Une victoire sur les Allemands (juillet 1940)

L’enfer est pavé de bonnes intentions mais surtout, protégez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge1.

On ne tient pas un site web (à bout de bras) comme celui-là sans avoir du courrier. Ça prend du temps mais ça réchauffe. Enfin souvent.

Parmi la petite dizaine d’amis qui écrivent plus ou moins régulièrement et sont toujours lus avec plaisir, il y a un brave homme, bibliophile par ailleurs, qui, dans un message chaleureux a loué un « excellent pastiche que vous connaissez peut-être : Une victoire sur les Allemands (juin 1940). »

Ci-dessus une copie d’écran de l’annonce. On devrait toujours les prendre avant l’achat.

Oui, bien sûr, nous sommes tous un jour ou un autre tombés sur cette annonce sur « édition-originale.com » (ça fait un moment qu’elle est en ligne) avec cet encadré tricolore a l’aspect de publication officielle peu attirant. Cinquante €uros. Il est indiqué « extrait du Journal littéraire ».

À moins d’être un émir du pétrole ou un prothésiste mammaire on ne va tout de même pas dépenser cinquante €uros pour un extrait du Journal littéraire que beaucoup d’entre-nous possèdent en plusieurs exemplaires, enfin ceux qui sont grandement logés. Même dans une « édition originale numérotée à trente exemplaires ». On clique en haut à droite.

Mais voilà, « un excellent pastiche » c’est autre chose. On pense au Parfait plagiaire, de Georges-Armand Masson, qui comprend des pages amusantes, notamment un pastiche de chronique dramatique qui peut faire sourire, un jour de printemps2. Du coup on se dit qu’il y a peut-être là un baume qui ira bien sur les propos très extrême-droitiers que nous aurions bien aimé ne pas lire sous la plume de notre ami Léautaud en ces funestes années quarante. Et, faisant confiance à l’ami correspondant on clique sur Paypal.

Le lendemain, le jeune livreur de DHL a un large sourire, le garçon à qui on a envie de conseiller d’acheter des livres.

On remarque le pastiche de la marque d’Alphonse Lemerre

Inutile de faire durer plus longtemps l’insoutenable suspense, ce livre est une daube en même temps que le plus cher de l’histoire de l’humanité si l’on excepte la Bible de Gutenberg vendue à un américain. N’importe quel ami aurait dû dire Surtout n’achetez pas ça ! On ne tombe pas toujours bien.

C’est l’amusement d’un premier avril d’étudiants un soir de cuite. Quatre pages sans intérêt et un dessin moche : cinquante €uros. Il est disponible ici en libre téléchargement mais vaut à peine le coût du clic et certainement pas la place sur un disque dur, les amis sont prévenus. Et on repense au sourire du livreur de DHL : en fait il devait être dans le coup.

Protégez-moi de mes amis…



1     Pour la citation usuelle. Le texte premier serait non de Voltaire, comme on le dit trop souvent, mais du mémorialiste, frondeur et financier douteux Jean Hérault de Gourville (1625-1703) qui aurait écrit : « Garantissez-moi de mes amis, je saurai bien me défendre de mes ennemis. »

2    Ça ne veut pas dire qu’on irait jusqu’à en recommander l’achat, sauf à quelqu’un de vraiment détestable. D’ailleurs ce court texte sera publié ici un jour d’hiver (décembre 2023, aucune date n’est disponible avant)… pour éviter aux amis une dépense inutile.