Sur Baudelaire, Verlaine, Rimbaud

Journal littéraire au Jeudi 19 Janvier 1933

[…] Je viens de passer la soirée à lire les deux premiers articles de Porché[1], dans le Mercure (1er et 15 janvier) sur Verlaine et Rimbaud[2]. Un coup d’œil, dans un numéro, en flânant à la librairie[3], m’a décidé tout de suite. Remarquablement intéressants. Remarquablement faits : ordonnance, sens critique, remarques. Même les citations de vers, qui donnent généralement une impression de « coco », de niaiserie, ici forment comme un arrière-fond au sujet, font s’exprimer le côté âme, si on peut dire, tout au long du portrait physique. Je sors de cette lecture rempli de réflexions. On ne peut pas juger de tels hommes. D’un côté, une telle abjection. De l’autre côté, une telle spiritualité poétique. Je dis cela surtout pour Verlaine. Un pareil homme, et je l’entends dans sa totalité : sa vie, ses mœurs, sa bassesse, et son aspect, avoir écrit les vers qu’il a écrits, avoir eu en lui un tel don de poésie. Légèreté, sensation, frémissement, émotion, le pouvoir d’enchanter l’esprit, l’imagination, la rêverie, avec un rien, et un vocabulaire et des tours d’expression qui semblent n’avoir pas été avant lui ; les mêmes mots semblent lourds chez tous les poètes, qui ont l’air, chez lui, de n’être plus que choses ailées, légères, fluides, comme la rosée, la lumière, le frémissement des feuilles dans un paysage. Un tel homme, répugnant, même au physique — je me le rappelle fort bien, — avoir été ce poète ! Quel prodige.

Porché montre très bien le drame chez ces trois hommes : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud (moins chez celui-ci, qui était plus conscient, presque volontaire dans sa malfaisance), luttant contre une sorte de double d’eux-mêmes : pervers, cruel, hystérique, détraqué. Là aussi, que de réflexions et quels scrupules à juger.

Que de souvenirs, aussi, réveillés par cette lecture. Tout un moment de ma jeunesse, la lecture des poètes, la lecture de Verlaine, les rencontres que je fis de lui souvent dans ses traîneries le soir boulevard Saint-Michel, une fois aussi rue Monsieur-le-Prince, tournant de la petite rue de Vaugirard, mal fichu, claudicant, un bruit d’enfer sur le trottoir avec les coups de sa canne, un autre soir au caveau du Soleil d’Or où je m’étais aventuré (le café qui fait le coin du boulevard Saint-Michel et du quai Saint-Michel, c’était bien le Soleil d’Or[4] ?), une après-midi que je le vis assis, en compagnie d’Eugénie Krantz[5], à la terrasse du café qui fait le coin de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel (café Mayeux[6], je crois ?) terrasse côté boulevard, les dernières tables, tout près de la porte d’immeuble qui sépare le café du bureau de tabac, et que je lui fis porter un bouquet de violettes par un gamin[7].

J’ai vu plusieurs fois au Mercure Isabelle Rimbaud, d’une ressemblance étonnante avec son frère. L’ancien professeur Izambard[8]. J’ai fort bien connu, pendant plusieurs années, toujours au Mercure, Paterne Berrichon[9], toujours empêtré dans son bégaiement, et que je couvrais de brocards pour sa transformation de Rimbaud en petit ange chrétien bien sage[10]. Également Charles de Sivry, à la Goguette du Chat Noir (Delmet[11], Jules Jouy[12], Trimouillat[13]), un peu un visage de phoque, en rose, « un grand artiste », disait-on dans le milieu.


[1]     François Porché (1877-1944), d’abord avocat, est surtout l’inoubliable auteur des Butors et la Finette (voir aux 30 novembre et 10 décembre 1917, voir également la chronique de Maurice Boissard au 16 janvier 1918). Voir aussi la Lettre de la Pléiade numéro 55 du 1er octobre 2014.

[2]     François Porché, Mathilde et les deux “fils du Soleil” (paru dans les quatre premiers Mercure de l’année 1933). Il ne semble pas avoir eu d’édition en volume.

[3]     Le Mercure de France était à la fois maison d’édition et librairie.

[4]     Oui.

[5]     Eugénie Krantz, que Verlaine a rencontré en 91 et chez qui il est mort en janvier 96.

[6]     Sic pour Mahieu.

[7]     Journal littéraire au 24 août 1894 : « Je retournais chez Berr après déjeuner. En passant devant le Café Mahieu, je vois à la terrasse Verlaine avec cette femme qui l’accompagne toujours. J’ai acheté un petit bouquet de violettes à la fleuriste qui se trouve à côté de la pâtisserie Pons et je le lui ai fait porter par un commissionnaire, allant me poster sur le terre-plein du bassin pour voir de loin l’effet. Il a porté le bouquet à son nez, pour en respirer le parfum, en regardant de tous côtés d’où il pouvait lui venir. J’ai repris mon chemin, enchanté de mon geste. »

[8]     Georges Izambard (1848-1931), professeur de rhétorique au collège de Charleville en 1870 où Rimbaud était élève. Ils devinrent amis. Georges Izambard abandonna l’enseignement pour devenir journaliste, d’où la qualification d’« ancien professeur » par PL.

[9]     Paterne Berrichon (note au 16 juillet 1917) avait épousé Isabelle, sœur cadette d’Arthur Rimbaud

[10]    Dans La Vie de Jean-Arthur Rimbaud, Mercure, 1897.

[11]    Paul Delmet (1862-1904), musicien, auteur populaire de chansons.

[12]    Jules Jouy (1855-1897), journaliste et parolier, que l’on qualifierait de nos jours d’extrême gauche.

[13]    Pierre Trimouillat (1858-1929), chansonnier et humoriste proposa d’installer au 1er étage du café Procope un cabaret « Le Gringoire » qui fut l’origine des « Soirées Procope ».