Marie Laurencin

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Texte mis en ligne le premier février 2022.

Gens de peinture IV

Se termine ici la série sur les gens de peinture commencée le quinze septembre 2021 par Fernande Olivier, continuée le premier novembre par Ambroise Vollard et poursuivie le quinze décembre par Émile Bernard.

1913, 1920, 1922, 1929, 1936-1939, 1939-1940, 1941-1949, 1951.
ANNEXE I : Portrait de Marie Laurencin par Louise Faure-Favier ;
ANNEXE II : Marie Laurencin par Fernande Olivier ;
ANNEXE III : Marie Laurencin par André Billy.
Notes.

Montade (en fait Guillaume Apollinaire) « La vie Anecdotique », Mercure de France du seize avril 1911, page 883.

Marie Laurencin (1883-1956) a commencé par la peinture sur porcelaine à l’école de Sèvres avant de suivre les cours de dessin de la ville de Paris et de l’académie de Ferdinand Humbert au 104, boulevard de Clichy. Elle a rencontré Pablo Picasso, Henri-Pierre Roché (1879-1959), l’auteur de Jules et Jim, qui semble avoir été son premier mais bref amant. Puis, grâce à Max Jacob1, Guillaume Apollinaire avec qui elle a vécu à partir de l’été 1907. Le 22 juin 1914 Marie Laurencin a épousé son unique mari, le peintre allemand Otto von Wätjen (1881-1942), dont elle divorcera en juin 1921.

Autoportrait de 1908

La première fois que Paul Léautaud évoque Marie Laurencin dans son Journal littéraire est le neuf juillet 1913. Comme Paul Léautaud et Guillaume Apollinaire se connaissent depuis au moins novembre 1908 il est sûr que Paul Léautaud connaît Marie Laurencin depuis presque aussi longtemps.

1913

Mercredi 9 Juillet

Été dîner ce soir chez Apollinaire. Lui et Marie Laurencin venus me chercher au Mercure2. Été ensemble porter la pâtée de mes chats du Luxembourg, puis acheter une tarte aux fraises Place Médicis3. Ensuite ensemble chez Apollinaire, 202, boulevard Saint-Germain4, après les provisions commandées chez une fruitière rue des Saints-Pères. Curieux appartement d’Apollinaire au dernier étage d’une vieille maison. Un petit escalier intérieur conduit à une terrasse et à sa chambre à coucher, installée dans une sorte de lanterne comme en ont certaines vieilles maisons, c’est-à-dire une seule pièce émergeant sur le toit comme un petit cube posé là. La chatte Pipe, noire et blanche, familière et joueuse. La peinture de Marie Laurencin. Le dîner, qui débute par un riz au parmesan et au safran qui ne me plaît pas du tout. Le café oublié. Il faut qu’Apollinaire redescende. Curieux, même un peu mystérieux personnage, Apollinaire. Il me plaît beaucoup. J’ai pour lui une très grande sympathie, comme pour Billy. Il m’apparaît pourtant quelquefois avec un certain côté d’aventurier, d’équivoque. Il me disait l’autre jour qu’il n’est pas encore « libre » avec moi, ayant besoin de beaucoup connaître les gens. Je le sais néanmoins très intelligent, fureteur, secret, connaissant comme mœurs, livres pleins de raretés, des choses peu connues, très cosmopolite. Je le lui ai dit une fois, il y a quelque temps, quand il publia L’Hérésiarque5 : « C’est avec tout cela que vous faites vos livres. » Il s’en est défendu, surtout pour ses vers, qu’il prétend être le plus lui-même.

Comme homme, très simple, nullement poseur, se mettant chez lui en bras de chemise, sans col, aidant Marie Laurencin dans la cuisine et le service de la table.

J’ai certes une grande sympathie pour Apollinaire. Il me plaît comme homme. Il me plaît comme écrivain. Il est, comme poète, fort curieux, et sa Vie anecdotique, dans le Mercure, est d’un style simple et extrêmement fin. Quel singulier personnage. On le sent plein de dessous. D’où vient-il ? Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky. Qu’a-t-il fait, que pense-t-il, que fait-il, quelles actions, quelles mœurs, quels sentiments ? Je me le dis en riant : j’aime autant ne pas savoir. Billy dit que c’est surtout un faible, qui peut se laisser entraîner à n’importe quoi.

La première « Vie anecdotique » de Guillaume Apollinaire, parue dans le Mercure du premier avril 1908 au bas de la page 660, encore signée Montade.

De Paul Léautaud à Marie Laurencin

Paris le 17 décembre 1913

        Chère Mademoiselle,

Je tiens à vous faire mes compliments pour le très joli et très fidèle portrait de vous que j’ai lu ce matin dans les Marges6. Je ne connais pas du tout son auteur, mais il a écrit là une petite chose tout à fait jolie, délicieuse. J’ai mis le numéro de côté dans mon casier à livres, moi qui ne garde guère les revues. Je suis d’avis que dans ces sortes d’écrits le modèle a aussi sa part et c’est pourquoi je vous fais mes compliments.

Dites à votre portraitiste, sans me nommer, qu’un bon7 bourru a été ravi, c’est le mot.

Je vous présente mes hommages, avec de vives cordialités.

P. Léautaud

Une guerre passe…

1920

Mardi 6 Avril

Le texte proposé ici est en grande partie inédit. Il provient directement du tapuscrit du Journal littéraire, dactylographié par Marie Dormoy et conservé à la bibliothèque de Grenoble où notre ami Bertand Vignon récupère les lacunes — le plus souvent voulues — de l’édition papier. Les notes permettent ici de déterminer ce qui provient, respectivement, de l’édition papier ou du tapuscrit.

Aujourd’hui, à midi, au Mercure, grande surprise et grand plaisir de la visite de Marie Laurencin, pas vue depuis quelque temps avant la guerre8. Mariée récemment avec un Allemand9, elle partit avec lui en Espagne, où elle a vécu pendant toute la guerre. Depuis la fin, regagné l’Allemagne par l’Italie et la Suisse. Son mari resté en Allemagne avec sa mère à lui, elle est venue passer quelques semaines à Paris. Elle paraît décidée à vivre en Allemagne. La France lui est maintenant insupportable. Ce qu’elle avait laissé à Paris, tout ce qui lui venait même de sa mère, a été séquestré et vendu sans ménagements. Elle a eu à essuyer même de certains amis, les choses les plus désagréables. Montfort, par exemple, au début de la guerre, a éprouvé le besoin de lui écrire pour lui demander si décidément elle allait rester avec son mari, et prendre ainsi le parti du loup allemand contre l’agneau français. Louise Faure-Favier10, après lui avoir demandé elle-même d’illustrer un de ses livres, lui a écrit pour la supplier de lui dire que ce n’était pas vrai, qu’elle était une espionne, que ses dessins d’elle dans son livre pouvait lui faire le plus grand tort, et la suppliait de dire que c’était elle, Marie Laurencin, qui lui avait demandé d’illustrer ainsi son livre. Tous ces gens ont été décidément bien bêtes à un certain moment. Je dis cela surtout pour Montfort, car la bêtise est l’état naturel et constant de Louise Faure-Favier faiseuse de gaffes, potinière, atteinte de la maladie de la persécution, inventant mille histoires sur les gens, causant sans cesse par-là les plus fâcheuses histoires à ce pauvre Billy, qui a déjà plus d’une fois payé tout cela en désagréments assez importants. Marie Laurencin dit qu’elle est fort bien traitée en Allemagne, n’importe où, sans même qu’on sache qu’elle est mariée à un Allemand et bien qu’elle parle toujours français, ne sachant pas l’allemand. Elle me dit qu’elle est fort choquée ici de la condition de ses amis écrivains, tous très pauvres encore, quoique travaillant beaucoup, me citant l’exemple d’André Salmon11, Roger Allard12, alors que ses amis peintres gagnent de l’or plus qu’ils ne veulent, assaillis par tous les nouveaux riches en quête de peinture à la mode. Elle-même, les marchands de tableaux ne cessent de la relancer. Métier qu’elle ne veut pas faire, préférant ne faire que les tableaux qui lui plaisent, et à son gré. Elle a regardé le portrait d’elle qu’elle m’a donné avant la guerre, qu’on a souvent voulu m’acheter un bon prix et que j’ai tenu à garder. La voyant le regarder, je lui ai dit : « Vous voyez, il est toujours là. » Elle a souri avec plaisir. Elle m’a dit : « Je vous en donnerai un autre13. » J’ai senti à midi combien j’ai bien fait de refuser de vendre ce petit tableau, au grand plaisir que j’ai éprouvé que Marie Laurencin le revoie ainsi toujours à la même place, au-dessus de mon fauteuil14. Nous n’avons dit que quelques mots rapides d’Apollinaire, au sujet de son engagement pour la guerre. J’ai ainsi appris qu’Apollinaire est Polonais.

Elle m’a demandé si je vais toujours au théâtre et si je veux bien l’emmener avec moi un soir. C’est entendu. Elle m’a dit de la prévenir deux jours à l’avance et de la retrouver, ce jour-là, pour dîner, qu’elle m’invite. J’ai oublié sur le moment que je suis au régime et j’ai accepté. Il faudra que je lui écrive pour supprimer ce dîner, à mon grand regret.

Elle a beaucoup changé, un peu engraissé, beaucoup mieux qu’autrefois. Je le lui ai dit. Elle m’a dit que je dis vrai. Elle m’a dit son âge : 36 ans15. Elle m’a parlé aussi des histoires invraisemblables qu’on a répandues sur son compte et celui de son mari : qu’il était un espion, qu’il la battait, qu’elle allait divorcer. Il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela, m’a-t-elle dit. « J’aime beaucoup mon mari. Il avait de la fortune. Il a été à peu près ruiné par la guerre. Ce n’est pas dans cette situation là que je le laisserais. »

Mardi 19 juillet

Le 2 juillet, je suis invité à déjeuner avec Gallimard16, Billy et Marie Laurencin. Nous déjeunons au restaurant quai Malaquais au coin de la rue des Saints-Pères. Déjeuner abominable. Un peu de veau avec des légumes. Un morceau de fromage et du café. Gallimard me reparle de la Critique dramatique, me demandant de me décider. Je lui dis que je ne dis pas non, mais que je ne suis pas si passionné : aller au théâtre, n’y pas aller, l’un et l’autre sont de même pour moi. — Après le déjeuner, nous allons passer un moment chez Marie Laurencin. Au bout d’une heure ou deux, Gallimard et Billy s’en vont. Je reste seul avec Marie Laurencin. Elle me dit que Gallimard tient beaucoup à m’avoir, ce dont je ne doute pas. Je m’explique avec Marie Laurencin, qui est très camarade avec Gallimard…

1921

Mercredi 12 janvier17

Marie Laurencin, à son dernier séjour, a dîné chez Louise Faure Favier. Elle a rencontré là le chef de cabinet d’Honnorat18, le ministre de l’instruction publique, M. Pierre Montgolfier. Louise Faure Favier les présente. Alors, Marie Laurencin, tout de suite : « Ah ! Monsieur, vous êtes le chef de cabinet. Eh ! bien, écoutez. Je voudrais bien retrouver ma nationalité française. Je suis mariée à un Boche mais je lui trouve beaucoup de charme. C’est un soulaud mais quand il n’est pas ivre, il est tout à fait charmant. Il me plaît vraiment beaucoup. ». Il paraît que ce Monsieur en était interloqué. Marie Laurencin m’avait parlé de ce désir de retrouver, comme artiste, sa nationalité française. Cocteau lui avait arrangé une audience de Berthelot19. Il paraît, Berthelot lui-même, le lui a dit, qu’il n’y a rien à faire, du moins pour le moment.

1922

Lundi 22 mai

Je vais tantôt à la Nouvelle Revue française pour corriger les épreuves de ma prochaine chronique20. Gallimard sort de son bureau pour me dire que Marie Laurencin est au plus mal21. On la prolonge à l’aide de piqûres jusqu’à l’arrivée de son ex-mari à qui on a écrit en Allemagne. Je regrette bien de n’avoir pu la revoir. Au début de la maladie, je manquais de renseignements. Il y a une quinzaine, Montfort22, venant de la voir, passant au Mercure et me donnant de ses nouvelles, me disait qu’on ne pouvait la voir à cause de son état de faiblesse. On avait parlé d’une perforation du péritoine, ensuite d’une sorte d’hydropisie. Aujourd’hui, Gallimard dit que tout cela se résume en un cancer dans le ventre. 37 ans seulement23.

Mardi 23 mai

À la Nouvelle Revue française, Gallimard me donne des nouvelles de Marie Laurencin, qui a sans cesse auprès d’elle Mme Gallimard mère24. On lui a fait hier plus de vingt piqûres d’huile camphrée pour la soutenir. Elle a encore sa connaissance et parle faiblement. Sa bonne est venue la voir et elle l’a très bien reconnue. Marie lui a demandé si on peut mourir de faiblesse. Son mari est arrivé ce matin.

Mercredi 24 Mai

À la Nouvelle Revue française, ce matin, Gallimard me donne des nouvelles de Marie Laurencin. Il y avait hier un tout petit mieux dans son état. On s’en tient décidément au cancer. Dans ce cas, on pourrait la guérir, au moins provisoirement. L’inconvénient, c’est que les rayons destinés à opérer cette guérison25, en même temps détruisent les globules rouges du sang. D’où grande faiblesse et nécessité d’y remédier par une nourriture carnée. Son mari est arrivé hier matin. Marie Laurencin s’est montrée furieuse qu’on l’ait fait venir et a fait de grands reproches à Mme Gallimard mère. J’ai prié Gallimard, au cas où elle arriverait à aller mieux, de m’aviser quand on pourra la voir.

Mardi 11 juillet

Marie Laurencin va beaucoup mieux. Elle est installée à Champrosay26. Il paraît que les médecins ont l’air de dire qu’elle s’en tirera.

1923

Vendredi 12 Janvier

Ce matin, visite de Marie Laurencin, que je n’avais pas vue depuis sa maladie et sa convalescence. Tout à fait rétablie, bonne mine et enjouée comme auparavant. Elle habite maintenant place Breteuil27, enchantée de ce quartier plus tranquille que le faubourg Saint-Honoré. Son ex-mari est en ce moment chez elle. Il va et vient ainsi d’Allemagne en France. Elle dit qu’il a été très gentil pour elle pendant sa maladie. « C’est un très bon camarade28. » Nous bavardons. Elle me demande si j’ai lu Aimée29, le roman de Jacques Rivière30. Je lui dis que pas encore. Elle rit. Elle me dit : « C’est une drôle d’histoire. Quand on connaît les gens qui sont dedans, c’est à pouffer. » Elle me dit, elle aussi, que c’est l’histoire de Jacques Rivière et de Madame Gaston Gallimard. Je lui dis qu’on m’a déjà dit cela. Je lui demande : « Mais, quoi ? C’est un amour passé, ou un amour présent ? Elle me répond, avec sa drôlerie habituelle : « Un amour passé… qui a repris. » Elle me dit encore : « Il faut connaître les gens, sans cela le livre n’est pas drôle. Il faut connaître la femme de Gallimard, avec son visage de coquette. Et Rivière. Il en fait une figure de serin, dans ce livre. J’ai lu le livre en éclatant de rire. Et Gallimard qui publie le livre, et la femme de Rivière qui lit cette histoire. C’est un innocent Jacques Rivière, un ange. C’est du reste le nom que je lui ai donné. Je ne l’appelle jamais que “l’ange Rivière”. ». Elle me dit que Rivière, comme je le pensais, est protestant. « C’est un protestant de Bordeaux ». Gallimard est catholique et du reste, il ne croit à rien, ajoute-t-elle. » Elle me parle de la conduite de Gallimard pendant sa maladie. La mère de Gallimard l’a soignée avec grand dévouement, tout le temps auprès d’elle, s’inquiétant de tout ce qu’il lui fallait, mais à l’hôpital, comme à la campagne, quand elle était convalescente, il n’a jamais été la voir. Il s’en excusait en lui écrivant qu’il ne peut pas voir les gens malades. Je lui réponds à cela que Gallimard n’en a pas moins montré un grand souci de sa maladie et que chaque fois que j’allais à la N.R.F. il se dérangeait pour venir me donner de ses nouvelles. Elle me dit que pour elle la caractéristique de Gallimard, c’est l’avarice et que cela, les gens avares, cela la dépasse, qu’elle ne les comprend pas. Elle me dit : « Je vais vous en donner un exemple. Mon amie, Madame Groult31, a toujours été très gentille pour moi. Gallimard a été reçu plusieurs fois chez elle très aimablement. Je lui dis un jour : « Tu devrais bien envoyer des fleurs à Nicole. Cela lui ferait plaisir. Elle aime beaucoup les fleurs. Du reste, toutes les femmes aiment les fleurs. Tu lui dois bien cela. » Il a dit oui, mais il ne l’a jamais fait. Il ne peut pas le faire. C’est plus fort que lui. C’est l’avare ! C’est comme ce qu’il a encore, l’inertie. C’est toute sa force, la force d’inertie. »

Elle me parle du Vieux-Colombier et de l’Atelier. Elle préfère le second au premier. Le Vieux-Colombier l’agace. « Ces gens qui veulent rajeunir le répertoire, qui veulent mettre de la fantaisie dans Molière, avec leur cadre glacial. J’aime mieux les gens de la Comédie-Française. Ils jouent ça comme on le joue depuis la création. Quand Sorel joue Célimène, elle met la main comme ça sur sa poitrine, tout le temps de la pièce, elle a l’air d’un portrait, j’aime mieux ça ! C’est comme leur Restaurant du Vieux-Colombier. En voilà encore un endroit gai. J’y suis allée déjeuner une fois. Il y avait là Sue32 et sa femme33, Gallimard et Valentine Tessier34. Gallimard ne disait rien. À la fin, j’en ai eu assez. Je le leur ai dit : « Vous ne dites rien. Je m’en vais. Vous m’ennuyez. »

Elle m’a demandé si j’ai vu l’Antigone de Cocteau à l’Atelier. Elle voudrait que j’en rende compte35. Cocteau en serait très content. J’ai répondu que je me plais beaucoup à tout ce que fait Cocteau, que j’aime beaucoup l’extrême fantaisie de ses pièces et que si je n’ai pas vu Antigone c’est par manque de courage d’aller jusqu’à Montmartre36. Je lui dis que je ne suis pas du tout des gens qui se moquent de Cocteau et le tournent en ridicule. Elle me parle de lui, m’en disant grand bien, et me dit qu’en tout c’est une vraie femme. « C’est pourquoi je m’entends si bien avec lui : c’est une femme. C’est aussi le seul homme dont je fasse bien le portrait. J’en ai fait des tas, de portraits de Cocteau. C’est toujours bien : il a une figure de femme. »

Elle me parle d’un chat qu’elle a, malade et en traitement chez Briand37. Il est castré et il s’appelle pour cela : Monsieur Bœuf. Elle ajoute : « Moi, je suis Madame Bœuf, car, vous savez, j’ai été “opérée” aussi. »

Réutilisation d’un portrait de Jean Cocteau par Marie Laurencin pour une édition parue chez François Bernouard en 1923. Le crayonné original de 1923, d’une dizaine de centimètres de haut appartient aux collections du musée Beaubourg par dation en 1974.

1929

Du temps a passé sans que Marie Laurencin soit davantage qu’évoquée brièvement. Au printemps de 1929, André Billy, proche ami de Paul Léautaud, a des envies de campagne.

Lundi 11 mars

Tantôt visite de René Maran38, venant me demander, de la part de l’éditeur Mornay39, si je n’aurais pas un volume à lui donner pour une édition de luxe […]. J’ai répondu la vérité : rien, rien, rien.

Jeudi 4 avril

Marie Laurencin lui a offert une maison qu’elle a, je ne sais plus où, sur la lisière d’une forêt40. Pas même à lui louer. « Je te la prêterai, si tu veux » lui a-t-elle dit, mais il n’a pas accepté. Si quelque chose se trouvait abîmé, ce serait gênant. Il ne se sentirait pas chez lui. Il a préféré dire non.

Je lui ai demandé comment va Marie Laurencin, que je n’ai pas vue depuis si longtemps. Elle va très bien. Elle vient d’acheter un autre appartement, j’ai déjà oublié dans quel quartier. Elle va quitter celui qu’elle possède rue de Vaugirard. La raison : sa bonne a giflé une autre bonne de la maison. Marie Laurencin s’occupe de revendre cet appartement. Elle veut un acheteur « bien emmerdant » pour embêter la propriétaire.

Elle a eu récemment une petite histoire de liaison. Elle en a parlé à Billy. « Un garçon de L’Intran41. » Billy me dit : « Un garçon de L’Intran ? Je me demandais : un homme qui fait les courses ? » Marie Laurencin lui disait : « J’étais folle, tu sais. Il m’avait vraiment possédée. » Billy dit que ce doit être quelque rédacteur de L’Intransigeant. Il a lâché Marie Laurencin pour faire un riche mariage, paraît-il.

Dimanche 21 Avril

Marcel Lebarbier42 m’a écrit il y a quelques jours pour me demander, comme un service, de lui donner quelque chose pour un petit volume de luxe. Je ne lui ai pas encore répondu, n’ayant rien à lui donner. Il m’est venu hier au soir l’idée que je pourrais lui donner une demi-douzaine de lettres prises dans ma correspondance (j’ai pris pendant longtemps le double des lettres que j’écrivais). J’ai travaillé à cette recherche toute cette journée. J’ai trouvé un lot de 37 lettres […] qui peuvent très bien être publiées. Elles vont de 1902 à 1918. J’ai même envie de les proposer à l’éditeur Mornay, qui est venu il y a quelque temps me demander quelque chose pour un volume de luxe. Publier de son vivant des lettres qu’on a écrites ? Ce serait assez drôle.

Mardi 14 mai

Ce matin visite de Mornay. Il venait me dire que Marie Laurencin accepte de faire un portrait de moi pour le volume, et uniquement par amitié pour moi, sans rien toucher, donnant son dessin, dont l’original devra être pour moi. Elle viendra au Mercure. J’ai écrit tantôt à Marie Laurencin pour la prier d’accepter que ce soit moi qui me dérange en allant chez elle, s’il n’y a pas à cela d’indiscrétion. Cette idée de portrait est absolument ridicule.

Jeudi 16 mai

Ce matin, réponse de Marie Laurencin. Elle va partir en vacances. Elle va déménager. Elle me fera signe à son retour, quand elle sera installée. Elle me dit qu’elle est enchantée de faire mon portrait. Je continue, moi, à trouver cette idée ridicule. J’ai horreur des volumes avec portrait de l’auteur, — de son vivant — et ensuite, cet étalage, à mon âge. Je n’arriverai pas à y faire renoncer, s’il a mis cela dans son annonce de la Bibliographie.

De Paul Léautaud à Georges Mornay

Paris le 17 mai 1929

        Monsieur,

Je n’ai pas vu votre annonce ce matin dans la Bibliographie.

Puisque pas d’annonce encore je me risque à vous dire ceci : Si vous renonciez à ce portrait. À mon âge, c’est un peu ridicule. Pour des lettres, ce n’est pas absolument indiqué. Passe encore si j’étais mort. Le portrait ne vous coûtant rien, je ne pense pas qu’il influe sur le prix des exemplaires. Marie Laurencin, le faisant par amitié pour moi, y renoncera facilement.

        Je ne vous force pas. Je propose.

P. Léautaud

Les Nouvelles littéraires du huit juin 1929, page onze : « La Semaine bibliographique », section Ouvrages de luxe et tirages limités.

Samedi 18 mai

En repassant ce soir à 7 heures et demie au Mercure, réponse de Mornay. Il tient au portrait. Il faut donc s’y résigner.

Jeudi 14 novembre

À cinq heures, arrivée de Marie Laurencin, pour le portrait demandé par Mornay, et qu’elle s’est mise à faire dans mon bureau, en une demi-heure ou trois quarts d’heure, en bavardant. Tout ce qu’on voudra, mais pas moi le moins du monde, comme je le prévoyais. C’est même un petit peu ridicule de m’exhiber ainsi.

Elle n’a pas fait mes lunettes, parce que, sous l’éclairage du gaz de mon bureau, elle ne les voyait pas.

Elle a engraissé. Elle a pris une vraie figure de femme. Elle est devenue presque jolie. Un visage si spirituel, si gavroche. On n’est jamais laide avec cela.

Elle m’a dit en riant : « Mon pauvre Léautaud ! Je suis une vieille femme. J’ai 46 ans ! »

Vraiment, c’est à peine si elle en paraît quarante.

Elle n’a fait que rire et bavarder, tout en dessinant, moi assis devant elle et bavardant de mon côté.

[…]

Elle m’a rappelé des choses dont je n’ai aucun souvenir. Par exemple, un jour, Valery Larbaud me rencontrant dans un autobus et me saluant comme un vrai personnage et moi faisant ma figure bourrue43.

Elle n’aime pas Mornay. « Il vous a montré la lettre que je lui ai écrite ? » Une lettre fort désagréable. Elle m’a répété qu’elle n’a accepté de faire le portrait qu’à cause de moi. Elle trouve Mornay mal élevé.

Je lui ai dit en riant : « Eh ! un homme mal élevé, cela a son agrément, quelquefois pour une femme ! — Eh ! bien, pas moi, mon cher Léautaud. C’est vrai ce que je vous dis. S’il y a un homme que je peux supporter d’avoir en face de moi à ma table, par exemple, c’est encore mon ex-mari. Oui, vraiment, les autres !… J’aime bien trop être seule. »

Elle m’a dit qu’elle adore la solitude et que c’est la plus grande partie de sa vie, avec sa bonne44 et son chien. Un autre chien qu’elle a est à sa maison de campagne, à Champrosay. Elle m’a invité à y aller, un samedi soir, et passer le dimanche. Elle arrangera cela.

Elle m’a raconté une petite histoire de Billy. Un jour Billy lui dit : « Tu devrais bien donner une aquarelle à X… Il est directeur de musée en province. Cela lui ferait plaisir. Je lui ai dit : Pourquoi ne lui donnes-tu pas, toi, une de celles que tu as ? Pourquoi veux-tu que ce soit moi qui donne quelque chose pour rien à ce bonhomme ?… N’est-ce pas, que j’avais raison ? Les musées !… Je me fiche des musées. J’y allais autrefois avec ma mère, je vous l’ai raconté… (avec un petit air de satisfaction) : on ne regardait que les Vinci ! »

Il y a peut-être là une indication sur la formation de son talent de peintre ?

Je lui ai dit que je pense souvent à elle, en voyant de ses œuvres rue Bonaparte. « Ah oui, des reproductions. » Je lui ai parlé aussi des très jolies choses que je vois également rue des Saints-Pères… « Des anges ! Ce sont mes anges. Je peins des anges pour Roserberg45. Cela m’amuse. C’est des femmes que j’appelle ainsi. Je les fais un peu sensuelles, légères… » Je lui ai dit le mot que je trouve : aérien, et d’une grâce.

Elle lit beaucoup. Pour me donner une idée de la façon dont elle passe ses soirées, elle m’a raconté celle d’hier : devant elle une gravure représentant un labyrinthe. Elle s’est amusée, en suivant avec son doigt, à y entrer et à en sortir.

Je lui ai donné le Mercure contenant la Gazette que j’ai écrite sur Apollinaire et qu’elle ne connaissait pas46.

N’empêche, grâce à Mornay, que je vais me couvrir de ridicule avec ce portrait. On l’a demandé. Il faut le mettre maintenant.

Elle m’a demandé, en me le montrant, quand il a été à peu près terminé : « Vous le trouvez ressemblant ? » Je ne pouvais que dire oui47. Quelle idée a-t-elle de la ressemblance ?

Le portrait de Paul Léautaud par Marie Laurencin tel qu’il est paru dans les Lettres de Paul Léautaud éditées par Georges Mornay.

Samedi 16 novembre 1929

Porté tantôt le portrait Marie Laurencin à Mornay. Trouvé aucune ressemblance, naturellement. Je lui ai dit que je l’en avais prévenu, qu’il n’a à s’en prendre qu’à lui, et, le portrait demandé, qu’il faut le mettre.

1936-1939

Le quatre juin 1931, en page trois de Candide, paraît un gentil petit article d’Eugène Montfort, sans intérêt et sur deux colonnes : « Visages d’hier et d’aujourd’hui, Marie Laurencin » mais à cette époque, Paul Léautaud est très occupé d’une nouvelle venue : Fernande Olivier, à qui il se dépêche de faire parvenir l’article. Sauf quelques citations çà et là, Marie Laurencin n’apparaît plus dans le Journal de Paul Léautaud. Le quinze décembre 1936 ils se croisent brièvement aux obsèques d’Eugène Montfort, ancien amant de Marie :

Mardi 15 Décembre 1936

Obsèques de Montfort. Cérémonie religieuse à cette église boulevard Montparnasse, en face la rue du Montparnasse48. En arrivant, je me trouve derrière Marie Laurencin, en compagnie de Louise Faure-Favier. Je l’aborde. Accueil charmant, m’appelant : Paul, tout court. Je lui dis qu’elle m’oublie joliment, qu’elle venait me voir au Mercure au moins une fois par an. Depuis plusieurs années, pas une visite. Ensuite, au Père-La Chaise, dans un de ces cars funéraires. Dans la montée, de la porte au caveau de Montfort, je suis avec Billy, je lui parle du changement physique de Marie Laurencin, beaucoup mieux, par moments même un peu jolie. Il me dit qu’elle s’est fait mettre des dents, teindre les cheveux, qu’elle a engraissé, surtout, ce qui l’a complètement transformée.

Le vingt novembre 1938, Jean Paulhan49 organise un dîner en compagnie de Marie Laurencin et Paul Léautaud mais nous n’aurons aucun récit de ce dîner.

En février 1939, Paul Léautaud se prend d’une tocade pour un jeune martiniquais, Clément Richer (1814-1971), romancier et directeur d’un petit journal satirique mensuel, Boccace, dont nous ne savons plus rien sinon qu’il se trouvait au cinq rue des Pyramides (Opéra 33-88). Boccace cherche des textes et Paul Léautaud se démène.

J’ai de mon côté écrit à Marie Laurencin pour lui demander quelque chose.

Le huit mars 1939, dans une lettre à Marie Dormoy :

[Marie Laurencin] est venue me voir au Mercure avec sa gouvernante50. Elle m’invite à déjeuner chez elle pour me soumettre ce qu’elle peut me donner [à Boccace].

Ce déjeuner a eu lieu le 14 mars.

Puis, le 17 avril :

Ce soir à 5 h.½ visite de Marie Laurencin. Je lui ai demandé pourquoi elle arrivait si tard. Elle m’a accompagné jusqu’à la gare. Invitation à déjeuner pour mercredi 26.

26 avril 1936

Déjeuner chez Marie Laurencin. Elle me parle de Valentine Tessier, avec qui elle est très liée.

  ·  ·  ·  ·  ·  ·  Une ligne de points.  ·  ·  ·  ·  ·  ·

Puis c’est la guerre. Enfin, la « drôle de guerre » :

1939-1940

Mardi 12 Décembre

Ce matin, lettre de Marie Laurencin, m’invitant à déjeuner, le jour que je voudrai. Elle fera signe aux Jouhandeau51 de venir également. Il va bien falloir y aller. Cela m’assomme. J’aime mieux déjeuner seul.

Puis la guerre, la vraie :

Lundi 26 Août 1940

Tantôt, visite de Marie Laurencin, ses cheveux blancs, ayant renoncé à se teindre, un peu vieille dame, mais le visage resté jeune. Sa gouvernante avec elle. Retour toutes les deux, il y a dix jours, de les Moutiers-en-Retz, à deux pas de Pornic52, où elles ont passé trois mois. Elle y a loué une maison à l’année et me l’a offerte, si je veux y aller faire un séjour, quand je voudrai. La mer a rejeté là aussi, comme sur toute la côte de cette région, beaucoup de cadavres de soldats anglais, de bâtiments torpillés par les Allemands devant Saint-Nazaire. Les cadavres ont été enfouis en pleine terre, sans cercueil, le maire des Moutiers refusant même de fournir de la paille, souvent par vingt-cinq ensemble. Le même maire, sachant que Marie Laurencin est peintre, lui a demandé d’écrire les noms sur les croix de bois, lui fournissant pinceaux et peinture. C’est elle qui a procédé à toutes ces inscriptions.

La guerre et surtout le manque de nourriture sont l’occasion de débrouillardises autour desquelles Marie Laurencin et Paul Léautaud se retrouveront parfois, comme ce treize septembre 1940 :

À la dernière visite de Marie Laurencin avec sa gouvernante, on a parlé de ce qu’on commence à trouver difficilement. J’ai parlé du café, naturellement. Elle s’est offerte à m’en recueillir dans son quartier, pour me le passer quand elle en aurait une livre.

À l’été 1940 les Allemands n’ont pas encore eu le temps de tout rafler, hommes et choses, on peut encore déjeuner mais ça ne va pas durer.

Jeudi 26 Septembre

Marie Laurencin nous avait invités à déjeuner aujourd’hui, Auriant et moi. Elle est venue nous prendre au Mercure à midi. Déjeuner au Cochon de lait. Elle a tout un lot d’histoires charmantes et de personnages originaux. Elle raconte les premières et décrit les seconds d’une manière délicieuse, fine, légère, pittoresque. Je lui ai dit qu’elle devrait écrire tout cela.

1941-1949

2 mai 1941

Fameuse nouvelle : le café complètement disparu. Même sous la forme : café national53. La brûlerie en face le Mercure n’en reçoit plus.

[…]

Ce matin, lettre de Paulhan, m’invitant à venir prendre le thé demain samedi chez lui, avec Marie Laurencin et Jouhandeau. C’est jour sans Mercure. J’aime bien mieux rester chez moi. Il ajoute : « Gaston Gallimard voudrait bien avoir votre Journal. »

À la fin de septembre, Paul Léautaud est renvoyé du Mercure. Il doit remporter chez lui plus de trente d’affaires accumulées dans son bureau

30 Septembre 1941

J’ai accroché ce soir, chez moi, dans la pièce où je travaille, ce qui ornait mon bureau du Mercure : le portrait de Marie Laurencin par elle-même (son ancienne manière), la photographie de Gourmont, ma caricature si réussie par Rouveyre (Visages des contemporains). C’est toute une nouvelle vie que je vais avoir, cette maison du Mercure, ma maison, comme je le disais toujours !

Journal de Maurice Garçon54 au six octobre 1941 :

Été au Mercure. Vu Jacques Bernard55. Il est fou tout à fait et ignoblement. Il rayonne. Il m’explique que pendant les vacances, le lieutenant Heller56 est venu plusieurs fois passer la journée chez lui, dans sa maison de campagne.

Descendant l’escalier, j’ai rencontré Léautaud. Le vieux cynique riait de son rire des grands jours. On l’entendait jusque dans la rue. Il déménageait un dessin de Marie Laurencin et diverses petites choses de son cabinet qu’il occupe depuis trente ans57.

10 novembre 1941

Toujours le Journal de Maurice Garçon :

Déjeuner chez le peintre Braque avec Marie Laurencin. Quel changement depuis deux ans que je ne l’avais rencontrée ! Avec ses cheveux gris et sa figure couperosée, elle paraît une femme de ménage. Elle n’a jamais été jolie, aujourd’hui c’est une petite mégère vêtue sans goût, enveloppée dans des chandails et des châles.

Son premier mot à table fut pour raconter le voyage en Allemagne de Marcel Jouhandeau qui revient, paraît-il, enthousiaste, et pour poser cette déclaration :

— Moi, je dois dire que les Allemands me sont très sympathiques !

Pauvre Marie à laquelle manque le bon sens d’Apollinaire qui passait pour un écervelé et qui ne l’était pas.

Nous avons bavardé assez longuement. Elle m’a exposé son état d’âme. Elle déteste les juifs : elle leur doit tout. Sans Rosenberg58 qui a fait de ses peintures des coups de bourse, serait-elle un peintre illustre, elle qui sous des couleurs pâles mais harmonieuses n’a jamais su ce que pouvait être un dessin ? Et elle est comique à entendre, sans continuité dans la pensée, vacillante dans les opinions, préoccupée seulement de savoir si son intérêt doit lui faire adopter telle ou telle façon de voir.

[…]

Et elle m’explique qu’à je ne sais quelle exposition on avait oublié de lui demander une aquarelle.

Elle est bête, mais bête à faire venir tous les embêtements autour d’elle par des ragots, des rapports de choses incomprises. Ses idées sont toutes sottes et j’ai regretté d’avoir perdu deux heures à causer avec elle.

De Paul Léautaud à Marie Laurencin

Fontenay-aux-Roses le 27 octobre 1942

        Chère Amie,

On n’a pas souvent de vos nouvelles. Quand vous en donnez c’est de façon bien agréable : ces paquets de cigarettes que Paulhan m’a fait remettre de votre part. Mille remerciements pour cette gentillesse.

Paul Léautaud re-déjeune chez Marie Laurencin le deux novembre :

Lundi 2 Novembre 1942

Je suis arrivé chez Marie Laurencin à 1 heure moins le quart, n’arrivant pas à retrouver cette rue Savorgnan-de-Brazza59, descendu à la station de métro La Motte-Piquet, qui en est assez éloignée. Merveilleux déjeuner, comparativement au régime alimentaire qui nous est fait actuellement. Un excellent hors-d’œuvre, un rôti, des pommes de terre persillées, du fromage, une tarte, des pommes cuites, du vrai café, une bouteille de vin prise dans les six qui lui restent à sa cave. Et dans le sac que j’avais avec moi, à mon départ, un paquet de pâtes, une livre de farine alimentaire, un petit sac de café national, un kilog. de sucre, le restant de la tarte, le restant du fromage, les rognures du rôti pour le chat Grison. Je me comparais (en moi-même) au vieux mime Paul Legrand60 quand il venait déjeuner chez mon père, rue des Martyrs, et pour qui on soignait le menu, ce qui lui faisait dire : « Des chatteries, encore des chatteries ! » J’oubliais : encore un paquet de cigarettes. Comme je lui demandais comment elle a ces paquets de cigarettes, elle m’a parlé de la sœur de N., le typographe, qui tient un commerce (j’ai oublié lequel) et qui fait quelque peu du marché noir, d’où je comprends qu’elle doit payer ces paquets de cigarettes au prix du marché noir : 61 francs, dit-on. Comme je lui disais que vraiment il était gênant pour moi d’accepter, dans ces conditions : « Mais non, mon cher. Je vends très bien ma peinture. C’est bien le moins que j’en fasse profiter mes amis. » Je lui avais demandé, en déjeunant, si elle travaille. « Mais certainement. La peinture se vend très bien. C’est peut-être drôle, mais c’est comme ça. Q. vend tous les tableaux qu’il veut aux Allemands 200 000 francs. »

Elle m’a montré dans son atelier un très joli tableau qu’elle vient de terminer, pour un marchand de chaussures. Comme je m’étonnais qu’un marchand de chaussures… « Il ne me paie pas en argent. C’est du troc. Il me donnera des chaussures en échange. » Au mur de cet atelier, épinglée, une coupure de Comœdia, celle de mes Notes retrouvées, présentant une sorte de description rapide de ce qu’est devenu Paris, cette note conservée pour ce que j’y dis sur ce qu’est devenu le commerce et les commerçants61. Je lui ai écrit ce soir pour la remercier encore, et sa Suzanne également, de son charmant accueil. J’ai joint un exemplaire à ma lettre.

Le fragment du Comœdia du premier novembre 1941 épinglé sur le mur de l’atelier de Marie Laurencin

Elle est très, et sa compagne, gouvernante et bonne aussi, très pro-allemande et antisémite62. Il paraît que son habituel marchand de tableaux Rosenberg lui a tourné le dos63. Elle parle de Paulhan, communiste et anglophile, et maniéré dans ses façons comme dans ses écrits : « Il n’est pas très intelligent, je crois. »

[…]

Marie Laurencin a vieilli. Elle m’a dit son âge : 57 ans64. Elle tourne à la vieille dame. Les cheveux gris, des lunettes. Elle doit porter un appareil dentaire. Elle a eu, en déjeunant, un mouvement de la bouche comme j’en ai quand mon appareil se déplace.

Sa compagne Suzanne (gouvernante et bonne) est pleine de vivacité d’esprit et de malice. Presque tous les commerçants du quartier sont anglophiles, traitant les Allemands (ils en ont beaucoup comme clients et qu’ils estampent dans les grands prix) de sales Boches. Elle leur réplique chaque fois : « Ce ne sont pas des Boches. Ce sont des Européens. » À quoi quelques-uns de ces commerçants répliquent à leur tour : « Eh bien ! vos Européens… » Ce doit être drôle à voir.

Elle m’a remis un petit album de poèmes qu’elle vient de publier, qu’elle a orné d’un dessin fait devant moi, sa Suzanne assise devant elle lui servant de sujet, et dont elle fait don à la Bibl. Jacques Doucet. Elle doit m’en donner un exemplaire pour moi quand elle en aura d’autres. Chose extraordinaire : je ne me suis pas ennuyé du tout.

Journal de Maurice Garçon au 20 juillet 1943

5 à 7 chez Chambrun65.

Décidément, on n’y parle jamais du petit arriviste de la famille, celui qui a épousé Josée Laval. Il ne paraît pas donner aux siens grand sujet d’orgueil.

[…]

On a parlé des événements. La présence de Marie Laurencin m’a fait taire. Elle engraisse comme une femme à qui on aurait retiré les ovaires. Elle est toujours aussi bête, ce qui la rend particulièrement dangereuse. Elle parle comme une femme de ménage et répète à droite et à gauche ce qu’elle entend sans bien comprendre. Comme elle est sans cesse fourrée avec les Allemands, on ne saurait trop se méfier de sa bêtise.

Mardi 7 Mars 1944

Retour au Journal de Paul Léautaud

Je reçois hier une invitation au vernissage, aujourd’hui, à 3 heures, d’une exposition de dessins de Marie Laurencin, à la Galerie Sagot, rue d’Anjou66. Obligé d’y aller, par politesse. Je passe un instant au Mercure. Alerte. Immobilisé pendant trois quarts d’heure. Je trotte ensuite en vitesse vers la rue d’Anjou. La Galerie Sagot, une petite salle de rien du tout. Les dessins exposés, rien de remarquable. Bien des choses souvent fort jolies que j’ai vues chez elle. Je demande si elle est là. Non. Elle est venue hier, pour le pré-vernissage et s’est trouvée si fatiguée qu’elle a prévenu qu’elle ne viendrait pas aujourd’hui. Il y avait un cahier pour les signatures. J’ai signé. La politesse est faite.

Jeudi 6 Avril

Déjeuner chez Mme Florence Gould67. Le mot de Paulhan : « Nous sommes invités tous les deux », ne signifiait pas du tout que nous ne serions que tous les deux. Il y avait là Marcel Jouhandeau, qui ne quitte pas la maison, — il habite à cinquante mètres68, — Marcel Arland69, Jean Paulhan, et, surprise, Marie Laurencin. J’oubliais une fidèle convive de tous les déjeuners : Marie-Louise Bousquet70.

Paulhan, à son arrivée, après lui avoir baisé la main, a remis, dans une couverture faite et ornée par lui assez joliment, les feuillets de mon Paris d’un Parisien paru autrefois dans L’Ermitage71. Prié par Mme Gould d’y écrire quelques mots, j’ai écrit : À Madame … avec les hommages d’un jeune auteur d’autrefois.

Je me suis, comme la dernière fois, abstenu, avant le déjeuner, de champagne glacé, également de porto qui m’était offert en remplacement.

Déjeuner de choix comme chaque fois. Au dessert, une glace au chocolat, une merveille. Il paraît que le chocolat va disparaître complètement, le cacao se trouvant épuisé.

Après le déjeuner, retour au salon pour le café. J’ai oublié de noter que Louise Faure-Favier a écrit, elle aussi, un livre sur Apollinaire72. Marie Laurencin a fait de la réclame pour lui auprès de Paulhan et de Marcel Arland : lui trouver un éditeur, en publier un morceau dans Comœdia. Elle a raconté qu’elle y a fait enlever par Louise Faure-Favier des choses la concernant.

Marie Laurencin a prétendu que Louise Faure-Favier a connu Apollinaire bien autrement que ne l’a connu Rouveyre. Rouveyre l’aurait connu au plus pendant deux ans. Rouveyre est, à son avis, un homme sans intérêt. Elle a dit qu’un jour qu’elle s’étonnait auprès d’Apollinaire de le voir le fréquenter, il lui a fait cette réponse : « Il a une voiture. » Paulhan et moi avons pris la défense de Rouveyre quant à ses écrits sur Apollinaire73, comme pour son dévouement à sa mémoire. Elle s’est rattrapée en nous disant : « J’ai horreur de ses caricatures. »

Marie Laurencin ne parle pas précisément en bien d’Apollinaire. Elle dit qu’il n’y a qu’un vers d’Apollinaire qui compte, un vers de La Chanson du Mal Aimé, qu’elle a cité, que je n’ai pas retenu, et que je ne me rappelle pas dans ce poème. Je lui ai dit avec un petit ton de reproche qu’elle tient une grande place dans les poèmes d’Alcools, que c’est quelque chose et qu’elle ne devrait pas l’oublier ainsi.

 ·  ·  ·  ·  ·  ·  Une ligne de points.  ·  ·  ·  ·  ·  ·

Le nom du baron Mollet étant venu dans la conversation, elle a aussi daubé quelque peu sur lui : « Le baron Mollet, qui est baron comme je suis baronne. C’est Apollinaire qui lui avait donné ce nom. Il servait à Apollinaire pour lui faire ses courses, ses commissions. Ce nom de baron Mollet, qui n’a qu’une dent, lui a beaucoup servi dans la vie, lui a fait une sorte de réputation. » Je n’ai pu m’empêcher de lui dire que le baron Mollet me paraît être un excellent homme, fort sympathique74.

Jeudi 20 Janvier 1949

Il va y avoir, dans je ne sais quelle galerie, une exposition Marie Laurencin. Il y aura, pour cette exposition, un catalogue. Ce catalogue devra débuter par une présentation de l’artiste. Denoël a parlé de moi à Marie Laurencin pour écrire cette présentation. Marie Laurencin a tout de suite approuvé. Le propriétaire de la galerie a fixé les honoraires à 5 000 francs. J’ai refusé. J’ai dit à Denoël qu’on me fiche la paix. Je ne connais rien à la peinture. Je suis incapable d’écrire un mot dans ce domaine. J’accepterais d’écrire cette présentation, que je ne l’écrirais jamais. Donc, qu’on me laisse tranquille75.

1951

C’est la dernière fois que Paul Léautaud écrit un peu longuement sur Marie Laurencin. Elle ne sera plus citée dans le Journal littéraire, qu’en passant. La dernière fois — le 21 mai 1951 — mérite qu’on s’y arrête, bien qu’il ne s’agisse que de cinq mots : « Lettre indignée de Marie Laurencin. » Marie Laurencin s’est peut-être indignée du comportement d’une autre personne, il se peut que nous ne le sachions jamais. Une autre piste peut être explorée.

Cette année 1951 est surtout celle des entretiens avec Robert Mallet. Cette série de quarante émissions — si l’on considère qu’il y a eu une émission zéro76 — a été réalisée en deux temps. Une première série a été diffusée de décembre 1950 à mars 1951 et, devant le succès, une seconde série (neuf émissions) a été diffusée du seize mai au onze juillet. Cette émission du seize mai aborde les amis : Remy de Gourmont, André Rouveyre, Marie Laurencin, Guillaume Apollinaire…

La page 274 des Entretiens avec Robert Mallet dans l’édition Mercure de 1951.

Tout Léautaldien dispose du texte des entretiens tels qu’ils ont été publiés en volume au Mercure de France par Robert Mallet à la fin de 1951. Il s’agit d’une version littéarisée des mots de Paul Léautaud. Aucune transcription exacte n’en a été réalisée. Voyons ce qu’il en est77.

01:09 Robert Mallet :         Une dessinatrice qui n’a… dont le talent n’a aucun rapport avec [celui d’André Rouveyre] a été en relations avec vous. Je veux parler de Marie Laurencin.
PL :           Ah oui…
RM :          Et c’est justement vers 1910-1914 que vous avez eu avec elle des rapports au sujet d’un caniche78
PL :           Ah oui…
RM :          Et j’aimerais que vous rappeliez l’anecdote.
PL :           Bah !… J’ai dû lui…
RM :          Vous lui aviez donné un caniche…
PL :           Oui…
RM :          Qui avait été trouvé…
PL :           C’est ça.
RM :          Et finalement ce caniche ne lui a pas plu, elle ne l’a pas trouvé assez joli et elle l’a rendu à la personne qui l’avait trouvé.
PL :           Ah ouais.
RM :          Et…
PL :           Je crois que c’est à cette occasion-là qu’elle m’a donné son portrait par elle-même
RM :          Oui, pour apaiser votre colère en puissance…
PL :           [Cascade de rires]… Oui !
RM :          Et je l’ai vu, ce portrait, dans votre maison de Fontenay…
PL :           Ouais, ouais, ouais… J’ai… Vous savez… c’est… C’est la première manière de Marie Laurencin. Moi j’ai été très longtemps, très longtemps à m’apercevoir… euh… que… un bras, qu’elle a comme ça, n’est-ce pas, je croyais que c’était un ruban qui pendait de la tête… enfin je… Enfin, vous savez…
RM : Vous n’aviez pas regardé très attentivement le cadeau qu’elle vous avait fait.
PL :   Ah non, c’était sa façon de dessiner qui était bizarre…
RM : Oui…
PL :   Enfin…

À écouter ces entretiens on se rend bien compte que Paul Léautaud a l’impression de parler à Robert Mallet et à personne d’autre. Il a toujours été rétif à toute technique et, à 79 ans, il semble n’avoir, sur le moment, aucune conscience que ce qu’il dit pourra être entendu des personnes dont il parle aussi librement. Beaucoup en seront fâchés. Peut-être Marie Laurencin l’a-t-elle fait savoir à Paul Léautaud dans une lettre indignée.


ANNEXE I : Portrait de Marie Laurencin par Louise Faure-Favier79

Ce portrait est paru dans Les Marges du premier décembre 1913.

C’est une Parisienne.

— Moi, dit-elle, je suis de Paris. Maman était normande80. Mais, moi, je n’aime que Paris. Je déteste la campagne, je m’y ennuie, j’y languis. »

Cet été, des amis l’ont entraînée en Normandie. Et elle se plaint :

— Il y a trop d’air, les œufs sont trop frais, le lait sent la vache. À Paris, au moins, les œufs ont du goût et le lait n’en a pas. »

Midinette et princesse. Le corps mince de Mimi Pinson, sa chevelure luxuriante, et, pour compléter, le spirituel visage d’une noble dame du seizième siècle. C’est très exactement le profil de la duchesse d’Este81, avec les yeux gaiement retroussés de Marguerite de Navarre82.

Nous longeons les quais par un beau crépuscule de juin. Tout est rose.

Comme j’aime Paris ! s’écrie-t-elle. En fait de ville étrangère, je ne connais que Londres. Cela me suffit bien. C’est fini. Je ne voyagerai plus. »

Elle a traduit son amour de Paris, cet amour exclusif et fort, dans un tableau qui orne son salon bleu. On y voit sur la Seine un bateau dans lequel est assise une jeune personne élégante et maniérée ; un ouvrier parisien, en chandail, la contemple de la berge. Le fond est occupé par les arches d’un pont. Mais, comme le caprice ne perd jamais ses droits chez Marie Laurencin, deux chevaux marins au premier plan semblent narguer la jolie Parisienne.

Nous voici au Pont-Royal. Elle se penche tant qu’elle peut sur le parapet, sans souci des passants à qui elle offre la vue de sa petite croupe aux rotondités bien accusées :

— La Seine, dit-elle, quel fleuve tout de même !

Tous les Parisiens, dis-je en riant, sont comme vous, émerveillés par la Seine.

N’est-ce pas ! C’est à croire que nous n’en sommes pas encore revenus, de posséder la plus belle rivière du monde.

Elle s’appelle Marie, et elle chante d’une voix un peu traînante et grasseyante des chansons populaires, des valses amoureuses. Ou bien, d’une voix nette et simple, elle détaille, en s’accompagnant au petit harmonium de son salon bleu, des airs anciens.

On la félicite. Elle coupe court aux compliments :

Je n’aime pas la musique. Je n’y entends rien. Mais ces vieux airs me plaisent.

Marie Laurencin m’apparut pour la première fois au Salon des Indépendants. La joie du succès rayonnait sur son jeune visage. Mais ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la douceur de ses traits animés par le froid. Quelque temps après, je la retrouvai chez elle, jolie, délicate et fine, dans la clarté rose de l’abat-jour.

Elle se peint dans ses œuvres. Le Bal élégant83, la Partie de campagne84, nous montrent son profil futé, ses yeux obliques, son petit visage triangulaire sur le cou long, son buste aux épaules menues, sa taille svelte, ses jambes fuselées. Ce sont bien les gestes de ses mains étroites. C’est bien toute son expression si complexe, unique.

Marie Laurencin reçoit le samedi, parce que sa blanchisseuse vient à 9 heures :

Alors, comme je ne peux pas sortir ce soir-là, j’en profite pour recevoir mes amis85.

Elle le fait avec la bonne grâce, la désinvolture un peu saccadée des demoiselles qui « font les honneurs » en l’absence de leur maman.

Mais elle s’interrompt soudain au milieu des présentations :

Attendez-moi un instant. Je vais chercher la chatte qui doit être en train de manger le gâteau.

Elle revient, tenant Poussiquette sur son épaule. Ainsi rapprochées, les deux petites têtes félines sont charmantes à voir :

N’est-ce pas qu’elle est jolie, ma Poussiquette ? Regardez ses longs yeux gris, son profil de gosse, sa bouche cruelle. D’ailleurs, vous savez, Poussiquette me pose toutes mes têtes de femmes !

Un tour d’esprit frondeur et moqueur, mais moqueur à la façon des jeunes filles dont l’ironie espiègle ne blesse jamais.

Elle dit :

— J’ai horreur de l’admiration conjugale. Quand j’entends une femme qui vante les œuvres de son mari, je m’en vais.

La conversation est sur la Comédie-Française et le départ de M. Jules Claretie86.

— La Comédie-Française, s’exclame-t-elle, comme c’est drôle ! J’ai du mal à m’imaginer que ces vieilles choses-là existent encore !

Maintenant on parle peinture.

Marie Laurencin nous confesse :

— J’aime Picasso, non seulement parce qu’il est un grand artiste, mais aussi parce qu’il est un homme très intelligent. Ce n’est pas parce qu’on est peintre qu’on doit nécessairement être bête.

Elle est une de ces rares femmes qui abordent les femmes dans un esprit de sympathie. Elle ignore la mesquine jalousie qui rétracte et rend l’abord hypocrite et sournois. Elle tend sa main nerveuse avec la loyauté d’un jeune garçon.

Cependant elle a une ennemie qui a mal parlé d’elle, et à qui elle ne pardonnera pas :

— Je l’ai rencontrée tout à l’heure. J’ai failli lui envoyer un pied dans chaque œil.

Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? demande un ami narquois qu’enchante tant de fantaisie dans la rancune.

— Parce que je n’avais pas mes belles chaussures neuves.

D’un revers de main, elle relève ses cheveux qui frisent joliment autour de son visage, et découvre son front haut, bien bombé.

Voyez, fait-elle, j’ai un front d’homme. Eh bien, ça ne m’empêche pas d’être coquette et frivole. J’adore la toilette. Vous ne pouvez comprendre le plaisir que j’éprouve à ouvrir une armoire à robes. II faut que j’aie beaucoup de robes. Si je porte la même deux jours de suite, je suis malade, je ne peux plus travailler.

Elle nous parle du lycée Lamartine où elle fut élevée87, de ses diplômes, de ses camarades. Plus encore, peut-être, qu’une petite fille, elle est restée une lycéenne, ce produit nouveau de notre temps.

Rien de l’antique pensionnaire de couvent. Les jeunes filles de Marie Laurencin ignorent la modestie et la timidité. Leurs yeux à demi voilés cachent bien des choses ! Leur bouche aux contours un peu lourds inquiète et retient. Tout cela enveloppé d’on ne sait quelle bizarre suavité…

Mieux que les romanciers, Marie Laurencin aura traduit la jeune fille moderne, avertie et puérile, irritante et attachante, créée pour la joie et le tourment de l’homme.

— Bonsoir, Marie ! Voici des roses pour vous.

Elle prend les roses, les pose sans les regarder sur un meuble où elle les oublie.

— N’aimeriez-vous pas les fleurs, Marie ?

— Oh ! je ne les déleste pas, me dit-elle en riant. Mais je ne les aime pas non plus.

Comme c’est étrange ! Il faut s’attendre avec vous à tous les étonnements. Comment vous, si femme, si affinée, si artiste, pouvez-vous ne pas aimer les fleurs !

À l’épithète d’artiste, elle redresse sa petite tête et se rebiffe, et c’est avec son accent le plus parisien qu’elle lance :

— On n’est pas Madeleine Lemaire88 ! »


ANNEXE II : Marie Laurencin par Fernande Olivier

Dans Picasso et ses amis (Stock, octobre 1933), Fernande Olivier a écrit deux textes peu tendres sur Marie Laurencin, représentant cinq pages.

Marie Laurencin avait vingt ans ; de beaux cheveux frisés châtains tombaient en une épaisse natte sur son dos.

Visage de chèvre aux paupières bridées, regard de myope, les yeux rapprochés d’un nez trop pointu, fureteur et toujours un peu rouge au bout. Se donnant beaucoup de peine pour avoir simplement l’air de la naïve qu’elle était naturellement. Son teint d’ivoire sali se colorait vivement aux pommettes sous le coup de l’émotion ou de la timidité. Assez grande, ses robes épousaient toujours étroitement des formes minces mais accusées. Les mains longues et rouges comme le sont souvent celles des très jeunes filles, étaient sèches et osseuses. L’air d’une petite fille un peu vicieuse ou voulant le laisser penser.

Picasso et Apollinaire, qui l’avaient rencontrée chez Sagot89, l’emmenèrent chez les Stein90

Léo Stein, pour lui faire une « bleague », lui mit entre les mains Ubu roi de Jarry, croyant la gêner par la crudité de certaines expressions. Mais pas du tout choquée, candide, souriante, Marie : « Tiens, je ne connaissais pas ce livre, voudriez-vous me le prêter ? »

Malgré Apollinaire, qui, fort épris, voulait nous l’imposer, elle ne pénétra pas tout de suite dans notre intimité.

Peu naturelle, elle nous semblait poseuse, un peu sotte, très « faite », curieuse surtout de l’effet qu’elle produisait. Elle s’écoutait parler, surveillant dans les glaces ses gestes enfantins trop voulus.

Guillaume s’amusait beaucoup de cela ; on les vit toujours ensemble. Elle vivait chez sa mère, aussi réservée et discrète que sa fille l’était peu. Elles habitaient un appartement, boulevard de la Chapelle, qu’elles quittèrent pour aller demeurer à Auteuil, rue La Fontaine.

La chatte PussyCat régnait en favorite. Marie avait fait d’une chambre un charmant atelier où elle travaillait beaucoup. À quelque heure qu’on arrivât, elle venait ouvrir elle-même, ses palette et pinceaux à la main, et il fallait se garer de la peinture.

La mère brodait inlassablement en fredonnant de vieilles chansons normandes, souvenirs de sa jeunesse.

Logis un peu froid de calmes provinciales où l’on était reçu agréablement.

Marie vint un jour chez Picasso, avec Apollinaire. Furetant partout, elle dérangeait tout et touchait à tout. Elle voulait tout voir, visiter le moindre coin. Et cela avec un sans-gêne et un sang-froid qui étonnaient. Curieuse, le face-à-main plaqué aux yeux par-dessus un binocle pour mieux voir.

Fatiguée peut-être, elle se tient tranquille tout â coup. Elle s’assied et semble prendre part à la conversation qu’elle interrompt en jetant un cri aigu inarticulé… On se tait, étonné… On la regarde… « C’est le cri du Grand Lama », nous dit-elle gentiment.

Puis elle joue à se recoiffer et se redresse brusquement la chevelure flottante. Voulait-elle faire admirer ce qu’elle avait certes de plus beau ? Tout cela le plus ingénument du monde, semblait-il… Mais… Mais… Ce bon Guillaume, tout réjoui, était charmé.

Qu’était-ce que ce jeu ? Insouciance ? Coquetterie ? Difficile à définir…

Sans grand charme alors, elle en a acquis depuis, mais un charme un peu bizarre et étrange, dû, semble-t-il, à l’hésitation dans les gestes qu’ont ceux dont la vue est faible.

Pas jolie, mais inquiétante. Sans qu’on puisse démêler la véritable personnalité, la véritable intelligence de cette petite personne prétentieuse. On finit par s’habituer à ses allures. Quand Apollinaire l’amenait, on ne s’occupait pas d’elle.


La Peinture de Marie, par Fernande Olivier

Ce second texte sur Marie Laurencin a été reproduit dans le Mercure de France du quinze juin 1931. On le trouve page 570 dans le cours d’un article plus général sur « La naissance du Cubisme ».

On ne connaissait encore rien de Marie Laurencin.

L’influence d’Apollinaire, celle du milieu dans lequel il la jeta, firent plus pour elle que ce côté littéraire qui l’animait déjà.

Ai-je dit qu’elle avait suivi des cours, pour demoiselles d’abord, puis ceux de l’Académie Humbert91, boulevard de Clichy ? Braque y travaillait en même temps qu’elle et nous racontait les blagues que les élèves s’amusaient à lui faire.

Nul doute que, sans Apollinaire, Marie eût suivi une route qui l’aurait menée non loin de Madeleine Lemaire ou d’une Louise Abbema92, un peu ratée. Elle doit à Apollinaire surtout, et un peu aux autres, de s’être révélée à elle-même.

Elle comprit vite le parti qu’elle pouvait tirer d’un entourage aussi original et avancé. Comme aussi son tempérament et son instinct la poussaient vers l’originalité, ce fut tôt fait.

Elle avait déjà puisé dans l’art persan. Ce fut plus tard qu’elle trouva vraiment sa voie en dénichant le Journal des demoiselles93, publication ancienne, mais dont le charme des gravures, en rose, gris, bleu et blanc, lui fut une révélation qui la fixa.

Un jour, chez elle, n’ai-je pas pris pour un original de Marie Laurencin une petite image, encadrée en médaillon, qu’elle avait découpée dans ce journal ? Cependant elle n’évolua guère, faute peut-être de moyens profonds. La ruse, alliée je crois à une fausse naïveté, est un des effets étranges de ses compositions.

Aidée de son charme si particulier fait de gaucherie enfantine où l’étrangeté a sa place, sans vrai naturel, elle sut si bien s’installer dans son métier et persévérer dans son travail qu’elle a acquis la place artistique qui lui était réservée.

Au début, ni les marchands, ni les amateurs, ni les camarades ne la prenaient au sérieux.

Ce fut par amusement que, poussés par Picasso, les Stein lui achetèrent un premier tableau : une composition assez grande où quelques-uns des artistes qu’elle fréquentait étaient groupés94.


ANNEXE III : Marie Laurencin par André Billy95

Parfois, dans les guinguettes de banlieue, à Ville d’Avray, à Billancourt, mais plus souvent à Montparnasse, chez Baty96, le « dernier des marchands de vin », dont la cave renfermait des trésors et que fréquentaient alors toute la peinture et toute la littérature d’avant-garde — sans oublier la musique, puisque Vincent d’Indy97, venu de la « Schola », y déjeunait tous les jours — nous nous réunissions régulièrement pour des agapes et des beuveries qui se prolongeaient tard dans la nuit et même tôt dans la matinée. Marie Laurencin, qui nous faisait fréquemment l’amitié d’être des nôtres, nous quittait toujours de bonne heure. C’était une demoiselle très ordonnée et très méthodique. Je l’avais connue chez Apollinaire, rue Gros98, où un tableau d’elle représentant Guillaume entouré de Salmon, de Cremnitz99, de Max Jacob, de Picasso et de jeunes femmes dont elle-même, avec un pont en dos-d’âne dans le fond du paysage100, décorait un panneau de la pièce principale (ce tableau orne encore l’ancienne chambre d’Apollinaire, boulevard Saint-Germain). Rue Gros, Guillaume jouait un peu au satrape avec Marie. En revanche, il faisait d’elle, sans que ni lui ni elle n’y songeassent, l’artiste si originale et si spontanée qui a introduit dans la peinture française féminine une grâce si audacieuse et un si piquant malaise. Parisienne de naissance, Picarde par sa mère101, Marie était dans les années 10 une demoiselle apparemment ingénue et désinvolte dont la moindre répartie nous enchantait. Elle est toujours ingénue, toujours désinvolte, et ses réparties ont gardé une vivacité, un imprévu et une pertinence inimitables.

Quelques vers de Moréas102 l’avaient tout de suite stylisée et située :

Qu’elle rie
Et Marie
Laurencin
L’or enceint
Dans ses belles
Prunelles.

On dira ce qu’on voudra de la poésie d’aujourd’hui : les poètes d’avant Quatorze avaient une gentillesse et une fantaisie dont on souhaiterait que leurs héritiers eussent recueilli quelques parcelles.

L’appartement de Marie et de sa mère, rue La Fontaine, contrastait par son ordre et sa netteté avec le bric-à-brac appolinairien de la rue Gros. Tout y brillait d’une propreté qu’on eût dite monastique si tout n’y avait été si féminin et si recherché jusque dans le moindre détail. Mme Laurencin laissait une grande liberté à sa fille ; celle-ci n’en abusait pas. Il n’y avait pas moins bohème que Marie, et si j’avais la preuve que ce désaccord a été une des causes de la rupture survenue entre elle et Apollinaire, en 1913, je n’en serais pas trop étonné. Mais il y avait surtout les infidélités de Guillaume et la foncière indépendance de sa partenaire. Deux êtres si affirmés et si tranchés devaient finir par tirer chacun de son côté. Toujours est-il que de la rupture Guillaume eut un chagrin dont l’écho s’entend dans Alcools :

Quand donc reviendrez-vous, Marie ?

Marie en avait assez de tremper la soupe de Guillaume. Elle ne revint pas.

Elle était pire que jolie, aurait dit Marie Dorval103. Bien faite, gracieuse au possible, coiffée d’une épaisse chevelure qu’elle ramenait en frisettes sur son front et en nattes autour de sa tête et qu’elle fit couper pour l’envoyer, paraît-il, au brigadier Wilhelm de Kostrowitzky (elle appelait Guillaume Wilhelm, si j’ai bonne mémoire104) elle s’habillait comme une petite pensionnaire, avec des cols et des manchettes de lingerie. Eugène Montfort, qui nourrissait pour elle un sentiment tendre, l’a très bien peinte telle qu’elle était avant la gloire et l’engouement dont se prirent pour elle les snobs et les mondains du milieu Bailby105. Elle a fait des vers dont la grâce et le caprice apparaissent comme la transcription poétique de sa conversation. Toutefois, ce sont ses lettres qui rendent le mieux la forme de son esprit. Il faudra en publier un choix, elle y est présente tout entière.

André Billy

Notes

1       Max Jacob (1876-1944), peintre, poète et romancier au destin compliqué. Toute sa vie, Max Jacob a été d’une incroyable générosité, donnant pratiquement tout le peu d’argent qui lui revenait.

2       Nous sommes dans les derniers temps de leur liaison. « Quand donc reviendrez-vous Marie… »

3       Peut-être à la pâtisserie Pons, si l’on admet que la place Médicis, qui n’existe plus, a été renommée place Edmond Rostand. Cette place se trouve entre le boulevard Saint-Michel et l’entrée principale du Jardin du Luxembourg, dans l’axe de la rue Soufflot.

4       Une plaque est fixée sur l’immeuble, tout à fait ordinaire, à l’angle de la rue Saint-Guillaume.

5       Guillaume Apollinaire, L’Hérésiarque et Cie, Stock 1910, 288 pages, offert à Thadée Natanson.

6       Ce portrait, dressé par Louise Faure-Favier, est reproduit infra en annexe I.

7       Corrigé de ton, dans la Correspondance générale.

8       Dans l’édition papier, après ce mot, une virgule puis : « qu’elle a passée en Espagne, mariée avec un Allemand, d’avec qui elle divorça, lors de sa rentrée en France. » La suite du texte donnée ici jusqu’à « ne sachant pas l’allemand » provient du tapuscrit de Marie Dormoy consultable à la bibliothèque de Grenoble.

9       En juin 1914, Marie Laurencin a épousé le peintre allemand Otto von Wätjen (1881-1942) rencontré à Montparnasse. Surpris par la guerre, ils vivront en Espagne la durée de la guerre. Marie Laurencin et Otto von Wätjen n’ont pas encore divorcé stricto sensu, le divorce ne sera prononcé que le 25 juillet 1921.

10     Pour Louise Faure-Favier, note 79.

11     André Salmon (1881-1969), poète, romancier, journaliste et critique d’art, défenseur du cubisme au côté de Guillaume Apollinaire.

12     Roger Allard (1885-1961) poète, éditeur de livres d’art chez Gallimard. Voir le Journal littéraire au 16 mai 1922.

13     JL au 14 novembre 1929 : « À cinq heures, arrivée de Marie Laurencin, pour le portrait demandé par Mornay, et qu’elle s’est mise à faire dans mon bureau, en une demi-heure ou trois quarts d’heure, en bavardant. »

14     Dans son ouvrage Rue de l’Odéon (Albin-Michel 1960 réédité en 1989), Adrienne Monnier évoque ce portrait : « Léautaud vint très tôt me rendre visite à la librairie [où Adrienne Monnier s’est établie en 1915]. Il m’avait vue au Mercure […]. Dès sa première visite, il tomba en arrêt devant [un] pastel [représentant un fort joli nu] et me demanda si je ne voudrais pas l’échanger contre un Marie Laurencin qu’il possédait. Je fus invitée à venir au Mercure examiner le Marie Laurencin […] représentait une figure de femme aux traits aigus, au regard mélancolique et inquiet. Je ne me souviens pas que Léautaud m’ait dit alors qu’elle avait voulu faire là son portrait. Je le trouvai très joli, très attachant, mais sans hésitation j’exprimai le désir de garder mon pastel… »

15     Fin de la journée dans l’édition papier. La suite donnée ici provient du tapuscrit de Grenoble.

16     Gaston Gallimard (1881-1975), issu d’une famille aisée, a d’abord pratiqué le dilettantisme avec assiduité avant de devenir le secrétaire de l’auteur dramatique Robert de Flers. En 1908, Charles-Louis Philippe, appuyé par Jean Schlumberger et André Gide, crée La Nouvelle revue Française. Souhaitant, comme le Mercure naguère, devenir société d’édition à part entière La NRF embauche Gaston Gallimard en 1910, qui apporte également des capitaux. Ce n’est qu’après la guerre que la librairie Gallimard a été créée, alors distincte de La NRF.

17     Journée entièrement restaurée depuis le tapuscrit de Grenoble.

18     André Honnorat (1868-1950), journaliste, parvient à devenir chef de cabinet de plusieurs ministres. En 1907 il est élu Conseiller général en province, poste qu’il saura conserver sa vie durant. En 1910 il est élu député (gauche) des Basses-Alpes (de nos jours Alpes de haute-Provence) et sera reconduit pour les deux mandats suivants jusqu’en 1921. Cette même année 1921, André Honnorat est élu Sénateur des Basses-Alpes, poste qu’il conservera jusqu’en 1945. Il aura été entre temps ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts de janvier 1920 à janvier 1921. Ce que Marie Laurencin ne sait pas encore, c’est qu’André Honnorat ne sera plus ministre dans cinq jours.

19     Vraisemblablement Philippe Berthelot (1866-1934), fils du chimiste Marcellin Berthelot. Après avoir dirigé le cabinet du ministre des Affaires étrangères, Philippe Berthelot a été nommé Secrétaire général du ministère. Il est par ailleurs connu pour ses nombreuses amitiés artistiques et littéraires.

20     Vraisemblablement la chronique à paraître dans La NRF du premier juin, qui traitera des Plaisirs du hasard, comédie en quatre actes, de René Benjamin au théâtre du Vieux-Colombier (pages 736-742).

21     Marie Laurencin, d’abord hospitalisée pour un cancer de l’estomac, subira une ablation de l’utérus. Née plus de onze ans après PL, elle ne lui survivra que trois mois.

22     Eugène Montfort (1877-1936), créateur du mouvement littéraire « Naturiste », fondateur de la revue Les Marges où Louise Faure-Favier (note 79) a écrit son portrait de Marie Laurencin en décembre 1913 reproduit ici en annexe I. Eugène Montfort est l’éditeur historique, le 15 novembre 1908, du premier « premier numéro » (il y en aura un second) de La Nouvelle revue française avec Charles-Louis Philippe (note 16). Un portrait d’Eugène Montfort a été dressé par PL qui s’est rendu chez lui, rue Chaptal, le 28 septembre 1908. Un autre portrait en sera dressé par André Billy dans La Terrasse du Luxembourg, pages 297-298.

23     Dans l’édition papier, ce texte est suivi par une ligne de points, ce qui peut laisser penser à une suite du texte sur Marie Laurencin. Le tapuscrit de Grenoble révèle qu’il n’en est rien ; il s’agit de six lignes à propos de Georges Casella, le directeur de Comœdia, qui vient de mourir, et de des liens avec l’aventurier Bolo-Pacha.

24     Lucie Duché (1858-1942), a épousé en avril 1880 Paul Gallimard (1850-1929). Il semble que Gaston Gallimard soit leur unique enfant.

25     L’expression opérer cette guérison serait absurde et ne correspond pas à l’idée d’une opération chirurgicale mais à l’idée de réaliser (mot honni de PL) ou de permettre une guérison.

26     Hameau de Draveil, situé à la lisière ouest de la forêt de Sénart, à une trentaine de kilomètres au sud de Paris. Ce n’est qu’en septembre 1924 que Marie Laurencin achètera sa maison de Champrosay au 7, rue Alphonse Daudet (qui avait habité au numéro 33). Elle y est donc vraisemblablement accueillie par des amis.

27     Sur le plateau du Monopoly, l’avenue de Breteuil ouvre le quatrième côté avec les cases vertes La place de Breteuil est l’une des plus belles places de Paris. Le prix moyen du mètre carré est affiché à 13 900 €uros en février 2022.

28     À partir d’ici et remplaçant une ligne de points dans l’édition papier, 221 mots provenant du tapuscrit de Grenoble jusqu’à « il ne croit à rien, ajoute-t-elle ».

29     Jacques Rivière, Aimée, La Nouvelle revue française, novembre 1922, 222 pages.

30     Jacques Rivière (1886-1925), directeur de La Nouvelle Revue française de 1919 jusqu’à sa mort, et ami d’Alain-Fournier, avec qui il échangea une abondante correspondance avant de devenir son beau-frère. Voir Jean Lacouture : Une adolescence du siècle. Jacques Rivière et la NRF, Le Seuil, septembre 1994, 612 pages. À défaut, lire le compte-rendu (sans signature) du Monde des livres du sept octobre 1994.

31     Nicole Groult (1887-1966), sœur du couturier Paul Poiret (1879-1944), styliste et costumière de théâtre, promotrice de la mode « garçonne » et amante de Marie Laurencin rencontrée en 1911. Mariée rapidement, en 1907 avant sa majorité, avec le décorateur André Groult. Son premier enfant, l’écrivaine Benoîte Groult est née treize ans plus tard, en 1920, suivie de Flora, en 1924.

32     Peut-être Louis Süe (1875-1968), peintre, architecte et décorateur, également décorateur de théâtre.

33     Louis Süe a épousé Hélène Macqueron en 1916, en a divorcé en 1919 pour épouser Suzanne Berouard. Il s’agit donc vraisemblablement de cette dernière.

34     Valentine Tessier (1892-1981), comédienne particulièrement connue. Proche de Louis Jouvet, Valentine Tessier a participé à la création de nombreuses pièces du théâtre contemporain entre les deux guerres. Valentine Tessier et Gaston Gallimard étaient très proches.

35     La seule pièce de Jean Cocteau dont Maurice Boissard rendra compte sera Les Parents terribles, pour la création de la pièce au Théâtre des Ambassadeurs, dans La NRF du premier janvier 1939.

36     L’Antigone de Cocteau a été créé le 20 décembre dernier au Théâtre de l’Atelier, un peu au nord du boulevard de Rochechouart, dans le XVIIIe arrondissement, pas très loin de la rue des Martyrs.

37     Briand, vétérinaire « au fond des Batignolles » évoqué six ou sept fois dans le Journal littéraire.

38     René Maran (1887-1960), prix Goncourt 1921 pour Batouala (Albin-Michel). René Maran est né sur le bateau qui conduisait ses parents guyanais à la Martinique. Le père de René Maran occupait un poste administratif colonial au Gabon. René Maran a débuté dans la revue Le Beffroi, de Léon Bocquet. Pour l’accueil du prix Goncourt à un Noir, voir Le Petit Parisien du 15 décembre 1921 ou Le Figaro du 16. René Maran a eu l’« honneur » d’un Doodle en page d’accueil de Google le 5 novembre 2019 à l’occasion du 132e anniversaire de sa naissance.

39     Georges Mornay (1876-1935), peintre, a débuté dans l’édition d’art en 1919 par la publication d’une Vie des Martyrs de Duhamel, illustrée par Lébédeff. Voir sa nécrologie dans le Mercure du 15 janvier 1936 reproduite dans les pages de l’irremplaçable site remydegourmont.org. Georges Mornay a parfois été cité dans ces notes et une maison d’édition à ce nom existe toujours en 2018. Cette maison était la propriété de Georges et Antoinette Mornay (1867-1962), considérés comme des pionniers de l’illustration dans les ouvrages de « demi-luxe ».

40     À Champrosay (note 26).

41     Le premier numéro du quotidien de gauche L’Intransigeant est paru le quinze juillet 1880, fondé par le financier et patron de presse Eugène Mayer (1843-1909). La rédaction a été confiée au polémiste Henri Rochefort (1831-1913). Le virage à droite de ce journal radical ne se fait pas attendre et il fera partie de la presse antidreyfusarde. En novembre 1905 Henri Rochefort choisit son successeur, ce sera Léon Bailby (1867-1954), bien dans la ligne du journal de l’époque. La parution passe du matin au soir et devient de ce fait antidatée. En 1908, Léon Bailby a racheté L’Intransigeant et donné un tour littéraire à ce quotidien d’informations générales. Guillaume Apollinaire y a tenu une chronique artistique. Après la guerre de 14-18, L’Intransigeant est devenu l’un des principaux quotidiens français et le plus grand journal du soir. En novembre 1926, Léon Bailby a créé un supplément sportif hebdomadaire, Match-L’Intran, qui deviendra Paris-Match en 1949. Voir aussi la note 105 (et dernière).

42     Marcel Lebarbier, né en 1894, professeur, poète et éditeur.

43     Cette rencontre n’a pas été notée dans le JL le jour où elle s’est produite.

44     Suzanne Moreau (1905-1976), qui sera adoptée en 1954 par Marie Laurencin, qui en fera son héritière.

45     Vraisemblablement Paul Rosenberg (1881-1959), galeriste au 21, rue La Boétie depuis 1911.

46     Mercure du premier juillet 1927, page 230.

47     Ce portrait est un peu éthéré comme ceux que réalise Marie Laurencin. Il y a quelque chose de Cocteau, à la même époque.

48     Il s’agit de l’église Notre-Dame-des-Champs, assez massive et sans grâce particulière, bâtie dans un style romain très classique, aux environs de la guerre de 1870.

49     Jean Paulhan (1884-1968), professeur, écrivain, critique et éditeur. Entré à La NRF comme secrétaire en 1920 il est devenu le directeur à la mort de Jacques Rivière en 1925. Pendant la seconde Guerre mondiale, Jean Paulhan, entré dans la clandestinité, collaborera à Résistance, participa à la création des Lettres françaises en 1941, et participera à la fondation des Éditions de Minuit, avec Vercors, en 1942. Jean Paulhan sera élu à l’Académie française le 24 janvier 1963 au fauteuil de Pierre Benoit, où il sera reçu par Maurice Garçon. Dans Mon journal dans la grande Pagaïe, (La Jeune parque 1950, page 82), Jean-Galtier Boissière écrit :

50     Suzanne Moreau (1905-1976), que Marie adoptera en juin 1954 et qui prendra le nom de Moreau-Laurencin.

51     Marcel Jouhandeau (1888-1979), écrivain catholique et homosexuel — donc tourmenté — et enseignant de 1913 à 1949. Le lecteur de Paul Léautaud ne peut séparer Marcel Jouhandeau des déjeuners avec sa voisine Florence Gould, déjeuners auxquels Paul Léautaud sera convié une centaine de fois à partir de novembre 1943. Marcel Jouhandeau a épousé en 1929 la danseuse Élisabeth Toulemont (1888-1971), dite Élise. En juillet 1938, Marcel Jouhandeau a publié chez Gallimard ses Chroniques maritales (224 pages), féroce et ironique tableau de la vie du couple qu’il forme avec Élise.

52     Les-Moutiers-en-Retz, onze kilomètres au sud-est de Pornic. Pornic, où sa maîtresse Anne Cayssac avait une maison, est indissociable de Paul Léautaud. Pornic est une petite ville côtière entre Saint-Nazaire et Noirmoutier.

53     Il y aura beaucoup de choses nationales, pendant la guerre, café, tabac, chaussures… Le café national est mélangé avec de l’orge dans des pourcentages qui ne cesseront d’augmenter, jusqu’à 70 ou 80 % les dernières années.

54     Maurice Garçon, Journal (1939-1945), édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché et Pascale Froment les Belles lettres/Fayard 2015. À lire absolument.

55     Jacques-Antoine Bernard (1880-1952), est arrivé au Mercure en 1906 sans qu’on sache vraiment à quel titre, mais sensiblement à la même époque que Paul Léautaud, qui y a effectivement été embauché le premier janvier 1908. Jacques Bernard est administrateur du Mercure depuis 1935, à la mort d’Alfred Vallette, sous la direction de Georges Duhamel, puis directeur au départ de celui-ci à la fin de février 1938. Pendant l’Occupation, Bernard s’est livré à la collaboration et sera jugé à la Libération pour « Intelligence avec l’ennemi » et condamné à cinq ans de prison (mais laissé en liberté), à la privation de ses biens et à l’Indignité nationale.

56     Gerhard Heller (1909-1982), 32 ans, est le responsable allemand de l’édition parisienne — donc française. Voir Gerhard Heller, Un Allemand à Paris (le Seuil 1981, 222 pages).

57     On peut être surpris que Maurice Garçon note ce fait au six octobre alors que Paul Léautaud a accroché ce portrait chez lui le trente septembre. Ces écarts de dates ont souvent été repérés dans le Journal de Maurice Garçon. Il s’agit de la date de rédaction, au fur et à mesure des souvenirs et non de la chronologie. Paul Léautaud aurait indiqué « La semaine dernière ».

58     Paul Rosenberg (1881-1959), galeriste au 21 rue La Boétie depuis 1911.

59     Le long du Champs de mars, cette rue fait suite à la rue Élisée-Reclus, où habite Sacha Guitry. Il aurait fallu descendre au métro « École militaire ».

60     Paul Legrand (1816-1898), mime extrêmement célèbre en son temps.

61     Comœdia du premier novembre 1941, en haut de la page trois.

62     Presque autant que Paul Léautaud, hélas, ce qui vaudra a Marie Laurencin quelques jours à Drancy à la Libération, où on se souviendra de son mariage de 1914 avec Otto von Wätjen, bien que ça n’ait rien à voir. L’article de Comœdia indiqué note précédente est bien dans le ton et c’est pourquoi il n’est pas reproduit ici en annexe.

63     Paul Rosenberg n’a tourné le dos à personne et aurait bien aimé continuer paisiblement son métier en France. Mais face à l’arrivée des Nazis, le grand-père d’Anne Sinclair, a quitté sa galerie du 21 de la rue La Boétie pour New York en 1940 où il a ouvert une galerie dans la 79e rue, une de celles qui traverse Central Park, à un jet de peinture du Metropolitan museum.

64     Marie Laurencin a eu 59 ans samedi dernier 31 octobre.

65     Aldebert de Chambrun (1872-1962), militaire, père de René de Chambrun (1906-2002) qui a épousé en 1935 Josée Laval (1911-1992), fille unique de Pierre Laval.

66     L’ex-galerie de Clovis Sagot. Cette exposition s’est tenue du sept au trente mars. La rue d’Anjou relie la rue du Faubourg Saint-Honoré au boulevard Malesherbes.

67     Florence La Caze (San Francisco 1895-Cannes 1983), femme de lettres et salonnière américaine a épousé en 1923 le milliardaire Frank Jay Gould (New York 1877-Juan-les-Pins 1956). Le père de Florence, Maximilien Lacaze, éditeur d’origine française a fait fortune en Californie. Il s’agit, pour Paul Léautaud, de son troisième déjeuner chez Florence Gould. Les déjeuners de Florence Gould sont toujours le jeudi. Marie Laurencin sera une habituée, autant que Paul Léautaud.

68     Florence Gould habite au 129 avenue de Malakoff depuis avril 1942. Cette avenue part de la porte Maillot pour finir avenue Foch.

69     Marcel Arland (1899-1986) est chroniqueur régulier de La NRF depuis 1923 ou 1924. Il a reçu le prix Goncourt 1929 pour L’Ordre, paru en décembre chez Gallimard (544 pages) et sera élu à l’Académie française en 1968, au fauteuil d’André Maurois. Lire un court portrait de Marcel Arland dans le Journal de Paul Léautaud au sept mars 1944.

70     Marie-Louise Vallantin (1887-1975), a épousé en 1918 Jacques Bousquet (1883-1939), auteur, compositeur et scénariste. Marie-Louise Bousquet est chroniqueuse de mode, directrice, en 1937, de l’édition française du Harper’s Bazaar, éditrice et salonnière, au rez-de-chaussée du 40 de la rue Boissière (Henri de Régnier habitait au 24). Sa relation avec Henri de Régnier date de 1919. Les lettres d’Henri de Régnier à Marie-Louise Bousquet représentent 629 pièces à la BNF. C’est dans son salon de la rue Boissière que se sont rencontrés Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent, en 1958. Sources en partie de Patrick Besnier : Henri de Régnier, de Mallarmé à l’Art déco, Fayard 2015.

71     Numéro du quinze février 1906.

72     Louise Faure-Favier, Souvenirs sur Apollinaire, Grasset 1945. Une réédition a paru en octobre 2018 dans les Cahiers rouges.

73     Il s’agit à cette époque essentiellement d’articles de journaux. Voir aussi Apollinaire, Gallimard, qui sortira en novembre 1945 (272 pages).

74     Sa Magnificence le Baron Jean Mollet (1877-1964), homme lettres surréaliste. Son titre de baron lui a été octroyé d’autorité par Guillaume Apollinaire, dont il a été le secrétaire. Dans Souvenirs sur Apollinaire (Louise Faure-Favier), Guillaume Apollinaire déclare « Jean Mollet consolide le mieux qu’il peut les pieds de ma table et de mes chaises et il a déjà tant de besogne avec le classement de mes livres ! »

75     L’exposition et le catalogue auront pour titre Trente portraits d’amis. L’exposition se tiendra du 4 au 24 mars dans la Librairie Paul Morihien, éditeur de Jean Cocteau, 11 bis, rue de Beaujolais, près de chez Colette, qui habite eu 9. La préface sera écrite par Jean Paulhan.

76     Dans cette émission zéro, qui est une présentation, Paul Léautaud n’intervient pas. Une page très détaillée sur ces entretiens sera proposée un jour ici.

77     Dans les CD audio de la coproduction INA/Frémeaux/Scam de 2001, CD 8, plage une, à 13 minutes et 31 secondes.

78     De cette affaire de caniche, il ne subsiste que deux lettres de Paul Léautaud à Marie Laurencin datées des vingt mars et premier avril 1914. On peut lire ces lettres pages 265-267 du Choix de pages de Paul Léautaud, publié par André Rouveyre chez Mathias Tahon (les éditions du Bélier) en octobre 1946. Les zoophiles, comme les nommait parfois Paul Léautaud pourront toujours demander une reproduction de ces deux lettres ici.

79     Louise Faure-Favier (1870-1961), écrivaine, journaliste et aviatrice amie de Guillaume Apollinaire (rencontré en septembre 1912) et de Marie Laurencin. En août 1907, Louise Faure-Favier a épousé Jean Ernest-Charles et lui a donné une fille, Chériane, qui épousera Léon-Paul Fargue en 1946. Louise Faure-Favier nous intéresse particulièrement ici pour ses Souvenirs sur Apollinaire (Grasset 1945, 242 pages) réédités à petit prix (8 euros en e-pub) en octobre 2018 pour le centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire. Lire le Journal de Paul Léautaud au 27 décembre 1913 : « Dîné chez Mme Faure-Favier, ancienne femme d’Ernest-Charles, 45, quai de Bourbon, même maison habitée par Charles-Louis Philippe… » Voir aussi la lettre de Paul Léautaud à Marie Dormoy datée du 29 août 1934.

80     Mélanie Pauline Laurencin (1861-1913), couturière et brodeuse, est née à Vaudreville, à l’est de la presqu’île du Cottentin.

81     Isabelle d’Este (1474-1539).

82     Marguerite de Valois-Angoulême (1492-1549), sœur de François Ier, a épousé en 1527 Henri II d’Albret, roi de Navarre.

83     Marie Laurencin, Le bal élégant, ou La Danse à la campagne, 1913.

On reconnaît Marie Laurencin dans la danseuse en second plan

84     Marie Laurencin, Une réunion à la campagne, plus connue sous le nom d’Apollinaire et ses amis, est une très grande toile de près de deux mètres peinte en 1909.

On y reconnait Guillaume Apollinaire au centre, Pablo Picasso à sa gauche et Marie Laurencin en robe bleue au premier plan. Y sont aussi présents, de gauche à droite, Gertrude Stein, Fernande Olivier, une personne non identifiée avec des fleurs dans les cheveux. Marguerite Gillot et Maurice Cremnitz sont à droite. Cette toile est souvent indiquée « deuxième version », la première étant Groupe d’artistes sensiblement plus modeste (80 centimètres), de l’année précédente, ci-dessous :

On y reconnait ici Pablo Picasso, Marie Laurencin, Guillaume Apollinaire et Fernande Olivier. Cette peinture est dans la collection du musée de Baltimore

85     On a un peu de mal à comprendre. La blanchisseuse vient une fois par semaine. Le linge, le linge de maison, les draps. Il y en a bien pour trois au quatre heures. C’est donc neuf heures du matin. À treize heures c’est terminé, rincé, étendu. Pourquoi ne peut-elle « pas sortir ce soir-là » ?

86     Jules Claretie (1840-1913) a collaboré à de nombreux journaux sous plusieurs pseudonymes, notamment au Figaro et au Temps ; rédigé la critique théâtrale à l’Opinion nationale, au Soir, à La Presse ; abordé un peu tous les genres de littérature. Comme historien, il a écrit une Histoire de la Révolution de 1870-1871 ; comme romancier, Monsieur le Ministre, Le Million, Le Prince Zilah ; il a aussi été aussi conférencier et auteur dramatique ; président de la Société des Gens de Lettres, et de la Société des Auteurs dramatiques. Il a été administrateur de la Comédie-Française de 1885 à 1913 et élu à l’Académie française en 1888. Jules Claretie n’a quitté son poste de la Comédie-Française que quelques jours avant de mourir, le 23 décembre. Voir l’article de Jules Mas dans le Comœdia du 24 décembre 1913. Jules Claretie apparaîtra souvent dans les chroniques de Maurice Boissard.

87     Marie Laurencin a d’abord habité au 63 rue de Chabrol avant que sa mère déménage vers 1892 au 51 boulevard de La Chapelle, à côté du grand magasin « Sacré Cœur Nouveautés » qui faisait l’angle du boulevard Magenta. Ces deux immeubles sont toujours debout mais le « Sacré Cœur Nouveautés » a été remplacé par le cinéma Le Louxor en 1921.

88     Madeleine Lemaire (Jeanne Magdelaine Colle, 1845-1928), peintre et salonnière. Madeleine Lemaire fut, dit-on, l’un des modèles du personnage de Madame Verdurin. Elle a réalisé 76 illustrations pour une édition des Plaisirs et les jours pour Calmann-Lévy en 1896.

89     Clovis Sagot (1854-1913), marchand d’art, 46, rue Laffitte, que l’on ne confondra pas avec son frère Edmond Sagot (1857-1917), libraire et marchand d’art mais davantage spécialisé dans les œuvres plus anciennes. Pour Clovis, voir l’article nécrologique de Guillaume Apollinaire en une de L’Intransigeant du 13 février 1913. C’est chez Clovis Sagot que Picasso (l’un de ses premiers artistes) présenta Marie Laurencin à Guillaume Apollinaire. Le sept mars 1944, PL se rendra à galerie Sagot, alors rue d’Anjou.

90     Gertrude (sœur cadette de deux ans) et Léo Stein (1892-1947) sont tous deux nés en Pennsylvanie et arrivés à Paris au tout début du siècle. Ils s’installent au 27, rue de Fleurus où Léo commence à peindre. Venu à Paris pour les impressionnistes, il y découvre Pablo Picasso puis Henri Matisse, qu’il n’attendait pas. Il a été l’un des premiers acheteurs. Tous les samedis, en fin de journée, l’appartement des Stein se transformait en galerie d’exposition, où s’est évidemment rendue Marie. Au début de la guerre Gertrude et Léo sont retournés aux États-Unis.

91     Le peintre Ferdinand Humbert (1842-1934) a racheté vers 1900 l’« Académie de la palette » qui avait été ouverte par le peintre Fernand Cormon (1845-1924) en 1883 au 104 du boulevard de Clichy. Cette académie n’a pas survécu à la première Guerre mondiale.

92     Louise Abbéma (1853-1927), peintre et sculptrice auteure de portraits mondains, amante de Sarah Bernhardt dont elle a réalisé plusieurs portraits à la fin du siècle.

93     Publication extrêmement bien vendue, ayant paru sur près d’un siècle, de 1833 à 1922. À la fin du siècle plusieurs éditions paraissaient simultanément, avec ou sans illustrations, mensuelles, bimensuelles ou hebdomadaires.

94     Très vraisemblablement la toile « Apollinaire et ses amis » que l’on a pu voir note 84. Il semble que Guillaume Apollinaire ait racheté la toile au moment de sa séparation d’avec Marie Laurencin en 1912.

95     Ce texte est paru dans André Billy Le Pont des Saint-Pères (Fayard 1947), pages 107-108.

96     Gaston Baty (1885-1952) a mis en scène en 1921 L’Annonce faite à Marie, gigantesque pièce de Paul Claudel, créée par Lugné Poe en 1912 et crée la même année la troupe et la salle (une baraque en bois) des Compagnons de la chimère au 143 boulevard Saint-Germain, face à l’église Saint-Germain-des-Prés, dans le renfoncement où se trouve la statue de Diderot. Fort de cette expérience il peut diriger, de 1924 à 1928, le Studio des Champs-Élysées, salle de 230 places dans le bâtiment du théâtre des Champs-Élysées construit par Auguste Perret en 1913. On le retrouve directeur du théâtre Montparnasse en 1930…

97     Vincent d’Indy (1851-1931), compositeur et enseignant a été l’un des fondateurs de la Schola Cantorum de la rue Saint-Jacques, qu’il a dirigé de 1910 à sa mort.

98     Avant d’habiter boulevard Saint-Germain, Guillaume et Marie ont habité chez Marie, au numéro 37 de la très agréable rue Gros, du côté de l’endroit où se trouve de nos jours la maison de la Radio. L’immeuble n’existe plus.

99     Le poète et critique d’art Maurice Cremnitz (1875-1935), ami d’Apollinaire a parfois écrit sous le nom de Maurice Chevrier. C’est l’un des rares auteurs sous pseudonyme que l’on évoque le plus souvent sous son nom réel. Voir aussi le Journal littéraire au premier avril 1931.

100   Nous avons évidemment reconnu la peinture Apollinaire et ses amis.

101   Nous savons que la mère de Marie Laurencin (note 80) était normande. Peut-être qu’André Billy, né à Saint-Quentin, aurait aimé qu’elle soit, comme lui, d’origine Picarde.

102   Jean Moréas (Ioánnis A. Papadiamantópoulos, 1856-1910), poète symboliste grec d’expression française. En 1886, Jean Moréas, Paul Adam et Gustave Kahn ont fondé la revue Le Symboliste. Le jeune Jean Moréas a parfois publié dans de petites revues sous le pseudonyme de Vincent Muselli. Jean Moréas a fait partie des Poètes d’aujourd’hui dès la première édition de 1900 où sa notice a été rédigée par Adolphe van Bever. Voir Alexandre Embiricos « Les débuts de Jean Moréas » dans le Mercure du premier janvier 1948, page 85.

103   Marie Delaunay (1798-1849), fille de comédiens ambulants, abandonnée à cinq ans, était sur les planches à cet âge. À seize ans (et un mois) elle épouse un danseur, Louis Allan-Dorval (1777-1820), et lui donnera deux filles sur les quatre survivantes qu’elle aura. En 1829, Marie Dorval épouse le journaliste Jean-Toussaint Merle (1785-1852), ce qui ne l’empêche pas, trois ans plus tard, de devenir la maîtresse d’Alfred de Vigny, ce qui lui ouvre les portes de la Comédie-Française. Peu de temps après elle se « lie » avec George Sand. Marie Dorval aura été l’une des grandes comédiennes de son temps, avant de mourir à l’âge de 51 ans. Ce « pire que jolie » provient de l’Introduction à l’édition du Chatterton d’Alfred de Vigny par Émile Lauvrière (Oxford 1908), page LII : « Apparemment mal douée pourtant, “Dugazon qui chantait faux”, avait-on dit, mais disait juste, avec sa voix éraillée et sa prononciation grasseyante, sans grâce ni noblesse, débraillée même, mais pire que jolie, mais forte quoi que souffreteuse, mais sublime quoique triviale, cette femme vraiment géniale n’en tenait pas moins les salles en délire par le don à la fois prodigue et savant de tout son être ultra-sensible. »

104   Nous savons (et peut-être André Billy confond-t-il), qu’Olga de Kostrowitzky, la mère de Guillaume Apollinaire appelait ainsi son fils. Voir le Journal littéraire au vingt janvier 1919.

105   Léon Bailby (1867-1954), est entré au journal parisien L’Intransigeant en octobre 1905. Ce quotidien avait été fondé en 1880 par le polémiste Henri Rochefort, qui en était le rédacteur en chef. Léon Bailby a remplacé Henri Rochefort (1831-1913), qui se sentait vieillir. Léon Bailby a racheté le journal en 1908 et lui a donné davantage de place à la littérature en créant notamment, avec le jeune Fernand Divoire, la rubrique des « Treize ». Voir aussi la note 41.