Vu par Gabriel Brunet

À propos de Mélanges [1]

Je me souviens que M. Paul Léautaud fut déclaré un jour l’antipoète par excellence. De fait, je crois que les discussions des poètes sur les correspondances sensorielles, sur la musicalité des mots, sur l’orchestration verbale doivent lui apparaître comme fariboles. Mon Dieu, gardez-nous de la métaphore, dirait-il avec Paul-Louis-Courier, et le langage impressionniste ne trouve pas grâce devant lui. Un jour, il s’étonna de cette expression de Madame de Noailles « une calme odeur d’arrosoir[2] ». L’odeur d’un arrosoir ne lui disait rien et l’épithète de calme appliquée à cette odeur le décontenançait tout à fait. Dans le livre qu’il nous présente aujourd’hui, sous le titre Mélange, vous le verrez déclarer que cette phrase de Michelet à prétention poétique, « oiseau, fils de lumière qui la réfléchis dans ton chant[3] », est « purement du charabia ». Léautaud est resté quant à l’expression un de ces classiques rebelles à la prose d’Atala[4] qui, comme ce housard de 17 ans nommé Stendhal, auraient saisi leur sabre pour mettre à la raison les admirateurs de « la cime indéterminée des forêts ». Quoi qu’il en soit, il se peut que Léautaud apparaisse quelque jour comme un de nos meilleurs prosateurs modernes. Une prose aussi nette, aussi précise et à la fois serrée et aérée comme la sienne, n’est pas à la portée du premier venu. Le présent recueil est formé de chroniques de Léautaud où le plus souvent il se met en scène avec ses goûts, ses habitudes et cette manière à lui propre d’avoir sur toutes choses son franc-parler et un ton unique de bonhomie et de cynisme. Au fond, le cynisme de Léautaud n’est souvent qu’une vive et naïve saillie de bon sens. Remarquez que si vous vous abandonnez ingénument au bon sens dans vos propos, vous courez grand risque de faire scandale, car si la vie est faite à moitié de bon sens, elle est également faite à moitié d’autre chose et cette autre chose, à la faveur de la coutume, se glisse dans nos vies avec le masque du bon sens, de telle sorte qu’on choque toujours lorsqu’on rompt la convention par quoi nous feignons d’être dupes. Le bon sens, a dit Descartes, est la chose la plus commune. À l’occasion, c’est aussi la chose la plus scandaleuse. Le cynisme de Léautaud, eh bien, c’est encore autre chose. Au fond, cet homme est un sentimental. Or, un sentimental qui a pénétré la comédie d’ici-bas sent bien que son caractère réel est une erreur, il veut à tout prix le cacher. Le cynisme lui est une cuirasse. Le cynisme est peut-être la pudeur du sentimental. En lisant le livre de Léautaud, on appréciera une fois de plus la saveur de maintes anecdotes alertement contées par un homme qui parle seulement des choses qu’ont vues ses yeux propres.

Gabriel Brunet

À propos de Passe-temps[5]

Je vous ai dit tout le cas que je fais de la prose de M. Paul Léautaud[6]. La lecture de Passe-Temps n’a fait que me confirmer dans cette opinion. Mais puisque nous en sommes aux mots classiques et romantiques[7], ne conviendrait-il point de reconnaître certains traits classiques à M. Paul Léautaud ? Il hait tout ce qui dans l’expression est ornement, il abhorre la phrase pour la phrase : simplicité, clarté, propriété, voilà les qualités qui sont tout pour lui. La boursouflure romantique l’exaspère. « L’obscurisme poétique » ne doit pas l’incommoder, il refuse avec sérénité de s’y casser la tête. Les grappes d’images, il leur donne congé. Faire de la musique avec des mots lui paraît ridicule. Dire sa pensée avec la plus grande netteté et la plus grande concision, il ne vise qu’à cela et n’a pas l’air de considérer cela comme une qualité si commune. Mais classique au sens d’écrivain qui se prend de passion pour une loi, pour des contraintes ou des disciplines, ne lui en parlez pas. Un rire franc serait la réponse : « Je n’écris bien que si j’écris à la diable. Si je veux m’appliquer, je ne fais rien de bon. » Mais classique au sens de dévot de la perfection, vous n’y songez point. Fabriquer du parfait ? Duperie. On prend plaisir à un écrit non pour sa perfection, mais pour tout ce qu’il a dérobé à la vie et pour ces accents qui suscitent la rêverie et brusquement attendrissent.

La perfection n’a pas le moindre intérêt. Mieux valent des défauts originaux, des traits inattendus, vivants, qui intéressent, qu’une « narration » bien faite,

Il est toujours amusant de confronter un écrivain particulier à ces grands termes généraux de classique et de romantique qui semblent pleins de sens dans l’abstrait et vous fondent dans les doigts quand vous les appliquez aux cas particuliers. D’ailleurs, je soupçonne fort que M. Léautaud vise simplement à être lui-même. Le fait de savoir que des morceaux de son esprit peuvent se placer dans le tiroir classique et d’autres dans le tiroir romantique doit lui être bien indifférent. Assez classique chez cet homme que le mot discipline fait rire, le souci de ne pas prendre des vœux de sa sensibilité pour des vues de son intelligence. Il a la volonté bien nette de n’être point dupe et, toutes les fois qu’il peut percer à jour quelque illusion vénérée, il y prend un âpre plaisir. Ne connaît-il point une sorte de délectation un peu cruelle à mettre à nu tous les « mensonges vitaux » ? Voir clair dans ce qui lui est une passion, et voir clair dans ce qui est, c’est pour lui prendre en défaut toutes les raisons par quoi l’homme essaie de se donner une haute opinion de lui-même et de la vie. Mais qui sait si M. Paul Léautaud ne se donne pas à son insu une assez bonne opinion de lui par la manière même dont il refuse de se laisser piper par tout ce qui dupe les autres hommes ? Se sentir « singulier », différent des autres et s’y complaire, voilà le biais que prend un petit péché d’orgueil pour se glisser dans l’esprit de M. Léautaud. Sa curiosité de lui-même est obstinée et l’on sent que le plaisir de se regarder vivre et de saisir en lui les motifs réels de ses actions passe avant le plaisir même de dépenser son activité. Et peut-être y a-t-il certains états que M. Léautaud s’est interdit de connaître par trop d’application à ne pas se perdre de vue lui-même. Toute une part de la vie nous échappe si nous refusons de nous laisser prendre beau jeu, bon argent, et sans nul souci de nous analyser nous-même. Et c’est en ce sens que la peur d’être dupe est parfois une duperie. Sincère dans son examen de lui-même, M. Léautaud l’est de toute évidence. Mais il serait tellement certain de se tromper en se découvrant de nobles sentiments qu’il prend plaisir à révéler de lui-même ce qui peut le classer aux yeux du bourgeois parmi les gens immoraux. Être sincère dans son examen de soi-même, c’est pour M. Léautaud faire effort pour ne pas se voir en beau… Mais c’est bien le même M. Léautaud qui écrit :

« N’est-ce pas curieux, cet assemblage si fréquent de l’originalité et de la bonté ? »

Le tendre et le rêveur percent en filigrane dans bien des pages et même quand le ton vise à la rosserie.

Léautaud ne respecte rien, et avouons que bien des pages de son livre sont capables de faire scandale. Il ne met point de formes pour ramener au rang d’absurdités et de superstitions ce que la majorité des esprits déclare vénérable et au-dessus de toute discussion. Mais il faut en toute époque quelques esprits irrévérencieux et d’une indépendance absolue. Et bien souvent, en face de certains passages particulièrement osés de M. Léautaud, on répète les paroles que Socrate adressait à Calliclès[8]: « Tu exposes franchement ce que d’autres pensent, mais n’osent exprimer. » Ramener à l’erreur et à l’illusion nos coutumes, nos valeurs directrices est aisé. Mais un second mouvement de l’esprit ne tarde pas à nous montrer que l’erreur est la trame même de la vie, qu’on vit et qu’on a toujours vécu à l’aide d’erreurs plus qu’à l’aide de vérités et que l’humanité ne va pas de l’erreur à la vérité, mais d’une erreur à une autre erreur. J’ai entendu dire à un homme de science que la vie au regard de l’intelligence pourrait s’écrire sous la forme d’une équation égale à zéro. On pourrait prétendre sans trop d’absurdité que l’histoire de la vie est la suite des erreurs par quoi on essaie de se masquer que la vie est une équation égale zéro.

Léautaud, dans ses récits faits de réalité saisie toute vive, nous montre par son exemple qu’on peut donner la sensation d’originalité à l’aide d’une attentive observation du plus quelconque et du plus familier de l’existence. Tout tient à la découverte d’un angle personnel d’observation. Mais n’aurait-il pas tendance à trop réduire l’art à d’adroits décalques du réel ? De toutes façons, on ne peut contester à M. Léautaud dans le domaine limité qu’il s’est choisi une visible originalité.

Gabriel Brunet.

[1]     Dans le Mercure du 1er septembre 1928 à propos du texte de Paul Léautaud : Mélanges, paru aux Éditions de La Belle page, 1928. Romancier et enseignant, Gabriel Brunet (1889-1964), a été critique littéraire, au Mercure de 1928 à 1940 suite à la mort de Jean de Gourmont. Journal littéraire au 25 février 1928 : « C’est Gabriel Brunet qui succède à Jean de Gourmont dans la rubrique littérature (pour la partie contemporaine). […] Dumur lui a dit dans quel esprit la rubrique doit être tenue, comme toutes les rubriques du Mercure : non seulement grande liberté, mais encore un peu agressive, disant qu’on ne se fait lire qu’à cette condition. Il a cité l’exemple de la chronique du théâtre, lue par personne absolument du temps d’Hérold, et au contraire très lue, et par tout le monde, tenue par moi, par Béraud, par Rouveyre. Gabriel Brunet a l’air d’un charmant garçon très timide. Ses articles de critique littéraire dans le Mercure ont toujours été très remarqués. »

[2]     Dans sa chronique dramatique du 15 décembre 1920, l’une des dernières parues dans le Mercure, Maurice Boissard s’étend longuement sur le phénomène, explique qu’il demande à sa bonne de lui apporter l’arrosoir du jardin, qui ne sent que zinc mouillé. Puis, équipé de son arrosoir, se rend chez un voisin ayant peut-être l’odorat plus développé. Après plusieurs pages de ce tonneau (ou plutôt de cet arrosoir) Maurice Boissard finit par expédier en six lignes la pièce de théâtre de Jules Romains dont il était censé rendre compte.

[3]     Jules Michelet, L’Oiseau, Hachette 1867, deuxième partie : La lumière, la nuit. « Pauvre fils de la lumière, qui la réfléchis dans ton chant, que tu as donc raison de la chanter ! La nuit, pleine d’embûches et de dangers pour toi, ressemble de bien près à la mort. Verras-tu seulement la lumière de demain ? ». Texte préalablement paru dans Le Peuple en 1846.

[4]     Premier roman de Chateaubriand, paru en 1801.

[5]     À propos du recueil de textes en volume : Passe-Temps (Mercure, 1er Mai 1929).

[6]     Dans le Mercure du 1er septembre 1928 à propos de Mélanges, aux éditions de la Belle page.

[7]     Cette deuxième chronique traite également de : Charles Maurras et Raymond de La Tailhède : Un débat sur le Romantisme, Maurice de Vlaminck : Tournant dangereux (mémoires), Gérard Bauer : Les Métamorphoses du Romantisme, et de Jean Thomas : Quelques aspects du Romantisme contemporain.

[8]     Personnage des Dialogues de Platon, l’un des rares capables de tenir tête à Socrate.