Gaston Baty, Marcel Carné, Fernand Crommelynck, André Derain, Charles Dullin, Léon-Paul Fargue, Maurice Garçon, Bernard Grasset, Marcel Jouhandeau, Marcel Lherbier, Serge Lifar, Henry de Montherlant, Henri Mondor, Paul Morand, Marcel Pagnol, Raymond Rouleau, Jean-Paul Sartre5, Charles Vildrac, l’ami de Georges Duhamel et Auguste Perret, l’amant de Marie Dormoy. Que du beau linge.
Le directeur de ce nouvel hebdomadaire est René Delange, qui vient d’Excelsior et ancien rédacteur en chef de L’Intransigeant6.
Et la propagande ? Page sept (sur huit), elle est criante, comme toute propagande. Intitulée « Connaître l’Europe », on lit que nous devrions mieux connaître l’Europe, qui a tant à nous donner, que la France à des leçons à prendre du théâtre de Bayreuth, qu’il y aura une semaine Mozart à Paris, en juillet. On y lit des poètes allemands, on a des nouvelles de la littérature allemande et les Français sont des sauvages.
Et cela financé par deux minuscules encarts publicitaires (pour les huit pages) de la compagnie cinématographique allemande Tobis qui nous donne l’exemple de ce que doit devenir l’art européen. Sans publicité on se demande bien d’où vient l’argent — et le papier — de ces 45 000 exemplaires.

Lil Dagover en vedette du film de Fritz Kirchhoff Destin de femme, sorti à Berlin en 1938 et au César de l’avenue des Champs Élysées cet été 1941
25 octobre
C’est quatre mois plus tard, dans le numéro du 25 octobre 1941, que paraît le premier « Mots propos et anecdotes » de Comœdia. Ces cinq textes seront ensuite réunis en volume pour former les Notes retrouvées, qui paraîtront chez Jacques Haumont en février suivant.
Remontons à l’origine, dans le Journal littéraire au printemps de cette année 1941, le 24 avril :
… Louis de Gonzague-Frick7, à la librairie. Il m’annonce comme un événement d’importance considérable qu’il fonde un cabaret littéraire, boulevard Montparnasse, et m’offre d’y faire des lectures de moi. Je l’ai envoyé au diable, en lui disant que je n’ai aucun goût pour la littérature chez le mastroquet. Autre événement considérable qu’il m’annonce : la réapparition de Comœdia, où il reprendra sa rubrique (?)8 et il m’offre d’y écrire des articles sur moi. Encore envoyé au diable, en lui disant que je n’ai pas besoin d’articles et qu’au reste, il n’y a pas lieu, n’ayant rien publié de nouveau. Il s’est décidé à prendre l’escalier avec ces deux remerciements.
Le vingt juin, veille de reparution de Comœdia :
Ce matin, visite d’un rédacteur de Comœdia, qui va reparaître, envoyé par son directeur, pour me demander un article sur l’état actuel de la Comédie Française. J’ai décliné, ne connaissant plus suffisamment le personnel de ce théâtre. Je crois bien que cela aboutira à une interview.
Puis, le cinq juillet :
J’ai reçu, il y a une dizaine de jours, la visite de ces deux rédacteurs de Comœdia (qui va reparaître) venus m’entreprendre pour que je donne à ce journal un article sur la Comédie Française, et comme je leur disais non, me prendre au moins une interview, à laquelle je ne me suis pas prêté davantage. Pendant qu’ils étaient là, le directeur de Comœdia lui-même est arrivé, et profitant d’un silence : « Ces messieurs vous ont-ils remis le numéro-maquette du journal ? — Non. » Se tournant vers eux : « Comment ? Pourquoi ? » J’ai répliqué aussitôt : « Par prudence. »
Ce numéro-maquette, que j’ai regardé après leur départ, est en effet du plus bas étage.
Un de ces visiteurs est René-Louis Doyon. Le douze juillet, page six paraît un article de René-Louis Doyon que Paul Léautaud n’attendait pas : « Une oraison funèbre anthume… ou l’homme qui critique sa louange ». Paul a trouvé cet exemplaire dans sa case du Mercure, a jeté un vague coup d’œil et l’a envoyé à Marie Dormoy (lettre à Marie Dormoy datée du 18 juillet). Cet article compliqué et peu lisible est reproduit infra en annexe I.
Journal littéraire au 18 juillet :
Ce matin, dans les coupures de presse du Mercure, celle d’un article de René-Louis Doyon, dans Comœdia, sur ma chronique de la N.R.F. Il n’y a pas moyen d’en comprendre un mot9.
Mots, propos et anecdotes du 25 octobre 1941

S’ouvre ce 28 octobre une série de quatre semaines de « Mots, propos et anecdotes ». Il était prévu que ses semaines soient consécutives.
Le moins que l’on puisse dire est que cette première chronique de Paul Léautaud dans Comœdia est accueillie convenablement, sur les deux premières colonnes de une, à côté d’un hommage à Vincent d’Indy10 et d’un texte de Jean Cocteau, au demeurant jamais trop dérangé par ces magnifiques aryens.

Vue d’ensemble de l’article. Sous la lithographie de Vuillard, le texte « Un homme de lettres » par « Le Semainier »
Lundi, 25 août11. — En triant de vieux papiers, je retrouve une série de notes que j’avais bien oubliées. Je les groupe dans leur ordre de date (de 1927 à 1934).
Il faut prendre garde que « bien écrire » peut être, quelquefois, écrire comme un épicier. Je me le dis quelquefois pour moi-même.
Ce ménage d’écrivains est bien comique. Lui, écrit l’histoire des marmots qu’il voit ; elle, l’histoire de ceux qu’elle fait.
Pas de plus beaux moments dans ma vie que ces soirées de grandes lectures, 1893, 94 et 95, Hôtel de Savoie, rue de Savoie. — 1896, Hôtel de Vauquelin, rue des Fossés-Saint-Jacques. — 1897 et 98, 11, rue de Condé — 1902, 1903, 29, rue de Condé. Je le répète : pas de plus beaux moments. Tout le reste, zéro à côté. Quand j’y pense aujourd’hui, le bonheur me revient.
« Le chef-d’œuvre du style, c’est d’exprimer supérieurement l’ordinaire, de faire quelque chose de rien, ou plutôt une grande chose avec peu de chose. » Albert Thibaudet, à propos de Barrès. « Nouvelles littéraires », 29 septembre 1928(12).
Jamais on n’a mieux condamné le « beau style ».
S…, revenu de son erreur, éclairé sur l’aventure maintenant qu’elle est connue, dit souvent qu’il donnerait dix ans de sa vie pour n’avoir pas écrit certain petit pamphlet contre Nietzsche, qu’il se laissa aller à écrire au début de l’événement13. C’est bien fait. Il n’est pas assez empoisonné. Qu’est-ce qu’un écrivain, ou que doit-il être ? Un homme qui pèse ses mots, non seulement avant d’écrire, mais encore avant de parler, un homme dont le sens critique est sans cesse en éveil, qu’il pense, qu’il parle ou qu’il écrive. Les gens comme S… qui ont dit ou écrit des bêtises, n’auraient-ils pas pu, au moins, se taire, en se méfiant du « moment » qui pouvait agir sur eux ? C’est bien fait, cent fois bien fait.
Que d’hommes portent en eux le chagrin de n’avoir pas eu en amour ce qui eût embelli leur vie et d’avoir dû se résigner à des « à peu près ».
Jean de Gourmont était bien l’être le plus apathique, mou, affaissé, atone, sans ressort ni vitalité. Son frère Rémy et Mme de Courrières morts, il se maria avec une demoiselle Balthazard. Quand il l’apprit : « Elle fera un maigre festin », dit L14…
Écrire, c’est mentir. Mentir est peut-être trop fort. Écrire, c’est fausser. Être exact est bien rare. Toujours on est au-dessus ou au-dessous. Je le sais par moi-même. En parlant de van Bever, évoquant le temps qu’il faisait le pamphlétaire dans un petit journal de banlieue aux dépens d’un pharmacien de la localité nommé Roland, qu’il donnait comme descendant du neveu de Charlemagne, je lui ai prêté ce mot : « Ce Roland sonnait du cor. Le nôtre a bien dégénéré. En fait de cors, il se contente de les soigner. » Prêté est bien le terme. Ce mot est de moi. Il m’est venu en écrivant. Jamais van Bever ne l’a écrit nulle part, ni jamais dit. Je le vois également dans les articles sur Passe-Temps, ou trop élogieux, ou trop dénigreurs. L’ouvrage ne mérite ni tant de compliments, ni tant de reproches. Il est entre les deux. Aucun article n’a été de même. Ou trop au-dessus ou trop au-dessous.
C’est Fernand Vandérem15 qui a eu l’idée, — dont on parle — de donner la croix de guerre à la Tour Eiffel. On est renseigné sur l’esprit d’un homme après ce trait.
Propos d’un facteur d’imprimés du 6e arrondissement, apportant des paquets au « Mercure », un jour de pluie torrentielle : « Tous ces calotins, ils me dégoûtent. Je monte par le grand escalier et je leur en fous (de la boue) tant que je peux. »
On a beau citer assez souvent mon nom dans les journaux, je n’arrive pas à lui trouver le son du nom d’un homme connu.
Mépris, cent fois mépris, à la « morale. »
C’est la plus belle des jeunesses : la jeunesse de l’esprit quand on n’est plus jeune.
Comme c’est curieux que je sois arrivé à mériter comme écrivain les éloges que je décernais, étant jeune, aux écrivains qui me plaisaient.
Je n’ai jamais compté sur les choses à venir, les possibilités. J’ai toujours tablé sur le présent, le positif, le sûr. C’est pourquoi, bien qu’écrivain, j’ai toujours, été employé, par besoin de sécurité, autant que par goût de la liberté.
L’élégiaque est le premier des roués avec les femmes, et le cynique vit comme un moine, empêtré dans sa timidité.
La vie est si plate que c’est souvent une distraction d’apprendre la maladie, puis la mort de quelqu’un qu’on connaît. (Mort de Paul Souday16.)
« Arsène Guillot17 ». — Il est bien inutile d’écrire des livres quand on peut dire autant dans une note de quelques lignes. Au lecteur dont le cerveau fonctionne à mettre autour les parures du développement.
Ce qui fait le mérite d’un livre, ce ne sont pas ses qualités ou ses défauts. Il tient tout entier en ceci : qu’un autre que son auteur n’aurait pas pu l’écrire. Tout livre qu’un autre que son auteur aurait pu écrire est bon à mettre au panier.
C’est ma nature, j’ai beau faire : je suis économe. Je hais pourtant l’économie, j’admire la prodigalité. Je vois dans la première une médiocrité, comme la prudence en est une, dans la seconde une supériorité, comme en est une la hardiesse, l’insouciance. J’ai lu, il y a quelque temps, d’un écrivain sans grand talent18, cette maxime : « Qu’est-ce que l’économie ? L’art de ne pas vivre. » J’ai joui de plaisir en la lisant, et d’une sorte de mépris pour moi, pour la vérité qu’elle exprime.
Je me demande ce que j’aurai eu dans ma vie. J’ai eu une enfance fort abandonnée, une adolescence fort privée matériellement. Depuis l’âge de seize ans, je travaille pour gagner ma vie. Mes goûts, comme mon caractère, m’ont fait écrire uniquement pour mon plaisir, et je ne me suis pas enrichi. Je vis à l’écart, n’allant nulle part. Je n’aurai eu ni les jouissances de femmes, de situation, d’aisance, et je peux ajouter : de vanité, par tournure de caractère encore, qui m’a fait accorder peu de prix à mes écrits et rendu indifférent à la notoriété. Et j’aurai été heureux, ou, si on préfère, je n’aurai été nullement malheureux. C’est merveilleux.
Suite à ce texte, René Delange, le nouveau directeur de Comœdia, sous la signature du Semainier a écrit ces quelques mots :
Notes en Marge… — Un homme de lettres
On ne se donne pas le ridicule de présenter Paul Léautaud, auteur de Petit Ami, critique dramatique, esprit caustique, ami des bêtes et misanthrope.
Son départ du Mercure de France après 45 ans de collaboration à la revue (il y était, d’autre part, chef de service depuis 33 ans, et se flatte d’avoir toujours accepté la servitude d’être « employé » pour avoir la liberté comme écrivain) a déjà fait couler beaucoup d’encre. Depuis le 30 septembre dernier, Léautaud n’appartient plus à la maison fondée par Alfred Vallette. On l’a prié d’en sortir… prié sans doute un peu par les épaules. Et Comœdia est heureux de mettre à sa disposition ses colonnes.
Dans sa petite maison de Fontenay-aux-Roses, Paul Léautaud, en acceptant de collaborer à notre journal, nous a cité cette phrase d’Alfred Vallette : « Un auteur nous donne un article, on le prend ou on le refuse. Quand on l’a pris, on n’a pas le droit de supprimer ou d’ajouter, Pas le droit de changer un mot ».
Nous ne changerons pas un mot aux textes de Léautaud. Quand il aura la dent dure, ceux qu’il mettra en cause pourront user du droit de réponse qui leur attirera sans doute une verte réplique. Chacun son droit.
Paul Léautaud met au point son Journal, commencé en 1893, et certaines années de ce journal comportent plus de 700 feuillets dactylographiés. Bien entendu, il lui faut élaguer dans une œuvre aussi touffue et pleine de souvenirs littéraires et dramatiques.
— Plus on vieillit, nous a-t-il dit, et plus on trouve de saveur et d’humanité au Misanthrope.
Ce n’est pas lui qui trouve, comme André Gide, que Le Misanthrope est un chef-d’œuvre insupportable.
Paul Léautaud est le type même de l’homme de lettres uniquement préoccupé de son art et indifférent au succès comme à la notoriété.
De là, sans doute, que les Goncourt ne l’ont pas appelé à siéger parmi eux…
Le semainier
Ce 25 octobre date de parution de ce Comœdia est un samedi. Journal littéraire à cette date :
Le directeur de Comœdia aurait pu m’envoyer le numéro (d’aujourd’hui) auquel je collabore. Rien ce matin. Rien non plus au courrier de 5 heures. Quant à moi, je vais passer tantôt devant le marchand de journaux, sans vouloir dépenser vingt sous pour me lire.
À mon habitude, je n’ai pas dit un mot à Georges Gabory19, quand il est venu s’entendre avec moi pour cette collaboration, du prix qu’on me donnerait pour mes articles. Il ne m’en a rien dit lui-même. René Delange, dans sa lettre pour me remercier, ne m’a rien dit non plus. Je verrai ce qu’on va sans doute m’envoyer.
Mais la veille, déjà, Paul recevait les épreuves du deuxième article, à paraître le premier novembre.
Le surlendemain, lundi 27 novembre, Paul doit se rendre à Paris chercher de la nourriture pour ses chiens :
À l’étalage du kiosque à journaux sur le terre-plein en face la Comédie, vu Comœdia. Je suis en tête de la première page, Mots, Propos et Anecdotes en lettres énormes, et la reproduction de mon portrait par Édouard Vuillard pour Amour. Je n’ai toujours reçu aucun numéro et n’en ai pas acheté.
Comœdia du premier novembre 1941
La deuxième série de propos paraît en haut et sur toute la largeur de la page trois.

Aperçu de l’article
On publie un livre. On porte deux ou trois exemplaires chez des critiques. Très amusant la façon dont on est reçu par les concierges. Eux aussi, ils vous considèrent comme des raseurs.
Le meilleur moment de mon existence : la nuit, entre minuit et deux heures du matin, seul, dans le silence, à rêver aux mille choses qui m’occupent l’esprit.
Écrire, si exact qu’on soit, si éloigné du « beau style », qui déforme tout : les sentiments en les faisant plus heureux ou plus désespérés, les couleurs plus éclatantes ou plus sombres, c’est mentir. C’est tout au moins fausser plus ou moins. Si naturel qu’on soit, si fortement qu’on tente à l’être, les mots entraînent les phrases. L’écrivain le plus véridique, son récit terminé, s’aperçoit qu’il est d’un ton au-dessus on d’un ton au-dessous. Que cela devient-il quand il s’agit de critique, et que l’amitié ou seulement la sympathie, — ou détestation ou seulement l’antipathie, — ou encore la basse malignité, font leur œuvre. J’ai publié Passe-Temps. Les uns l’ont porté, et moi en même temps, aux nues. D’autres l’ont ravalé, et moi en même temps, au rang de rien. Excès des deux côtés. Je me connais et je connais ce que je fais. Une honnête moyenne entre ces deux extrêmes, voilà le vrai.
P. V.
1897. Je ne crois pas me tromper d’année20. Un mardi, vers cinq heures, je sors du bureau de tabac de la rue de Seine, entre la rue Lobineau et la rue Saint-Sulpice. Je me trouve face à face avec P. V. qui entre. Je l’attends. Il sort. Nous allons tous les deux au mardi de Mme Rachilde. Je l’y ai déjà vu quelquefois. Peut-être me parle-t-il de quelques vers que je viens de publier dans le Mercure. En marchant, nous parlons poésie. Il me nomme Baudelaire. Je lui réponds qu’il y a bien au-dessus Mallarmé. De ce jour datent vraiment nos relations.
P. V. habitait alors dans une pension de famille, hôtel Henri IV, rue Gay-Lussac, dont une partie donnait impasse Royer-Collard. Il avait de ce côté sa chambre, assez petite, au premier. Il me pria à dîner à sa table d’hôte. J’allai le prendre dans sa chambre. J’en revois nettement la disposition. Je serais étonné si je me trompais. J’en fais ci-dessous un croquis :

Journal littéraire au sept novembre : « Dans la deuxième série de mes notes à Comœdia, il y en avait une sur P. V. (Valéry), au temps qu’il habitait l’Hôtel Henri IV rue Gay-Lussac, sa chambre sur l’impasse Royer-Collard. J’avais fait un croquis de cette chambre, de ce qui la meublait, pour qu’on en fasse un cliché. Au lieu de le reproduire tel quel, c’est-à-dire jeté là en écrivant, ces gens ont cru devoir le refaire : un carré bien régulier, des rectangles, des ronds (pour indiquer les meubles) bien faits au compas. C’est certainement mieux ainsi pour eux. Au lieu de reproduire l’original de l’auteur »
Je suis allé bien des fois dans cette petite chambre. Sur le guéridon, tout encombré de papiers et de quelques livres, un volumineux cahier de papier écolier qu’on voyait tout de suite qui devait être feuilleté et utilisé chaque jour. P. V. notait là les résultats de ses réflexions sur l’art littéraire, suite de ses lectures approfondies de Poe, Rimbaud et Mallarmé. C’est de ce cahier, et des suivants, que viennent les notes des Cahiers qu’il a publiés : Cahier B…21
L’amour lui-même est une forme de l’intérêt. La Rochefoucauld l’a oublié. Nous n’aimons que pour les agréments que nous trouvons dans notre amour. Si on nous quitte et que nous souffrons, ce n’est que pour la privation de ces agréments. Voyez le résultat de la cessation de tous rapports sexuels entre conjoints on amants continuant à vivre ensemble : indifférence complète. La jalousie également n’a pas d’autre objet que de voir un autre jouir des agréments auxquels nous tenions. On ne penserait pas à être jaloux d’une maîtresse qui nous quitterait pour entrer au couvent. Tout ce qu’on dit d’autre sur ce sujet est phrases pour les niais.
Examinons si nos opinions, nos façons de penser, nos jugements ne sont pas influencés par nos intérêts, notre profession, notre situation, nos goûts, même. Cherchons comment nous penserions si, étant médecin, par exemple, nous étions commerçant, ou employé, ou ouvrier, ou chef d’industrie. Ainsi, nous aurons chance d’arriver à une moyenne sage.
Mais la moyenne en tout, est haïssable, comme=médiocrité.
Cette vieille femme qui fait des minauderies à ce bébé braillard que sa mère tient par la main. Elle a été ce qu’il est, et il sera cette vieille chose fripée qu’elle est. Le grotesque de l’enfance en face du grotesque de la vieillesse.
Je n’ai pas le culte de ce que j’ai aimé et que je n’aime plus (littérature). — Très ancien.
Je suis bien forcé de l’avouer : je n’aime pas les « curiosités » littéraires.
J… B.., disait devant moi que l’écrivain qui compte est l’écrivain qui a une influence, que cette influence soit bonne ou mauvaise selon l’opinion qu’on en a. Il opposait Paul Souday qui lui était plutôt sympathique, à Charles Maurras ou Maurice Barrès qu’il trouve des esprits néfastes, et concluait que ces derniers sont de grands écrivains, alors que Paul Souday est proprement rien22. Il est bien certain que le grand écrivain est celui dont l’œuvre a influencé des intelligences ou des sensibilités. Mais faut-il déclarer comme ne comptant pas tous les écrivains qui n’ont eu aucune influence de cette sorte ? Un Chamfort, un Diderot, doivent-ils compter pour rien ?
Les serins qui circulent sans chapeau.
Les serines qui ont coupé leurs cheveux et circulent en jupe courte, montrant des jambes en pots de fleurs.
La racaille qui tourne à bicyclette pendant six jours dans un vélodrome et l’autre racaille qui va contempler cet intelligent spectacle23.
Les brutes épaisses pour qui une automobile ne va jamais assez vite.
La bande innombrable d’imbéciles à qui le bruit de la vie présente ne suffit pas et qui ajoutent chez eux le vacarme de la T.S.F. ou de l’immonde phonographe. On va même, paraît-il, installer cela dans les trains de chemin de fer.
Les hideuses façades qu’on voit se généraliser aux magasins, et l’art nouveau ayant fait place à un art plus laid encore, — ce qui peut s’appliquer aux mobiliers nouveaux qu’on crée à présent.
Ce qu’on peut juger que sera un jour Paris aux constructions carrées, massives et toutes pareilles qu’on voit s’élever de plus en plus.
Dans les rues, sur vingt passants, dix étrangers, et pas de la meilleure provenance.
Dans le commerce, autant de boutiques, autant de cavernes.
Sur dix boutiques, sept mastroquets.
Paris transformé le soir, avec les annonces lumineuses, en véritable fête foraine.
Tout ce qu’on mange ou boit, stérilisé, pasteurisé, conservé, frigorifié, fabriqué, dénaturé.
Sur tout ce qu’on achète, sur 100 francs de marchandise, 20 francs pour le prix de revient, 20 francs pour le bénéfice, 60 fr. pour le vol.
Un régime qui tend de plus en plus à faire faire par les gens qui travaillent des rentes aux gens qui ne font rien.
L’élevage d’animaux d’un genre ou d’un autre comme moyen de faire fortune remplacé par l’élevage des enfants.
L’ère du vol, du toc, du bluff, de la bêtise, de la vulgarité, de l’ignorance, de la laideur, de la montée démocratique.
Voilà, — il manque bien des articles, — un aperçu de la société d’aujourd’hui.
⁂
Lettre à Marie Dormoy du quatre novembre 1941 :
Très chère amie
Pensez pour jeudi au déjeuner, au numéro de Comœdia, et à la correspondance Rouveyre.
Et par-dessus le marché, si vous en avez l’occasion, au sucre, — et au café, si toutefois vous avez des tickets, je ne me le rappelle pas.
Ce matin, lettre charmante de Valéry, à propos de mon éviction du Mercure.
Il a vu Comœdia. Il me donne le plus exact des détails de sa chambre à l’hôtel Henri IV. J’avais oublié quelques meubles. Si je fais une brochure de ces notes, c’est son plan à lui que je ferai reproduire24.
J’espère que les affaires Bibl. ont continué à s’éclairer dans un bon sens.
J’avais mis dans ma prochaine série de notes, un autre passage sur Valéry, sans le nommer, à propos de ses fautes25 de style. Lui aussi : l’histoire aimera beaucoup de connaître… Après sa lettre, je crois bien qu’il me faut le supprimer.
Mêmes amitiés
P. L.
À Paul Valery
Fontenay-aux-Roses
le mardi 4 novembre 1941
Mon cher Valery
Excusez mon écriture. J’écris les mains glacées. Le froid est ici bien autre chose qu’à Paris, dans ce pavillon en ruine, au milieu d’un grand jardin.
Je vous remercie mille fois de votre lettre, du souci de moi que vous voulez bien prendre, à la suite de mon renvoi si grossier du Mercure, par ce demi-fou qui a pris en haine tout ce qui peut encore aujourd’hui représenter le Mercure de Vallette. Quarante-cinq ans de collaboration à la revue, trente-trois ans dans mon emploi, pour lui : zéro.
Vous pensez bien que je ne me suis pas laissé mettre dehors sans exiger l’exécution des droits que me donnait un pareil renvoi j’ai donc de quoi aller quelque temps, d’autant mieux que j’ai cette chance de savoir vivre de peu — un peu, il est vrai, qui, présentement, abuse un peu. J’ai des propositions fermes d’éditeurs pour une réédition du Petit Ami nouveau texte, pour l’édition d’un second Passe-Temps, et un volume de mon Journal. Gallimard, notamment, m’attend, à son dire, avec la plus vive impatience et les plus amicales démonstrations. J’ai à travailler et je vais travailler. Le dommage, c’est le moment : l’hiver, le froid, le manque d’éclairage. L’esprit ne va guère quand on a tout le corps glacé. Espérons que je m’en tirerai quand même.
Je suis ravi, vous le savez, du croquis que vous me donnez, de votre chambre à l’hôtel Henri-IV.
Si je fais une petite brochure de ces notes retrouvées il y a trois mois en triant de vieux papiers, je l’exploiterai comme une petite fortune.

Le dessin de Paul Valéry » dans les Notes Retrouvées parues chez Jacques Haumont en février 1942
70 ans ! Nous nous suivons de peu, mon cher Valéry — (j’entends comme âge). C’est le 18 janvier prochain que, moi, je bouclerai ce chiffre qui ne me réjouit guère. Quand on regarde la vie derrière soi et qu’on pense à l’incertaine durée qui vous reste ? — Je n’aime pas la mort. Je ne m’y résigne pas. J’entre en rage quand j’y pense.
Duhamel a dû vous dire que je l’avais prié de vous informer de mon départ du Mercure, pour la gentillesse que vous aviez d’y passer me voir quand vous étiez dans le quartier, afin de vous éviter un détour devenu sans objet.
Encore une fois merci pour votre lettre, mon cher Valéry. Je la regarde là, sur ma table, avec un sentiment tout particulier. Vous démêlerez bien tout ce qui la compose.
Mes très respectueux hommages et mon souvenir à Madame Valéry, et pour vous toutes mes cordialités.
P. Léautaud
Journal littéraire de ce mardi quatre novembre 1941 :
Ce matin, charmante lettre de Valéry, amicale, à propos de mon « éviction » du Mercure, qu’il a apprise le 30 octobre, « jour où il a attrapé 70, hélas ! », et que lui a confirmée Duhamel, l’après-midi, à l’Académie.
Il me demande ce que je vais faire, si j’ai une idée, une indication, quelque chose en vue, s’il peut me servir en quoi que ce soit. Sa tête est bien fatiguée. Depuis quelque temps, le 70 se fait sentir. Il ne trouve pas d’idée, bien qu’il pense bien à moi depuis la nouvelle. Si je songe à quelque chose, que je le lui dise et il fera de son mieux.
Voilà la récompense de ne jamais avoir importuné les gens, de ne leur avoir jamais rien demandé, ni protection, ni argent, ni recommandation, rien ! Dans les circonstances difficiles ou qu’ils croient l’être, ils se manifestent d’eux-mêmes.
En lui répondant, j’avais envie de lui dire : « Mon Dieu ! mon cher, il y a l’Académie, avec trois, quatre belles dames pour me payer le costume. »
Sa lettre écrite le samedi, il y ajoute le lendemain dimanche : on vient de lui montrer mon article dans Comœdia. Exact (le morceau sur lui), pas le plan de sa chambre. Il me le donne corrigé et complété. Je lui dis dans ma réponse que si je fais une petite brochure de ces notes retrouvées, j’y placerai son plan.
Il y a dans mon prochain article de Comœdia un morceau sur lui, sans le nommer, à propos des tours de style affecté dans lequel il donne : « L’Histoire aimera beaucoup de connaître… » Je crois bien qu’il me faudra l’enlever.
Lettre de Comœdia. Mon article renvoyé au numéro du 15 novembre. Je n’ai rien à dire. C’est moi le responsable par mon retard à l’envoyer.
[…]
Comœdia du quinze novembre
C’est donc bien de la faute de Paul si les quatre semaines n’ont pas été absolument consécutives.
Journal littéraire au huit novembre :
Passé une bonne journée et soirée à travailler, l’après-midi à ma prochaine série pour Comœdia26, ce soir au Journal, sans avoir trop froid.
Le surlendemain dix novembre :
Été reporter mes épreuves corrigées de la série à paraître samedi prochain à Comœdia, rue de Saint-Simon.
Voici le texte :

Aperçu de l’article du quinze novembre
Je fais quelquefois le compte de tout ce dont je me serai passé dans ma vie. C’est un assez joli programme. Je ne vois même pas ce qui peut y manquer. Je me serai passé du plaisir de la famille : je suis le fils d’une jolie femme, elle avait seulement vingt ans quand elle me donna le jour, me trouver un jeune homme avec elle encore jolie femme, cela eût peut-être été délicieux ? Complètement manqué : je l’ai bien vue en tout huit jours dans ma vie. Je me serai passé du plaisir de la toilette, de l’élégance, qui m’auraient été fort agréables, — du confortable dans mon intérieur : moi qui aime tant vivre assis, j’ignore encore ce que c’est qu’un vraiment bon fauteuil, — des plaisirs de amitié : je dois reconnaître que je l’ai peu ressentie, — du plaisir des femmes, j’entends de jolies femmes sans préjugés ni moraux ni physiques, dans un cadre agréable (ce point est peut-être celui qui me reste le plus sensible), — des plaisirs que donne l’argent, soit que je n’aie rien désiré, soit que ma timidité m’ait arrêté pour les choses que je désirais, ou le sentiment que, le lendemain de leur acquisition, elles ne me diraient plus rien, — des satisfactions extérieures que donnent généralement le talent et le succès et la réputation, « écrivain caché » comme a dit si véridiquement Rouveyre, — du plaisir des voyages, par la connaissance de la façon dont je m’y comporte, l’esprit occupé de mes affaires, pensant à mon travail laissé chez moi, me demandant ce que je suis venu faire dans ce lieu ou dans cet autre, — des plaisirs de la société, par un goût, un besoin plus forts que tout d’être seul. Je crois que je n’en oublie pas, et que tout est bien là. Tout cela par l’effet tantôt de mon caractère, tantôt des circonstances, et bien que né dans un milieu qui aurait dû faire de moi un tout autre homme. Il n’y a pas grande chance aujourd’hui que je me rattrape, n’est-ce pas ? Je n’ai même pas, comme d’ordinaire les vieux messieurs, la moindre petite passion pour me dédommager : la gourmandise, par exemple. Rien, rien, absolument rien, — que la profonde jouissance que j’éprouve à constater qu’il n y a rien.
L’Académie a donné le Prix Osiris27, 100 000 francs, à Paul Bourget. C’est un monde. Cet écrivain millionnaire qui trouve le moyen d’encaisser encore ! Quel contraste avec Régnier, pas riche, à qui on avait d’abord pensé pour ce prix, et qui a fait cette réponse : « À mon âge je n’ai besoin de rien ». Il devait d’ailleurs y avoir un « dessous » à cette réponse.
Visite dans mon bureau du Mercure d’une institutrice, Bretonne, qui a écrit un petit Voyage en Italie, présenté au Mercure et refusé. Il s’y trouve sur les femmes ceci : « On dit qu’il y a trois genres : celles qui ne disent rien, celles qui se plaignent, celles qui parlent. » Elle me dit : « Moi, je parle !28 »
Je lui ai dit ce qu’on dit des Bretonnes : p…. Elle ne s’est pas du tout défendue. Malheureusement, pas jolie, et mal fichue (j’entends : corps).
La poésie est faite pour les parties profondes de notre sensibilité qui sommeillent dans le courant commun des jours et qu’elle réveille dans un délice qui va jusqu’aux larmes.
Allons ! les livres, la rêverie, la solitude devant ton papier et tes deux bougies, et le plaisir d’écrire, contente-toi de cela, pour quoi tu es fait uniquement. Je me dis cela quand je pense à tout ce qui m’a manqué, ou que j’ai raté, ou qui ne m’a pas réussi, ou qui m’a déçu.
Les frères Tharaud. — Celui qui n’écrit pas écrase les gens. Celui qui écrit les assomme. (À propos de l’écrasement d’Auguste Dorchain29-30).
C’était quand j’étais jeune homme. J’habitais à l’hôtel. Fatigué du bruit que j’y endurais, je résolus de me mettre chez moi. Dans un hôtel rue des Feuillantines, je trouvai au dernier étage, une chambre vide, que je louai. Comme je parlais d’acheter un lit, la concierge me dit que le propriétaire en avait plusieurs sans emploi et qu’il m’en vendrait volontiers un. Je vins au rendez-vous indiqué. Je me trouvai en face d’un noble vieillard, à grande barbe blanche, tout de noir habillé, l’air plein de componction et d’austérité. Dans une réserve où il m’introduisit, il me montra plusieurs lits de fer, en désignant un qui pourrait me convenir. Le prix : 50 francs. Un autre, à côté, moins défraîchi, me plaisait mieux. « Et celui-ci, lui dis-je, quel prix ? » Je le vis alors contracter la bouche, plisser les yeux, prendre la physionomie la plus désolée, tirer son mouchoir, et, la voix pleine de sanglots retenus : « Oh ! celui-ci… C’est celui dans lequel ma pauvre femme est morte. Je ne pourrai pas vous le donner à moins de 80 francs »31. C’est quand je rencontre de ces traits que je trouve que la vie a son charme.
Pendant bien des années, dans la suite, je rencontrai dans le quartier le noble vieillard, toujours extrêmement digne et compassé dans son allure, et qui avait si bien trouvé le moyen de gagner 30 francs avec la mort de sa femme.
Je pense quelquefois au mot de Sieyès après la Terreur. Quelqu’un le rencontrant lui demande : « Qu’avez-vous fait, pendant ces jours sinistres ? — J’ai vécu », répondit-il32. J’ai fait mieux que lui pendant la guerre33 : j’ai vécu et j’ai aimé. Un amour rendu encore plus ardent par la séparation. Je me revois, à X34…, début d’une certaine rue fort escarpée, avec ma partenaire, lui disant : « Qu’est-ce que cela peut faire, toutes ces affreuses choses, du moment que nous sommes là tous les deux. » Un complet acquiescement de sa part. Sans ne l’exprimer, il semblait que nous savourions dans nos baisers et nos plaisirs tout le goût de la vie, dont des millions d’hommes se trouvaient contraints de faire bon marché.
L’instruction gratuite et obligatoire. Pour mieux former des citoyens modèles, bien soumis aux règles du régime et bien crédules aux bourdes qu’on leur sert. Le bon sens détruit, remplacé par la prétention. Ânes à diplômes qui n’en restent pas moins des ânes, rien ne remplaçant l’intelligence et la curiosité d’esprit natives.
Disparition de l’esprit de fronde, de l’esprit satirique. Le gavroche loustic qui dégonflait, les baudruches sociales d’un lazzi, n’existe plus.
Mme de G…35, l’employée aux abonnements au Mercure, me raconte ce qui suit. Son fils, interne dans un hôpital, a un ami, grand dadais de trente ans, encore puceau, complètement ignorant, qui est l’objet des convoitises d’une veuve sur le retour, d’ailleurs riche, qui voudrait s’en faire épouser. Le nigaud ne dit pas précisément non, mais est effrayé de la conduite qu’il aura à tenir, la nuit de ses noces, et dont il ne connaît pas le premier mot. Il s’en ouvre au fils G… et lui demande conseil. Celui-ci l’engage à épouser, ne serait-ce que pour la fortune, et le met en garde, s’il lui prenait l’idée d’aller s’instruire préalablement auprès de professionnelles contre tous les risques à courir. Comme il lui parle, entre autres accidents, d’un chancre à la bouche, le nigaud s’effare : « Un chancre… à la bouche ! À la bouche, vous dites ! Comment peut-on attraper cela… à la bouche ! » Le fils G… le renseigne, et le nigaud a un geste, un cri, une expression, d’une horreur, d’un dégoût, que le jeune interne en rit encore. Voilà un garçon qui donnera bien du plaisir à sa femme — à moins qu’entre… ses mains, il s’améliore.
C’est le moment de penser à la parution de samedi prochain. Journal de la veille, quatorze novembre :
Ce matin, rien de Comœdia : les épreuves de la partie que j’ai remise lundi dernier à la secrétaire de René Delange, pour paraître dans le numéro du 22, et dont je dois renvoyer les épreuves corrigées pour le lundi 17.
Je téléphone à Comœdia. Je demande cette secrétaire. Je lui dis que je n’ai reçu ce matin aucunes épreuves. Elle me répond : retard de l’imprimerie et qu’on me les enverra par pneumatique. Je lui dis que si on ne veut plus de mes Notes, on n’a qu’à me le dire : je m’en fiche parfaitement. Elle me répond : « Mais pas du tout, Monsieur. » Je lui demande si la partie dont je lui ai remis les épreuves corrigées paraîtra dans le numéro de demain. Réponse : « Je pense. » Évidemment, tout cela n’est pas d’un très bon signe.
Je téléphone à Paulhan. Je le mets au courant. Je lui dis que j’ai été le premier à dire à Georges Gabory que ce que j’allais donner était sans aucun intérêt pour les lecteurs de Comœdia. Paulhan me répond que Delange lui a déclaré à lui-même qu’il était ravi de le publier. Sur ce que je dis du manque d’épreuves, de la réponse évasive de la secrétaire, de ce qui avait été convenu qu’il n’y aurait pas d’interruption de numéro, qu’on ne m’envoie même pas un numéro de collaboration, Paulhan n’a que ce mot : « C’est ridicule. » Je lui demande d’éclaircir l’affaire avec Delange et de lui dire que s’il ne veut plus de mes notes, il le dise, que je m’en fiche parfaitement et qu’il n’y a pas besoin de tourner autour avec moi. Je lui dis aussi que je travaille pour ce journal, que je me dérange exprès pour aller à Paris reporter mes épreuves corrigées, que si c’est pour ce résultat, j’aime mieux en rester là. J’ai à travailler pour Gallimard36. Cela m’intéresse autrement. Finalement, nous convenons d’attendre le numéro de demain. S’il n’y a rien de moi, il téléphonera à Delange.
Je suis surpris de ces procédés. Est-ce que je suis allé demander quelque chose à ce René Delange ? C’est lui qui m’a assommé d’appels au téléphone, qui m’a envoyé Georges Gabory, qui m’a fait par lettre les plus chauds remerciements, qui a imprimé le plaisir de ma collaboration dans son journal. Et voilà la suite : on se mêle de changer l’aspect de mon texte, on ne m’envoie même pas un numéro, on me répond, comme ce matin, « qu’on pense » que ma série passera dans le numéro de demain, on m’annonce mes épreuves pour le numéro suivant par pneumatique, et ce soir, encore rien, alors que depuis lundi ce devrait être composé. Et moi je travaille, je me dérange, je vais exprès à Paris, comme lundi dernier, pour reporter mes épreuves corrigées, j’attends une heure sur une chaise dans une antichambre l’arrivée de la personne à qui les remettre. Je veux bien assumer ma part, mais pas sans la réciproque.
Maintenant, ils ont peut-être reçu des lettres de récriminations de certains lecteurs. Mes Notes sont d’un tel antidémocratisme. Et des notes comme celles sur la vieille femme et le bébé braillard, et tout le petit morceau final de la deuxième série. Ils pourraient avoir là un motif. Eh bien ! qu’ils me le disent. Je me fiche de cela encore.
Le lendemain quinze novembre, qui est aussi le jour de parution du Comœdia que nous venons de lire :
Ce matin, encore pas d’épreuves de la partie à paraître dans le numéro de samedi 22.
Je téléphone à Paulhan pour le mettre au courant. Je lui dis : « Vous me connaissez. Si mes notes ne leur plaisent plus, qu’ils me le disent et me renvoient mes papiers. Je m’en fiche complètement. »
Il me demande si j’ai reçu Comœdia (le numéro de ce matin). Je lui réponds que je ne reçois jamais aucun numéro. Il me dit qu’il doit voir Delange lundi ou mardi, qu’il lui demandera ce qu’il en est et qu’il m’avisera ensuite pour me renseigner.
Je vais déjeuner à Courbevoie chez mon frère Maurice que je n’ai pas vu depuis quinze ans au moins. À un kiosque de la salle d’attente de la gare Saint-Lazare, je regarde, en une seconde, à l’insu de la marchande occupée, Comœdia. Ma série de Mots, Propos et Anecdotes est en deuxième page. Chez mon frère, qui l’achète chaque samedi pour me lire, je peux voir cela tout à loisir. Toutes les parties mises sans motif en italiques ont été remises en romain, toutes les corrections faites, pas un mot de changé. Je me suis peut-être un peu pressé de juger mal. Toujours mon penchant à voir les choses qui me concernent du côté défavorable.
Comœdia du 22 novembre

Aperçu de l’article
Bien écrire. Qu’est-ce que bien écrire ? On pourrait donner bien des définitions. Y en aurait-il une de juste, d’exacte, d’irréfutable, de définitive ? On pourrait proposer ces deux-ci : écrire en correspondance avec le mouvement, le ton de ses sentiments, de ses idées, — écrire en correspondance avec son sujet. Et bien écrire est aussi écrire à sa ressemblance, de façon que qui vous lit et vous connaît, quand il vous lit sache que c’est vous qu’il lit, sans avoir besoin d’aller à la signature. On voit, on entend constamment reprocher à Saint-Simon, Balzac, à Stendhal, de mal écrire. Grandes natures et trop fortes pour se plier à un style plat, soigné, au goût de tous. Et ce qu’ils ont écrit aurait-il sa force, son éloquence, sa vérité, écrit d’un autre style ? C’est demander à un homme passionné, plein d’idées, dans un salon, de s’exprimer avec la fadeur mondaine. Un jour que je faisais l’éloge d’André Rouveyre, sa faculté d’observation, sa pénétration d’analyse, sa liberté d’esprit, son abandon de bien des préjugés, sa hardiesse morale, quelqu’un37 me dit : « Dites-lui donc d’abord d’apprendre à écrire. — Apprendre à écrire ? répliquai-je. Mais il écrit de façon cent fois plus intéressante que les gens qui savent écrire et n’écrivent que comme n’importe qui. C’est lui, son style, si heurté, imparfait, incorrect, difficile qu’il puisse être quelquefois, — je n’en fais pas mes délices. C’est lui, ce sont les mouvements, les nuances, les tours, les avances et les reprises de son esprit, les faces diverses de son étude de soi-même ou de son observation d’autrui. » Il y a un mot de Sainte-Beuve, qui est pour moi un ravissement intellectuel chaque fois que j’y pense : « Un membre de l’Académie écrit comme on doit écrire. Un homme d’esprit écrit comme il écrit ». En deux lignes. En deux lignes, toute une critique, toute une définition, un programme du style. Après tout, pourquoi tant d’écrivains écrivent-ils si bien, écrivent-ils comme on doit écrire ? Parce que chez la plupart l’esprit manque. Par esprit, entendez la forte nature, la passion spirituelle, la sensibilité vive, — et aussi le plaisir à la place du travail, et le goût de se plaire à soi avant de plaire aux autres.
Rien ne révèle mieux ni annonce mieux l’état de déchéance, de dégénérescence et d’abêtissement d’une société que ces mesures, dont la nôtre foisonne, d’altruisme, secours à telle sorte de gens, à telle sorte d’autres. Pour ne prendre que la France, la moitié de nous tous, nous ne serons bientôt plus occupés que de recueillir, soigner, conserver à ne rien faire les mal venus de toutes sortes vivant à nos dépens dans l’inaction, l’inutilité et l’aisance et appelés néanmoins à mourir précocement de leur état, après avoir souvent procréé des êtres à leur image, pour lesquels le même jeu recommencera. Les malades du poumon, les sanatoria de tuberculeux, les extra-nerveux ou les demi-fous, on ne peut sortir dans la rue sans être abordé par un quêteur en faveur de ces bons à rien, qui encombrent la société et vivent à ses dépens. Et comme tout dans notre temps : alcoolisme (en tête), syphilis, stupéfiants, aliments plus chimiques que naturels, concourt à créer tous ces infirmes ou dégénérés d’un genre ou d’un autre, on voit que je ne me trompe pas en prévoyant un état social dans lequel tous les bien-portants, utiles par leur travail, seront chargés d’assurer l’existence sans intérêt de tous ces déchets.
La société animale est supérieure et mieux avisée dans son simple instinct. Toute femelle, dans ses portées, rejette les sujets malingres, mal venus, mal conformés. Elle ne veut pas gâcher son lait pour ces sujets qui ne doivent pas vivre et le réserve aux sujets sains.
Je regarde quelquefois à la vitre des marchands de vin, ces hommes, — et ces femmes, souvent ! — debout devant le zinc, occupés à boire, — ou, le soir, quand je rentre, ces hommes, au sortir de la gare, qui s’interpellent : « On va prendre un verre ?… » à dix minutes de leur dîner. Quel dégoût ! Quelle pitié ! Je ne les plains pas pour ce qui les attend un jour.
Parmi. — J’ai horreur de ce mot. Que veut-il dire ? À mon sens, rien. C’est une préciosité. On doit dire : au milieu de la foule, — au nombre des invités, — entre tant d’événements…
Parmi tant d’amoureux empressés à me plaire38… Là, oui, si vous voulez ! Oui !
Frédéric Lefèvre, grand admirateur de Valéry. Il a écrit tout un gros volume pour expliquer, éclairer, commenter, interpréter ses vers et ses proses, établir leur signification exacte, ce qui est bien le travail littéraire le plus sot qui puisse être39. Un jour que j’arrivais aux Nouvelles Littéraires et que je le voyais encore plongé dans son exégèse, je lui dis : « Eh ! bien, Lefèvre, comment va votre maladie valéryenne ? »
C’est un spectacle qui porte à rire pour ne pas en pleurer, — que celui de cet État, où le même homme politique, avocat borné et têtu, après avoir fait le malheur de son pays et l’avoir mené presque à la ruine, se trouve chargé de le relever, tout en le conduisant de nouveau, par son étroitesse d’esprit et son entêtement, à une autre aventure analogue à la première40.
Un homme qui n’a retiré aucune expérience des faits, à qui les faits n’ont rien appris, fermé à tout ce qui n’est pas son « dossier », les fluctuations des circonstances, les faits nouveaux sans effet sur lui, et qui recommence ce qui a eu les suites les plus fâcheuses. Cet homme a un nom en trois lettres.
C’est un même spectacle de voir aujourd’hui au pouvoir, après une aventure aussi périlleuse qu’a été la guerre, les mêmes hommes qui en ont été les auteurs pour une grande part.
Je le disais à Dumur : « Partout ailleurs, le personnel gouvernemental a changé. Chez nous, le même est toujours là. Grave. » Il dut le reconnaître.
Les hommes sont rares à soixante ans qui savent s’adapter à des situations nouvelles. L’esprit est ossifié, tout progrès leur est impossible. On n’aurait pas dû les laisser reparaître. À situation nouvelle, hommes nouveaux.
Je pense à tous ces gens (que je connais), qui n’en pensent pas moins sur tout ce qui se passe, tout ce qu’ils voient ou connaissent, qui ont commencé par se taire par intérêt, et qui ont pris ainsi l’habitude d’être muets, et sont devenus ainsi de véritables eunuques de l’esprit. Ils ont remplacé l’honneur par la Légion d’honneur41.
Comœdia du 29 novembre

Aperçu de l’article
Journal littéraire au 18 novembre :
Reçu ce matin de Comœdia les épreuves de la série qui doit paraître dans le numéro de samedi prochain42, avec un mot me priant de les faire tenir au journal pour demain mercredi. Je les ai retournées par pneumatique pour plus de rapidité. Elles ont dû arriver tantôt.
Par lettre, envoyé le texte de la série (la dernière, je suis arrivé à la fin de mon cahier) qui devra paraître dans le numéro du samedi 29, avec un mot priant de me faire savoir si je dois toujours donner ma chronique sur L’École des femmes43.
Texte de Comœdia :
J’ai des amis, au sens courant du mot. Mais l’amitié, qui fait qu’on est heureux du bonheur d’un autre, qu’on se dépouillerait pour lui s’il en était besoin, qu’on ne peut supporter l’idée d’une brouille qui nous séparerait de lui ? Je n’ai jamais connu cela.
J’ai mis dans Passe-Temps un chapitre de « Mots, Propos et Anecdotes ». On s’est étonné d’y voir figurer beaucoup de reparties et de traits de moi-même, ajoutant que ce « narcissisme » gêne. (Remarque d’Edmond Jaloux dans son feuilleton des Nouvelles Littéraires44). Ma réponse est bien simple : j’ai rencontré si peu d’esprit autour de moi qu’il a bien fallu que j’utilise le mien.
Il faut croire que je suis un homme vertueux, ou que je ne suis pas encore un vieillard : à cinquante-huit ans je ne suis pas encore tenté par le plaisir de débaucher l’innocence.
André Gide a confié à la Virginie Quaterly Review45 que, s’il se retirait dans une île déserte, il emporterait les livres suivants : La Chartreuse de Parme, Les Liaisons dangereuses, La Princesse de Clèves, Dominique, La Cousine Bette, Madame Bovary, Germinal, Marianne46-47.
Voici les miens : La Rochefoucauld, Tallemant des Réaux, Le Misanthrope, Candide, Chamfort, Le Neveu de Rameau, Le Brulard, Les Souvenirs d’Égotisme, la Correspondance de St.
Amour. — S… E…, 50 ans passés, épris d’une femme (la femme de T…), qui ne voulait pas de lui, se traînant par terre, en larmes, la suppliant de l’accueillir, comme un chien se vautre devant son maître.
À moi raconté, dans ces termes par C. témoin de la scène.
Mes voisins habituels dans le train : le vieil architecte de Robinson, et l’employé à la mairie de Sceaux.
Celui-ci à l’autre : « J’ai fini de relire Madame Bovary.
L’autre : « Ah !…
Celui-ci : (Il dit quelques mots des passages hardis du livre, qui ne sont rien auprès de ce qu’on lit aujourd’hui).
L’autre : « C’est comme Madame Bovary n’était rien auprès de…, de…, voyons !… je ne retrouve pas le nom… je l’ai pourtant assez lu… de Paul de Kock ! Lui était vraiment licencieux ».
Celui-ci « Moi, quand j’ai lu Madame Bovary, autrefois… »
Qu’est-ce que ces deux lascars peuvent bien comprendre et goûter à Madame Bovary ? Qu’est-ce qu’ils peuvent bien comprendre et goûter à la littérature ? Ils en auraient fait, sans cela. Les gens qui comprennent et goûtent la littérature en ont tous fait.
L’autre : « Un qui est difficile à lire, c’est Victor Hugo ».
Ils ont beau se connaître depuis des années, se trouver ensemble chaque matin, on sent chez eux une gêne, une timidité à parler sur ce sujet, une hésitation, comme si chacun craignait de montrer sa bêtise à l’autre.
Le « fléau », la femme la plus sérieuse, la plus convenable, la plus réservée de propos, de manières, d’attitudes dans ses relations extérieures, à l’égard de laquelle aucun homme ne se serait permis un geste, un mot un peu vifs. Elle s’était décidée à faire installer l’électricité dans sa maison d’été, à X…, y compris le « grenier » où je logeais quand je venais la rejoindre et où nous prenions nos plaisirs chaque soir. Le premier soir que cette nouveauté me fut offerte, me faisant admirer combien cet éclairage mettait en valeur les poses charmantes qu’elle prend dans l’amour : « Tu vois, c’est comme au b… »
Un des comiques de l’amour, qui en compte ! c’est qu’on fait à toutes ses maîtresses les mêmes caresses, et qu’on leur tient les mêmes propos, tendres ou libertins. Quand on est doué de dédoublement, quelle raillerie intérieure ! Il n’en est pas de même des femmes, qui : Io parlent beaucoup moins, — 2o sont en amour selon l’amant qu’elles ont, — 3o attendent souvent longtemps de trouver l’amant qui fera s’épanouir leur vraie nature, et quelquefois ne le trouvent qu’au moment que l’amour cesse de les intéresser.
Bien mieux : amants et maîtresses, nous promenons nos nouvelles amours aux mêmes lieux que les anciennes, rêvant, secrètement, aux plaisirs passés, au milieu des plaisirs présents.
J’ai noté que, le matin, en me levant, je vois le monde et moi-même sous les plus fâcheuses couleurs. Je suis de même en amour. Le soir, la femme que j’aime, je lui céderais tout. Le matin, en me levant, je me reprends, et sachant, le soir, que je me reprendrai le lendemain, je ne lui cède rien.
Les choses tristes, douloureuses, plus belles pour l’esprit, y trouvant plus de prolongements, que les choses gaies, heureuses. Le mot soir plus beau que le mot matin, le mot nuit que le mot jour, le mot automne que le mot été, le mot adieu que le mot bonjour, le malheur plus beau que le bonheur, la solitude plus belle que la famille, la société, le groupement, la mélancolie plus belle que la gaieté. À talent égal, l’échec plus beau que le succès. Le grand talent restant ignoré plus beau que l’auteur à grands tirages, adoré du public et célébré chaque jour. Un écrivain de grand talent mourant dans la pauvreté plus beau que l’écrivain mourant millionnaire. L’homme, la femme, qui ont aimé, ont été aimés, finissant leur vie dans une chambre au dernier étage, n’ayant pour fortune et pour compagnie que leurs souvenirs, plus beau que le grand-père entouré de ses petits-enfants et que la douairière encore fêtée dans son aisance. D’où cela vient-il, qui se trouve chez chacun de nous à des degrés différents ? Y a-t-il au fond de nous, plus ou moins, un désenchantement, une mélancolie qui se satisfont là, — et qu’il faut détester et rejeter comme un poison.
Parce que j’ai écrit I. M48. on m’a apparenté à Vallès. Joli cadeau ! J’ai horreur de cet homme, champion du « peuple », avec son aphorisme : « Il y a une chose plus belle que l’amphore, c’est le litre ». Même quand j’étais jeune homme.
Il n’y a pas qu’un plaisir spirituel à écrire. Également un plaisir physique. Le grincement de ma plume d’oie sur le papier : un délice. Je ne pourrais pas le supporter d’un autre à côté de moi.
Il n’y a pas de vertus49. Il n’y a pas de mérites. Il y a longtemps que je le pense. Notre tempérament, notre caractère, nos passions, sont nos maîtres. Nos actions, nos goûts, notre conduite sont commandés par eux. J’ai de l’antipathie pour les ivrognes qui compromettent, qui perdent le seul bien que nous ayons vraiment hors des atteintes du fisc : la raison50. J’ai tort. Je suis éberlué de ceux qui mangent comme des ogres, qui sortent de table congestionnés, lourds, soufflant. J’ai tort encore. Si j’aimais les vins, les liqueurs, les alcools, je serais comme eux, je ne pourrais pas ne pas être comme eux. Je n’ai que la chance, car c’est une chance, de n’être intéressé ni par les liquides ni par la table. Des écrivains courent après les honneurs, avec la plus adroite application pour en parcourir tous les grades. Je ne les blâme pas du tout. C’est dans leur nature. Ils ne pourraient pas faire autrement. Si c’était dans la mienne, je ne pourrais pas ne pas faire comme eux. Et à ne pas faire comme eux, je n’ai aucun mérite : ces affaires ne m’intéressent pas, et, renversant la proposition, je me mettrais, (artificiellement), en tête de les imiter, je ne le pourrais pas, comme un homme qu’on voudrait contraindre à faire une grande randonnée et qui répondrait : j’aime mieux rester assis. Car enfin, tout de même, il me semble que si cela m’avait tenté, j’aurais pu être au moins… officier d’académie. C’est ce que j’ai dit à Georges Duhamel quand il eut la gentillesse, au lendemain de son élection à l’Académie, de passer me voir dans mon bureau51, me disant : « Eh bien, Léautaud, ça y est — C’est parfait, lui ai-je répondu. Vous le désiriez, — et l’honneur vous était du reste dû. Vous l’avez. Tout est pour le mieux. Il faut toujours tâcher d’avoir ce qui fait envie ».
Des gens écrivent des livres, des livres, des livres. Je trouve cela fort bien, si cela les amuse. (Surtout que je ne lis pas les dits livres). Moi, j’écris quand cela me chante, et encore, souvent, je trouve que c’est bien inutile. Je défends, en pareil cas, qu’on les blâme et qu’on me félicite, encore que j’aurais droit à des félicitations, pour mon soin à ne pas encombrer la littérature française, ce qui serait d’ailleurs complètement hors de mes moyens.
Un homme se jette à l’eau pour en tirer un autre qui vient de s’y jeter. C’est qu’il est poussé à cela par un mouvement qui lui fait plaisir. Sans compter qu’il ne s’y jetterait peut-être pas, s’il n’y avait personne pour le voir, et qu’il se mêle un peu de ce qui ne le regarde pas, l’autre étant fondé à lui dire : « Et s’il me plaît, à moi, de me jeter à l’eau ? » J’ai recueilli dans ma vie pas mal de chiens et de chats, perdus dans les rues, ou jetés à l’abandon, çà et là. On me dit quelquefois : « Comme c’est bien, ce que vous faites ! Vous êtes un grand cœur ». Je me récrie en me moquant : « Mais non ! Pas du tout. Aucun mérite. On ne fait que ce qui fait plaisir à faire. J’ai fait cela uniquement parce que cela me faisait plaisir. Pas autre chose ». Je suis même un grand égoïste, un homme pas généreux, borné à lui-même, un individu plutôt désagréable, — sauf pour les gens qui me plaisent, avec lesquels, alors, je crois bien, je sors tous mes trésors d’accueil, d’esprit, d’abandon. Je n’ai toujours fait, autant que possible, que ce qui m’était agréable à faire. J’ai toujours fui, autant que possible, ce qui m’ennuyait à faire. Je suis dans l’impossibilité de dire des paroles aimables par politesse, de faire des compliments (même lorsque je les pense), alors que les pointes désagréables, les malices, me sont d’une facilité extrême, partant même de moi plus vite que je ne voudrais, — et les gens qui, pour une raison ou pour une autre ne me plaisent pas ou m’impatientent par leurs propos, n’ont pas de doute à cet égard, par la façon dont je leur tourne le dos ou les prie d’aller plus vite dans leur histoire. Dans les deux cas, ce que je suis, parce que c’est ma nature, mon caractère, et mieux vaut m’y tenir : la grâce me manquerait à être autrement.
Ce petit dialogue m’est venu ce matin dans le train, en allant à Paris :
A. — Elle n’est pas jolie ?
B. — Chacun son goût.
A. — Elle n’est pas bien faite ?
B. — Il se peut.
A. — A-t-elle de l’esprit ?
B. — Elle reconnaît n’en avoir aucun.
A. — Et vous l’aimez ?
B. — Je l’adore.
A. — Sans doute elle vous aime aussi et vous y trouvez du bonheur ?
B. — Elle me supporte, tout au plus.
A. — Serait-ce qu’elle est remarquable au lit ?
B. — Rien d’extraordinaire.
A. — Au moins vous est-elle fidèle ?
B. — Elle le dit.
A. — Alors, quoi ?
B. — C’est l’amour ! Voulez-vous expliquer l’amour52 ?
⁂
Avant cela ; il y a dix jours, Journal au 19 novembre :
Ce matin, chèque de Comœdia, pour mes cinq articles de Notes : 2 500 francs. Je n’en reviens pas. C’est merveilleusement payé.
Annexe I
Une oraison funèbre anthume… ou l’homme qui critique sa louange
Par René-Louis Doyon53
Article compliqué et peu lisible (René-Louis Doyon) annoncé supra, paru dans Comœdia du douze juillet 1941, page six, à propos de Partie remise, texte de Paul Léautaud paru dans La NRF de juillet 1941 à propos des fausses annonces de sa mort.

« Nous aimons à parler de nous, dussions-nous en parler contre ». Ce centon54 qui doit encore servir de thème pénitentiel aux impétrants de quelque brevet est attribué à une reine55 in-partibus56 laquelle avec une ténébreuse jeunesse et l’accès à une couche royale après celle d’un infirme57 n’a jamais livré le secret de son périple, les étapes de ses avatars ni la voie de son singulier destin. L’éducatrice de Saint-Cyr n’a point parlé d’elle ; parler de soi est, en littérature, le plus périlleux comme le plus difficile. Saint-Augustin ouvre un cycle de confessions illustrées ensuite par bien des noms et gâchées par bien des sots à qui l’on ne peut pardonner d’écrire sur eux et sur autrui fort mal. Celui qui, de nos jours, a le mieux romancé, serti ses mémoires est, sans conteste, Paul Léautaud. Il est son propre mémorialiste, son chroniqueur, et il fait de son aventure terrestre une histoire fragmentaire à quoi, par occasion, il ajoute un épisode. Et il a beau se plaindre du théâtre, il ne cesse d’envisager la vie comme une singulière comédie parce qu’il est venu à elle entre les portants et le dessous du plateau.
Ce collecteur de chats et de chiens perdus vient d’offrir cette semaine, un scénario de comédie dramatique, ou si l’on peut dire, une première dont la seconde n’est pas prête d’être jouée au théâtre des fatalités… Mais pour parler de cette Oraison Funèbre Anthume, il faut reprendre d’un an les événements qui en sont la cause indirecte. Comme beaucoup de Parisiens qui, dans la certitude d’un écroulement général, préfèrent à l’errance des exilés vers des lieux pacifiques, attendre les coups du sort dans leur chère cité, chez eux, autour des objets animés ou inanimés pour les saluer, les aimer encore et surtout dans la crainte d’un définitif adieu, Paul Léautaud demeura avec ses animaux, loin de ses contemporains qu’il fuit et dans sa maison, hors-les-murs, où il se joue à soi-même sa pièce préférée. Bien lui en a pris. Rien n’a changé. Ceux qui ont couru aux douillettes sécurités provinciales n’ont pas tous atteint avec bonheur à une oasis. Sans doute, Paul Léautaud comme nous, a dû souffrir de ce pénible exode, et, dans l’impossibilité d’aider aux êtres, du moins apporter quelque secours à ce peuple d’animaux abandonnés, perdus, voués aux pires morts : certains enfermés dans des appartements qu’on avait quittés en hâte : chiens hurlant à leur chaîne, oiseaux laissés en cage, chats faméliques, pauvres êtres abandonnés partout dont nous avons au mieux sustenté l’existence et le plus souvent même hâté cruellement la délivrance. Ce supplément d’horreurs devra grossir un jour le catalogue des autres, si quelqu’un a le cœur d’en dresser un vivant inventaire… Mais ne perdons pas le fil de notre analyse. Le misanthrope du Mercure de France n’ayant rompu ni sa solitude ni ses soliloques, vient d’apprendre, avec une surprise amusée, que ses chers confrères quelque part dans des villes lointaines, viennent de l’inhumer avant l’heure et de jeter sur son tombeau les fleurs mêlées de chroniques hâtives dans le genre de l’enterrement si merveilleusement croqué par La Fontaine58. M. Paul Léautaud a donc pu, non sans coquetterie, s’offrir le rare spectacle qu’un sinistre empereur s’était donné sadiquement à lui-même dans le couvent où la folie le prit avant la mort59.
C’est une occasion unique de jauger l’estime des autres, de mesurer sa propre importance, et comme un joyeux macchabée de recevoir ces gerbes anthumes, d’en supputer la valeur, l’arrangement, le goût, la vérité. D’une plume savante il a su émonder çà et là, et remettre en place ce qu’il veut sans y paraître.
Ce tour de force littéraire vient d’être accompli dans le dernier numéro de la N.R.F.
Le morceau est d’un art précis et précieux ; chaque mot y est à sa place ; chaque trait porte. L’agencement est parfait ; le ton vaut la musique. On croirait, avec un certain abandon, à une sorte de dédain ; à quoi bon ces fleurs ?… Mais il ne faut pas se laisser prendre à de telles apparences ; M. Paul Léautaud sait trop l’harmonie d’un bouquet et la qualité d’un portrait pour recevoir ainsi des éloges tout-à-trac dont il ose repousser le mauvais encens ; que lui chante-t-on ? Des inexactitudes, des imprécisions, de la commisération même ? et des éloges sans précaution ? Foin de tout cela ! il sait ce qu’il en est de lui-même, et il a su l’écrire en toute perfection ; fiez-vous-en au Petit Ami qui est un chef-d’œuvre.
Le commentaire des articles nécrologiques anthumes lui ont inspiré des pages parfaites en habileté comme en facture. M. Léautaud badine avec la mort et il paraît en moquer l’ombre menaçante. Il rappelle cette excellente définition donnée par un écrivain oublié, mort un des premiers en 1914 : Jacques Nayral60 : L’ironie est la pudeur de ceux qui souffrent. Soit, les confidences de P. Léautaud dépassent l’impudeur des souvenirs égoïstes de Stendhal ; elles ont plus d’art, et elles se rehaussent d’une ironie aiguë, affinée M. P. Léautaud a sa façon de dire qui méprise, ne souffre pas et aime… peu de chose. À son lecteur de comprendre sa feinte et jouir de son art.
Il est donc assis devant son propre cénotaphe ; il a écouté en corrigeant la palabre d’André Billy et des autres chers confrères ; il s’est donné le spectacle de se remesurer à leur toise, non sans vérité ni sans complaisance.
Pendant l’exode, le corbillard a eu sa vogue. On en vit franchir Paris gonflé de vivants accrochés à leurs flancs sinistres et portant encore des lambeaux de pompes. Ils sont revenus dans un état minable avec les mêmes chargements.
M. P. Léautaud a fort bien reçu celui que ses confrères lui ont trop spontanément confectionné. Messieurs, semble-t-il leur dire, pas ainsi et peut-être pas encore ! Et comme cette pièce était heureusement mal jouée, il nous dit et à lui-même : Partie remise ! Souhaitons qu’on ait de longtemps aucune raison de remettre ça !
Notes
1 Comœdia, 27, boulevard Poissonnière. Rédacteur en chef : Gaston de Pawlowski (1874-1933). Ce quotidien a été fondé par Henri Desgrange (1865-1940), « inventeur » du Tour de France et aussi fondateur, en 1900 du journal L’Auto-vélo.
2 Oui et non. Cette Marjolaine et son auteur sont cités deux fois dans ce numéro, une fois à la page deux et une autre fois page quatre. La première fois fautivement (attribution à Jean Richepin) dans un entretien, par Coquelin aîné (ce serait donc lui le fautif ?) et la seconde fois page quatre, dans une très longue rubrique consacrée au théâtre en province (ici Évreux) où c’est bien Jacques Richepin qui est indiqué. Cette confusion d’autant moins vraisemblable que Jean Richepin est annoncé comme chroniqueur de la revue, même si aucun texte de lui ne figure dans ce premier numéro.
3 En haut de la page deux, toujours dans l’entretien avec Coquelin aîné : « […] enfin, et ce sera une véritable nouveauté, Le Songe d’une nuit d’été, de Shakespeare, adaptation de L. Legendre, avec la partition de Beethoven. » Voir aussi le Journal littéraire au premier octobre 1907.
4 Journal littéraire au 30 octobre 1907 : « Le directeur de Comœdia a écrit au Mercure une lettre bien ridicule pour solliciter plus d’indulgence pour l’ignorance de ses rédacteurs. Je l’ai prise pour m’en servir, si je fais jamais un petit volume Boissard. »
5 Lire l’article d’Ingrid Galster « Le théâtre de Sartre devant la censure (1943-1944) » dans les Cahiers de l’AIEF (Association internationale des études françaises) 2010, pages 395-418.
6 Pour approfondir, lire le très intéressant article d’Olivier Gouranton dans La Revue des revues numéro 24 de 1997, traitant de la presse sous l’occupation.
7 Louis de Gonzague-Frick (1883-1959), poète avant-gardiste et critique littéraire. Voir au 17 décembre 1940.
8 Le point d’interrogation est de l’édition papier.
9 Comœdia du douze juillet 1941, page six. Il est vrai que la première colonne est un peu alambiquée. La chronique de La NRF en question est « Partie remise », parue dans le numéro de juillet, à propos de l’annonce, erronée, de la mort de Paul Léautaud.
10 Qui bénéficiera d’un plus long article dans le numéro du six décembre.
11 1941.
12 Deux colonnes de une : « Barrès et nous », par Albert Thibaudet. L’extrait cité ici est en haut de la seconde colonne.
13 Le S… du début du paragraphe est André Suarès. Voir « Excuses à Nietzsche » Écrits nouveaux août-septembre 1921. L’« événement », l’« aventure » et le « moment » sont évidemment la guerre de 1914-1918. Voir aussi le Journal littéraire au 16 septembre 1924 : « Je raconte alors à Vallette le cas Suarès, inconsolable de son pamphlet chauvin contre Nietzsche ».
14 Journal littéraire au cinq février 1920. Jean de Gourmont a épousé, le 12 février 1920, Suzanne Marie Marguerite Balthazar (1890-1941), peintre et sculpteur.
15 Fernand Vandérem (Fernand Vanderheym, 1864-1939), auteur dramatique, romancier et critique littéraire.
16 Paul Souday (1869-1929) est surtout connu pour avoir été, de1911 à sa mort, le critique littéraire du Temps.
17 Arsène Guillot est le titre d’une des premières nouvelles — assez mélodramatique — de Prosper Mérimée. Arsène est ici un prénom féminin.
18 René Wisner (1872-1970), critique dramatique et auteur, notamment de L’An prochain à Jérusalem représenté à l’Odéon au cours de la saison 1927-1928.
19 Georges Gabory (1899-1978), poète et romancier, lecteur pour Gallimard après la première guerre mondiale jusqu’au début des années 1930, proche des surréalistes. Il doit tenir, dans Comœdia un poste de directeur adjoint ou d’administrateur.
20 Si. L’événement est décrit dans le Journal littéraire au dix septembre 1898. Les journaux du matin annoncent la mort de Stéphane Mallarmé.
21 Paul Valéry, Cahier B 1910, La NRF 1924, 85 pages. Une édition illustrée est parue chez le même éditeur en 1930. L’annonce de Gallimard sur son site web indiquant la première édition en 1926 est probablement fausse. Une reproduction photographique de cette édition est parue chez Champion en 1925.
22 PL relate ici une conversation avec Julien Benda à la Vallée-aux-Loups le 23 janvier 1930.
23 Allusion aux « six jours de Paris » qui se couraient chaque année depuis 1913 au Vélodrome d’hiver. Cette épreuve s’est déroulée jusqu’en 1989 (à Bercy) avant de migrer à Grenoble jusqu’en 2004 et d’être ensuite reprise à Gand. Voir l’article de Clément Guillou dans Le Monde du trois février 2017.
24 Cette brochure, Notes retrouvées, reprenant le texte des quatre Mots, propos et anecdotes de Comœdia paraîtra le quinze février 1942 chez Jacques Haumont, avec le dessin de Paul Valéry.
25 fautes ajouté. Dans le corps du texte de l’édition papier : « [illisible] ».
26 À paraître dans le numéro du 15 novembre.
27 Il s’agit de « notes retrouvées », donc anciennes. Le Prix Osiris « est destiné, par M. Osiris, à récompenser la découverte ou l’œuvre la plus remarquable dans les sciences, dans les lettres, dans les arts, dans l’industrie, et généralement dans tout ce qui touche à l’intérêt public ». L’attribution de ce prix à Paul Bourget a fait l’objet d’un rapport d’Henry Bordeaux prononcé le 25 octobre 1930 en séance publique annuelle des cinq académies dont voici les deux premiers paragraphes : « Le prix Osiris, qui est décerné tous les trois ans par l’Institut de France tout entier dans son assemblée générale — ce qui lui confère une autorité et une importance exceptionnelles — est destiné à récompenser la découverte ou l’œuvre la plus remarquable dans la science, dans les lettres, dans les arts, dans l’industrie et généralement dans tout ce qui touche à l’intérêt public. Il est une manière de prix Nobel français ». En 1903, ce prix triennal était de 100 000 francs. Il a été décerné pour la dernière fois en 2014 à deux candidats qui ont reçu 700 €uros chacun.
28 Voir la lettre à Anne Cayssac du cinq août 1930 reproduite dans le Journal particulier.
29 Auguste Dorchain (1857-1930), poète, est mort renversé par une voiture en sortant de chez lui, rue Garancière. Le hasard fait que la voiture était conduite par Jean Tharaud. La voiture traîna le corps de ce pauvre Dorchain sur plusieurs mètres, la tête prise entre le trottoir et la roue arrière. Voir Comœdia du huit février 1930, page trois. Un petit bout de rue du XVe arrondissement porte le nom d’Auguste Dorchain.
30 Journal littéraire au 12 août 1932 : « J’ai dit aussi qu’on parle [pour un fauteuil à l’Académie française] d’un des Tharaud, sans que je puisse savoir lequel, ne me reconnaissant jamais dans ces deux frères. J’ai même oublié pour les prénoms, ce qu’il nous a dit : celui qui écrit, et celui qui fait les courses [d’automobiles]. Bernard lui a demandé lequel a tué ce pauvre Dorchain. C’est celui qui fait les courses. Je me suis mis à dire : “C’est bien cela. Celui qui fait les courses tue les gens, et celui qui écrit les assomme.” »
31 Voir le Journal littéraire au 22 avril 1899.
32 Corrigé de Siéyès, toujours employé par Paul Léautaud. Voir le Journal littéraire au 21 mai 1940. Emmanuel-Joseph Sieyès (1748-1836), prêtre en 1774, vicaire général de Chartres en 1783. Efficace soutien de la Révolution, Emmanuel Sieyès est surtout connu pour son Essai sur les privilèges, de 1788 et surtout Qu’est-ce que le Tiers-État ? de 1789, sorte de Que-sais-je ? établissant les règles de la Révolution. Emmanuel Sieyès a été élu président de l’Assemblée constituante en 1790. Au retour de Napoléon, Emmanuel Sieyès sera fait comte d’empire et sénateur. C’est à ce moment que lui a été posée la fameuse question. Il est vrai que pour tout responsable politique, vivre était alors une gageure. Ce sera aussi le cas dans ces années de 1940. On ne confondra pas Emmanuel Sieyès avec son cadet d’un siècle, le libraire Alexandre Seyès (1855-1937), auteur, en 1892, du quadrillage des cahiers d’écoliers.
33 Ces notes datent d’avant cette guerre-ci.
34 Pornic.
35 Madame de Graziansky apparaît 31 fois dans le Journal littéraire à partir de 1929 mais était peut-être présente bien des années avant. Sa dernière mention dans le Journal littéraire date précisément de ce 15 novembre 1941.
36 La parution de fragments du Journal de l’année 1924 dans La NRF de février.
37 Georges Duhamel. Journal littéraire au 12 avril 1937.
38 Délicat de savoir précisément à quelle œuvre pense ici Paul Léautaud tant ce vers a été employé sous des formes diverses y compris dans les œuvres les plus mineures. Il se peut toutefois que Paul Léautaud pense à un air (une romance) de l’opéra-comique de Jules Barbier et Michel Carré (sur une musique de Victor Massé) Les Noces de Jeannette créé en 1853, qui a eu un très grand succès et dont nombre de disques ont été tirés : « Parmi tant d’amoureux empressés à me plaire / J’avais à loisir le droit de choisir / En le choisissant, j’avais cru bien faire / Et lorsqu’il l’apprends, l’ingrat me refuse / Et de ma mine confuse… » Le dernier enregistrement semble dater de 1963 (Jean Allain, orchestre de Jules Pasdeloup).
39 Frédéric Lefèvre, Entretiens avec Paul Valéry, précédés d’une préface d’Henri Brémond, 1926, 377 pages.
40 Même remarque donnée note 33 : ces notes sont anciennes et datent d’avant-guerre.
41 Voir au 24 avril 1942 : « [André Billy, dans son article du Figaro] s’est bien gardé de reproduire la note : Je pense à tous ces gens (que je connais) qui n’en pensent pas moins… Elle s’applique à lui en tête de tous les autres, il le sait bien. »
42 Note supprimée.
43 Paul Léautaud et Marie Dormoy iront voir cette pièce à l’Athénée le quinze décembre prochain après y être allé avant-guerre, le trente juin 1936 dans la même distribution (mise en scène de Louis Jouvet tenant le rôle d’Arnolphe et Madeleine Ozeray celui d’Agnès). À cause de malentendus, la rédaction de cette chronique va tarder jusqu’à la parution, en 1943, du second tome du Théâtre de Maurice Boissard.
44 Les Nouvelles littéraires du 16 mars 1929, page trois : « Vous trouverez à fa fin de Passe-Temps un recueil d’anecdotes, de bons mots, de maximes. Un peu trop de répliques de Léautaud peut-être. Ce narcissisme est parfois gênant. On est toujours porté, quand on aime l’esprit, à surestimer le sien. Il n’y en a pas moins des formules de M. Léautaud que l’on peut comparer aux meilleures. » (Haut de la cinquième colonne).
45 Fondée en 1925, la Virginia Quarterly Review (VQR) était à l’origine une revue littéraire et de débat conçue pour compléter les enseignements dispensés à l’université de Virginie. « Cet élégant trimestriel richement illustré » (Courrier international) existe encore : https://www.vqronline.org/.
46 Respectivement Stendhal 1839, Pierre Choderlos de Laclos 1782, Madame de La Fayette 1678, Eugène Fromentin 1863, Balzac 1846, Flaubert 1857, Zola 1855 et George Sand 1875.
47 André Gide réagira dans Le Figaro littéraire du 27 décembre, page trois. Voir aussi au trois janvier 1942.
48 In Memotiam.
49 Ce paragraphe est une reprise d’un court texte « Discours de réception à Boccace » paru le 15 février 1939 dans la revue Boccace.
50 Note de PL : « À moins qu’un jour on établisse une échelle de taxes selon les degrés d’intelligence. Il y aura beaucoup d’exonérés. »
51 Georges Duhamel a été élu à l’Académie française le 21 novembre 1935 et la chose n’a pas été notée dans le Journal littéraire où aucune note n’a été prise entre le 21 et le 24 novembre. Rien non plus dans le Journal particulier du 22 novembre ou PL est trop occupé avec Marie Dormoy.
52 Le 12 février 1942, à propos de l’édition en volume chez Jacques Haumont, nous lirons : « le petit Dialogue final, qui me plaît tant (sur C.N.) » (donc sur Marie Dormoy.
53 René-Louis Doyon (1885-1966), libraire, éditeur, poète romancier et biographe. On peut être surpris de l’âge de R.-L. D., 56 ans au moment où il écrit ce texte, dans le style d’un gamin voulant épater la galerie. Les lecteurs des Cahier Paul Léautaud connaissent un peu R.-L. D. pour l’avoir lu dans les numéros treize et vingt.
54 Il ne s’agit point ici d’un centon, qui est un texte composé à partir de texte de plusieurs auteurs.
55 Madame de Maintenon, d’où le in partibus suivant. Selon Pierre-C. V. Boiste, la citation exacte serait « Nous aimons à parler de nous-mêmes, dussions-nous parler contre nous. » Pierre-Claude-Victor Boiste (1765-1824), Dictionnaire universel de la langue française (1800, réédition de 1819), chez Verdière, 25 quai des Grands-Augustins.
56 Abréviation de la locution latine in partibus infidelium « dans les régions des infidèles » Il s’agit d’un terme ecclésiastique désignant un religieux nommé en milieux athée ou d’une religion différente, et donc sans pouvoir. Victor Hugo en exil s’est lui-même traité d’académicien in partibus.
57 Le pauvre Scarron.
58 Peut-être Les Obsèques de la lionne.
59 Allusion à Charles Quint et plus vraisemblablement au roman d’Alexandre Dumas Le Page du duc de Savoie (1855) : « Enfin, vers le commencement du mois de juillet de cette même année 1558, lassé d’assister aux funérailles des autres, et blasé sur cette funèbre distraction, Charles-Quint résolut d’assister aux siennes. »
60 Jacques Nayral (Joseph Houot, 1876-1914, à 38 ans), journaliste, écrivain et poète.