Dans le Mercure de France
Page de 50 000 mots publiée le premier avril 2026. Temps de lecture : deux heures 45.
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(Les notes sont à la fin de chaque texte)
Alfred Vallette est mort le 28 septembre 1935 dans des conditions dont Paul Léautaud a largement rendu compte dans son Journal.
La presse, dans son ensemble a publié de nombreux textes dans les jours qui ont suivi. Le Mercure1, maintenant dans les mains de Georges Duhamel, pendant un mois et demi, en même temps qu’il préparait le numéro d’hommage à Remy de Gourmont du premier novembre sur 94 pages, a préparé le numéro de décembre en hommage à son fondateur, sur 123 pages.
Ce sont ces 123 pages, rédigées par 34 auteurs, qui sont reproduites ici, intégralement et exactement2. À un détail près, les noms des auteurs ont été rapprochés des titres3.
Après ces témoignages (et quatorze pages du deuxième fragment du roman de Joseph Conrad La Rescousse traduit par G. Jean-Aubry et qui paraîtra chez Gallimard au début de l’année prochaine (1936), s’ouvre dans ce numéro du Mercure la « Revue de la quinzaine » telle que nous la connaissons, suivie d’une large partie (17 pages) de « Notes et documents littéraires » prolongeant ces témoignages. Cette seconde partie sera publiée ici le quinze juin 2026.
Premières notes
1 Comme dans toutes les pages de ce site, Mercure est très souvent écrit en italiques mais pas toujours. Les italiques sont marqués à chaque fois qu’il s’agit de la revue, comme il est l’usage pour les titre des revues et journaux. Mais pas lorsqu’il est question de la maison d’édition ou de l’entreprise, ou des bureaux… Des doutes subsistent, nombreux, des oublis aussi.
2 Quel que soit le respect que nous devons à ces grands anciens, certains textes sont moins essentiels que d’autres à la connaissance d’Alfred Valette et du Mercure, ou seulement moins intéressants à lire. Ils seront parfois indiqués comme tels dans leur introduction.
3 Paul Léautaud appréciait particulièrement que le nom de l’auteur ne figure qu’à la fin du texte. Il est vrai qu’on avait pu lire ce nom dans le sommaire figurant sur la couverture. Mais reprenant la revue quelques temps plus tard (ici 90 ans), on peut avoir oublié ce sommaire, les couvertures n’ayant pas toujours été conservées.
En ouverture de ce numéro du premier novembre paraissait cette page :
Georges Duhamel — Remerciements
Les amis d’Alfred Vallette ont manifesté de toute manière leur attachement à sa mémoire. Beaucoup d’entre eux ont pu suivre le cortège de ses funérailles. Beaucoup ont exprimé leur affliction et raconté leurs souvenirs personnels dans la presse, qui retentit encore de cet hommage. Beaucoup nous ont écrit des lettres fort belles, où se marquent l’affection et le respect. Nombreux enfin sont les abonnés de la revue qui nous ont fait connaître leur deuil et leurs regrets.
À tous, la famille d’Alfred Vallette et la direction du Mercure de France adressent leurs remerciements.
Les hommages composés par des auteurs, des collaborateurs et des familiers de notre maison se trouveront rassemblés dans le numéro du 1er décembre, où l’on pourra lire aussi une relation des obsèques.
Le numéro du premier décembre ouvre par cette « Dédicace » de Georges Duhamel :
Dédicace
La place qu’Alfred Vallette occupait dans la société littéraire, ou plus justement dans la société humaine, on commence d’en prendre mesure, maintenant qu’il l’a désertée. L’historien rigoureux devra, pour bien saisir cette noble figure, lire la presse du monde entier pendant l’automne de l’année 35.
Si le Mercure de France avait cru devoir rassembler les hommages de tous les écrivains qui, jadis ou naguère, ont fréquenté la maison, de tous ceux qui doivent à son fondateur une parcelle de leur renommée, ou même encore de tous ceux qui, avec une intelligente passion, observent les expériences et les aventures de l’esprit, nous aurions dû faire appel à presque tout ce qu’il y a de grand et d’illustre dans les lettres contemporaines. Il est bon de penser que nous n’épuisons pas ici ce trésor de gratitude, d’estime et d’amitié qui s’est accumulé pendant un demi-siècle au fond des cœurs.
Les amis et les collaborateurs d’Alfred Vallette qui l’évoquent aujourd’hui ne se sont point concertés pour se distribuer les rôles. Alfred Vallette était un homme d’une seule pièce. C’est en vain que l’on eût fait effort pour séparer en lui la personne, le personnage et la personnalité. On ne trouvera donc pas, dans les pages de ce volume, vingt visages différents, vingt histoires discordantes, mais un seul et magnifique portrait auquel ont collaboré les esprits les plus divers.
Je ne crois pas outrepasser mon mandat en priant madame Rachilde, dont le nom éclaire toutes les pages ici recueillies, d’accepter ce portrait comme une respectueuse offrande.
Georges Duhamel
Jean Ajalbert — Alfred Vallette a choisi
Que dire d’Alfred Vallette, qui ne soit la répétition du témoignage unanime de ses collaborateurs du Mercure, et des auteurs de sa librairie4 ? Les grands mots tombent tout seuls de la plume, labeur, devoir, conscience, volonté, mais sans rien de sévère, tout cela tempéré, souriant, calme. Les cinquante ans5, où je ne le voyais qu’à longs intervalles6, il se montrait toujours le même, que le succès n’avait pas changé ; le même qu’à la fondation de la « petite revue » devenue le périodique le plus solide d’aujourd’hui7, avec une maison d’édition, créée de toutes pièces, dont le catalogue demeure le plus révélateur et le plus vivant d’un demi-siècle de littérature et de pensée.
Dois-je avouer qu’aucun de ses camarades de début ne pouvait prévoir cette carrière unique d’Alfred Vallette ? Il partait pour un destin de romancier, avec Le Vierge, dont le titre effaroucha ! Depuis, les gares en ont vu d’autres. Peu après devait paraître le Mercure de France, auquel nous assignions la durée ordinaire, une douzaine de numéros. C’était vers 1889…
Que nous en avions vu sombrer, déjà, de ces brûlots éphémères, qui savaient torpiller les vieilles escadres de haut-bord, la Pléiade, de Darzens, de Mikhaël, de Maeterlinck, la Revue Indépendante, la Revue Wagnérienne8, d’Édouard Dujardin, et de Wysewa9 ; la Vogue10, de Gustave Kahn, les Entretiens, de Vielé-Griffin, Lutèce11, de Trezenik, le Carcan12, de Paul Adam et… de moi, deux numéros, la Plume13, le Symboliste14, le Décadent15, que d’autres parmi lesquels survivent seules, les Marges, d’Eugène Montfort16 ! Le Mercure poursuivait sa route. L’équipage était-il meilleur ? Non. De la Revue Indépendante17 au Symboliste, c’était Mallarmé18, Huysmans19, Moréas20, Tailhade21, Paul Adam22, Fénéon23, — et le meilleur du Mercure… Mais, ici, il y avait le pilote, qui connaissait les écueils, le commandant, maître à bord, l’armateur, qui savait qu’on ne s’embarque pas sans biscuits.
Tout de suite, Alfred Vallette renonçait à son œuvre propre, pour guider toute une génération qui, autour de lui, prenait davantage conscience d’elle-même. J’imagine que la résolution dut lui coûter d’abandonner son ambition première, et que, par la suite, devant quelques compagnons du premier bateau, parvenus à la renommée, il a pu se dire : « Moi, aussi, j’aurais pu. »
Mais c’était l’incertain, alors qu’il tenait la réalité d’un grand dessein accompli, sans défaillance, sans erreur. Il connaissait le peuple des lettres, dont il fit les affaires, en ami, non en exploiteur, comme trop d’éditeurs improvisés, pour qui la littérature est une affaire comme une autre. Alfred Vallette ne la traitait pas en marchandise. Il y réussit par la compétence et l’honnêteté, quand tant de ces malins s’y ruinent ! Tout autre que lui n’aurait pas été sans orgueil, à chaque numéro s’ajoutant aux trois cents, aux cinq cents, aux huit cents autres. Mais pour lui, je crois, le numéro paraissant ne comptait plus ; il en était au suivant, où son esprit et son cœur régnaient, comme au jour d’il y a quarante-six ans, où il s’engageait dans l’action à laquelle il allait consacrer toute une rare existence, claire, précise et féconde…
Jean Ajalbert
de l’académie Goncourt.
Notes Ajalbert
4 Et aussi de Jean Ajalbert lui-même dans Paris-Soir du deux octobre. Les notes déjà données sur les personnages ou les œuvres dans la page sur « La Mort d’Alfred Vallette dans la presse », ne seront pas reprises ici.
5 Alfred Vallette a eu cinquante ans à l’été 1908, alors que Jean Ajalbert en avait 45.
6 Jean Ajalbert a écrit douze articles dans le Mercure, entre 1917 et 1938.
7 Et vlan pour La NRF !
8 La Revue Wagnérienne est parue de février 1885 à juillet 1888. Édouard Dujardin (1861-1949), dandy, romancier, poète et auteur dramatique tombé dans la bondieuserie avec l’âge. Sa nouvelle Les Lauriers sont coupés le fera connaître comme l’inventeur du monologue intérieur. La technique apparaîtra en allemand treize ans plus tard chez Arthur Schnitzler et trouvera son expression considérée comme la plus aboutie dans Ulysse (Joyce), en 1922. La chronique dramatique de Maurice Boissard du seize août 1919 à propos de sa légende dramatique Les Époux d’Heur-le-port, propose un savoureux portrait d’Édouard Dujardin. Paul Léautaud en dressera un portrait à la date du premier septembre 1919, dont une partie provient du tapuscrit de Grenoble. Malgré la réserve de Paul Léautaud, Édouard Dujardin sera intégré aux Poètes d’aujourd’hui en 1930 (notice).
9 Téodor de Wyzewa (avec un z) (Teodor Stefan Wyżewski, avec un point sur le z, 1862-1917), critique d’art éclectique, auteur de nombreux ouvrages sur la peinture, traducteur de Tolstoï.
10 L’hebdomadaire La Vogue est paru avec des bonheurs divers au printemps 1886 sous la direction de Léo d’Orfer et de Gustave Kahn. Léo d’Orfer (1859-1924) s’est assez rapidement retiré, laissant la place à Félix Fénéon, qui la rend « artistique, scientifique et sociale », le mot sociale ayant un sens aigu chez Félix Fénéon. Après deux interruptions au moins, de plusieurs années, La Vogue, devenue mensuelle, reparaît pour vingt-quatre numéros sous la direction de Tristan Klingsor. En mars 1901 la revue a ensuite publié quelques romans et nouvelles avant de disparaître.
11 L’hebdomadaire Lutèce est d’abord paru, en novembre 1882 sous le nom de La Nouvelle Rive gauche « politique et littéraire » puis six mois plus tard (avril) sous le nom que nous lui connaissons. Il a disparu après le numéro d’octobre 1886.
12 Le Carcan « politique et littéraire » paraissant tous les vendredis. Rédacteur en chef Paul Adam, secrétaire de la rédaction Jean Ajalbert. Ce Carcan n’a pas duré tant de vendredis que ça puisqu’il n’est paru que sur deux numéros datés des six et quinze novembre 1885. L’année suivante, Paul Adam collaborera largement à la revue hebdomadaire Le Symbolisme de Jean Moréas et Gustave Kahn, qui ne durera que le temps de l’automne 1886.
13 Contrairement à ces toutes petites revues, La Plume, très largement illustrée, fondée au printemps 1889 par deux écrivains d’origine fort modeste, Léon Maillard et Léon Deschamps, a duré jusqu’au seuil de la guerre de 1914.
14 L’hebdomadaire Le Symboliste est paru sur quatre numéros couvrant exactement le mois d’octobre 1886.

15 L’hebdomadaire Le Décadent, très à gauche, est paru sous la direction d’Anatole Baju le même mois d’octobre 1886 que Le Symboliste, l’un et l’autre hebdomadaire représentant des courants de pensée assez différents et pour tout dire opposés, ainsi qu’on peut l’imaginer.

16 Eugène Montfort (1877-1936) avait créé le mouvement dit Naturiste, supporté par ses Marges, qui ont paru de 1903 à la mort de son créateur. Le Naturalisme étant mort et enterré depuis quelques années déjà, d’où le choix d’Eugène Montfort, qui devait ouvrir la voie à des auteurs comme Francis Carco ou Eugène Dabit en opposition radicale au Romantisme.
17 La Revue indépendante est un mensuel créé par Félix Fénéon (1861-1944) en 1884 et qui a paru jusqu’à 1895 et a été la plus représentante du symbolisme à le fin de ce siècle. On ne confondra pas cette revue avec son exact homonyme fondé par Pierre Leroux, qui a existé de 1841 à 1848.

18 Stéphane Mallarmé (1842-1898), poète, professeur d’anglais, traducteur et critique d’art est considéré comme le pilier du mouvement symboliste. À cinq ans il perd sa mère, à quinze ans il perd sa sœur. Afin de mieux lire Edgard Poe, Stéphane Mallarmé apprend l’anglais, puis l’enseigne à partir de 1863, sans enthousiasme. C’est de cette époque que date la publication de ses premiers poèmes, puis son mariage avec Maria Gerhard, rencontrée alors qu’il était en poste à Sens. Après diverses mutations comme professeur en province, en 1871 Stéphane Mallarmé est enfin de retour à Paris, où il est né, et en poste au Lycée Fontanes, devenu depuis le Lycée Condorcet. 1871 est aussi l’année de la mort de son fils aîné, à l’âge de huit ans. Stéphane Mallarmé s’installe au 89, rue de Rome, face aux voies ferrées de la gare Saint-Lazare. En 1874 la santé de SM se dégrade et il séjourne souvent à Valvins, sur la Seine, à 70 kilomètres au sud de Paris dans une auberge qu’il finira par acheter. C’est vers 1884 que la réputation de SM commence à s’installer. Il est nommé au lycée Janson-de-Sally qui vient d’ouvrir. C’est aussi à cette époque que sont organisés ses mardis, dans son appartement de la rue de Rome où il est demeuré. En 1893, SM obtient une mise à la retraite anticipée (à l’âge de 51 ans) et passe alors six mois d’été à Valvins où il est mort, à l’âge de 56 ans. Lire sa notice dans les Poètes d’aujourd’hui.
19 Joris-Karl Huysmans (1848-1907) a d’abord été un romancier naturaliste, proche d’Émile Zola. Il est l’un des six auteurs des Soirées de Médan avec sa nouvelle « Sac au dos ». Vers la quarantaine, J.-K. Huysmans a changé d’écriture en se tournant vers ce que l’on a nomme l’esthétique « fin de siècle », qui apparaît de nos jours décadente, illustrée par son roman À rebours. Suite à cela, et après la rencontre de Jules Barbey d’Aurevilly, J.-K. Huysmans accomplira la fin du long et douloureux chemin vers la conversion avec En route, puis La Cathédrale, pour finir retiré dans une abbaye bénédictine. Lire l’enterrement de J.-K. Huysmans dans le Journal de Paul Léautaud au 15 mai 1907.
20 Jean Moréas (Ioánnis A. Papadiamantópoulos, 1856-1910), poète symboliste grec d’expression française, a fait partie des Poètes d’aujourd’hui dès la première édition de 1900 où sa notice a été rédigée par Adolphe van Bever. Lire l’article de René Gillouin en ouverture de La NRF de mai 1912. Voir aussi Alexandre Embiricos « Les débuts de Jean Moréas » dans le Mercure du premier janvier 1948, page 85.
21 Laurent Tailhade (1854-1919), polémiste, poète, conférencier pamphlétaire libertaire et franc-maçon. Paul Léautaud a rédigé sa notice des Poètes d’aujourd’hui.
22 Paul Adam (1862-1920), écrivain et critique d’art. Son premier roman, Chair molle (1885), accusé d’immoralité, provoque le scandale. On lira avec intérêt le portrait de Paul Adam dressé par André Billy dans La Terrasse du Luxembourg, page 139 et suivantes.
23 Félix Fénéon (1861-1944), critique d’art, journaliste et directeur de revues. Anarchiste, il s’engage dans le mouvement libertaire dès 1886. Critique au goût très sûr, il collabore à de nombreux journaux ou revues. En 1894, il est inculpé, lors du Procès des Trente puis encore suite à l’attentat anarchiste contre le restaurant Foyot, rue de Condé, avant d’être relaxé faute de preuve. Lire un article de Jean Paulhan dans Comœdia du quatre mars 1944.
Gabriel Brunet — Un homme secret
Gabriel Brunet (1889-1964), a publié une vingtaines d’articles au Mercure depuis 1919 avant de prendre la chronique de littérature à la mort Jean de Gourmont en 1928. Gabriel Brunet a tenu cette chronique sur cent-trente numéros jusqu’en mai 1940. Homme discret, on en connait peu de choses. Au moment de choisir Gabriel Brunet en remplacement de Jean de Gourmont, Louis Dumur craignait qu’il ne soit pas capable de faire court (Journal de Paul Léautaud au vingt février 1928). On voit ici combien il avait raison, dans ce texte d’un inintérêt total mais de 2 600 mots. On peut donc sans dommage passer au texte suivant, de John Charpentier. On peut néanmoins lire le portrait de Gabriel Brunet par Pierre d’Hugues en une de La Lanterne du 21 mars 1927. Deux textes de Gabriel Brunet sont parus dans léautaud.com.
Il y avait déjà longtemps que je collaborais au Mercure à titre d’inconnu24 lorsque je vins me présenter à son directeur. Il était assis derrière son bureau, râblé, solide et vigilant. Il semblait ne faire qu’un avec sa table et, ainsi installé, il donnait une impression de certitude comme un chêne dans un paysage. À l’instant même, le spectacle de cet administrateur, occupé dès l’aube à résoudre de minutieux problèmes pratiques, fit place à une vision imaginaire plus vraie que le tableau réel. Je ne voyais plus que le pilote audacieux et prudent, au regard intrépide et exact, à la main ferme et décidée qui, à travers les orages et les périls, conduisait depuis des années l’un des vaisseaux les plus hardis qui aient porté jamais la pensée de France… Lorsque ce vaisseau avait pris le large, il était bel et bien monté par un équipage de chevaliers de rêve qui voguait de tout cœur vers l’île de Chimère ! Alfred Vallette, au-delà de ses comptes impeccables et glacés, fut baigné de ce grand rêve qu’il protégeait de tout son art de manieur de réalités : à ce rêve, il participa effectivement. Je n’oublie pas notre première rencontre… Dès qu’il leva la tête vers moi, je remarquai la vivacité pétillante du regard, la rapidité investigatrice du coup d’œil qui jugeait d’ensemble et à la volée le nouveau venu sans aucune insistance ; et tout de suite un air de jovialité épanouie, une parole allègre, une verve qui sautait alerte d’un objet à un autre et aimait le jeu…
— Ne vous trompez pas, me dit-il, le Mercure n’est pas ce qu’on appelle une revue sérieuse…
Il m’épia vivement, sourit et poursuivit :
— Nous étions un petit groupe d’amis qui avons fondé le Mercure pour nous amuser et c’est tout.
Moi aussi je souris. J’avais déjà trop appliqué mon esprit à la pénétration des êtres pour ne pas savoir distinguer ce que font les hommes et les raisons qu’ils se présentent pour justifier leurs actions. Remy de Gourmont qui écrivit quarante volumes, emplis de savoir et de méditation, disait : « Œuvre à faire ? Duperie ! ». Et Vallette, qui conduisit si tenacement vers la réussite l’un de nos grands mouvements littéraires, sa vie de labeur acharné et d’oubli total de soi, il m’affirmait que tout cela n’avait été qu’une sorte d’amusement. Admirable ! Comme certains esprits s’appliquent à se masquer à eux-mêmes leur grandeur secrète, qui leur paraîtrait importune !
Un lecteur assidu du Mercure, c’est-à-dire de la revue que n’effrayait aucune des audaces de la pensée la plus moderne, en pénétrant dans l’hôtel de la rue de Condé, s’étonnait d’une installation insoucieuse de toute modernité. Parmi cette absence de toute fièvre, de toute tension, de toute trépidation, de toute hâte, il se sentait imprégné d’une sorte d’atmosphère patriarcale que je n’ai trouvée nulle part ailleurs et qui émanait de Vallette lui-même. On constatait vite que le personnel de la maison était pour ainsi dire immuable et que tout employé y servait toute sa vie, sans songer qu’il pût exister ailleurs des places plus rémunératrices. On remarquait que chacun faisait sa tâche avec bonhomie et dans le sentiment qu’on lui donnait toute confiance… Pas de système compliqué de présentation : le visiteur entrait, on le questionnait fort peu ; s’il fallait attendre, il s’asseyait à la table même où travaillait le personnel de rédaction et se mêlait à son gré à la conversation du moment… Cette atmosphère patriarcale venait à coup sûr de Vallette, et il avait bien sa large part aussi dans ce qu’on peut nommer le tour d’inspiration de la revue… Sans doute, le Mercure a été la maison originelle du symbolisme et n’a jamais renié ses origines, mais le tour d’esprit si particulier qui est celui du Mercure est autre chose. Toutes les tendances de pensée, toutes les formes d’inspiration artistique peuvent se présenter d’une certaine manière qui les fait rencontrer ce tour d’esprit. Qu’on soit classique, romantique, naturaliste, mystique ou athée, on peut, à l’intérieur de ces tendances si diverses, trouver l’attitude qui révèle ce tour d’esprit. Ce qui lui appartient d’abord et avant tout, c’est ce qui ne peut jamais avoir l’allure officielle, c’est ce qui ne peut relever ni du conformisme de gauche ni du conformisme de droite ; c’est d’une part la franchise et la liberté de l’humeur créatrice, et c’est à l’opposé le goût de certains raffinements originaux ; c’est, en toutes circonstances, la prépondérance du tempérament personnel et vivant sur la doctrine inerte et rigide ; c’est, dans l’amour du parfait lui-même, je ne sais quelle odeur sauvage et rebelle ; c’est le goût de muser hors de la grand’route parmi les sentiers vierges et écartés ; c’est une indépendance éclairée et sans contracture, aussi bien vis-à-vis de la mode qui passe que des tyranniques affirmations du présent et des traditions cristallisées. C’est, toujours et partout, un esprit d’éveil et de recherche. C’est, dans le mélange de l’indépendance et du désintéressement, le goût et le courage de faire tantôt figure d’esprit qui tient à l’avant des positions singulières, et tantôt de retardataire, d’homme qui n’est pas à la page et dont peut se gausser le plus quelconque esprit livré à la plus récente sottise « dynamique ». Définir ce tour d’esprit Mercure, c’est envisager l’esprit caché de Vallette, tel qu’il m’apparaissait. Je vois en lui l’indépendant typique, l’un des derniers hommes libres dans un monde qui perd chaque jour le sens et le désir de la liberté… À cet homme qui était un si curieux mélange d’esprit patriarcal, de méthodes artisanes et de pensée audacieuse, il était aussi indifférent de passer pour réactionnaire que pour anarchiste !
Oui, sa passion dominante fut l’indépendance — la vraie, celle que notre époque ne connaît plus, celle qui suppose le pouvoir et le goût de renoncer à tout moment aux satisfactions et aux avantages qui pourraient compromettre cette indépendance… J’ai entendu dire qu’il appliquait les méthodes d’un « petit boutiquier », et non celles d’un grand capitaine d’industrie moderne. Que lui importait ! Il voulait garder à tout prix « la ligne » de sa revue et de ses éditions et, d’abord, et avant tout, il voulait éviter d’être mis en tutelle d’une façon directe ou indirecte. Un jour, je l’entendis s’écrier je ne sais plus à quel propos, mais avec un enthousiasme crépitant d’allégresse : « Je m’en fiche, je m’en fiche, dites-leur que je m’en fiche ! » Personne, à mon avis, ne savait prononcer ces trois mots : « Je m’en fiche », avec pareille conviction. Jusqu’à son dernier jour, il voulut être celui qui pouvait dire à tout moment à toute puissance d’ici-bas : « Je m’en fiche, je m’en fiche ». Lorsqu’il me confia une des rubriques de sa revue, il insista sur cette passion personnelle de l’indépendance, il voulait la voir régner au même titre chez ses collaborateurs et même vis-à-vis de lui, leur directeur. Il me dit : « Ne vous gênez pas, vous direz toujours tout ce que vous voudrez ; pour les rédacteurs du Mercure, il ne doit pas exister d’amis du Mercure ». Il voulait être celui qui n’avait jamais à ménager rien ni personne. Et c’est pour cela qu’il était celui qui, jamais, ne sollicita aucune puissance. Sa minutieuse honnêteté, aussi bien que sa prudence, procédaient surtout de la volonté de sauvegarder son indépendance et d’assurer pleinement celle de ses collaborateurs.
On était tenté de le croire indifférent et il s’appliquait de toutes ses forces à le paraître. Il était bien difficile de savoir ce qu’il y avait derrière cette façade d’indifférence. On peut supposer qu’elle signifiait la volonté d’affirmer à tous les yeux non seulement l’indépendance de sa pensée, mais aussi celle de sa sensibilité. Quand il sentait chez quelqu’un s’affirmer une profonde indépendance de caractère, du désintéressement et je ne sais quelle fantaisie indocile, je crois qu’il connaissait une secrète et persistante sympathie. Alors, cet homme des calculs stricts savait soutenir une destinée d’artiste avec générosité et ténacité, sans emphase et sans gestes d’apparat.
Quand on avait bien vu que cet homme avait durant des dizaines d’années, jour après jour, vécu dans l’accomplissement de sa complexe et délicate besogne, sans jeter un regard sur autre chose, muré dans son bureau de directeur, on comprenait l’extraordinaire fortune du Mercure dont les débuts furent si humbles. L’art de réussir de Vallette fut la simplicité même : l’identification totale d’une vie à une œuvre.
Au fond de lui-même, goûtait-il une vive satisfaction, un épanouissement heureux, à la pensée d’une réussite quasi-miraculeuse et qui lie pour toujours son nom à l’une des belles périodes de notre histoire littéraire ? Je n’ose répondre par l’affirmative. Son premier rêve avait été celui d’une œuvre d’art personnelle à édifier. Ce rêve premier, il l’avait rejeté avec décision ; sa vie propre, il l’avait oubliée ; il avait été à fond l’homme d’une tâche : assurer l’avenir de tout un mouvement littéraire. Il avait réussi mieux qu’il n’eût pu jamais l’espérer, mais il avait réussi autrement qu’il ne l’avait songé. Il me dit un jour : « Nous rêvons tous dans notre jeunesse d’être le Victor Hugo de notre temps et puis nous nous résignons à ne pas l’être ». Dans le triomphe de ce prodigieux homme d’action, de ce génial administrateur, il m’a semblé deviner je ne sais quoi de résigné. Avait-il vécu en silence quelques aspects de cette tragédie humaine : celle du triomphateur qui a mieux réussi qu’il ne pouvait le prévoir, mais qui a réussi autrement qu’il ne l’avait désiré au plus secret de lui-même ? La mystérieuse ironie qui se mêle à jamais à la condition de l’homme n’épargne à peu près personne et c’est pourquoi l’un de mes axiomes les plus chers pourrait se formuler ainsi : « Ici-bas, personne n’a rien à envier à personne ! » Il m’a semblé deviner parfois chez ce modèle de l’homme né pour conduire et vaincre les événements, un sentiment muet de l’ironie de toutes choses, une conviction très sûre de l’absence invincible de sérieuses « raisons de vivre », et, en sa plus vive intimité, un immense détachement de tout. Je lui ai entendu dire : « On ne peut vivre qu’en se créant une tâche, n’importe laquelle, et en s’y donnant tout entier ». Et encore : « L’excès de travail n’a jamais rendu personne malade ». Le dévouement absolu de sa personne à une belle cause de pensée et d’art ne fut-il que la soumission d’une vie à une tâche que le hasard lui avait présentée ?
On se représente l’ampleur de sa réussite lorsqu’on songe que le Mercure, revue et éditions, partit de la cote zéro. On devine ce que ses premières années de direction durent compter de vigilance, d’attention et de prudence… Vallette sut se garder du mirage de la vaste entreprise et du coup de réussite fulgurant. Il avançait pas à pas, évitant les tentations séductrices, se dérobant aux promesses soudaines de la chance. Les grandes réussites lui vinrent sous forme de surprises, couronnant à l’improviste son jeu tenace, patient et à l’infini mesuré. Il obtint le grand succès par un jeu très classique de ce que certains nommeraient de petites et tenaces vertus. Rien en lui des allures d’un Napoléon des affaires, obsédé de gigantesques projets et d’épiques batailles. De son expérience personnelle, il avait extrait cet axiome : « En affaires, il faut voir petit pour atteindre le grand. » Dans cette période d’après-guerre qui fut celle d’une épopée romantique des affaires, il avait cessé d’éditer. Lui parlait-on de triomphes tapageurs obtenus par les nouvelles, hardies et aventureuses méthodes, il répondait simplement que le roman des affaires pouvait prendre les formes les plus variées et les plus pittoresques ; quant aux affaires saines, il ne pensait pas que rien fût changé pour elles. Il croyait donc que les triomphes d’affaires, au cours de l’après-guerre, étaient de ceux qui devaient anéantir les triomphateurs. Je lui ai entendu dire qu’à la veille de la guerre, le brillant succès des éditions du Mercure commençait à l’inquiéter, car il se voyait entraîné à éditer plus de livres qu’il ne l’aurait voulu. Il distinguait deux symptômes de maladie pour une maison d’édition : le fait d’être emporté par un irrésistible vertige, qui empêche de restreindre la quantité de livres édités, et le fait de ne pouvoir garder sa ligne spirituelle. Il pensait que, de 1920 à 1930, il lui eût été impossible de sauvegarder ces deux principes : il resta sous sa tente.
Quand il se décida dernièrement à éditer mon gros roman25, il me dit : « Un succès est possible, le contraire aussi et d’ailleurs ça m’est égal ». Il m’expliqua qu’un éditeur qui sait son métier ne joue pas un livre particulier d’un écrivain, mais la valeur propre de cet écrivain. Une maison d’édition pour lui, ce n’était pas des livres bien choisis, mais des écrivains de qualité. « Le métier d’éditeur, affirmait-il, ne ressemble à aucun autre ; un éditeur, quand il accepte un manuscrit, ne songe pas à la minute présente ; son regard doit être fixé à dix années d’avance ». L’éditeur idéal pour lui, c’était donc celui qui vieillissait instantanément de dix années le manuscrit qu’il avait examiné. À cet homme si prudent, si pratique, le désintéressement du succès immédiat apparaissait comme le dogme même de l’édition. Il croyait fermement qu’en fin de compte, choisir un bon livre, capable de durer, était le meilleur des calculs : « Un peu plus tôt, un peu plus tard, disait-il, un bon livre doit faire son chemin ». Le métier d’éditeur, pour Alfred Vallette, qui, au temps de l’épopée romantique des affaires, perpétuait avec tant d’exactitude l’image de l’artisan Vieille France, avait ainsi sa mystique et son ascétisme. Le succès escompté à dix ans d’intervalle, le désintéressement parfait du profit immédiat, voilà de l’ascétisme ou les mots n’ont pas de sens ! J’essaie de faire comprendre la grandeur secrète de Vallette, qui jetait en avant de lui et avec application l’image sans prestige du commerçant qui, avec ténacité, voyait « petit ».
Voilà l’homme qu’à travers les apparences de sa carrière finissante, j’ai essayé de deviner. Homme d’autant plus intéressant qu’il était particulièrement secret. Comme ce serait le juger mal d’en faire l’homme du bon sens étriqué et des petits calculs sans horizon ! N’oublions pas que ses dons pratiques, Vallette les mit volontairement et exclusivement au service de ceux qui représentaient en leur temps la plus neuve et la plus absurde folie, celle dont on riait, celle dont personne ne pouvait songer qu’elle pût être un placement pour l’avenir. N’oublions pas que sa plus vraie sympathie, cette sympathie instinctive qui vient du fond de l’âme, allait tout droit vers des paladins de l’Aventure et de la Chimère, tels qu’Alfred Jarry, Villiers de l’Isle-Adam et Léon Bloy. Le bon sens lucide et minutieux de Vallette mis au service de la Fantaisie la plus aérienne de son temps, la plus détachée des calculs pratiques, voilà qui répondait certainement à une tendance impérieuse de son esprit. Ce fut une symbiose qui prêterait à d’infinies méditations. Mériter la confiance de Vallette était un beau titre pour un homme. Cette confiance, nous savons qu’il la donnait pleine et entière à M. Georges Duhamel, son successeur.
Gabriel Brunet
Notes Brunet
24 « À titre d’inconnu » peut vouloir dire que Gabriel Brunet, natif de Saint-Julien-le-Chatel, à trente kilomètres à l’est de Guéret, envoyait ses textes par la poste.
25 Peut-être Étoile du matin, roman d’un enfant et comédie d’une bourgade, Mercure 1937, 462 pages. Auparavant, le Mercure avait publié Une femme se cherche, roman d’aventures intérieures, 1935, 381 pages.
John Charpentier — La Leçon d’Alfred Vallette
John Charpentier (1880-1949), homme de lettres et historien d’origine britannique d’expression française, bibliothécaire, auteur de biographies d’écrivains et de philosophes. John Charpentier compte parmi les auteurs les plus prolifiques du Mercure avec 439 textes entre avril 1921 et juin 1940, dont 375 de la rubrique des « Romans » durant cette même période. Dans son Journal au 19 février 1927, Paul Léautaud a repris une opinion d’Alfred Vallette : « C’est pourtant très bien fait, ce qu’il fait. Eh ! bien, personne ne le lit. On n’aime pas les bénisseurs. » Par « bénisseurs », Alfred Vallette pensait aux critiques qui préfèrent ne pas rendre compte d’un livre plutôt qu’en dire du mal.
Au plaisir de collaborer au Mercure j’ai ajouté, pendant douze ans bientôt, une joie d’un prix inestimable : celle d’écouter Alfred Vallette.
Si j’avais cédé à l’impulsion de mon esprit autant que de mon cœur, je serais monté à son bureau chaque fois que je venais à la revue. Mais c’était encore assez souvent que je gravissais les deux étages du petit hôtel de la rue de Condé. Tout m’était prétexte à cela ; et toujours Alfred Vallette m’accueillait avec la même tranquille aménité.
Levé dès le jour, il était déjà en train de dépouiller le courrier quand je poussais sa porte, si tôt que ce fût dans la matinée. Nous causions. C’était un sage qui parlait. Non le sage spéculatif qu’on se plaît d’ordinaire à imaginer, mais celui qui domine l’action dans laquelle il a engagé toutes ses forces. Je m’explique : pour la défense des intérêts du Mercure qui étaient, aussi, ceux de « la chose littéraire », Alfred Vallette avait fait abstraction de sa personnalité. Ainsi laissait-il entièrement s’affirmer celle de ses collaborateurs. Il ne composait pas la revue selon ses préférences, mais conformément à un idéal qu’il plaçait au-dessus de lui-même. Il voulait faire, il faisait du Mercure le reflet de l’activité intellectuelle de son temps.
Après Salamine, après Marathon, Périclès gouverne. La Grèce s’organise, développe une civilisation incomparable. Passé la période héroïque du Symbolisme, le Mercure, qui s’ouvre à tous, reproduit toutes les nuances de la pensée française, impartialement.
— Il faut qu’un directeur laisse toute liberté à ses rédacteurs, toute liberté intellectuelle, bien entendu, me disait Alfred Vallette. Il ne doit les juger que sous le rapport du talent… Mes lecteurs n’ont pas toujours tous très bien compris cela. Il est arrivé à certains d’entre eux de me reprocher de publier, d’un numéro à l’autre, des articles d’opinions contraires sur un même sujet. J’aurais voulu donner ceux-ci côte à côte… Informer le public, aider à son éducation en éveillant son sens critique, quel objet plus haut ambitionner ?
Une autre fois, il me confiait :
— Paul Souday26 s’est plaint à moi, un soir, à un banquet où nous étions voisins, d’avoir été mis au pilori du Sottisier. Il m’a demandé le nom du détenteur de cette rubrique. « Il n’y a personne d’affecté particulièrement à celle-ci, lui ai-je répondu. Abonnés et lecteurs participent à sa constitution. Il est arrivé qu’on y citât des phrases empruntées aux articles de mes collaborateurs eux-mêmes… ».
Alfred Vallette déplorait que le monde des lettres n’eût pas échappé à la fièvre de spéculation de l’après-guerre :
— Trop de jeunes gens, déclarait-il, ont cru que l’on pouvait s’enrichir aussi facilement en faisant des livres qu’en faisant du négoce. Mais, à moins d’être né avec de la fortune, un écrivain doit avoir un second métier ; quitte à l’abandonner si, par aventure, la chance lui sourit… On n’écrit de belles choses que dans l’insouciance de gagner de l’argent avec sa plume. L’exemple de Balzac est une exception qui confirme la règle.
Je ne sais ce que j’admirais le plus, chez Alfred Vallette, de son détachement spirituel (qui explique ce singulier roman, Le Vierge) ou de son bon sens. On aurait pu composer un nouvel Almanach du bonhomme Richard27 avec ses pensées. Quelle finesse sous sa souriante indulgence ! Et quels jugements d’une psychologie profonde je l’ai entendu exprimer sur Léon Bloy, Albert Samain, Remy de Gourmont, son cher Louis Dumur !
Quand il évoquait les débuts du Mercure, sa lente marche au succès, toute semée d’innombrables difficultés financières, je voyais en cet homme, si simple d’apparence, une sorte de personnage légendaire.
Ce qu’il a fait, nul ne pourra le refaire après lui : créer une revue qui est devenue l’une des plus importantes de France, avec les maigres cotisations d’une douzaine d’écrivains sans fortune.
Il n’a réussi que par la prudence, la ponctualité, la probité et le désintéressement, — je veux dire l’oubli complet de soi. L’écrivain, chez Alfred Vallette, s’est effacé derrière le directeur. Il n’a été que l’âme de cette maison que les meilleurs talents de son époque ont illustrée. Son exemple, — et surtout pour un juge littéraire, — est une bien émouvante leçon.
John Charpentier
Notes Charpentier
26 Paul Souday (1869-1929), homme de lettres, critique littéraire au Temps, de 1911 à sa mort, généralement hostile au Mercure de France, sauf à l’occasion d’un article sur Paul Léautaud dans Comœdia du premier avril 1922 et d’un autre sur Passe-Temps dans Candide du 14 mars 1929.
27 Le premier Almanach du bonhomme Richard a été publié en 1732 par Richard Saunders (Benjamin Franklin, 1706-1790) sous le titre original Poor Richard’s Almanack. Dans une Amérique encore embryonnaire. Cet almanach a été publié pendant les vingt-cinq années suivantes. L’idée — qui n’était pourtant pas neuve — a été reprise dans de nombreux pays, dont la France, à partir du six avril 1852 et c’est certainement à cette version française que fait allusion John Charpentier.

Le Bonhomme Richard du dimanche 26 aout 1832, premier numéro où apparaît cette illustration dans le titre
Paul Claudel — Alfred Vallette
Comme beaucoup d’auteurs, hélas, comme presque tous ici, sous prétexte d’hommage à un autre, Paul Claudel parle surtout de lui, employant le je à neuf reprises, sur 717 mots, ce qui est particulièrement odieux.
Je ne saurais oublier que je dois à Alfred Vallette l’édition de mes premiers livres. Tête d’or et La Ville avaient paru, sans nom d’auteur d’ailleurs et à tout petit nombre d’exemplaires, chez Auguste Bailly, à l’enseigne du Singulier Poisson28. Vallette fut le premier qui sut subodorer une valeur et un avenir chez cet inconnu, — et il est difficile d’imaginer un homme plus ignoré, plus réfractaire, plus farouchement indépendant et inapte à toute concession que je ne l’étais à cette époque. Vallette ne m’en demanda aucune. Il prit sans aucune observation le paquet monstrueux que je déposais sur son comptoir sans un seul mot de sollicitation, — les cinq drames de L’Arbre29, — et il les publia intégralement sous la forme d’un pavé de 600 pages, qui, totalement oublié de la critique, alla immédiatement au fond de la mare littéraire, d’où il devait mettre pas mal d’années à remonter. J’étais catholique, j’étais totalement étranger à l’ambiance de la maison et des cercles où s’était formé et où se mouvait le patron, et, j’en suis sûr, à ses goûts personnels ; toujours éloigné et assez sauvage, je n’ai jamais mis les pieds dans le salon de Madame Rachilde. J’étais à l’antipode des idées de Remy de Gourmont. Tout cela n’empêcha pas Vallette de me prendre et de me présenter au public. Il fit de même pour deux autres catholiques, Francis Jammes et le paria Léon Bloy. Il faut se rendre compte de l’ostracisme dont bénéficiaient alors de la part d’un double public, celui des croyants et celui des incroyants, les écrivains de cette bannière pour comprendre le mérite d’Alfred Vallette, fait de clairvoyance, d’indépendance et de courage. Ce sont là des qualités exceptionnelles, qui sont nécessaires aussi bien à un artiste qu’à un homme d’affaires.
Non content d’avoir posé le premier élément de ma divulgation littéraire sous la forme de la grosse brique que je viens de décrire, Alfred Vallette y superposa les deux carreaux non moins compacts qui sont Connaissance de l’Est30 et Art poétique31 et il compléta l’édifice par les quatre volumes de matériaux dramatiques intitulés Théâtre32, qui, comme écrit le distingué Pierre Lasserre33, « sont la plus énorme injure qui ait jamais été perpétrée à l’égard du bon sens, du langage et de la grammaire ». Je ne pouvais abuser davantage de tant de magnanimité !
Je n’ai eu d’ailleurs avec Vallette que des relations courtes et intermittentes. Je trouvais toujours en lui un homme simple, courtois, de réponse prompte et de décision rapide. Il me semble difficile d’imaginer quelqu’un plus adapté à son rôle, et s’y prêtant avec cette grâce souple et facile, avec un peu de cette ironie parisienne que j’aimais tant jadis au coin de la lèvre de Mallarmé.
Paul Claudel
Notes Claudel
28 Il s’agit des premières versions, de 1890 et 1893. Les secondes versions datent de 1894 et de 1901.
29 Sous ce titre biblique est un recueil de cinq pièces paru en 1901 au Mercure de France, constituant la première édition du théâtre de Paul Claudel : la seconde version de Tête d’Or, la seconde version de La Ville, la seconde version de La Jeune Fille Violaine, Le Repos du septième jour, L’Échange. Source : Société Paul Claudel.

Envoi de Paul Claudel à Francis Viéllé-Griffin sur l’édition Mercure de Tête d’or
30 L’Est en question est très lointain puisqu’il s’agit de la Chine où Paul Claudel a résidé quatorze ans, de 1895 à 1909. Connaissance de l’Est est un recueil de textes poétiques en prose composés en Chine, entre 1895 et 1905 et parus au Mercure une première fois en 1900 puis dans une édition enrichie de nouveaux textes en 1907.
31 Paul Claudel, Art poétique, Mercure 1907. Le volume comprend trois parties ; « Connaissance du temps », « traité de la co-naissance du monde et de soi-même » et « Développement de l’Église ». On va acheter le Pléiade !
32 Dans ces volumes de théâtre indiqués « Première série » nous retrouvons les pièces de L’Arbre.
33 Pierre Lasserre (1867-1930), critique littéraire, journaliste et essayiste de tendance classique traditionnelle, directeur à l’École pratique des hautes études, collaborateur du quotidien L’Action française. Pierre Lasserre a écrit douze textes dans le Mercure entre 1901 et 1929.
Henry Dérieux — Quelques mots seulement…
Henry Dérieux (1892-1941), poète, critique littéraire et critique d’art, proche de Paul Claudel, avec qui il a entretenu une correspondance. Henry Dérieux a écrit 24 textes pour le Mercure, de 1912 à 1948 (dont évidemment celui-ci).
Journal littéraire au trois octobre 1935 : « [Georges Duhamel] m’a encore demandé mon avis ce matin pour inviter des gens à collaborer au numéro d’hommage à Vallette. J’ai indiqué Rosny aîné, Bernard, de son côté, a nommé Descaves. Duhamel a écrit à l’un et à l’autre, ainsi qu’à Maeterlinck. Il y aura aussi les jeunes, ou derniers venus : Pierre Benoit, Carco, Florenne, Henry Dérieux. Ce va être une pétaudière. »
Ceux qui n’auront pas connu Alfred Vallette ignoreront toujours ce qu’on peut mettre d’humanité dans les moindres rapports sociaux sans verser dans aucune sentimentalité désuète et sans rien sacrifier à la démagogie ambiante.
Au fait, s’il était simple, nul moins que lui ne suggérait la familiarité. Et quoi de plus caractéristique à cet égard que ce trait rapporté par l’homme éminent qui fut son ami, son confident et même à la fin son collaborateur, qu’au cours de vingt-cinq années de rapports il ne l’ait jamais appelé autrement que : « Monsieur » ?
Ceci dit, rappelons-nous cet œil clairvoyant et de haute franchise qui exigeait pour ainsi dire la réciproque et par là excluait chez l’interlocuteur tout autre train que celui de la plus entière sincérité. Rappelons-nous cet accueillant geste rond qui nous mettait à l’aise, sans tolérer d’ailleurs nulle indiscrétion.
Tout ceci enveloppé de bonhomie, de bienveillance, et c’est surtout cela, cette bienveillance, qui s’impose aujourd’hui à ma mémoire, à mon regret.
Si je consens à un souvenir personnel, et je puis le faire puisque c’est encore parler de lui, je revois une scène que des centaines d’autres ont évoquée, et évoqueront pour leur part et qui n’a en effet qu’une valeur d’exemple. Mais c’est quelque chose.
J’avais vingt ans et débarquais à Paris, ayant en poche les feuillets d’un petit essai sur Léon Dierx, le vieux poète parnassien qui vivait encore à ce moment-là34.
J’allais les offrir à Vallette. Je le revois encore prenant mes feuillets, les parcourant d’un œil rapide et pesant sans doute les éléments en présence : la haute dignité du sujet et cette émotion du critique qui, jointe à sa jeunesse, postulait la ferveur.
L’examen dut être favorable puisque Vallette prit mon article qui passait quelques semaines plus tard dans le Mercure du 15 janvier 1912, en tête du numéro.
Cette bienveillance qu’Alfred Vallette m’avait témoignée dès l’abord ne se démentit jamais par la suite. Je n’en tirai pas vanité, pensant tout au plus que, s’il accueillait bien mes envois, c’est que je ne les multipliais pas à l’excès.
Et voici qu’au cours de sa dernière année, il devait me faire l’honneur éminent d’accueillir coup sur coup mon essai sur la Poésie contemporaine et mon nouveau livre de vers35. Ce dernier geste, surtout, que pouvait-il faire, sinon m’émouvoir entre tous ?
Alfred Vallette faisait fléchir en ma faveur une consigne de réserve envers les poètes que rien n’avait ébranlée depuis vingt ans. Comment, à ce sentiment d’estime profonde dont je l’entourais, n’aurais-je pas ajouté celui de la gratitude la plus émue, la plus reconnaissante ?
Il y a donc comme une amère douceur pour moi à me serrer ici contre la chère équipe du Mercure pour porter au « patron » un dernier, un filial salut.
Dieu merci ! l’œuvre d’un Alfred Vallette est de celles qui ont quelque assurance sur la durée. Ce n’est pas son moindre bonheur que d’avoir trouvé déjà, au lendemain de la mort, le meilleur successeur qu’il pût rêver.
Henry Dérieux
Notes Dérieux
34 Léon Dierx (1838-juin 1912), que des pairs élurent « prince des poètes » à la mort de Stéphane Mallarmé. Voir un saisissant portrait de Léon Dierx dans André Billy, Le Pont des Saint-Pères (Fayard 1947), à partir de la page 156.
35 Henri Dérieux, La Poésie française contemporaine (1885-1935), Mercure, mai 1935, 294 pages. Henri Dérieux, Face à face, Mercure 1935, 165 pages.
Lucien Descaves — Alfred Vallette
Il me semble que j’ai toujours connu Alfred Vallette, que je l’ai connu bien avant d’aller, en compagnie d’Huysmans, signaler Le Vierge, son premier roman, à Stock, qui l’édita.
Vallette ayant ensuite fondé le Mercure de France, avec des amis qui étaient presque tous les miens, je n’ai jamais cessé de le voir, rue de l’Échaudé-Saint-Germain, puis rue de Condé, ou encore à nos réunions de la Société Huysmans36, auxquelles il assistait régulièrement.
C’était l’homme qu’on aimait pour la sûreté de son commerce, la netteté de son jugement et une placidité dont la finesse n’était pas exclue.
C’est au Mercure que j’ai débuté, grâce à lui, dans la critique dramatique, pas plus tard qu’en 1892, au mois de février37.
Le Théâtre-Libre venait de représenter le premier ouvrage de François de Curel : L’envers d’une Sainte38. Je ne connaissais pas l’auteur, mais j’admirais sa pièce pleine de promesses qu’il devait tenir. Je n’écrivais dans aucun journal. Je demandai à Vallette un coin de sa revue pour y rendre compte de ces prémices d’un maître découvert par Antoine.
Je serais bien embarrassé de dire pourquoi je n’ai plus jamais collaboré au Mercure après cela. J’en ai la collection complète. Le nom de son directeur se lit seulement, en tout petits caractères, sur la couverture. Cependant la présence de Vallette est partout si réelle dans sa revue, qu’on n’en saurait ouvrir un numéro au hasard sans voir le nom de notre ami regretté apparaître, mieux encore qu’au bas d’un article : dans la pâte du papier.
Octobre 1935.
Lucien Descaves
Notes Descaves
36 La Société J.-K. Huysmans a été fondée en 1927, vingt ans après la mort de J.-K. Huysmans, à l’initiative de Lucien Descaves. Abritée par la Sorbonne elle est toujours active mais inaccessible (il faut un mot de passe).
37 N’exagérons rien. Si Lucien Descaves a bien écrit une chronique dramatique dans le Mercure de mars 1892 sous forme de deux lettres ouvertes, à François de Curel et à Eugène Brieux, il n’a plus écrit ans le Mercure qu’à deux autres reprises : une fois cinq ans plus tard, en juin 1907. Nous lisons ici son troisième et dernier texte dans le Mercure.
38 François de Curel (1854-1928), romancier et auteur dramatique naturaliste élu à l’Académie française en mai 1918. Paul Léautaud dressera sa nécrologie dans son Journal le 28 avril 1928. L’envers d’une sainte, comédie en trois actes créée au Théâtre Libre en janvier 1892. Le texte de la pièce est paru chez Stock daté de l’année suivante (94 pages).
René Dumesnil — Alfred Vallette
René Dumesnil a déjà dressé une nécrologie d’Alfred Vallette dans le quotidien Le Jour du deux octobre. Il a été des quatre orateurs à avoir prononcé un discours sur sa tombe.
L’adieu dit au bord d’une tombe, des jours passent qui engourdissent la tristesse, mais sans l’effacer. Car c’est alors, et comme s’il fallait quelque recul pour mesurer la perte subie, qu’on en prend réellement conscience. Tout y ramène la pensée : la nécessité de s’accoutumer au caractère définitif de la séparation, alors que nos habitudes nous font agir encore comme si l’absence ne devait être que momentanée ; l’obligation de se résigner à garder pour soi tout ce qu’on avait à lui dire, à ne connaître jamais ce qu’on avait à lui demander. Tristesse latente des liens brusquement rompus, mais qui ne sont pas encore repliés dans le souvenir ; des choses demeurent vivantes et prolongent parmi les vivants l’être disparu, et chacune de ces choses est une source de mélancolie. Depuis le 28 septembre, chaque jour, et bien des fois chaque jour, je songe à Vallette. Mais j’ai beau revoir la rue de Condé toute pleine de gens vêtus de noir, la tenture voilant le portail du Mercure, les couronnes entassées sur le fourgon, la nef de Saint-Sulpice barrée par le catafalque, et puis, au cimetière, les fidèles groupés devant la fosse ouverte, j’ai beau n’oublier aucun détail funèbre, quand je songe à Vallette, c’est à son bureau que je le vois comme s’il y était toujours. J’entends encore sa voix, son rire, et je retrouve ses gestes, son visage. Des choses qu’il m’a dites, et voici longtemps, gardent pour moi le timbre un peu voilé de sa parole. Pourtant, j’ai perdu des amis, des camarades plus intimes et que je voyais bien plus souvent ; mais il y a peu d’hommes dont le souvenir — je m’en rends compte aujourd’hui — reste, et restera certainement, aussi net, aussi fidèle en ma mémoire. Je ne dirais pas cela, qui ne me paraîtrait n’avoir d’intérêt pour nul autre que moi-même, si, précisément, je ne pensais pas que cela, d’autres que moi l’éprouvent, eux aussi. Et sans doute est-ce un des traits particuliers d’Alfred Vallette, que cette espèce de séduction si peu voulue, si peu préméditée, mais d’autant plus forte, et qui liait à sa personne et à sa revue tant d’écrivains qui étaient ses amis, et qui n’ont d’ailleurs pris pleine conscience de cette amitié qu’au moment où ils l’ont perdue.
§
Pourquoi donc ? On a dit — et comment ne l’eût-on pas dit et redit ? — qu’Alfred Vallette était le libéralisme fait homme. Mais la liberté — la vraie — est aussi une discipline, et fort exigeante. Elle impose à l’esprit l’obligation de s’élever pour faire le tour des idées, pour varier les points de vue. Vallette mieux que personne savait apercevoir les différents aspects d’une même idée, et comme on dit, il voyait loin. Il savait aussi choisir, se faire une conviction et s’y tenir, à moins que de bonnes raisons l’en écartassent, car il n’était l’homme d’aucun parti pris ; mais ses convictions, il n’entendait jamais les imposer à autrui. Garder l’esprit libre, admettre que les autres ne pensent point comme soi, respecter l’opinion d’un adversaire et le traiter avec autant d’égards que s’il se fût agi d’un ami, chercher à tout comprendre et ne rien dédaigner sans examen, savoir, au besoin, modifier son propre jugement et reconnaître une erreur, c’est faire preuve de la meilleure sagesse. Vallette a été un des hommes les plus sages que j’aie jamais connus, comme il a été le plus libre, le plus prudent et le plus pondéré. Je ne crois pas qu’il ait jamais sollicité une faveur ni même demandé un service. Son honnêteté — je prends le mot au sens le plus noble — avait quelque chose de pudique. Et ces vertus qui sont si rares, il les pratiquait naturellement ; eût-il à se comporter d’une manière qui pouvait surprendre parce qu’elle rompait avec les usages, alors il faisait en sorte d’ôter à son geste ou à sa parole tout ce qui aurait pu trop attirer l’attention. Il était plein de mesure et de tact, et sa politesse était si simple que le raffinement n’en apparaissait qu’à la réflexion.
La cordialité de son accueil a servi magnifiquement les lettres françaises. Et cette simplicité de manières l’obligeait pourtant à un labeur très dur : pour se donner aux autres sans leur marchander son temps, il était à la tâche dès le petit matin, écrivait lui-même tout le courrier, répondait à tous en personne. Il se pliait à toutes ces besognes sans en paraître jamais importuné. Le surprenait-on tandis qu’il travaillait, il posait la plume sans montrer d’humeur, et, comme s’il n’eût pas été dérangé, écoutait son visiteur. Il était de ceux qui, selon le mot de l’abbé Mugnier, n’ont point de frontières. Mais il savait cependant se défendre, et sans éclats, se préserver de toute familiarité, remettre à leur place, tout doucement, les importuns. Son libéralisme n’empêchait nullement, en effet, qu’il gardât toute l’autorité nécessaire à un chef. Il remplissait exactement les devoirs de sa charge, mais, pour les mieux accomplir, il savait user des droits indispensables.
Ce qui dominait en son caractère, avec la parfaite loyauté et l’indépendance absolue de son esprit, c’était certainement la stabilité. Vallette semblait, en notre temps si versatile et changeant, — l’âge du « dynamisme », comme on dit volontiers, — personnifier la force statique, l’inébranlable puissance de ce qui est destiné à durer. La devise du Mercure, inscrite comme en un phylactère sous l’image du dieu ailé que l’on imprime avec le titre de la revue, a bien été une sorte de talisman : le Mercure a pris des forces en allant, — vires acquisivit eundo39. Mais s’il les a prises, d’abord, et puis s’il les a gardées, à qui les a-t-il dues et qui les a conservées, développées ? C’est Vallette qui assura cette permanence, cette continuité ; c’est sa pondération, c’est la clarté et c’est la sagesse de ses conceptions, c’est la prudence de ses décisions qui ont fait cette force. Il suffisait de le voir à son bureau pour se convaincre de la solidité de l’homme. Le physique exprimait le moral ; l’attitude, les moindres gestes, les nuances de la parole, fortifiaient harmonieusement l’impression de sécurité, de confiance, que l’on éprouvait auprès de lui. On pouvait tout lui dire, non seulement parce que l’on était sûr d’être toujours compris, mais aussi parce que l’on était certain de n’être jamais trahi. Il avait la mémoire ornée des souvenirs littéraires les plus riches et des anecdotes les plus variées qui se puissent imaginer, — quarante-cinq ans à la direction d’une revue et d’une maison d’édition comme le Mercure, on devine ce qu’il en reste dans une tête solide. J’ai passé des heures à l’écouter, et chaque fois que je le retrouvais, aux déjeuners Huysmans, par exemple, il me faisait l’amitié de m’inviter à m’asseoir auprès de lui. Eh bien, je ne l’ai jamais entendu dire une de ces méchancetés gratuites, tenir un de ces propos dont l’esprit est surtout fait de médisance. De l’esprit, il en avait cependant, et du meilleur ; mais il savait en user sans nuire, — vertu rare, et si bien en accord, elle aussi, avec la noblesse de son caractère…
Chaque fois qu’arriveront en mes mains des épreuves du Mercure, un numéro de la revue, je le reverrai, j’en suis sûr. Mais en songeant à Vallette, je pense aussi à celle qui si longtemps travailla près de lui. Dans un de ses livres, Rachilde l’appela « le bon compagnon ». Quel éloge tient en ces simples mots40 !
René Dumesnil
Notes Dumesnil
39 René Dumesnil écrit bien vires acquisivit eundo, lisant sans doute mal le phylactère dessiné par Alfred Jarry, qui porte, en caractères épigraphiques chers au MERCVRE, Vires acquirit eundo, devise virgilienne pouvant se traduire par « Se fortifie en allant » ou bien « acquiert des forces dans sa course », des choses comme ça. Selon les traducteurs, le sujet de la phrase peut être la renommée ou la rumeur. En fait il peut être n’importe quoi. Son antithèse est évidemment « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » ou toute autre puissante réflexion.

40 On peut observer que René Dumesnil ne finit pas par un câlin à Georges Duhamel mais à une personne largement plus concernée par ce deuil.
Léon-Paul Fargue — Un Sage
Avant de fréquenter les mardis de Rachilde, Léon-Paul Fargue (1876-1947), a été reçu aux mardis de Stéphane Mallarmé (1842-1898), où il a rencontré Paul Claudel, Claude Debussy, André Gide, Marcel Schwob, Paul Valéry… Il est devenu l’ami de Maurice Ravel. En 1924 il a fondé avec Valery Larbaud et Paul Valéry, la revue Commerce. Voir aussi, dans le Journal de Paul Léautaud son portrait au 28 décembre 1932 et sa nécrologie dans le Mercure du premier janvier 1948 par Georges Randal (Auriant) page 185 et « Fargue — Premières rencontres », par Adrienne Monnier dans le Mercure de février 1948 en ouverture de la revue.
La disparition d’Alfred Vallette me prive, m’oppresse et m’éclaire. Perte pour « les bons auteurs et qui écrivent avec soin ». Vide pour ceux, de plus en plus rares, qui ont joué leur vie sur le fait du texte loyal, pour ceux qui aiment les bonnes lettres comme les choses bien faites. La mort du directeur du Mercure de France me confirme, une fois de plus, le départ de certaines valeurs, une sorte de dépression, que ne manquent pas de ressentir tous ceux qui ont connu Vallette, du temps que la poésie et l’art littéraire avaient l’importance qu’ont aujourd’hui l’électricité, le sport et la politique. Cette mort me rejette dans ma première jeunesse et dans le tourment de mes tâtonnements.
Car j’ai fait mes débuts, mes vrais débuts, dans le même temps, ou à peu près, que mon Tancrède paraissait à Pan41, qui était une revue franco-allemande42, j’ai fait mes débuts au Mercure de France en 1896, et la presque totalité d’un petit livre de vers qui s’appelait Pour la musique, et qui ne fut édité qu’en 1911(43) par la Nouvelle Revue Française, avait paru dans le numéro du Mercure d’avril 1896(44). J’étais alors frais émoulu du lycée Henri IV, comme mon camarade Alfred Jarry. Nous venions de prendre part au concours littéraire de L’Écho de Paris45, qui était le seul quotidien littéraire de l’époque, et nous cherchions, naturellement, à écrire dans les revues, ce qui constituait de ce temps une aubaine et un honneur, car on n’y ouvrait pas tout grands les bras aux illettrés, faux inventeurs, mercenaires, drogmen46 ou larbins qui sortent avec l’habit de leur maître. Ne vivant que d’art et que pour l’art, comme tous les compagnons de mon âge, je fis un jour, à la galerie de tableaux de Le Barc de Boutteville47, rue Le Peletier, connaissance avec Fabien Launay48, jeune peintre, qui me joignit à Maurice Cremnitz49, jeune poète. Tels furent mes parrains. Launay et Cremnitz étaient encore au lycée Condorcet. Cremnitz, qui devait signer plus tard Maurice Chevrier, possédait sur nous l’avantage incomparable d’être en rapports avec le directeur d’une petite revue qui en était alors à son troisième numéro : L’Art Littéraire50. Ce personnage, devant lequel nous ne pouvions que nous incliner, s’appelait Louis Libaude51, officier public, s’il vous plaît, commissaire-priseur spécialisé dans les ventes de chevaux, long garçon doux, glabre et roux, tourmenté de journaux et de revues, qui signait, en littérature, Louis Lormel, et nous proposa sans grandes phrases de nous joindre à lui pour développer l’Art Littéraire. Nous nous cotisâmes donc pour effectuer ce qu’on appelle aujourd’hui, d’une voix grave, une augmentation de capital. Cotisations ! Ce mot, qui fait sourire les recordmen du chèque sans provision, était, de ce temps-là, générateur de succès et garantie de bonne foi.
Cremnitz, Launay, Lormel et le signataire de ces lignes, publièrent dans l’Art Littéraire des inédits de Gourmont, de Régnier, de Maeterlinck52, et des illustrations variées, bois originaux de Gauguin, d’Émile Bernard, de Launay, de bien d’autres. L’Art Littéraire commençait d’attirer l’attention. On parlait de nous, on nous invitait, on tenait gentiment compte de nos avis. Mais un jour, un grand jour, un jour que je n’oublierai pas, nous reçûmes une lettre d’Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, qui nous demandait d’aller le voir. On devine sans peine l’émotion qui s’empara de nous, groupés autour de cette invitation. Il n’y avait guère, à cette époque, que deux revues de jeunes qui fussent dignes d’être nommées : le Mercure et L’Ermitage, qui s’étaient, comme disait Henri de Régnier, embarquées sur les magnifiques galères du Symbolisme. Un de nos grands rêves était d’être reçus au Mercure, cénacle fermé et désiré s’il en fût. Seuls, les hommes de ma génération peuvent dire ce que contenaient ces simples mots : être invité au Mercure !
Nous nous y rendîmes, le cœur battant. Le Mercure de France habitait alors rue de l’Échaudé-Saint-Germain, dans le croisillon de ces petites ruelles qui tournent entre la rue de Seine, Saint-Germain-des-Prés et le boulevard, et dessinent le ciel comme un lézard… Il se composait de trois pièces, au deuxième étage : un petit salon de réception, une chambre et un bureau-bibliothèque. Vallette, en veston-dolman et en pantoufles, nous ouvrit lui-même. C’était un homme d’une solidité ronde, à l’air un peu maître d’armes, aux cheveux taillés court, à la moustache carrée, aux oreilles fortes, mais bien faites, comme des anses bien placées : le Pot de Fer, comme l’appelait le parfait Jules Renard, qui avait l’air, lui, d’une pipe Jacob53 aux yeux d’axolotl54. Vallette nous accueillit, dans son petit salon de province, avec des compliments sérieux, motivés, tranquilles, sans trop de réserves. De ce jour, j’ai gardé du directeur du Mercure une impression qui ne devait plus me quitter. Vallette était doux, obstiné, maître de lui. Il avait horreur du bluff, de l’illusion, de l’éloquence. C’est un des hommes les plus raisonnables que j’aie connus.
À cette époque, où nous n’étions que des débutants nerveux et timides, il était, lui, le Directeur, le directeur du Mercure, Jupiter en personne. Pourtant, ce maître nous mit tout à fait à notre aise. Un sourire cordial, un sourire excellent égayait ce qu’il pouvait y avoir de sage, de désabusé, d’un peu amer sur son visage. Sans transition, nous nous entretînmes des « grands sujets littéraires » de l’époque et du moment. Vallette savait écouter. Il nous laissa voir qu’il faisait cas de nos jeunes paroles. Enfin, nous fûmes invités aux mardis du Mercure de France !
Ces réunions célèbres avaient lieu à la fin de la journée. Au bout d’une heure, le petit salon en était devenu une tabagie. L’air y était épais comme une miche. On se voyait à peine. Les grands personnages y semblaient peints sur un fond de brouillard, comme les génies du Titien ou de Rubens, au point que Vallette fut un jour tout à fait obligé d’acheter un appareil à absorber la fumée II nous fut alors possible de voir nos grandes personnes autrement que dans des formes de fantômes : Remy de Gourmont, qu’une ombre déjà suspecte gagnait à la joue, comme un grain monte sur la campagne, et qui commençait de se montrer le moins possible et se retirait dans la petite bibliothèque ; Henri de Régnier, qui s’avançait comme Lohengrin, clair et droit, mais pas plus droit qu’il ne l’est aujourd’hui ; Valéry, tout en traits vigoureux et en nerfs, la moustache en pointe, déjà maître d’une conversation qui cloquait d’idées ; Marcel Schwob, pleins de lettres et de grimoires, sorcier sagace, organisé, précis, souriant dans le mystère et le macabre ; Pierre Louÿs, qui avait un des plus jolis visages de l’époque, douce volute sur le front, voix comme satinée ; habillé à la mode de ce temps incomparable jusque dans le toquard, col très haut, large cravate à trois tours timbrée d’un camée ou d’une monnaie antique, revers en frottoirs d’allumettes, vêtement-type de l’artiste qui se plaisait aux grâces mondaines et n’aimait pas trop la bohème ; Alfred Jarry, qui jouait aux saillies et aux boutades comme on joue aux osselets ; Vielé-Griffin55, spontané, cordial, mais ombrageux ; Pierre Quillard56, âme ardente aux justes causes, et qui arrivait modestement, avec son petit chapeau bobèche, sa lavallière et sa courte barbe carrée ; notre poète chanteur, Paul Fort57 ; Ferdinand Herold, érudit et bon, tranquille et sentencieux ; Dumur, qui devait prendre au Mercure la place que l’on sait ; Jean Lorrain58, coiffé à la chien sur une face bitter-curaçao, aux yeux poilus et liquides ouverts comme des oursins, les mains baguées des carcans, des ganglions et des cabochons de l’époque ; Chauvin59, Jean de Tinan60, André Lebey61, compagnons de route élégants et fins ; et tant et tant d’autres, Philippe Berthelot62, Charles-Henry Hirsch, qui faisait de beaux vers dans ce temps-là ; le seigneur Alfred Douglas63 ; le peintre Aubrey-Beardsley64, qui semblait fait de pâte tendre, Édouard Julia65, Mauclair66, Yvanhoë Rambosson67, tant d’autres, ceinturés dès la porte d’un coup de lasso par le grand rire de Rachilde ! Mais il faudrait écrire une véritable histoire, un Larousse du Mercure, si l’on voulait raconter les débuts, la vie, les amours de cette admirable maison d’honnêtes gens. Or, je tenais tout simplement à apporter ici l’hommage ému d’une très vieille affection et d’une profonde reconnaissance à un directeur rare, à l’homme juste et bon qui accueillit mes premiers essais avec indulgence, et dont la place est de tout repos dans la mémoire de ses amis.
Léon-Paul Fargue
Notes Fargue
41 Après cette publication de Pan en 1895, Tancrède a été publié en volume (une plaquette de 64 pages) par Valery Larbaud en 1911, à 212 exemplaires, sans nom d’éditeur.
42 Pan, revue de référence de ce que les Allemand nomment Jugendstil et que les Français définissent comme « art nouveau ». Cette revue bimestrielle paraissait à Berlin, donc en allemand, et « dans les principales villes d’Europe ». L’édition française proposait, sous la direction du germaniste français Henri Albert (note 188), que les léautaldiens connaissent, un supplément portant d’abord le titre L’Épreuve littéraire. Elle proposait des textes originaux en français accompagnés de la traduction de quelques textes allemands. La revue a été fondée en mars1895 à Berlin par une coopérative d’artistes et hommes de lettres. Cette revue d’art et de littérature a disparu au début de la guerre suivante. Un peu cyniquement l’on peut dire qu’elle n’avait plus de raison d’être, l’art nouveau arrivant à sa fin et ses volutes ayant même déjà laissé la place aux lignes droites de l’art « déco ». Ci-dessous, un fragment de couverture.

43 Léon-Paul Fargue, Pour la musique, poèmes, La NRF, achevé d’imprimer du premier mars 1914, 114 exemplaires. Selon le libraire Henri Vignes, toujours actif, ce premier tirage a été presque entièrement détruit par Léon-Paul Fargue, furieux de constater que l’imprimeur avait oublié deux vers au poème Intérieur. Ci-dessous un des rares exemplaires subsistant avant la découverte de l’erreur, envoyé à Éric Satie.

44 Non retrouvé…
45 L’époque était aux concours organisés par les journaux, il y en avait de toutes sortes. Le concours auquel Alfred Jarry a été désigné lauréat s’est tenu en mars 1893. Ce concours littéraire était nommé « concours mensuel ». Le nom d’Alfred Jarry ou d’Henri Barbusse y apparait davantage que celui de Léon-Paul Fargue.
46 ?
47 Galerie Le Barc de Boutteville, tenue, à partir de 1891 par Louis Léon Lebarc (1837-1897), qui privilégiait la jeune peinture.
48 Fabien Launay (Fabien Vieillard, 1877-1904), mort à 26 ans, a exposé chez Le Barc de Bouteville en 1895.
49 Maurice Cremnitz (1875-1935) a parfois écrit sous le nom de Maurice Chevrier. C’est l’un des rares auteurs sous pseudonyme que l’on évoque le plus souvent sous son nom réel. Maurice Cremnitz figure (homme roux en haut à droite) dans la toile de Marie Laurencin de 1909 : Réunion à la campagne (Apollinaire et ses amis), huile sur toile, 130 x 194 cm, visible au musée Picasso.

Maurice Cremnitz, bois de Fabien Launay publié en une de la revue L’Art littéraire de mars 1893
50 Le premier numéro de L’Art littéraire, « recueil mensuel » est paru, sous la direction de Louis Lormel, en mars 1892. Un second premier numéro sous-titré « bulletin d’art, de critique et de bibliographie » est paru en octobre (ci-dessous) de la même année. Le peintre Émile Bernard en était cofondateur, Alfred Jarry était rédacteur en chef, secondé par Léon-Paul Fargue. Il ne semble pas que la revue ait été publiée après le numéro 25 de décembre 1894.

Second premier numéro de L’Art littéraire (octobre 1892)
51 Louis Lormel (Louis Libaude, 1869-1922).
52 Maurice Maeterlinck (1862-1949), écrivain francophone belge, prix Nobel de littérature en 1911. Figure de proue du symbolisme belge, Maurice Maeterlinck reste aujourd’hui célèbre pour son mélodrame Pelléas et Mélisande (1892), sommet du théâtre symboliste mis en musique par Claude Debussy et créé à l’Opéra-comique le trente avril 1902 sous la direction d’André Messager. On peut lire sa notice dans les Poètes d’aujourd’hui.
53 La pipe du modèle « Jacob » est apparue vers 1840. Le fourneau sculpté représente une tête de barbu enturbanné qui pourrait être le Jacob de la Bible mais aussi bien n’importe quel autre personnage de cet ordre. Le turban permet la hauteur du fourneau. La barbe est en prolongement du tuyau.
54 L’axolotl est une sorte d’animal aquatique particulièrement laid, entre la salamandre et le têtard, que l’on trouve dans un lac proche de Mexico, et assez peu commode à placer dans la conversation.
55 Francis Vielé-Griffin (1864-1937), poète symboliste, directeur de la revue Les Entretiens politiques et littéraires, intime de Stéphane Mallarmé. Dans son Enquête sur l’évolution littéraire parue chez Fasquelle en 1894, Jules Huret a écrit : « [Francis] Vielé-Griffin qui est une des intelligences les plus complètes de ce temps […]. » On pourra lire la notice de Francis Viellé-Griffin dans les Poètes d’aujourd’hui (à partir de la première édition) rédigée par Adolphe van Bever.
56 Pierre Quillard (1864-1912), à 48 ans, chartiste, poète symboliste, auteur dramatique, traducteur helléniste et journaliste, anarchiste et dreyfusard. Depuis 1891, Pierre Quillard est un auteur Mercure fécond. Il sera en charge de la rubrique « Littérature » à partir de 1896 à son retour de Constantinople où il était professeur, puis en même temps de celle des « Poèmes » en 1898. On peut lire sa notice des Poètes d’aujourd’hui rédigée par Paul Léautaud et sa nécrologie par André-Ferdinand Herold en ouverture du Mercure du premier mars 1912.
57 Paul Fort (1872-1960), poète et auteur dramatique, créateur du Théâtre d’Art (futur théâtre de l’Œuvre) au côté de Lugné-Poe. Les premiers poèmes de Paul Fort paraissent dans le Mercure en 1896. En 1905, Paul Fort a lancé la revue Vers et prose aux côtés de Jean Moréas et André Salmon. Suite à un référendum dans des journaux, Paul Fort a été élu « Prince des poètes » en 1912. Son neveu, Robert Fort (1890-1950), a épousé en 1911 Gabrielle Vallette (1889-1984), la fille de Rachilde et Alfred Vallette.
58 Jean Lorrain (Paul Alexandre Martin Duval, 1855-1906). Sa littérature « fin de siècle » à tendance audacieuse, peut, par ce côté, être rapprochée de celle de Rachilde ou d’Hugues Rebell. Jean Lorrain se crée d’ailleurs une personnalité en ce sens, ce qui fait un peu penser à un Brummell ou à un Montesquiou décomplexé, s’amusant à transformer le bal des Quat’z’Arts en gay pride bien avant l’heure. Voir sa très intéressante notice des Poètes d’aujourd’hui, essentiellement extraite de l’ouvrage d’Ernest Gaubert paru chez Sansot en 1905. À la place du site sur Jules Claretie, leautaud.com avait d’abord envisagé un site web sur cet intéressant personnage. Son antisémitisme forcené a fait renoncer à cette aventure.
59 Adolphe Thuillier-Chauvin, 14 rue Lacépède, proche d’Alfred Jarry.
60 Jean de Tinan (Jean Le Barbier de Tinan, 1874-1898). Jean de Tinan a vécu à peine plus de 24 ans et dix mois mais avant de mourir, Jean de Tinan a eu le temps d’obtenir un diplôme d’agronomie à Montpellier. Revenu à Paris (où il est né) en 1895, Jean de Tinan est devenu l’ami de Pierre Louÿs (son aîné que quatre ans) et fréquente ses amis André Gide et Paul Valéry, tous trois sensiblement du même âge. Entre mars 1895 et mars 1899 Jean de Tinan a écrit quatorze articles pour le Mercure et, sur deux numéros, son roman Aimienne ou le détournement de Mineure (« Aimienne » étant Minnie, la fille de J.-H. Rosny aîné). Paul Léautaud écrira « L’Ami d’Aimienne » dans le Mercure d’août 1899. Jean de Tinan a écrit en tout six romans, dont deux signés Willy.
61 André Lebey (1877-1938), écrivain aussi méconnu que prolifique (un livre par an dont quelques biographies entre 1895 et 1937). André Lebey a été député socialiste de Seine-et-Oise pendant la première guerre mondiale en même temps qu’il était au combat dans des grades subalternes. André Lebey a fait partie des créateurs du très éphémère Centaure, « recueil trimestriel de littérature et d’art » On ne confondra pas André Lebey avec son oncle Édouard Lebey, directeur de l’agence Havas entre 1879 et 1900 et dont Paul Valéry a été le secrétaire particulier.
62 Philippe Berthelot (1866-1934), fils du chimiste Marcellin Berthelot. Après avoir dirigé le cabinet du ministre des Affaires étrangères, Philippe Berthelot en a été nommé secrétaire général en septembre 1920. Il est par ailleurs connu pour ses nombreuses amitiés artistiques et littéraires.
63 Alfred Douglas (1870-1945), poète anglais, amant d’Oscar Wilde et antisémite convaincu.
64 Aubrey Beardsley (1872-1898, à 25 ans) illustrateur britannique Art nouveau.

Aubrey Beardsley par Félix Vallotton (dont on reconnait bien la signature), dans le numéro de mai 1898 de La Revue Blanche (page 69), en illustration de son article nécrologique
65 Édouard Julia (1873-1933), médecin et journaliste, chroniqueur au Temps. Édouard Julia a rédigé deux chroniques pour le Mercure de France en mars et mai 1896.
66 Camille Mauclair (Camille Laurent Célestin Faust, 1872-1945), poète, romancier, historien d’art et critique littéraire, vichyste convaincu sous l’Occupation. Sa notice des Poètes d’aujourd’hui a été rédigée par Paul Léautaud. Voir aussi le Journal littéraire au vingt décembre 1947.
67 Yvanhoé Rambosson (1872-1943), poète et critique d’art, conservateur honoraire des musées de la Ville de Paris, expert auprès du Tribunal civil de la Seine, secrétaire général de la fédération des sociétés d’Art.
Yves Florenne — Du premier matin au dernier soir
Yves Florenne (1908-1992), romancier, auteur dramatique et adaptateur, critique littéraire. Yves Florenne sera, dans les années 1960, un chroniqueur littéraire au journal Le Monde pas très tendre envers Paul Léautaud et chroniquera les parutions des volumes du Journal littéraire à partir du volume dix, davantage en juge de tribunal qu’en témoin. Lire ses chroniques dans les Monde des cinq août 1961 « Quelques petits faits pas vrais », 24 février, 30 juin et 15 décembre 1962 et 27 janvier 1965. Dans le Mercure, Yves Florenne a publié 48 textes dont des chroniques musicales et des critiques de disques.
Je ne puis faire que le visage d’Alfred Vallette m’apparaisse autrement qu’à contre-jour, devant une fenêtre ouvrant sur le jeune été68. C’est une image qui l’emporte sur toutes les autres, et que je veux garder comme mon bien propre.
Elle est liée à notre première rencontre. Quelques semaines plus tôt, j’étais venu jusqu’à l’hôtel du Mercure, en compagnie d’un manuscrit69 que je ne m’étais pas senti la hardiesse de suivre très loin au-delà du seuil ; je l’avais quitté assez brusquement, et je m’étais enfui sans me retourner, le cœur tumultueux, comme si je venais d’abandonner un enfant au coin d’une porte. Mais je n’espérais pas qu’il serait recueilli. Et pourtant, j’étais là, mon manuscrit sur les genoux, et je commençais de suggérer les coupures qu’on m’avait demandées pour la revue70. Alfred Vallette tourna son fauteuil de mon côté, croisa les mains, se pencha :
— Et si on ne faisait pas de coupures. Si on faisait un livre ?
Les mots, le timbre de la voix sont demeurés intacts dans mon souvenir. Je retrouve mon émotion d’alors ; et c’est à sa lumière que je revois Alfred Vallette, tel qu’il m’apparut.
Est-ce ce matin-là, ou un peu plus tard, qu’il me dit pour la première fois : « Vous êtes un homme heureux ». Il répétait de temps à autre cette petite phrase, avec toujours la même attitude : le regard fixé de biais sur un angle du bureau, la tête un peu inclinée, la lèvre perplexe, de la façon dont on considère un objet singulier. Sans doute ne s’était-il jamais habitué au spectacle d’une certaine chance qui vous fait naître sous le climat qu’on eût choisi, ni à rencontrer chez les autres cette disposition au bonheur, plus commune, qui exige des attaches multiples et de perpétuels arrachements, et par la grâce de laquelle la vie devient, tantôt une veille et une attente, tantôt une fête qu’on se donne à soi-même jusqu’au dernier jour.
Lui n’était pas un homme heureux. Il ne fallait pas le connaître beaucoup pour comprendre de quels abandons, de quel dépouillement, un si paisible équilibre était payé. « J’ai beau chercher, je ne trouve pas derrière moi une joie ou une souffrance véritables, rien qui, en bien ou en mal, m’ait permis de donner une importance quelconque à la vie ». Il disait cela avec légèreté et bonhomie — nul n’a pu déceler chez lui une trace d’amertume — et comme la chose du monde la plus ordinaire. Jamais je n’ai pu faire qu’elle ne me semblât la plus poignante. Chaque fois qu’il parlait ainsi, j’aurais souhaité découvrir ce quelque chose qu’il n’apercevait point, et le lui offrir. Sans doute était-ce parfaitement déraisonnable, et même puéril. Mais ce sont des sentiments contre lesquels on ne se défend point. J’ai admiré et respecté Alfred Vallette pour son esprit si sage, si tolérant, si libre ; je lui ai voué, pour m’avoir ouvert aussi largement sa maison, une gratitude que la mort a fixée. Mais c’est, je crois bien, son indifférence à toutes choses, c’est ce détachement inconcevable et douloureux — douloureux pour nous seuls — qui me l’ont fait aimer.
Souvent, le soir, nous causions, ou plutôt je l’écoutais. C’était l’heure où les visiteurs renoncent ; il se levait en faisant craquer son fauteuil, repoussait doucement la porte, allumait lui-même le lustre à gaz ; la lumière éclatait comme une bulle, polissait les méplats du masque de Verlaine. Alors, il contait avec une vivacité charmante des anecdotes, des souvenirs sur un temps disparu où passaient, au milieu de silhouettes cocasses, de hautes figures : Villiers, Gourmont, Verhaeren. Puis, sans que sa voix pesât davantage, il suspendait au bord d’un silence quelques mots où il renouait avec lui-même : « L’ennuyeux, c’est que tout cela ne sert à rien, puisqu’en mettant les choses au mieux, tout cela ne durera que le temps de l’homme ». Il relevait la tête pour ajouter vivement : Mais il ne faut pas y penser. On ne ferait rien.
Et je n’y pensais pas, en effet. Je découvrais seulement que, chez lui, indifférence et détachement n’étaient sans doute qu’une trop grande exigence. Je n’oublierai point ce soir de la fin de septembre où je l’avais trouvé seul. Il parla de la campagne qu’il venait de quitter, des événements du moment, puis je ne sais par quel détour, de la jeunesse. Chaque fois qu’il abordait ce sujet, je me souvenais de ce qu’il m’avait dit naguère en m’accueillant : « Il y a vingt-trois ans que nous n’avons pas publié le roman d’un jeune homme ». N’y avait-il pas vingt-trois ans aussi qu’il avait volontairement rompu le contact avec les jeunes hommes ? Il ne se cachait point d’avoir éprouvé pour la jeunesse d’après-guerre un assez vif éloignement ; mais il semblait regarder celle d’aujourd’hui avec attention, et même avec amitié. Cédait-il, malgré lui, au besoin de la continuité, à la nécessité de l’espoir ?
Même si ce n’est qu’une illusion, je ne puis songer sans une grande émotion que pendant notre dernière veillée il eut, si distraite et fugitive qu’elle fût, une pensée d’avenir.
Il m’accompagna, comme il lui arrivait parfois, jusqu’à la porte palière. Je l’aperçois, une main dans la poche, son béret drôlement ramené sur le front, et le pied calant le battant, pour me dire comme tant d’autres soirs : « Allons, au revoir ! » Mais je ne l’ai point revu.
À quelqu’un qui, devant lui, avouait son inquiétude de la mort, Alfred Vallette répondait : « C’est si simple ! On sera ce qu’on était quand on n’était rien. »
Non, ce n’est pas si simple. Voici cette maison qu’il a faite, qui est devenue un des derniers refuges où l’on ait le loisir de se reprendre, de se reconnaître un instant, assez peut-être pour sauver quelque chose de nous-mêmes. Le foyer ne s’est pas éteint. Et n’est-ce pas une grande et troublante merveille que la présence de celui-là même qui croyait ne laisser aucune trace soit à ce point sensible et réelle, qu’on puisse se demander aujourd’hui si, de nous tous, il n’est pas le plus vivant ?
Yves Florenne
Notes Florenne
68 Il s’agit de l’été 1934, Yves Florenne ayant alors seize ans.
69 Yves Florenne, Le Hameau de la solitude, Mercure 1934 (couronné par l’Académie française).
70 Les romans paraissant en revue faisaient parfois l’objet de coupures pour des raisons de nombre de pages par numéro et d’harmonisation entre les numéros. Le Hameau de la solitude n’est en définitive pas paru dans la revue.
André Fontainas — Rencontres avec Alfred Vallette
Pour André Fontainas, voir la page Les Souvenirs du symbolisme d’André Fontainas.
Quarante-trois années d’amitié, quarante-trois années de totale confiance. Et cette rupture brusque, le 28 septembre dernier, tandis que, au début du mois, à la veille du jour où je quittais Paris, je l’avais vu sous les apparences de la santé reconquise, enjoué et tranquille. Je n’oublierai jamais le coup de téléphone, là-bas, le lundi 30, à la campagne, la lettre du Mercure de France qui me confirmait, une heure plus tard, la sinistre annonce : Alfred Vallette n’était plus. Ses obsèques auraient lieu le lendemain ; je ne pourrais arriver à temps pour me recueillir et lui rendre hommage au milieu de ses amis, de sa famille, de ses obligés, de ses admirateurs. Je ne pouvais que me renfermer, seul, dans mon chagrin intime, songer à lui, reconstituer en mon souvenir désorienté sa noble figure, recomposer en m’y attachant du fond de l’âme son visage et ses actes, me remémorer les causes et les circonstances de mon affection constante, ce que je lui ai dû, ce que je lui dois, ce que je perds dans sa disparition.
Quarante-trois années qui correspondent à quarante-trois années de collaboration au Mercure. Ma signature parut pour la première fois au sommaire du no 28, en avril 1892(71). Mes grands amis de toujours, Pierre Quillard et Ferdinand Herold, qui m’avaient persuadé de vaincre ma timidité et de leur confier un poème récent pour l’offrir à la revue qui nous était chère, m’amenèrent avec eux, un jour, dans le petit appartement qu’occupaient Vallette et Rachilde, rue de l’Échaudé-Saint-Germain72. On s’y retrouvait, entre camarades de lettres, le mardi73. J’étais ému, un peu craintif. Je n’étais point, alors, accoutumé aux milieux littéraires74. Je vivais à l’écart, pour d’autres motifs qu’aujourd’hui. On y était turbulent, avec de la gaîté et de l’abandon spontanés, avec de soudaines fusées d’esprit, des fulgurances d’idées inattendues, où quelques férocités d’appréciation, moins méchantes que pittoresques, soulevaient parfois le sourire, sans insistance. On s’en amusait, on y croyait à peine.
Dès l’entrée, l’homme immédiatement cordial et sympathique que resta jusqu’au dernier jour Alfred Vallette, vint à moi, me pressa la main en me disant : « Vous êtes chez vous », et je me sentis à l’aise, et je sentis que j’avais en lui un ami.
Il y avait dans la physionomie de Vallette une expression franche du regard, une simplicité dans le ton de sa voix, quelque chose de direct, de vrai et de naturel qui empêchait qu’on hésitât ou se méprit. La parole dite par lui comptait ; elle ne dissimulait, n’altérait rien ; elle contenait sa pensée, ne l’atténuait ni ne la dépassait ; elle y était scrupuleusement adéquate. Scrupuleusement ? Je l’ai écrit, et j’ai tort. Aucun calcul, aucune étude ne l’avait déterminé à devenir ce qu’il apparaissait à la première rencontre. Il était ainsi ; il se tenait ainsi ; il demeura ce qu’il était, sa vie durant, sans rien jamais qu’il cachât, ni équivoque, ni embûche. Il était la loyauté, comme il était la clairvoyance, le conseil sûr et prudent.
Que de fois je l’ai vu, le mardi, rue de l’Échaudé, et, plus tard, aux jours de réception de Rachilde, assis à sa table de travail, rue de Condé. Les visiteurs entraient par son bureau, le saluaient avant de pénétrer, par une porte maintenue ouverte, dans le salon qu’envahissait, à mesure que grandissait la réputation du Mercure, une houle chaque semaine plus nombreuse, où les anciens se trouvaient un tant soit peu submergés. Ils revenaient alors auprès de Vallette : la conversation était plus affectueuse, plus familière, dépourvue du désir d’exceller dans le persiflage et de fixer l’attention à l’aide d’une médisance ou d’un mot cruel. Vallette ne goûtait guère cette écume de l’esprit ; il se retranchait dans son coin, laissant à leur gré se divertir les « salonniers » â qui Rachilde, impétueuse et au besoin, hautaine, décochait net des boutades d’estoc. Vallette n’aimait pas briller, et les perfidies auxquelles se délecte la malignité des lettrés mondains n’exerçaient sur lui aucun prestige.
Les avantages de la célébrité, les relations qui placent un écrivain en vue, qui lui assurent la vogue, n’étaient sur ce qu’il en jugeait d’aucun poids. Il savait se préserver et préserver la revue et la maison d’éditions qu’il dirigeait, des tentatives et des desseins d’une vaine adulation. Il en jaugeait la valeur ; il se méfiait, sachant que la plupart poursuivaient, en écrivant soit leurs articles, soit leurs livres, un but qui ne s’accordait guère à celui où, avec ses collaborateurs, il tendait : publier des œuvres d’élite, qu’en fussent connus ou inconnus les auteurs, et non pas éblouir, quel que fût le mérite de leurs écrits, par la publicité de noms illustres, éblouissants.
Incomparable expérience, ces comités de lecture où, en remplacement de Remy de Gourmont, vers la fin de 1915, je fus admis. Chacun, Louis Dumur, Vallette et moi nous exposions l’essentiel des manuscrits proposés au Mercure, et dont nous avions pris connaissance. Je ne cessais de me rappeler ce que Vallette m’avait conté. Gourmont, un jour, avait avec une âpreté singulière mis à mal les idées, les arguments, les tendances d’une étude philosophique qui lui avait été soumise ; il n’en restait rien, il l’avait pulvérisée. Puis, sans emphase ni recherche d’effet, il concluait : « D’ailleurs, c’est un article très bien fait ; il faut le publier. » Or, véhémence à part, c’est à cette façon intelligemment éclectique de comprendre la pensée d’autrui que, à chaque séance, j’assistais. Qu’on le comprenne : je ne cherche pas à insinuer que les décisions, ou plutôt les propositions du Comité de lecture (car, en ressort suprême, Vallette, directeur, prononçait seul) ne fussent en aucun cas discutables ; mais elles furent invariablement de bonne foi, désintéressées, provoquées par le contenu des écrits, et nullement par le nom, ou le renom, de l’auteur.
Il y avait quelqu’un, dans ce comité, qui ne se trompait jamais, quelqu’un dont personne ne put soutenir qu’il se fût jamais trompé, et cet infaillible, ce fut Vallette. Il apaisait en arbitre les passions ; il réduisait les erreurs ; il devinait certaines omissions, rectifiait, dans le calme le plus lucide, les incompréhensions, les préventions. Il s’était identifié au Mercure de France et on ne l’a jamais vu se départir de cette générosité accueillante, de cette ardeur de tolérance, secret de sa grandeur et finalement de son succès.
Sauf quelques articles ou notes brèves touchant des représentations théâtrales, afin de soutenir les téméraires qui ne consentaient pas encore à la définitive séparation du théâtre et des lettres, Vallette a donné, dans les premiers tomes du Mercure, plusieurs critiques de doctrine, ou, plus exactement, contre l’exclusivisme où auraient pu aboutir certaines doctrines du moment. Il pressentait la glorieuse destinée de poètes qui, à leur apparition, étaient réputés étranges, Maurice Maeterlinck par exemple. Au mois d’août 1900, il saluait de paroles attendries la mort de son ami de cœur, Albert Samain75, comme il le fit, plus récemment, pour Louis Dumur76, comme, pour le vingtième anniversaire de la mort de Gourmont77, il venait de le faire, lorsque lui-même fut frappé. Il publia à plusieurs reprises des lignes rectificatives au sujet d’un point de l’histoire littéraire pour la période dont il restait un témoin véridique, ou abordait la discussion d’intérêts professionnels, notamment, en 1894, par un essai qu’il intitulait : « Questions de Librairie78 ». Il collaborait à sa revue principalement par l’immense assiduité de sa surveillance, de son impulsion, de son contrôle d’animateur discret et de modérateur avisé. De plus il n’abdiquait rien de ses devoirs d’administrateur, de sa charge de délégué des actionnaires aux intérêts économiques de la société anonyme : mais de cela je ne dirai rien, incompétent. Je constate les heureuses conséquences, mais je me tais du surplus.
§
Vallette, jeune, ne sortait guère de son logement de la rue de l’Échaudé, où le Mercure se développait, à l’étroit. Quand s’ébahissaient les amis, s’inquiétant de sa santé, il la montrait inaltérable, et, de fait, jusqu’à l’entrée de la saison dernière, on ne l’a connu ni malade ni gêné d’un malaise qui interrompît son labeur. Il n’avait pas besoin d’air ; la campagne, le voyage ne le sollicitaient pas. Il se vantait de ne connaître, hors Paris, que Sens où, enfant, il séjourna durant la guerre de 1870, et Vannes où il avait accompli son temps de service militaire. Soudain il se laissa entraîner ; le goût de la pêche à la ligne le conduisit à se joindre à Quillard, Collière79, Herold et Jarry pour louer au bord de l’eau, à Corbeil, une vaste bâtisse avec jardin, qu’ils appelaient « le Phalanstère ». Il acquit, un peu plus tard, et aménagea selon ses préférences une jolie maisonnette aux proches Bas-Vignons, où fréquemment il séjournait en fin de semaine ou durant la quinzaine de ses vacances. Jarry, à côté, avait installé son « tripode », et l’attirait en des promenades à bicyclette ; je les ai parfois accompagnés. Il possédait une petite barque, il y plaça un moteur, et, en praticien sagace, devint curieux de mécanique. Il acheta enfin une voiture automobile qui rendit aisés ses déplacements de Paris à Essonnes, et peu à peu il étendit ses excursions aux contrées qu’il pouvait parcourir en un jour, en deux jours ; il s’absenta même une semaine, et rarement davantage.
Sur le balcon de leur maisonnette Rachilde et Vallette recevaient la visite d’amis habitant le voisinage ou qui passaient par hasard. Je m’y retrouve avec Jarry et avec Eugène Demolder80. Demolder respirait dans un lieu de féerie, la propriété sur la hauteur et à flanc de coteau, dominant la Seine et les bois, que son beau-père Félicien Rops81 avait créée par magie. Dans cette demeure où, affirmait Rachilde, des fées veillaient sur ses songes et son bien-être, elle arrivait avec Vallette, et ils prenaient part à cet enchantement. Vallette aimait Demolder d’une affection fraternelle. La bonhomie sans détours du subtil écrivain artiste de La Route d’Émeraude et du Jardinier de la Pompadour82 lui plaisait énormément. Demolder, bien qu’il eût été engagé, à ses débuts, dans une carrière d’avocat et de juge de paix, ne s’était jamais avisé que la ruse, des instincts pervers pussent séjourner aux replis du cœur humain. Il n’était que franchise et que cordialité ; il attribuait aux autres ses propres qualités. Sa vie choyée, attentive, joviale, baignait parmi les fleurs, comblée de prévenances, environnée d’amitiés. Il n’apercevait rien au monde qui ne fût un ferment de beauté subtile ou puissante : le monde réalisait ses rêves, et ses livres s’éclairent de joie et d’amour, de passions lumineuses et délicates, de tendresse. Il peignait des tableaux où chatoyaient les couleurs, harmonisés à la manière des grands peintres hollandais, ou affinés comme ceux des maîtres français du XVIIIe siècle. Vallette se repaissait du sourire malicieux de ses yeux lorsque Jarry, à ses côtés, abondait en facéties « ubuesques » ou amplifiait un paradoxe digne de la « pataphysique » du docteur Faustroll83.
Que de disparus parmi les intimes, en ce temps-là, du Mercure et de ces réunions si douces à la campagne ! Le bon géant chevelu Claude Terrasse84, goguenard à sa manière, le peintre-graveur Henri Detouche85, conteur d’anecdotes spirituelles ; des belges, Théo van Rysselberghe86, le liégeois Armand Rassenfosse87, qui avait été le dernier confident de Rops ; surtout le magnanime Émile Verhaeren éperdu d’élans enthousiastes et d’admirations bondissantes. Vallette au milieu d’eux, heureux et si confiant, se bornait à rappeler d’un mot à la réalité des faits, se livrant volontiers à la gaîté unanime.
Avait-il oublié ses soucis, la préoccupation du Mercure ? Il n’en parlait pas, mais le Mercure de France s’était si bien amalgamé à lui qu’il n’était pas nécessaire qu’il en parlât pour qu’on l’en sentît habité : l’un ne se distinguait pas de l’autre.
§
Au mois d’octobre 1927, âgé de soixante-dix ans, Alfred Vallette, pour la première fois, sortit de France. On inaugurait à Saint-Amant, au bord de l’Escaut, le mausolée où repose le corps de Verhaeren. Vallette, convié à la cérémonie pour y représenter la revue et la maison d’éditions dont le grand poète demeurait un des plus vivants honneurs, quitta Paris avec moi, chargé de parler au nom des écrivains français et belges, et avec Camille Mauclair88, qui nous rejoignit à la gare du Nord. Nous nous amusions à taquiner un peu Vallette qu’on sentait anxieux du passage de la frontière et de la visite des douaniers. À Bruxelles, à l’arrivée, quelqu’un l’attendait ; je ne le revis que le lendemain, au matin, dans le train bondé de littérateurs et d’artistes qui nous emmenait à Anvers. Les sociétés nautiques avaient mis leurs yachts à notre disposition et nous devions gagner par le fleuve le bourg de Saint-Amant. Qu’elle était joliment ensoleillée, cette journée blonde d’automne ! Vallette était ravi. Le pays de Flandre, si uni sous le grand ciel lumineux, avec la végétation abondante et diaprée du rivage, l’animation de la batellerie aux confins du grand port, les villages et leurs hauts clochers tranquilles l’émerveillaient. Et puis le débarquement sous la tour de la vaste église que sépare une place pittoresque du tertre où est le tombeau de granit noir, dressé au-dessus de l’Escaut, cette multitude, la Belgique entière autour de son roi, empressée à rendre hommage au souvenir sacré du héros qui succomba, pendant la guerre, à la tâche de dévouement qu’il s’était imposée ; tout cela était impressionnant et superbe. Vallette en ressentait l’émotion en son cœur et la beauté grandiose. Les souverains, après la cérémonie, se firent présenter le directeur du Mercure de France, s’entretinrent avec lui longuement, le complimentèrent, le remercièrent. Il en était touché. Et puis partout, à Anvers, à Bruxelles, on lui prodigua tant de prévenance et d’affabilité, exempte de gêne et de faux-semblant. Il en rapporta à Paris comme un éblouissement, et exprimait souvent aux Belges la gratitude qu’il conservait de cet accueil.
§
Pourtant il ne retourna pas en Belgique. Les frontières ne le rebutaient plus, et deux ou trois fois, attiré par des amitiés, il se rendit en automobile dans le canton de Vaud ou à Genève. En réalité il préférait ne pas s’écarter trop de Paris, se satisfaisait d’atteindre Dieppe, ou, à la rigueur, le Mont-Saint-Michel. Peut-être s’appliquait-il de plus en plus à approfondir le mystérieux agencement des mécanismes et mettait-il moins d’empressement à en user. Il ne manquait pas de se rendre, chaque automne, au Salon de l’Automobile ; avec curiosité, il s’ingéniait à pénétrer les moindres améliorations dont il supputait l’utilité et l’importance, ou dont il découvrait les insuffisances et la fragilité.
Ne rien laisser échapper qu’il ne comprit point, c’était sa passion, n’être dupé par aucun faux semblant. Sa clair voyance, la sûreté calme d’une raison partout en éveil le guidait à dissiper les brouillards incertains et trompeurs. Mécanismes de l’intelligence et de l’art, mécanismes de la construction industrielle, il en scrutait avec une patience égale les intentions cachées, la consistance, la solidité. L’ornement ne cachait pas à ses yeux exercés la signification vraie des objets ou de la pensée ; il n’attachait pas de prix à la parure d’apparat, mais il fallait qu’elle fît corps avec l’objet jusqu’en l’essence, sans en rien amoindrir ni diminuer, et qu’elle en fût inséparable. Sa conscience ne s’accordait qu’à la conscience des hommes et des choses. Il était sensible à ce qui est pur, droit, ennemi des surcharges aussi bien que de l’emphase, loyal et simple vis-à-vis de lui-même et de quiconque. C’est dans ce sens que l’on me disait un jour : « Le visage d’Alfred Vallette est sans ombre, comme son caractère. »
André Fontainas
Notes Fontainas
71 Avec un poème, « Épilogue », vers d’un très jeune homme alors qu’André Fontainas était âgé de 27 ans, soit onze ans de plus qu’Yves Florenne lors de son entrée au Mercure.

Début du premier poème d’André Fontainas paru dans le Mercure d’avril 1892, page 300
Thulé (il n’en existe qu’une) est le nom ancien d’une île aussi mythique que mal située, reconnue de nos jours comme étant vraisemblablement le Groenland.
72 Au quinze rue de l’Échaudé-Saint-Germain, chez les parents d’Alfred Vallette, qui fut aussi le siège du Mercure de France jusqu’en mars 1903.
73 Les fameux mardis où Rachilde recevait.
74 André Fontainas, bien que Belge, était alors receveur d’octroi pour la Ville de Paris.
75 En ouverture du numéro.

Début de l’article d’Alfred Vallette
76 Louis Dumur est mort le 28 mars, c’était donc impossible pour le numéro du premier avril. Comme pour Albert Samain, Alfred Vallette a ouvert le numéro du quinze avril en hommage à son ami. Dans le numéro suivant, Georges Batault, proche de Louis Dumur, donnera en ouverture, un texte de 25 pages.
77 Une demie-page en ouverture du Mercure du premier octobre 1935 suivie de 43 pages signées Gabriel Brunet, suivies de 22 pages de Paul Léautaud : « L’œuvre et les idées de Remy de Gourmont ».

78 Dans le numéro d’août 1894, page 392.

Le document de la BNF étant de trop mauvaise qualité, le texte a été ici reconstitué à l’identique
79 Marcel Collière (1863-1932), poète, n’a publié qu’un petit recueil de vers : La Mort de l’Espoir (Alcan-Lévy, 1888). Son amitié de jeunesse avec Alfred Vallette et Pierre Quillard lui a permis d’écrire 49 articles dans le Mercure de 1897 à 1905. D’après Paul Léautaud (voir au 22 novembre 1946) Alfred Vallette les considérait tous deux comme des « boulets ».
80 Eugène Demolder (1862-1919), romancier et critique d’art. Voir un portrait d’André Fontainas et d’Eugène Demolder par Alfred Vallette dans le Journal littéraire au 22 novembre 1928.
81 Félicien Rops (1833-1898), dessinateur et peintre Belge ésotérique et éthéré. Sa fille, Claire Rops (1871-1944), illustratrice, a épousé Eugène Demolder en 1895.
82 La Route d’Émeraude, Mercure 1899 et Le Jardinier de la Pompadour (offert à Edmond Haraucourt), Mercure 1904.
83 Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, « roman néo-scientifique » publié dans le Mercure de mai 1898 (pages 390-422) et paru en volume chez Fasquelle en 1911.

Fragment de la page 390 du Mercure. Le document de la BNF étant de trop mauvaise qualité, le texte a été ici reconstitué à l’identique
84 Claude Terrasse (1867-1923) compositeur de musique lyrique s’étant fait connaître en écrivant la musique d’Ubu roi en 1896. Ayant, comme Offenbach, dirigé l’Opéra-comique, Claude Terrasse a parfois été vu comme son successeur en musique. En 1890, il a épousé la sœur du peintre Pierre Bonnard. Ensemble, ils participent et alimentent le monde artistique et l’avant-garde de leur temps. Lire la nécrologie de Claude Terrasse dans les « Échos » du Mercure du quinze juillet 1923.
85 Henry Detouche (1854-1913). On peut s’interroger sur la place de ce peintre dans ces lignes dans la mesure où Henry Detouche, critique d’art reconnu, n’a écrit qu’une petite page dans le Mercure, une notice bibliographique parue dans le numéro de janvier 1898.
86 Théo van Rysselberghe (1862-1926), peintre belge connu pour être l’un des représentants du divisionnisme en Belgique. Anarchiste, il collabore à la presse libertaire. Son épouse, Maria Monnom (1866-1959), écrivain belge, est depuis longtemps déjà la confidente d’André Gide, rencontré chez Francis Vielé-Griffin en juin 1899.
87 Armand Rassenfosse (1862-1934), dessinateur et peintre belge, graveur et illustrateur.
88 Camille Mauclair (Camille Laurent Célestin Faust, 1872-1945), poète, romancier, historien d’art et critique littéraire. Le vingt décembre 1947, Paul Léautaud écrira : « Camille Mauclair, de qui, à ses débuts, on attendait tant. Je l’entends encore parler, avec sa voix de tête. Vrai caméléon littéraire. Tour à tour imitateur de Mallarmé, de Maeterlinck, de Paul Adam, d’autres. […] Il y a des années qu’on ne parle plus de lui. »
Paul Fort — Notes sur Alfred Vallette
Paul Fort (1872-1960), poète et auteur dramatique, créateur du Théâtre d’Art (futur théâtre de l’Œuvre) au côté de Lugné-Poe. Les premiers poèmes de Paul Fort paraissent dans le Mercure en 1896. En 1905, Paul Fort a créé la revue Vers et prose aux côtés de Jean Moréas et André Salmon. Suite à un référendum dans des journaux, Paul Fort a été élu « Prince des poètes » en 1912. Son neveu, Robert Fort (1890-1950), a épousé en 1911 Gabrielle Vallette (1889-1984), fille de Rachilde et Alfred Vallette.
Ne nous étonnons point que la mort ait à la fin — malgré toute sa verdeur, tout son courage — abattu Vallette. Il a tant travaillé pour les autres.
—
La conscience d’Alfred Vallette était-elle un bagage trop lourd à notre légèreté ?
—
Il fut la haute conscience de trois générations d’écrivains : il aima la poésie. Idem de trois générations d’éditeurs : il aima la poésie.
—
Le plus valeureux, le plus désintéressé, le plus noble des hommes que j’ai connus.
—
Que ne doit pas la littérature contemporaine aux nuits de travail d’Alfred Vallette !
—
Même aux forbans de lettres (s’il en est, s’il en fut) le visage de marbre souriant d’Alfred Vallette inspirait le respect. Il leur était, voire, terrifiant.
—
Je dis un jour à Vallette :
— Le Symbolisme eût laissé moins de renom et de noms sans vous.
— Sans le Mercure, qui n’est pas moi ! me répondit-il, se fâchant presque.
Or, le Mercure était Alfred Vallette.
—
Personnellement, je lui dois tout :
1o D’être poète ; mais cela ne compte pas… Qu’est-ce, un poète de plus ou de moins ? Hélas ! il m’encouragea en publiant mes premiers livres.
2o (Ceci est d’importance). Lorsque, tout jeune homme, tout gosse encore, il me prit la fantaisie, en plein naturalisme, de créer un théâtre idéaliste : le Théâtre d’Art, ce fut grâce à lui que je pus connaître de « véritables auteurs », tels que Rachilde, Maeterlinck, Remy de Gourmont, Van Lerberghe, Saint-Pol-Roux, Pierre Quillard. Cette orientation littéraire du Théâtre d’Art devint, par la suite, celle du glorieux théâtre de l’Œuvre, auquel nous devons tant, précurseur de toutes nos scènes d’avant-garde.
3o Vers et Prose dont, quinze ans après, je fus le directeur, ne put vivre tout d’abord que grâce aux conseils de Vallette, car je n’étais pas né administrateur.
—
Comment un tel, un tel et un tel ont-ils obtenu cette grande situation dans la littérature ? demandait un jeune arriviste à Vallette.
— En travaillant beaucoup.
— Je voudrais vite me faire un nom.
— Patience ! La plupart des écrivains qui m’entourent ont mis vingt ans et plus à se « faire un nom »… comme vous dites. Mais ce ne fut nullement leur préoccupation dominante. C’est d’ailleurs pourquoi ils s’en firent un.
—
Celui qui volontairement, non pas volontiers, sacrifia son magnifique talent de romancier au talent de ses confrères, est un héros.
—
Alfred Vallette : énergie, loyauté, bonté, savoir universel, mais encore extrême pudeur de ses sentiments profonds, de ses dons, de tout ce savoir même — d’où son orgueilleuse modestie. Celle de l’« Honnête Homme ».
Paul Fort
André Gide — Alfred Vallette
André Gide a écrit quatre textes au Mercure, de décembre 1894 à octobre 1897. Les six autres textes sont de circonstance, comme celui-ci. Après 1897, on peut penser que l’ascendant de Remy de Gourmont, de onze ans son aîné, l’entravait trop.
La dernière fois que je l’avais vu, il m’avait, tout incidemment, rappelé son âge et, sans se plaindre aucunement, bien dit qu’il se sentait à la fin de sa vie. Pour la première fois, il s’était avoué fatigué. En le quittant, je lui avais serré la main, sans appréhension il est vrai, mais avec encore plus de cordialité que je ne faisais d’ordinaire. À la tristesse que me causa la nouvelle de sa mort, j’ai mesuré la profondeur de l’affection que je lui portais.
Elle datait de loin, cette affection. Sans histoire, elle s’était lentement accrue au cours des ans. De loin en loin, je retrouvais Vallette à son bureau, toujours le même et toujours avec un égal plaisir. Je venais pour quelques instants, car, le sachant fort occupé, je craignais de le déranger ; mais non ; il me faisait entendre que, levé de fort bonne heure ainsi que chaque matin, il avait travaillé d’arrache-pied jusqu’à pouvoir être quitte avant d’ouvrir sa porte aux visiteurs. Il prenait grand plaisir à causer, et de tout et de tous. Du reste, il considérait que la conversation faisait partie de ses fonctions. Il s’y montrait si amusé, si intelligent, si affable, que le temps passait sans qu’on y prit garde ; et ce n’était jamais lui qui mettait fin à l’entretien.
D’une égalité d’humeur parfaite, d’un jugement beaucoup trop bien équilibré pour céder aux modes et aux emballements, extrêmement sensible aux ridicules, c’est, je crois, sa grande bonté qui le retenait sur la pente de la moquerie et le disposait à une souriante indulgence ; je ne l’ai jamais entendu dire du mal de personne. Il supportait n’importe quoi, fors la malhonnêteté. Car ce qui dominait, en lui, ce qui forçait l’estime, c’est son amour de l’équité, la parfaite probité qu’il apportait partout, aussi bien en affaires que dans ses moindres jugements. À toutes les habiletés, il savait préférer la droiture et ne cherchait jamais à rien obtenir aux dépens d’autrui. Sans vanité aucune, il ne faisait parade de rien. C’est sans doute le besoin d’équité qui lui donnait un sens parfait de la mesure ; la crainte de surestimer quoi que ce soit l’amenait à refréner certains élans intempestifs, et pas seulement chez lui-même, sans rien diminuer de sa générosité naturelle. D’un goût littéraire subtil et avisé, il parlait fort judicieusement des œuvres qu’il éditait, et des autres. Il appréciait et ne souhaitait nullement plus tempérée la fureur poétique d’un Rimbaud, d’un Léon Bloy, d’un Jarry ; mais il savait que l’excès n’avait que faire dans le rôle qu’il assumait, celui de l’éditeur, où il se cantonnait modestement avec un dévouement total ; et plus les embardées littéraires se faisaient véhémentes, plus nécessaire lui apparaissait sa fonction pratique de pondérateur. Cette modération qu’il apportait dans ses jugements lui faisait également craindre de surfaire l’importance du Mercure, et, sans du tout fermer la porte aux nouveaux venus, il estimait qu’une maison d’édition lie son sort bien rarement à celui de plus d’une École et de plus d’une génération : Renduel89 à celui du romantisme, Lemerre90 à celui du Parnasse, Charpentier91 à celui du naturalisme. Il acceptait que le Mercure ait été l’arche du symbolisme et n’ambitionnait pas d’autre gloire que celle d’attacher son nom à la maison qui groupa dans une parfaite entente les représentants, aujourd’hui illustres, d’une école d’abord décriée. C’est autour d’Alfred Vallette, et grâce à lui, que cette école put prendre sa pleine signification, son assurance et son ampleur. Même ceux qui s’en sont séparés lui en gardent une vive reconnaissance.
André Gide
Une note Gide
89 Le nom d’Eugène Renduel (1798-1874), éditeur de Victor Hugo, est encore connu de nos jours alors qu’il est, parmi les éditeurs, l’un de ceux ayant eu une très courte activité, de 1828 à 1838. Au moment où André Gide écrit ces lignes, Eugène Renduel n’a rien édité depuis près d’un siècle.
Émile Henriot — Souvenirs du Mercure de France
Émile Henriot (Émile Maigrot, 1889-1961), poète, écrivain, essayiste et critique. Membre de l’Académie française en 1945, Émile Henriot sera critique littéraire au Monde à la Libération. Il sera parfois appelé « Le Petit Henriot » pour le distinguer de son père (1857-1933). Lire la nécrologie d’Émile Henriot par l’excellente Jacqueline Piatier dans Le Monde du 17 avril 1961.
Pour bien parler de lui, il faut parler de soi. Je m’en excuse. Mais Vallette, c’était le bon accueil. Je ne me souviens de lui que dans les occasions où j’allais le voir, et chaque fois (je n’y aurai pas été le seul) c’était pour lui demander quelque chose, comme à tout directeur de revue : d’accepter ma prose ou mes vers. Je crois n’en avoir pas trop abusé ; et maintenant, je le regrette. L’affaire réglée par oui ou par non, on causait. Le prétexte de la visite était écarté : il n’y avait plus que Vallette, son petit œil clair et droit sur vous, de vous à sa cigarette roulée, et sa voix presque basse, l’activité de son esprit, son autorité, ses précisions en toute chose. Et derrière lui, le Mercure.
Quand on n’a pas été des temps héroïques de la fondation, dans les années 90, il faut au moins avoir eu ses dix-sept ans environ 1906, 1907, pour se représenter aujourd’hui ce qu’était le Mercure, aux yeux de notre jeunesse : l’arche sainte. — Ce foisonnement d’idées, cette liberté, cette abondance, cette nourriture ; et ces directives ; et cette sécurité. Un tel écrivait au Mercure : il en était, et comptait déjà, par ce fait, avant d’être lu. Au collège encore, si j’ai pris, dans le temps de ma rhétorique, une première vue — libératrice — de la liberté de l’esprit, c’est à la lecture du Mercure que je le dois. — Chère revue, suspecte à beaucoup ! Elle représentait alors encore, pour certains, l’hétérodoxie. Et c’est enivrant, à vingt ans, d’aimer ce qu’on a d’abord à défendre. À cet âge, où la grande affaire est de ne pas douter un instant de la qualité de ce qu’on aime, il y avait la sécurité que donnait l’apostille du Mercure. Tous les poètes m’étaient bons, qui se présentaient à mes yeux ravis, sous le pétase et le caducée. L’arche sainte, la loi, les prophètes !
Et moi aussi, il m’a fallu, un jour, inconnu, imberbe et tremblant, porter à ce Mercure mes premiers vers. Avais-je du talent ? Hélas ! je n’en sais rien encore ; mais du courage, j’en suis sûr. Il en fallait pour affronter ce grave temple, assez noir, sévère, où le dogme (ou ce que je croyais tel) était déjà gardé, à l’entresol, par des cerbères goguenards. Je ne me souviens pas de ce que fut pour moi le premier accueil du redoutable Alfred Vallette. Courtois, attentif, c’est certain : car peu d’hommes ont moins changé que lui ; c’était le signe de ses certitudes, qui fondaient son autorité. Il garda mes papiers, qui étaient encore, je pense, d’humbles copies d’écolier, rayées et marginées de rouge. Mais le fait est que dans la quinzaine, je reçus mes premières épreuves92. J’attribue cet événement capital, qui me gonflait d’orgueil, moins au faible mérite de mes vers qu’à l’indulgence de Vallette. Et maintenant, pour ce souvenir, je lui garde une gratitude tendre.
Je dois à Vallette, à la réflexion, le plus grand plaisir, je le dis très sincèrement, que m’aient jamais valu, jusqu’à ce jour, vingt-neuf ans de vie littéraire. Le moment vint où, mis ensemble, mes petits feuillets à marge rouge constituèrent un dossier d’épaisseur assez convenable pour justifier l’édition. Justifier, à mes yeux, s’entend ! À cette époque, nous ne rêvions que de plaquettes. Et, bibliophile déjà, je nourrissais un goût très vif — que Tinan eût dit pathologique — pour ces plaquettes du Mercure, textes rares si bien imprimés, sur des papiers insolites, qu’on pouvait encore acquérir, pour deux ou trois francs, au comptoir, et même en bénéficiant d’une remise et en choisissant l’exemplaire : Le Vieux Roi, Théodat, Le Château singulier, Le Vigneron dans sa vigne, Érythrée93, les Sonnets à Marie, de Ronsard.
Or, ma suprême ambition était qu’un jour, moi aussi, je ferais paraître ma première plaquette au Mercure, fût-elle hors commerce. J’en serais sans doute encore pour mon rêve, qui me semblait déraisonnable, s’il n’avait tenu qu’à moi de le voir se réaliser. Un ami simplifia pour moi toute l’affaire : le cher, le délicieux Émile Despax94, alors chef du secrétariat particulier d’un ministre des Colonies, et qui, à ce titre, au Pavillon de Flore, trouvait un malin et juste plaisir à faire faire antichambre à des sénateurs, tandis qu’il téléphonait nonchalamment à des poétesses illustres, ou me récitait à mi-voix des vers exquis de Léonard95. « Ah ! Doris, que me font ces tapis de verdure… » Despax, qui venait de publier — au Mercure, naturellement, — sa parfaite Maison des Glycines96, crut me suggérer ce désir, dont je pantelais. « Cela fera une plaquette très convenable pour la rue de Condé », me dit-il, en lisant mes pauvres manuscrits. La plaquette serait à mes frais, bien entendu. Mais sur la couverture, il se faisait fort d’obtenir pour moi le sceau magique : le pétase !

Je savais Despax un poète. Mais la rêverie a des bornes, me disais-je, et je trouvais qu’il les franchissait, pede libero97. J’ai remis la main, ces jours-ci, sur le billet suivant, du si gentil Despax :
« Cher ami, j’ai vu Vallette, et j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Le pétase est dans ma poche, et vous avez cette chance que je tiens le pétase original, le pétase en cuivre, et non en galvanoplastie. Votre plaquette sera donc tout à fait soignée… »
C’est ainsi que je fis paraître Eurynice98, ornée du chapeau ailé, et portant sur son titre les mots prestigieux : « Aux Éditions du Mercure de France ». Et ces signes m’étaient si beaux, qu’une fois reçu le paquet de menues brochures, si joliment imprimées sur divers papiers par Georges Protat, à Mâcon99, j’en aurais voulu garder par devers moi l’édition entière. Sans doute eussé-je aussi bien fait.
Cher Valette, l’avez-vous seulement jamais su — ai-je su assez vous le dire ? — que ce prêt obligeant du petit cliché, et la dignité qu’il me conférait, je l’ai longtemps considéré comme un honneur supérieur et préférable à tous les prix littéraires100 qui depuis accueillent indistinctement tant de jeunes écrivains à leurs débuts ? D’autres diront le grand directeur que vous fûtes, le critique sage et d’avis ferme, le conseiller écouté à la voix sans éclat, l’ami sans défaut, l’honnête homme — et les renoncements de l’écrivain qui avait accepté de sacrifier son œuvre personnelle aux exigences de son métier de chef d’équipe. C’est du Vallette ami des poètes que je veux seulement me souvenir. Ami des poètes, et directeur de revue, à la fois, quel paradoxe ! — L’avant-dernière fois que j’ai vu Alfred Vallette, il y a moins d’un an, c’était pour lui porter encore des poèmes. Nous mourrons dans l’impénitence, quelques-uns. J’éprouvais, en montant les marches usées du cabinet directorial, une mélancolie, je l’avoue. « Comme à dix-huit ans… et de la poésie, encore ! lui disais-je : mais je vous l’apporte sans vergogne, car cela ne peut paraître qu’ici… » Voilà, par parenthèse, la force et la beauté de notre vieux Mercure : certaines choses, qu’on écrit pour soi, gratuitement, et pour son plaisir, c’est au seul Mercure qu’on peut les donner. Le manuscrit que je présentais à Vallette était trop long, je le savais, pour paraître intégralement dans la revue. J’étais incapable de choisir le petit nombre de pièces qui eussent convenu. Je demandai à Vallette de faire lui-même son choix, m’en remettant à lui d’écarter ce qui lui semblerait inutile. Il me répondit quelques jours plus tard qu’il publierait le tout : ces poèmes formaient un ensemble, et cet ensemble lui plaisait101. On imprimerait en romain, non en italique ; grâce à cet innocent subterfuge, les principes relatifs à la publication des vers dans le Mercure restaient saufs. La dictature a parfois du bon.
…Je suis confus. Sous couleur de contribuer à l’hommage pieusement rendu par ses collaborateurs et ses obligés à Alfred Vallette, j’ai l’air de ne parler que de moi102. Mais comment faire savoir autrement ce que Vallette était pour nous ? Ce grand serviteur des lettres françaises et de l’esprit universel, tous ceux qui l’ont approché et connu savent bien, comme moi, ce qu’ils lui doivent, pour leur avoir ménagé à tous l’accès retentissant de la revue — unique de nos jours — de la revue où l’on peut tout dire ; pour avoir été l’ami accueillant de notre jeunesse, demeuré tel dans notre âge mûr, — et, dans un temps qui n’en veut plus, le mainteneur de la liberté des esprits.
Émile Henriot
Notes Henriot
90 Le jeune Alphonse Lemerre (1838-1912), arrivé à Paris en 1860, a été embauché comme commis par le libraire Pierre-Paul Percepied, passage Choiseul. En 1864 il s’est marié avec une voisine, peu après il y a ouvert sa propre boutique. En 1866 Alphonse Lemerre a édité le premier Parnasse contemporain, recueil collectif de 99 poètes qui prendront alors naturellement le nom de Parnassiens. Ce recueil est paru en trois volumes, de 1866 à 1876.

Enseigne d’Alphonse Lemerre
91 Georges Charpentier (1847-1905), éditeur d’Émile Zola et de Gustave Flaubert.
92 Pour le poème « À l’angle de la route et du tombeau », dans le numéro du premier octobre 1907.

93 Le Vieux Roi, Théodat et Le Château singulier (Remy de Gourmont, 1897, 1893 et 1896), Le Vigneron dans sa vigne (Jules Renard 1894), Érythrée (Jean de Tinan 1896.

94 Émile Despax (1881-1915, tué à l’ennemi au chemin des Dames), fils de la bourgeoisie de Dax, licencié en droit, sous-préfet. Émile Despax est entré dans les Poètes d’aujourd’hui dans l’édition de 1908. Sa notice a été rédigée par Adolphe van Bever.
95 Nicolas Léonard (1744-1793), poète et romancier romantique. « Ah ! Doris, que me font ces tapis de verdure, / Ces gazons émaillés qui m’ont vu dans tes bras, / Ce printemps, ce beau ciel, et toute la nature, / Et tous les lieux enfin où je ne te vois pas ? » Un romantique est dans les bras d’une femme, un homme a la femme dans ses bras.
96 Émile Despax, La Maison des Glycines, Mercure 1905.

97 Pede libero : d’un pied léger.
98 Émile Henriot, Eurynice, Mercure 1907, 58 pages, couverture rempliée, tiré à cent exemplaires (à compte d’auteur) numérotés et signés de la main de l’auteur, alors âgé de 18 ans.
99 L’imprimerie Protat a été fondée en 1833 à Macon. En ce début de siècle elle était dirigée par Georges Protat (1857-1923), qui en a fait une imprimerie de haut niveau et réputée, qui a survécu jusqu’en 1985. Si Alfred Vallette l’utilisait pour quelques-uns de ses volumes, sans doute pour des questions de coût, la revue était imprimée à Poitiers, chez Blais et Roy, puis Texier, et ensuite (comme pour ce numéro de décembre 1935), chez Firmin Didot, rue Jacob.

100 Émile Henriot en a reçu plusieurs, dont le grand prix du roman de l’Académie française pour Aricie Brun ou les Vertus bourgeoises (Plon 1824).
101 Émile Henriot, « Dans le jardin de mon père », Mercure du premier avril 1935 pages 23-46.
102 C’est le cas de presque tous ces textes d’hommage.
André-Ferdinand Herold — Souvenirs
Pendant plus de quarante ans, j’ai vécu auprès d’Alfred Vallette. Je l’ai vu à l’œuvre, j’ai connu ses efforts aux heures difficiles, je pourrais témoigner de son zèle à donner au Mercure un attrait toujours nouveau. Il réussit à le transformer : de la petite revue dont quelques amis lui avaient confié la direction, il fit peu à peu la grande revue à laquelle les meilleurs écrivains s’honorent de collaborer.
On a rappelé, ces temps-ci, le courage et la sagesse de Vallette, et l’on a eu raison.
Le courage de Vallette était simple, sans forfanterie. Comme la vraie éloquence se moque de l’éloquence, la vraie morale de la morale, le vrai courage ne se moquait-il pas du courage ? Le courage naturel de Vallette l’a gardé de jamais faillir à la tâche qu’il avait acceptée. Si tôt qu’on arrivât au Mercure, on le trouvait au travail, et, le soir, après que tous étaient partis, il restait à sa table ; il s’employait à d’utiles besognes que beaucoup d’autres eussent dédaignées.
La sagesse de Vallette ! Souvent on l’a célébrée. Elle le protégea des aventures dangereuses qu’il aurait pu courir. Certes, il prévoyait, longtemps à l’avance, les réformes qui, un jour, deviendraient nécessaires à la prospérité de la revue, mais sa prudence le retenait : il ne voulait rien risquer, et il n’entreprenait quoi que ce fût qu’au moment opportun, alors qu’il ne pouvait craindre un fâcheux retour. Vers 1894, les jeunes gens, grâce à la persévérance avisée de Vallette, avaient à leur service une revue sérieuse et déjà prospère. Mais ils restaient en quête d’éditeurs. Lemerre, qui devait sa fortune aux Parnassiens, se montrait rebelle au vers libre, Vanier103 n’était pas toujours d’un abord agréable, et, à la Librairie de l’Art indépendant104, l’occulte Bailly affichait des manies singulières. Vallette jugea venu l’instant de créer une maison d’édition.
Déjà le Mercure avait publié quelques plaquettes, et même, à d’assez longs intervalles, des livres importants : les Œuvres posthumes d’Albert Aurier105, le Latin mystique et Le Fantôme106, de Remy de Gourmont. Il y avait, dans les œuvres d’Aurier, des lithographies d’Eugène Carrière107 et d’Henry de Groux108, et, pour Le Fantôme, Henry de Groux, encore, avait donné deux lithographies nouvelles. Mais il ne s’agissait là que de publications de luxe, tirées à petit nombre. Vallette voulait maintenant faire de la librairie qui s’adressât au public : on pourrait enfin lire facilement des auteurs qu’on était porté, trop souvent, à croire mystérieux.
Que l’idée de Vallette fût excellente, que l’heure choisie fût propice, nous n’en doutions point, et l’événement le prouva.
Vallette ne ménagea pas sa peine. Comme il avait fait pour la revue, il assuma, pour la librairie, des travaux obscurs. Dans un ancien numéro du Mercure, des poètes de la maison se sont divertis, sous le pseudonyme collectif de Quasi109, à décrire en vers légers l’activité heureuse qu’on y pouvait alors constater. « Et Vallette lit des épreuves, » dit l’un110, en un refrain de ballade. « Il édite, il édite, il édite, » s’écrie un autre111, et il ajoute, sachant bien, d’ailleurs, que sa prédiction ne se réalisera pas : « Vous verrez qu’il fera faillite ! »
Vallette n’a pas fait faillite, il a au contraire fondé une des maisons d’édition les plus solides qui soient aujourd’hui.
On eut à lutter. De bons camarades tenaient des propos malveillants. Ils s’approchaient de vous, la mine apitoyée ; d’une voix triste, entre deux soupirs, ils murmuraient : « Ah ! vous êtes du Mercure ! » et ils vous annonçaient la chute prochaine. Vallette s’amusait fort de pareilles prophéties : il en connaissait, mieux que personne, toute la vanité.
En plus de quinze ans, je doute qu’il ait pris un jour entier de repos. Mais, l’existence du Mercure désormais assurée, il estima qu’il avait droit à quelque liberté. Il se joignit à un groupe d’amis qui aimaient à parcourir la petite et la grande banlieue. Il avait vécu des années de son enfance au bord de la Seine, en amont de Paris ; il y revint avec plaisir. Corbeil, Morsang, Le Coudray, Seine-Port, Melun, Livry l’attiraient. Et, un beau jour, Pierre Quillard, Marcel Collière, Alfred Jarry, lui et moi nous entendîmes pour louer en commun, à Corbeil, près de la rivière, une maison qui nous plaisait.
Dans la maison de Corbeil, nous avons passé des heures charmantes. Il avait été convenu que les uns ne gêneraient en rien les autres. Chacun avait sa clef, arrivait ou partait à son seul gré. Quillard, depuis longtemps, s’adonnait à la pêche, il y était fort habile. Jarry, que, entre nous, le plus souvent, nous appelions le Père Ubu, se fit son disciple ardent. Et Vallette, à l’exemple de Quillard et de Jarry, se mit à pêcher. Mais à la pêche il préféra bientôt un autre sport auquel Quillard aussi avait initié le Père Ubu : Vallette connut les joies du canotage. Et un goût ancien pour la mécanique se réveilla en lui. Alors que Quillard et Ubu restaient fidèles à la rame, Vallette ajusta un moteur à son bateau, et, dès que les soins de la librairie lui laissaient un peu de trêve, il allait au Coudray, où il avait fini par acquérir une maison. Là, quand il avait trouvé quelque moyen d’améliorer la machinerie de son canot, qu’il avait baptisé MERCVRE, il ne cachait point sa satisfaction.
Puis, du canot à moteur, il passa enfin à l’automobile, et il éprouva des plaisirs nouveaux. Il courut les routes de France. Il explora la Normandie, la Bretagne, le Périgord112 ; il vint un jour me retrouver dans les montagnes ardéchoises. Il était un chauffeur des plus sages : il ne dépassait guère le cinquante. Il avait pour sa voiture des attentions méticuleuses : jamais il ne l’eût privée de l’huile nécessaire.
Ah ! dans la vie quotidienne, quelle était la bonne humeur de Vallette, et comme elle s’accordait à la gaieté familière de Rachilde ! Je vous vois encore, chers amis, dans ma vieille maison de Lapras113. Vous y goûtiez les divertissements simples de gens sincères, dont la misère des snobismes n’a point gâté l’intelligence. Vous écoutiez des chansons naïves : « Entends, ma Lisette, entends dans le bois… » et combien d’autres ! Ah ! cher, cher Vallette, quel ami, quel ami sûr, quel vrai ami vous étiez ! Et vous saviez la valeur de votre œuvre, vous en étiez fier, vous n’en étiez pas vaniteux. Vous ignoriez la raideur, vous connaissiez la vertu d’un sourire. Vallette, nous qui avons, longtemps, vécu près de vous, Vallette, nous vous aimons.
A.-Ferdinand Herold
Notes Herold
103 Léon Vanier (1847-1896), 19 quai Saint-Michel.

Léon Vanier
104 Edmond Bailly (Henri-Edmond Limet, 1850-1916), musicien et homme de lettres symboliste, a été l’un des auteurs de La Pléiade d’Édouard Dubus, Gabriel-Albert Aurier et Louis-Pilate de Brinn’Gaubast. Dans sa librairie de l’Art indépendant qu’il ouvre au début de 1889 sur la rive droite, au onze de la rue de la Chaussée d’Antin, il publie les petites revues de ses camarades, Paul Claudel, André Gide, Pierre Louÿs, Henri de Régnier, jusqu’à sa fermeture en 1917.
105 Gabriel-Albert Aurier (1865-1892), écrivain, poète, et critique d’art, mort de la typhoïde à l’âge de 27 ans. La signature Georges-Albert Aurier est parfois rencontrée. Voir aussi l’excellent article de Vincent Gogibu paru dans les Cahiers Louis Dumur numéro 9 (2022) « Le Mercure de France, un périodique dans le temps long ».
106 Le Latin mystique : les poètes de l’antiphonaire et la symbolique au Moyen-Âge, accompagné d’une préface de J.-K. Huysmans, Mercure septembre 1892, 400 pages. Le Fantôme est d’abord paru dans les trois premiers numéros de 1892 du Mercure, puis en volume l’année suivante.
107 Eugène Carrière (1849-1906) peintre et lithographe, a fondé son académie de peinture, rue de Rennes, en 1898.
108 Henry de Groux (1866-1930), peintre belge. Lire la page de Léon Bloy sur son œuvre Le Christ aux outrages dans son Journal en février 1892.
109 Dans les numéros de juillet et octobre 1892, janvier, mai, décembre 1893, mars et avril 1894, avril 1895, avril 1896 et mars 1897, les dix textes : Princesse Éliacine, Petits poissons rouges dans leur bocal, Ballade, Mimes, Mimes, Huitième épitaphe de Vitulus Rufus, Mimes : Lettre à Monsieur Brunetière, Mimes : Petit vapereau des musiciens, Petit vapereau, Ballade. Si Vitulus Rufus est un personnage imaginaire, le vapereau en question est évidemment Gustave Vapereau (1819-1906), auteur du Dictionnaire universel des contemporains et du Dictionnaire universel des littératures.
110 « Balade à la gloire de quelques-uns du Mercure », numéro de mars 1897 page 586.

Fragment reconstitué
Ce numéro contient une douzaine de Ballades ou rondeaux de cette sorte qui réjouiront les familiers du Mercure.
111 « Rondeau pour célébrer Vallette et le féliciter d’être ce qu’il est », Mercure de mars 1897, page 582. Ce rondeau est suivi d’un autre : « Rondeau pour célébrer Rachilde et la féliciter d’être ce qu’elle est »

Ce document étant de moins mauvaise qualité que les précédents, il a pu être laissé tel
112 Périgord où était née Rachilde.
113 À 72 kilomètres du Puy-en-Velay, hameau de nos jours inclus dans la commune de Saint-Basile.
Charles-Henry Hirsch — Alfred Vallette
Un pressentiment secret me fit craindre un contre coup funeste, sur Alfred Vallette, de la mort de Louis Dumur, son collaborateur de chaque jour et l’un de ses plus vieux amis. Jusque-là, les années ni le travail ne semblaient avoir entamé sa robustesse. Tel il m’apparaissait, rue de Condé, à son bureau, tel mon souvenir me le représentait, dans la dernière décade du XIXe siècle, assis devant ce même meuble, rue de l’Échaudé-Saint-Germain. Il y a un an environ, comme je montais à la rédaction de la revue, je le rencontrai, debout, à l’étage de l’administration. Il avait perdu son bel air de santé et de force calme. La peur de ne pouvoir lui cacher ma peine m’inspira de le quitter très vite, après quelques mots seulement. Depuis, à chacune de mes visites, je constatai un progrès de son affaiblissement physique. Il m’expliquait son mal, avec ce goût de la précision qui fut une des caractéristiques de sa nature. Lors de notre dernière rencontre, il ne tarit sur le dévouement de Georges Duhamel qui le contraignait presque à des soins curatifs. Il les estimait, lui, sans efficacité réelle à l’âge où il était parvenu. Sa voix était un peu assourdie, si sa parole demeurait claire et prompte. Il disserta de ce que la radiographie avait révélé des défauts survenus à son organisme, comme naguère il causait du moteur de son canot et, plus tard, du mécanisme de sa voiture. Quand nous nous serrâmes la main pour l’adieu, il revint sur l’impression de fatigue constante qu’il ressentait, pour aussitôt louer un sort qui lui avait accordé longue vie et le bonheur d’y exécuter de bonne besogne.
Sitôt la naissance du Mercure de France, nous, les cadets de ses fondateurs, nous en aimâmes le ton, la diversité, les hardiesses, la haute tenue. Tandis qu’un autre organe de « jeunes » s’assurait une publicité qu’il espérait fructueuse au moyen de banquets réclamiers que présidait quelque Aurélien Scholl114, ou des soirées tapageuses où le pauvre Verlaine figurait avec son vilain entourage115, la direction de Vallette garantissait la liberté absolue et la dignité irréprochable du Mercure. Sous le signe du caducée et des quatre ailes, il ne courtisa la grande presse ni les puissances du jour, il les fronda volontiers, il combattit toutes les laideurs, il progressa magnifiquement par la vertu trop souvent méconnue d’une courageuse indépendance, de la générosité et du désintéressement.
Tous les fondateurs de la revue voulaient être des poètes, des écrivains libres. Tous étaient généreux. Alfred Vallette fut le désintéressement même. Par lui — et lui seul — ce qui eût été peut-être une tentative brillante et demeurerait aujourd’hui un plaisant souvenir de jeunesse pour quelques vieux hommes, est une œuvre représentative du génie français, qui a duré et qui durera. Certes, ces « jeunes » des années 90 eurent le mérite de remettre le destin du Mercure de France (série moderne), à l’auteur du Vierge116. Le mérite très supérieur à celui-ci fut de justifier leur élection, de croire dès l’origine à la vitalité de l’entreprise commune, de s’y adonner aussitôt sans réserve, de la servir avec la passion clairvoyante qui s’accommode de l’ordre et de la prudence.
Quelle gentillesse, dans l’amusement que prenait Vallette à sortir parfois d’un tiroir, à la droite de son vénérable bureau, les premiers carnets et les états de cotisations versées ou de cotisations dues, qui constituaient la simple, mais exacte comptabilité du recueil mensuel, habillé de violet, tout mince encore, déjà important par la qualité et la nouveauté de ses matières ! Qu’il y avait de pudique émotion dans sa manière d’évoquer un G. Albert Aurier, le premier que la mort ait pris à la phalange, précurseur en critique d’art et beau poète ; un Édouard Dubus117, funambulesque, fin, crédule, en qui nous retrouvions la physique ressemblance de Jules Laforgue ; un Julien Leclercq, ambitieux et nonchalant, disparu quand il venait de prendre pied sur un sol à peu près ferme, après des années difficiles de projets, de songeries, de misère, hélas, trop réelle ! Quelle admiration Alfred Vallette vouait-il à un Samain, à un Louÿs ! Quel souvenir fidèle gardait-il à notre cher Pierre Quillard, enlevé à la poésie par une action sociale qui illumine sa mémoire et lui coûta la vie118 !
Certains journaux ont rappelé que Nietzsche, Kipling, Wells, furent introduits en France par les éditions du Mercure. Ajoutons à cela que la revue et la librairie ont publié ou aidé à faire connaître, dès leur prime manifestation, tous les poètes et prosateurs français dignes de l’imprimatur, pendant le cycle de 45 ans clos par la mort de Vallette. Cela l’eût désigné à un gouvernement soucieux d’équité, pour en recevoir les plus hauts honneurs. Mais, il n’a jamais rien demandé. Aussi n’a-t-il obtenu qu’à l’ancienneté, et insuffisante, la récompense officielle de ses services rendus aux Lettres de France et à leur gloire de par le monde.
Non seulement il ne demanda jamais rien pour lui-même. Ce qui est plus rare encore : il sut refuser. M. Édouard Estaunié119 et moi, qui en secondais cette année-là la présidence, nous projetâmes de le désigner pour le Grand Prix annuel de la Société des Gens de Lettres. Le comité le lui aurait voté à l’unanimité. Sans grosse surprise d’ailleurs, nous éprouvâmes le regret de voir notre offre déclinée par un scrupule d’excessive modestie chez ce bon serviteur de la littérature. Il ajouta enfin aux motifs personnels de son refus :
— Et puis, ce ne serait pas dans la ligne du Mercure !
C’était l’argument suprême de Vallette. Le Mercure était devenu toute sa vie. Elle s’est avancée selon une ligne géométriquement droite. Je doute que l’on puisse faire un éloge plus complet d’une carrière qui associa l’intelligence, l’intégrité et le travail.
On a cru juste de comparer Alfred Vallette à François Buloz120. L’erreur est manifeste. Celui-ci exerça une sorte de dictature sur les écrivains. Il créa une doctrine de la revue. Il imposait ses idées. L’autre, au contraire, n’intervenait plus, sous aucun prétexte, quand il avait retenu un texte ou accepté une collaboration périodique. Si la Revue des Deux Mondes fut et demeure une réussite heureuse sous une direction toujours conservatrice, le Mercure fut, est et demeurera un faisceau d’écrivains indépendants entre eux et devant la direction.
Dès l’origine, tous les collaborateurs du Mercure de France bénéficièrent de cette liberté absolue qui, écrivait le plus illustre d’entre eux : Remy de Gourmont, « a permis l’éclosion de ma personnalité ». Le citant, notre cher grand patron confessait : « Ce témoignage nous est infiniment précieux ». Ces six mots de reconnaissance figurent dans la dernière et courte page que Vallette a tracée pour l’impression. Elle ouvre le 895e numéro de la revue qui commémora le XXe anniversaire de la mort de Gourmont, — l’avant-dernier numéro dont notre directeur assembla les éléments.
Depuis que j’apportai, rue de l’Échaudé-Saint-Germain, un « Essai de Psychologie Symbolique à propos de La dame de la mer121 d’Henrik Ibsen », conçu au lendemain de la première représentation de cette pièce à l’Œuvre de Lugué-Poe et qui décida de mon entrée juvénile au Mercure de France, j’ai (poèmes, nouvelles, roman, critique) collaboré environ un millier de fois à la revue122. Ce fut au temps des batailles littéraires où s’établit le symbolisme, et durant la crise dreyfusienne, puis au cours des multiples agitations de l’avant-guerre, des tristesses affreuses de la tourmente abominable, des années issues d’elle enfin où s’accumulent les déceptions pour l’honnête homme actuel. Pas une fois — pas une — l’autorité directoriale n’est intervenue pour censurer une idée, une opinion, du rédacteur.
La mort d’Alfred Vallette a conclu pour moi un attachement de respect, de gratitude et d’amitié, vieux exactement de quarante-quatre années, et dont la base fut une droiture infaillible.
Je manquerais à cet attachement, si j’omettais ici d’associer Mme Rachilde à l’amitié, à la gratitude, au respect, que je voue désormais à la haute mémoire de celui qui fut pour elle au cours de la vie « le bon compagnon ».
Charles-Henry Hirsch
Notes Hirsch
114 Aurélien Scholl (1833-1902), journaliste, directeur du Voltaire à sa création en juillet 1878. Aurélien Scholl est aussi auteur dramatique et romancier. En 1866, un beau mariage a propulsé ce garçon brillant mais à la moralité approximative, dans les meilleurs milieux.
115 Allusion possible à Eugénie Krantz, ancienne artiste de music-hall et prostituée sous le nom de Nini Mouton, devenue bonnetière. Paul Verlaine l’a rencontrée en 1891.
116 C’est dans Le Scapin qu’Alfred Vallette a publié en feuilleton son roman Monsieur Babylas (depuis le numéro onze, du premier mai 1886). Ce roman sera publié en volume au tout début de 1891 sous le titre Le Vierge chez Tresse et Stock (495 pages).
117 Le poète symboliste Édouard Dubus (1864-1895, à 31 ans), a brûlé la vie par les deux bouts. Il a participé à la fondation du Mercure de France, auquel il a collaboré, ainsi qu’au Scapin littéraire, artistique et théâtral, au Cri du peuple… Il n’a écrit qu’un seul livre : Quand les violons sont partis, Bibliothèque artistique & littéraire, 1892.
118 Pierre Quillard, militant socialo-anarchiste, défenseur de la cause arménienne, est mort d’une « crise foudroyante du cœur », selon la nécrologie parue dans les « Échos » du Mercure du seize février 1912. On pourra lire une autre nécrologie de Pierre Quillard, plus fournie (dix pages), dans le numéro suivant (premier mars), signée d’André-Ferdinand Herold.

Pierre Quillard chez le photographe en 1898
119 Édouard Estaunié (1862-1942), polytechnicien et romancier naturaliste élu à l’Académie française en 1923.
120 François Buloz (1803-1877), chimiste puis imprimeur puis directeur de la jeune Revue des deux mondes en 1831, en faisant l’une des plus prestigieuse revue française de l’époque. Cette activité que l’on imagine dévorante ne l’empêcha pas de devenir, de 1838 à 1848, administrateur général de la Comédie-Française.
121 Ce drame en cinq actes a été créé à Londres en février 1889 et près de trois ans plus tard, en décembre 1892, par Lugné-Poe au Cercle des Escholiers, qui deviendra le théâtre de L’Œuvre, compagnie itinérante, l’année suivante. L’article de C.-H. Hirsch est paru dans le Mercure de février 1893, page 124. Cette date ne reflète d’ailleurs pas la chronologie puisque deux textes de C.-H. Hirsch sont parus dans des numéros précédents, des « Choses d’art » dans le Mercure d’août 1892 et une « Ballade parnassienne » dans celui d’octobre.
122 Ce texte est le 697e de C.-H. Hirsch dans la revue, où il tient la rubrique des « Revues ». Il écrira 792 fois exactement, jusqu’en décembre 1939, C.-H. Hirsch ayant alors dépassé l’âge de 69 ans.
G. Jean-Aubry — Alfred Vallette
G. Jean-Aubry (Jean-Frédéric-Émile Aubry, 1882-1950), critique musical, a écrit dans de nombreuses revues dont The Chesterian, à l’origine magazine d’un éditeur de musique dont il est devenu rédacteur en chef en 1919. Le « G » précédant son prénom proviendrait du désir de ne pas être confondu avec le romancier Octave Aubry né moins d’un an avant lui. G. Jean-Aubry a aussi collaboré au Mercure musical dont rien n’indique qu’il ait un rapport autre qu’amical avec le Mercure. Dans les « Échos » du Mercure du premier mai 1905, page 160, on peut lire l’annonce suivante : « Le Mercure Musical paraîtra le 15 mai prochain, sous la Direction de MM. Louis Laloy et Jean Marnold (E. Demets, éditeur, 2, rue de Louvois). » Dans ce bi-hebdomadaire de 48 pages figurent les signatures de Colette, Willy, Louis Laloy, Jean Marnold et Romain Rolland. Le 17 mai 1906 Paul Léautaud a été approché par Jean Marnold pour rédiger (à titre gracieux) des articles de critique dramatique dans cette revue.
G. Jean-Aubry était aussi homme de lettres. On lui doit notamment, avec la collaboration d’Henri Mondor, une édition des Œuvres complètes de Stéphane Mallarmé pour La Pléiade en 1945.
G. Jean-Aubry n’est jamais cité dans le Journal de Paul Léautaud. Néanmoins nous avons, daté du trois novembre 1922 une lettre à Daniel Halévy dans laquelle il évoque G. Jean-Aubry comme traducteur des Mémoires de ma vie morte de l’Irlandais Georges Moore qui décrit ses jeunes années parisiennes.
Dans le texte ci-après il semble avoir bien connu Alfred Vallette et pourtant on ne trouve sous son nom qu’une seule publication dans le Mercure, dans le numéro du seize novembre 1917, sur « Baudelaire et Swinburne ». Il est donc permis d’imaginer qu’il a utilisé un ou des pseudonymes.

G. Jean-Aubry éditteur des Œuvres complètes de Stéphane Mallarmé pour La Pléiade en 1945
Il n’avait été pour moi, pendant deux ou trois années, qu’un nom sur la couverture violette d’une revue que, chaque mois, j’attendais avidement, dans cette ville de province où j’en étais alors l’unique lecteur, et où j’accroissais peu à peu, en secret, un trésor de livres à couvertures jaunes ornées d’un grand caducée. Je m’enhardis un jour jusqu’à franchir le seuil, pourtant peu imposant, de la rue de l’Échaudé et je fus reçu par Alfred Vallette. Si je ne me rappelle plus dans quelle mesure il était alors différent d’aspect de celui qu’il était en juillet dernier quand je le vis pour la dernière fois, plus de trente ans après, c’est qu’il n’avait pas changé : il avait le même regard souriant, la même courtoisie, la même bienveillance, le même intérêt aux hommes et aux choses. On ne peut donner plus qu’il le faisait l’impression d’une aussi ferme continuité sous de plus aimables dehors. Au milieu d’une époque de précipitation et de hargne, il maintenait une tradition de convenances et de calme qui redonnait de la paix et quelque assurance intérieure à ceux qui venaient le voir. Je me souviens d’être allé plus d’une fois lui rendre visite, sans autre nécessité que de m’assurer qu’il était toujours le même, en dépit des temps trop changeants : ce n’était pas l’immobilité hautaine des bouddhas et des sphinx, mais une juste mesure humaine, une fois pour toute adoptée.
Comme directeur de revue, il avait, pour ses collaborateurs, deux vertus incomparables : il leur montrait invariablement du plaisir à les voir, et non pas cette morgue dont tant d’autres sont empreints et qui leur fait accueillir comme d’importuns fournisseurs ceux qui remplissent leurs pages. Il vous donnait le désir de collaborer au Mercure et quelque remords même, si l’on était resté quelque temps sans le faire. On avait envie de faire partie d’une maison si librement paisible, où l’on était reçu avec tant de gentillesse et de détente. Cet homme, qui répondait sans retard et de sa main à toutes vos lettres, semblait toujours être de loisir, et n’avoir rien de plus urgent que de perdre son temps avec vous, visiteur inattendu dont la confusion ne venait que de se voir tant accorder. Et il savait rire. Un directeur de revue qui sait rire, — que chacun de nous remue ses souvenirs ! — c’est « plus rare que la perle et que le diamant. »
Il ne se croyait pas immortel ; mais son inébranlable gentillesse nous avait fait croire qu’il l’était : sa mort a été la première déception qu’il nous aura donnée. Sans violence, sans hausser le ton, sans souligner ses mots, il était lui-même, et l’éternité même n’a pas à le changer.
G. Jean-Aubry
Gustave Kahn — Alfred Vallette
Le chartiste et poète symboliste Gustave Kahn (1859-1936) a été très actif dans de nombreuses petites revues progressistes. Il a écrit 344 articles dans le Mercure entre 1895 et 1939, essentiellement la rubrique d’art.
Gustave Kahn a fait partie des Poètes d’aujourd’hui dès la première édition. Sa notice présente trois particularités. C’est une des quelques notices à être signées (par Adolphe van Bever) dans l’édition de 1930, c’est l’un des rares auteurs dont chacune des trois notices a été remaniée à chaque édition et c’est l’un des rares poètes à avoir rédigé une critique du livre dans lequel il paraît.
Il attirait l’affection par sa tranquille aménité. S’il construisit une grande œuvre et si solidement, ce ne sont point seulement ses hautes qualités d’administrateur qui l’y firent réussir, mais aussi son esprit de solidarité confraternelle, l’absolue sûreté de son caractère et son désintéressement. Il faut dire, tout de suite, qu’il fut merveilleusement aidé dans son édification du Mercure et de sa maison d’édition par Rachilde, dont la spontanéité, la vivacité, l’humour contrastaient avec sa pondération. Chacun d’eux est un aspect très différent. Également intuitifs, ils avaient su faire de tous ceux qu’ils appelaient à collaborer au Mercure des amis dévoués. Le secret du succès d’Alfred Vallette, on le trouverait d’abord dans la cordialité de cette camaraderie avec les écrivains dont il avait deviné l’avenir, aussi parce que sa revue fut gérée avec une probité parfaite, une exactitude jusqu’alors inconnue dans les jeunes revues, surtout en ceci que le Mercure n’a jamais été une jeune revue à ses yeux.
Il commençait avec les moyens que la jeune littérature, ses amis littéraires mettaient à sa disposition, mais il entendait bien aboutir à la création d’une grande revue spécialisée dans la littérature, au lieu d’en restreindre la place au profit des questions politiques et sociales. Son ambition n’était point d’être mis en lumière comme écrivain, avec quelques camarades, ce qui au premier chef différenciait le Mercure des précédentes glorieuses et éphémères revues de lettres, la Revue Fantaisiste, la République des Lettres, de Catulle Mendès, la Revue des Lettres et des Arts, de Villiers de l’Ile-Adam, la Revue du Monde Nouveau, de Charles Gros, de plus récentes comme la Vogue et la Revue Indépendante. Il s’était fait la main au Scapin, revue spirituelle et très variée sans autre but que d’être vivante. Il affirmait sa volonté d’être uniquement un constructeur, en renonçant à publier pour son compte et en interrompant sa carrière de romancier, pourtant vivement ébauchée.
Être directeur de revue comme il l’a été, c’est pratiquement et en action faire de la critique littéraire. Il faut convenir qu’il n’y apporta aucun encombrement d’esprit, aucun préjugé, mais tout de suite un singulier élargissement d’une esthétique de jeunesse qu’on aurait présumée réaliste. Faire accueil à tous les poètes, à tous les bons poètes, parmi les symbolistes, devint son but. Avait-il des préférences parmi les artistes si divers de cette époque ? Sans doute et c’était son droit, quoique ses goûts personnels ne dictassent pas sa conduite. Mais je me souviens de sa grande joie, franchement exprimée, lorsque le succès du Jardin de l’Infante mit en lumière Albert Samain et en consacra la gloire. Sans doute le Jardin avait paru au Mercure123 et les applaudissements qui l’accueillaient consacraient la jeune maison. Mais il était bien facile de comprendre que c’était surtout le triomphe d’un ami qui enchantait Vallette et, s’il exultait de ne point s’être trompé en admirant Samain, c’était le lettré qui se réjouissait. Pour éditer les poètes, il faut aimer les poètes et la poésie. Pas plus que la compréhension, la sympathie profonde ne lui fit point défaut.
Le Mercure a été, par la volonté de Vallette, la revue du Symbolisme. En étudier l’histoire, ce serait écrire l’évolution d’un grand mouvement. Ceux qui ont esquissé l’histoire du Symbolisme, ceux qui l’ont étudié de l’extérieur, avec plus ou moins de sympathie, se sont bornés à étudier les débuts de quelques poètes, sans songer à leur évolution, ni à leur carrière parallèle de prosateur. Si Vallette avait consenti à l’écrire, son histoire du Symbolisme eût été plus complète.
Gustave Kahn
Une note Kahn
123 Le premier poème est paru dans le Mercure de juillet 1892, suivi de « Soirs » dans le numéro de novembre, des fragments de « Veillée » dans le numéro de mars 1893, « Luxure » en ouverture du numéro de septembre 1893 et, dans le numéro d’octobre un article de Pierre Quillard sur Albert Samain pages 97-102, à l’occasion de la parution du recueil. Voir aussi la note 75 de la page : « Poètes d’aujourd’hui, par Henri de Régnier », qui donne l’origine du titre de ce recueil.
Paul Léautaud — Petites notes
Quarante années que je le voyais chaque jour, m’entretenant avec lui de la revue, des volumes en préparation, de la marche de la maison, de mes affaires personnelles, des gens que nous voyions, des petits événements de la vie littéraire.
Je lui dois tout comme écrivain. Je me demande où j’aurais pu écrire ce que pendant vingt ans j’ai écrit au Mercure. La réponse est indéniable : nulle part.
C’est en mai 1895 que je vins lui offrir ma première collaboration124, avec des vers, qu’on me le pardonne. J’avais cru devoir me munir de quelques lignes d’introduction de Lugné-Poe. Quand je me présentai et que je les lui tendis : « Il n’y a besoin d’aucune introduction pour venir ici. »
Une seconde fois je lui apportai des vers125. En ce temps-là, le Mercure était rue de l’Échaudé, dans son propre appartement. Chaque dimanche j’arrivais à trois heures. Je restais avec lui jusqu’à sept. De combien de choses nous parlions. Nous avions en commun un mince enchantement de la vie. Nos entretiens se passaient à ne pas trouver d’intérêt à grand’chose. Il voulut bien m’engager, m’encourager à écrire en prose. Qu’on le remarque : je n’écris pas : conseiller. Il avait au plus haut degré le sens de la liberté d’autrui. Cela lui eût paru peser sur quelqu’un, de le conseiller.
C’est lui qui a trouvé le titre de mon premier livre. Je lui avais apporté ce roman. Il avait chargé de sa lecture M. Henri de Régnier. Le lecteur voulut bien donner un avis favorable pour la publication. Le titre manquait. Il fallait en trouver un. Je fus convoqué un soir, à cinq heures. Il y avait là, avec Vallette, Dumur et Gourmont. Chacun proposait un titre. Rien de satisfaisant. À la fin, Vallette, s’adressant à moi : « Mais, enfin, qu’est-ce que c’est que votre livre ? Qu’est-ce qui s’y passe ? — C’est, dis-je, l’histoire d’un garçon qui est le petit ami de quelques catins. » Il s’écria aussitôt : « Mais le voilà, le titre ! Le Petit Ami. Il n’y a pas à chercher autre chose. » L’insuccès… de vente du livre — vingt ans pour épuiser 1 100 exemplaires, — ne le changea pas à mon égard. Quand le Mercure publia en 1905 mon récit In Memoriam126, près de vingt-cinq désabonnements répondirent à cette publication. Il considéra ce succès de l’œil le plus tranquille. « Ceux-là se désabonnent ? D’autres s’abonneront. »
C’est aussi sur ses instances, jointes à celles de Gourmont, que je pris un jour la critique dramatique du Mercure. Je ne jurerais pas que ma « manière » plût toujours absolument à l’homme d’esprit exact et méthodique qu’il était. Il supporta toujours néanmoins avec sérénité, quelquefois même avec gaieté, ce qui arrivait jusqu’à lui des petits orages que je soulevais.
Un de ses familiers me rapporta dans la suite que, lui parlant de moi et se montrant assis à son bureau, il lui avait dit : « Tant que je serai là, Léautaud écrira dans le Mercure tout ce qu’il voudra. » Ce ne fut pas absolument sa faute si, un autre jour, sous une certaine influence127, malgré les avis vivement opposés de Dumur, je dus manquer au programme que je m’étais fixé dès mes débuts : n’écrire jamais que dans la même revue.
On a rendu hommage à sa liberté d’esprit, à son équité à laisser s’exprimer les thèses les plus opposées, les opinions et les jugements les plus hardis. Cela peut tenir dans ce propos qu’il me tint un jour assis à son bureau : « Je n’ai jamais bougé de ce fauteuil pour aller demander quoi que ce soit à qui que ce soit ». Ainsi s’explique sa grande liberté et celle qu’il nous laissait à tous. Il n’avait rien à payer à personne. Rare.
Un grand indifférent, certes. Il s’en vantait lui-même. Je suis presque tenté d’écrire : un grand insensible. Je rapporterai ce trait, à propos de cela. Il avait été pendant longtemps un pêcheur passionné. Ses petites résidences de campagne avaient toujours été au bord de La Seine : un bateau et sa ligne. Il me le raconta lui-même. Un jour il était à pêcher. Sans qu’il sût pourquoi, cette réflexion lui vint à l’esprit que cela ne devait pas être drôle pour les poissons d’être accrochés à la bouche par un hameçon. « Je pliai aussitôt bagage. Je n’ai jamais recommencé. »
Il gardait secrètement un regret de sa carrière d’écrivain abandonnée pour ce travail énorme d’administration et de direction du Mercure. Un jour que je lui parlais du manque de loisir que, somme toute, j’ai eu toute ma vie, toujours obligé d’avoir un emploi, il le laissa échapper : « Mais non ! Vous, vous avez pu lire, cultiver votre esprit, circuler, voir des choses, écrire, quand même ! Moi, à partir du Mercure, je n’ai plus rien lu, rien vu, rien appris, rien connu. Le Mercure m’a mangé tout entier. »
En réalité, son travail administratif l’intéressait seul. Il ne lisait ni la revue, ni les volumes qu’il éditait. Il rangeait les numéros de la première et les seconds dans son placard. À peine quelques exceptions. « Je lirai cela quand je serai à la retraite. »
Il est mort pour beaucoup de son retard à se soigner, de son incrédulité dans la médecine, de son manque d’application à suivre les prescriptions, de son peu de sérieux et de prudence quant à un régime, de son indifférence complète à la mort. À soixante-dix-sept ans passés, resté en si bel état physique et intellectuel, la même activité et la même présence d’esprit au travail, resté souple, vif, alerte. À quatre jours de sa mort, conduisant encore sa voiture avec une sûreté sans défaillance. Ce seul trait : montant et descendant un escalier sans qu’on l’entendît.
Depuis que la maladie l’avait repris, je montais chaque jour parler avec lui de son état de santé. Je crois bien que jamais nous n’avons tant ri. Comme je disais qu’on ne sait jamais ce qui peut vous tomber dessus, arrivé à un certain âge, — du ton le plus moqueur : « C’est au moins un avantage quand cela vous vient tard, comme moi : on en a pour moins longtemps. »
Nous lisions ensemble les « réclames » des médications qui lui étaient prescrites. On sait ce que c’est : toujours promesses mirifiques d’une guérison radicale. Un mot technique nous arrêtait quelquefois : « Il faut voir cela, disait-il en riant. Il est toujours bon de s’instruire. » Il se levait, vif, prompt, allait se saisir d’un tome de l’Encyclopédie128, revenait à sa place, cherchait le mot, lisait. Quelquefois, nous ne comprenions pas davantage. C’était alors un éclat de rire : « Nous ne sommes pas plus avancés. » Et quand je le grondais, très respectueusement, sur son manque de prudence pour son régime de nourriture : « Baste ! Il faut bien partir un jour. Que ce soit demain ! Que ce soit dans un an ! Ne pas souffrir. C’est tout ce que je demande. » Je le surprenais par ma véhémente protestation, l’horreur que j’exprimais de la mort, la révolte que j’en ai. Avoir vécu, avoir vu, connu, appris, retenu, emmagasiné tant de choses. Avoir joui d’un corps, d’un visage, d’une voix, d’un chant, — des sensations, des sentiments, des idées — de cette jouissance incomparable : écrire. Et, un jour, disparaître, et tout laisser là, pour jamais, irrémédiablement. Non ! Les gens qui nous ont mis ici-bas auraient mieux fait de s’amuser autrement. Nous nous reprenions à rire, de ce rire qui venge de la bouffonnerie de la vie.
Je crois avoir vu dans un des articles de ce numéro qu’il a beaucoup souffert pour mourir. Non. Quand j’arrivai au Mercure le matin de ce samedi qu’il est mort, et qu’on me dit qu’il n’allait pas bien, je courus à sa chambre, où il était alité depuis trois jours. Le visage presque complètement exsangue, vidé à peu près de son sang par des hémorragies internes successives. Il est mort de faiblesse progressive. Les soins du Docteur Philippe Néel129 et de Georges Duhamel lui ont tout adouci. Il a eu la mort qu’il souhaitait. À un moment, il a cessé de respirer.
Le caissier Blaizot130, Jacques Bernard et moi, nous lui avons fait sa toilette, l’avons disposé bien allongé sur son lit, les mains ramenées sur la poitrine. Je le regardais, tout l’aspect si reposé, le visage nullement changé. « Après tout, la mort ? Quelle tranquillité, — si on gardait la faculté de s’en rendre compte. » On a pu s’étonner de lui voir des obsèques religieuses. Madame Rachilde fut la première à nous dire, à Georges Duhamel, Jacques Bernard et moi, que faire passer par l’église un homme comme lui, ce serait un peu bizarre. Il était, en effet, l’incroyant complet, plus : le vrai sage sur ce point. Que de fois il me l’a dit : « On peut bien faire ce qu’on voudra. Église ? Pas église ? Cimetière ? Incinération ? Cela m’est complètement égal. » Madame Rachilde nous révéla toutefois cet enfantillage : il lui avait exprimé plusieurs fois le désir que le Dies Irae fût chanté pour lui à sa mort. Il fallait donc passer par ces « mes sieurs ». On y passa. Ce fut d’ailleurs très bien. Les musiques pour les morts sont toujours un enchantement. Quand la maîtrise entonna le chant terrible, je me penchai vers Jacques Bernard : « Voilà son désir réalisé. »
L’émotion me reprend, à me rappeler certains détails de cette matinée que je passai auprès de lui, si près de la mort. Il devait avoir encore pleine conscience. De temps en temps, il ouvrait les yeux, regardait… Georges Duhamel assis près de son lit, lui demandant : « Vous souffrez, Monsieur Vallette ? — Non. » À un autre moment : « Vous voulez boire, Monsieur Vallette ? — Oui. » Et saisissant d’une main ferme le verre qu’on approchait de ses lèvres. À trois reprises, il voulut parler à Duhamel, un balbutiement inintelligible, comme le premier langage d’un enfant. Et une voix d’une douceur !
Une si longue habitude de sa présence ! Quand je pense à lui, je ne suis pas encore fait à sa disparition.
Paul Léautaud
Notes Léautaud
124 En avril, selon le Journal littéraire : « Je me suis décidé à porter des vers au Mercure. J’ai fait connaissance du directeur, Alfred Vallette, que je n’avais vu jusqu’ici qu’aux représentations [du théâtre] de L’Œuvre. Accueil charmant. Je m’étais fait donner un petit mot d’introduction par Lugné-Poe. Il m’a dit : “Il n’y a besoin d’aucune introduction pour venir ici.” En partant, j’ai dit à van Bever, dans son petit bureau qui sert d’entrée « J’ai apporté des vers. Ils seront pris. » Ces vers, « Élégie » sont parus dans le Mercure de septembre, page 320.
125 Le « Sonnet », dans le Mercure de septembre 1896 mais entre-temps était paru le premier « Essai de sentimentalisme » dans le numéro de juin.
126 Dans les deux numéros de septembre 1905.
127 Rachilde.
128 Le Nouveau Larousse illustré en sept volumes.
129 Philippe Néel (1882-1941), médecin, traducteur de l’anglais, époux d’Alexandra David-Néel.
130 Jean Blaizot (1865-1949) a été le caissier du Mercure du premier mai 1904 au trente mai 1939, date à laquelle il a pris sa retraite, à l’âge de 74 ans. Georges Duhamel écrira sa nécrologie dans le Mercure de mars 1949. Jean Blaizot a fait embaucher sa fille, Louise, dite Louisette le deux janvier 1919.
Louis Le Cardonnel — Alfred Vallette
Cette lettre de Louis Le Cardonnel peut être ignorée sans dommage.
De M. l’abbé Louis Le Cardonnel131, nous avons reçu, en hommage à la mémoire d’Alfred Vallette, une lettre dont nous avons à cœur de publier les passages essentiels :
Mon cher Georges Duhamel,
La nouvelle de la mort d’Alfred Vallette est venue, pour moi, ces jours-ci, s’ajouter à celle d’autres morts d’amis qui appartenaient à la même génération. Pour un homme qui avance de plus en plus dans l’âge et qui, à son rang et selon sa mission, a essayé de combattre loyalement le grand combat de la vie, cette disparition brusque d’un de ses contemporains les plus proches et les plus chers ne laisse pas que de lui causer une secousse profonde. Elle est d’autant plus profonde et intime, cette secousse, que celui qui disparaît ainsi, comme me disait récemment un évêque d’un autre évêque, semble avoir été pris de force par la mort. C’est bien le cas d’Alfred Vallette.
Vous, mon cher ami, vous avez pu, de plus près, le suivre longuement à l’œuvre, œuvre quotidienne de patience, de raison lucide, de volonté tenace, et qui a abouti à créer une revue qu’aucune ne remplacerait, où toutes les idées s’entrecroisent et arrivent à s’harmoniser peu à peu, pour un jugement vrai, dans une unité supérieure qui les domine et les accorde. Cela ne va pas, dans le sens où je l’entends, jusqu’à amnistier les idées qui pourraient être fausses, mais seulement à reconnaître l’élément de vérité qui s’y mêle presque toujours. On pratique ainsi ce qu’un grand esprit désignait sous le beau nom de « Charité intellectuelle ».
En ce qui est de l’ami qu’Alfred Vallette fut pour moi et de l’ami que je suis toujours resté pour lui, j’en demeure aux souvenirs de notre belle et généreuse jeunesse. C’est à ce moment que le Mercure fut fondé. Je n’ai pas revu ici-bas Alfred Vallette ; seulement, je puis bien dire qu’il m’était toujours présent à ce plan spirituel où ni le temps ni la distance ne comptent. Il me suffisait, pour le revoir tel qu’autrefois, de lire ses lettres d’une si ferme et si noble écriture, où l’on sentait bien que rien en lui ne fléchissait.
Il a édité le poète que je fus et que je voudrais toujours dépasser…
Tout vôtre dans le souvenir du cher mort qui vous tenait pour fils et avec mon entière et franciscaine affection.
Le Roure, 21 octobre 1935.
Louis le Cardonnel
Une note Le Cardonnel
131 Louis Le Cardonnel (1862-1936), dit « Frère Anselme », frère de Georges Le Cardonnel. Après avoir mené la vie des jeunes poètes, Louis Le Cardonnel a été ordonné prêtre en 1896, à l’âge de 34 ans. Paul Léautaud a rédigé sa notice des Poètes d’aujourd’hui. Voir au le Journal littéraire au 14 mai 1936.
Georges Lecomte — Alfred Vallette
Romancier et dramaturge, dreyfusard farouche, l’avocat Georges Lecomte (1867-1958) a été directeur de l’école Estienne et journaliste, président de la société des Gens de lettres en 1908 puis réélu en 1913. En 1924, Georges Lecomte sera élu (difficilement) à l’Académie française puis secrétaire perpétuel en 1946, malgré son soutien au Gouvernement de Vichy. Georges Lecomte se montre ici assez déplaisant.
Je reçois et je lis le Mercure de France depuis sa fondation. J’ai reçu et j’ai lu les numéros de la Pléiade qui le précédèrent.
J’aime le Mercure de France pour sa tranquille et parfaite indépendance, pour sa belle tenue littéraire, pour son esprit de justice et son honnêteté, pour sa ferveur au service des lettres.
En écrivant ces lignes, je rends hommage à Alfred Vallette, animateur de cette grande revue qui, aidé par des collaborateurs dignes de lui, la dirigeait avec discernement, avec la plus louable largeur de vues, sans sectarisme ni souci de clans. Il vivait à l’écart des « chapelles » littéraires. Finement attentif à l’incessante marche des idées, qu’il faut regarder avec curiosité et sympathie, il résistait — en souriant — au snobisme des salons comme aux engouements des cafés. Homme libre, écrivain libre, il savait se maintenir indépendant à l’égard de ce qu’on appelle les influences officielles comme — ce qui est bien plus difficile et méritoire — par rapport à ceux qui de bonne foi croient l’être et souvent sont les esclaves de modes passagères, de partis pris, d’impérieuses théories, de mots d’ordre.
Alfred Vallette était juste et il avait l’amour de la justice. Clairvoyant, il avait le goût de la littérature originale. Et il ne s’est jamais trompé. La forte partie critique du Mercure, qui révèle si bien l’honnêteté et le sérieux de son esprit, l’intérêt qu’il portait à toutes les manifestations de la pensée, est, chaque quinzaine, le tableau le plus complet de la vie intellectuelle en France et à l’étranger.
Au surplus, pour bien montrer qu’il ne s’agit pas d’un jugement écrit dans l’émotion de la mort d’un homme qu’on a aimé et dont, en des semaines douloureuses, on veut honorer la mémoire, je reproduis ici le passage du discours que, président du Comité Louis Pergaud132, j’ai, en juillet 1931, prononcé à l’inauguration de sa statue à Besançon devant M. Anatole de Monzie, ministre de l’Éducation Nationale, toutes les autorités locales, les écrivains de la région et ceux qui, très nombreux, étaient venus de Paris, au milieu d’une foule très dense :
Cette première et discrète rumeur de succès autour des contes de Louis Pergaud, brefs, vivants, intenses et dramatiques en leur simplicité, les fait agréer par le Mercure de France qui, après les avoir publiés dans ses fascicules de quinzaine, les édite en un saisissant volume, De Goupil à Margot.
Une fois de plus, sous la direction d’Alfred Vallette, assisté de collaborateurs clairvoyants, cette grande et libre maison des Lettres, si tranquillement indépendante de toutes influences et réfractaire à l’esprit de chapelle, abrite une création originale.
Voilà plus de quarante ans que, sous la couverture mauve de sa Revue et par les volumes jaune d’or de ses éditions, le Mercure de France sert avec goût, discernement et courage les Lettres et les écrivains, fait méthodiquement connaître, à l’étranger comme chez nous, l’immense labeur intellectuel de notre époque.
Depuis notre jeunesse, nous sommes si habitués à voir le Mercure de France accomplir avec une clairvoyance scrupuleuse cette grande tâche, que, peut-être, nous ne lui en avons pas une suffisante gratitude. À l’occasion de Louis Pergaud qui, grâce au Mercure, est sorti de l’ombre, profitons de la présence d’Alfred Vallette et de madame Rachilde à cette cérémonie littéraire, pour dire publiquement tout ce que la Pensée et les Lettres de notre pays doivent au noble effort continu de ce groupe d’écrivains, de lettrés, d’artistes…
Maintenant que, hélas ! Alfred Vallette n’est plus parmi nous, ma tristesse de sa mort trouve une consolation à Pensée de cet hommage que je lui ai rendu lorsqu’il était vivant et qu’il a entendu.
Georges Lecomte
Une note Lecomte
132 Louis Pergaud (1882-mort pour la France en 1915), ce qui lui a juste laissé le temps d’écrire quatre livres publiés de son vivant, tous au Mercure : trois recueils de nouvelles animalières, De Goupil à Margot (1910), prix Goncourt, La Revanche du corbeau (1911), Le Roman de Miraut, chien de chasse (1913) et enfin La Guerre des boutons en 1913.
Louis Mandin — Un homme
Pour Louis Mandin, voir la page qui lui est réservée.
Si ce qu’on appelle littérature est toujours un peu artificiel, il faudrait dépouiller ces lignes de toute littérature, car le fondateur du Mercure de France avait un esprit si droit, si net et si clair, que le seul hommage qui convienne à sa mémoire est l’expression de la simple vérité, de la pure sincérité. Dans le présent numéro, des écrivains notent que, dans sa jeunesse, lorsqu’il écrivait Le Vierge et À l’écart133, il avait le goût du réalisme. Cependant, peu après, il créa l’organe qui devait faire triompher le symbolisme, la poésie la moins réaliste qui soit. Cela suffirait à prouver qu’il possédait d’admirables facultés de discernement, d’adaptation et d’indépendance. Au milieu des luttes littéraires, il sut reconnaître l’art et les artistes qui portaient en eux la vérité du moment, les fruits originaux de l’époque, et il les adopta.
Comme autrefois le Romantisme, ce symbolisme était une germination ardente et confuse, une poussée dans tous les sens et parfois hors de tout sens, une effervescence pleine de flamme et aussi de fumée. Dans cette agitation trop généreuse, les petites revues naissaient et mouraient sans cesse, frêles feuillets qui, saisis par le feu, jetaient quelques lueurs et disparaissaient dans le vent. Sans se laisser aveugler, ni par la fumée ni par la flamme, Vallette prit lentement, tranquillement, sans en avoir l’air, la direction de ce désordre où abondaient, mais pouvaient sombrer, les œuvres et les talents féconds et durables, qu’il sauva en leur ouvrant cette maison du Mercure de France, dont il fit la maison de l’ordre.
À ces œuvres des autres, il fit un sacrifice : son œuvre à lui, sa carrière d’écrivain. Dans l’épitaphe qu’il traça pour lui-même et que publie Léon Deffoux à la fin de ce numéro134, il y a peut-être un regret stoïque. Mais ce regret, je ne crois pas qu’il l’ait jamais nettement exprimé à haute voix. Bel exemple de discrétion, mais il était la discrétion même.
Il y eut particulièrement dans sa vie deux périodes héroïques. La première embrasse les premières années qui suivirent la fondation du Mercure. À force d’intuition, de persévérance, d’audace raisonnée, de travail intellectuel et matériel, Alfred Vallette, avec presque rien, élève le double asile (le périodique et la maison d’édition) où vont se rassembler et s’épanouir les productions les plus diverses, les plus hardies, les plus neuves et les plus vivantes de plusieurs générations d’écrivains.
L’autre période est celle qui est venue après la Grande Guerre. On sait si elle fut extravagante. Au sortir des quatre ans de cauchemar, toute la nation semble prise d’une ivresse de prodigalité, — toutes les maisons d’édition se mettent à publier sans choix ni mesure, à tort et à travers, le bon, le mauvais et le pire. Cela dure près de dix ans, puis la crise arrive, s’étend, renverse les étalages les plus solides, et tout s’écroule, le mauvais entraînant le bon dans la même ruine. Le Mercure, l’audacieux Mercure, cette maison où ont trouvé refuge les indépendants, les irréguliers, les subversifs, les novateurs dont on ne voulait nulle part, cette maison n’était-elle pas désignée pour s’abandonner à la folie universelle ? Non, Alfred Vallette est un des rares éditeurs qui ne marchent pas. Alors que tant d’autres prenaient le mors aux dents, il a restreint, resserré, et l’on a pu croire que c’était avec exagération, mais le résultat, c’est qu’il a sauvé le Mercure, — existence et indépendance.
Si j’appelle cela de l’héroïsme, c’est qu’il est parfois plus difficile d’être prudent qu’audacieux. Il faut beaucoup de caractère pour ne pas se laisser entraîner dans le chemin où se précipite la foule. Alfred Vallette a su être audacieux et prudent, selon les circonstances ; et ce qu’il savait par-dessus tout, c’est donner l’impression de la sécurité. On sentait en lui une intelligence si lucide, si sûre du milieu où elle s’exerçait, qu’on ne craignait pas de surprise inattendue, pas d’erreur grave.
Il avait un tel respect de toutes les opinions, il donnait si bien l’hospitalité aux plus opposées, qu’on a pu le croire froid et indifférent. Ceux qui l’ont approché de près savent que, devant certains méfaits de la sottise, il était capable de s’animer et même d’appliquer des coups de poing bien frappés sur son bureau. Mais il est vrai que l’injustice ne lui donnait pas le sursaut de ceux qu’elle surprend. Il avait trop vu les hommes pour ne pas avoir apprécié, une fois pour toutes, leur égoïsme, leurs mille partis pris intéressés et délirants. Et, sachant qu’il n’y a rien à faire pour les corriger, il ne perdait pas son temps à des révoltes inutiles ; pour son repos et le nôtre, il se renfermait dans une sérénité où reposait l’indulgence — et sans doute un fond de tristesse inavouée.
Mais cette humanité si infirme, il lui faisait pourtant le plus grand des honneurs par la façon honnête (dans tous les sens du mot) dont il la traitait. Et lui qui avait eu affaire à la caste la plus turbulente, la plus susceptible, au genus irritabile vatum135, au farouche Léon Bloy, au terrible Laurent Tailhade136 ; lui, ce directeur et cet éditeur qui était sans cesse obligé de mêler aux questions intellectuelles les questions d’affaires et de comptabilité, il ne fut jamais soupçonné par personne de ne pas être, à tous les points de vue, la bonne fois personnifiée.
Il avait beaucoup de mansuétude. S’il repoussa le téléphone pour qu’on ne le dérangeât pas en tout temps et à contretemps, il recevait chaque matin les visiteurs, et, attentif à écouter leurs explications, il ne rebutait pas même les fâcheux qui s’attardaient à lui raconter leurs projets littéraires ou leurs ambitions philosophiques137.
Pendant ses onze dernières années, à part de courtes absences en été, je l’ai trouvé chaque matin à son bureau, en arrivant au Mercure vers neuf heures, et il y était encore le soir après six heures, après sept. Et de même les dimanches et fêtes. Deux jours seulement, il manqua ; il ne paraissait qu’un peu malade, mais cela me semblait étrange (et presque déjà sinistre) qu’il fût dans la maison et que le siège de son bureau restât vide. Le troisième jour, j’appris en arrivant que c’était l’agonie. Quel changement ! Il avait déjà un visage de cendre. Je n’ai pas voulu le voir mort. Je n’ai pas voulu de cette vision où, pour la première fois, il n’eût pas paru semblable à la vérité ; car il était de ceux que l’aspect de la mort ne peut prendre sans avoir l’air d’un mensonge. À 77 ans, il représentait si naturellement la force paisible et inaltérable qu’on s’abandonnait à l’illusion qu’il serait là toujours, identique avec son œuvre, cette maison qu’il avait faite et qui vivait de sa vie.
Le Mercure continue, il continuera, il a pour le diriger et l’inspirer un extraordinaire animateur. Le souvenir d’Alfred Vallette n’en sera pas amoindri, au contraire ; il est la racine qui, sous la terre, préside et veille encore à la prospérité de l’arbre.
Songeant à cette épitaphe qu’il composa d’un humour un peu amer, je pense à cette autre, qu’appliqua Shakespeare à un héros antique et qui ne serait pas déplacée sur la tombe d’Alfred Vallette :
« Sa vie fut noble, et les éléments en étaient si bien accordés en lui que la Nature pourrait se lever et dire au monde : Celui-ci était un homme138. »
Et ces éléments si heureusement combinés, rassemblant ardeur et sagesse, ordre et libéralisme, et unissant, fondant les contraires en une harmonie discrète qui est la perfection même, — je songe que cela est bien français, que cette harmonie est une belle réussite française — et qu’Alfred Vallette était un homme de l’Ile-de-France.
Louis Mandin
Notes Mandin
133 Raoul Minhar et Alfred Vallette, À l’écart, Perrin 1891 puis, en juin 2004 chez Honoré Champion, accompagné d’une présentation, de notes et d’un dossier, par Sophie Spandonis (192 pages).
134 Page 447 : Ci-gît qui fut un esprit sage : / Il ne fut donc pas écouté / Et ne laissa dans la cité / nulle trace de son passage. »
135 La race irritable des poètes. « Je supporte beaucoup afin de plaire à la race irritable des poètes, tandis que, moi-même, j’écris et mendie les suffrages du peuple. » Horace.
136 En clair, de l’extrême droite catholique à l’extrême gauche anarchiste.
137 Voire leurs demandes d’argent.
138 C’est Antoine, face à Octave, qui à la toute fin de Jules César prononce : « C’était là un homme ! ». Traduction de Jérôme Hankins pour La Pléiade (édition bilingue de 2002).

Albert Mockel — Une dette des poètes
Albert Mockel (1866-1945), écrivain et poète symboliste belge, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises. À l’âge de vingt ans, Albert Mockel édite La Wallonie, revue qui fera paraître des œuvres d’André Gide, Max Elskamp, Charles van Lerberghe, Émile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, dont beaucoup seront retrouvés dans une édition ou une autre des Poètes d’aujourd’hui. Sa Correspondance avec André Gide (1891-1938) a été publiée chez Droz en 1975 (351 pages).
Je ne me rappelle pas avoir approché jamais un être plus constamment semblable à lui-même et plus immédiatement perçu en toute sa vérité, que le fut Alfred Vallette. Au premier regard, sa parfaite simplicité, sa bonté, sa droiture, apparaissaient à nu. On reconnaissait bientôt sa raison solidement assise, la vigueur tranquille de son intelligence ; et il eût fallu n’avoir qu’une âme de plomb pour ne point sentir cette générosité du cœur, cette loyauté fidèle.
Alfred Vallette n’était pas très expansif. Mais il se confiait à l’amitié. En ses dernières années, il aimait à redire à quelque « vieux d’autrefois » les commencements modestes de sa vie, à évoquer ses premiers frères d’armes et, avec une discrétion délicate, sa mère139 chez qui il allait invariablement passer une heure chaque jour. Jamais il ne rappelait sa brève carrière de romancier, qu’un légitime succès d’artiste avait inaugurée, et qu’il brisa résolument pour se vouer avec un désintéressement admirable à son travail de directeur et d’administrateur, — au bénéfice de ses confrères, mais à son propre détriment.
À ce jeu d’abnégation il s’était pris lui-même. Le Mercure était devenu un rejeton de sa chair. Comme un père le fait de son enfant, il en contait volontiers la naissance, encore mal assurée du lendemain, les premiers pas héroïques mais vacillants, et les maladies du jeune âge et de l’adolescence. L’une d’elles, on l’a oublié peut-être, fut grave et singulière. Longtemps satisfait d’un cercle relativement restreint et des fréquentations d’une intimité choisie, le Mercure venait de conduire une de ses filles dans le grand monde, — je veux dire celui de la grande librairie. Pierre Louÿs présidait à la présentation, que le patronage imprévu de Coppée140 rendit soudain retentissante. Tel fut l’éclat de ce début que le budget du ménage littéraire se trouva inégal à l’événement. Une jeune personne ne peut aller de fête en fête sans force frais que les parents doivent solder. Les ressources ordinaires ne pouvaient suffire aux exigences d’une situation toute nouvelle ; et le Mercure faillit paradoxalement succomber à l’excès de sa victoire, dans le triomphe inattendu et surabondant d’Aphrodite.
Je revoyais, en écoutant Vallette, le logis primitif et touchant du Mercure, rue de l’Échaudé-Saint-Germain : les deux pièces reliées par un long corridor, où, sous les ironies et les fougueux emballements de Mme Rachilde, on assemblait tant de bons vouloirs, tant de projets, d’idées et de jeunes vaillances, dans le nuage peut-être symbolique formé par les cigarettes. Un après-midi de mardi-gras, les répliques que nous échangions comme des serpentins s’arrêtèrent, cédant à l’invasion de confettis authentiques ; on put alors admirer un grand poète qui, déjà familier de la gloire, et le monocle à l’œil141 mais le balai aux mains, refoulait gravement vers les murs les arguments multicolores de ce mémorable débat.
§
Laissons les souvenirs. Je voudrais, pour ma modeste part, rendre à Alfred Vallette l’hommage que lui doivent les poètes : ceux de Belgique en particulier.
Romancier, il venait du naturalisme ; mais, — Edmond Jaloux142 l’a démêlé avec sagacité, — d’un naturalisme proche des Goncourt, exempt de vulgarité et très attentif à l’art d’écrire. Son œuvre unique, Le Vierge143, le situerait peut-être d’une manière plus précise parmi les « Modernistes » qui, libérés du naturalisme en son dogme étroit, essaimaient aux alentours de J.-K. Huysmans, de Rosny aîné. Il serait intéressant d’étudier les affinités de ce groupe avec certains auteurs de l’école prétendue « décadente », qui précéda de peu le Symbolisme. Le goût de la nouveauté et de ses formes les plus expressives s’y manifeste pareillement. Le trait d’union pourrait être cherché dans l’œuvre de Paul Adam, dont l’évolution propre n’est pas sans rappeler les courants divers entre lesquels la littérature hésitait alors à choisir.
Moderniste donc, en fait, mais l’esclave de nul credo a priori, Vallette gardait l’esprit ouvert, prêt à l’accueil, épris seulement de liberté. Il ne voulut pas que le Mercure de France fût la revue d’une école, d’un parti ; il refusa d’en faire le porte-parole du groupe symboliste. Et la revue fut en effet bien autre chose encore, mais elle fut cela aussi (ou le devint après quelques années), par la force des circonstances. Elle faisait crédit aux espoirs de la jeunesse ; elle donnait à la poésie une place de choix. Or, la jeunesse et la poésie, le Symbolisme était presque seul à les représenter en leur nouveauté.
Comme éditeur, Vallette ne voulait pas que sa maison portât l’étroite enseigne d’une école, — mais le Symbolisme en fut-il jamais une ? Il avait raison. Les formes sont changeantes, la littérature demeure. Pourquoi se créer à soi-même des limites, fussent-elles imaginaires ? Pourquoi s’interdire tout l’espace ? Vallette accueillit donc les écrivains français aux tendances les plus diverses, n’exigeant d’eux que les signes d’un talent personnel et, si possible, neuf. Il donna des traductions de Novalis, de Nietzsche, de Tolstoï, de Gorki ; d’autres encore. Il imprima des études d’histoire littéraire, de critique ; il réunit les « plus belles pages » d’auteurs anciens trop négligés… Certes. Mais c’est aux éditions du Mercure qu’on peut trouver les œuvres de Rimbaud, de Villiers, de Laforgue, de Moréas, de Remy de Gourmont, celles d’Henri de Régnier, de Verhaeren, de Vielé-Griffin, de Stuart Merrill, de Charles van Lerberghe, de Ferdinand Herold, de Samain ; c’est là qu’on trouve encore la plupart des livres de Claudel, d’André Fontainas, d’Édouard Dujardin, et quelques-uns de Maeterlinck, de Gustave Kahn, Elskamp, Le Roy, Paul Fort, Louis Mandin, Quillard, Saint-Pol Roux, Robert de Souza, Marcel Schwob, André Spire… À cette énorme liste, ajoutons les poètes qui, sans appartenir au Symbolisme en tant que mouvement esthétique, s’y rattachent pourtant par leur formation ou voisinent d’assez près avec lui par leurs aspirations lyriques : Francis Jammes, Le Cardonnel, Léo Larguier, Philéas Lebesgue, Fernand Severin, Guy-Charles Gros, Charles Guérin pour ses premiers livres, Iwan Gilkin, Despax, Bocquet, Deubel, Apollinaire, j’en oublie ! — et il faudrait citer encore, au premier rang des néo-parnassiens, un Laurent Tailhade, un Sébastien-Charles Leconte.
Imaginons de supprimer tout ce multiple effort de vie et de beauté. N’y aurait-il pas, dans l’histoire de la poésie française, une faille gigantesque, impossible à franchir ? Que resterait-il, singulièrement, du mouvement symboliste, des années de fièvre qu’il a remplies, des élans qu’il a suscités, des idées novatrices qu’il a répandues, — et de tout cela qui lui survit dans les lettres contemporaines, et qui est né de lui ?
Qu’on loue le Symbolisme ou qu’on prétende le honnir, nul ne contestera sérieusement son importance dans notre évolution lyrique. Mais tous ceux-là que je viens de nommer — et avec eux leurs lecteurs, leurs disciples, — que ne doivent-ils pas au Mercure et à son directeur !
Prosateur moderniste, Alfred Vallette n’avait peut-être pour la poésie qu’un penchant assez modéré, et cela même accroît son mérite de l’avoir fidèlement servie. Il était du moins de ceux qui la comprennent et connaissent sa valeur. Il avait pour elle ce respect qui, dans les âmes bien formées, s’attache à ce qui est beau et noble. Comme éditeur, il lui rendait un double hommage d’estime et de confiance. Si la publication d’un volume de vers est souvent, quant à son résultat commercial immédiat, une affaire assez médiocre, il en va tout autrement quant au résultat moral et quant à ses effets matériels indirects. Pour une maison d’édition qui tient à garder une haute tenue littéraire, la poésie est mieux qu’une parure. Elle est aussi, osons le dire, une façade parlante. Elle en marque dès l’abord le caractère ; elle en exprime, comme un visage, la vie et la personnalité. Vallette savait très bien ce que les prosateurs du Mercure devaient à ses poètes, et que les amis des lettres, attirés par l’art et le renom d’un Henri de Régnier, par exemple, d’un Claudel ou d’un Verhaeren, seraient sollicités aussi par la pensée d’un Remy de Gourmont, d’un Nietzsche ou d’un Gide. Dans la forêt parfois confuse de la littérature, il se dirigeait avec discernement.
§
Cette sûreté de regard, Vallette me paraît l’avoir excellemment montrée, dans sa dilection pour les écrivains français de Belgique, par le choix qu’il sut faire entre eux. Leur apport au Symbolisme naissant l’avait séduit par sa plénitude et par sa nuance particulière ; leur part lui semblait haute et belle. Il y eut chez lui, à leur égard, un véritable élan de l’esprit et du cœur.
C’est à bon escient que j’en porte ici le témoignage ; fixé à Paris après avoir dirigé une revue en Belgique, j’étais voué par le sort aux fonctions effacées d’un agent de liaison. Certes, le nom de Rodenbach n’était ignoré dans aucun cénacle parisien ; celui de Maeterlinck était célèbre depuis la Princesse Maleine. Mais j’eus la joie de faire connaître par le Mercure les premières œuvres de Verhaeren, toutes éditées à Bruxelles, et encore isolées des liseurs par des tirages restreints. Les Soirs, les Débâcles, les Flambeaux noirs n’avaient paru qu’en édition de luxe à cent exemplaires. Ces trois recueils furent réimprimés en un volume par le Mercure en 1896. Un premier tome avait paru dès 1895(144). Une quinzaine encore allaient suivre.
Parmi les autres poètes de Belgique, Vallette élut presque aussitôt Max Elskamp et sa Louange de la Vie, Paul Géraldy et ses Roseaux ; puis Charles van Lerberghe (la Chanson d’Ève), et Grégoire Le Roy (la Chanson du Pauvre). Il réunissait, peu après, les Poèmes de Fernand Severin et offrait au public français la Nuit, d’Iwan Gilkin. Entre temps, les prosateurs avaient leur part, et, le premier, Maeterlinck dès 1896 avec le Trésor des Humbles. Présentés par Verhaeren, Georges Eekhoud, Eugène Demolder et Louis Delattre voyaient paraître Escal-Vigor, la Route d’Émeraude et la Loi du péché (ces trois livres en 1899). Cinq ans plus tard vint la publication du beau récit d’Hubert Krains, le Pain noir. Puis le Mercure commença l’impression des Œuvres complètes de Verhaeren et de Rodenbach. Qu’on veuille bien excuser cette énumération qui garde encore des lacunes d’hier. Le Mercure a beaucoup de lecteurs à Bruxelles : je voudrais les aider à se souvenir…
Envers Alfred Vallette, les lettres françaises d’hier, dans mon pays natal, ont une dette de gratitude que rien, — ni surtout les présentes lignes, — ne pourrait acquitter. Avec une bonne grâce vraiment fraternelle, il fut leur premier introducteur en France. Et quel don sans prix que celui-là ! Il en avait été récompensé par quelques amitiés fidèles, dont celle d’Eugène Demolder, son voisin à Essonnes, et celle d’Émile Verhaeren. Vers celui-ci, une admiration impérieuse l’entraîna dès l’abord. Mais comment ne pas aimer Verhaeren après l’avoir admiré ? Et comment ne pas aimer Vallette dès qu’on avait affaire à lui ? Ce fut le viril attachement de deux loyautés.
§
Je conserve d’Alfred Vallette un portrait demeuré d’une ressemblance très vivante jusqu’à l’extrême fin, bien qu’il date de vingt ans : une photographie intime, prise à Versailles en septembre 1915. Il y est saisi au milieu d’une causerie abandonnée avec Verhaeren, tous deux en leur plein naturel. Verhaeren vient évidemment de parler ; et Vallette, comme pour approuver ses dires, se penche vers le poète des Flandres, lui, le prosateur qui ouvrit sa maison aux plus nobles fêtes de la poésie, — Le Français qui fit aux Lettres de Belgique le plus chaleureux accueil qu’elles aient rencontré.
Albert Mockel
Notes Mockel
139 Virginie Lemeunier, a épousé Marcelin Valette le 24 mai 1856, lui donnant Alfred comme unique enfant.
140 En une du quotidien Le Journal du seize avril 1896, François Coppée a écrit un article élogieux sur Aphrodite. Voir le texte d’Alfred Vallette ; « Le Mercure au temps d’Aphrodite » dans le Mercure du quinze décembre 1928, pages 706-708. Voir aussi la page « Paul Valéry V »
141 Vraisemblablement Henri de Régnier, qui a publié son premier texte, « Exergues », dans le Mercure d’avril 1893.
142 Edmond Jaloux (1878-1949), journaliste, poète et romancier, a fondé une revue à l’âge de dix-huit ans et a ensuite participé aux plus grandes revues françaises. On lui doit une trentaine de volumes et, après la guerre, une Introduction à l’histoire de la littérature française chez Pierre Cailler à Genève (deux tomes de 220 et 354 pages). L’ensemble était prévu en six volumes (un par siècle) mais la mort a arrêté sa main. Edmond Jaloux a été élu à l’Académie française en 1936, au fauteuil de Paul Bourget.
143 Note d’Albert Mockel : « Cette étiquette voyante fut imposée par l’éditeur Savine malgré les insistances de l’auteur. Il faudrait restituer son titre véritable, M’sieur Babylas à un livre que Vallette se refusa toujours à réimprimer lui-même au Mercure, mais dont la réédition pourrait être envisagée. »
144 Note d’Albert Mockel : « Laissons à part, à propos de ces rééditions et des autres, un vieux débat toujours actuel : la transformation typographique du recueil de vers, devenu un livre plus commercial sous la blouse démocratique du « format charpentier ». Le mérite de Vallette fut de comprendre qu’il fallait réagir contre l’excès des éditions confidentielles, trop souvent dévolues à des bibliophiles qui ne lisent guère, et d’offrir largement au public l’aliment de l’esprit. Le poème y perdait, il est vrai, son aspect d’œuvre d’art pour prendre celui d’une marchandise en série. Il y aurait là-dessus beaucoup à dire. »
François Porché — Mythologie d’Alfred Vallette

François Porché par André Rouveyre dans le Mercure du premier mars 1914
François Porché (1877-1944), avocat, a quitté la France en 1907 pour Moscou, où il a été, pendant quatre années précepteur dans une riche famille. De cette expérience lointaine il a tiré deux recueils de poésies : Au loin, peut-être… (Mercure 1909) et Humus et Poussière, (Mercure 1911), dont il a offert un exemplaire à Paul Léautaud, qui l’a remercié le 31 mars 1911. François Porché est rentré en France en 1911 et a conservé sa vie durant le souvenir de ce voyage. François Porché a écrit dans le Mercure d’août 1914, en ouverture du numéro, « Péguy et les Cahiers de la quinzaine ». François Porché est surtout l’inoubliable auteur des Butors et la Finette. Voir également la chronique de Maurice Boissard au seize janvier 1918). Voir aussi, dans La Lettre de la Pléiade de septembre/novembre 2014 l’article (non signé) « Du livre à la préface : François Porché, préfacier des Œuvres poétiques de Péguy (1941) » (cinq pages).
De la fondation du Mercure de France, en 1890, je savais fort peu de chose, lorsque, à l’automne de 1895, je débarquai de province145 à Paris, pour y « faire mon droit », comme on disait à l’époque. Aujourd’hui encore, je suis très mal informé sur les circonstances de cette fondation. Il me souvient de ce qu’on en contait dans les cafés du Quartier Latin : à savoir que Jules Renard avait adhéré au premier noyau ; que Remy de Gourmont était l’un des piliers de l’institution, qu’il en était, si j’ose m’exprimer ainsi, le « penseur » ; enfin, que la maison était dirigée par un personnage indéfinissable du nom d’Alfred Vallette (avec deux l), lequel n’avait presque rien écrit et, quoiqu’il ne fût pas sans avoir eu l’ambition de faire œuvre littéraire lui-même, avait, du jour au lendemain, sacrifié ce vœu personnel aux exigences de ses nouvelles fonctions. On ajoutait que cet homme énigmatique était marié à Rachilde, particularité qui fortifiait encore l’idée singulière que nous nous faisions de sa personne, tant il semblait y avoir, pour notre naïveté, une étrange disparate entre l’audacieuse amazone, auteur de Monsieur Vénus, et l’opinion qui avait généralement cours sur le caractère du nouvel éditeur. De même, par une antithèse bizarre avec les Symbolistes rassemblés autour de lui, le secret du chef de maison semblait résider en ceci que le mystère que les auteurs du groupe restauraient en poésie n’avait aucun accès dans son cabinet directorial : là, tout était net, précis, exact. Un réaliste, affirmaient ses laudateurs. Un simple commerçant, un comptable, ripostaient ses détracteurs.
Tel était pour moi le mythe Alfred Vallette, en cet âge bienheureux. Tel il flottait, épars dans le bruit des conversations et la fumée des pipes, depuis le Soleil d’Or146 jusqu’à la Rotonde (l’ancienne, celle qui faisait le coin du boulevard Saint-Michel et de l’avenue de l’Observatoire147). C’était l’invraisemblable temps où il se trouvait un grand quotidien pour publier, de fois à autre, quelque odelette d’Henri de Régnier ; le temps où — miracle plus rare encore — cette musique limpide et fluide ne courait pas le risque d’être étouffée, sur une page de journal, par la marée grondante des nouvelles atroces et des vulgarités ; le temps où nous ne connaissions absolument personne dans les milieux littéraires, mais où nous lisions à haute voix, dans notre chambrette de la rue Casimir Delavigne148, La Chevauchée d’Yeldis, de Francis Vielé-Griffin149. Le monde fabuleux créé par les Symbolistes mêlait ses échos imaginaires au roulement sourd des omnibus à trois chevaux sur le pavé de bois.

La rue de l’Échaudé en juin 2019. À gauche, au second plan, la porte du numéro quinze
À la fin du siècle dernier, le Mercure de France logeait encore rue de l’Échaudé-Saint-Germain. L’étroitesse de cette venelle, au lieu d’amoindrir le prestige du Symbolisme qui avait là son siège, le grandissait à nos yeux. C’est là un des privilèges de la jeunesse, que les contradictions, les démentis que lui oppose la matière renforcent sa spiritualité. Le mythe Alfred Vallette lui-même bénéficiait, dans notre esprit, de cette tendance à narguer toutes les vues plates ou grossières de la réalité. Fallait-il que ce Vallette fût un homme étonnant pour que, directeur d’une Revue déjà fameuse, dont la couverture mauve avait, en poésie, la signification sacrée d’un drapeau, il eût élu domicile dans une si petite rue !
Durant quelques années encore, nous ne connûmes du Mercure que cette façade lépreuse — et rayonnante d’une invisible splendeur — dans un « pli sinueux » de la capitale. L’image du directeur inconnu ne parvenait pas à prendre corps dans notre imagination, car il faut aux rêves pour vivre un minimum de nourriture, de substance. Or, la Revue de Vallette avait accompli déjà la dixième année de sa carrière, les éditions du Mercure de France avaient répandu par le monde, sous le signe du Caducée, les œuvres les plus marquantes du Symbolisme, presque tous les auteurs de cette école étaient devenus célèbres, que nous ignorions tout de l’homme qui avait conduit au succès, à travers mille obstacles, cette glorieuse entreprise. Mais il y a plus : à cette date (1901-1902), notre ignorance était partagée par une foule de gens. Le personnage de Vallette demeurait mythique par essence. Comme les dieux s’environnent de nuées, il se dérobait dans les brumes d’un effacement volontaire. C’est alors que, ayant eu l’honneur d’être présenté à Pierre Quillard et lui ayant montré mes premiers vers, je fus introduit dans le saint des saints.
Cela ne se fit pas du premier coup, car il y avait des rites auxquels je n’étais pas initié. Un après-midi je gravis l’escalier du Mercure (c’était encore rue de l’Échaudé, quelques mois avant le transfert rue de Condé150) et je me heurtai, dans un étroit cagibi qui servait d’antichambre, à un tout petit homme aux longs cheveux, qui m’accueillit par des sarcasmes. C’était le charmant van Bever, avec lequel je devais me lier d’amitié par la suite. J’ajoute que, lorsqu’il apprit que la revue avait imprimé des poésies de moi dans son dernier numéro151, il changea de ton aussitôt, et, me prenant en pitié, m’expliqua gentiment que le directeur ne recevait que le matin.
Je revins donc le lendemain dans la matinée, et j’eus ma première entrevue avec Vallette. Lors de cette visite, le caractère fabuleux que je lui prêtais de loin, dans mes rêves, ne fut pas diminué par sa présence. Il perdit seulement de son vague. J’avais l’impression que la figure se dessinait devant mes yeux en traits précis, liés à mes perceptions visuelles et auditives, mais qu’elle gardait tout son mystère, je dirais presque son apparence d’irréalité. L’homme s’était levé courtoisement. Ses pieds glissaient dans des chaussons. La voix était sans timbre, comme brisée. Entre le glissement silencieux des pieds et le murmure des lèvres, le corps, malgré sa robustesse un peu trapue, avait l’attitude, non de la confidence, mais du secret. Je veux dire qu’on le sentait apte, voire dispos à recevoir des confessions et nullement à en faire. La double impression produite par les pas feutrés et les chuchotements était accentuée par la fumée d’une cigarette enroulant sa spirale autour des mots, comme pour les voiler, les éteindre encore davantage. D’ailleurs, toute la pièce où nous nous trouvions était emplie de l’épaisse vapeur bleue du tabac.
Ces images s’accordaient bien avec la légende d’Alfred Vallette ; elles s’associaient à des idées de modestie infinie, de discrétion supérieure, haussaient même la modestie et la discrétion sur les sommets où ces vertus participent au monde des songes. Cependant, nulle faiblesse ne s’y mêlait. Laissons de côté la coupe du veston, qui était de forme militaire, boutonnant sur le cou, bien que ce détail de costume eût peut-être une autre signification qu’un simple souci de commodité. Mais ce qui me frappa dans la construction du visage, c’est le volume du maxillaire inférieur. Celui-ci contrastait étrangement avec la pantoufle, avec la voix murmurante. Il eût paru brutal sans la bonté d’un regard sombre, extraordinairement attentif. Plus tard, je fis la réflexion que cette mâchoire, ainsi que la nuque et la position de la tête, un peu rentrée dans les épaules, dénotaient bien des choses : une vaillance de sanglier dans le combat, toute l’invincible et obscure ténacité qui avait permis à l’éditeur d’édifier sa maison — et aux poètes symbolistes d’irradier leur lumière.
Cependant, la voix sans vibration articulait dans le brouillard, comme si j’eusse été séparé de mon interlocuteur par un large fleuve : « C’est Dumur qui a examiné vos vers. Il a dit : « C’est très bien, mais, par endroits, “ça fout le camp”. Voilà. Vous êtes des nôtres. » Je remerciai et partis plein de joie. Plein de trouble aussi. Rentré rue des Ursulines, où j’habitais alors, je me penchai sur le manuscrit de mes poésies, et me mis aussitôt à rechercher où « ça foutait le camp ». Le mot de Dumur, que, de sa voix exténuée, l’homme franc que je considérais désormais comme mon directeur, m’avait rapporté, me revint souvent en mémoire. Il m’a beaucoup servi.
J’ai revu Alfred Vallette bien des fois par la suite, puisque c’est le Mercure qui édita mes trois premiers recueils de vers152 (aux frais de la maison, ce qui paraîtra fantastique à bien des éditeurs d’aujourd’hui), mais Vallette, le « réaliste » Vallette, était, là encore, en dehors de la réalité commune). Toujours le personnage conserva, dans mon esprit, le même caractère de songe, au point que je m’étonnais d’apprendre, par exemple, un jour, que Vallette avait une fille153 et un gendre, comme cela est arrivé à beaucoup d’autres mortels, ou bien qu’il se plût à conduire de ses mains, environ l’année 1905, une de ces trépidantes, haletantes et puantes machines appelées « teuf-teuf ». Mais à la mythologie de cet être singulier vinrent s’ajouter d’autres traits, à mesure que les années passaient et que je le connaissais mieux.
On a rappelé un peu partout, dans les articles nécrologiques consacrés à Alfred Vallette, que l’une des particularités du Mercure, jusqu’à la mort de son fondateur, fut que la maison n’avait pas le téléphone. On a voulu voir là une sorte de bouderie à l’égard du moderne progrès. C’est, à mon avis, une erreur. II est vrai que Vallette n’aimait pas être dérangé et qu’il savait se défendre contre les importuns, mais, s’il s’est obstiné à tenir éloigné de son ouïe l’irritant appel téléphonique, c’est qu’il jugeait que les commodités de cette invention étaient de celles qui lui eussent fait perdre plus de temps qu’elles ne lui en eussent fait gagner. De même, à l’opposé de ceux qui croient qu’il est nécessaire d’être un homme « répandu » pour être un homme informé, il fuyait les réunions mondaines, allait rarement au théâtre, n’honorait de sa présence qu’un nombre restreint de banquets. Les réceptions de Rachilde, toujours très suivies, lui suffisaient, car il préférait qu’on vînt à lui plutôt que lui-même allât aux autres. Attitude qui avait son origine moins dans la sauvagerie et la timidité que dans le sentiment profond qu’il n’y a rien de tel pour être bien renseigné que de garder une position en retrait, de rester, comme on dit, dans son coin. C’est ainsi que ce directeur d’une des plus grandes revues de l’époque était demeuré, malgré son âge avancé, presque aussi ignoré du Tout-Paris qu’il y a quarante-cinq ans, lors de ses débuts. Mais, lui, Vallette, n’ignorait rien du tourbillon au centre duquel il siégeait, dans son bureau silencieux de la rue de Condé, toujours plein de fumée. C’était un observateur hors de pair, parce qu’il était sans préjugés et parce qu’il ne se bornait pas à noter les couleurs du temps présent (variations de l’opinion, crises du public, crises de la librairie, transformation des mœurs, etc.), mais encore méditait sur les causes de tous ces changements, sur leur caractère passager ou durable. Bref, sa curiosité était immense, et c’est à elle que la Revue doit ses nouvelles tendances encyclopédiques.
En effet, l’on peut distinguer deux phases dans les destinées du Mercure de France : pendant le Symbolisme et après le Symbolisme. La Revue, durant la première phase, est un organe de combat. Puis, le Symbolisme triomphe, l’École achève sa courbe. Vint le jour où la Revue, la Maison, pour continuer à vivre et progresser eut besoin de se renouveler. C’est à ce moment, peut-être, que Vallette lui imprima le mieux sa marque personnelle. Tant qu’avait duré la bataille symboliste, il avait surtout mis sa compétence technique au service du mouvement littéraire que le Mercure représentait. Maintenant, les conquêtes assurées, les positions historiques une fois prises, il s’agissait de regarder autour de soi, de voir où l’on allait. Ce long regard circulaire jeté sur le monde n’a cessé d’être, deux fois par mois, depuis le début du siècle, la fonction principale du Mercure de France. La partie documentaire y avait pris de plus en plus d’extension. C’est en cela que la Revue désormais se confondait avec la pensée même de son directeur.
Mais que vaudraient les renseignements s’ils n’étaient qu’un amas de matières informes, une accumulation de notions ? La connaissance n’est valable que vivifiée, éclairée par un jugement libre. C’est cette liberté d’esprit, qu’il revendiquait pour lui-même, que Vallette eut la sagesse, le courage et l’autorité d’assurer chez ses collaborateurs. Nul plus que lui n’eut le respect de l’opinion d’autrui — condition qu’il lui fût loisible d’exprimer nettement la sienne. Il était indépendant : indépendant des partis politiques, des académies, des salons. De cette manière encore, il confinait à la légende, au mythe ; il était un des derniers représentants d’une vertu qui s’efface ; la tolérance.
François Porché
Notes Porché
145 François Porché est né à Cognac.
146 Ce café existe toujours, sous un autre nom, au un boulevard Saint-Michel.
147 Il s’agit peut-être de l’ancien nom de la Closerie des Lilas mais il subsiste néanmoins un problème de date. François Porché évoque une « ancienne salle », qui donc n’existe plus.
148 La rue Casimir Delavigne relie la place de l’Odéon à la rue Monsieur-le-Prince.
149 Francis Vielé-Griffin, La Chevauchée d’Yeldis, et autres poèmes (1892), Léon Vanier, février ou mars 1893, cent pages.
150 Donc un peu plus tard qu’indiqué, ce déménagement étant intervenu qu’en avril 1903 voir les « Échos » du Mercure d’avril. : « Notre changement de domicile ».
151 Trois poèmes de François Porché, Promenade, Paroles à la fiancée et Rupture, sont parus dans le numéro d’avril précédent, 1902, donc envoyés par la poste. « Tu me plais, si timide et si gauche et si blanche, / Avec tes mains sans bagues, ton col fin qui penche, / Tes cheveux relevés qui découvrent ton front / et ta joue enfantine au dessin ferme et rond… »
152 À chaque jour, nouvelle édition augmentée, 1907 ; Au loin… peut-être en 1909 et Humus et poussière en 1911. Par la suite, et quelle que soit sa gratitude, François Porché est parti à La NRF.
153 Gabrielle Vallette (1889-1984) a épousé Robert Fort (1890-1950), neveu de Paul Fort (fils de son frère Félix), en août 1911. Gabrielle est aussi le prénom de la mère de Rachilde.
Ernest Raynaud —
Alfred Vallette et la création du Mercure de France
Ernest Raynaud (1864-1936) va mourir en octobre prochain. Écrivain et poète, il était aussi commissaire de police, proche de l’Action française, auteur de Souvenirs de police, Mémoires d’un commissaire de police et de plusieurs autres ouvrages de cet ordre. Ernest Raynaud est le dernier survivant des fondateurs du Mercure. Voir le Journal littéraire au douze octobre 1936 et sa nécrologie dans les « Échos » du Mercure du premier novembre 1936, page 659. Ce texte est indiscutablement le plus précis et le plus instructif parmi ces témoignages.
Le samedi 28 septembre dernier, tandis que je m’efforçais de remettre un peu d’ordre dans ma bibliothèque, un vieux carton s’effondra, laissant choir à mes pieds une partie des documents qu’il contenait. C’étaient des lettres d’Alfred Vallette, si anciennes (1890-1894) que j’en avais perdu le souvenir. Je n’eus plus, dès lors, d’autre souci que de les relire, heureux de revivre avec elles un instant de ma jeunesse et l’histoire de la création du Mercure de France.
L’idée en revenait à Louis Dumur, avec qui j’avais fait naguère mes premières armes à Lutèce, ce « berceau du Symbolisme ». Pour l’heure, nous collaborions ensemble à la Plume de Léon Deschamps, mais la Plume semblait à Dumur une revue trop éclectique, trop ouverte à tous, trop « bonne fille », en un mot. Son intention était de reprendre et de continuer l’œuvre de la Pléiade, revue d’une haute tenue littéraire, qui venait de rendre l’âme à son sixième fascicule. Et c’est pour solliciter mon adhésion qu’il s’en était ouvert à moi, chez Clarisse, un soir de fin d’année 1889.
Clarisse, la mère Clarisse, comme nous disions, tenait alors, 23, rue Jacob, à l’enseigne du Buffet Alsacien, une petite brasserie fréquentée par les artistes et les poètes de la rive gauche. Dumur y venait assez souvent, le soir, en compagnie d’Alfred Vallette, lequel logeait à proximité, 15, rue de l’Échaudé-Saint-Germain. La nouvelle Pléiade devait être éditée entre camarades à frais communs. Vallette avait accepté d’en être le directeur-administrateur, et, comme il ne faisait rien à la légère, Vallette n’avait pas été long à établir ses calculs. Rougier, 11, rue du Regard, le plus accommodant, paraît-il, des imprimeurs consultés154, exigeait 125 francs par numéro mensuel de 32 pages. C’était donc la somme qu’il nous faudrait trouver chaque mois. Pour faciliter les choses, Vallette avait divisé la somme en 25 parts de 5 francs. Libre à chacun des souscripteurs d’en prendre au prorata de ses ressources. Les souscripteurs étaient au nombre de neuf, savoir : Albert Aurier, Jean Court, Louis Denise, Édouard Dubus, Louis Dumur, Julien Leclercq, Albert Samain, Vallette et moi. Le malheur c’est que nous ne roulions sur l’or ni les uns ni les autres, et qu’à neuf, avec la meilleure volonté du monde, il nous fut impossible d’absorber la totalité des parts. Six restaient disponibles, et Vallette ne savait à qui les offrir ; car, pour éviter toute surprise désagréable, il voulait que nous demeurions étroitement unis, coude à coude, entre camarades sympathisants.
Je songeai alors à Jules Renard, qui avait été mon condisciple au lycée Charlemagne. « Offrez-les lui, dis-je à Vallette. Il acceptera puisqu’il est riche ». À la vérité, Renard n’était pas si riche que je le supposais. Il jouissait seulement d’une honnête aisance que lui avait apportée son mariage155. Sa femme avait bien reçu en dot une maison de rapport qu’il habitait 44, rue du Rocher ; mais, sur les sommes, d’ailleurs modérées, qu’il touchait de ses locataires, il devait prélever de quoi faire une rente viagère à sa belle-mère. Néanmoins, auprès de nous, tous plus ou moins gênés, il pouvait passer pour un Crésus. « Alors, amenez-nous le, dit Vallette, puisque vous vous portez garant de son talent ». « Ici, fis-je, impossible ! Renard, marié depuis dix-huit mois, et déjà père d’un bébé, mène une vie de correction strictement bourgeoise et plutôt casanière. Il déteste le milieu bohème et les tabagies. Il sort peu le soir, mais je puis vous mener chez lui, Dumur et vous, et nous nous entendrons. » Ce qui fut fait dès le surlendemain. Renard ne fit aucune difficulté pour assumer les six parts disponibles. Vallette respirait. Les recettes se trouvaient désormais, sur ses papiers, en équilibre avec les dépenses. La voie était déblayée, nous pouvions marcher, ce qui me permit d’écrire dans la Mêlée symboliste156 que les fondements du Mercure avaient été jetés chez Jules Renard, manière expéditive de dire que sans lui notre projet risquait d’avorter ou d’être remis aux calendes grecques. Une dernière formalité, néanmoins, restait à accomplir. Méthodique comme l’était Vallette, il estimait ne pouvoir se mettre à l’œuvre si la ligne de conduite de la revue et certaines questions secondaires touchant le titre, le format, la couleur de la couverture, n’avaient pas fait l’objet d’une délibération commune. Une réunion générale était donc nécessaire. Par condescendance pour Renard, elle eut lieu le 13 novembre 1889, sur la rive droite, à deux pas de chez lui, au Café Français, sis à l’angle des rues Pasquier et de la Pépinière.
Le titre de la Pléiade, proposé par Dumur, ayant été rejeté, Dubus proposa celui de Mercure de France qui fut adopté. On se mit d’accord sur le format, la couleur violette de la couverture. Quant à la ligne de conduite de la publication, qu’on n’osa intituler « revue », crainte de lui jeter un mauvais sort (tant les jeunes revues avaient la vie courte à cette époque) mais simplement « recueil de littérature », il fut convenu, après une longue et confuse discussion, qu’elle ne serait pas décadente. C’est ainsi que l’on appelait alors les symbolistes.
Le premier numéro du Mercure, mis en vente au prix de 0.60 centimes, parut le 25 décembre 1889 (Noël ! Noël !) portant la date du 1er janvier 1890, avec un article-préface de Vallette, où se sentait son souci de n’indisposer aucun de ses collaborateurs et de concilier leurs aspirations diverses. Renard, devenu le plus gros capitaliste de l’affaire, ne cachait pas le peu d’estime qu’il faisait, non seulement des promoteurs du mouvement symboliste, mais des maîtres dont ils se réclamaient : Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Réprouvant le jargon décadent dont Paul Adam venait de publier le glossaire explicatif, il voulait un style clair et précis, à ce point qu’il rêvait d’une phrase tracée en caractères aussi nets que ceux d’une enseigne de boutique. D’ailleurs, à en juger par les premiers chapitres de son roman : M. Babylas, déjà parus dans le Scapin, Vallette se montrait également ennemi des afféteries et des obscurités de style. Et il est à noter que, si les poètes fondateurs du Mercure s’avouaient plus ou moins symbolistes, aucun d’eux n’admettait le vers libre proprement dit, car on ne peut qualifier de vers libres ceux que Dumur scandait à la façon d’Antoine de Baïf157. « Nous ne serons pas “décadents” », disait en substance Vallette dans son article-préface, si par « décadence » on entend le pathos et l’incohérence, mais nous ne répugnerons pas à cette étiquette si, par elle, on entend le mépris des conventions et le souci de se dégager d’un fâcheux conformisme.
Le monde, en effet, évolue, ajoutait-il, nous ne pensons plus comme nos aînés. Soit respect de la tradition, soit flagornerie auprès d’un public inconsciemment hypocrite, la presse se tait volontiers sur le fond des questions brûlantes. Or, ce que chacun pense et que personne ne formule, il nous serait agréable d’en écrire.
Il se défendait d’ailleurs de vouloir tracer un programme rigoureux.
Chacun, disait-il, est absolument libre, responsable de ses seuls dires, et point solidaire du voisin. Mais si, dans notre collection, se révèle, çà et là, une œuvre d’art originalement conçue et parfaitement eurythmique, nous n’aurons pas été inutiles, ayant intéressé, non le public indifférent en ces matières, du moins les artistes, et si d’aventure, en morale, il se rencontrait dans nos pages une vérité neuve ou quelque idée d’avant-garde, nous aurions justifié notre titre, — un peu prétentieux sans doute, mais dont l’archaïsme nous plaît.
Aux dix fondateurs du Mercure, bientôt vint se joindre Remy de Gourmont, amené par Denise, son collègue à la Bibliothèque nationale, et que l’on admit, par faveur spéciale, en cette qualité. Et c’est sous l’impulsion de Gourmont qui déclarait : « Nous n’avons pas assez d’auteurs obscurs », que le Mercure allait prendre figure de citadelle du Symbolisme. Il est vrai que, si Gourmont admettait l’obscurité en vers, il se gardait bien d’en user dans sa prose, et que s’il se fit un moment le théoricien du symbolisme intégral, il en viendra à déclarer, en 1902, ne plus voir, comme fondement de la doctrine, que « le refus de participer à l’indulgence universelle et le vœu de maintenir contre les vulgarisateurs la noblesse de l’Art et son orgueil. »
À ce compte, il n’est pas un seul des collaborateurs ayant passé par le Mercure, depuis sa fondation jusqu’à nos jours, qui ne pût se prévaloir du titre de symboliste, à commencer par Jules Renard.
Mais j’en reviens aux lettres de Vallette. Il me disait dans la première (1er février 1890) : « Je sais que notre canard ne nous rapportera jamais d’argent ». Le 12 juin suivant, il m’annonçait cinquante abonnés. Il me tenait régulièrement au courant des améliorations obtenues ou projetées. Les frais se multipliaient, couverts par de nouveaux souscripteurs : Barthélémy, Banville, Fontainas, Herold, Merki, Minhar, P. Quillard, Rambosson, Laurent Tailhade, tous admis après un vote favorable des fondateurs. C’était la règle. Bien entendu, en dehors des souscripteurs, le Mercure restait libre de faire figurer à ses sommaires des écrivains de talent. Les premiers accueillis furent : Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam, Louis Le Cardonnel, Gabriel Vicaire, Charles Morice, Paul Margueritte. Il va sans dire que Rachilde, qui était déjà Mme Vallette, y collaborait de droit, en maîtresse de maison, pour ainsi dire, et que ses articles, d’une vivacité singulière, n’en furent pas l’un des moindres éléments de succès. Enfin, le 14 août 1894, Vallette me mandait :
Malgré l’augmentation des frais généraux résultant du service de librairie, la quotité de la part de participation pourra sans inconvénient être réduite à partir de décembre… et il deviendrait opportun (pour le numéro de janvier 1895) de transformer notre société de fait en société légale.
Je m’arrête ici avec la dernière des lettres de Vallette, relatives à la première période de l’histoire du Mercure. De tous les fondateurs, Vallette et moi demeurions les deux seuls survivants, depuis la mort de Dumur, survenue en mars 1933, peu de jours après celle de Court, survenue en février, et je ne m’attendais guère au triste privilège d’être le dernier. J’avais rendu visite à Vallette au début de septembre. Je l’avais trouvé à sa table de travail aussi alerte et dispos que possible, complètement remis, disait-il, d’un mal d’estomac qui l’avait tenu quelques jours alité. Indisposition passagère, pensais-je. D’ailleurs, au cours de sa carrière, je n’avais jamais ouï dire qu’il eût été malade, et il n’y a pas si longtemps encore qu’aux déjeuners du Grand Perdreau j’admirais son solide coup de fourchette, indice d’une santé ferme. Nous nous étions entretenus du prix Léon Dierx, qu’il avait institué et qui devait être décerné à la fin de l’année, en même temps que le prix Moréas. Vallette m’avait donné l’impression d’un regain de jeunesse et d’activité. Il était plein de projets. Il venait de reprendre la série de ses éditions et je l’avais quitté, émerveillé de sa vigueur persistante, sur laquelle l’âge paraissait glisser sans pouvoir.
Et c’est lui pourtant qui devait me précéder dans la tombe. Son mal d’estomac l’avait subitement repris avec violence et l’avait emporté en trois jours.
Il mourait au moment même où le hasard me faisait découvrir ses premières lettres et me les remettait sous les yeux. Hasard singulier, où les gens superstitieux pourraient voir un phénomène de télépathie. Tandis que je relisais ses lettres, Vallette était mort et je n’en savais rien. Ce n’est que dans l’après-midi du dimanche, 29 septembre, que j’en reçus la nouvelle. On imagine avec quelle surprise et quelle douloureuse commotion.
Je courus immédiatement rue de Condé. L’hôtel du Mercure avait sa physionomie fermée ordinaire des dimanches. J’attendis un moment que la concierge vint m’ouvrir, et je montai au cabinet de la direction où elle me dit que Bernard et Léautaud se trouvaient. Bernard examinait et classait les papiers restés en souffrance sur le bureau de Vallette.
Léautaud, qui l’assistait, s’offrit à me conduire près du défunt que je voulais revoir une dernière fois. Il nous fallut, pour nous rendre à la chambre mortuaire, passer par le salon de Rachilde, qui se trouvait là, assistée de sa fille, assise en face d’un visiteur qui m’était inconnu, si accablée de douleur qu’elle eut à peine la force de répondre à mes condoléances.
Je vis Vallette sur son lit. Ses traits calmes et reposés ne gardaient aucune trace de souffrance. Il semblait paisiblement dormir.
Après m’être incliné devant sa dépouille, je revins, toujours accompagné de Léautaud, auprès de Bernard, qui me dit qu’un numéro du Mercure serait prochainement consacré en hommage à Vallette, et qu’il pensait m’y voir collaborer. C’était mon devoir en effet. Je ne m’en avouais pas moins embarrassé, cherchant ce qu’il m’importerait de dire.
« Mais ça ! » intervint brusquement Léautaud, en me désignant de la main les 262 tomes du Mercure, alignés dans leur casier, et le catalogue de sa librairie, étalé sur le bureau du Maître… « Mais ça ! » continuait-il, en parcourant toute la maison du geste, comme pour la prendre à témoin du génie industrieux de Vallette, « cette maison qu’il a créée et portée à un si haut point de prospérité, au prix de près d’un demi-siècle de labeur acharné, le retentissement qui s’en est suivi dans le monde entier, n’est-ce pas un sujet de dissertation qui s’offre naturellement à vous158 ? » — « Évidemment, fis-je, mais tout cela est de notoriété publique. Nul n’ignore le rôle important joué par le Mercure dans l’évolution de la pensée contemporaine. Et je n’apprendrais rien à personne en louant le génie industrieux de son animateur. » — Or, tandis que nous échangions nos souvenirs, Léautaud me dit que Vallette avait caressé longtemps l’idée d’écrire un roman, qu’il aurait intitulé Chu de la lune. J’imaginai aussitôt qu’il y aurait saisi l’occasion de dénoncer tout ce qui se passe d’absurde et de déraisonnable ici-bas. Je me souvins alors de certaines de ses réflexions concernant le train du monde, où il déplorait de rencontrer si peu de droiture, de bon sens, de logique et d’équité. N’avait-il pas fait sienne cette pensée d’Edgar Poe : « Si le Progrès fut à une certaine époque une vraie calamité, il n’a jamais progressé depuis » ? C’est le mépris du soi-disant Progrès qui lui avait fait repousser longtemps l’automobile, et qui lui fit repousser, jusqu’à son dernier jour, le téléphone, l’électricité et la machine à écrire.
La confidence de Léautaud m’avait été un trait de lumière. Ce qu’il m’était loisible de mettre en évidence, c’était la pensée intime d’Alfred Vallette. Certes, il ne se livrait guère et parlait peu de lui-même. Il écartait la familiarité et gardait avec tous ses distances, mais il a écrit et c’est là qu’il trahit son véritable caractère. Outre de nombreux articles, insérés dans les premiers Mercure et au supplément de L’Écho de Paris, où il faisait la critique des revues, il a publié deux romans, parus en 1891 : Le Vierge, titre définitif de M. Babylas, et À L’Écart.
Dans Le Vierge, il s’attendrit sur un pauvre diable de malchanceux, un être falot à qui rien ne réussit, et que tout afflige.
À L’Écart est une histoire où le fantastique se mêle à la réalité. On y voit s’agiter deux hommes, l’un que ronge le remords d’en avoir tué un autre, le second, espèce de fou, qui n’assassine les gens qu’en effigie. Dans ce roman, écrit avec Minhar, il est assez malaisé de faire la part des deux collaborateurs, mais il est des passages où il me semble reconnaître Vallette. La façon, par exemple, dont les deux hommes se rencontrent. Le hasard les a fait s’attabler dans le même restaurant. Le tueur de portraits aborde l’autre, qui lui est inconnu, avec ces mots : « Vous avez l’air de vous ennuyer. Je m’ennuie aussi beaucoup. Si vous le trouvez bon, nous unirons nos ennuis. Il ne faut pas être seul. » Le tueur de portraits finit par se suicider. Le véritable assassin oublie ses remords en herborisant, car il y trouve l’excuse de son crime. La lutte pour la vie n’existe-t-elle pas aussi chez les plantes ? « Je suis une plante plus vivace, voilà tout » se dit-il, et j’imagine encore que cette conclusion appartient à Vallette, marquant par-là, avec une ironie rentrée, son aversion d’un monde où la loi de la jungle règne en souveraine.
Sous ses dehors d’assurance tranquille, Vallette nourrissait une pensée inquiète. Il couvait une incurable nostalgie, cette nostalgie des âmes supérieures qui ne peuvent se satisfaire des médiocrités de l’existence. J’en veux pour preuve encore la fantaisie qu’il inséra dans le Mercure (Juin 1890) intitulée In perpetuum159. J’y retrouve l’idée qui lui avait inspiré son M. Babylas : la désolation de l’ennui. Il en dressait pour symbole la grenouille du jeu de tonneau160, assistant, sans cesser de bâiller, à l’écroulement des choses autour d’elle.
Jules Renard note dans son Journal (12 sept. 1890) :
Causé hier soir longuement avec Vallette. Babylas, c’est lui… Il a plusieurs idées de romans… C’est le roman gris, le roman des petits pour lesquels il a une grande pitié. Il n’ose pas regarder en lui. Il se fait peur… Nous parlons de la vie, de son imbécillité.

Journée entière du douze septembre dans le Journal de Jules Renard dans la Pléiade (Gallimard 1965). La « fille d’officier » est évidemment Rachilde, quant à l’homme « qui a épousé une femme froide », espérons que ce n’est pas Alfred Vallette.
L’imbécillité de la vie, voilà ce qui obsédait Vallette. Et s’il n’osait pas regarder en lui, ce n’est pas qu’il eût rien à se reprocher, car il était un modèle de désintéressement et de probité, et s’était imposé des règles de vie inflexibles. Ce qui l’effrayait, c’était tout ce qui flotte de trouble et de pervers au fond de la nature humaine, ces mauvais instincts qu’il avait réussi à étouffer, chez lui, à force de volonté.
La volonté, c’était sa qualité maîtresse. Renard le comparait à un pot de fer.
Il cuit, disait-il, à petit feu. On y ferait la soupe au lait, mais parfois il se fâche à blanc au seul nom de quelque pot de terre trop commune. Geste cassant, moustache pointée, il bout, et bientôt son couvercle remue, se soulève et monte, ailé comme le pétase du Mercure de France161.
Il m’est arrivé parfois de le voir se fâcher à blanc, notamment le jour (c’était à la veille de l’inauguration du monument Verlaine162) où je lui apportai la nouvelle que ni M. Steeg, alors ministre de l’Instruction publique, qui devait présider la cérémonie, ni Barrès, qui pourtant faisait partie du Comité, n’y assisteraient. Je le vis alors se lever de son bureau, pâle d’indignation, et arpenter la pièce à grands pas en s’écriant : « Eh bien ! nous nous passerons du ministre, nous nous passerons de Barrès, nous nous passerons au besoin de tous les personnages officiels. Nous sommes des IN-DÉ-PEN-DANTS ! »
Mais ces mouvements d’humeur étaient plutôt rares chez lui. Il excellait, à l’ordinaire, à garder la maîtrise de soi et, pour ses amis, il n’y avait pas d’homme d’un commerce plus agréable et plus sûr, ni d’un conseil plus judicieux.
Il est assez curieux que ses dernières lignes aient été un témoignage d’amitié rendu à Remy de Gourmont, et ces lignes, que la mort ne lui a pas laissé le temps de relire imprimées, me font songer à celles que Gourmont lui avait jadis dédiées dans ses Masques.
Constatant l’effacement volontaire de Vallette, qui avait renoncé à son œuvre personnelle pour se consacrer à celle des autres, il disait :
Vallette n’a pu écrire jusqu’au bout son roman. Il l’a vécu. L’intelligence peut s’exercer aussi bellement à gérer le bien temporel des écrivains qu’à rédiger des écritures. L’important est que l’intelligence soit ; dès qu’elle est, elle agit, et partout où elle agit, on sent le bienfait de sa présence.
Et prenant texte du succès inespéré du Mercure, Gourmont ajoutait :
Il arrive que les entreprises les plus méprisées deviennent une source de gloire et de bonheur. Il arrive qu’une revue fondée avec quinze louis, a plus d’influence sur la marche des idées que les orgueilleux recueils des capitaux académiques et les dissertations commerciales. Mis en activité, un million ou une idée ont des aboutissements pareils ; seulement le million est limité par son chiffre, tandis que l’idée, outre qu’elle est invulnérable, peut, matériellement, être productive à l’infini.
Ernest Raynaud
Notes Raynaud
154 Alfred Vallette a conservé cet imprimeur pour les premiers numéros du Mercure, avant de se tourner vers Camille Dillet à partir du numéro d’octobre. Ci-dessous la dernière page du numéro de mars 1890.

155 Jules Renard a fait un « mariage de raison » qui ne s’est pas si mal passé. Il a épousé au printemps 1888 Marie Morneau (1871-1838), de sept ans sa cadette, qui lui a donné deux enfants. Jules Renard sera le plus gros contributeur lors de la création du Mercure. Voir la page « Le Mercure de France (1890) ».
156 Ernest Raynaud, La Mêlée symboliste, « Portraits et souvenirs », La Renaissance du livre 78 boulevard Saint-Michel (1918). Trois tomes : 1870-1890, 1890-1900 et 1900-1914.
157 Antoine de Baïf (1532-1589) poète de La Pléiade aux côtes de Pierre de Ronsard et de Joachim du Bellay.
158 On n’imagine pas Paul Léautaud prononcer ces phrases, un peu mises en scène. Mais le fond est acceptable.
159 Roman en XVII chapitres de quelques lignes, pages 196-200.
160 Ce nom provient du fait que ce jeu était, dans les cafés, le plus souvent installé sur et dans un tonneau debout. Mais il est aussi souvent nommé « jeu de la grenouille ». Des jetons de métal sont jetés dans des trous percés sur la surface. Il y a des obstacles et certains trous rapportent plus de points que les autres. Le trou rapportant le plus est formé par le bec ouvert de la grenouille.
161 Note d’Ernest Raynaud : « Portraits du prochain siècle. (Girard, édit., 1894). » d’Ernest Raynaud oublie de préciser que ces portraits sont réunis par Paul-Napoléon Roinard. Pour ce portrait d’Alfred Vallette par Jules Renard, voir la page : « Jules Renard évoque Alfred Vallette et Rachilde ».
162 Ce monument, un buste sur colonne, assez laid mais ressemblant, a été inauguré au fond du jardin du Luxembourg, derrière les tennis, près de la rue Guynemer, le 28 mai 1911. On l’y trouve encore. Article d’André Billy, dans le Paris-Midi du 24 mai : « C’est M. Ernest Raynaud, commissaire de police, qui a été chargé de l’arrestation du menu et de la circulation des plats. »
Henri de Régnier — Alfred Vallette
J’ai sous les yeux la dernière lettre que j’ai reçue de lui. Le 12 septembre, il m’écrivait :
Le repos au grand air vous a réussi. C’est fort heureux. Je me suis reposé aussi, ayant passé trois périodes de neuf jours à la maisonnette du bord de l’eau et dans une inactivité complète, ce qui ne me ressemble guère et qui signifie que je ne suis pas dans mon assiette. Je suis en effet repris par mes maux d’estomac du début de l’année, et il va falloir que je revoie le médecin, car les mêmes soins qui m’avaient naguère retapé, au point que je pouvais me croire guéri, ne me soulagent guère à présent.
Il est probable que je ne serai pas à Paris le 17. Si je ne suis pas trop mal fichu, je compte m’absenter encore une fois, du dimanche 15 (saint Nicomède) au mardi 24 (saint Andoche). Je n’aurai jamais tant pris de vacances, mais quelles vacances !… Je vous serre les mains.
Avant de quitter Paris, en juillet, moi-même assez « mal fichu » et pour éviter la montée des deux étages du Mercure, j’avais donné rendez-vous à Alfred Vallette au Café Voltaire163, dans la salle, transformée aujourd’hui, où nous nous étions assis jadis aux côtés de Verlaine. Nous avions vieilli depuis ce temps-là, mais Vallette, quoique se plaignant de malaises et de fatigues, était resté toujours « le même ». Un peu grisonnant, un peu alourdi en sa solide carrure, il était toujours le Vallette de la fondation du Mercure, le Vallette de la rue de l’Échaudé-Saint-Germain, celui de l’époque où Le Scapin publiait son roman Monsieur Babylas, devenu Le Vierge en librairie, le Vallette de la rue de Condé qui, avec une admirable et patiente activité, suffisait à la double tâche de diriger une revue répandue et une maison d’éditions prospère, s’acquittant de l’une et de l’autre de ces fonctions, avec une égale compétence et une égale ponctualité ; le Vallette qui, renonçant à toute ambition personnelle et à tout souci égoïste, avait dépensé sa vie au profit des Lettres et au service de la pensée indépendante, celui qui, par sa droiture de caractère, son honnêteté scrupuleuse, son affable courtoisie, par la simplicité et la dignité de son existence avait acquis l’estime de tous et l’amitié de tous ceux qui avaient eu à l’approcher de plus près.
J’ai été de ces derniers, et c’est un ami que m’enlève la mort d’Alfred Vallette, l’ami d’une amitié de quarante années, d’une amitié sans effusion inutile, car l’un pas plus que l’autre n’aimions les « grands mots » et les petites sensibleries. Il nous suffisait d’une entente tacite dans nos sentiments réciproques. « Je vous serre les mains », ainsi se termine sa dernière lettre et il n’était pas besoin de plus. Je savais ce que valait la poignée de mains de cet honnête homme qui ne prodiguait pas ses protestations et qui n’avait qu’une parole.
Dans les longues années que durèrent nos relations, il n’y eut jamais l’ombre d’un malentendu, une minute de désaccord sur quoi que ce fût. Vallette avait « ses idées à lui », mais il respectait celles d’autrui. Il n’était pas « donneur de conseils », mais si l’on lui en demandait un, on était assuré de recevoir un avis plein de bon sens et de sagesse, fondé sur l’expérience et la réflexion. On était attaché à lui par le sentiment de sécurité que vous communiquait toute sa manière d’être, par la confiance absolue qu’il inspirait, par la certitude que rien ne viendrait jamais démentir l’état que l’on faisait de lui. On savait qu’il n’y avait qu’un Alfred Vallette. Il y avait en lui quelque chose d’unique et d’immuable et la pensée qu’il se pourrait qu’un jour il disparût avait pour l’esprit je ne sais quoi d’inadmissible.
Quoi, il pourrait arriver qu’un jour Vallette ne serait plus assis à ce bureau, dans cette salle du Mercure où il était le premier au travail et qu’il ne quittait guère, qu’il ne serait plus là pour répondre, avec une claire précision, au renseignement demandé, à la question posée qu’il savait résoudre en quelques mots décisifs, que le labeur acharné et méthodique de ce travailleur dévoué tout entier à son œuvre s’interromprait et qu’au lieu de sa présence nous n’aurions plus que son souvenir !
Je garde précieusement celui d’avoir travaillé avec lui. Pendant plusieurs années je fis partie d’un comité de lecture qui réunissait le vendredi, rue de Condé, Remy de Gourmont, Louis Dumur et moi. On examinait les manuscrits en lecture. On proposait leur insertion ou leur renvoi aux auteurs que Dumur se chargeait d’aviser de leur échec. Vallette écoutait, approuvait, objectait, et décidait, uniquement soucieux des intérêts de la Revue, sourd aux recommandations venues de ci et de là, s’opposant à toute complaisance, mais favorable à tout talent. Les avis étaient quelquefois opposés et la discussion s’échauffait. Avec quelle autorité, pleine de bonhomie et de mesure, Vallette savait modérer les emballements et les vivacités de Gourmont, convaincre le parti pris et les entêtements de Dumur, mettre en balance les opinions diverses et choisir entre elles la plus opportune et la plus juste ! La séance de travail terminée, on causait, de littérature ou d’actualité. Toujours et en tout Vallette faisait preuve du même jugement clairvoyant et réfléchi, nous ramenait à la notion exacte, au point de vue vrai. Si nous n’avions pas toujours tort, il avait toujours raison, puis, ce tour d’horizon achevé, il en revenait à sa chère revue dont il était modestement fier et qui avait trouvé en lui un directeur modèle et un administrateur incomparable. Vallette était fait pour faire ce qu’il faisait et il le fit jusqu’au bout de ses forces, jusqu’au bout de sa vie qui nous semblait ne devoir jamais finir.
D’autres traceront d’Alfred Vallette un portrait plus complet parce qu’ils ont pénétré plus avant que moi dans son intimité, qu’ils l’ont fréquenté d’une façon plus quotidienne. Je ne veux apporter ici que le témoignage d’amitié de quelqu’un qui l’admirait et qui l’aimait d’une affection à la fois spontanée et raisonnée, que le témoignage d’un édité. Une cinquantaine des volumes que j’ai publiés l’ont été sous le signe du caducée et sous la firme du Mercure de France. Cette fidélité m’est aujourd’hui consolante, car je sais qu’Alfred Vallette n’y était pas insensible. Il avait le goût et le sens du durable. C’est pourquoi ce qu’il a créé durera et survivra à son fondateur et son animateur disparus. C’est ce qu’il souhaitait et qui sera.
Henri de Régnier
Une note Régnier
163 Le café Voltaire, ouvert en 1750 se trouvait, à cette époque, tout en haut de la rue Racine, à l’angle de la place de l’Odéon. Les gens du Mercure y avaient leurs habitudes. Le lieu a été racheté par Flammarion.
J.-H. Rosny aîné — Notes sur Alfred Vallette
Il y a longtemps ! Pas loin d’un demi-siècle. Là-bas, près des fortifs pelés, un bistro restaurateur où nous fraternisions une fois par mois dans un repas simple, parfois savoureux, jamais franchement mauvais, arrosé de petits vins sans gloire, mais loyaux. La salle du banquet, un boyau aux murailles recouvertes d’un enduit roussâtre et qui suaient comme des prolétaires surmenés. Pas d’air. On échangeait des cris, des paroles, des haleines et de la fumée, pendant deux à trois heures. Comment nous n’étouffions point dans cette exécrable atmosphère, c’est le secret de la jeunesse.
Un pauvre garçon, mort avant terme, nommé Bernier, organisait ces réunions où parurent quelques « huiles » littéraires et maints jeunes hommes destinés au Minotaure.
Presque tous perdus dans la nuit des temps : en reste-t-il seulement une demi-douzaine ?
C’est là que, pour la première fois, je vis et entendis « positivement » Vallette. Jusqu’alors, je l’avais seulement entrevu, au hasard de fugitives rencontres.
Rachilde l’accompagnait, étincelante de vie, charmante dans un costume d’avrillée164, sa verve soulignée par ses yeux admirables où passaient en un moment toutes les expressions humaines. Je la revois en face de moi et Vallette tout proche. Déjà c’était un sage, avec des éclairs de grave malice, en quelque sorte porteur d’une expérience séculaire, fidèlement transmise par ses ascendants. Il donnait aussi une impression de sécurité, indéfinissable, tellement que, d’emblée, j’eusse eu confiance dans sa parole autant que dans un écrit.
En ce temps, il était loin d’avoir renoncé à une carrière littéraire. Et j’estime qu’il pouvait compter sur un bel avenir, avec une œuvre qui refléterait sa nature originale, la justesse de son observation, l’équilibre de sa pensée, et les dons enfin, qu’on reçoit de naissance, et qu’il avait sans conteste.
Est-ce le roman qu’il fit paraître vers cette époque qui le dissuada de persévérer ? Quelque analogie entre le « premier » chapitre de ce récit et le début de Madame Bovary donna lieu à des critiques injustes : même aventure advint à Louis Bouilhet165, lors de la publication d’un poème dont le début rappelait le Rolla de Musset166, et qui entrava la carrière du poète, à la véhémente indignation de Flaubert. Mais Bouilhet persévéra et fit bien. Il sut montrer qu’il buvait dans son verre, ce que ne fit pas toujours Musset. Je pense que Vallette aussi eût persévéré, non sans gloire, mais le Mercure vint qui le passionna, qu’il organisa, dont il voulut ardemment le succès. Il s’y attela, avec cette conscience, cette constance, ce flair, qui assurèrent la vogue, puis la durée de cette admirable revue, en firent la première revue littéraire de l’époque et lui gardèrent toute sa vitalité aux époques suivantes, alors que tant d’autres revues tombaient comme les feuilles d’automne. Je ne pense pas qu’aucun périodique ait rendu d’aussi précieux services à notre art, si l’on compte les grands écrivains qui s’y sont succédé depuis la bagarre boulangiste167.
Il eut la chance de rencontrer un collaborateur incomparable, une des intelligences les plus vastes, les plus variées, les plus subtiles qu’ait produites la France : Remy de Gourmont. Chance réciproque, car Gourmont, révoqué par son ministre pour délit d’opinion, trouva au Mercure son refuge idéal, où il put tout ensemble sacrifier à toutes les exigences de son incomparable cerveau et rendre les plus précieux services.
Un autre que Vallette n’eût peut-être pas compris ce que le sort lui offrait, mais cet organisateur d’élite ne pouvait s’y tromper. Et jusqu’à la mort de Gourmont, ces deux hommes unirent leurs efforts et leur sagacité, pour accroître, puis maintenir la prospérité du Mercure et son intégrité littéraire.
En s’y consacrant de toute son énergie, en se sacrifiant même pour elle, Vallette dut remettre à plus tard ses projets d’écrivain. Mais la revue était exigeante, et si belle l’œuvre à accomplir ! Vallette travailla, au mépris de l’hygiène, enfermé du matin au soir rue de l’Échaudé-St-Germain, puis rue de Condé… Si souvent que j’y sois allé, je le trouvais à son poste : pour résister, jusqu’à près de quatre-vingts ans, à cette claustration, il fallait un organisme magnifiquement équilibré.
Nos souvenirs se fixent ou disparaissent à leur gré. Lorsque j’évoque Vallette et le bureau où il a accompli « sa longue et lourde tâche168 », je vois toujours apparaître la guerre, parfois à la cantonade, parfois au premier plan de la scène. Tandis que j’écris, le souvenir est d’une précision extraordinaire. Je revois le départ des troupes à la gare de l’Est, mon fils dans un uniforme étriqué et vétuste, qui vient nous faire ses adieux, la ruée aux banques protégées par le moratoire169, la cohue chez les épiciers, dans les magasins d’alimentation, l’assassinat de Jaurès, les cortèges, le pillage des dépôts Maggi170, l’avion qui vient chaque jour jeter quelques bombes, puis l’exode des habitants, les malheureux couchés dans les gares qui attendent désespérément un de ces trains qui circulent moins vite que des tramways…
Je me revois moi-même en quête de provisions et surtout de nouvelles. Si le Mercure est étroitement mêlé à tout cela, c’est que je ne manquai guère, au cours de mes randonnées matinales, d’y aller voir Vallette, Dumur, parfois le farouche Léautaud, Herold, etc.
Il y avait presque toujours trois ou quatre autres visiteurs. On échangeait des idées brumeuses, des conjectures, voire des jugements, — qui apparaissent dérisoires maintenant. Vallette pourtant ne disait point de bêtises ; il voyait nettement que nous ne savions rien et, d’évidence, il ne donnait qu’une créance fort limitée aux communiqués, aux journaux, aux stratèges en chambre, aux chroniqueurs de guerre, tels le fameux général Bonnal171 ou l’attendrissant comte Albert de Mun172, dont la naïveté était délicieuse, ou même Clemenceau qui montra d’abord la plus extraordinaire, la plus candide crédulité, bientôt changée en amer pessimisme. N’écrivait-il point :
Pourquoi notre cavalerie se montre-t-elle si mordante que l’adversaire ne peut tenir devant elle ? Pourquoi un lieutenant de dragons, avec sept hommes, met-il en fuite un parti de trente uhlans, après avoir, de sa main, tué l’officier ? Pourquoi notre charge à la baïonnette met-elle en désarroi l’infanterie allemande ? Pourquoi tant d’élan d’un côté ? Pourquoi de l’autre tant de forces déconcertées ?
Vallette haussait les épaules avec indulgence, tandis que Dumur était stupéfait d’une telle ignorance.
— Mais il n’a donc aucune idée de la guerre qui se livre ? Des charges de cavalerie, des combats à la baïonnette ! Il se croit en 70 ! La prise d’Altkirch, suivie de l’occupation de Mulhouse qui déclencha une retentissante proclamation de Joffre aux Alsaciens : « Après quarante-quatre ans d’une douloureuse attente, des soldats français foulent à nouveau le sol de votre noble pays… » ne suscita qu’un enthousiasme modéré dans le petit cénacle de la rue de Condé :
— C’est peut-être vrai, disait tranquillement Vallette.
— Il s’agit d’une brigade allemande et d’une brigade française, remarquait Dumur. C’est maigre, par comparaison aux effectifs immenses des belligérants. Il semble que les Allemands aient peu garni ce coin… Ils doivent avoir leurs raisons !
— Peut-être un piège ! fit un vieil homme de lettres dont j’ai oublié le nom.
Trois jours plus tard, Mulhouse était évacuée, nos soldats cédaient devant des forces supérieures.
— Peut-être pas un mal ! murmurait Vallette. La bouteille à l’encre. Ne nous frappons pas.
— Aucune surprise ! ajoutait Dumur. Cette guerre reste mystérieuse. Les choses ne se passent pas comme par le passé. Si j’ai bien compris les choses, une vraie bataille doit durer plusieurs jours, à moins d’une panique générale chez les Allemands ou les Français.
— Ou d’éléments que nous ignorons…
Nous nous regardions avec mélancolie. J’étais pour ma part pessimiste : c’est d’ailleurs ma nature. Vallette et Dumur ne l’étaient point, mais non plus optimistes. Nous sentions tous trois l’immensité des événements. Une fraternité tranquille nous unissait ; j’avais pour eux plus d’affection qu’avant la guerre. Nous avons vécu ensemble quelques heures extraordinaires, des émotions que nous n’exprimions pas, mais que je sentais. Peu à peu, à travers les communiqués, nous sentions obscurément que cela n’allait pas du tout. Nous en fûmes à peu près sûrs lorsque les communiqués laissèrent deviner des reculs… « sur des positions préparées ».
Aussi bien, ni Vallette ni Dumur ne parurent très surpris lorsque nous sûmes enfin que tant de textes avantageux dissimulaient une grande bataille perdue et une vaste retraite et qu’enfin les Allemands étaient parvenus à deux ou trois étapes de Paris. Ce jour-là, cependant, personne ne cachait sa consternation ; Vallette était très visiblement ému, Dumur frémissait, et nous nous laissions aller à évoquer les ressources secrètes, le génie de la race (après tout, la Marne montra que ce n’était pas si chimérique), de nouveaux moyens de destruction inventés par quelque Turpin173 et qui nous donneraient l’avantage sur l’ennemi…
— À condition, remarquait tristement Vallette, qu’on n’en invente pas autant là-bas !
J’oublierai sans doute bien des choses durant les courtes années qui me restent à vivre174, mais jamais je crois cette heure fraternelle et poignante, où peut-être la Grande France allait sombrer.
§
Dans cette rue tranquille, dans cette vieille demeure, où il n’admettait point ce perturbateur, le téléphone, qui vous contraint à interrompre un travail précieux pour écouter les sornettes du premier venu à qui prend la fantaisie de vous importuner, Vallette était renseigné sur le Paris littéraire ; il accroissait une expérience des hommes qui manque aux agités, dont la vie se perd en vains déplacements et en plus vaines palabres. Cette expérience éclatait dans une petite phrase, dans une anecdote négligemment contée et toujours caractéristique. Ainsi, — pour citer un exemple — tel familier de Bloy175 le connaissait-il mieux que Vallette ?
Il me dépeignait subtilement la naïveté plénière de ce vitupérateur frénétique, — son appétit de miracles petits ou grands, qui lui faisait trouver tout naturel l’envoi de subsides par des inconnus, surpris seulement que ces subsides ne fussent pas plus considérables et viagers.
Un jour que je racontais à Vallette l’étonnement que j’avais éprouvé, lors de ma première rencontre avec Bloy, d’entendre ce catholique renforcé traiter le pape de salaud et de charogne :
— Eh ! me dit Vallette… Bloy n’aurait pas été étonné de devenir pape lui-même. Je crois même qu’il l’espérait. Il répétait volontiers que le Conclave doit obéir à l’inspiration de l’Esprit et que nul homme n’est exclu de la papauté !… donc, lui, Bloy…
J’ai raconté ailleurs176, en citant Vallette, l’amusante aventure de Bloy et de Léon Deschamps, le directeur de la Plume. Comme il y a sûrement peu de personnes qui la connaissent, je crois pouvoir récidiver.
Un jour, ayant besoin de pécune, Bloy se présente à Léon Deschamps et lui dit de sa voix la plus caverneuse et la plus péremptoire :
— J’ai besoin de cent francs !
— Moi aussi, riposte Deschamps.
— Ah ! fait Bloy, en roulant des yeux étincelants et déçus…
Alors…
— Écoutez, fit Léon Deschamps, il y a peut-être moyen de s’entendre. Je vais vous « faire » cent francs…
— Vous êtes donc un faux monnayeur ? demanda Bloy.
— Non… Il suffit d’un papier timbré… Tenez… ceci.
Léon Deschamps atteignit un papier long, où l’on apercevait un timbre pâle, et fit un effet de cent francs.
Voilà, dit-il… Avec ça, vous irez chez M…, et il vous l’escomptera.
Bloy, qui avait contemplé l’opération avec émerveillement, garnit sa mémoire des paroles ultimes du directeur de la Plume :
— S’il vous arrivait d’être gêné…, il y aurait « parfois » moyen de faire comme aujourd’hui.
Ces paroles s’épanouirent dans un tympan hyperbolique, et pullulèrent prodigieusement quand Bloy eut escompté le billet.
Aussi, six ou sept semaines plus tard, reparut-il chez Léon Deschamps, avec une assurance ingénue :
— J’ai besoin de dix mille francs ! proféra-t-il.
— Et que voulez-vous que j’y fasse ? répliqua Léon Deschamps.
Bloy l’enveloppa d’un regard indigné :
— Comment ! Puisque vous pouvez « faire » de l’argent avec du papier.
— Eh ! objecta Deschamps, je peux faire à la rigueur cent francs…, à l’extrême rigueur, deux cents francs… Mon crédit ne va pas plus loin…
L’indignation de Bloy se transmua en fureur ; il hurla :
— Vous êtes un imposteur… une fripouille excrémentielle… un putois immonde… et je vous maudis !
Il ne voulut jamais admettre que Léon Deschamps, « ayant promis », pouvait refuser la « fabrication » des dix mille francs…
§
Vallette laissait entrevoir mille choses inédites, sans insistance, sans malveillance, sans rien de péjoratif, sinon lorsqu’il s’agissait d’authentiques canailles. Toujours des vues justes qui classaient et différenciaient les caractères.
Quel livre il aurait pu écrire, qui s’était amassé dans son cerveau, pendant près d’un demi-siècle ! il l’a peut-être écrit, après tout.
Il y avait Rachilde, aussi impétueuse qu’il était calme, cœur et cerveau sans cesse en mouvement, imagination ardente, protectrice des affligés et de nos frères inférieurs, nos frères muets qui ont un langage pour elle, comme pour Léautaud.
L’âme de notre grande Rachilde est une des plus libres que je connaisse, et qui entend se dérober au conformisme chaque fois qu’il l’indigne ou lui semble ridicule.
Dans ses œuvres, la vie coule à pleins bords, son talent est à sa ressemblance, et il n’est pas nécessaire de lire beaucoup de livres pour la reconnaître.
Comment Vallette et elle se sont-ils si bien adaptés l’un à l’autre, c’est le secret des affinités. Il acceptait, il aimait, je pense, la spontanéité de sa compagne, comme elle aimait l’équilibre du compagnon qui lui donnait le maximum de sécurité morale.
Elle fut pendant un tiers de siècle le critique littéraire du Mercure, critique la plus indépendante, la plus diverse et la plus vibrante. Pourvu qu’elles fussent belles, personnelles, elle aimait toutes les œuvres et le disait crânement, dût-elle choquer un peu les familiers du Mercure.
Que de naufragés elle a soutenus, que de nouveaux elle a accueillis, et avec tant de bonne grâce ! Et quelle main fraternelle le compagnon a tendue à tous ceux dont il reconnaissait le talent — aussi sûr dans sa manière tranquille que vous, Rachilde, dans la vôtre !
J.-H. Rosny aîné
Notes Rosny
164 Une avrillée, en Charente et dans le Poitou, est une brève averse de printemps.
165 Louis Bouilhet (1821-1869), poète, romancier et auteur dramatique. Condisciple de Gustave Flaubert au collège royal de Rouen et ami intime.
166 La poésie Rolla est inclue dans le recueil de Poésies nouvelles d’Alfred de Musset paru chez Charpentier en 1832. « Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre / Marchait et respirait dans un peuple de dieux ? / Où Vénus Astarté, fille de l’onde amère, / Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, / Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ? »
167 Ce Saint-Cyrien de 1856 participe activement à l’écrasement de la commune de Paris. Intriguant, il devient quinze ans plus tard (bon) ministre de la guerre, en 1886 et son agressivité face à l’Allemagne lui confère une très grande popularité. Paulus chante : « Ma tendre épouse bat des mains / Quand défilent les saint-cyriens, / Ma belle-mère pousse des cris, / En reluquant les Spahis, / Moi, je faisais qu’admirer / Notre brave général Boulanger. » Cette popularité déplait et Boulanger est écarté des affaires, ce qui le libère pour que soit créé le mouvement boulangiste, très populiste, tel qu’on en connaît encore aujourd’hui et qui entraînera une crise parlementaire.
168 Ces guillemets indiquent peut-être une allusion aux derniers vers de La Mort du Loup, d’Alfred de Vigny : « Fais énergiquement ta longue et lourde tâche / Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, / Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
169 Fin juillet 1914 les retraits des particuliers sur leurs livrets des caisses d’épargne ont été limités à cinquante francs par quinzaine et par livret. Un tiers des Français possédait alors un livret de caisse d’épargne. Cette limite a duré 18 mois, jusqu’en janvier 1915 et a laissé des souvenirs profonds dans la population.
170 Le Suisse Julius Maggi (1846-1912) a été l’inventeur, en 1886 des soupes toutes prêtes, parfumées à l’« arôme Maggi », qui évitait peut-être d’y mettre trop de légumes et de viande. Il s’installe à Paris au début du siècle. En 1807, l’entreprise met sur le marché le « bouillon KUB » faisant décidément trop de concurrence à Alexandre Duval (1847-1922), patron des Bouillons Duval, chaîne de restaurant populaires fonctionnant un peu à la façon des Bouillons Chartier, davantage connus de nos jours. Si Alexandre Duval ne peut pas grand-chose contre ses concurrents français, ce gros financeur de la presse d’extrême droite peut attaquer les étrangers, comme Maggi, qui deviendra, sous la plume de Léon Daudet, un espion suisse au profit de l’Allemagne.
171 Henri Bonnal (1844-1917), saint-Cyrien, professeur d’histoire militaire, directeur de l’École supérieure de guerre en 1901, a dû quitter l’armée suite à un scandale (réel ou organisé).
172 Albert de Mun (1841-1914), saint-Cyrien, officier de cuirassiers, catholique traditionnaliste, légitimiste. Onze fois député, de 1876 à sa mort. Albert de Mun a été élu à l’Académie française en 1897, au premier tour, sans avoir rien publié. Il a reçu Henri de Régnier en janvier 1912. Voir « M. de Régnier et M. de Mun et la poésie contemporaine » par Louis Mandin en ouverture de Vers et prose de janvier 1912.
173 Eugène Turpin (1848-1927), chimiste des explosifs, inventeur de la Mélinite en 1886. En 1914, une légende a couru quelques semaines affirmant (différents journaux de province en faisaient état), qu’Émile Turpin avait inventé un nouvel explosif (d’autres parlaient d’un gaz) particulièrement destructeur…

Le Journal de Beaune du 31 octobre 1914, page deux.
174 Il reste à J.-H. Rosny aîné moins de cinq ans à vivre.
175 Léon Bloy (1846-1917), polémiste catholique, mystique et sulfureux. La langue exacerbée de Léon Bloy — que l’on pourrait rapprocher de celle de Céline — conduit parfois à une lecture difficile. Le caractère de cet homme, exigeant et intraitable a conduit toutes ses relations à l’éloignement (y compris les milieux catholiques), ce qui l’a entraîné dans une extrême pauvreté. Léon Bloy a été particulièrement proche de Jules Barbey d’Aurevilly et il est impossible de citer celui-ci sans celui-là. On peut noter ici qu’Henri Cayssac a fréquenté (et vraisemblablement secouru) Léon Bloy. C’est Remy de Gourmont qui a introduit Léon Bloy au Mercure, qui a publié plusieurs de ses œuvres et son Journal, largement expurgé.
176 J.-H. Rosny Aîné, Mémoires de la vie littéraire — L’académie Goncourt — Les Salons — Quelques éditeurs, Georges Crès 1927. L’anecdote donnée ici est un copier/coller du texte de l’ouvrage.
André Rouveyre — Alfred Vallette
Le texte ci-dessous est du Rouveyre à l’état pur : quasi illisible. Il n’apprend rien par rapports aux témoignages précédents.
Sans doute ne suis-je pas le seul, ici, dans la circonstance, à avoir l’impression que nous ne pouvons plus écrire quoi que ce soit pour le Mercure de France sans ressentir — comme en une réelle mesure du désastre — que nos lignes ne passeront plus sous les yeux et l’appréciation intime — qui, pourtant restait la plupart du temps inexprimée — d’Alfred Vallette.
Il était véritablement là, comme en tout, le spectateur, le maître, l’ami le plus juste, le mieux équilibré. Et, comme découlait, pour ses collaborateurs et rédacteurs, à son égide, une autorité particulière, cela nous obligeait à ne nous en pas montrer trop indigne ; à y tâcher tout au moins. Sa simple confiance nous donnait une belle émulation : ne retenir rien de ce qui nous venait à la pensée de particulier, de sévère, de délibéré, de hardi même ; mais aussi n’y céder pas sans crible, sans une critique attentive auparavant, ni sans nous efforcer instamment, dans l’expression, vers la logique, la précision et la justesse. Enfin, elle nous commandait, cette simple confiance, de bien ménager les conditions diverses du bon exercice de la pensée, conditions qui pouvaient seules donner à l’écriture ce quelque chose de valable, d’incontestable dans la volonté intellectuelle sans entrave, que la firme du Mercure de France, depuis près d’un demi-siècle, a toujours signifié.
À ce départ sans retour d’Alfred Vallette, à cet événement déconcertant, fallait-il garder en soi l’impression reçue, poursuivre chacun son labeur accoutumé, dans un silence abasourdi ? Fallait-il faire, comme le voulait le Patron à chaque décès de l’un des siens : un acte de libre critique et d’intelligence où comparaissait le défunt, à nous rendre ses comptes, post mortem, sur la qualité de ses facultés, la manière dont il en avait usé, et s’il nous en laissait des témoignages estimables ? Envers Alfred Vallette, le procédé pouvait jouer, certes, et sur quelle substance ! Mais, à l’instant, autre chose prime.
Comment ne pas avouer, avant tout, ce rassemblement serré, comme animal, autour de la disparition d’Alfred Vallette, ce rassemblement, insolite entre des gens avertis et si divers, et qui groupe ceux qui constituent l’organisme moral, physique, matériel lui survivant de cette maison ? Pour moi, j’abandonne là avec allégement ce renoncement sentimental dont Alfred Vallette était, comme moi, féru. Je suis simplement surpris de ressentir une peine véritable, et dont il me semble qu’avec lui-même je me serais consolé si aisément. Car nous étions sur le sujet de la mort — quand il se proposait à nous à propos de l’un ou de l’autre, parmi ceux qui nous y devançaient — très tranquilles et très indifférents.
Le sens et l’occupation de sa vie, lorsqu’il les eut déterminés et engagés jadis, Alfred Vallette n’y manqua jamais plus. S’il tergiversa peut-être, s’il hésita auparavant, il n’était pas homme à revenir lorsqu’il avait une bonne fois résolu. Déjà, de sa nature d’enfant, il était timide et désenchanté, et tôt il conçut la monotonie de vivre. Il ne prit pas la vie en dépit pour cela. Mais il trouva, au contraire, qu’alors l’action, sa logique, son perpétuel renouvellement entraînant, lui convenaient mieux que d’écrire. Une telle conscience de la totale inutilité, et, en découlant, sa tendance au retranchement, cela vint à le provoquer, — plutôt qu’à se complaire à quelque nihilisme de l’esprit, — à une activité très opportune, et qui donnait à sa personne et à sa pensée un mobile tangible de l’acte de vivre. Son œuvre montre à quel point le choix bien fait et le gouvernement de soi bien mené peuvent soutenir, fortifier, accomplir souverainement un caractère et une existence. Et même parmi et malgré un détachement intelligent, bienveillant, enviable et communicatif, tel qu’il le possédait expressément de nature et de consentement.
À grouper et administrer ses compagnons écrivains et leurs œuvres, il se consacrait à une régence la plus concrète qui, — établi qu’il était lui-même fortement dans l’esprit et dans le sens du réel, — était manifestement la vocation de ce gouverneur exactement équilibré, qui avait su et savait l’être si bien de lui-même. Unanimement, et de son vivant même, le monde des lettres avait respectueusement et énergiquement reconnu en lui un maître Directeur et un maître de Librairie. Et cela dans un alliage si accompli du sens moral et du sens pratique que vainement on chercherait dans l’époque, en un autre homme, une excellence de la combinaison aussi manifeste.
Presque tout le fond ancien du Mercure est resté vivant, et c’est là que la postérité a reconnu les siens. C’est le fait tangible. Nommer ses auteurs depuis 50 ans, c’est nommer ce qui a survécu, ce qui nourrit et nourrira le mieux des générations attentives et renouvelées de lecteurs. Et cela au travers et en dépit de ce qui s’est passé et de ce qui se passera de désordonné, de démoralisant, de vaniteux et de sot dans le train du monde. Quel signe de la solidité des racines du Mercure de France ; quelle justification d’une vie et d’un caractère extraordinaire de qualité, de labeur et de gouvernement tels que les montra, dans sa personne et dans son œuvre Alfred Vallette !
Il était l’ordre, l’économie, dans l’acception de ces mots particulièrement philosophique et plénière. Et cela s’appliquait — et indifféremment pour lui — à l’exercice, au commerce des facultés spirituelles, comme à ceux du matériel aux chiffres les plus rigoureux. Même incompris parfois, ou contesté dans ce que sa méthode avait de serré et d’imperturbable, il était toujours, toujours, dans le fond des cœurs, profondément respecté. Toujours ce qui, sur l’instant, pouvait paraître une discipline sévère apparaissait, au travail du temps, comme une condition nécessaire à une vigoureuse et viable fondation. Il était prévoyant, ferme et patient. Et personne jamais ne fut plus adéquat que lui à la dignité de Maître, responsable consomment des participations d’autrui à son tracé de route accepté.
Il n’y avait pas de hiérarchie dans l’ordre de ses rapports avec ceux dont il était le centre positif. Il estimait également tous ceux qui professaient bien ce à quoi leurs facultés particulières les avaient portés. Enfin, je veux dire que, Rédaction ou Librairie, et à quelque place qu’on l’ait servi, c’est exactement le même honneur qui maintenant peut enorgueillir intimement chacun de ceux qui lui survivent et tous également imprégnés de son tranquille et sûr regard de pilote, aussi averti et attentif, pour la bonne marche de son vaisseau, à la position des astres qu’au bon entretien des agrès immédiats.
En dehors de son libre arbitre et de son équilibre, en vérité, Alfred Vallette ne tenait à rien. C’était le plus isolé des hommes, le plus inactuel par son indépendance et son intégrité, le plus personnellement et profondément suffisant, dans le sentiment effectif de l’aptitude propre, bien délimitée et bien accomplie.
En dehors de la qualité et de la logique, dans sa conduite de Directeur, il n’était accessible à aucune influence. Hors des conclusions de son jugement, après les plus bienveillantes confrontations des points de vue, rien à faire pour l’entraîner autrement. Et personne qui vaille n’y aurait songé, tant sa raison était juste et claire ; cordiale et simple son exposition. Oui, c’est cela : par son pouvoir naturel de clarification, et ce qui en découlait avec limpidité, il touchait la raison, simplement, irrésistiblement, avec une grâce incontestable. Ainsi, quel soutien, quelle sécurité on avait auprès de lui. Quel repos et quel assentiment quand il avait parlé et conclu ! Que son audience était calme et rafraîchissante ! Puis avec quel regret on devait quitter cet homme d’une expérience entière et d’une accessibilité toujours ouverte, son bureau, oasis de la raison assise, de la philosophie pratique, de l’honnêteté jalouse. Tant de choses exquises et fortes chez lui ; et qui encore se prêtaient si volontiers.
Il ne souhaitait à sa vie déjà longue aucunement quelque prolongation éventuelle plus ou moins étendue. Peu importait à sa personne stable, à ses journées tranquillement et également équilibrées, souriantes et laborieuses, ce « tôt ou tard » qui, par ailleurs, intéresse tant de gens.
L’importance d’un personnage et d’une action aussi considérables que ceux d’Alfred Vallette et du Mercure de France, quand on les regarde avec une velléité de soutien dans l’attention, avec soin déjà, — et débordant la limite et l’intention fixées à ces lignes, — cela laisse dans une certaine perplexité devant la complexité du problème, l’étude que ce serait, si l’on voulait plus positivement entrer dans la substance.
J’ai seulement voulu songer précisément durant quelques instants, à mon ami, à mon Patron… Et à ce Mercure qui reste l’appareil vigoureux de sa forte capacité de constructeur matériel consacré, durant toute une longue vie incomparable, aux choses de la pensée toujours maîtresse dont il était le têtu partisan, et qui, à l’accoutumé, ne rencontrent dans le matériel et le train du temps qu’une opposition tenace, une obstruction systématique. De ma personne, de mes propos aussi, je lui étais plutôt quand je le voyais un objet de délassement, voire de divertissement. Ce souvenir est mon bien, maintenant.
Comme il le permettait à quelques rares amis et collaborateurs déjà lointains dans sa vie, je pouvais entrer dans son bureau parmi les moments où il était pourtant absorbe. Il n’y avait pas de gêne entre nous. Et c’était vite fait de voir s’il était congru de rester, ou point, ou peu, ou davantage. Davantage, on le savait s’il se relevait de son labeur comme un mineur sort de son souterrain, les yeux encore tout pleins des ombres absorbantes de son travail familier, et que, souriant à la perspective d’une récréation, carré tranquillement dans son fauteuil, il se fouillait, et attentivement se mettait à rouler une cigarette, tout soucieux d’y bien égaliser les brins de tabac.
À partir de la direction journalière de sa fondation historique, jusqu’aux infimes détails de ses menus divertissements, tout, de sa façon, était consciencieusement et heureusement exercé. Il était égal et tranquille.
André Rouveyre
Saint-Pol-Roux — Souvenance
Saint-Pol-Roux (Pierre-Paul Roux, 1861-1940), poète symboliste apparu dans l’édition en deux volumes des Poètes d’aujourd’hui. Dans ses premières années parisiennes, ce Marseillais a fréquenté les mardis de Stéphane Mallarmé. Il est, avec Éphraïm Mikhaël et Pierre Quillard le fondateur de la revue La Pléiade, qui a évolué vers le Mercure de France dont il a acheté des parts au tout début de l’année 1890. En 1891 Saint-Pol-Roux « Le-Magnifique » répond assez longuement (22 pages) à Jules Huret pour son Enquête sur l’évolution littéraire parue chez Charpentier (455 pages). Il écrit sa tragédie en cinq actes La Dame à la faulx, qui paraîtra au Mercure en 1899 (432 pages). En même temps, Saint-Pol-Roux ne supporte plus Paris, cherche un lieu et finit par acheter une maison dans le Finistère. Au tout début de la seconde guerre mondiale sa maison sera pillée et ses manuscrits détruits. Voir aussi sa notice des Poètes d’aujourd’hui, bien davantage détaillée que ces quelques lignes. Le texte ci-dessous peut être comparé au préédent, d’André Rouveire.
De leurs maisons anciennes, les Girardin et les Buloz ne sauraient éclipser en la sienne notre Alfred Vallette ; ceux-là furent des sonores, celui-ci fut un silencieux, mais d’un silence égal à toute la fanfare de ces illustres prédécesseurs dans l’histoire de la gazette et, par surcroît, du livre.
Au créateur du Mercure de France nous devons un rythme nouveau dont les leviers profonds obéiront si longtemps encore à la méthode originelle que son successeur immédiat n’aura pour ainsi dire qu’à se brancher lui-même sur l’Exemple qu’il hérite. Certes, Georges Duhamel et les directeurs à la suite illumineront de leur gloire future et présente le symbolique caducée, n’empêche que c’est l’esprit latent du fondateur qui toujours fera battre les ailes des talons sacrés : le dernier souffle de Vallette est resté dans le dieu.
Armé d’un sage comité, ce clairvoyant ensemblait les copies, unifiait la revue en leur diversité, l’harmonisait, au besoin la décoquillait, même il l’eût imprimée s’il l’avait fallu comme à l’époque des presses à bras. Son œuvre s’accroîtra de lustre en lustre puisque « en allant » Mercure constituera l’immortalité du maître qui laissa 895 numéros dont, par une sorte de divination, il signa le dernier de son suprême Ave.
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Sur l’avènement du Mercure :
La première Pléiade (couverture violette) de 1886 qu’à la mort de Pierre Quillard je présentai dans Vers et Prose177-178, de Paul Fort, comme la grand’mère du Mercure fut décidée par Éphraïm Mikhaël, Pierre Quillard, Rodolphe Darzens, Camille Bloch, Marcel Collières et moi-même, alors Paul Roux ; à nous vinrent se joindre Maeterlinck, René Ghil, Jean Ajalbert, Grégoire Le Roy, Cette revue devait s’éteindre, comme fatidiquement, après sept numéros.
En 1889 naquit la seconde Pléiade, dite de Brinn’Gaubast (couverture violette encore), laquelle ne tint guère davantage. À ces deux groupements quelqu’un avait manqué, semble-t-il, à moins que leurs deux tentatives n’aient eu que la raison magique de le provoquer.
Enfin Vallette vint !
Et de la double cendre il fit jaillir en automne 1890 ce Mercure qu’on vit aussitôt répandre sur le monde toutes les violettes de France.
§
Right man avec cela que l’homme avait ici créé la place, sans cesse à sa table de travail tout en haut de l’historique hôtel de Condé, Alfred Vallette attendait inlassablement courriers et visiteurs. Depuis la fondation, autant dire : depuis un demi-siècle, — il ne me souvient pas qu’il m’ait jamais entretenu de sa santé ; aussi mon imagination lui avait-elle à la longue octroyé un brevet d’invulnérabilité. Comme au dernier jour-de-l’an, vu l’approche de plus en plus sensible du cinquantenaire de la Revue, je lui adressais mes vœux plus fervents sous cette formule
46 + 4 = 50
il me répondit d’un trait véhément : « Tenons bon ! ! ! » Hélas, le Mal montait sans doute l’escalier déjà…
Au milieu de mai j’allais, gâté jusqu’alors par sa légendaire ponctualité, m’étonner d’un retard à répondre à l’envoi d’un poème parti de Camaret au début d’avril, quand me parvint ce fraternel message :
Mon vieil ami,
« Vieil », hé oui ! comme moi, mais pas tant que moi, qui suis plus mathusalem que vous de 29 mois et 16 jours, étant venu en ce monde, que les autres planètes nous envient, le 31 juillet 1858 et vous le 15 janvier 1861. Seulement, vous avez l’éternelle jeunesse du poète, et moi pas. Or, mon vieil acabit a subi dernièrement un premier assaut (une fois n’est pas coutume en 77 ans), et j’étais malade et absent de Paris quand votre lettre y est arrivée, escortant votre Giono179, dont vous allez bientôt recevoir l’épreuve. Amitiés et vœux de santé ! — Alfred Vallette
Mais il avait dû recouvrer ses forces précieuses, car, un mois après, se croyant obligé d’excuser le renvoi dudit poème à un autre numéro, il lui échappa cet aveu magnifique à travers sa robuste écriture :
…Parfois il est plus difficile de diriger le « Mercure » que la « Normandie180 »
Relisez, frères, cette phrase où l’ardente revue s’assimile à la nef grandiose, et, sous l’enchantement des mots, peu à peu vous verrez l’œil innombrable du vieux Capitaine scintiller encore entre les fins cordages de la grand’voile épiscopale que sont les moindres lignes du Mercure de France appareillant pour l’avenir, — une victoire d’or en figure de proue !
Saint-Pol-Roux
Notes Roux
177 Vers et prose, « Recueil trimestriel, de littérature » dirigé par Paul Fort à l’adresse du 24 rue Boissonade, entre Raspail et Montparnasse. Le premier numéro est paru en mars 1905 et le dernier en 1914. Le nom de la revue aurait été choisi par Pierre Louÿs, en référence au recueil de poèmes de Mallarmé de 1893. La nécrologie de Pierre Quillard est parue dans Vers et prose d’avril 1912, à partir de la page 61.
178 Oui ce ne fut qu’en 1912 que Vers et prose évoqua une Pléiade que n’était pas celle de Ronsard : « Des personnalités, plus généreuses et plus fécondes les unes que les autres, avaient accru nos réunions de la rue Turgot : le glorieux Maeterlinck, René Ghil, Rodolphe Darzens, Camille Bloch, Jean Ajalbert, Grégoire Le Roy, Charles Van Lerberghe… / Un soir je suggérai la création d’une revue. Je propose le Symbole, titre écarté sur cette appréhension intéressante à signaler aujourd’hui “qu’on nous qualifierait de symbolistes”, […] finalement on adopte la Pléiade, dont les intérêts matériels — nous versions un louis chacun par mois sont à l’instant commis aux soins diligents de Darzens… »
179 Ce Giono (un poème compliqué) est en effet paru dans le Mercure du premier juillet 1935, page 48.
180 Le navire Normandie avait été mis à flot le 29 mai.
Robert de Souza — Hommage à Vallette
Robert de Souza (1864-1946), urbaniste, poète symboliste, critique littéraire et romancier. Robert de Souza a écrit 92 textes dans Le Mercure entre janvier 1895 et mai 1939. Il collabore aussi à la Revue de Paris et à la Revue des deux mondes.
Robert de Souza a réservé la plus grande partie (quatre pages) de sa rubrique du Mercure de novembre 1900 aux Poètes d’aujourd’hui. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’a pas aimé :

Le mot « exclusion » est terrible et il est évident qu’il est furieux de ne pas avoir été retenu dans le choix de poètes. Voir le texte complet de sa critique dans la page « Les “Poètes d’aujourd’hui” et la critique ».
Robert de Souza n’est pas cité une seule fois dans le Journal littéraire.
Vallette avait deux qualités hors pair : un sens droit impeccable, un sens humain d’une sincérité, d’une délicatesse rare. Ces deux plateaux, avec le parfait bon sens qui en assurait l’équilibre, constituaient une balance supérieure.
Par le « sens droit », il n’était pas dupe d’un « sens humain » trop facile ; par le « sens humain », il donnait au « sens droit » une liberté de jeu qui lui manque trop souvent.
C’était surtout du sens humain que lui venait son sens littéraire, d’où l’étonnant éclectisme de ses choix.
Sur ce point, on pouvait ne pas toujours acquiescer à son jugement ; mais personne ne démontrait mieux par l’exemple qu’il n’est pas nécessaire de s’accorder pour s’entendre.
Nous avions été séparés de longues années181, nous nous retrouvâmes, et en avançant vers notre fin, nous nous entendions de plus en plus.
De combien d’amis en peut-on dire autant !
Quoique d’un autre quartier, moins cosmopolite, il était comme moi Parisien. Cela rendait aisé de se comprendre à demi-mot sur bien des choses.
Quatre ou cinq fois par an, nous avions de longues conversations sur notre temps, et l’on se rencontrait dans ce pessimisme vital dont la condition foncière est l’absence de toute vanité.
Sous ce rapport, en particulier, tel je l’avais connu à mes débuts, tel l’avaient laissé quarante-cinq ans d’une réussite qu’il ne força jamais.
Je lui dus beaucoup alors. Mes collaborations, en effet, commencèrent au Mercure de France. Après que je lui eus apporté d’assez nombreux articulets bibliographiques, Vallette me demanda de rédiger la rubrique « Journaux et Revues », puis celle de la « Littérature ». Comme son autorité d’aîné tranquille et gouailleuse savait dégonfler la jeunesse ! Et que ce réalisme moral trempait heureusement la liberté de la critique !
Je n’en avais pas trop besoin d’ailleurs, ayant débuté à la Comédie-Française par un À-propos triomphal qui m’avait dégoûté à tout jamais des petits jeux littéraires à succès faciles.
Là où j’entrais tout de suite dans les vues de Vallette, c’était dans la nécessité de l’équipe et de l’abnégation qu’elle mettait au service même de l’individu. Mais jusqu’à quel point l’équipe pouvait-elle être, sans changer de nom, hétérogène ?
Grande question qu’en ces dernières années il pénétrait beaucoup mieux qu’autrefois. Je ne me rappelle pas un de nos entretiens d’hier où elle n’était abordée, où il n’opposait à la grossière dissociation de certaines jeunesses fanfaronnes d’aujourd’hui ce que, dans la liberté de chacun, notre équipe aimait en commun.
— « Je ne comprends plus rien aux mœurs et aux idées d’à présent », me disait-il. Devant les mœurs commerciales surtout, il demeurait pantois.
Mais il n’en continuait pas moins sa marche, de cette allure modeste, patiente, calme, nette, dont son écriture et toute sa personne étaient l’image.
Un mouvement aussi bien équilibré donnait l’impression d’une robustesse inattaquable. Malgré tout ce qu’il me racontait de ses derniers maux — qui furent les premiers — je n’imaginais point que, de santé fragile, je dusse lui survivre.
Cette survivance est pour tous ses vieux collaborateurs un devoir : celui de rester fidèles à son œuvre dans l’idéal de désintéressement, de conscience et de liberté dont, à l’aube de leur vocation, ils se fortifiaient autour de lui.
2 novembre 1935.
Robert de Souza
Une note Souza
181 Robert de Souza n’a rien publié dans le Mercure entre janvier 1901 et novembre 1921.
André Thérive — Hommage à Alfred Vallette
Agrégé de Lettres en 1913, André Thérive (Roger Puthoste, 1891-1967), après avoir fait quatre années de guerre, est professeur au collège (privé) Stanislas de la rue Notre-Dame-des-Champs (dont la presse a beaucoup parlé en 2025). Il a obtenu le Prix Balzac (Bernard Grasset) en 1924. En 1926 il est critique littéraire à la Revue critique des idées et des livres et à L’Opinion. En 1929, André Thérive tient la rubrique des « Consultations grammaticales » des Nouvelles littéraires et il succède à Paul Souday comme critique littéraire au quotidien Le Temps. Son malheureux ancrage à droite le fera participer, en octobre 1942, à la semaine du livre de Weimar, ce qui lui vaudra à la Libération d’être frappé d’interdit par le Comité national des écrivains. Cette interdiction a été de courte durée comme toutes les condamnations prononcées à cette époque et André Thérive a continué de publier dans quelques journaux prestigieux comme la Revue des deux mondes ou Carrefour, refuge de nombreux auteurs en délicatesse avec leur temps.
Journal littéraire au 17 juillet 1924 : « M. André Thérive paraît bien être le plus éminent de ces docteurs en style. C’est lui qui a fait à Guillaume Apollinaire ce reproche de manquer de gravité professionnelle. M. André Thérive manque de prudence. »
Quand on est venu au monde dans les dernières années de l’autre siècle, cette circonstance suffit pour qu’on regarde volontiers derrière la barrière du millésime. J’avoue donc être, par fatalité, une espèce de passéiste. J’ai grandi, littérairement parlant, sous deux soleils qui ne me semblaient nullement à leur déclin : le naturalisme et le symbolisme. Il y a près de trente ans, les collégiens comme moi s’échappaient pour aller bouquiner « en Odéonie182 » les livres sacrés, dont la plupart portaient le caducée en filigrane, et les revues, toutes les revues, parmi lesquelles le Mercure violet, épais, stable, avait à leurs yeux la majesté royale. Ils en achetaient d’occasion toutes les livraisons anciennes, celles de l’époque héroïque, qu’ils pouvaient découvrir. S’il y avait eu encore des parrains millionnaires ou des fées, la collection complète eût formé le plus beau cadeau du monde.
Voilà pourquoi, dès mon enfance, le nom d’Alfred Vallette présentait quelque chose de mystérieux et de grandiose à mon imagination. Ce nom modestement imprimé sur des milliers de couvertures où l’on eût donné son âme pour figurer aussi ! Il était au moins le grand Chorège183, le Démiurge, qui un jour pouvait vous tirer du néant, vous appeler à l’existence. On ne le connaissait point par ses œuvres, mais par son œuvre. Oserai-je, sans plaisanter du tout, le comparer dans nos rêves, à l’Éminence grise, au général des Jésuites, à ces tout-puissants masqués qui mènent l’histoire de la coulisse ?…
Aussi ne l’ai-je pas abordé plus tard184 sans timidité, cet homme froid et bonhomme, d’une solidité si admirable que l’on pensait au titre donné par Louis XIV à Maintenon. Il détruisait d’un seul coup l’image classique de ces directeurs, sans cesse indécis et agités bénisseurs, et félons dont les auteurs n’attendent rien que par surprise. Chose étonnante dans notre monde, il savait dire oui. Il savait dire non. Et c’était oui, et c’était non. Il ne ménageait pas sa peine. Il vous écrivait de sa main de longues lettres, qui valaient une page de critique, pour expliquer son propos, pour demander, accepter ou refuser. Je lui ai fait parfois des « recommandations » : toujours il les recevait sans prévention ni mollesse. Il avait la curiosité de tout, et le contraire du snobisme. L’esprit dit moderne, avec sa jobardise et son instabilité, ne l’avait jamais touché. Dans son désir de ne jamais bouleverser des habitudes qui empiriquement s’étaient révélées bonnes, dans la confiance qu’il donnait à ses compagnons, il était si fort établi et retranché qu’il pouvait se permettre mille hardiesses qui eussent tué n’importe quelle autre entreprise. Sa revue était celle où on pouvait tout dire, parler de tout. On allait répétant que c’était elle qui réclamait la « copie » le plus tôt, et qui ne paraissait jamais en retard. On ne disait pas toujours : au Mercure. On disait : chez Vallette. Et en effet, comme on était sûr de le voir, lui en chair et en os, à peine protégé par le bastion Dumur, de causer avec lui, de se heurter à sa lucidité et à sa courtoisie ! Le Mercure avait vraiment une incarnation et un visage.
Telle fut la récompense d’Alfred Vallette, qui sacrifia son œuvre personnelle à une œuvre collective ; les plus durables sont peut-être celles-ci. Je l’ai rencontré pour la dernière fois en juin dernier, à l’assemblée de la société J. K. H. (c’est Huysmans, le savez-vous ? pour les initiés) ; mais quand ses amis l’ont fait sortir de la colonnade de Saint-Sulpice, je suppose que le sonneur Carhaix185 a regardé le cortège du haut de son logis aérien : il a pu voir s’éloigner un des vrais hommes de son siècle, de ce siècle où le présent ne me console guère de n’avoir pas vécu.
André Thérive
Notes Thérive
182 Vraisemblablement à une époque où les galeries, au pourtour du théâtre de l’Odéon, abritaient nombre de petits marchands (ou loueurs) de journaux. Lire, à ce propos, l’intéressant article de Georges Cain dans Le Figaro du 21 janvier 1912, deux premières colonnes de une.
183 Dans l’antiquité, le chorège était le citoyen qui, à Athènes, entretenait de ses deniers un chœur de danse pour les concours dramatiques ou musicaux. (TLFi). Ni chorège ni démiurge n’appellent la capitale.
184 André Thérive, qui a sûrement connu Alfred Vallette à d’autres occasions, n’a écrit que six textes dans le Mercure (en plus de celui-ci) en 1929-1930.
185 Louis Carhaix, sonneur des cloches de Saint-Sulpice — et qui loge, avec Madame, dans le clocher — est un personnage de Là-bas, roman de Joris-Karl Huysmans, paru chez Tresse et Stock en 1891.
Paul Valéry — Souvenir d’Alfred Vallette
Je n’ai pas pu connaître le tout premier Mercure. Je n’ai appris le chemin de la rue de l’Échaudé que vers 1894, je crois186. On entrait dans un lieu rouge sombre, où Rachilde régnait sur un pandémonium de fumeurs qui discutaient, riaient, péroraient autour d’elle. (Huysmans, en ce temps-là, me disait volontiers : « Au Mercure, il n’y en a qu’un qui ait du talent : c’est Rachilde. »)
J’entends encore les voix mêlées de tous ces êtres littéraires dont la plupart sont ombres à présent : Quillard, Tinan, Jarry, l’étrange Christian Beck187, Henri Albert188…
Là fermentait une composition merveilleusement hétérogène d’esprits, existait une liberté totale de propos, de « théories », de potins, de thèses ou d’opinions esthétiques, politiques, religieuses ou philosophiques, avivée et traversée de charges et de farces, dont les plus pesants s’indignaient dans un coin d’ombre. On y faisait des « mots », quelquefois excellents. Des dames s’y voyaient ; plusieurs curieusement parées, porteuses de bijoux bizarres, de ferronnières surprenantes : la petite Fanny189, dans son fourreau noir, et Berthe de Courrière190, que Jarry harcelait d’affreuses railleries : il lui grommelait dans le dos, avec la voix de caverne qu’il prêtait au Père Ubu, qu’elle cachait dans son cabas « dix francs de pierres précieuses ».
Vallette paraissait. Il sortait d’une petite pièce obscure qui conduisait à la salle de rédaction, où se tenait, à l’écart de nos diableries, Gourmont. Vallette introduisait le calme ; il apportait dans ce salon couleur d’enfer la simplicité et la supériorité implicite et tranquille d’un homme qui a surmonté la « littérature » ; qui organise ; qui administre ; qui fait de l’ordre avec du désordre, qui alimente un budget fort sage avec les excès des esprits ; qui balance, dans un numéro bien dosé, le prudent par le fou, le fantaisiste par le docte, le mystique par le sceptique et le mage par le railleur. Il a compris fort tôt que tout ce qui vit de rapports avec le public exige une politique, une stratégie et une économie soigneusement suivies.
Il porte un veston taillé en dolman, un col « officier », la moustache brève, en brosse. Il donne l’impression d’un militaire, ou d’un colonial chargé de gouverner avec une ferme douceur un peuple assez fantasque. Il nous conduit parfois à des fêtes rituelles : il préside sans le moindre émoi les dîners éclatants et accidentés qui se prennent alors à l’entresol de la Taverne du Panthéon191…
Et le Mercure croît et se fortifie.
J’étais hors de France au moment de la mort de Vallette. Je l’ai ressentie avec grande peine. Depuis nombre d’années, je ne le voyais que bien rarement, mais je le retrouvais toujours avec plaisir. II laisse au public cette belle œuvre : le Mercure, à tous ceux qui l’ont connu, le souvenir d’un homme sûr, d’esprit lucide et libre.
Paul Valéry
Notes Valéry
186 Le premier texte de Paul Valéry dans le Mercure est plus tardif, mars 1898. Paul Valéry y traitait de Durtal, personnage principal de la « tétralogie de Durtal », de Joris-Karl Huysmans, composée de Là-bas (1891), En route (1895), La Cathédrale (1898) et L’Oblat (1903). L’Oblat n’était donc pas encore paru.

Le premier texte de Paul Valéry dans le Mercure de mars 1898, page 770
187 Christian Beck (1879-1916), écrivain, poète et militant wallon, père de Béatrix Beck. Voir Béatrice Szapiro, Christian Beck, un curieux personnage, Arléa 2010.
188 Henri Albert (Henri-Albert Haug, 1869-1921) signait de ses seuls prénoms et beaucoup pensaient ainsi qu’il se nommait Albert. Spécialiste de Nietzsche et auteur Mercure depuis 1891, il y tint une rubrique de « Lettres allemandes » de janvier 1893 à juin 1921. Dans d’autres journaux il utilisait parfois le pseudonyme de Matin Gale. Lire, à l’occasion de sa mort, un court portrait au trois août 1921.
189 Fanny Zaessinger, actrice et modèle, a débuté en 1895 au théâtre de l’Œuvre dans L’École de l’idéal de Paul Vérola. Fanny fréquentait à l’époque les Mardis de Rachilde. Voir Ernest La Jeunesse, « De Fanny Zaessinger et des lettres », La Revue blanche de septembre 1896, page 204. Voir surtout S.-Ch. David, Histoire de Fanny Zaessinger, qui disparut, Le Sandre 2018, 336 pages.
190 Berthe de Courrière (Caroline Courrière, 1852-1916), courtisane mafflue, maîtresse du général Boulanger (note 167), de quelques ministres et du sculpteur Auguste Clésinger qui en fit sa légataire universelle à sa mort en 1883. En 1886 Berthe devient la maîtresse de Remy de Gourmont et Sixtine dans ses livres. Remy de Gourmont habitera chez Berthe, 71 rue des Saint-Pères, jusqu’à sa mort en 1915. Berthe n’hésitera pas à inhumer Remy de Gourmont dans le caveau d’Auguste Clésinger où elle le rejoindra quelque mois plus tard.
191 À l’angle nord de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel. Cette taverne a été reprise l’an dernier et renommée « café Capoulade ».
Paul Voivenel — Sur Alfred Vallette
Paul Voivenel (1880-1975), neuropsychiatre et médecin de Remy de Gourmont a écrit dans de nombreuses revues médicales. Son intérêt s’est très tôt porté sur l’épilepsie de Flaubert ou de Dostoïevski, les tendances toxicomaniaques de Verlaine et Baudelaire. En fin d’internat il a publié une étude sur la folie de Guy de Maupassant. » (Etienne Bouday, « Histoire des sciences médicales », tome XXXVII, numéro 1, 2003). II semble que ce soit Remy de Gourmont qui ait introduit Paul Voivenel au Mercure de France à l’été 1911. De cette date à 1939 il a publié 90 articles dans la rubrique « Sciences médicales ». Paul Voivenel est aussi auteur de Remy de Gourmont vu par son médecin — Essai de physiologie littéraire, Cepadues éditions. Voir l’article de Paul Voivenel en une des Nouvelles littéraires du 21 juillet 1923.
J’étais bien jeune quand, sans que j’y comprenne grand’chose, me fut confiée — à moi, Provincial lointain, qui ne pensais guère que je pourrais « faire de la littérature » — la rubrique médicale du Mercure de France. Je venais de passer ma thèse, grosse quant au volume, sur Littérature et Folie192. Remy de Gourmont me l’avait demandée et lui avait consacré un de ses articles de La Dépêche de Toulouse193.
À mon premier voyage à Paris, je frappai timidement au 71 de la rue des Saints-Pères.
On mit le nez à la lucarne, on m’ouvrit, on m’écouta, on causa, on me garda. Je revins. Sans hésitation la porte se rouvrit chaque fois.
Un jour :
— Le docteur Albert Prieur194 est très malade. Le cas échéant, accepteriez-vous de le remplacer ?
On devine mon étonnement, mon plaisir et ma crainte.
Peu après, j’allai au 26 de la rue de Condé.
Je vis, dans le bureau fameux, un monsieur au large front, aux yeux droits, de belle allure musclée, qui, fumant sans cesse, me reçut fort civilement : Alfred Vallette.
Et depuis, ça a marché, sans heurts, bien poliment de part et d’autre, sans que jamais virgule ou accent fussent changés dans ma copie.
J’assistai à deux ou trois thés de Rachilde. Je regardais et me taisais.
De Remy de Gourmont, j’ai dit dans un livre quelles furent nos relations. Ce sceptique avait confiance et, dans la souffrance, son espoir en la guérison était tel que j’en étais gêné. Les plus subtils ont foi en nous aux heures douloureuses, comme des enfants vêtus d’illusions.
Alfred Vallette m’impressionna toujours considérablement par la profonde noblesse de sa simplicité. Je lui rendis visite à chacun de mes séjours à Paris : le sourire lumineux, un léger claquement de langue soulignant une ironie amusante, un intérêt sincère à la vie intellectuelle de son interlocuteur, et, sans phrases, une affection robuste pour chacun de ses collaborateurs.
Je puise dans sa correspondance, — on connaît sa calme écriture, à la fois énergique et bonne, — quelques mots concernant les Gourmont, Escoube195, Dumur…, et aussi cet Archer196, auquel je tiens tant.
6 août 1921 :
Vous ne me donnez pas l’adresse de M. Escoube. Je lui écris donc à Toulouse. Son Gourmont vient de paraître, et je puis lui annoncer que La Femme et le Sentiment de l’Amour chez Villiers de l’Isle-Adam paraîtra dans notre Collection « Les Hommes et les Idées ».
Votre épreuve a dû aller à Toulouse, les déplacements d’été et les vacances causant maints faux mouvements. Nous avons corrigé nous-même aussi soigneusement que possible.
Ce grand directeur corrigeait les épreuves.
4 mars 1928 :
La mort de Jean de Gourmont197 nous a tous, et sa femme la première, surpris terriblement. Nous étions dans cette idée qu’il se remettait tout doucement de sa maladie de juillet. La pauvre Suzanne198 est bien affligée. Et pour assombrir encore la situation, je crois bien que Jean n’avait pris aucune disposition testamentaire. Or, il reste deux Gourmont, dont l’un, celui de Rouen, a six enfants…
Jean de Gourmont est mort le 19, mais le 18 vous perdiez, nous perdions Paul Escoube. C’est presque une coïncidence, car vous savez combien Escoube s’était occupé de Remy de Gourmont.
Je n’ai connu la mort d’Escoube, par une lettre de M. Pierre Lespinasse, que trop tard pour que les deux notes nécrologiques paraissent dans le même numéro.
5 janvier 31 :
Je souhaite notamment que L’Archer poursuive sa belle carrière. Voilà de la bonne décentralisation. Mais n’oublions pas que Toulouse est une capitale.
10 janvier 33 :
L’état lamentable de notre ami Dumur nous trouble tellement, ici, que je ne vous ai pas remercié des vœux que vous nous adressiez le 3 janvier. Excusez-moi si je ne l’ai pas fait, et veuillez recevoir nos bons souhaits pour une année qui, hélas ! commence si mal.
Oui, Dumur est rentré à la clinique de Neuilly pour la troisième fois, ne mangeant plus, ne dormant plus, et dans un état de maigreur impressionnant. Le miracle, c’est qu’il ne souffre pas. Pour le moment, il est mieux, c’est-à-dire qu’on est parvenu à l’alimenter de lait et de liquides, qu’il absorbe au moyen d’un chalumeau, et il dort. Mais on a perdu tout espoir.
8 octobre 33 :
Je vous transmets une carte destinée à l’Archer et que je trouve dans mon courrier.
Je vous envoie en même temps mes compliments pour la belle tenue de l’Archer.
Je me sens vraiment intimidé à parler de cet homme. Mon hommage est humble. Je garderai le souvenir ému et fidèle de mon Patron.
Paul Voivenel
Notes Voivenel
192 Paul Voivenel, Littérature et Folie (Étude anatomo-pathologique du génie littéraire), Thèse pour le doctorat en médecine soutenue en janvier 1908, Gimet-Pisseau, éditeur à Toulouse, 1908, 600 pages.
193 En une du numéro du trois avril 1908.
194 Albert Prieur (1865-1917), médecin, tenait, dans le Mercure la rubrique des « Sciences » depuis octobre 1898, puis « Psychiatrie et sciences médicales » à partir de mars 1907 jusqu’au seize septembre 1910.
195 Paul Escoube a écrit six articles dans le Mercure entre 1912 et 1922 dont « La Femme et le sentiment de l’amour chez Remy de Gourmont » dans les deux numéros d’octobre 1922 avant la parution du volume au Mercure daté de 1923 (205 pages). Paul Escoube a parfois écrit sous le nom de Paul Delior. Lire sa nécrologie dans les « Échos » du Mercure du quinze mars 1928.
196 L’Archer, revue mensuelle dirigée par Paul Voivenel, est parue à Toulouse de février 1929 à décembre 1936.
197 Jean de Gourmont (1877-1928) est surtout connu comme le frère cadet (19 ans de moins) de Remy de Gourmont. Jean de Gourmont n’est entré au Mercure en 1903 que grâce à cette seule qualité. À la mort de son grand aîné en 1915, Jean de Gourmont ne fera quasiment plus que s’occuper de sa postérité.
198 Suzanne Balthazar (1890-1941), peintre et sculpteur a épousé Jean de Gourmont en février 1920.
Ainsi se termine, par ordre alphabétique, cette série de témoignages.
Annexes
Annexe I — Hommages manquants
La lecture de ces textes ne doit pas nous faire oublier ceux qui se sont abstenus. Fragments du Journal littéraire au quatorze novembre 1935 :
Duhamel nous parle du numéro d’hommages (1er décembre), des échecs qu’il a subis dans ses demandes à quelques écrivains, Maeterlinck, par exemple. Il nous dit que Vallette lui a dit un jour : « Il y a du mufle, dans Maeterlinck. » Dès le premier jour il a écrit à Maeterlinck pour lui demander un texte, si court qu’il fût. Maeterlinck lui a répondu qu’il se sentait embarrassé, qu’il y a quarante ans qu’il n’avait pas vu Vallette, qu’il ne voyait pas ce qu’il pourrait dire. Duhamel lui a écrit de nouveau, qu’il tenait absolument à un texte de lui, que cela était très important pour ce numéro d’hommages, qu’il comptait absolument le recevoir. Il lui a répété cela en le voyant à la répétition générale de sa dernière pièce199. Finalement, Maeterlinck n’a rien envoyé. — Benoit, ensuite, qui a répondu d’abord qu’il connaissait très peu Vallette, et finalement n’a rien envoyé non plus. — Carco, venu au Mercure dès la mort de Vallette, pour voir un peu de quel côté allait le vent et qui, non plus, lui pourtant lancé par le Mercure200, n’a rien envoyé. — Colette, qui a répondu à Duhamel que somme toute elle connaissait peu Vallette, qu’elle ne l’avait guère vu, et très peu, qu’autrefois, qu’elle avait été très intimidée de se trouver en face de lui, qu’elle s’était tout de suite sentie à l’aise devant sa « rassurante épaisseur » et qui finalement, comme les précédents, n’a rien envoyé. Duhamel a donné la concernant cette explication péremptoire : tout le monde sait que Colette n’écrit rien, même trois lignes, sans être payée.
Il paraît néanmoins très satisfait de ce que sera ce numéro d’hommages — une idée à lui — et de la sorte de dédicace201 — une autre idée à lui — qui en sera faite à Rachilde. « Elle ne pouvait pas y collaborer. C’est une façon de l’associer à nous tous dans l’hommage à Vallette. Ce sera tout à fait très bien. »
Annexe II — Conclusion de 2026
Ces hommages ont comme bénéfice majeur d’offrir un vaste champ d’informations, non seulement sur Alfred Vallette mais aussi, plus largement sur le Mercure et son histoire. Ils peuvent aussi renseigner sur la manière de rédiger des hommages.
La plupart de ces hommages sont choquants en ce que leurs auteurs, censés évoquer un disparu parlent surtout d’eux-mêmes. Le plus clairvoyant est Émile Henriot : « Pour bien parler de lui, il faut parler de soi. Je m’en excuse. » La lecture des presque tous les autres incipits est consternante.
Il y avait déjà longtemps que je collaborais au Mercure…
Au plaisir de collaborer au Mercure j’ai ajouté…
Je ne saurais oublier que je dois à Alfred Vallette l’édition de mes premiers livres.
Il me semble que j’ai toujours connu Alfred Vallette…
La disparition d’Alfred Vallette me prive, m’oppresse et m’éclaire.
Je ne puis faire que le visage d’Alfred Vallette m’apparaisse autrement qu’à contre-jour…
… au début du mois, à la veille du jour où je quittais Paris…
La dernière fois que je l’avais vu…
Pendant plus de quarante ans, j’ai vécu auprès d’Alfred Vallette.
Un pressentiment secret me fit craindre un contre coup funeste…
Il n’avait été pour moi, pendant deux ou trois années…
Quarante années que je le voyais chaque jour…
La nouvelle de la mort d’Alfred Vallette est venue, pour moi, ces jours-ci, …
Je reçois et je lis le Mercure de France depuis sa fondation. [paragraphe suivant] : J’aime le Mercure de France pour sa tranquille… [paragraphe suivant] : En écrivant ces lignes, je rends hommage à Alfred Vallette…
Je ne me rappelle pas avoir approché jamais…
… je savais fort peu de chose, lorsque, à l’automne de 1895, je débarquai de province à Paris…
J’ai sous les yeux la dernière lettre que j’ai reçue de lui.
Sans doute ne suis-je pas le seul…
Je n’ai pas pu connaître le tout premier Mercure.
J’étais bien jeune quand, sans que j’y comprenne grand’chose…
Notes des annexes
199 La Princesse Isabelle, de Maurice Maeterlinck a été représentée au Théâtre de La Renaissance le 8 octobre.
200 Jésus-la-Caille, le premier roman de Francis Carco, est paru dans les numéros des 16 janvier et premier février 1914 avant de paraître en volume au Mercure la même année, puis ensuite chez Albin Michel.
201 Cette « Dédicace » de Georges Duhamel se trouve en ouverture de ce numéro. Le dernier paragraphe concerne Rachilde ; « Je ne crois pas outrepasser mon mandat en priant madame Rachilde, dont le nom éclaire toutes les pages ici recueillies, d’accepter ce portrait comme une respectueuse offrande ».
Note à propos de cette page
Il a été, un temps, question d’établir un document PDF de ces hommages. Avec un exemplaire original du Mercure, cela eut même été très pertinent mais un exemplaire original de ce numéro est quasi-impossible à trouver. L’avantage d’une page web est que l’on peut l’enrichir (?) d’une infinité de notes, même très longues, et d’images dans les notes. Le séquençage, la dimension même des pages d’un document PDF limite et contraint. Cette contrainte, ici, complètement opposée à ce qu’est le web, a semblé trop forte.