Henri Bachelin publicateur de Jules Renard

Henri Bachelin (1879-1941), romancier, critique littéraire et musicologue. Ami de Jules Renard il a publié un Jules Renard et son œuvre au Mercure en 1909 et un Jules Renard inédit, qui est en fait l’intégrale de l’époque, en 17 volumes chez François Bernouard. Cette publication, pour majeure qu’elle soit, s’est réalisée en peu de temps, de fin décembre 1925 à fin juillet 1927, dont le Journal, en cinq volumes est le principal objet de cette page web. Le détail de cette publication est donné en annexe infra.

Henri Bachelin a beaucoup fréquenté Paul Léautaud et ils se sont même plusieurs fois rendus l’un chez l’autre.

Sont retranscrits ici quelques extraits du Journal Littéraire de Paul Léautaud à propos de l’édition par Henri Bachelin du Journal de Jules Renard[1].

15 février 1927

Tantôt, visite de Bachelin, avant qu’il monte au mardi de Rachilde[2]. À propos d’un renseignement que je lui demande concernant la publication des premières Histoires naturelles de Jules Renard dans L’Écho de Paris[3], il me parle de Renard et de son Journal, publié chez Bernouard. C’est lui qui a fait les copies sur le manuscrit de Renard. Il me dit qu’il s’est même fâché avec Mme Renard[4], qu’il a « envoyée ch…[5] » et qu’il ne la voit plus, à cause justement du travail de ces copies. Mme Renard s’est absolument opposée à ce qu’on publie des choses fort intéressantes, parce qu’elles concernaient des gens encore vivants, avec lesquels elle craignait de se fâcher, ou d’avoir des procès, etc. Bachelin me dit que toute l’œuvre littéraire de Renard, l’œuvre publiée, est zéro à côté de ce Journal comme intérêt. Le Journal l’enfonce complètement. Bachelin est arrivé à cette opinion, qu’il a, paraît-il, exprimée dans la préface qu’il a écrite pour l’édition de ce Journal, que Renard était au plus haut degré un écrivain de notes. Cela est très juste, et se sent dans l’œuvre littéraire de Renard. Bachelin ajoute que, dans le Journal, ces notes ont d’autant plus de force qu’elles sont écrites telles que venues à l’esprit de Renard, sans rien de la déformation ou du délayage pour la mise en œuvre littéraire. Bachelin trouve que le Journal de Renard est bien supérieur au Journal des Goncourt[6]. Ce qui n’est pas mon avis, d’après le peu que j’en connais. Le Journal des Goncourt est vraiment un Journal. Celui de Renard me semble être surtout un grand carnet de notes d’un écrivain, une sorte de laboratoire littéraire, si on peut dire. Le Journal des Goncourt est d’un intérêt autrement général et autrement vivant.

Au nombre des notes que Mme Renard n’a pas voulu qu’on publie, Bachelin me dit qu’il y en a une sur François de Curel[7], faisant brûler un jour par pur plaisir la cabane en bois d’un paysan, dans ses propriétés de Lorraine, je crois, et payant ensuite à ce paysan une somme de dix francs par an pour l’indemniser, et grognant chaque année d’avoir à payer ces dix francs. J’ai toujours pensé que ce Curel est au fond un parfait imbécile.

Bachelin m’a aussi parlé de la Correspondance de Renard qu’on a renoncé à publier, je crois, parce qu’absolument au-dessous de tout[8]. Bachelin me dit qu’il a tout regardé, qu’il a tout trouvé sans aucun intérêt. Renard n’avait, selon lui, aucun talent dans ses lettres. Je lui fais remarquer, en quoi il m’approuve, qu’un écrivain à ce point auteur de notes était tout à l’opposé de ce qu’il faut pour faire un épistolier. Renard était un talent rétracté. C’est tout le contraire qu’il faut pour des lettres.

17 août 1927

Je demandais ce soir à Vallette s’il a reçu le dernier volume du Journal de Jules Renard qui vient de paraître[9]. Non. Il a reçu les deux premiers. Puis, plus rien[10]. Je lui disais combien ce volume doit être intéressant, si j’en juge par les extraits que j’ai lus dans Chantecler[11] et ce que m’en a dit Deffoux[12]. Là-dessus, Vallette s’est un peu emballé, disant : « Voilà une chose dont on devrait parler, si la rubrique était bien faite. Une chose qui nous intéresserait tous, une chose qui est de chez nous. Ce cul de Jean de Gourmont[13] !… Il mériterait que je le lui dise et que je lui ôte sa rubrique. Est-ce qu’il ne devrait pas s’arranger pour avoir ces volumes, et en parler, au lieu de toutes les conneries dont il s’occupe ? » Dumur a dit alors qu’il a ce dernier volume, qu’il les a tous : il les achète, il a souscrit à la collection, et qu’il est en effet très intéressant. Il contient la liste de tous les gens nommés. Il dit à Vallette « Vous, vous y êtes beaucoup, vous y êtes souvent[14]. Si vous voulez lire, je vous les prêterai. » Vallette a répondu : « Non. Ça ne m’intéresse pas…[15] » Nous avons alors un peu parlé de ce Journal, de Renard appliquant son observation impitoyable même à lui-même, se jugeant lui-même comme il jugeait les autres. Je me suis mis à dire que je ne crois pas que Renard ait été un homme heureux, enfin par la disposition de son esprit, car c’est cela, le bonheur, une affaire de nature d’esprit bien plus que d’événements ou de circonstances, mais qu’il a dû certainement avoir de grandes jouissances à observer ainsi les gens et à noter ainsi sans ménagements, même pour lui. Vallette a dit alors : « Renard ? C’est le type de l’arriviste. Je dis bien : de l’arriviste, de l’homme qui veut réussir à tout prix. Même quand il est arrivé de sa province, pour être petit employé, il a pensé à ce qu’il fallait faire pour arriver

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ Deux lignes de points. ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙[16]

« Il avait du talent, parbleu, sans cela !… Mais pas une conscience, pas une conscience comme on l’entend, pas un vrai caractère. Par exemple, on faisait la cour aux Rostand, on les flattait, et dans le Journal on écrivait pis que pendre sur eux. On leur faisait la cour, parce que c’étaient les Rostand… Non, pas une conscience. » Dumur a dit là-dessus « Il ne se ménage pas lui-même, d’ailleurs. Il dit : je suis un salaud comme les autres. » Vallette a répliqué : « Oui, oui, c’est de la littérature. Même quand il disait qu’il était un salaud, c’était encore de la littérature. Évidemment, ce doit être intéressant. J’aurais les quatre volumes[17], je les lirais bien, comme cela, petit à petit. »

Dumur a expliqué alors, ce que je sais déjà, qu’il n’y a pas dans ces quatre volumes tout le Journal de Renard. Le Journal de Renard était en même temps un cahier de notes. Il y a beaucoup de choses, beaucoup, qui ont passé dans ses livres. Cette partie a d’abord été laissée de côté, sur l’avis de Bachelin. Ensuite, il y a toute une partie, considérable, que Mme Renard n’a pas voulu qu’on publie, à cause de certaines gens, — les Rostand notamment, a dit Vallette. Il a ajouté : « C’est même ce qui a amené la brouille entre elle et Bachelin. Bachelin m’en a parlé. Ils sont tout à fait fâchés. Ils ne se voient plus, ne se parlent plus. Fini, absolument. »

Nous avons tant parlé de Valéry ces jours-ci, que Valéry m’est venu à l’esprit. J’ai dit à Vallette « Enfin, tout de même, un écrivain comme Renard, c’est autre chose que Valéry, bien au-dessus ? » Vallette a répondu avec le sens de : voilà tout : « C’est autre chose !… » Je lui ai dit : « Tout de même, ce qui compte, dans la littérature, c’est ce qu’il y a d’humain, de général… — Certainement. »

Il a eu quelques mots sur la sorte de diminution d’intérêt de ce genre d’ouvrages (le Journal de Jules Renard, les Mémoires) quand on les lit et qu’on n’a pas connu les gens dont il y est question, un intérêt complètement différent en tout cas, citant par exemple Tallemant[18]. « Il est évident que si les gens qui ont connu ceux dont il parle avaient pu le lire… Nous, nous avons connu les gens dont parle Renard. Nous les voyons, en lisant… » J’ai souvent pensé moi-même à cela, pour mon propre Journal par exemple. Il est bien certain que si je pouvais le publier aujourd’hui ce serait tout autre chose que de le publier, par exemple, dans vingt ou trente ans, même pour moi, pour l’intérêt que je sais qu’il aurait, justement parce que lu par des gens qui ont connu, pour la plupart, les gens qui sont dedans.

[…][19]

Il y a toujours une sorte d’antipathie chez Vallette quand il parle de Jules Renard.

La conversation sur Jules Renard a amené Dumur à nous parler de nouveau d’un nommé Barbarin, à qui on a refusé récemment un roman. Absolument du Jules Renard, mais absolument. De même, un volume que ce Barbarin a fait paraître il y a peu, Au fil de l’eau[20]. Absolument du Renard. J’ai demandé à Dumur quel âge il a. Environ 30 ans. J’ai dit : « Il se guérira peut-être. On passe tous par là quand on est jeune. Ce qu’il y a de pénible, c’est de voir des gens de 40 ans encore envoûtés ainsi par un écrivain. » Vallette a dit : « Qui sait ? Il a peut-être la même nature que Renard. C’est peut-être même la lecture de Renard qui la lui a révélée. Dans ce cas, il ne guérira jamais. Mais alors, ce n’est pas la peine… » (voulant dire : ce qu’il écrit ne rime à rien, puisqu’il y a Renard).

18 août 1927

Dumur m’a passé, pour mon service des manuscrits à rendre, celui de Georges Barbarin, dont nous parlions justement hier. J’y ai jeté un coup d’œil. Cela s’appelle : Le Père Pou[21]. C’est du Renard, en effet, mais du Renard fade, délayé. Rien des notations aiguës et serrées, des traits concis du vrai Renard. […]

28 novembre 1927

Il a paru il y a quelques jours dans La Rumeur un article assez méchant sur Bachelin, l’accusant d’avoir brûlé la partie du Journal de Jules Renard qu’on n’a pas publiée. Je l’avais mis de côté pour lui en parler quand je le verrais. Il est venu aujourd’hui renouveler son abonnement et ensuite me voir dans mon bureau. Je lui ai parlé de cet article.

« Je l’ai bien vu, m’a-t-il répondu. Mais qu’est-ce que vous voulez que je réponde ? Ce sont des c… S’il fallait répondre ? Il n’y a pas un mot de vrai. Je puis dire que si le Journal de Renard a été donné à la littérature, c’est à moi qu’on le doit. Thadée Natanson[22] l’avait eu le premier à lire. Il n’était préoccupé que d’histoires de répétitions générales. Il n’avait rien trouvé d’intéressant. J’ai eu du reste assez de peine à décider Mme Renard. Savez-vous, mon cher, que j’ai été obligé de discuter avec elle pendant deux heures, obligé de répondre à des objections de ce genre : « Alors, moi, et mes deux enfants, avec nos noms, on nous verra là-dedans ? » et obligé de répondre aux mêmes objections répétées plusieurs fois. Je me rappellerai longtemps ce jour-là, ce premier mai 1925. Moi qui n’ai jamais mal à la tête, je suis parti ce jour-là de chez Mme Renard avec un mal de tête !… »

Je demande à Bachelin « Ce qu’on a publié du Journal de Renard, eu égard à la totalité, qu’est-ce que cela représente ? » Bachelin calcule en esprit : « La moitié, oui, la moitié. Le reste, elle l’a brûlé, car c’est Mme Renard qui l’a brûlé. »

Je suis renversé : « Comment ? Elle l’a brûlé ? Mais elle n’en avait pas le droit. J’entends pas le droit moralement. Cela faisait partie de l’œuvre de Renard. Elle a manqué gravement à sa mémoire. Qu’elle n’ait pas voulu qu’on publie maintenant certaines-choses, passe. Mais brûler ? Elle pouvait le léguer à une bibliothèque. Comment, elle a fait cela ! Encore une veuve d’écrivain comme elles sont toutes. Des coquines, des sottes. Je vous dis, il n’y a aucune confiance à avoir. Quand on a des papiers de cette sorte et qu’on a une femme, il faut bien se garder de les lui laisser. Vous voyez encore le résultat avec Mme Renard. »

Bachelin me dit alors qu’il pourrait laisser son Journal, s’il en avait un, à sa femme, qu’il aurait pleine confiance en elle, qu’il est absolument certain qu’elle ne détruirait rien, et si elle publiait, publierait tout. « — Oui, elle, je veux bien. Mais vous oubliez toutes les sollicitations auxquelles elle pourrait être en butte, les prières de celui-ci, les menaces plus ou moins de celui-là. — Elle s’en ficherait complètement », me répond Bachelin.

Il me dit qu’au commencement de sa copie du Journal pour la publication, il avait copié certaines histoires sur des tiers, mais que Mme Renard les ayant supprimées, il n’a pas jugé utile de continuer dans la suite. Je lui dis : « Quel dommage que vous n’ayez pas pris une copie pour vous de tout ce qui a été laissé de côté et que Mme Renard a brûlé ensuite. Évidemment, cela n’eût pas été très correct vu du point de vue d’une certaine honnêteté, mais littérairement, comme vous auriez fourni un document de plus. Vous ne l’auriez pas publié, c’est entendu. Mais vous auriez pu le donner à la Nationale. — J’y ai bien pensé, — après. Il était trop tard ! »

Il me dit que s’il n’avait tenu qu’à lui il aurait tout publié, sans rien retrancher, se trouvant entièrement libre et se fichant pas mal des gens.

Il me dit qu’il a remplacé pas mal de noms par : Il… Il disait… Il racontait… « Tous ces ils sont de moi. »

Il me dit qu’il a lu le Journal de Renard jusqu’à la fin, sauf le dernier passage, complètement illisible (écrit sans doute par Renard très malade et pouvant à peine écrire). Je trouve cela touchant, admirable, cet homme, qui, jusqu’à la dernière minute, son cahier près de lui, note[23]

Il revient sur la destruction par Mme Renard : « Évidemment, elle aurait pu le garder. Cela ne lui aurait pas tenu beaucoup de place… » Je lui dis : « Comment, beaucoup de place. Un Journal, tout de même ? — Hé ! cela faisait tout de même quelque chose. Renard écrivait son Journal sur des cahiers. Les premiers cahiers sont assez minces. Mais ensuite… Ce sont des cahiers qui ont bien 400 pages. Il écrivait très large. Et il y avait 73 cahiers comme cela[24]. »

Il me parle des démarches de certaines gens, quand la publication du Journal de Renard a été annoncée, Tristan Bernard[25], par exemple, venant chez Bernouard, doucereux, mielleux, voulant savoir, soucieux de tout ce qui pourrait entamer sa réputation, le compromettre. « Vous allez publier le Journal de Renard ? Je dois être dedans. Je voudrais bien, tout de même… Par exemple, il nous est arrivé quelquefois, dans le nord, d’aller ensemble dans certaines maisons… Vous comprenez, n’est-ce pas ?… » « Naturellement, dit Bachelin, ces histoires n’ont pas été laissées. » Bachelin a retenu celle-ci, qu’il me raconte. Dans leur jeunesse, à la trentaine, environ, Tristan Bernard, Renard et Thadée s’étaient cotisés pour louer une chambre d’hôtel du côté de la Chapelle expiatoire[26], pour leurs histoires de femmes. C’était à qui des trois enverrait l’autre pour faire la location, tant ils manquaient de hardiesse. Enfin, la location est faite. C’est Tristan Bernard qui étrenne la chambre. Il raconta le lendemain : « J’ai passé la nuit assis sur une chaise. Elle était indisposée. »

Je demande à Bachelin à quel âge est mort Renard. Il me dit : 47 ans. Il ajoute : « S’il avait vécu, j’aurais certainement cessé de le voir… — Ah ! pourquoi ? — Nous ne nous entendions plus. Il avait beaucoup changé. L’effet de la maladie, peut-être ? Il ne pouvait plus supporter qu’on ne soit pas de son avis. Je me rappelle, par exemple à propos de Charles-Louis Philippe. Philippe venait de mourir. Je lui en parlais. Il me dit : « Vous me parlez toujours de Philippe, mais enfin, vous le considérez donc vraiment comme quelqu’un ? » La Nouvelle Revue française commençait justement la publication de Charles Blanchard[27]. Il avait le numéro sur sa table. Philippe décrivait dans ce premier morceau la maison d’un paysan, une maison de pauvre, dans laquelle il n’y avait rien et j’avais trouvé que Philippe avait trouvé une phrase étonnante pour dépeindre cet intérieur : « Ce qui frappait tout d’abord dans la maison de Charles Blanchard, c’était tout ce qui ne s’y trouvait pas. » Je le disais à Renard. Il ne me dit rien tout d’abord, puis ensuite il me dit, avec un certain rire : « Vous direz tout ce que vous voudrez, mon cher. On ne peut pas être frappé par ce qu’on ne voit pas. » J’ai dit à Bachelin : « Avouez tout de même qu’il avait raison. »

La conversation m’amène à dire à Bachelin qu’aujourd’hui encore je tiens pour une merveille, une sorte de petit chef-d’œuvre, le morceau Éloi homme de lettres dans le Vigneron dans sa vigne[28]. Il y a là une sobriété, un cynisme, une poésie aussi. Il me dit que c’était aussi l’avis de Rostand, que chaque fois qu’il rencontrait Renard il lui disait : « Ah ! votre Eloi homme de lettres… » Comme je le dis à Bachelin : « Me rencontrer ainsi avec Rostand ? Curieuse rencontre. »

[…] Vallette survient. […] Il se mêle à la conversation. Il parle aussi à Bachelin de l’article de la Rumeur et lui dit qu’il n’en a pas cru un mot, sachant que c’est justement à cause des parties supprimées du Journal que Bachelin s’est fâché avec Mme Renard.

Bachelin répond : « Ce n’est pas tout à fait pour cela que nous nous sommes fâchés. Mais la mère Renard, — je ne peux plus dire : Mme Renard, maintenant… »

Vallette parle de Renard et dit (c’est la chose à laquelle je fais allusion plus haut) « Renard, comme tous les gens qui ont vieilli et qui sont obligés de compter avec leurs relations, avait beaucoup changé. Lui-même n’aurait certainement pas publié bien des choses qu’il a écrites dans son Journal. Il avait aussi certains côtés de paysan […], il était ébloui par les gens arrivés, par l’argent, la réputation. Rostand, par exemple, qu’ensuite il ne pouvait plus voir. »

Bachelin répond : « Il était comme cela avec tout le monde. Schwob, par exemple[29]. Vous vous rappelez ce qu’il écrit sur Schwob au début : « Je sens que cet homme aura une grande influence sur moi[30]. » Six mois après il ne pouvait plus le voir. Il a fallu six mois pour Schwob. Pour Rostand, cela a été un an. »

Il ajoute : « Pour Z., il y avait surtout Mme Z[31]. Je ne sais pas si vous le savez, mais Renard a été du dernier bien avec Mme Z. Ah ! vous ne le saviez pas ? Tout à fait du dernier bien. Le Pain de ménage, c’est leur histoire. Le dialogue entre l’homme et la femme, dans Le Pain de ménage[32], c’est un dialogue entre Renard et Mme Z. »

Vallette raconte l’histoire de son article sur Jules Renard, aux premiers temps du Mercure. Il l’avait promis à Renard. Puis, ayant lu ce qu’il avait écrit, il avait trouvé la matière si mince qu’il ne savait plus comment s’y prendre. Il en parla à Schwob « Il n’y a rien. Je ne sais quoi dire. Quand j’aurai écrit trois pages, ce sera tout le bout du monde. » Schwob, qui était la critique même, et qui connaissait son Renard (c’est Vallette qui parle), lui dit alors : « Évidemment… mais vous pouvez parler du procédé… » Renard s’en était très bien rendu compte et n’avait été content qu’à moitié.

16 mai 1928

Reçu ce matin le dernier volume du Journal de Renard, 1906-1910, celui m’intéressant le plus. Lu ce soir. […].

Autre chose. Pas drôle absolument de lire un ouvrage de cette sorte, publié posthume, d’un homme qu’on a connu. À chaque instant le visage de cet homme vient se placer entre le livre et vous, l’idée de la mort s’en mêle. Pas drôle du tout. Il est vrai qu’il est mort à quarante-six ans. J’en ai cinquante-sept. Aucun rapport. Mais aussi les notes sur des gens, comme Mirbeau[33], à cinquante-sept ans, ou cinquante-neuf, et déjà atteint pour le prochain départ. Enfin, une mauvaise lecture, alors que toute la journée je m’en promettais une bonne soirée.

J’ai sauté, comme pour les autres volumes, les petites trouvailles pittoresques sur les choses de la campagne. Ces chinoiseries ne m’intéressent pas. Également les plaisanteries comme celle-ci : X… ne juge pas les crayons sur la mine[34].

Quelques notes intéressantes :

Postérité : Pourquoi les gens seraient-ils moins bêtes demain qu’aujourd’hui ?[35] Ils le seront plus, en effet.

Celle-ci, remarquable : L’écrivain qu’il faut relire le plus souvent pour se corriger de ses défauts, c’est soi-même[36].

Une troisième, que je ne retrouve pas. Je suis fatigué de feuilleter pour la retrouver.

La note finale, que je connaissais déjà pour l’avoir lue dans des extraits dans des journaux, très émouvante[37].

Je sors tout de même de cette lecture avec un grand goût à écrire, comme il m’arrive quand je lis certains livres. Je pense à mon Journal à moi, que je voudrais tant publier de mon vivant. Je ne sais pas si je me trompe, je le crois plus intéressant, en ce sens que plus vivant, plus objectif, plus indiscret, plus un Journal, en un mot, celui de Renard étant pour la plus grande partie un cahier de « notes ». Mme Renard en a peut-être détruit le meilleur.

Je suis nommé à un endroit, à propos du Prix Goncourt en 1909([38]). Je n’y comprends rien. Je n’ai publié aucun livre cette année-là ? Il ne pouvait être question de parler de moi ?

D’autre part, rien sur ma conversation avec Renard, au Mercure, à la fin de 1906, je crois[39], un jour d’assemblée générale des actionnaires, à propos du Prix Goncourt, quand il me demanda si vraiment j’en faisais fi, et que je lui répondis, presque en me moquant, que je faisais passer bien avant ces cinq mille francs le désir de publier un livre dont je sois content. On me trouvera vain si on veut. Cette conversation, cette réponse de la part du jeune écrivain que j’étais, avait sa place dans son Journal[40]. Qu’il l’ait oubliée ? Quelques jours après, il m’écrivait sur ce sujet, et m’envoyait Ragotte[41] avec un envoi très flatteur. Il n’y a d’ailleurs pas de doute que Mme Renard a empêché de publier la plus grande partie des notes sur des gens. Bachelin me l’a dit et moi-même je connais des choses que m’a racontées Vallette et que je n’ai pas trouvées dans ses volumes.

Toutes les dernières notes sont très émouvantes. C’est beau, un homme qui se regarde ainsi, jusqu’à la fin.

J’avais bien raison de penser que le dernier volume serait le plus intéressant. Les œuvres de la maturité sont toujours les meilleures.

Je sors comme saoul de cette lecture, comme il m’arrive quand je lis un livre qui m’absorbe. C’est un état que je n’aime pas. En réalité, j’aime mieux ne pas lire, ou ne lire que ce que je connais par cœur.

Il me raconte ensuite que Bernouard reprend les éditions du Monde Moderne, que c’est lui qui va s’occuper de cela, et que le roman qu’on vient de lui refuser[42] paraîtra là. Il ajoute : « Si quelquefois vous avez un volume à publier et que vous vouliez venir… »

Je lui dis tout le bien que je pense du dernier volume du Journal de Jules Renard et combien je pense encore davantage qu’il est dommage que Mme Renard en ait supprimé et détruit une bonne partie. Il me redit ce qu’il m’a dit, que c’est lui qui a tout copié, que presque partout il avait laissé les noms, seulement pour quelques-uns les remplaçant par « Il » ou « Elle ». « La vieille les a presque tous supprimés sur les épreuves. » La « vieille », c’est Mme Jules Renard. Tous ces noms supprimés, Bachelin les a rétablis à la main sur son exemplaire.

Il me parle du passage où Renard avait reproduit ce qu’il avait entendu dire à Villiers de l’Isle-Adam sur Mendès[43]. « Dans la copie, j’avais laissé le nom de Mendès. La vieille Mendès ayant su cela avait menacé de faire un procès. La vieille avait alors remplacé le nom de Mendès par X. J’ai trouvé le moyen de rétablir le nom. Il se trouve tout entier dans le passage en question. La vieille Mendès n’a pas bougé, naturellement. »

27 juin 1939

Ce matin, visite de Deffoux. Parlé de mon envoi à Pierre Descaves[44], qui ne lui est pas parvenu, perdu probablement, m’a dit Deffoux, dans la masse des papiers qui arrivent au Journal. Je lui ai dit que je ne vais pas recommencer, d’autant que toute cette histoire est déjà un peu loin.

Comme on parlait de Bachelin, Deffoux m’a raconté sur l’histoire du Journal de Jules Renard, mis au feu par Mme Renard, ce qui suit, que Billy a raconté dans Le Figaro il y a quelque temps et que j’ignorais.

Jules Renard avait, en dehors de son ménage, deux ou trois liaisons. Il avait tout noté dans son Journal, même les rendez-vous, avec tous les détails, même les plus vifs, de ses plaisirs amoureux. (J’ai pensé à moi en entendant cela.) Quand Mme Renard, sur les instances de Bachelin, s’est décidée à ouvrir le paquet de tous ces papiers et à les lire, avec Bachelin, elle est tombée sur tout cela, qu’elle ignorait complètement et qui a été pour elle une révélation assez douloureuse. C’était pour elle la découverte d’un mari qu’elle n’avait jamais soupçonné d’être ainsi. C’est dans cet état d’esprit qu’elle a mis au feu tout ce qui restait du Journal, après ce qu’en publiait Bachelin. J’ai dit ce matin à Deffoux : cela atténue grandement son action.

ANNEXE :
Détail de l’édition des œuvres complètes de Jules Renard par Henri Bachelin chez André Bernouard, 73, rue des Saints-Pères

Il s’agit d’une très belle édition — heureux ceux qui en disposent — en 17 volumes. La plupart des volumes sont enrichis d’une bibliographie, d’un aperçu de la critique et de variantes. L’ensemble représente 5 861 pages

01. « Débuts littéraires (1883-1890) », précédés d’un avertissement de l’éditeur, d’une préface de 68 pages d’Henri Bachelin : « Jules Renard, I sa vie, II son œuvre ». 377 pages achevé d’imprimer le 25 décembre 1925 ;
02. L’Écornifleur. La Lanterne sourde. 325 pages. Achevé d’imprimer le 05 mai 1926 :
03. Les Cloportes, précédées d’une préface de douze pages d’Henri Bachelin. Chroniques (1885-1893). 329 pages. Achevé d’imprimer le 10 juin 1926 ;
04. Coquecigrues. Bucoliques. 389 pages. Achevé d’imprimer le 12 août 1926 ;
05 Ragotte. La Maîtresse. 329 pages. Achevé d’imprimer le premier novembre 1926 ;
06. Poil de carotte (le roman et la pièce). Histoires naturelles. 369 pages. Achevé d’imprimer le 1er octobre 1926 ;
07. Le Vigneron dans sa vigne. Propos littéraires. Mots d’écrit. 365 pages. Achevé d’imprimer du 20 mars 1927 ;
08. L’Œil clair. Chroniques théâtrales. Textes divers. 466 pages. Achevé d’imprimer le 20 mai 1927 ;
09. Comédies I : Le Plaisir de rompre. Le Pain de ménage. Monsieur Vernet. 323 pages Achevé d’imprimer le 30 décembre 1926 ;
10. Comédies II : La Bigote. Huit jours à la campagne. Le Cousin de Rose. Propos de théâtre. 298 pages. Achevé d’imprimer le 20 janvier 1927 ;
11. Journal 1887-1895. 377 pages. Achevé d’imprimer le 1er octobre 1925 ;
12. Journal 1896-1899. 316 pages. Achevé d’imprimer le 10 mars 1926 ;
13. Journal 1900-1902. 294 pages. Achevé d’imprimer le 20 août 1926 ;
14. Journal 1903-1905. 284 pages. Achevé d’imprimer le 12 février 1927 ;
15. Journal 1906-1910. 357 pages. Achevé d’imprimer le 25 juillet 1927 ;
16. Correspondance I. 281 pages. Achevé d’imprimer le 26 avril 1927 ;
17. Correspondance II et textes divers. 382 pages. Achevé d’imprimer le 25 juin 1927 ;


Notes

[1]     On pourra aussi lire avec profit le texte de Jules Bachelin sur Jules Renard dans le Mercure du 1er janvier 1908. Le texte PDF, de qualité médiocre mais lisible, peut être demandé ici.

[2]     Pendant plusieurs années, Rachilde a tenu salon tous les mardis, dans le bureau d’Alfred Vallette contigu à leur appartement privé. Paul Léautaud a souvent moqué le « Guignol Rachilde » dans son Journal littéraire, ce qui fera un jour l’objet d’une page ici-même.

[3]     Les 84 Histoires naturelles, très courtes (80 pages de la Pléiade de 1971), sont parues une à une dans divers journaux, la première (“Chasseurs d’images”) dans La Nouvelle revue du 1er février 1895. La deuxième (“La Poule”), dans L’Écho de Paris du quinze novembre de la même année. C’est L’Écho de Paris qui a accueilli l’essentiel de ces Histoires naturelles.

[4]     Jules Renard (1864-1910) a épousé en 1888 Marie Morneau (1871-1938), dont il a eu deux enfants, Jean-François et Julie. Ces deux enfants, nés en 1889 et 1892, souvent évoqués dans le Journal sont plus connus sous leurs diminutifs familiaux de Fantec et Baïe.

[5]     Paul Léautaud s’est souvent plaint de la grossièreté d’Henri Bachelin.

[6]     C’est Jules, le cadet — le véritable écrivain de la fratrie — qui a commencé le Journal, et Edmond, l’aîné — qui lui a pourtant survécu 26 ans — a poursuivi l’œuvre de son frère. Le Journal commence en décembre 1851 (Jules a 21 ans) et se termine 45 ans plus tard, le 20 juin 1896, trois semaines avant la mort d’Edmond. L’édition de référence est, de nos jours, celle de Robert Ricatte (quatre volumes Fasquelle et Flammarion 1956) et rééditée chez Robert Laffont en trois volumes dans la collection Bouquins en septembre 1989 (3 987 pages en tout) en attendant que soit terminée l’édition critique publiée par Jean-Louis Cabanès chez Champion (actuellement quatre volumes couvrant la période 1851-1868) mais financièrement inabordable pour tout honnête homme.

[7]     François de Curel (1854-1928), romancier et surtout auteur dramatique naturaliste élu à l’Académie française en mai 1918. Sa pièce en trois actes, L’Âme en folie, a été chroniquée par Maurice Boissard dans le Mercure du 15 janvier 1920.

[8]     Cette Correspondance sera pourtant publiée, par Henri Bachelin et sortira, en deux volumes, des presses de François Bernouard les 26 avril et 25 juin 1927, formant les derniers volumes de l’intégrale Renard.

[9]     Le volume cinquième et dernier, couvrant les années 1906-1910, paru le 25 juillet 1927.

[10]    En tant qu’éditeur, Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, recevait toutes les productions des autres éditeurs, ce qui n’empêchait pas la maison d’édition de recevoir également des « service de presse » à destination des critiques, qui recevaient, pour peu qu’ils soient connus, les services aussi chez eux. En clair, ceux qui achètent le moins de livres sont les gens du monde de l’édition. Cette abondance de services de presse fait la joie des employés qui revendent aux libraires d’occasion chaque fois qu’il devient impératif de faire de la place, plusieurs fois dans l’année.

[11]    Chantecler « revue artistique et médicale » éditée par les laboratoires Jaquemaire, producteurs notamment de la Carnine Lefrancq (un suc musculaire) et bien entendu de la Blédine. Quatre à huit pages au début du siècle, le double dans les années 20. L’intérêt de ce magazine réside dans la qualité des textes et des illustrations. La périodicité a varié avec le succès, de mensuelle à hebdomadaire. D’autres magazines publicitaires financés par des laboratoires médicaux ont vu le jour à cette époque, dont la Chronique filmée du mois (financée par les laboratoires Roussel) pour laquelle Paul Léautaud et Marie Dormoy ont rédigé cinq ou six articles convenablement payés.

[12]    Léon Deffoux (1881-1945), journaliste, a écrit notamment sur l’académie Goncourt et sur Huysmans. Léon Deffoux est employé à l’agence Havas.

[13]    Jean de Gourmont (1877-1928) est surtout connu comme le frère cadet (19 ans de moins) de Remy de Gourmont. Jean de Gourmont n’est entré au Mercure en 1903 que grâce à cette seule qualité. À la mort de son grand aîné en 1915, Jean de Gourmont n’a quasiment plus fait que s’occuper de sa postérité. L’apostrophe d’Alfred Vallette est due au fait que Jean de Gourmont qui est en charge de la rubrique « Littérature » au Mercure de France (et aussi de la rubrique des « Revues » sous le pseudonyme de R. de Bury, hérité de son frère.) La dernière chronique littéraire de Jean de Gourmont, parue dans le Mercure du 1er août 1927 a été entièrement consacrée à Anatole France.

[14]    Alfred Vallette est cité constamment dans le Journal de Jules Renard en 1889 au temps de la création du Mercure. Puis quatorze autres numéros de pages sont donnés dans l’Index de la Pléiade de 1965.

[15]    Ne rien voir d’autre ici que l’immense pudeur et discrétion d’Alfred Vallette et sans doute aussi le regret que Jules Renard ait revendu ses parts d’actions de fondateur du Mercure en 1909. Voir dans la Correspondance de Jules Renard de Jules Bachelin sa lettre à son ami Maurice Pottecher datée de mai 1909, volume II, page 221.

[16]    Dans l’édition papier du Journal littéraire de Paul Léautaud, ces lignes de points indiquent une suppression de texte dont l’étendue n’est pas précisée. Reste à savoir quand ces suppressions ont été effectuées. Nous pouvons être sûrs que le texte existe dans le manuscrit, qu’il faudrait aller consulter en bibliothèque. Il est à peu près certain que lors de sa dactylographie vraisemblablement en 1936, Marie Dormoy a scrupuleusement effectué cette dactylographie (voir aussi en bibliothèque). Il est donc assez vraisemblable que ces nombreuses suppressions sont du fait de l’éditeur à la parution de ce volume en 1959. Marie Renard était morte en 1938 mais il restait les enfants.

[17]    Le Journal de Jules Renard chez Bernouard est paru en cinq volumes, ainsi que nous le verrons au bas de cette page web. Paul Léautaud évoque souvent « quatre volumes ».

[18]    Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692), connu pour ses Historiettes sur ses contemporains et restées inédites jusqu’en 1835. Actuellement deux volumes dans la Pléiade parus en 1960 et 1961, 3 136 pages en tout.

[19]    Plusieurs passages ont été supprimés ici, parce que complètement hors-sujet, Paul Léautaud écrivant son journal sans ordre, comme les idées lui venaient. À titre d’exemple, les sept lignes supprimées ici évoquent une lettre de Francis Vielé-Griffin à John Charpentier.

[20]    Georges Barbarin (1882-1965), écrivain catholique fécond. Il s’agit plutôt du Livre de l’eau, Flammarion 1927.

[21]    Le Père Pou, Flammarion 1928.

[22]    Les Natanson sont trois frères, dont deux au moins seront cités à plusieurs reprises dans le Journal littéraire de Paul Léautaud : Alexandre (1867-1936), et Thadée (1868-1951). Thadée est le plus connu et le plus cité par Léautaud à cause de sa collaboration avec Octave Mirbeau pour sa comédie en trois [quatre] actes Le Foyer créé à la Comédie-Française en décembre 1908 après bien des péripéties qui seront un jour contées ici par Paul Léautaud. Les frères Natanson sont les trois fils d’Adam Natanson (1829-1908), banquier d’origine polonaise. Ils ont fondé ensemble, à la fin de 1889 en Belgique La Revue blanche. Thadée et son épouse Misia Sert (1872-1950) ont été de grands collectionneurs. Leur divorce en 1905 a renvoyé Thadée Natanson aux affaires.

[23]    C’est le cas de tous les grands diaristes. On pense évidemment à Edmond de Goncourt et aussi bien sûr à Paul Léautaud qui a écrit son Journal jusqu’au 17 février 1956 et est mort le 22.

[24]    Dans sa préface à l’édition du Journal de Jules Renard dans la Pléiade de 1965 (page XXII), Léon Guichard cite l’article d’Henri Bachelin écrivant dans le Mercure du 15 octobre 1938 que le Journal de Jules Renard comprenait 54 cahiers cartonnés. Et Léon Guichard ajoute en note : « Selon Léautaud (Journal littéraire, 1927) il y aurait 73 cahiers. Le plus sage est d’accepter le chiffre donné par Bachelin, qui était évidemment le mieux informé. »

[25]    Tristan Bernard (Paul Bernard 1866-1947), romancier et auteur dramatique célèbre pour ses mots d’esprit. Tristan est le nom d’un cheval lui ayant rapporté un gros gain. Le nom entier de Tristan Bernard apparaît dix-huit fois dans le Journal de Jules Renard. Ne sont pas comptées les fois où il apparaît uniquement sous le nom de Bernard, qui peut être un homonyme, possiblement aussi nombreuses.

[26]    La Chapelle expiatoire s’élève à l’emplacement où furent inhumés Louis XVI et Marie-Antoinette en 1793. La construction de cette chapelle fut décidée en 1815 et achevée en 1826. Cette chapelle se trouve à l’angle de la rue des Mathurins et de la rue d’Anjou, pas très loin des grands magasins et de la gare Saint-Lazare.

[27]    Charles Blanchard, le roman de Charles-Louis Philippe est paru en feuilleton dans les numéros de La NRF de janvier et février 1910 (Jules Renard est mort le 22 mai 1910), précédé de cet encadré : « Charles-Louis Philippe vient de mourir. Cette accablante nouvelle nous parvient au moment où nous mettons sous presse. La Nouvelle Revue Française, dans son prochain numéro, rendra hommage à l’écrivain disparu. Charles-Louis Philippe, dont La Nouvelle Revue Française devait donner le prochain roman, nous avait apporté, peu de temps avant sa mort, Charles Blanchard, sa dernière œuvre, que nous publions aujourd’hui. » Le roman en volume, préfacé par Léon-Paul Fargue, est paru en juin 1913.

[28]    Jules Renard, Le Vigneron dans sa vigne, Mercure 1901. Ce volume contient trois nouvelles : Nouvelles du pays — Tablettes d’ÉloiLe Vigneron dans sa vigne. “Homme de lettres” est le dernier chapitre des Tablettes d’Éloi, présenté comme une pièce de théâtre.

[29]    Le premier volume de la Correspondance de Jules renard comprend 46 lettres à Marcel Schwob entre le 20 février 1991 et le 23 juin 1896. Le second volume ne comprend qu’une seule lettre (page 30), écrite quatre années plus tard, en août 1900, bien plus courte que les précédentes, teintée d’amertume : « Merci, mon cher ami, je vous embrasse avec un peu de honte. C’était si facile de ne pas séparer nos deux noms ! »

[30]    Journal de Jules Renard au 20 mars 1891 : « Je sens que ce garçon-là aura sur moi une influence énorme. »

[31]    Peut-être la comédienne Danièle Davyle, épouse d’un Rorthays de Saint-Hilaire, qui fut la maîtresse de Jules Renard à partir de 1884, mais il y en a eu d’autres…

[32]    Le Pain de ménage, comédie en un acte dédiée à Tristan Bernard et représentée pour la première fois le 14 mars 1898, dans les salons du Figaro, à Paris, avec Lucien Guitry et Marthe Brandès.

[33]    Octave Mirbeau (1848-1917), auteur célèbre et populaire mais également reconnu par les avant-gardes littéraires et artistiques. On ne manquera pas de visiter le site très complet : http://mirbeau.asso.fr/ Octave Mirbeau apparaît dans 54 pages de l’édition Bachelin du Journal de Jules Renard.

[34]    16 novembre 1906 : « Baïe ne veut pas juger les crayons sur la mine. » Baïe est la fille de Jules Renard, Julie-Marie (1892-1945), qui avait donc quatorze ans au moment où elle a fait cette réflexion.

[35]    24 janvier 1906.

[36]    26 septembre 1907.

[37]    La fameuse dernière note, du six avril 1910 : « Je veux me lever, cette nuit. Lourdeur. Une jambe pend dehors. Puis un filet coule le long de ma jambe. Il faut qu’il arrive au talon pour que je me décide. Ça séchera dans les draps, comme quand j’étais Poil de Carotte. » Jules Renard est mort le 22 mai.

[38]    23 novembre 1909 : « Dîner Goncourt. Ils sont à table, Mirbeau près de Daudet, réconciliés. Descaves voudrait donner le prix à Léon Bloy. Hennique s’oppose à ce couronnement de l’insulteur, à Léautaud : Bourges déclare son livre infect. » Indépendamment d’un très fort esprit religieux particulièrement insupportable de nos jours, Léon Bloy est un des plus grands auteurs de la langue française, à placer à côté d’un Céline. Ses textes, parfois d’une grande violence, dits par un Fabrice Luchini feraient merveille.

[39]    En fait le dimanche 29 novembre 1908. Voici un résumé de la discussion, qui sera un jour reproduite intégralement à l’occasion d’une page à venir sur Paul Léautaud et le prix Goncourt. La séance terminée, la plupart des gens partis, se retrouvent dans le bureau de PL : Alfred Vallette, Remy de Gourmont, Louis Dumur, Henry Durand-Davray et Jules Renard, qui parle du Prix Goncourt, demandant si on a un livre à lui indiquer (Jules Renard est jury de l’Académie Goncourt depuis octobre 1907). À cette époque le prix était annoncé en décembre. Après les noms d’Henri Barbusse et de Jean Viollis, Henry Durand-Davray annonce : « Il y a Monsieur Léautaud ». Remy de Gourmont renchérit. Devant le manque de candidats de qualité, Paul Léautaud est bien placé mais refuse alors qu’il a la matière toute prête. Jules Renard lui demande pourquoi ; et voici la réponse de PL : « Mes raisons sont bien simples. Avant de faire plaisir aux autres, je veux me faire plaisir à moi. Ce que j’ai écrit ne me plaît pas. Je veux le refaire. Je n’en ai pas encore eu le temps. Je pense pouvoir m’y mettre un de ces jours… […] » Plus tard, PL précisera sa pensée, disant à peu près « quand les 5 000 francs seront mangés, le livre dont je serai mécontent, lui, restera. »

[40]    PL ne l’a lui-même pas notée à l’époque.

[41]    Le 21 décembre 1908 : « J’ai envoyé à Renard les deux volumes des nouveaux Poètes d’aujourd’hui. En réponse, j’ai reçu de lui aujourd’hui son dernier livre, paru il y a quelques jours, Ragotte, avec un mot très aimable, et un envoi… un peu exagéré. Je suis bien sûr que lorsque Renard aura lu quelque chose de moi, il changera d’avis. N’ai-je pas su, déjà, à la publication d’Amours dans le Mercure, qu’il n’aime pas cela ? Que sera-ce de In Memoriam ? Je lui ai écrit ce soir quelques lignes de remerciement. Il m’a fallu remettre l’envoi à demain. Je ne suis pas arrivé à trouver la formule de salutation. »

[42]    Peut-être dans La mort de Bibrake, qui ne semble pas avoir été publié, au moins sous ce titre.

Note oubliée : Auguste de Villiers de L’Isle-Adam (1838-1889), poète, romancier, auteur dramatique et journaliste. Très lié avec Catulle Mendès — qui a épousé Judith Gautier — « Villiers », ainsi qu’il se laissait nommer, fut fiancé brièvement à la fin de 1866 avec Estelle, la seconde fille de Théophile Gautier, qui épousera Émile Bergerat en 1872. Cette rupture est à l’image de l’homme, qui a raté absolument tout ce qu’il a entrepris mais bénéficie néanmoins d’une réputation surprenante. Ainsi, dans Le Figaro du 12 avril 1913, page quatre nous pouvons lire, au-dessus de la signature de Victor-Émile Michelet : « Villiers de l’Isle-Adam domina de sa haute stature de chevalier la littérature de son temps. » Ne reste de lui de nos jours que ses vingt-huit Contes cruels, rassemblés chez Calmann Lévy en 1883 et son Êve future (de Brunhoff 1993, 380 pages), où Thomas Edison crée la première poupée sexuelle. Il reste aussi une agréable rue Villiers de L’Isle-Adam à Paris.

[43]    18 novembre 1905 : « Mendès a une peur terrible qu’on le traite de Juif. Il raconte qu’il l’était, mais qu’à son entrée en France un homme l’a baptisé avec l’eau d’un fossé. Et Villiers ajoutait : / “— Il ne pouvait être baptisé que dans le ruisseau.” » Ce n’est pas très gentil pour un ami.

[44]    Pierre Descaves (1896-1966) est le second fils de Lucien Descaves et de Céleste Embocheur (née en 1869 et morte en 1896 à l’âge de 27 ans, neuf jours après la naissance de Pierre). Pierre Descaves est chroniqueur de radio aux Nouvelles littéraires à partir de 1926. Il est surtout connu comme homme de radio, où il fera une très grande carrière, et comme administrateur général de la Comédie-Française de 1953 à 1959. Pierre Descaves sera ensuite président du Conseil supérieur de la Radiodiffusion-télévision française puis président du Comité des programmes de la R.T.F. en 1965.