Adolphe van Bever

Adolphe van Bever a été la première personne importante pour Paul Léautaud. D’abord pour l’avoir rencontré fort tôt, à l’âge de dix ans, à l’école de Courbevoie en mai 1882 et ensuite parce que c’est ce même Adolphe van Bever qui a introduit Paul Léautaud dans le monde littéraire en lui faisant rencontrer Alfred Vallette, le fondateur du Mercure de France.

Pour bien comprendre l’importance chez Paul Léautaud, des trois premiers personnages qui vont être évoqués ici, il suffit de savoir qu’Alfred Vallette, Aurélien Lugné-Poe et Adolphe van Bever sont, dans l’édition papier du Journal littéraire, les neuvième, dixième et onzième personnes citées, dès avril 1895, à la deuxième page. Le douzième personnage est Jean de Tinan[1] qui aura un jour sa page ici.

Avril 1895 : Je me suis décidé à porter des vers au Mercure. J’ai fait connaissance du directeur, Alfred Vallette, que je n’avais vu jusqu’ici qu’aux représentations de L’Œuvre[2]. Accueil charmant. Je m’étais fait donner un petit mot d’introduction par Lugné-Poe[3]. Il m’a dit : « Il n’y a besoin d’aucune introduction pour venir ici. » En partant, j’ai dit à van Bever, dans son petit bureau qui sert d’entrée « J’ai apporté des vers. Ils seront pris[4]. »

Voyons ce que dit Aurélien Lugné-Poe dans ses mémoires[5] :

Adolphe van Bever par Aurélien Lugné-Poe

Il y eut aussi à la première heure van Bever.

Maurice Beaubourg[6] a rappelé quelque part que, sous le nom de Zanetto, je fis jouer un rôle à van Bever dans L’Image[7]. Van Bever fut un pionnier de « l’Œuvre », comme il le devint au Mercure, comme il l’a été dans le mouvement du Symbolisme. Léautaud, qui eut toujours toute mon admiration, me l’envoya[8] : Léautaud (Boissard), ne pouvant tolérer le contact des hommes, lui préférant celui des bêtes[9], avait fait une place à part, place d’exception, dans un coin de son esprit à van Bever.

Quand je proposai à ce dernier d’être acteur, régisseur, secrétaire, etc…, il consentit à tout. Van Bever était alors un petit homme avec une bonne figure d’enfant, grave et naïve : d’ordinaire, afin de paraître plus grand, il se coiffait d’une sorte de chapeau haut de forme, qui doublait sa taille. Pauvre et cher compagnon qui s’écriait si volontiers, lorsqu’il allait, par hasard, déjeuner avec moi chez ma mère, tapant sur son ventre vide : « Chacun de nous a cinq ou six volumes là-dedans… » Ma mère, terrifiée, regardait alternativement le ventre et le visage de Bever et semblait inquiète de la capacité de ce ventre à venir et de son éventuelle production.

Illuminé, extatique, presque visionnaire, van Bever donna à « l’Œuvre » toutes ses forces et toute sa foi, et les cinq ou six volumes en question ne sont sortis de son ventre qu’après son entrée au Mercure. Dès la première minute, je l’avais prévenu des heures de « vache enragée » qu’il aurait à supporter. Sans domicile, il me demanda la permission de coucher sur une paillasse dans une caisse d’oranges, vide de son contenu, s’entend ; il avait acheté la caisse chez un épicier ; il la déposa d’abord dans l’entrée de l’atelier que nous louâmes, 23, rue Turgot[10], ensuite, dans l’arrière-taudis, assez noir, d’un petit logis dont la salle d’entrée nous tenait lieu de bureau.

Van Bever était un enfant : toute sa vie il le resta et un enfant toujours grave. Parfois, je l’emmenais en tournée, pour être plus sûr de lui donner quelque finance sur les recettes. Il aimait d’ailleurs la tournée, qui lui permettait de fuir ses créanciers lancés à ses chausses, et la pitance de la route lui était toujours plus abondante et nutritive en Belgique qu’à Paris. Heureux de toucher un peu plus de monnaie, il dépensait pendant le voyage sans compter, si bien qu’au retour, il ne lui restait plus rien : j’en vins à prendre des précautions et lui donnai la moitié de son cachet, lui réservant le surplus pour Paris. Son aspect, sa taille minuscule lui interdisaient de se risquer dans des rôles importants. Mais Un Ennemi du peuple[11] comportait deux rôles d’enfants ; pourquoi van Bever n’aurait-il pas joué les deux réunis en un seul ?… On lui adjoignit un petit camarade, dans les trois ou quatre ans, figurant celui-là : le pauvre Bever s’en trouvait humilié ! Je lui disais : « Bever, ayez bien soin, n’est-ce pas, dans les villes où nous arrivons, d’être toujours rasé de frais, afin qu’on ne devine pas votre âge et que je justifie le petit Bever du programme. S’il le faut, portez des cols un peu jeunes, de grands cols anglais, afin que les gens admettent que, dans la troupe, je voyage avec un véritable moutard… mettons de… treize ans ; vos yeux étonnés suffiront à donner le change. »

Bever rechignait. Prétextant alors que je ne devais pas dilapider les bénéfices en augmentant par trop le nombre du personnel, j’ajoutais : « Tenez, au quatrième acte, les enfants ne sont pas absolument nécessaires : à la réunion publique, ils n’entreront pas en scène, vous vous transformerez et, avec une fausse barbe, habillé en ouvrier, vous jouerez tel autre… Pedersen, celui que ses concitoyens jettent à la porte !… » En somme, c’était une sorte de virile revanche offerte à Bever, mais, arrivé au cinquième acte, le dernier, lorsque Bever devait reprendre son petit complet de gamin de treize ans, quels regards mon cher Bever me lançait !

Assez malicieux, jamais méchant, Bever tenta de se venger. Il se prit, pendant le voyage, à fumer d’énormes cigares, de ces cigares ornés de bagues dorées qu’on pouvait alors acheter pour deux ou trois sous, en Belgique, si bien que, lorsqu’il se promenait dans les rues d’Anvers, de Louvain ou de Charleroi, les passants se retournaient, étonnés de ce petit homme bizarre, issu d’un grand col, le chef couvert d’un chapeau haut de forme, qui fumait des cigares presque aussi grands que lui !

Un soir, à la douane française, en revenant, l’aventure devint presque pénible ! […[12]]

Ce bon van Bever était transparent comme un ange et, rémunéré ou non, — non, souvent ! — cela ne l’empêchait pas d’aimer le travail qu’il avait entrepris. Léautaud a consacré à Bever des pages vraies et exquises[13]. Je n’eus jamais à imposer au bon camarade du courage ou de la fatigue : il les réclamait. Dans le sinistre atelier, où nous abritions nos répétitions, et où il nichait, Bever paraissait presque heureux. L’atelier était haut de plafond, gris et triste ; on voulut coller de vieilles affiches, de vieilles tentures, dissimuler les murs pisseux, et une échelle devint nécessaire ; Bever, pas très costaud, vint avec moi, du côté de la rue Albouy[14], chez un entrepreneur de constructions, qui nous en prêta une de cinq mètres de long. Moi devant, Bever à l’arrière, nous portâmes l’échelle depuis la plâtreuse maison en construction jusqu’à la rue Turgot[15]. De temps à autre, Bever s’arrêtait, et s’asseyait dessus sur la chaussée, et aux agents qui nous interpellaient, nous dûmes fournir des explications : on ne vole pas une échelle de maçon à 9 heures du matin sur le boulevard Magenta.

Inutile d’ajouter que, l’échalas en avant, et le gnome à l’autre bout, interrompant la circulation, nous fîmes la joie des populations par notre maladresse à virer ou à traverser les rues, jusqu’à la place d’Anvers.

Léautaud l’a dit[16] : Bever avait Je goût du livre, des caractères d’imprimerie. D’ailleurs ce goût s’affirma, lorsque Bever eut devant les yeux le rose — d’apparence si comestible — de notre pâte à copier[17]. À tous deux il nous prenait des fringales d’y goûter, même de la manger, mais il était prudent de s’en abstenir, parce que les imprimés coûtaient très cher et que nous en avions besoin tous les jours ! Enfin cette pâte, rose comme certaines crèmes anglaises gelées, n’eût pas été, je crois, très favorable à la digestion ; mais qu’elle était belle, cette pâte ! Bever est mort, je puis bien l’accuser d’en avoir un peu goûté, sans me l’avouer ![18]

Sur le boulevard Magenta, on découvrit une petite presse à imprimer bon marché, et, la répétition finie, Bever composait des billets et des circulaires avec les coupes de papier qu’on parvenait à se procurer à prix réduits. Il y passait la nuit. Au matin, Bever nous ouvrait la porte, moucheté, tel un Sioux, de taches d’encre d’imprimerie rouge ou noire ; il en avait sur les yeux, la bouche !!!… et restait toujours de bonne humeur.

À vivre ainsi faute de tout, — et cela beaucoup par le fait de son dévouement à notre cause, — Bever tomba malade et devint hypocondriaque. J’étais, je ne sais où, et il m’écrivait : « C’est triste, “l’Œuvre” sans vous. Enfin, merci de m’avoir fait entrer chez M. Auguste Germain[19], c’est un homme charmant et le travail, chez lui, est fort agréable. Je gagne quelque argent avec lui (cent francs par mois) ; de ce côté je suis tranquille, aussi je vous suis bien reconnaissant et serais content de pouvoir vous manifester mon dévouement… »

Pauvre camarade, dont, vers 96, nous dûmes nous séparer. Il ne pouvait plus guère travailler le soir, et la journée ne suffisait plus à assurer sa croûte. Après son départ, on découvrit par terre, sous la caisse même qui lui servait de lit, une série d’ordonnances de médecin datant de 94, que, faute d’argent, il n’avait pu faire exécuter !

Nos amis du Mercure de France furent élégants, ils desserrèrent leurs rangs pour lui faire une place. Providentiel Mercure de France…, « Iodure des Gaules !… » ainsi que Jarry l’appelait plus tard dans un idiome humoristique, symboliste, qui n’avait rien de si paradoxal. Dieu sait pourtant si Bever était peu encombrant et prenait peu de place !… Cher Bever qui eut tant de peine à défendre la pauvre petite place qu’il occupait dans notre monde !…

Bever et Gros[20], voilà l’état-major du début : nous étions les trois Suisses décidés à affranchir la scène de l’élan naturaliste qui — nous en étions convaincus — retardait toutes les possibilités théâtrales.

Maintenant que nous avons lu les débuts d’AvB au théâtre de l’Œuvre, voyons ce qu’en dit André Billy dans son deuxième livre de souvenirs, Le Pont des Saints-pères :

Adolphe van Bever par André Billy[21]

Mais avant de parler de Léautaud, avant de parler de Vallette et de Dumur, je m’arrêterai un peu à van Bever qui, à cette époque, était chargé au premier étage de la réception des manuscrits et de la publicité, entendez celle que l’on apportait au Mercure, car le Mercure n’en donnait pas au dehors, se contentant d’en faire dans sa propre revue.

En 1911, Adolphe van Bever avait quarante ans. D’une chétivité qui ne devait être égalée à mes yeux que par celle de Louis Mandin[22], lui aussi secrétaire au Mercure, mais beaucoup plus tard, van Bever frappait d’abord par la vivacité de ses yeux bruns et leur très réelle beauté. Pâle, les traits d’une finesse quasi féminine, portant la moustache à la royale et la longue mèche de cheveux sur le front, il ressemblait tout à fait à un héros de roman romantique. Cette impression s’atténuait quand, par un souci de politesse qui lui faisait beaucoup d’honneur, mais qui tenait peut-être à un besoin maladif qu’il avait de marcher, affligé qu’il était du tabès[23] et de souffrances atroces dans les jambes, il se levait pour vous reconduire cérémonieusement jusqu’à la porte : on s’apercevait alors à quel point ce beau ténébreux de 1830 à la barbiche de mousquetaire était petit. Et non seulement petit, mais mince, mais gracile. Ce corps de fillette, et ce fut aussi le cas de Louis Mandin, était habité par une âme indomptable. Quelle énergie particulière se cache donc dans le corps des hommes petits ? Chez van Bever, elle se traduisait par une étonnante faculté de travail et un goût du voyage, du déplacement, qui faisait frémir quand on le savait si cruellement atteint.

Il était entré au Mercure en 1897. Il le quitta en février 1912. C’était un Parisien, avec des origines flamandes par un de ses grands-pères. Son père possédait à Courbevoie une usine d’impressions sur étoffes. À l’école communale de cette localité, il avait connu Paul Léautaud dont, comme chacun sait, le père, ancien acteur, exerçait les fonctions de souffleur à la Comédie-Française, Léautaud nous a fait connaître quelques particularités de l’enfance et de la jeunesse de son ami, Elles n’avaient pas été heureuses. Il lisait beaucoup. Il écrivait force drames. À seize ans, il faisait à la mairie de Neuilly des conférences sur le théâtre. Il rédigeait aussi des articles pour un journal de banlieue. Cette précocité ne lui assura pas des débuts littéraires faciles. Il eut à se placer comme vendeur dans un magasin de porcelaines du boulevard Saint-Michel, puis chez un industriel du faubourg Saint-Denis qui le congédia un beau matin, et il dut aller demander asile à Léautaud, rue Monsieur-le-prince. En 1892, tous deux fondèrent une revue, Les Indépendants. Elle eut un numéro, ce qui était déjà fort honorable. Secrétaire du théâtre de l’Œuvre à la grande époque des représentations ibséniennes, et non seulement secrétaire, mais aussi souffleur et contrôleur, et même locataire, car il couchait tout habillé au siège du théâtre, rue Turgot, dans un hamac, Van Bever tint des rôles dans quelques pièces. Ayant quitté l’Œuvre, il devint le secrétaire d’Auguste Germain, puis d’Henry Baüer[24]. Enfin, après avoir fondé une revue, l’Aube, travaillé au Magazine international de Bazalgette[25] et au bureau de bienfaisance de la mairie du Ve, il entra au Mercure. C’était l’année où il épousa une demoiselle de la Quintinie[26], descendante du jardinier de Louis XIV, qui lui témoigna dans sa maladie un dévouement surhumain. Une entreprise théâtrale, les Latins, et surtout le Salon d’Automne, fondé en 1902, vinrent bientôt prouver que le Mercure ne suffisait pas à son besoin d’activité. Puis ce furent les Maîtres du Livre[27], par lesquels fut inaugurée la grande vogue bibliophilique qui dure encore. Je ne ferai pas mention des innombrables ouvrages anciens et modernes dont il se fit l’éditeur ou le « rééditeur », leur liste occuperait plusieurs pages. Avant la guerre de Quatorze, après son départ du Mercure, il eut pour secrétaire Fernand Fleuret[28] et c’est rue de Condé que je revis l’auteur des Friperies[29] qu’Eugène Rey[30] m’avait présenté en 1908, boulevard des Italiens. C’est rue de Condé, dans le bureau de Léautaud, que se noua entre nous l’amitié qui, avec celle d’Apollinaire et de quelques autres, devait enchanter les meilleurs jours de ma vie.

Avec les années, les souffrances de van Bever devinrent de moins en moins tolérables :

Enterrerons-nous cet hiver
Le pauvre M. van Bever ?

psalmodiait Apollinaire. Mais il s’obstinait à vivre, à travailler, à voyager. Son visage s’émaciait de plus en plus, son teint prenait la jaune pâleur de la cire. Il arrivait souvent à ceux qui allaient le voir de ne pas être reçus, la morphine n’agissait plus, on entendait des hurlements à travers les portes.

Adolphe van Bever dans le Journal de Paul Léautaud

Avril 1895

Je me suis décidé à porter des vers au Mercure. J’ai fait connaissance du directeur, Alfred Vallette, que je n’avais vu jusqu’ici qu’aux représentations de L’Œuvre. Accueil charmant. Je m’étais fait donner un petit mot d’introduction par Lugné-Poe. Il m’a dit : « Il n’y a besoin d’aucune introduction pour venir ici. » En partant, j’ai dit à van Bever, dans son petit bureau qui sert d’entrée « J’ai apporté des vers. Ils seront pris[31]. »

05 mai 1896

Ce soir, van Bever, que je n’avais pas vu depuis le premier numéro de L’Aube, à l’occasion de laquelle il m’avait dit nombre de choses blessantes mais vides, est venu me voir, joyeux, pour de bonnes choses qui doivent lui arriver prochainement : un emploi à l’Assistance publique, mariage, succès actuel, paraît-il, de la revue. Me reprochant ma sauvagerie, mon soin à rester chez moi, il m’a dit : « Toi, tu es l’ami des mauvais jours. Quand on n’a pas de quoi manger, tu es toujours là pour faire partager ton dîner. Mais sitôt qu’on a un peu de bonheur, on ne te voit plus. »

17 juin 1896

Je suis allé une après-midi voir van Bever à la mairie du Panthéon, pendant son séjour dans le bureau de l’Assistance publique[32]. Il me reçut avec ces paroles : « Ah ! mon cher, j’ai peu de temps. En ce moment, je travaille. J’écris trente pages par jour. » Et comme je lui exprimais ma surprise : « Ah ! tu sais, moi, je n’écris pas pour les “intellectuels”. J’écris pour les concierges. » Après quelques minutes, il s’excusa de ces paroles, prétendant n’avoir voulu faire qu’un paradoxe. « Un paradoxe, lui dis-je. Tu m’étonnes. Il n’y avait aucun paradoxe dans ce que tu m’as dit. »

Très choqué de la façon dont il recevait les malheureux qui venaient à son guichet, et comme je le lui disais, il a eu un geste d’indifférence et de mépris : « Tu ne les connais pas ! »

28 novembre 1897

Aujourd’hui, au Mercure, je disais à Vallette que j’ai passé la soirée d’hier samedi chez van Bever. Je lui disais que Mme van Bever lui reprochait de ne pas travailler, etc., et que, à mon avis, la paresse de van Bever doit tenir au manque d’organisation de son ménage. Vallette m’a répondu : « Oui…, oui…, mais, vous, voyons, croyez-vous que van Bever fasse jamais quelque chose en littérature ?… Je ne sais pas s’il vous l’a dit. Il nous a apporté un roman, ici. Eh ! bien, il lui manque vraiment d’avoir réfléchi, et il ne me semble pas disposé à réfléchir jamais. Et puis, je suis bien fixé : il ne fera jamais rien. »

Fragment d’une lettre à Henri de Régner datée du 30 avril 1901 (cette lettre peut être lue dans son intégralité dans la page Lettres à Henri de Régnier) :

Je me souviens qu’à l’époque déjà un peu lointaine aujourd’hui où l’on préparait à l’Œuvre la représentation de la Gardienne[33], allant un matin à pied à Courbevoie avec van Bever, je lisais à haute voix tout ce poème le long du chemin et rêvais de demander à Lugné de le déclamer sur son théâtre… Sans doute, vous vous moquerez de cet enfantillage que je vous conte ici sans beaucoup de raison ; mais le goût charmant qu’il a encore pour moi me console à l’avance.

13 décembre 1902

C’est que mes deux autres amis[34] intimes : van Bever est rarement capable de détailler et analyser une idée, un ouvrage, parle de tout superficiellement, et je craindrais de paraître poser en lui parlant de ce que je fais (ses reproches au sujet du Petit Ami pour ne lui avoir rien dit de ce livre, ni de ce qu’il devait contenir, etc., etc…) — et l’autre, Valéry, va si loin dans son système, voit la littérature d’une façon si mathématique (malgré le grand goût qu’il a pour des choses purement littéraires, comme Hugo, Mallarmé…), que je trouve mes idées quelquefois fragiles à côté des siennes.

24 mars 1905

Aujourd’hui, au Mercure, van Bever m’a donné à lire un article qu’il a écrit sur Van Gogh, pour avoir mon avis[35]. Je n’ai pas eu à chercher des détours. Cet article est très bien, il est même très beau par endroits, avec des réflexions qu’on retient, et une certaine sobriété de style, rare, très rare chez van Bever. Je n’ai pas pu m’empêcher de lire jusqu’au bout, sans rien sauter. N’est-ce pas le meilleur éloge qu’on puisse faire ? Van Bever a vraiment un beau cerveau d’artiste, et il sent vraiment ce qui est beau, et d’une beauté vraie, c’est-à-dire pas courante, pas routinière, la beauté-mère pour ainsi dire, celle qui peut fournir à tout à un art. Dommage qu’il manque un peu de savoir pour mettre en œuvre, pour ordonner. Encore a-t-il fait bien des progrès en ce sens. Qu’il se débarrasse de certains mots qu’il affectionne trop, comme, emprunter, participer, concept, et quelques autres qui ne me viennent pas, et ce sera tout à fait bien. Il me disait tout à l’heure qu’il ne savait pas où placer son article. C’est vraiment dommage, et je le lui ai dit : il aurait tout à fait tort de le mettre de côté ou de le déchirer, comme il y pensait.

23 avril 1905

Van Bever a publié un article dans l’Ermitage du 15 avril : Marc Papillon de Laphrise[36]. Être si intelligent, avoir tant d’idées, un tel sens de l’art et même un esprit si amusant, si moqueur, et écrire de cette façon. Il y a un préambule d’une page auquel il est impossible de rien comprendre. Clichés, phrases vagues, embrouillées. C’est à désespérer.

09 décembre 1905

Ce soir, je suis allé chez van Bever. Recherches dans toutes ses vieilles lettres. Nous en avons trouvé quelques-unes de moi, sans grand intérêt. J’en ai emporté cinq, qui me serviront peut-être. Nous avons parlé, malgré la présence de Mme van Bever, d’histoires de femmes. Curieuses histoires de van Bever avec la sœur de Guédy[37] (Anna) et l’autre histoire : lettre pour une maîtresse, qui était mariée : van Bever la remet, sous enveloppe, sans nom d’indiqué, au concierge, avec vingt sous, pour qu’il la remette à Madame… Le concierge oublie le nom, se trompe, et remet la lettre dans un autre ménage.

[…][38]

J’ai fait lire à van Bever quelques lettres de lui que j’avais apportées. Il n’en revenait pas, et trouvait cela fou, fou, et bête, bête !…

Quant aux miennes, de lettres, il y a dedans des phrases aussi d’une romance !…

31 août 1906

Van Bever m’a encore servi aujourd’hui quelques imbécillités littéraires sur le style, par exemple ! Dans ces moments-là, il est à gifler. Selon lui, un historien qui écrit bien, c’est qu’il est un mauvais historien. On ne peut écrire bien et être un historien sérieux. Tout beau style est un style vide. Et si on lui objecte qu’écrire bien, ce n’est autre chose qu’être clair, net, et compréhensible, cela ne fait rien. Il m’a tant et tant de fois servi cette opinion que je ne devrais plus y faire attention. Aucun livre plus mal écrit, par exemple, que Les Confessions !

15 octobre 1906

Été au Mercure. Le deuxième morceau d’Amours est paru. Van Bever est fort mécontent[39] et me le dit. « Tu t’es fichu de moi » me dit-il. Il s’en aperçoit seulement. Il avait regardé les épreuves pourtant. Il nous avait même dit, à Morisse[40] et à moi : « Mais je ne suis pas mécontent, moi, qu’on parle de moi dans un livre. » Aujourd’hui, il commence à voir l’ironie, et m’accuse de plus d’inexactitude. Henri Albert[41] était là. « Oui ou non, ai-je dit à van Bever, à propos de l’histoire de la femme de chambre, oui ou non, un soir, en rentrant, n’as-tu pas pris la concierge par la taille, croyant que c’était notre voisine ! » Bien forcé de répondre oui. « Mais je ne voulais pas l’embrasser ! » observe-t-il. À ce détail près. Et comme je le lui ai dit, j’ai encore ménagé son amour-propre, en mettant une femme de chambre, au lieu d’une bonne, comme c’était réellement[42].

Lendemain, 16 octobre 1906

Ce matin, à onze heures, j’ai reçu une lettre de van Bever, m’enjoignant d’enlever son nom pour le volume, ne voulant pas, dit-il, garder ce rôle de « jocrisse littéraire ». Il doit y avoir de sa femme là-dessous ?

Au Mercure, je lui en ai parlé. Il m’assure que sa femme n’y est pour rien. C’est seulement ce que lui ont dit des gens. Par exemple Sansot[43] : « Comment voulez-vous qu’on vous prenne au sérieux, maintenant ? » et Gaubert[44] : « Vous vous êtes fâché avec des gens qui vous en ont fait moins ». J’ai accepté de changer le nom. Monté chez Vallette, je l’ai mis au courant. Comme je le lui ai dit, c’est à désespérer de l’amitié, si on ne peut même plus parler de son meilleur ami. C’est encore mon père le plus chic. Lui, au moins, il ne réclame pas[45].

27 octobre 1906

Toujours la question du changement de nom de van Bever. Je lui dis ce que je lui ai déjà dit, que changer son nom me désolait, que je n’ai parlé que de choses vécues en commun, donc m’appartenant un peu, que tout jeune homme a des histoires du même genre, que de plus, ne pas montrer franchement mon meilleur ami, le déguiser sous un nom d’emprunt, cela me désolait — et qu’en outre, il y perdrait, car je lui mettrai une histoire de plus, celle de la lettre à la femme mariée, que j’avais accepté de raconter sans mettre son nom, que je mettrai si je change le nom, et ensuite, qu’il pouvait en être sûr, tout le monde au Mercure ne l’appellera plus van Bever, mais du nom qui se trouvera dans le volume. Il commence du reste à mieux prendre tout cela, s’appelle lui-même « le comique » de la troupe, et il a raconté lui-même, ce soir, devant Vallette, Gourmont et Morisse, l’histoire de la lettre à la femme mariée.

29 octobre 1906

En ce qui concerne le changement de nom, Vallette a eu l’idée d’étendre cela à van Bever, et van Bever étant monté, justement, et m’ayant demandé des nouvelles, je lui ai dit que Descaves[46] m’avait vivement conseillé de ne changer aucun nom, pour éviter d’être accusé d’un calcul, etc., etc… van Bever s’est encore montré un peu rétif, mais j’arriverai peut-être à le décider. D’ailleurs, je lui ai déjà offert d’enlever toutes les ironies littéraires, de refaire le morceau, de le lui soumettre, etc… mais, comme il dit, il se méfie. « Je te connais, répète-t-il chaque fois que je l’entreprends là-dessus. Tu referas, et sous prétexte d’enlever les rosseries, tu en mettras d’autres, »

15 décembre 1906

J’ai oublié de noter ce que m’a raconté hier van Bever de sa maladie. Bien malade, ce pauvre ami, mon plus vieil ami, et avec quelle vaillance, quelle gaîté même il supporte tout cela, douleur physique et angoisse morale. Déjà fait à l’idée de la mort, regardant lui-même le mal s’étendre en lui peu à peu, le gagner, l’enserrer. Il me racontait hier la diminution d’entrain, de vitalité, que la maladie lui apporte, et l’ambition fichue le camp, dans l’incertitude du nombre d’années à vivre encore. Seul soutien : l’idée des siens à faire vivre.

20 novembre 1907

Van Bever a reçu une pile soignée dans La Revue critique[47] sur ses Folastries de Ronsard[48]. On lui reproche des affirmations trop catégoriques sur des points d’histoire littéraire — ça, c’est bien lui — des erreurs sur le style de la langue de l’époque, des vers inexacts. Il en est très embêté. Il avoue qu’il y a en effet beaucoup de coquilles dans son livre, beaucoup de vieux mots mal orthographiés, et que, dans tant de versions successives de certains vers de Ronsard, il a bien pu confondre quelquefois. Le vilain de la chose, c’est que l’article est écrit par un nommé Laumonier et Jacques Madeleine[49], avec qui van Bever a été en rapports d’érudition et qui lui ont tout d’abord écrit des lettres assez aimables sur son ouvrage[50].

04 janvier 1908

Cette date est importante, depuis le deux janvier, Paul Léautaud est embauché au Mercure de France où il demeurera jusqu’en 1941.

Ce matin, au Mercure, van Bever, me parlant de tous ses travaux et de la nécessité qu’il a de gagner quelque argent, me disait : « Dans dix ans, je serai nettoyé. Avec ma maladie, c’est certain. Je ne me fais pas d’illusion[51]. Je tiens au moins à laisser quelques sous aux miens. Je ne m’en attriste pas. À quoi bon ? C’est un fait. Il faut l’accepter. » Je trouve cela très bien, ce calme, cette résignation, cette sorte de désintéressement de la vie pour elle-même. Très bien, tout à fait.

14 novembre 1910

Van Bever a eu un bien joli mot, il y a deux ou trois jours, dans son bureau. […] Quelqu’un demandait à van Bever : « Dites donc, j’ai besoin d’écrire pour un renseignement à la duchesse d’Uzès[52]. Est-ce qu’elle est aimable, est-ce qu’elle me répondra ? — Écoutez, répondit van Bever, j’ai eu affaire une fois à la duchesse d’Uzès et elle m’a répondu très aimablement. Il est vrai que je lui avais écrit une lettre très bien. J’écris d’ailleurs toujours des lettres très bien quand j’écris aux femmes. Je peux même dire que j’avais écrit à la duchesse d’Uzès une “belle lettre”. » Puis, après avoir songé un moment : « J’ai écrit quelques belles lettres dans ma vie ! » Quand on connaît van Bever, on voit d’ici son air, sa pose même, en disant cela.

L’idée m’est venue tout de suite de lui faire une niche à ce propos. J’ai pris une feuille de papier. J’ai écrit : « On annonce, pour paraître prochainement, de M. Ad. Van Bever : Mes plus belles lettres. » Morisse va à Vers et Prose demain mardi. S’il y voit Divoire[53], il la lui remettra pour en faire un écho aux « Treize[54] », dans L’Intransigeant.

18 novembre 1910

L’Intransigeant de ce soir contient l’Écho sur van Bever : Mes plus belles lettres.

L’Intransigeant daté du 19 novembre 1910, page 2, 5e colonne

À André Salmon — Paris le 5 avril 1911
Cher Monsieur

J’ai fait un jour un petit couplet sur van Bever. Morisse me dit de vous l’envoyer, que vous l’utiliserez peut-être dans votre revue[55]. Le voici ci-dessous, copié par Morisse avec la musique.
C’est un air connu, mais dont je ne peux retrouver le nom.
À vous,

P. Léautaud

Van Bever est un érudit
Ici-bas nul n’y contredit.
Imposant, savant et petit
Il redit tout ce qu’on a dit.
Van Bever est un érudit
Ça se sent dans ce qu’il écrit.

10 mai 1910

J’ai oublié de noter ceci : Hier, j’ai envoyé à Divoire, pour Les Treize, mon petit couplet sur van Bever : van Bever est un érudit, etc[56]

Et treize ans passent…

20 mars 1923

On offre un banquet à van Bever, pour le 100e volume des Maîtres du livre, la collection fondée par lui chez Crès[57]. Ce banquet sera présidé par Barrès[58]. Van Bever m’a envoyé ce matin une invitation. Je lui ai envoyé ce mot :

À Adolphe van Bever[59] — Paris, le 20 mars 1923

Mon cher ami,
J’étais bien décidé à aller à ton banquet, que je trouve très bien et un hommage que tu mérites, mais j’ai trop de mépris pour l’homme qui le préside. Cela me retient. Je n’y serai donc pas, à mon grand regret pour le plaisir d’amitié que j’aurais éprouvé. »
À toi cordialement.

Et ce que je dis là pour Barrès, je le pense joliment. Cet arlequin guerrier me répugne[60].

15 novembre 1923

Marguillier[61], qui vient prendre sa case[62], me dit qu’il a été voir van Bever, très malade depuis trois semaines, de très grandes crises de douleurs, avec une sorte de divagation. Il me dit que je devrais aller le voir. J’avoue que je ne m’en sens aucun goût. L’idée d’entendre ce pauvre garçon crier comme je l’ai entendu une fois, il y a quelques mois, de le voir se tordre sur son lit… Vraiment non. Je manque de courage pour le spectacle de la souffrance physique. J’ai dit en plaisantant à Marguillier : « J’irai le voir quand il sera mort. »

Magne[63] est arrivé ensuite. Je lui ai parlé de l’état de van Bever. Il m’a parlé de tous les poisons qu’a pris van Bever pour calmer ses affreuses douleurs, des doses multiples et répétées auxquelles il s’est habitué. Il paraît qu’il lui vient de temps en temps, depuis quelque temps, tantôt à une place, tantôt à une autre, des abcès gros comme le poing et absolument indolores pour lui, abcès qui sont le résultat de tous les poisons qu’il a absorbés. Magne me parle notamment de l’opium, qui a permis à van Bever d’avoir des heures pour pouvoir travailler, la disposition d’esprit nécessaire, quitte à payer cela ensuite par des moments d’abattement profond. Magne parti, je pense à cette question de l’opium. Je me rappelle que Schwob en usait aussi, ou de la morphine, quand il avait à travailler. Je pense que ce serait peut-être un remède pour ces moments de goût à rien que je traverse si souvent. C’est tout de même quelque chose : on a un travail à faire. Un peu d’opium et on a l’esprit agile, éveillé, on abat sa besogne presque sans effort. On le paie après sans doute, on s’habitue et il faut augmenter la dose. Mais on n’en a pas moins fait ce qu’on avait à faire. C’est tentant, tout de même… Je suis bien sûr du reste que je n’arriverai jamais à cela. Je suis habitué à mon mauvais moral et je m’en tire tout de même. Que de choses j’aurais faites si je ne l’avais pas et quel plaisir j’aurais à voir terminées toutes les choses que je laisse traîner !

21 décembre 1923

Il paraît que van Bever continue à être très malade. Depuis deux mois au lit. Huit jours avec le délire. Vallette me dit que, s’il meurt, il faudra, me trouvant le maître de l’ouvrage, faire le 3e volume des Poètes d’aujourd’hui, que van Bever a toujours refusé de faire, estimant que trois volumes se vendront moins bien que deux.

17 janvier 1925

Été passer deux heures chez van Bever, au lit depuis un mois. Il est affreux de voir un homme souffrir à ce point. C’est une des raisons pour lesquelles je vais si rarement le voir.

[…]

J’allais surtout chez van Bever pour lui dire combien je regrette d’avoir dit oui pour Droin[64] et Lebesgue[65] dans les Poètes d’aujourd’hui en trois volumes. Aucun talent, Droin, pompier et plat, et Lebesgue non plus, aucun talent : du savoir, voilà tout, mais sa poésie la puérilité même. Nous allons nous faire arranger, quand on les trouvera dans notre choix, au lieu de certains nouveaux plus intéressants.

06 janvier 1927

Van Bever est en ce moment, depuis trois semaines, très malade. Très mal mardi dernier, il allait encore plus mal aujourd’hui. Ses médecins le considèrent comme perdu et sa femme est à peu près résignée à l’événement. Comme nous parlions des Poètes d’aujourd’hui, j’ai dit à Vallette une chose à laquelle je pense depuis quelques jours : si van Bever vient à mourir, faire sauter trois ou quatre des poètes qu’il a voulu mettre dans l’édition en 3 volumes. J’ai dit à Vallette : « Vous n’y serez pour rien. Vous pourriez dire que les auteurs sont maîtres de leur ouvrage. Je dirais à Mme van Bever, avec qui je m’entendrais naturellement pour cela, qu’elle me mette tout sur le dos. Moi, cela m’est égal et je me moque de ce que pourraient dire ces poètes. Voilà Droin, par exemple, qui n’a jamais eu aucun talent. Voilà Derème[66] aussi, qui est une vaste plaisanterie comme poète. Il y en a encore un ou deux autres. Ce serait excellent de les enlever et de mettre à leur place des tout nouveaux qui ont du talent pour de bon, et cela dans l’intérêt même de l’ouvrage. » Vallette est de mon avis, mais le procédé l’offusque un peu. […].

11 janvier 1927

Van Bever est mort vendredi dernier 7 janvier, à 10 heures et demie du soir. Une vie de martyr. Vingt-neuf ans de souffrance. J’ai passé chez lui beaucoup de moments depuis samedi dernier, que sa bru est venue, au Mercure, m’annoncer sa mort, à laquelle je m’attendais depuis trois visites à chacune desquelles on m’avait dit qu’il allait plus mal. J’étais resté jusqu’à aujourd’hui assez indifférent, sans doute pour la délivrance que lui est la mort. Mais aujourd’hui, en conduisant son corps, en arrivant à Grosrouvre[67], dans ce pays qu’il avait choisi pour aller s’y reposer l’été, dans ce petit cimetière de campagne dans lequel il avait voulu être enterré, dans cette maison qu’il s’était fait construire en plein bois, dans le petit bureau qu’il s’était aménagé là, j’ai été touché. Il avait abattu lui-même quelques arbres sur le derrière de la maison et avait découvert ainsi une assez belle vue, brumeuse et mélancolique. Jean Marc[68] m’a dit qu’il restait souvent assis pendant des heures à la fenêtre de la salle à manger à regarder ce paysage.

Toute ma pensée ce soir est pour l’ami de ma jeunesse, le compagnon de plus de quarante années.

Une très belle promenade, assis à côté du conducteur du fourgon qui amenait le corps, du 5 de la rue de Tournon[69] à l’église de Grosrouvre, par Sèvres, Versailles, Saint-Cyr, La Queue-lès-Yvelines.

Le service a été fait, à l’arrivée, église et cimetière, par les pompiers du pays, le cercueil posé sur un petit brancard à quatre porteurs. Rappel de l’Enterrement à Ornans[70].

Dumur et Vallette m’ont demandé hier matin de faire l’Écho pour le Mercure, prochain numéro. Toute la place que je voudrai.

Mme van Bever, femme admirable. Simple, silencieuse, aucun étalage, aucun trémolo, aucun chiqué, rien de ce panégyrique exagéré du mort comme on voit quelquefois en faire et par des femmes qui n’ont pas eu pour leur mari tout le dévouement de Mme van Bever pour le sien. Parfaite en tous points. Quelle chance il a eue, dans son malheur, de tomber sur une femme pareille, qui non seulement l’a soigné sans relâche, mais encore l’a aidé dans ses travaux.

Sur la tombe, discours excellent, en peu de lignes, de Maurice Renard[71], délégué de la Société des gens de lettres.

Van Bever avait quelque peu bougé dans ses idées. Il appréciait bien des petites choses qui nous faisaient bien rire dans notre jeunesse : assez patriote pendant la guerre, Société des gens de lettres, Légion d’Honneur, goût de la propriété. Sur la religion seulement il était resté le même : athée invétéré. Il n’a voulu aller à l’église que pour ne pas contrister le curé de Grosrouvre, artiste peintre et bibliophile, avec qui il était en relations. Ce curé lui a rendu cela en ne rabattant pas un sou sur le prix de sa cérémonie et en réclamant même un supplément de 150 francs sur le prix convenu quand Jean de La Quintinie[72] est allé le régler ce tantôt.

[…]

Je complète mes notes sur la mort de van Bever. J’ai passé la nuit de dimanche à lundi, sur la prière de sa femme, exténuée de fatigue, et la garde ayant cessé de venir, à veiller dans la salle à manger, jusqu’à minuit avec Gabriel Maisné[73], que j’ai retrouvé là après trente ans, et Jean Marc, et ensuite seul, Jean Marc s’étant couché sur un canapé dans le salon.

Ce dimanche, vers 6 heures, peu après mon arrivée chez Mme van Bever, Sébastien-Charles Leconte[74], qui était venu lui présenter ses condoléances, m’a trouvé dans la salle à manger à son départ. Il m’a rappelé, en me serrant la main, les deux vers qui terminent l’épitaphe de Scarron par lui-même et qui s’appliquent en effet assez bien à van Bever :

… Voici la première nuit
que le pauvre Scarron sommeille
[75].

qu’il m’a dite avec un accent merveilleux.

Van Bever a dit des paroles enfantines relativement au cimetière de Grosrouvre dans lequel il a voulu être enterré par horreur des cimetières parisiens, horreur qu’on ne peut que partager. C’est Mme van Beverr qui me les a répétées — en souriant tristement de leur puérilité. Van Bever avait acheté là-bas un grand espace de bois, au milieu desquels a été construite une petite maison. Parlant alors du cimetière : je verrai mes arbres, a-t-il dit, (je crois bien, entre parenthèses, qu’il est tourné, dans sa tombe du côté opposé). Il a dû dire ces paroles pendant sa dernière crise de quatre semaines dont il ne s’est pas relevé. A-t-il donc senti qu’il allait mourir ?

Après être allé un moment au Mercure, lundi matin, je suis revenu pour tenir compagnie à sa femme pendant la mise en bière, à laquelle je n’ai pas assisté. Je ne l’ai pas vu dans sa dernière crise. Je ne l’ai pas vu mort. Mme van Bever m’en a fait en quelque sorte et presque de sa part à lui-même la prière, me disant qu’il n’a pas voulu que je garde de lui l’image de l’homme qui allait mourir ni de celui qu’il serait mort. Il avait grand peur d’être enterré vivant et il avait prescrit qu’on lui incise une oreille avant de fermer le cercueil. Mme van Bever se l’est rappelé au dernier moment. C’est Jean Marc, avec des ciseaux, qui a fait l’opération. Il paraît que si le sang paraît c’est que la mort n’est pas réelle. Si le sang ne paraît pas, c’est bien la mort. Jean Marc nous a dit qu’il avait incisé l’oreille comme du papier séché.

La petite bonne de van Bever nous a raconté bien des petites choses à Maisné et à moi pendant notre veille. Il paraît que Jean Marc n’était pas des plus tendres pour son père[76] pendant ses crises. « Il nous embête », disait-il. Si on l’avait écouté on aurait donné à van Bever tous les stupéfiants possibles pour ne plus l’entendre crier et réclamer.

Il paraît qu’il est mort, c’est sa femme qui me l’a dit, comme sous l’effet de la dernière piqûre qu’on lui a faite, presque immédiatement.

Pas un mot, pas une apparition de Crès, qui doit pourtant tout à van Bever.

12 janvier 1927

Magne est passé ce soir dans mon bureau. Il déplore de n’avoir pu aller à Grosrouvre, à cause du peu de facilité résultant de l’heure de la levée du corps et de l’heure du train à la gare des Invalides. J’apprends de lui que van Bever, qu’il a vu trois ou quatre jours avant sa mort, était extrêmement changé, les joues excessivement rentrées, les yeux presque révulsés.

Mme van Bever, que je suis allé voir après déjeuner, me raconte qu’hier, pendant son absence pour les obsèques, une jeune fille s’est présentée chez sa concierge, racontant qu’elle est la cousine de van Bever (donc la fille du fils du second mariage de son père), qu’elle a appris que van Bever était mort d’une singulière maladie, que son père à elle est mort également d’une maladie assez mystérieuse, et qu’elle voulait se renseigner, en quelque sorte par sécurité pour elle-même.

La librairie Crès, administration et magasin de vente, ont été fermés le jour des obsèques.

Mme van Bever a fait lundi matin, avant la mise en bière, un croquis de van Bever sur son lit de mort pas plus ressemblant que tous les portraits qu’elle a faits de lui de son vivant, ni que tous les portraits qu’elle a faits du reste.

J’écris ce soir mon Écho sur van Bever pour le prochain numéro du Mercure. J’ai bien peur, bien que je me sois assez borné, que ce soit un peu long pour un Écho.

13 janvier 1927

Retourné voir Mme van Bever après déjeuner pour quelques détails sur lesquels je manque de précisions pour mon article sur van Bever.

Elle me raconte que Gas et Sauty, les directeurs de la Maison Crès[77], lui ont dit que la collection nouvelle commencée par van Bever continuera à paraître avec son nom, et que si sa bru le désirait, il y a une place toute prête pour elle dans la maison. Voilà des traits qui font plaisir. On verra par la suite ce qu’il en sera, mais pour le moment ce n’en est pas moins tout à fait bien. Contraste avec l’attitude de Crès.

18 janvier 1927

Je pensais tantôt à propos de mon amitié avec van Bever, qu’on a évoquée presque sur sa tombe, qui a fait que des gens m’ont adressé des condoléances personnelles, que là comme partout on se paie de mots. Il y avait surtout une longue habitude dans cette amitié, du moins dans ce qu’elle est devenue. Je n’avais pas une idée commune avec lui, pas un goût. Je ne l’ai jamais approuvé comme écrivain. J’ai toujours trouvé au contraire qu’il écrivait mal, qu’il n’avait fait aucun progrès, etc., etc., cela joint à la nature de ses travaux, tout cela faisait que nous n’avions rien de commun littérairement. Depuis des années, depuis qu’il avait quitté le Mercure, nous nous voyions assez peu et ni lui de son côté ni moi du mien nous n’en étions privés. Ce qui nous liait au fond, c’était notre adolescence, notre jeunesse vécues ensemble, les choses de ce temps-là que nous avions en commun. Là, oui, je peux le dire, nous étions liés. Autrement ?… jamais je ne me suis intéressé à ses travaux ni lui aux miens.

Je pense de même pour sa femme, bien qu’il ne faille pas juger sur l’extérieur. Il se peut très bien que, le soir, seule, pensant à lui, qui n’est plus là, elle ait des crises de chagrin. Mais les jours passés entre sa mort et ses obsèques, comme les derniers jours qu’il a vécu, elle était parfaitement tranquille, calme, elle parlait, elle riait, elle plaisantait. Façade encore, sans doute. Il faut toujours penser à l’être intérieur, à ce qu’on est quand on est seul. Mais enfin elle n’avait pas l’angoisse de sa mort, pas plus qu’on ne l’a vue effondrée par cette mort. Ce qui doit faire son chagrin doit être tout rétrospectif. Elle doit penser au temps qu’elle le rencontra, qu’elle le connut, elle toute jeune fille, lui tout jeune homme à qui elle plut, qui l’aima, qui lui fit la cour, qui la demanda pour femme, aux premiers temps de leur mariage, etc. Mais une vie comme celle qu’il a eue, et comme celle qu’il lui a faite ?… C’est une délivrance qu’elle doit éprouver. Il est bien certain que s’il lui a laissé de quoi vivre à peu près, c’est seulement maintenant qu’elle va pouvoir vivre tranquille. Au cimetière, les prêtres ayant terminé, elle est partie, sans même attendre la descente dans la fosse, à laquelle il n’y eut pour assistants que Maisné et moi, qui avons jeté dans la fosse, sur le cercueil descendu, Maisné une gerbe prise dans le tas des fleurs offertes, moi le bouquet de violettes que j’avais apporté rue de Tournon. Ceux qui ne sont partis que tout fini sont deux amis de jeunesse, c’est un fait.

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Lire aussi :
— Yves Gandon : « Un Maître du livre : Adolphe van Bever », Les Nouvelles littéraires du 25 novembre 1922, page trois, agrémenté d’une photographie d’Adolphe van Bever à son bureau.
Passe-Temps, Mercure de France 1987.


[1]     Jean de Tinan (1874-1898), poète, mort avant d’avoir atteint ses 25 ans.

[2]     Du théâtre de l’Œuvre, à l’époque 23, rue Turgot, fondé en 1893 et dirigé par le comédien Lugné-Poe (1869-1940) jusqu’en 1899.

[3]     Lugné-Poe (sans tréma, supprimé ici). (Aurélien Lugné, 1869-1940), comédien, metteur en scène et directeur de théâtre. Fondateur du Théâtre de l’Œuvre, il est, avec André Antoine et Firmin Gémier, l’artisan d’un renouveau du théâtre français en cette fin du XIXe siècle.

[4]     L’exposition de 1972 de la BNF a présenté une lettre d’Alfred Vallette datée du 12 juin indiquant à PL que son Élégie paraîtra dans le numéro du Mercure daté du 29 juillet. En fait cette Élégie paraîtra dans le numéro de septembre puis, selon le catalogue de cette exposition, dans le Gil Blas illustré du 6 octobre.

[5]     Lugné-Poe, La Parade, souvenirs et impressions de théâtre, trois volumes représentant ensemble 590 pages, parus chez Gallimard en 1931, 1932 et 1933. La partie concernant Adolphe van Bever se trouve dans le deuxième tome, Acrobaties, chapitre « Le Premier abonné », page 37.

[6]     Maurice Beaubourg (1866-1943), journaliste, romancier et dramaturge, proche du symbolisme, collabore à L’Événement, à Gil Blas, à La Cocarde, au Figaro, à la Revue indépendante. Journal Littéraire de Paul Léautaud au 7 février 1908 : « Beaubourg nous racontait l’autre jour au Mercure qu’il en est à sa 57e pièce, toutes portées successivement chez plusieurs directeurs de théâtre, et toutes refusées. »

[7]     L’Image, pièce de Maurice Beaubourg, a été créée le 27 février 1894 au théâtre des Bouffes du Nord par la troupe du théâtre de L’Œuvre sous la direction d’Aurélien Lugné-Poe. Le texte en est paru chez Paul Ollendorff en 1894. La distribution fait apparaître Lugné-Poe dans le rôle de « Marcel Deménière, romancier idéaliste » et Espérandieu (qui pouvait être un pseudonyme) dans le rôle de Zanetto. Berthe Bady (1868-1921), épouse d’Aurélien Lugné-Poe « à la ville », comme on écrit dans les programmes de théâtre, est ici Jeanne Deménière.

[8]     C’est van Bever qui introduisit Léautaud auprès de Lugné-Poe, puis d’Alfred Vallette. En 1931, date de parution de cet ouvrage, Lugné-Poe n’a que 62 ans, mais confond déjà pas mal de choses, comme nous venons de le voir à la note précédente. Voir la réflexion d’Alfred Vallette au 1er juin 1931 : « Ce sacré Lugné. Il a fait des erreurs !… » (à propos d’Édouard Dubus dans premier tome de La Parade : Le sot du tremplin). Cela interroge, hélas, sur la pertinence du témoignage direct, aussi précieux soit-il…

[9]     Ce n’est que bien plus tard, vers 1908, que PL s’est intéressé aux animaux.

[10]    L’immeuble du 23, rue Turgot que nous connaissons aujourd’hui est une construction qui semble dater des années 1930 et qui fait une peu tache dans un alignement d’immeubles plus anciens. On peut donc imaginer que la construction précédente abritant le théâtre de l’Œuvre était suffisamment vétuste pour être démolie.

[11]    Un ennemi du peuple, drame en cinq actes d’Henrik Ibsen joué pour la première fois en janvier 1883 à Oslo. La pièce a été représentée au théâtre de l’Œuvre le 29 mars 1898. La distribution originale indique « Une bande d’écoliers ». De nos jours la réglementation sur le travail des enfants fait que ces rôles sont le plus souvent supprimés. Les deux pièces d’Enrik Ibsen citées ici sont de nos jours régulièrement représentées en France.

[12]    Ici un long passage supprimé sur des histoires de cigares et de douaniers.

[13]    Lugné-Poe fait ici référence à la « Gazette d’hier et d’aujourd’hui » parue dans le Mercure du 15 janvier 1927 à l’occasion de la mort d’Adolphe van Bever ou/et au texte de Vient de paraître, la revue de Georges Crès, parue de 1921 à 1931. Ces deux textes paraîtront ensemble pour la collection « Les Amis d’Édouard » numéro 114 et constitueront la dernière partie de Passe-Temps en février 1929. Cet ouvrage, réédité au Mercure de France en 1987 et réuni avec Passe-Temps II, demeure encore facilement accessible en librairie.

[14]    La rue Albouy se trouve entre le canal Saint-Martin et le boulevard Magenta.

[15]    Deux kilomètres.

[16]    Dans Passe-Temps.

[17]    Il existait alors un procédé de duplication bien oublié qui portait le nom barbare et un peu ridicule d’Hectographie (Hecto=cent) sous réserve que l’original soit réalisé avec une certaine encre, qui se déposait peu à peu sur chaque page. Cela était suffisant pour que chaque comédien puisse disposer, à bas coût, de sa brochure.

[18]    AvB, hélas pour lui, est mort de tout autre chose, et bien plus douloureuse, ainsi que nous le verrons ci-dessous.

[19]    Auguste Germain (1862-1915, à 53 ans), auteur dramatique, romancier et journaliste, chez qui AvB a été employé comme secrétaire.

[20]    Jean-Marie Gros, fondateur du théâtre de L’Œuvre, au côté d’Aurélien Lugné-Poe. Voir La Parade, op. cit. page 35.

[21]    Comme Aurélien Lugné-Poe, André Billy a écrit trois livres de souvenirs : La terrasse du Luxembourg, Le Pont des Saint-Pères, et Un balcon au bord de l’eau, tous trois parus à la librairie Arthème Fayard en 1945, 1947 et 1949, représentant à eux-trois 781 pages. André Billy (1882-1971), cadet de dix ans de Paul Léautaud, lui a survécu quinze ans. Paul Léautaud a eu trois amis, Adolphe van Bever, André Billy et André Rouveyre, auxquels il faudrait ajouter Paul Valéry, mais moins longtemps. André Billy a effectué une longue et importante carrière de journaliste, notamment à L’Œuvre et au Figaro littéraire. André Billy a été membre de l’Académie Goncourt en 1944.

[22]    Louis Mandin (1872-1943), poète. Voir sa notice (rédigée par lui-même) dans l’édition en trois volumes des Poètes d’aujourd’hui. Louis Mandin apparaît pour la première fois dans le Journal littéraire de Paul Léautaud le cinq novembre 1926. Il s’est occupé, au Mercure, de la correction des épreuves et des relations avec les imprimeurs.

[23]    Le tabès est une « maladie nerveuse d’origine syphilitique, caractérisée par des lésions dégénératives de la moelle épinière, se manifestant par des troubles de la sensibilité profonde avec abolition des réflexes, hypotonie, incoordination, des crises douloureuses paroxystiques, une atteinte de certains nerfs crâniens » (TLFi). Cette maladie était à l’époque un cauchemar absolu ; AvB mourra à 56 ans de cette maladie après des souffrances atroces et plusieurs années d’enfer.

[24]    Henry Bauër (1851-1915), écrivain, journaliste et critique dramatique engagé à gauche. Henry Bauër est un fils naturel d’Alexandre Dumas (père), à qui il ressemblait fortement.

[25]    Léon Bazalgette (1873-1928), écrivain et critique littéraire. Traducteur de l’anglais, Léon Bazalgette est surtout le biographe des auteurs américains Walt Whitman, et Henry David Thoreau. Voir l’annonce de sa mort au 2 janvier 1929, sa nécrologie dans les « Échos » du Mercure du 15 janvier 1929, page 504 et les problèmes de succession au 13 avril 1929.

[26]    Mme van Bever, née Marguerite Louise de La Quintinie, était la descendante du célèbre collaborateur de Le Nôtre, à Versailles. Le couple a eu un fil, Jean-Marc (1900-1942), dont nous aurons des nouvelles à la mort de van Bever en janvier 1927.

[27]    Cette collection entreprise avec l’éditeur Georges Crès avait pour ambition d’être à la fois soignée sans être trop onéreuse. Cette collection a rassemblé plus d’une centaine de volumes entre 1911 et 1925.

[28]    Fernand Fleuret (1883-1945). Dans ses Souvenirs sur Apollinaire (Grasset 1945), Louise Faure-Favier dresse un singulier portrait de Fernand Fleuret : « Très satisfait de ressembler à un archer de la tapisserie de Bayeux. » Si Fernand Fleuret répondait mal aux invitations de Louise Faure-Favier « C’est que, au-dessus de mon appartement, tout en haut, sous les combles, habitait le poète normand Robert Campion, chez qui Fernand Fleuret, après nous avoir quittés, allait dîner et passer la nuit en joyeuses beuveries alternées d’improvisations poétiques et d’histoires érotiques. » Voir aussi au 4 juin 1936.

[29]    Fernand Fleuret, Friperies, recueil de poésies publié chez Eugène Rey en 1907, 82 pages.

[30]    Eugène Rey (1869-1949), libraire et éditeur, 8, boulevard des Italiens, puis, en 1925, 11 bis, rue Drouot.

[31]    L’exposition de 1972 de la BNF a présenté une lettre d’Alfred Vallette datée du 12 juin indiquant à PL que son Élégie paraîtra dans le numéro du Mercure daté du 29 juillet. En fait cette Élégie est parue dans le numéro de septembre puis, selon le catalogue de cette exposition, dans le Gil Blas illustré du 6 octobre, le jour des funérailles nationales de Louis Pasteur.

[32]    Adolphe van Bever n’a occupé ce poste que deux mois.

[33]    La Gardienne n’est pas une pièce de théâtre d’HdR mais un poème symboliste paru dans la revue La Wallonie en janvier 1892 : « Il frappe à la porte. / La gardienne, / à demi dans l’ombre voilée. / Toi qui heurtes au nom du passé / et de ta misère / Revenue à jamais de tes pas effacés / Du fond de l’aventure amère, / Ô toi dont l’orgueil est faussé / Par les griffes de la chimère, / Entre !. » Pour cette représentation, voir ici l’assez longue note 4 de la page Lettres à Henri de Régnier.

[34]    Le troisième, à cette époque où PL n’avait pas encore rencontré ni André Billy ni André Rouveyre était un certain Boulanger, dont nous ne savons rien, un peu plus âgé que PL, peut être un collègue de l’étude Lemarquis, administrateur judiciaire, rue Louis-le-Grand.

[35]    Pour une autre revue.

[36]    « Un capitaine poète du XVIe siècle : Marc Papillon de Lasphrise 1555-1600 ? », L’Ermitage, avril 1905 page 231. Marc Papillon, seigneur de Lasphrise, (1555-1599), poète baroque satirique et érotique. Le bourg de Lasphrise se trouvait près de Tours et est inconnu des cartes modernes, avec ou sans le premier s. Il est vrai que le texte de van Bever est un peu long et ampoulé, comme on dirait de nos jours, mais il se lit sans déplaisir.

[37]    Pierre Guédy (1872-1903, à 31 ans), a été, en 1893, collaborateur de la revue de van Bever et Léautaud L’Indépendance littéraire, puis directeur, en 1896, de la publication du mensuel parisien L’Aube qui dura moins d’une année. Il fut l’un des premiers, avec entre autres Gyp, Jean Lorrain et Victor Margueritte, à participer aux débuts du « photoroman littéraire français », à caractère quelque peu érotique et visant principalement une clientèle de jeunes femmes célibataires.

[38]    Dans son Journal, Paul Léautaud passe assez facilement d’une idée à une autre puis revient à la première sans davantage de raison que le cheminement de sa pensée. Ont donc été supprimés ici, à plusieurs reprises, des textes complètement hors du sujet dans cette page.

[39]    Dans le Mercure de ce quinze avril, de la page 548 à la page 565, Adolphe van Bever ses cité trente-cinq fois.

[40]    Paul Morisse partagera le bureau de PL à partir de janvier 1908 jusqu’en 1911. Le 9 décembre 1913, PL le dira âgé de 47 ou 48 ans, ce qui le ferait naître vers 1865. Paul Morisse est aujourd’hui connu pour être le traducteur des Hymnes à la nuit de Novalis en 1908 (voir au 26 octobre 1908) et aussi de Stefan Zweig pour son Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre en 1910. Voir J.-P. Glorieux, Novalis dans les lettres françaises à l’époque et au lendemain du symbolisme (1885-1914), Presses universitaires de Louvain, 1982 (526 pages). Pour Paul Morisse, voir André Billy, Le Pont des Saint-Pères, Fayard 1947, pages 35-37. Une page sera consacrée ici-même à Paul Morisse lors de l’été 2021.

[41]    Henri Albert (Henri-Albert Haug, 1869-1921). Il signait de ses seuls prénoms et beaucoup pensaient ainsi qu’il se nommait Albert. Il tint au Mercure une rubrique de lettres allemandes. Dans d’autres journaux il utilisait parfois le pseudonyme de Matin Gale. Lire, à l’occasion de sa mort, un court portrait au 3 août 1921.

[42]    Voici le texte du Mercure, page 565 : « Une chambre à côté de la mienne était occupée par une jeune femme de chambre, assez jolie créature, à laquelle Van Bever faisait la cour. Un soir que nous rentrions, il crut reconnaître, dans une femme qui montait l’escalier devant nous, le tendre objet de sa flamme. Il se précipita, la prit par la taille, il allait l’embrasser, quand la femme, se retournant soudain, offrit à son baiser le visage de la concierge en personne, suffoquée d’étonnement. À partir de ce jour-là, van Bever passa dans la maison pour un coureur de femmes, le concierge ne cessant de le regarder avec de gros yeux de jaloux, pendant que notre voisine, désenchantée, ne voulait plus rien savoir de ses déclarations. »

[43]    Edward Sansot (1864-1926), fondateur des Éditions E. Sansot, collaborateur de La Revue blanche et du Mercure. On lira un portrait d’Edward Sansot dans le décidément très-indispensable André Billy, La Terrasse du Luxembourg, pages 321 et suivante, dont on peut demander une copie à paul tiret leautaud chez outlook point com.

[44]    Ernest Gaubert (1881-1945), journaliste, romancier et poète. Ernest Gaubert écrira une première biographie de Rachilde, chez Sansot en 1907 (74 pages).

[45]    Firmin Léautaud est mort en février 1903.

[46]    Lucien Descaves (1861-1949), journaliste, romancier et auteur dramatique naturaliste et libertaire. Lucien Descaves s’est rendu célèbre par Les Sous-offs, roman antimilitariste pour lequel il fut traduit en cour d’assises pour injures à l’armée et outrages aux bonnes mœurs. Acquitté en 1890, il donna d’autres œuvres dans le même ton. Rédacteur au journal L’Aurore au moment de l’affaire Dreyfus, il lui apporte son soutien. Lucien Descaves est aussi secrétaire de l’Académie Goncourt.

[47]    La Revue critique d’histoire et de littérature est parue pour la première fois en janvier 1866 sous la direction de Paul Meyer, Charles Morel, Gaston Paris, Hermann Zotenberg avec des périodicités diverses (d’hebdomadaire à annuelle) jusqu’en 1935. Bien entendu d’autres directeurs de publications apparaîtront au cours des années. On ne confondra pas cette revue avec La Revue critique des idées et des livres, créée en 1908 par Jean Rivain et Eugène Marsan et qui disparaîtra en 1924.

[48]    Pierre de Ronsard, Livret de Folastries — Publié sur l’édition originale de 1553 et augmenté d’un choix de pièces d’expression satyrique et gauloise tirés des éditions originales, avec une notice et des notes par Ad. van Bever, portrait-frontispice, illustration d’une des demeures du poète, le château de la Possonnière, et d’une petite vue du collège Coqueret où Dorat avait ouvert une académie. Mercure de France 1907, 276 pages.

[49]    Paul Laumonier (1867-1949), éditeur, notamment des œuvres de Ronsard en 1935, qui fait encore autorité de nos jours. Jacques Madeleine (Jacques Normand, 1859-1941), poète et romancier. Érudit, spécialiste de littérature française des XVIe et XVIIe siècles, Jacques Madeleine a été secrétaire et lecteur des éditions Fasquelle.

[50]    Mais en effet ça se gâte ici et l’on peut lire, à la page 360 du numéro de novembre 1907 (en fait à la quatrième page d’une revue paginée par semestre) : « Dans sa Notice, M. Van Bever est naturellement amené à parler de la réédition moderne antérieure à la sienne, et il le fait en ces termes : “L’ouvrage… n’a pas, malgré l’affirmation du publicateur, été réimprimé sur l’édition originale. Ce n’est qu’une reproduction de l’édition apocryphe de 1584. / M. Van Bever, on le voit, est fort catégorique. Nous sommes obligés de lui dire qu’il se trompe du tout au tout. / Il suffit, pour le prouver, d’un examen comparatif des éditions de 1553, de 1862, — et de 1907. » Suit la « pile » évoquée par PL où Jacques Madeleine détaille l’ouvrage ligne à ligne…

[51]    Van Bever mourra le 7 janvier 1927.

[52]    Marie Adrienne Anne Victurnienne Clémentine de Rochechouart de Mortemart (1847-1933) a épousé, en 1867, Emmanuel de Crussol, douzième duc d’Uzès (1842-1872).

[53]    Fernand Divoire (1883-1951), écrivain belge naturalisé français en 1912.

[54]    L’intransigeant publie quotidiennement une rubrique, la « Boîte-aux-lettres », signée du pseudonyme collectif « Les Treize ». Ces Treize étaient sans doute plus nombreux mais le plus souvent constitués d’André Billy, Fernand Divoire, Ernest Gaubert, Jean Pellerin, Guillaume Apollinaire… »

[55]    André Salmon : Garçon ! De quoi écrire, « revue de la vie littéraire en deux tableaux et un intermède idyllique, prologue en vers d’Albert Acremant », représentée chez Aurel le 1er juin 1911. Ce titre sera repris par Jean d’Ormesson et François Sureau en octobre 1989.

[56]    Ce petit couplet paraîtra dans L’Intransigeant daté du 12 mai, cinquième colonne.

[57]    Collection créée en 1908.

[58]    Maurice Barrès (1862-1923), écrivain et homme politique, figure de proue du nationalisme français. Maître à penser de sa génération, sa première œuvre est un triptyque qui paraîtra sous le titre général du Culte du Moi (Sous l’œil des Barbares, 1888, Un Homme libre, 1889, et Le Jardin de Bérénice, 1891), tous trois lus et admirés, un temps, par Paul Léautaud.

[59]    Le choix de l’homogénéité a conduit à donner ici à cette lettre l’aspect des autres lettres issues de la Correspondance, bien qu’elle fasse intégralement partie du Journal et en ait donc conservé l’aspect général dans l’édition imprimée.

[60]    Ce dernier paragraphe ne fait pas partie de la lettre à AvB.

[61]    Auguste Marguillier (1862-1945), historien et critique d’art, secrétaire de la Gazette des beaux-arts, directeur de la Chronique des arts, auteur, notamment, vers 1903, d’une biographie critique d’Albert Dürer. Auguste Marguillier tient de temps à autre dane le Mercure une rubrique « Musées et collections ».

[62]    Chaque auteur de la revue avait une case à son nom dans laquelle Paul Léautaud glissait les services de presse les concernant.

[63]    Émile Magne (1877-1953), critique, historien de la littérature et de l’art, a publié en 1898 une première étude portant sur les erreurs de documentation dans le Cyrano de Bergerac de Rostand. Spécialiste du XVIIe siècle, Émile Magne est un collaborateur régulier du Mercure. Voir deux portraits de lui au 13 avril 1923 et au 24 septembre 1928.

[64]    Alfred Droin (1878-1967), s’est engagé à 18 ans dans l’infanterie de marine. Nommé en Indochine, il y est resté huit ans avant de partir pour le Maroc où il a travaillé auprès d’Hubert Lyautey. Alfred Droin s’est marié en 1916 avec Elena Goldschmidt, auteure de plusieurs ouvrages publiés sous le pseudonyme de Jean Dornis. Encouragé par Sully Prudhomme qui préface son premier recueil Amours divines et amours terrestres (Lemerre 1903), Alfred Droin a mis sa poésie, académique sur la forme et conventionnelle sur le fond, au service du drapeau national (Pour la victoire, pièce en un acte, en vers, Fasquelle 1917) mais laisse aussi place à la description des pays et des mœurs exotiques : La Jonque victorieuse (1905) et Du sang sur la mosquée (1914). Source : site Internet « Lettres du Mékong ».

[65]    Philéas Lebesgue (1869-1958), poète, romancier et essayiste. Traducteur, Philéas Lebesgue rédigera plusieurs centaines de chroniques de littérature étrangère au Mercure. Ces deux auteurs figureront dans l’édition en trois volumes des Poètes d’aujourd’hui mais Paul Léautaud s’arrangera pour que leurs notices soient rédigées par Yves Gandon.

[66]    Tristan Derème (Philippe Huc, 1889-1941), poète fantaisiste.

[67]    Commune des Yvelines à 50 kilomètres à l’est de Paris, à la limite nord de la forêt de Rambouillet.

[68]    Fils d’Adolphe (1900-1942). Jean (Marc Ernest) s’est marié en 1924 avec Marie-Louise Hélène Nelson-Pautier, née en 1902, dont il a eu une fille, Evelyne Marguerite Léonie van Bever.

[69]    La rue de Tournon est connue pour se trouver exactement dans l’axe du Sénat. Charles Cros (qui y est mort) et Léon Gambetta (pendant trois ans) ont habité cette maison de 5-7, rue de Tournon, qui existe encore.

[70]    Allusion à la peinture de Courbet de 1850.

[71]    Maurice Renard (1875-1939), avocat à la Cour d’Appel de Paris et romancier était spécialisé dans la littérature fantastique, la science-fiction et le roman policier. Il est surtout connu pour son roman Les Mains d’Orlac (Nilsson 1920), qui sera plusieurs fois adapté pour le cinéma et la télévision.

[72]    Jean-Marc, indiqué ci-dessus note 68, un peu simplet et tenant beaucoup à ses origines. Voir le Journal littéraire aux 14 janvier 1931 et 13 juillet 1932.

[73]    Romancier et biographe, auteur éclectique, notamment d’un Essai sur la dépopulation (1922), La Parure du désir (1924), Raymond Poincaré (Sansot).

[74]    Le poète Sébastien-Charles Leconte (1860-1934) est présent dans l’édition en deux volumes (1908) des Poètes d’aujourd’hui. Sa notice a été rédigée par AvB. Sébastien-Charles Leconte a été président de la Cour d’appel de Nouméa.

[75]    Paul Scarron (1610-1660), auteur dramatique et poète, a lui aussi passé une vie de souffrances. Son épitaphe est : « Celui qui cy maintenant dort / Fit plus de pitié que d’envie, / Et souffrit mille fois la mort / Avant que de perdre la vie. // Passant, ne fais ici de bruit / Garde bien que tu ne l’éveille : / Car voici la première nuit / Que le pauvre Scarron sommeille. »

[76]    Corrigé de frère.

[77]    Pour Georges Crès, voir note au 28 octobre 1915. En 1925, suite à un grave accident de voiture, Georges Crès a revendu les parts de sa propre maison à René Gas et Camille Sauty qui feront faillite en 1935, l’année de la mort de Georges Crès. (Source : Pierre Brillard, http://livresanciens-tarascon.blogspot.com).