Paul Valéry I — 1898-1936

I — La complicité

Avertissement : cette première page est longue. Très longue. Elle est faite pour le chercheur. Contrairement à celle sur La Mort de François Coppée parue ici le premier septembre 2020, ou sur d’autres (Charles-Louis Philippe) il n’existe pas de texte de Paul Léautaud spécifiquement dévolu à Paul Valéry et c’est avec les pages de son Journal littéraire qu’a été établi le texte ci-dessous.

Comme pour les repas de la Vallée-aux-Loups, ce texte a été découpé en plusieurs parties, ici quatre, hélas inégales, aux césures approximatives. Cette première partie va des premières rencontres entre les deux Paul, se poursuit jusqu’à l’entrée de la guerre de 1914 et surtout à la fin de la période de leur grande proximité.

La deuxième partie couvrira une dizaine d’années (et une dizaine de pagesA4), jusqu’à la fin de 1925.

La troisième partie, traitera de seulement deux autres années, jusqu’en janvier 1928 et concernera cette grande affaire de la vente, par un Paul Léautaud en grand manque d’argent, des lettres de son ami Paul Valéry.

La quatrième partie, enfin, verra la période de mars 1928 à décembre 1936. La plus longue, cette partie comprendra plusieurs textes en annexe, parfois réédités et annotés pour la première fois depuis leur publication dans les années 1930.

Afin de ne pas mobiliser quatre quinzaines consécutives sur le seul sujet Valéry, ces textes, comme il en a été pour les repas de la Vallée-aux-Loups, seront étalés dans le temps avec un espace de deux quinzaines entre chaque parution.

Ce texte, représentant pourtant plus de 90 pages A4 et plus de 200 notes, est loin d’être intégral sur les rapports Léautaud-Valéry. Bien des choses secondaires, les nombreuses redites dont Paul Léautaud était coutumier n’ont pas été reproduites ici. Quelques méchancetés gratuites, aussi, ont été évitées.

La première mention de Paul Valéry par Paul Léautaud date du fameux déjeuner au restaurant Jouanne du 15 janvier 1897, au dix, avenue de Clichy, à l’occasion de la cérémonie du bout de l’an de Verlaine. Paul Valéry est cité dans la liste des seize convives et rien d’autre.

Dix-huit mois plus tard, le 28 juillet 1898, nous trouvons une lettre de Paul Léautaud à Paul Valéry :

Ma concierge[1], hier matin, m’a remis la carte que vous lui avez laissée en venant prendre de mes nouvelles. J’ai bien regretté que le temps vous ait manqué pour monter jusque chez moi, mais, ainsi, je vous ai dérangé moins, et cela diminue un peu mon regret. […] On éprouve toujours une certaine pudeur à dire de vive voix à quelqu’un la sympathie qu’on éprouve pour lui. J’aurai peut-être été longtemps à ne pouvoir vous dire la mienne à votre égard. Voici que l’occasion s’en présente aujourd’hui, et en vous remerciant d’avoir bien voulu vous informer de ma santé, je vous prie, mon cher Valéry, d’être assuré de mes sentiments bien affectueux.

Paul Léautaud

Cette lettre, sans être celle d’un intime, a cours entre gens qui sont devenus proches. Que s’est-il passé pendant ces dix-huit mois ? On peut l’imaginer mais nous ne le saurons dans doute jamais..

Toujours est-il que ce 28 juillet 1898, les deux Paul ont 26 ans (80 jours d’écart entre eux), et l’âge de la jeunesse flamboyante.

L’été et passé, nous sommes le vendredi deux septembre :

Tous mes remerciements, mon cher Valéry, pour les feuillets de la Soirée avec M. Teste[2], que je lirai prochainement, un soir de calme et de repos.

Puisque vous me le permettez, je passerai vous prendre dimanche soir, vers 8 heures et demie. J’écris dimanche soir ; mais votre mot porte samedi soir ou dimanche. Sans doute, vous avez voulu dire ou dimanche soir.

En tout cas, je serai chez moi toute l’après-midi et si j’ai mal compris…

J’espère que vous pensez à la machine du Chinois[3]. Ne vous fâchez pas pour ce paragraphe. Mais je voudrais bien voir ce projet réalisé.
Avec ma meilleure sympathie.

Paul Léautaud

L’affaire Dreyfus

Amis, donc, mais parfois d’opinions différentes. Ainsi, après cette soirée de dimanche passée avec Paul Valéry Paul Léautaud écrit dans son Journal, le quatre septembre :

Valéry est anti-dreyfusard aussi fortement que je suis dreyfusard[4]. Il nous arrive de parler de « L’Affaire » dans nos promenades du soir. Nous nous heurtons en éclatant finalement de rire. Jamais nous n’avons eu le moindre mot ensemble à ce sujet, nos relations, notre réciproque cordialité ne s’en ressentent en rien. Serait-il plus passionné que moi, à ce qu’il vient de me raconter[5] 

« Mon cher… J’arrive dimanche chez Schwob[6]. Qu’est-ce que je vois sur la cheminée[7] … La photographie du colonel Picquart[8]… Je n’ai pas fait un pas de plus. J’ai dit à Schwob : Mon cher ami, vous avez cette photographie sur votre cheminée… Je vous dis adieu… Vous ne me reverrez plus… Il peut compter que je n’y remettrai pas les pieds. » — À moi raconté par Valéry lui-même.

Une autre fois : « Qu’on le fusille (Dreyfus) et qu’on n’en parle plus. » J’ai été un peu éberlué. « Voyons ! Voyons ! Je veux croire que si la décision vous appartenait, vous hésiteriez un peu. — Moi ! Pas du tout ! »

Conversations :
Je ne m’amuse pas toujours. Cette façon d’envisager la littérature, ces questions extra-littéraires, me paraissent bien compliquées, bien artificielles. Pas du tout dans mes cordes.

Quatre jours plus tard, toujours dans le Journal :

10 Septembre 1898

Les journaux, ce matin, annoncent la mort de Mallarmé[9], hier, subitement, dans sa petite maison de Valvins[10]. Celui-là fut mon maître. Quand je connus ses vers, ce fut pour moi une révélation, un prodigieux éblouissement, un reflet pénétrant de la beauté, mais en même temps qu’il me montra le vers amené à sa plus forte expression et perfection, il me découragea de la poésie, car je compris que rien ne valait que ses vers et que marcher dans cette voie, c’est-à-dire : imiter, ce serait peu digne et peu méritoire. Je me rappelle que j’en parlai à tous mes collègues de l’étude et que j’allai acheter chez Perrin un exemplaire de Vers et Prose[11] pour chacun d’eux. Mallarmé est vraiment le seul poète. Depuis que je l’ai lu, j’ai cette opinion. Comme poète, par l’expression, la quintessence de la forme, il est de beaucoup au-dessus de Hugo, et Verlaine[12], à côté de lui, n’est qu’un élégiaque. Les vers de Mallarmé sont une merveille inépuisable de rêve et de transparence.

C’est Mallarmé, je crois bien, qui décida de mes relations avec Valéry. Je l’avais jusqu’alors vu aux mardis[13] du Mercure sans guère lui parler. Un mardi que j’allais au Mercure, j’entrai au bureau de tabac de la rue de Seine, entre la rue Saint-Sulpice et la rue Lobineau[14]. Valéry en sortait. Il m’attendit et nous fîmes le chemin ensemble. Je ne sais plus ce qui l’amena à prononcer le nom de Baudelaire. Je lui répondis qu’il y avait un poète que je mettais bien au-dessus : Mallarmé. Depuis que je ne sais quelle sympathie me lie avec lui, nous en avons souvent parlé ensemble. Il devait même, un soir de cet hiver, m’emmener avec lui rue de Rome. Je n’aurai pas ce plaisir. J’avais projeté d’écrire sur Mallarmé un « Hommage au Poète ». Ce travail est encore à faire.

Mallarmé est mort. Il a enfoncé le cristal par le monstre insulté[15]. Le cygne magnifique[16] est enfin délivré.

Et quelle qualité : il était unique[17].

À Paul Valéry

Paris le 10 septembre 1898

Mon cher Valéry,
Des raisons stupides m’empêchent de me rendre demain à Valvins. Il ne me sera pas accordé de saluer la dépouille de notre cher et suprême Mallarmé, et je ne pourrai pas lui adresser, là-bas, un peu de cet hommage que je rêvais de lui offrir, prochainement…

Je vous en prie : demain, parmi la cérémonie, faites un geste pour moi.
     À vous de cœur.

Paul Léautaud

10 Octobre [1898]

Valéry, qui était chez moi ce soir, m’a dit, en regardant mon manuscrit en train : Votre écriture ressemble beaucoup à celle d’Edison[18].

Été voir cette après-midi Tinan[19] à la Maison Dubois. Je n’ai pu le voir que quelques minutes dans sa chambre. On est venu le chercher. En me quittant et en plaisantant : « Je suis désolé… Vous m’excuserez… Vous voyez… on m’emmène encore… » (Je pense, dans la salle d’opérations).

Paris le 18 novembre 1898

Mon cher ami,
J’ai appris cette après-midi, par Albert[20], la mort de Tinan, survenue je crois la nuit dernière ou ce matin. Les obsèques auront lieu lundi à 10 heures. Certainement vous recevrez un faire-part ; mais quand même j’ai voulu vous prévenir.
     Bien à vous.

Paul Léautaud

29 Novembre [1898]

Valéry est venu ce soir, chez moi, après dîner, me chercher pour aller nous promener[21]([22]). Pendant que je me préparais, il a pris une feuille de mon papier[23], et y a écrit :

Conte

à Paul Léautaud

Il y avait une fois un écrivain, — qui écrivait.

Valéry.

Les Poètes d’aujourd’hui

À partir de janvier 1900, Adolphe van Bever et Paul Léautaud préparent leur édition des Poètes d’aujourd’hui qui sortira à l’été. Le 18 janvier, Paul Léautaud écrit à Pierre Louÿs (ils se rencontreront le trente). Le douze, il a déjà écrit à Paul Valéry :

Mon cher Valéry,
J’ai bien besoin d’avoir des renseignements exacts sur les droits de Deman[24] comme éditeur de Mallarmé. Me serait-il possible d’avoir une audience de Mademoiselle Mallarmé[25], et vous-même, voudriez-vous m’y présenter. Un mot, je vous prie. Tout cela est un peu urgent.
     Cordialement à vous.

Paul Léautaud
9, rue Bonaparte[26]

Le récit de cette visite aux « dames Mallarmé » est un peu hors-sujet ici mais très émouvant :

Mardi 16 Janvier [1900]

Été aujourd’hui chez Mesdames Mallarmé, au sujet des Morceaux choisis pour le Mercure. Valéry, par lettre, leur avait demandé une audience pour moi puis m’avait avisé qu’elles m’attendaient, ou plutôt que Mlle Geneviève Mallarmé m’attendait aujourd’hui ou demain vers cinq heures. J’ai donc pénétré dans l’exquis petit appartement où vécut Mallarmé et dans lequel je devais aller lui rendre visite, conduit par Valéry, si sa mort soudaine n’était survenue. J’ai vu la petite salle à manger avec son poêle de faïence blanche que je connaissais déjà par la photographie de Nos contemporains chez eux[27]. J’ai vu la chaise Louis XV, sur laquelle, sur une autre photographie, Mallarmé est représenté assis.

J’ai vu presque tout entier le cadre dans lequel il vécut longtemps et j’ai connu une part de l’impression que j’aurais ressentie, si j’y étais venu de son vivant avec Valéry. Cette petite salle à manger, cet étroit et lumineux salon où j’ai causé ce soir, tout ce charmant et coquet appartement, j’ai eu là une image parfaite de l’élégance vraie et simple dans la pauvreté ou presque.

Quant aux femmes qui, dans ce cadre, entretiennent le souvenir d’un époux et d’un père, quant à Mlle Mallarmé surtout, les mots élégance et grâce naturelle les peignent fidèlement. Aucune fausse tristesse, aucune parade mortuaire. Rien qu’un accueil aimable et mélancolique à moi qui venais les entretenir du poète et d’un travail à servir sa mémoire.

Entre autres paroles, je noterai les suivantes de Mlle Mallarmé, en réponse à ma demande de renseignements pour une nomenclature de tous les articles parus sur son père : « Nous avons gardé longtemps tous les Argus[28]. Nous les gardions dans notre maison de Valvins. Je m’étais procuré, pour les y mettre, un grand sac de grosse toile, un sac à pommes de terre. J’appelais même ce sac le « sac à gloire ». Nous y enfournions au fur et à mesure des coupures de journaux… Et un beau jour, tout cela était si sale, si encombrant, si pauvre, que nous avons tout jeté. »

Revenons à Paul Valéry. Le 31 mai 1900, il épouse Jeannie Gobillard (1877-1970). À la fin de l’automne il invite Paul Léautaud chez lui. Une trace de cette invitation[29], non datée, subsiste dans cette lettre le PL, du huit décembre :

Voulez-vous, mon cher ami, prier Madame Valéry de m’excuser si je ne suis pas encore venu lui présenter mes hommages, après le charmant accueil qu’elle m’a fait.

En effet, PL travaille à l’étude de Maître Barberon, 17, quai Voltaire. Il finit « à six heures moins le quart » (lettre du 23 avril 1901) et ne peut tout de même pas arriver en début de soirée.

En avril (1901) Paul Valéry lance une deuxième invitation, qui sera bien davantage détaillée dans Journal littéraire et particulièrement savoureuse. Elle est reproduite intégralement ci-dessous

24 Avril [1901]

Ce soir, pour la deuxième fois, je suis allé dîner chez Valéry. Il y avait, avec lui, sa femme, sa mère, sa belle-sœur, le peintre Odilon Redon[30], distingué, mise très soignée, parlant précieusement, minutieusement, et Mme Redon, et leur fils, un jeune garçon de huit à dix ans. Combien, cette fois encore, j’étais mal à mon aise ! Quand le dîner fut annoncé, pour sortir du salon, M. Redon prit le bras de Mme Valéry mère, Valéry celui de Mme Redon, et je me trouvai dans le salon avec Mme Valéry et sa sœur et le jeune Redon. Il y eut une minute bien ridicule. Je ne savais que faire, à laquelle des deux dames je devais offrir mon bras, ni même si je devais l’offrir à quelqu’une des deux. Mlle Paule Gobillard, la belle-sœur de Valéry[31], eut même un mot charmant : « Laquelle de nous deux ? » dit-elle en regardant le jeune Redon. Il me fallut bien alors prendre un parti. J’offris le bras à Mme Valéry. Le dîner alla assez bien. Je servis à boire assez exactement à Mme Valéry mère et à Mme Valéry, entre qui on m’avait placé, comme, du reste, la première fois, mais, cette première fois, j’avais été vraiment un sommelier bien négligent. Puis, il fallut quitter la table, rentrer au salon. L’histoire d’accompagner recommença, et de nouveau j’offre mon bras à Mme Valéry. Je n’ai pas dit cinquante mots dans toute la soirée, tant j’étais gêné, et, s’il faut le dire, tant je m’ennuyais. Le café, que j’aime tant, me fut lui-même sans saveur, à prendre assis, au milieu d’une pièce, avec la tasse entre les mains… Les autres personnes bavardaient, de je ne sais quelles choses, visites aux Salons, etc., etc… Je me serais tout à fait ennuyé sans une petite aquarelle de Manet, je crois, ou de Berthe Morisot, posée sur le piano, et qui fait mon bonheur chaque fois que je vais chez Valéry. Cette aquarelle, où on voit une dame un peu allongée sur un canapé, avec une petite fille debout, un peu penchée sur elle, est vraiment dans les tons que j’aime. Je la vois encore maintenant.

Le bleu et le blanc, il me semble bien, y dominent. Et sans elle, combien ma soirée eût été pesante ! Vers la fin, M. Odilon Redon se mit à parler des vignes de Bordeaux, dont il est natif. Il a dit un tas de choses curieuses pour qui ignorait, comme moi, cette espèce d’industrie du vin. Potins aussi sur Vallotton[32], marié depuis peu à une veuve fort riche et qui ne peut plus rien faire, tant il est assailli de visites, à recevoir et à rendre. La belle-sœur de Valéry, Mlle Paule, est la seule personne avec qui je sens que je serais à l’aise…

En sortant, sitôt sur le trottoir, et la porte tirée, j’ai poussé le tout semblable : ouf ! que la première fois.

Et pourtant, ces lumières, ces meubles légers, ces femmes simples, gracieuses, tout ce cadre joliment teinté et miroitant, j’aime cela… mais l’habitude me manque, un peu trop, même.

L’automne 1901 s’est mal passée pour Paul Léautaud.

En octobre il perd sa tante Fanny, qui habite Calais et qui lui envoyait quelques sous chaque mois. C’est le temps maudit des Lettres à ma mère (Mercure de France, juin 1956, 233 pages). En janvier, le vieil avoué Barberon meurt. Son successeur « un jeune millionnaire qui n’a de considération que pour les gens qui ont de la fortune » n’aime pas PL, qui commence à chercher du travail. À juste titre parce qu’en avril il doit démissionner. En mai il trouve un emploi de secrétaire d’administrateur judiciaire, dans lequel il aura sa place et où il ne sera, avec les années, pas si malheureux que ça.

1902

Le 24 janvier 1902 Paul Léautaud écrit une lettre à Paul Valéry dans laquelle il donne tous les détails de sa situation, dans un manque de pudeur qui démontre leur intimité. Au moins est-ce ainsi que cette lettre peut être lue. Et il termine :

C’est un peu à cause de tout cela qu’on me voit si rarement, mon cher Valéry. À quoi bon raser même ses amis avec des choses si mornes. C’est assez de ne pouvoir leur rendre les politesses charmantes qu’ils vous font. Je dois depuis longtemps des excuses infinies à Madame Valéry, pour n’avoir jamais été la saluer, après les gracieux accueils que j’ai reçus d’elle. Présentez-les-lui, je vous prie, soyez mon interprète auprès d’elle pour qu’elle me pardonne ; je vous charge aussi de tous mes hommages pour elle. Saluez aussi pour moi Mademoiselle votre belle-sœur. Malgré toutes mes gaucheries, j’ai passé quelques heures charmantes chez vous, après tant d’autres heures errantes et célibataires avec vous, et je n’ai pas encore oublié ni les unes ni les autres. Votre maman[33] a regagné, je pense, Montpellier. Avez-vous de ses nouvelles ? Sa santé est-elle bonne ? Si vous lui écrivez, faites-lui part de mon souvenir respectueux. Et vous-même, mon cher Valéry, que devenez-vous, que faites-vous. J’ai lu dernièrement de légères pages de vous dans la jeune revue de Mithouard[34]. Elles m’ont rappelé votre esprit tout entier.
Je vous serre affectueusement la main.

P. Léautaud

Le lendemain Paul Valéry le réinvite mais il décline : trop de travail. Cela correspond sans doute à une réalité mais on ne peut pas ne pas penser au ouf de soulagement au sortir du dernier dîner.

Paul Léautaud retournera pourtant dîner le vingt février et le note brièvement — trop brièvement pour nous — dans son Journal :

Soirée charmante. Conversation très intéressante avec Valéry.

Passé dans la salle à manger avec ces dames. Je me fais. J’ai eu deux ou trois mots heureux.

Entre deux dîners, les deux Paul continuent de se voir et de parler littérature où il se trouvent bien des points communs et aussi bien des sujets de discussions.

La lettre du seize mars 1902 présente le double intérêt de montrer cette union de goûts et de nous donner des informations sur l’écriture du premier roman de Paul Léautaud Le Petit Ami (PL a toujours mis une capitale à Ami). Cette lettre est reproduite ici intégralement :

Paris le 16 mars 1902

Mon cher Valéry,
Vous n’avez pas dû rire, en effet, ayant si mal aux dents. Je sais ce que c’est : j’y ai passé un nombre incalculable de fois. On jetterait volontiers quelqu’un par des fenêtres.

Quant à moi, vous pardonner, vous exagérez. C’est déjà beaucoup que vous ayez pris quelque souci de mes affaires. Le reste est grandement difficile, je ne le sais que trop, après mes efforts personnels, sans rien au bout. Et cependant, les mois s’amoncellent, et la vie, si belle, se fait plus exigeante. On se lasse, à la fin, de n’avoir pas le sou, à voir tant de choses qui feraient si bien sur soi et chez soi.

Le bouquin (qu’il sera court) je le recopie. Travail charmant, au long duquel je rature, change, ajoute et supprime. Quelle horreur du littéraire me vient, sans vouloir poser. Malheureusement, le courage me manque pour supprimer tout le littéraire. Non pas que j’y tienne encore un tout petit peu, mais simplement parce qu’il faudrait recommencer, et que, je les ai assez vues, ces choses que j’ai écrites[35].

Mon cher Valéry, si je n’avais, vis-à-vis de vous, oh ! très affectueusement, des si, des si en quantité, je vous aurais peut-être envoyé mon manuscrit, pour avoir vos avis. Mais ces avis auraient été capables d’être écoutés, et comme je ne veux rien recommencer… alors vous serez laissé tranquille.

Tant mieux si vous travaillez malgré vos plaisanteries. Mais tant de réflexions sur un point et virgule ; pour le coup c’est du flaubertisme.

J’ai pensé à vous tous ces derniers jours, en recopiant. J’avais envie de vous écrire sur les moyens avec lesquels on écrit un livre, etc. Il me semblait entrevoir une part de ces choses, au beau milieu que je suis de cette cuisine. Mais la flemme, l’ennui de recopier, des maux de tête constants… Ce sera pour plus tard, si je n’ai pas perdu alors ce qui m’a paru de la timidité[36].

Qu’écrirai-je après. Je n’ai rien dans la tête. On ne devrait commencer à écrire que vers quarante ans. Avant, rien n’est mûr, et on aime encore trop la littérature. Or, c’est cela qui perd. Quand on cherche à bien écrire, on est fichu. Un spectacle intérieur devrait seul nous intéresser. Un Flaubert, ça ne voyait que des mots[37].

J’ai vu ce matin chez des libraires un livre de Lebey[38] à vous dédié, et à Lucien Leuwen. Est-il bien ? Il m’a paru bien gros.

Mes hommages à ces Dames et toutes amitiés pour vous, mon cher Valéry.

P. L.

Paul Léautaud a peu écrit sur la peinture, et toujours avec une grande timidité. C’est en quoi cette lettre du 24 avril 1902 est intéressante :

Paris le 24 avril 1902

Mon cher ami,
Merci pour la carte pour l’exposition Berthe Morisot[39]. Elle me fait plaisir. Je pense aller chez Durand-Ruel samedi après-midi. J’ai d’ailleurs vu déjà une exposition Morisot en 1896 (Catalogue avec préface par Mallarmé).

Il n’y a certainement dans votre envoi qu’une marque de votre amitié, car vous ne savez pas mes goûts en peinture. J’ose peu en parler, car je ne sais rien de la technique, et quand j’aime un tableau, voire même un dessin, ce n’est guère chez moi qu’une question d’émotion. J’entends des gens dire : c’est bien dessiné — c’est bien peint — ou le contraire : moi, ça m’est égal. Il y a comme ça des souvenirs de tableaux, des éclats de musique, des morceaux de poèmes qui font le meilleur de mes quelques rêveries. Ce que c’est tout de même que d’être modeste. L’année dernière, j’ai acheté chez un simili Braun[40],        rue Bonaparte une photographie de l’Olympia[41], mais on l’a déposé chez moi en mon absence, et elle est un peu noire, regrettablement. Bien auparavant, j’avais acheté chez un marchand de la rue Laffitte — je crois bien que c’est le soir que je revenais de chez Mesdames Mallarmé au sujet du bouquin — deux photographies de Manet[42], le Mallarmé, et une grande femme en robe blanche, un peu affaissée sur un divan, une dame un peu allongée sur un canapé, avec une petite fille debout, un peu penchée sur elle. Comme elle me plairait tout à fait, cette dernière, si elle était mieux tirée.

Il y a aussi dans le salon de Madame Valéry, près de la porte, une petite aquarelle — de qui ? Morisot ? sans doute — qui m’a conquis tout de suite et à laquelle je songe souvent. Ici même, à deux pas de moi, j’ai une reproduction en phototypie d’un dessin ou d’une aquarelle de Madame Berthe Morisot : une femme en peignoir, assise sur un divan, et se regardant dans un miroir[43]. S’il y a chez Durand-Ruel des photographies qui puissent m’aller, certainement je me ferai plaisir.

Travaillez-vous ? Cette « Dormeuse[44] » avance-t-elle ? J’en lirais des nouvelles avec plaisir, si vous avez le loisir de m’en donner. Et toutes ces Dames vont-elles bien ? Présentez-leur mes hommages, n’est-ce pas. Je regrette souvent de ne pouvoir pas aller saluer Madame Valéry et Mademoiselle Gobillard un jeudi.
     Mes meilleures amitiés pour vous.

P. L

J’ai en ce moment et depuis cinq jours un chat de quatre semaines qui m’occupe exagérément[45].

Trois semaines plus tard, Paul Valéry est appelé pour une période de 28 jours à l’armée. Depuis deux ans, il est secrétaire et lecteur d’Édouard Lebey, oncle d’André Lebey, objet de la note 38. Édouard Lebey (1849-1922), a remplacé Auguste Havas à la tête de l’Agence Havas en 1879. Une ataxie[46] l’a contraint à quitter ce poste en 1900. Pendant ses absences, Paul Valéry se faisait remplacer par PL. Ainsi qu’en témoigne la correspondance de Paul Valéry, Édouard Lebey et lui se tutoyaient. Pour les détails de cette collaboration, voir le Journal littéraire au 16 août 1927, à propos d’une conversation avec Yves Gandon. Voici la lettre de Paul Léautaud, contraint de refuser le remplacement auprès d’Édouard Lebey. On peut noter qu’Édouard Lebey n’est cité que par son initiale sans que l’on sache si cette discrétion est due à PL où à son éditeur.

Paris le 15 mai 1902

Mon cher ami,
Toujours vos gentillesses. Mais je n’ai pas la veine de pouvoir vous remplacer pendant vos 28 jours. Je le regrette pour des tas de raisons, celle-ci d’abord, que ça m’aurait mis en relation avec M. L…, ce qui, peut-être, n’aurait pas manqué d’intérêt pour moi. Mais qui sait si mes scrupules sur ma capacité à tenir l’emploi ne m’auraient pas arrêté ! En tout cas, pas moyen.

J’ai quitté l’étude Barberon à la fin du mois dernier. Il le fallait absolument, ayant des désagréments. De cette façon, c’est moi qui suis parti. Je suis maintenant chez M. Lemarquis, administrateur judiciaire, en qualité de secrétaire. Ce n’est pas fameux, ah ! non, comme appoin­tements ni comme avenir. On y est tenu avec une vraie rigueur et il y a un travail du diable. Mais ce travail n’est pas embêtant, je suis au moins délivré des besognes du Palais[47], et si je n’avais en ce moment quelques petits ennuis pas gais du tout relativement à mon aspect, ce à quoi il m’est fort difficile de remédier maintenant, ça irait assez bien.

Si j’avais encore été chez Barberon, je n’aurais certainement pas hésité à le lâcher pour faire votre remplacement. Mais maintenant, et surtout pris de si court, et surtout pour quoi ? après je ne le puis guère. Enfin, je n’ai pas de veine, car je rate peut-être quelque chose, à cause d’une autre qui ne présente aucune durée ni aucune progression appréciable.

Naturellement, je ne connais personne. C’est bien plutôt vous qui êtes à même de trouver.

Le bouquin ? J’attends toujours la réponse du Mercure. Le chat ? Charmant et vif de plus en plus.

N’y a-t-il pas moyen de vous voir avant votre départ ? Mais un soir, hélas ! car toute la journée m’est prise, avec seulement une heure et demie pour déjeuner. Avec ça nous avons l’affaire Humbert[48]… Enfin, s’il y a moyen, un mot n’est-ce pas, ou un coup de téléphone, dans l’après-midi, no 23269, pour me donner un rendez-vous.

Que Madame Valéry ne m’en veuille pas de vouloir troubler ces derniers jours avant une séparation. Demandez-lui pardon pour moi.

Il me faut vous quitter. Excusez le ton rapide et la sécheresse de cette lettre. Je l’écris à la diable, au milieu de mes dossiers, et du bruit de la machine à écrire, du téléphone, et des lamentations des imbéciles de la Rente Viagère.

Mes amitiés, mon cher Valéry, et mes hommages les plus empressés pour ces Dames.

Et en septembre, octobre et novembre paraît dans le Mercure la première version du Petit Ami. Dès la parution de la première partie, Paul Valéry écrit à PL, qui lui répond dans une lettre ici intégralement reproduite :

Paris le 7 octobre 1902

Mon cher Valéry,
Il me faudrait des pages pour répondre à votre admirable lettre. Certainement, votre amitié pour moi vous l’a seule dictée, car je ne peux pas croire, et il est impossible qu’il y ait autant de choses dans ce fichu bouquin, écrit un peu à la diable, un petit morceau de soir en soir, et avec le moins possible de souci littéraire. Je dirai comme tous : le diable, c’est que je vous connais. Je pense à votre sincérité — de vous à moi, le contraire serait enfantin — : je me dis que rien ne vous obligeait à m’écrire cette lettre, la fin du livre vous étant ignorée ; puis je relis votre lettre, et de nouveau je n’en reviens pas. Moi qui croyais avoir un de ces sens critiques ! J’en suis pris à la fois d’un vaste sérieux, et d’un grand rire. Comme je voudrais savoir où, dans toutes ces pages dont pas vingt ne me contentent, ah ! sur l’honneur ! vous pouvez trouver ce que vous appelez une étoffe, un timbre… Nous devrions bien en causer un soir, s’il vous est possible, en flânant sur un boulevard, à moins que vous ne préfériez attendre la fin, et même le volume. Je viens d’arranger un peu pour le volume les deux premiers chapitres, pour enlever un peu le côté marlou, tout à fait faux, et pour y mettre des choses plus exactes. En réalité, je suis revenu à ce que j’avais d’abord écrit. Je ne sais quelle fantaisie un peu crispée m’avait entraîné ensuite. Tout le reste, à part quinze ou vingt lignes et une femme en moins, sera le même que dans le Mercure.

Dites-moi : à la page 152 — et bien examiné tout le ton du livre — faut-il enlever ou laisser : J’ai même acquis tant d’habileté, etc.[49].

Ce qui m’a amené à écrire ce livre (les amis de revue étaient Rachilde, Vallette, Herold,[50] Jarry[51] et un ou deux autres) — tout le chapitre de l’enfance, sauf l’histoire, quelques lignes, de la remplaçante de Loulou — les femmes en tant que connues — le chapitre de l’entrevue avec ma mère et le chapitre de la correspondance, qui va venir (et ces deux-là, mot à mot) — tout cela est vrai. Le côté : façon de sentir n’a pas été cherché une seule minute, à aucun endroit. À Calais, durant ces trois jours passés auprès de ma tante et avec ma mère, j’ai senti de la façon dont j’ai écrit.

La mort de la Perruche[52] — sa déclaration d’amour — et la remise au net du livre, chez une amie, dans le dernier chapitre — sont de l’amusement.

Le titre me navre, mais il n’y a rien à faire[53].

Mon dernier chapitre répondra quelque peu à certains points de votre lettre. Je n’ai jamais arrangé mes phrases. Quand une ne me plaisait pas, j’en faisais une autre, voilà tout. Cette page 183([54]), qui n’a rien d’extraordinaire, voyons ! je l’ai écrite simplement en recomposant en moi ce qui s’y passait, telle journée, à telle heure, là-bas, à Calais, auprès de ma chère maman. Du reste, comme je le dis, je prenais des notes, que je mettais en ordre le soir ; ça m’a fait un cahier d’une dizaine de pages. Je n’ai eu qu’à le lire pour obtenir mon chapitre.

Je ne croyais pas à une telle impression sentimentale.

À cette même page 183, j’avais d’abord écrit : Jusqu’à quels détails intimes de sa personne mes pensées allaient !… Que pensait-elle, là, en me regardant ? etc., etc.[55]

Faut-il remettre comme ça ? — ou laisser comme c’est, c’est-à-dire : … Oui, tout son corps… etc., etc.

Ce que j’aurais dû faire, c’était cinquante pages, avec des phrases de catalogue, sèches, exactes, rapides ; mais personne n’aurait voulu les publier, parce que : cinquante pages.

Je réponds bien mal à votre lettre, mon cher Valéry. Que votre amitié me pardonne, cette amitié que j’ai cru parfois sentir si vive, et à laquelle je tiens tant, sans que vous l’ayez jamais su beaucoup ; c’est si difficile à dire ! Je suis si plein de besognes, que je n’ai même pas pu encore donner un instant à la petite vanité bien humaine d’avoir usé tant de papier.

Vous avez vraiment négligé de me donner de vos nouvelles, et des vôtres, si je ne suis pas indiscret. Votre mère, Madame Valéry et sa sœur, comment vont-elles ? Vous voyez bien que je suis un vrai sauvage puisque j’ai continué de manquer à tous mes devoirs vis-à-vis d’elles !
     À vous de tout cœur.

Paul Léautaud

Je craignais un peu votre mécontentement de votre nom dans ce livre[56] qui, parfois, m’arrête moi-même, surprise, chagrin et indifférence tout ensemble[57].

D’autres fois peut-être Paul Léautaud demandera conseil à Paul Valéry, ainsi qu’en témoigne la lettre du onze novembre 1902 :

J’ai recours à vous pour me sortir d’un embarras ridicule, certes, et bien puéril, mais dont je ne peux me sortir depuis presque huit jours…

La date du Journal au deux décembre ci-dessous a déjà été reproduite partiellement dans la page des Lettres à Henri de Régnier. La voici donnée un peu plus largement ici tant elle semble y avoir davantage encore sa place.

2 Décembre [1902]

Je pensais encore ce soir aux maladresses, ou plutôt aux dépréciations que doivent me causer ma timidité et mon abus de la réflexion. J’étais monté, en passant, au Mercure. C’était mardi. Il y avait des gens[58]. J’étais près de la cheminée. En entrant, j’avais serré la main à Régnier, à qui j’ai écrit il y a quelques jours au sujet de l’envoi de son livre la Cité des Eaux. À un moment, Régnier se leva et se rapprocha de moi, près de la cheminée. Je m’en sentais embêté, à l’idée qu’il allait me parler et qu’il me faudrait lui répondre. Fargue[59] se joignit à nous. On parla de ce qu’est un livre, achevé, fini, et publié, un livre enfin où on n’est plus tenté de corriger, de refaire, etc… Quand je dis : on parla… Eux, parlèrent ! Quant à moi, j’aurais bien dit quelque chose, mais au moment de le dire, je me disais : Oh ! cela ne va guère les intéresser, ce que j’ai à dire n’a vraiment rien d’extraordinaire, — et je ne disais rien. Ils ont dû se dire : Ce pauvre Léautaud n’est vraiment pas souvent en train, — ou bien : Ce pauvre Léautaud, est-il pot ! C’est plus fort que moi. Je suis ainsi partout, s’entend quand je suis avec des gens de mon bord. Par exemple, les quelques fois que je suis allé chez Valéry. Lui, sa femme, sa belle-sœur ont beau faire les aimables. Je dis : Oui… Ah ! vraiment… de temps en temps, et c’est tout. Là non plus je ne dois pas passer pour un aigle. Il est vrai que jusqu’ici, chez Valéry, j’étais préoccupé de ma tenue, cela me paralysait. Ce que j’aurais voulu, ç’aurait été qu’on me laissât jouir du cadre, en silence : lumières délicates, tentures profondes[60], ces femmes en toilettes claires, et Valéry, avec son air français traditio­naliste. Et puis, c’est aussi une chose que je remarque de plus en plus : quand on me parle, j’entends à peine. Je ne suis occupé que d’étudier le visage de celui qui me parle, ses jeux de physionomie, et qu’à m’imaginer ce qu’il peut bien penser, exactement, en me disant telle ou telle chose. C’en est ainsi partout, avec des amis, avec des connaissances, avec M. Lemarquis, avec tout le monde. L’individu parle, et moi je songe à ce qu’il est, à ce qu’il doit penser, à sa situation, etc… Heureusement qu’après l’avoir quitté, je retrouve vite, avec un petit effort cérébral, tout ce qu’il m’a dit.

1903

De l’avis général, cette année 1903 est le vrai début du Journal littéraire et la première à compter plus de dix pages dans l’édition imprimée.

La première lettre de cette année 1903 parvenue jusqu’à nous est adressée à Paul Valéry. Il répond à ses veux. Ce huit janvier est un jeudi :

Paris, le 8 janvier 1903

Moi aussi, mon cher Valéry, j’aurais préféré vous voir plutôt que ce cérémonial. J’irais même vous voir souvent, si je m’écoutais. Mais je suis bouclé toute la journée, vous le savez, et le soir ce serait à peu près inconvenant. Et puis, je vous embêterais, ou finirais par vous embêter. Rappelez-vous ces soirs d’autrefois, quand après tant de paroles de votre part, je restais muet, ou presque. Non, ce que vous avez dû avoir, et justement, une piètre opinion de moi, quelquefois ! Je me le disais à chaque fois en vous quittant. Et pourtant, je peux le dire, quand ce ne serait que pour ma propre satisfaction : il n’est pas un individu avec qui j’aie goûté des plaisirs plus vifs qu’avec vous. Que de fois j’y pense, si privé que je suis maintenant, depuis mes nouvelles besognes, de causer de choses qui m’intéressent, ne pouvant voir personne et obligé de jouer toute la journée un autre personnage. Mais c’est plus fort que moi : quand quelqu’un me parle, je suis si occupé de ce qu’il dit que ce que je pourrais répondre ne m’intéresse pas et que je préfère me taire. Je fais de plus la comparaison de lui avec moi, examine tout bas d’où viennent ses idées, où il va, s’il est sincère, triste ou joyeux de ses paroles, un tas de choses enfin qui ne prêtent guère au langage, sans compter ma timidité qui n’est pas mince, allez ! Je suis ainsi partout, chez vous par exemple, où, si bien accueilli, je suis si peu distrayant. Vous pouvez me dire le contraire, mais ce doit être un ouf général quand je pars et je le mérite bien. Je suis navré chaque fois d’avoir gâché des heures si charmantes, moi pour qui elles sont si rares. Paroles, lumières, toilettes, gestes d’amitié, cadre léger, que je ne sais goûter qu’en silence, alors que c’est presque une impolitesse.

Merci des vœux que vous voulez bien faire pour le Petit Ami — ah ! ce titre ! Il paraît vers la fin du mois. J’y ai fait encore bien des changements, je vous demanderai peut-être à son sujet quelque chose, si je l’ose et si vous avez le temps, nous en reparlerons. Je serais bien embarrassé de présager du sort de ce livre. Selon Vallette, les uns disent ceci, les autres cela, dénigrement d’une part, autres choses de l’autre. Pour moi, s’il ne marche pas, je ferai la tête. Bon pour un chef-d’œuvre de ne pas marcher, bon pour un livre qui vous plaît, qui contient deux trois pages dont on est content tout bas. Mais quand c’est tout le contraire… Si du moins ce livre pouvait m’aider à trouver la petite situation qui me permettrait de vivre et de continuer à travailler, ce qui m’est devenu bien difficile avec mon administration judiciaire, une place où je me ferais des relations et par quoi j’attraperais peut-être quelque chose de stable. Enfin, enfin, ne nous emballons pas. Avec ça que j’aurai le temps de m’occuper de cette politique. Ne faudra-t-il pas qu’on m’apporte des volumes chez moi, pour le service, que je ferai en une ou deux soirées, au lieu d’aller trôner quelque après-midi dans le bureau à van Bever ? Ce n’est pas pour pouvoir ensuite aller faire l’arriviste chez des contemporains.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir indulgent de ces Dames et croyez toujours à ma profonde amitié.

Ce janvier 1903, les deux amis ont trente-et-un ans, le temps de la maturité, largement. Et puis il y a la contingence. Paul Léautaud n’est plus aussi libre que du temps de chez Barberon. L’Étude Lemarquis engrange des affaires de plus en plus importantes, il y a des successions à gérer. Et à titre personnel, Paul doit s’occuper de celle de son père, mort le vingt-six février.

Lisons la lettre du 30 avril 1903 :

Mon cher Valéry,

Que devenez-vous ? Il me semble qu’il y a des temps considéraux que je ne vous ai vu. J’ai su par Gide, il y a environ un mois, que Madame Valéry avait été malade, et vous-même pas très brillant. Voulez-vous me donner de vos nouvelles ? Vous me ferez plaisir. Dites-moi aussi si Madame Valéry reçoit toujours le jeudi. J’ai l’intention d’aller la saluer un prochain jeudi, avec Albert, qui m’a demandé d’être son introducteur — la gloire, que voulez-vous ! — et de le présenter. Aurons-nous le plaisir de vous voir aussi. Moi ma vie est toujours aussi plate, grâce à mon maudit caractère hésitant, mécontent et flou, toujours.
     Affectueusement à vous.

À l’étude Lemarquis, Paul Léautaud est mal payé. Il cherche des petits travaux d’appoint, en trouve chez Marcel Schwob fâché avec Paul Valéry depuis cette histoire de photo du colonel Picquart (note 8). Mais entre deux personnalités si différentes que Marcel Schwob et Paul Léautaud rien de durable ne peut se bâtir.

Et puis du ménage Valéry vient de naître un fils, Claude (1903-1989), le quatorze août. Paul recevra un faire-part et y répondra gentiment.

Du jeudi 24 septembre au dimanche 11 octobre inclus (dont trois fins de semaine), PL remplace PV auprès d’Édouard Lebey. Et tous trois en semblent fort satisfaits.

Les premières semaines de Claude Valéry sont délicates et PL devra assurer deux autres remplacements en septembre et en octobre, qu’il doit organiser en fonction des absences de son patron Lemarquis.

En novembre, PL travaille à un rapprochement Schwob-Valéry qui a juste eu le temps d’aboutir, Marcel Schwob étant mort à la fin de février 1905. La part prise par PL dans ce rapprochement est très vraisemblablement à partager avec d’autres amis communs.

En décembre on parle de Paul Léautaud pour le prix Goncourt, décerné pour la première fois et PL demande à PV de se renseigner, voire d’intervenir mais celui-ci, encore peu connu, n’a aucune influence

1904-1907

Dans une lettre du huit février 1904, Paul Léautaud se plaint de voir Paul Valéry moins souvent :

J’ai bien regretté de n’être pas chez moi dimanche dernier. J’aurais eu grand plaisir à bavarder un peu avec vous, qu’on voit si peu, qu’on peut si peu voir, tant vous êtes loin, et occupé.

Un remplacement auprès d’Édouard Lebey est prévu en juin (nous ne savons pas s’il a eu lieu) mais un autre s’est produit en septembre.

Après cela le nom de Paul Valéry apparaît moins souvent dans le Journal de Paul Léautaud même s’ils continuent de se voir et de s’écrire.

En mars 1906, Paul Valéry est père une deuxième fois, de son unique fille. PL, surchargé de travail chez Lemarquis est contraint de refuser plusieurs remplacements auprès d’Édouard Lebey.

* * *

Dans ce site web, Paul Valéry est aussi évoqué dans les pages sur la Vallée-aux-Loups I, II et III, Rachilde, Adolphe Van Bever et Jules Bachelin.

Le chapitre II : « La séparation » sera en ligne le premier décembre.


[1]     Paul Léautaud habite à cette époque au 11, rue de Condé. Le Mercure de France s’installera au 26, à l’été 1903.

[2]     La Soirée avec Monsieur Teste n’était paru à l’époque que dans le second (et donc dernier) numéro (septembre ou octobre) de la revue de luxe Le Centaure, « Recueil trimestriel de littérature et d’art », fondé par André Gide, André-Ferdinand-Hérold, André Lebey, Pierre Louÿs, Henri de Régnier, Jean de Tinan et Paul Valéry (sous la direction d’Henri Albert). Il s’agissait alors d’une rédaction fermée, les seuls contributeurs extérieurs étant les illustrateurs. Il ne semble pas qu’une autre édition ait paru avant celle de la revue trimestrielle Vers et prose de Paul Fort (décembre 1905, janvier-février 1906). Un tiré à part issu de cette édition a été réalisé par Bonvalot et Jouve hors commerce et clandestin (Paul Valéry n’en a pas été informé). Il ne semble pas qu’une autre édition ait été réalisée avant celle de Ronald Davis en mars 1926 et, bien entendu celle de Gallimard en 1929. Que sont alors ces feuillets ?

[3]     Il y a bien un Chinois, Ting-Te Ying, serviteur chez Marcel Schwob mais PL ne le rencontrera que dans cinq ans, le 22 mars 1903. Il parlera de leçons de français à un Chinois (sans doute un autre, nommé Tsé) « procuré » — c’est le mot qu’il emploie — par Marcel Schwob (lettre du 2 janvier 1904). Nous ne saurons sans doute jamais ce qu’est cette « machine », ni d’ailleurs ce premier Chinois.

[4]     PL se rendra pourtant, le 18 décembre en compagnie de Valéry au journal d’Édouard Drumont La Libre parole, verser son obole pour le « monument Henry », hommage au colonel Henry, accusateur d’Alfred Dreyfus (voir sa lettre du 20 décembre à La Libre parole). On peut donc y voir une forte influence de Valéry sur le pourtant fort caractère de Léautaud.

[5]     Il n’y a pas de point à la fin de cette phrase. PL a raison d’insister sur le fait que l’« Affaire » ne les brouille en rien. Nombre d’amitiés (comme nous le verrons au paragraphe suivant), voire de familles, ont été détruites par les opinions personnelles quant à cette affaire, qui empoisonne toute la société depuis trois ans et demi et qui durera jusqu’en 1905. Le dessin de Caran d’Ache reproduit ci-dessous est paru dans Le Figaro du 14 février 1898, recouvrant les deux tiers de la page trois. Dans une sorte de continuité l’affaire Dreyfus a été suivie immédiatement par une autre affaire, d’égale importance et ayant gréé les mêmes dissensions : la séparation de l’église et de l’état.

[6]     Marcel Schwob (1867-1905), naît dans une famille de lettrés fréquentée par Théodore de Banville et Théophile Gautier. À la naissance de Marcel, son père, Georges, revient d’Égypte où il était chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères. Élève brillant, Marcel intègre le lycée Louis-le-Grand, où il se lie avec Léon Daudet et Paul Claudel. En 1900, il épouse la comédienne Marguerite Moreno.                                                                    
La lettre de PL (à un inconnu) à propos de la mort de Marcel Schwob, datée du 2 mars 1905 est plus détaillée que cette courte note (courte par rapport à l’importance que le personnage va prendre ici). À la mort de Schwob, Paul Léautaud se chargera de rédiger sa nécrologie dans le Mercure du 15 mars 1905 (15 pages). Voir aussi l’article d’André Billy dans Le Figaro du 27 décembre 1941.

[7]     Journal d’André Gide : « Il y avait, autant qu’il m’en souvient, une petite cheminée dans cette pièce ; en tout cas il y avait, au-dessus de cette cheminée ou de quelque meuble, une glace, et cette glace était à peu près complètement recouverte d’étoffes ou de papiers. Schwob m’expliqua bientôt qu’il avait horreur des miroirs, ou du moins d’y rencontrer le reflet de son visage ; peut-être qu’il souffrait de s’y trouver laid. » (Feuillets de fin 1927).

[8]     Ce colonel Picquart, chef du « 2e bureau » est convaincu de l’innocence de Dreyfus grâce aux indices qu’il découvre, notamment le « petit bleu ». Les Dreyfusards en feront leur héros.

[9]     Stéphane Mallarmé (1842-1898), poète, professeur d’anglais, traducteur et critique d’art et considéré comme le pilier du mouvement symboliste. À cinq ans il perd sa mère, à quinze ans il perd sa sœur. C’est aussi à cette date qu’il a écrit ses premières tentatives poétiques. Afin de mieux lire Edgard Poe, Stéphane Mallarmé apprend l’anglais, puis l’enseigne à partir de 1863, sans enthousiasme particulier. C’est de cette époque que date la publication de ses premiers poèmes, puis son mariage avec Maria Gerhard, rencontrée alors qu’il était en poste à Sens. Après diverses mutations comme professeur en province, en 1871 Stéphane Mallarmé est enfin de retour à Paris, où il est né, et est en poste au Lycée Fontanes, devenu depuis le Lycée Condorcet. 1871 est aussi l’année de la mort de son fils aîné, à l’âge de huit ans. Stéphane Mallarmé s’installe au 89, rue de Rome, face aux voies ferrées de la gare Saint-Lazare. En 1874 la santé de SM se dégrade et il séjourne souvent à Valvins, sur la Seine, à 70 kilomètres au sud de Paris dans une auberge qu’il finira par acheter. C’est vers 1884 que la réputation de SM commence à s’installer. Il est nommé au lycée Janson-de-Sally, dont la construction vient d’être achevée. C’est aussi à cette époque que sont organisés ses mardis, dans son appartement de la rue de Rome où il est demeuré. En 1893, SM obtient une mise à la retraite anticipée (à l’âge de 51 ans) et passe alors six mois d’été à Valvins ou de nombreux amis sont venus le voir. Il y est mort, à l’âge de 56 ans. Lire aussi la notice de Stéphane Mallarmé par Paul Léautaud dans les Poètes d’aujourd’hui.

[10]    Ancienne commune à une vingtaine de kilomètres au sud de Melun, en lisière est de la forêt de Fontainebleau et en bord de Seine. Dans cette maison est installé de nos jours le musée départemental Stéphane Mallarmé, maintenant sur la commune de Vulaines-sur-Seine.

[11]    Stéphane Mallamé, Vers et prose — Morceaux choisis, Avec un portrait par James M. N. Whistler. Librairie académique Didier Perrin et cie, libraires-éditeurs, 1893, 223 pages. Ce recueil composé par Stéphane Mallarmé présente ses principales œuvres et des traductions par lui-même de poèmes d’Edgar Poe et d’autres textes. On ne confondra évidemment pas ce volume avec la revue éponyme fondée par Paul Fort en mars 1905, objet de la note 2 ci-dessus.

[12]    Paul Verlaine fera l’objet d’une importante notice de Paul Léautaud dans les Poètes d’aujourd’hui. Journal littéraire au 24 août 1894 : « En passant devant le Café Mahieu [65, boulevard Saint-Michel, à l’angle de la rue Soufflot], je vois à la terrasse Verlaine avec cette femme qui l’accompagne toujours [Eugénie Krantz]. J’ai acheté un petit bouquet de violettes à la fleuriste qui se trouve à côté de la pâtisserie Pons [actuellement 2, place Edmond Rostand] et je le lui ai fait porter par un commissionnaire, allant me poster sur le terre-plein du bassin pour voir de loin l’effet. Il a porté le bouquet à son nez, pour en respirer le parfum, en regardant de tous côtés d’où il pouvait lui venir. J’ai repris mon chemin, enchanté de mon geste.

[13]    Les mardis de Rachilde.

[14]    Paul Léautaud reviendra plusieurs fois sur l’événement. Dans le Comœdia du premier novembre 1941 il précisera « Nous allons tous les deux au mardi de Mme Rachilde. […] De ce jour datent vraiment nos relations. » Le 28 juin 1944 il écrira : « Je suis client du même bureau de tabac […] depuis 1897 » En mai 2019 il existait encore un tabac à l’endroit décrit, au 78, rue de Seine.

[15]    « Est-il moyen, ô Moi qui connais l’amertume, / D’enfoncer le cristal par le monstre insulté / Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume / — Au risque de tomber pendant l’éternité ? » Stéphane Mallarmé, Les fenêtres.

[16]    « Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui / Magnifique mais qui sans espoir se délivre / Pour n’avoir pas chanté la région où vivre / Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui. » Stéphane Mallarmé, Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui

[17]    PL reviendra très largement sur cette opinion, notamment le sept août 1944 (mais il est vrai que quarante-six ans ont passé : « Je me suis mis à dire, comme pour moi-même : “Je hais Mallarmé.” Marie Dormoy a trouvé que, haïr, c’est un peu exagéré. Eh ! bien, non. Je le hais vraiment, littérairement, s’entend. Je hais son artisterie, son culte, sa recherche des mots, ses chinoiseries poétiques voulues, appliquées, […] Je l’ai redit à Marie Dormoy : “Il ne devait pas briller par l’intelligence. Quand on songe à la merveilleuse beauté de la langue française, simple, claire, expressive. Passer toute sa vie à ces bêtises”. »

[18]    Paul Valéry s’est toujours intéressé au monde scientifique. Ici, dans l’édition papier, se trouve reproduit un dessin maladroit de Léautaud, légendé « Couverture pour Mélanges » reproduisant grossièrement une couverture du Mercure.

[19]    Jean de Tinan (Jean Le Barbier de Tinan, 19 janvier 1874-18 novembre 1898). Jean de Tinan a donc vécu à peine plus de 9 000 jours, soit 24 ans et dix mois. Avant de mourir, Jean de Tinan a eu le temps d’obtenir un diplôme d’agronomie à Montpellier. Revenu à Paris (où il est né) en 1895, Jean de Tinan est devenu l’ami de Pierre Louÿs, qui était son aîné que quatre ans, et fréquente ses amis André Gide et Paul Valéry, tous trois sensiblement du même âge. Entre mars 1895 et mars 1899 Jean de Tinan a écrit quatorze articles pour le Mercure et, sur deux numéros, son roman Aimienne ou le détournement de Mineure (« Aimienne » étant Minnie, la fille de J.-H. Rosny aîné). Paul Léautaud écrira « L’Ami d’Aimienne » en août 1899. Jean de Tinan a écrit en tout six romans, dont deux signés Willy.

[20]    Henri Albert (Henri-Albert Haug, 1869-1921) signait de ses seuls prénoms et beaucoup pensaient ainsi qu’il se nommait Albert. Spécialiste de Nietzsche et auteur Mercure depuis 1891, il y tint une rubrique de « Lettres allemandes » de janvier 1893 à juin 1921. Dans d’autres journaux il utilisait parfois le pseudonyme de Matin Gale. Lire, à l’occasion de sa mort, un court portrait dans le Journal littéraire au 3 août 1921.

[21]    Note de PL de fin 1939, pour la publication d’extraits du Journal Littéraire dans le Mercure du 1er janvier 1940 : « À cette époque, Valéry habitait à l’Hôtel Henri IV, rue Gay-Lussac, sa chambre dont je revois très bien la disposition (le guéridon, avec le cahier de papier écolier couvert de notes, le tableau noir), donnant sur l’impasse Royer-Collard. Moi, 11, rue de Condé. Presque chaque soir nous partions en promenade dans Paris. Nous montions sur l’impériale d’un omnibus et nous allions de terminus en terminus, jusque dans les quartiers les plus excentriques. D’autres soirs, tout bonnement prendre des bavaroises chez Prévost, boulevard Bonne-Nouvelle, en face le Gymnase. Le dimanche, les quais derrière Notre-Dame, la passerelle de l’Estacade, disparue aujourd’hui, où nous faisions une pause. Retour pour l’heure à laquelle il faisait sa visite à Huysmans, — J.K. (Joris-Karl) comme il disait, — rue Saint-Placide. C’était lui surtout qui parlait et je l’écoutais. » La passerelle de l’estacade, reliant le quai Henry-IV à l’île Saint-Louis, a été démolie en 1932.

[22]    Autre note de PL, postérieure à 1940 : « Il m’intimidait beaucoup, souvent jusqu’à la gêne, l’embarras, par le compliqué, le caractère extrêmement abstrait de ses vues littéraires. Il avait certainement besoin d’un auditoire, et si piètre que je fusse sous ce rapport, je lui en servais. »

[23]    Note de PL : « Je l’ai encore. » On ne peut pas s’empêcher de penser, à la lecture de cette note, vraisemblablement ajoutée à la fin de 1939, à l’affaire et aux scrupules à propos de la vente de 70 lettres de Paul Valéry au libraire Robert Télin le huit juin 1926.

[24]    Edmond Deman (1857-1918), éditeur bruxellois d’Émile Verhaeren, de Maurice Maeterlinck, de Fernand Crommelynck, de Léon Spilliaert, de James Ensor… Mallarmé a publié chez Deman sa traduction des poèmes d’Edgar Poe.

[25]    Geneviève Mallarmé (1864-1919) épousera le 19 juin 1901 Edmond Bonniot (1869-1930), médecin.

[26]    PL s’était à cette époque, fâché avec Blanche et avait « quitté le domicile conjugal » (ils n’étaient pas mariés) tout l’hiver et tout le printemps.

[27]    Il s’agit d’une collection de plusieurs ouvrages édités sous ce titre. Celui évoqué ici présente un choix de 18 portraits photographiques parmi les nombreux autres réalisés de 1887 à 1917 par Dornac (un des pseudonymes de Paul François Arnold Cardon, 1858-1941). Voir Le Figaro du 22 juin 2011.

[28]    Peut-être L’Argus de la presse, créé en 1879 qui existe encore de nos jours.

[29]    Une trace datée se trouve peut-être dans les Cahiers de Paul Valéry dont un choix important a été édité en Pléiade par Judith Robinson en mars 1973 et septembre 1974.

[30]    Odilon Redon (1840-1916), peintre et graveur symboliste, parfois surnommé peintre du rêve.

[31]    Les Valéry habitent le numéro 40 de la rue de Villejust dans un immeuble construit (achevé vers 1883) pour le peintre Eugène Manet, (1833-1892) et son épouse Berthe Morisot (1841-1895). Eugène Manet est le cadet d’Édouard Manet. Berthe Morisot avait deux sœurs aînées et un frère cadet. La deuxième sœur, Élisabeth (1838-1921), a épousé Théodore Gobillard (1833-1879). Élisabeth et Théodore Gobillard ont eu au moins deux filles, Paule (1867-1946) et Jeannie (1877-1970). Paul Valéry loge donc chez les deux sœurs. La rue de Villejust sera renomme en rue Paul Valéry en 1946.

[32]    Peintre, graveur, illustrateur et sculpteur, Félix Vallotton (1865-1925) a épousé en 1899 Gabrielle Bernheim (1863-1932), fille du célèbre marchand d’art. En 1896 il a dessiné, pour Le Livre des Masques, de Remy de Gourmont trente portraits d’écrivains, puis 23 autres en 1898 pour Le IIe Livre des Masques.

[33]    Née Fanny Grassi à Trieste (1834-1927). Son père était diplomate, consul d’Italie à Sète. En 1861, Fanny avait épousé Barthélémy Valéry, son aîné de neuf ans, né à Bastia (1825-1887), vérificateur des douanes à Bastia puis à Sète.

[34]    Adrien Mithouard (1864-1919), poète et essayiste politique, cofondateur, avec Albert Chapon, de la revue mensuelle L’Occident, qui a paru de décembre 1901 à 1914. Il fut président du conseil municipal de Paris de 1914 jusqu’à sa mort en 1919. Une place de Paris, dans le VIIe arrondissement (où il vécut, au no 10), porte son nom.

[35]    Le 27 juillet 1944, Paul Léautaud écrira à un lecteur lui réclamant Le Petit Ami : « …ce mauvais livre, si incomplet dans sa vérité, de si mauvais goût par certains endroits, si rempli de choses qu’on trouve drôles quand on les écrit et qui ne le sont plus huit jours après, quand elles sont imprimées, ne reparaîtra jamais dans son premier texte. »

[36]    Il semble que PL écrive ici le contraire de ce qu’il veut écrire.

[37]    Sa vie durant, Paul Léautaud ne cessera de conspuer Gustave Flaubert, avec, à chaque fois, davantage de force.

[38]    André Lebey, L’Âge où l’on s’ennuie, chronique contemporaine, Félix Juven, 1902, 353 pages. André Lebey (1877-1938), est un écrivain aussi méconnu que prolifique (un livre par an dont quelque biographies entre 1895 et 1937). Il a été député socialiste de Seine-et-Oise pendant la première guerre mondiale en même temps qu’il était au combat dans des grades subalternes. André Lebey a fait partie des créateurs du très éphémère Centaure évoqué ici note 2. On ne confondra pas André Lebey avec son oncle Édouard Lebey dont il sera beaucoup question ici.

[39]    Cette exposition s’est tenue du 23 avril au 10 mai, 16, rue Laffitte.

[40]    Fondées par Adolphe Braun en 1847, les Éditions Braun sont spécialisées depuis leurs origines dans la reproduction d’œuvres d’Art. Elles existent encore aujourd’hui : http://www.editionsbraun.fr/ Ici une mention « [Blanc] » dans l’édition papier.

[41]    Manet. Actuellement au Musée d’Orsay.

[42]    Voir le Journal littéraire au 16 janvier 1900.

[43]    Une reproduction de cette peinture est visible en août 2020 sur https://is.gd/xpl1cy.

[44]    La Dormeuse est le huitième poème du recueil Charmes qui ne paraîtra qu’en 1922. Ce recueil comprend 19 poèmes, dont Le Cimetière marin.

[45]    À cette époque, PL n’est pas encore spécialement occupé par les animaux.

[46]    L’ataxie est une maladie neuromusculaire affectant la coordination des mouvements. Dans le cas d’Édouard Lebey il semble que cette perturbation avait atteint un niveau élevé, proche de la paralysie.

[47]    En tant que clerc d’avoué de l’étude Barberon, PL devait se rendre régulièrement au palais de justice. Chez Lemarquis, il aura à gérer des successions.

[48]    D’origine paysanne pauvre, Thérèse Daurignac (1855-1918) parvient, en 1878, à épouser Frédéric Humbert, fils du maire de Toulouse. En 1879, elle prétend avoir reçu une partie de l’héritage de Robert Henry Crawford, millionnaire américain. Dès lors, les Humbert obtiennent d’énormes prêts en utilisant le supposé héritage comme garantie. Cette escroquerie dure une vingtaine d’années jusqu’à ce qu’un juge fasse ouvrir le coffre-fort où sont censés se trouver les documents prouvant l’héritage. Le coffre ne contient qu’une brique et une pièce d’un penny. Les Humbert fuient en Espagne où ils sont arrêtés en décembre 1902. Les deux époux sont condamnés à cinq ans de travaux forcés. À sa libération de prison, Thérèse émigre vers les États-Unis et meurt à Chicago en 1918.

[49]    Fin du premier paragraphe, qui fait presque toute la page : « J’ai même acquis tant d’habileté que j’ai l’air d’un miché qui ne veut pas marcher. » Cette phrase sera conservée. Le lecteur du XXIe siècle la trouvera aussi page 112 de l’édition imprimée le 10 décembre 1997.

[50]    André-Ferdinand Herold (1865-1940), petit-fils du compositeur, chartiste, poète, conteur, auteur dramatique et traducteur. Herold a fréquenté Mallarmé, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Paul Valéry. Il entretient des rapports privilégiés avec Gabriel Fauré ou Maurice Ravel. Il est titulaire de la critique dramatique au Mercure. Paul Léautaud lui succédera en octobre 1907.

[51]    Alfred Jarry (1873-1907) est le célèbre auteur d’Ubu roi, drame en cinq actes publié au Mercure de France en 1896.

[52]    Jeanne Allery, amie de Blanche Blanc, est dépeinte, dans Le Petit Ami, sous le nom de La Perruche.

[53]    Paul Léautaud avait choisi Souvenirs légers. Alfred Vallette imposa Le Petit Ami.

[54]    Cette page 183 du Mercure d’octobre 1902 commence par « Elle riait, d’un rire gamin et délicieux » et se termine par « Y avait-il en elle ce même dédoublement de tendresse qu’en moi, ce ». Elle correspond à la page 157 de l’édition imprimée le 10 décembre 1997.

[55]    Ce passage est terriblement dérangeant : « Et puis, elle m’avait vu si peu enfant. Je ne devais guère être pour elle qu’un homme, et un jeune homme encore ! Et comme, tout de même, j’étais son fils, je pouvais peut-être ne pas lui déplaire ?… Jusqu’à quels détails intimes de sa personne mes pensées allaient… Oui, tout son corps… Et elle que pensait-elle, là, en me regardant ?… Y avait-il en elle ce même dédoublement de tendresse qu’en moi, ce même trouble voluptueux de choses familiales et d’idées amoureuses ? »

[56]    À la toute fin du chapitre six, correspondant à la fin du texte paru dans le Mercure d’octobre 1902 (page 193) : « Je passai sur le pont de bois où, avant qu’il fût marié, j’allais, presque chaque dimanche, m’asseoir et bavarder avec Valéry. » Le vieux pont de bois en question peut être la passerelle de l’Estacade, évoquée ici à la fin de la note 21.

[57]    On peine à savoir de qui est le sujet. On peut préférer mécontentement.

[58]    Dans ses Souvenirs sur Apollinaire (Grasset 1945), Louise Faure-Favier donne la description d’un de ces mardis de Rachilde après Pâques 1914. Bien que sa description soit très postérieure elle nous paraît déjà pertinente pour cette année 1902 (à certains personnages près, comme Jean Cocteau qui avait treize ans en 1902 ou Francis Carco qui en avait seize) : « J’y retrouvai presque toute la rédaction des Soirées de Paris groupée autour d’Alfred Vallette, d’Henri de Régnier, de Remy de Gourmont, de Georges Duhamel. Tout ce que la littérature contenait de célébrités était là. Dans le salon particulier de Rachilde, les dames de lettres, non moins célèbres, étaient assises en rond, heureuses quand leurs éminents confrères venaient leur baiser la main. Au centre du cercle, Jean Cocteau jouait les chérubins aux pieds de Mme Georges Gain, tandis que Francis Carco chantait et mimait ses chansons marseillaises. » / « Quant à Apollinaire, il se tenait prudemment à l’écart des dames. C’est que toutes se souvenaient de ses terribles chroniques dans Les Marges où, sous le pseudonyme de Louise Lalanne, il les avait si bien mystifiées, après les avoir si bien fustigées. »

[59]    Avant de fréquenter les mardis de Rachilde, Léon-Paul Fargue (1876-1947), a été reçu aux mardis de Stéphane Mallarmé (1842-1898), où il a rencontré Paul Claudel, Claude Debussy, André Gide, Marcel Schwob, Paul Valéry… Il est devenu l’ami de Maurice Ravel. En 1924 il fondera avec Valery Larbaud et Paul Valéry, la revue Commerce. Voir aussi son portrait au 28 décembre 1932 et sa nécrologie dans le Mercure du 1er janvier 1948 par Georges Randal (page 185) et « Fargue — Premières rencontres », par Adrienne Monnier dans le Mercure de février 1948 en ouverture de la revue.

[60]    Corrigé, arbitrairement, de peintures profondes.