Page mise en ligne le quinze octobre 2023. Temps de lecture : huit minutes.
Cette exposition s’est tenue à la bibliothèque Doucet à partir du seize février 1946 à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Paul Verlaine, survenue le huit janvier 1896. On ne confondra pas cette exposition avec celle qui s’est tenue deux ans plus tôt au même endroit le vingt avril 1944, à l’occasion du centenaire de sa naissance (le trente mars 1844).
La première fois que Paul Léautaud évoque cette exposition de 1946 est le trois février :
Dimanche 3 Février
Sur l’invitation du secrétaire général de l’Université Guyot, la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet va faire une Exposition Paul Verlaine, pour le cinquantenaire de sa mort. Marie Dormoy m’a demandé d’écrire quelques lignes pour placer en tête du catalogue. Ayant à téléphoner à Jean Hytier1, directeur des Lettres (un directeur des Lettres ! Des Lettres dirigées !), elle l’en a informé. Il a eu ces mots : « Ah ! cela, c’est très bien. »
J’ai écrit ces quelques lignes ce soir. Je les porterai demain à M. D. à la Bibliothèque.
Lundi 4 Février
J’ai porté tantôt mon petit travail à Marie Dormoy. Elle me dit, l’air assez gêné : « Il y a une tuile. Suarès2 a envoyé un Hommage à Verlaine3-4. » Je n’ai rien répondu. Un moment après, elle s’est mise à rédiger la couverture du catalogue pour l’envoyer à l’imprimeur. Elle me l’a montrée. Elle m’a mis avant Suarès. Il lui était bien difficile de faire autrement. Je n’ai encore rien dit. Elle aurait fait à l’opposé, je n’aurais pas dit mot davantage. C’est dans mon caractère. Elle a de la chance que je sois ainsi, et Suarès aussi. Bien d’autres à ma place auraient exigé d’être seuls.
Suivent des lignes qui font pitié et qu’on aurait aimé ne pas connaître :
Ce malheureux Suarès, ce modèle du faux grand écrivain, ce singe de la profondeur intellectuelle, dont on ne parle plus, et qui doit en souffrir le martyre. Il y a quelque temps, Alice Kampmann5, qui le considère depuis très longtemps comme un très grand écrivain, lui recopiant ses manuscrits, prenant soin de ses papiers, qui l’a recueilli chez elle à La Varenne, à son retour du Midi, où il s’était réfugié pendant la présence des Allemands, — Dieu sait s’il a écrit dans la N.R.F. aux approches du conflit, les injures les plus grossières, les plus basses, contre Hitler6, — a demandé à Marie Dormoy de demander à Paulhan7 de faire écrire un article sur lui. Marie Dormoy a répondu qu’elle n’avait aucune qualité pour faire une pareille démarche, me la qualifiant, à moi, de pitoyable et excessive.
Si elle avait eu un peu de présence d’esprit, et surtout le souci de la conduite à observer à mon égard, elle aurait fait répondre à Suarès par Alice Kampmann, qu’il était trop tard, que le catalogue était tiré.
Mercredi 20 février
[…] Je ne voulais pas aller à l’inauguration de l’Exposition Verlaine à la Bibliothèque Doucet, ayant écrit la préface du catalogue et pouvant prendre l’air de m’en pavaner. Il a fallu que Marie Dormoy m’objecte la question de politesse à l’égard de ce M. Jacques Jaujard8, directeur des Arts et des Lettres (succédané, paraît-il, de l’ancien directeur des Beaux-Arts), qui lui avait exprimé son plaisir de me connaître, et qui a été charmant en effet, avec un « cher maître » lui aussi. « Cher maître », moi qui n’ai toujours écrit que pour mon plaisir, sans aucune ambition, aucun intérêt, aucun souci du résultat. J’en prends encore plus le goût de l’isolement, du retrait, et je tournerais le dos aux gens, si je ne me retenais.
Après ce que j’ai écrit, et dont je n’efface rien, de la manifestation de Suarès avec son Hommage à Verlaine pour le catalogue de l’Exposition, je tiens à noter que ledit Hommage est tout à fait très bien.
Mais Paul Léautaud reste Paul Léautaud et, après avoir dit du mal puis du bien d’André Suarès il pensera évidemment du mal de ce qu’il a écrit lui-même, comme chaque fois.
Lettre à André Billy datée du vingt novembre 1946 :
Sur les instances de Marie Dormoy, j’ai écrit un rien de préface au Catalogue de l’Exposition Verlaine à la Bibliothèque Doucet. Quelques jours après, il m’est passé dans les mains le volume de la collection La Pléiade9 contenant son œuvre complète. J’ai regardé, feuilleté, je n’ai plus pensé un mot de mon rien de préface.
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Préface de Paul Léautaud au catalogue de l’exposition Paul Verlaine de 1946
On peut être un couturier et avoir le goût et l’amour des lettres. Comme on peut être un auteur à la mode et avoir l’esprit d’un couturier. Ce goût, cet amour, Jacques Doucet les a eus, et les a prouvés, en y employant une partie de sa fortune. Et on peut ajouter : avec un discernement, une divination de l’avenir de certains écrivains qui ne se sont jamais trompés. Éditions originales, éditions devenues rares, manuscrits, simples autographes, dessins et lettres, papiers littéraires des genres les plus divers, acquis et collectionnés par lui, de là est née la Collection Jacques Doucet, devenue la Bibliothèque littéraire du même nom, qui a reçu sa consécration par son installation dans les dépendances de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, où les lettrés, les curieux, les travailleurs peuvent consulter tous les documents que je viens d’énumérer, et où les écrivains d’un certain genre ont un lieu de dépôt pour celles de leurs œuvres ou ceux de leurs papiers littéraires destinés à une publication posthume ou seulement pour en assurer la conservation. La présente Exposition Paul Verlaine, par le nombre de pièces qui la composent, également par leur rareté ou leur curiosité, donne un exemple du caractère d’ensemble, de la richesse documentaire de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, sans laquelle elle n’aurait pu montrer un tel intérêt10.
Quant à Paul Verlaine, si je me permets d’en dire quelques mots, si nous avons eu, depuis le Parnasse, un grand poète, un vrai grand poète, c’est bien lui. La poésie, ce n’est pas une action, ce n’est pas un sujet, ce ne sont pas des personnages. C’est bien autre chose. C’est la rêverie, l’émotion, un tableau rapide, une nostalgie de l’âme, une vision intérieure, une chimère de l’esprit ou du cœur, quelque chose d’aérien, d’insaisissable, d’à peine exprimé, un regret, un désir, un élan, léger, profond, furtif, presque irréel, et pourtant merveilleusement vrai et humain.
C’est :
Écoutez la chanson bien douce….
c’est :
Le ciel est par-dessus le toit….
c’est :
C’est l’extase langoureuse….
c’est :
Je suis venu, calme orphelin….
c’est :
Le soir tombait, un soir équivoque d’automne…
c’est :
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches….
c’est :
Votre âme est un paysage choisi….
c’est :
L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable….
C’est, comme a dit Jules Lemaître, « cette musique qu’il avait dans l’âme et que personne avant lui n’avait entendue ».
Je ne l’ai pas connu, (au sens : fréquenté), mais je l’ai vu souvent. Quand j’étais tout jeune homme, j’habitais derrière le Panthéon11. Je faisais quatre fois par jour le trajet jusqu’à la rue Jean-Jacques Rousseau, où j’avais un emploi. Il m’arrivait souvent de le voir, descendant le boulevard Saint-Michel, tel qu’on l’a représenté, le visage camus, la barbe inculte, l’air farouche, son cache-nez mal enroulé à son cou, claudicant, tapant le trottoir de son bâton. J’allais aussi de temps en temps au Caveau du Soleil d’Or, Place Saint Michel12, où des chansonniers chantaient leurs chansons, où des poètes disaient leurs vers. Il était là, assis à une table, devant un breuvage, fumant sa pipe, ayant l’air d’écouter, je dis : l’air…, certainement l’esprit plutôt ailleurs, ou somnolent, sous l’effet d’un état d’ivresse qui paraissait lui être constant. Un jour, que je m’en retournais rue Jean-Jacques Rousseau après mon déjeuner, je le vis attablé à la terrasse du Café Mahieu13, côté boulevard Saint Michel, en compagnie de cette Eugénie Krantz14 qui ne le quittait pas, bien appareillée à lui par son aspect. J’achetai à la bouquetière installée près de la pâtisserie Pons un petit bouquet de violettes, que je lui fis porter par un commissionnaire voisin de la bouquetière, que j’employais de temps en temps pour mes déménagements. J’allai me poster sur le terre-plein du bassin. Je le vis recevoir le bouquet, le porter à son visage, en respirer sans doute le parfum, cherchant des yeux tout alentour d’où et de qui il pouvait bien lui venir. Je repris mon chemin en vitesse, enchanté, ravi, amusé, je n’ose écrire : ému, de mon geste. Un geste naïf, puéril, même ridicule, dira-t-on peut-être ? Moi, il me plaît encore beaucoup.
Paul Léautaud
En recevant les journalistes de la revue littéraire Paru Yves Lévy et Fernand Tourret chez lui le 17 février 1947, Paul Léautaud écrira, à propos de sa préface :
J’ai fait une apothéose de Verlaine pour le catalogue d’exposition de la Bibliothèque Doucet. Je ne l’écrirais plus aujourd’hui.
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Notes concernant le catalogue ci-joint :
Il s’agit d’un scan absolument identique à l’original, y compris le format et les marges, à deux détails près :
La couverture scannée est la couverture intérieure, plus propre que la couverture extérieure mais les deux couvertures sont absolument identiques.
Les huit pages blanches n’ont pas été conservées :
— Le dos pair de la couverture et deux autres pages (une feuille) avant la couverture intérieure ;
— Le dos pair de la couverture intérieure ;
— Le dos pair de la dernière des trois pages de préface de Paul Léautaud ;
— Le dos pair de l’introduction de Marie Dormoy ;
— Le recto-verso des troisième et quatrième de couverture.
L’achevé d’imprimé est page 38.
Notes
1 Jean Hytier (1899-1983), docteur ès lettres (Sorbonne 1924) professeur à l’école française de Téhéran et au lycée d’Alger, a terminé sa carrière comme professeur de français à l’Université Columbia de New York. Il a tenu son poste de « directeur des lettres » — dans le cadre de l’Éducation nationale et non du ministère des Beaux-Arts — de 1945 à 1947, juste avant d’émigrer vers les États-Unis, où sa famille est demeurée après sa mort, en mars 1883.
2 André Suarès (1868-1948), poète et écrivain, est surtout connu pour Le Voyage du Condottière, roman en trois tomes : I Vers Venise (1910), II Fiorenza, III Sienne la bien-aimée. André Suarès a été le premier des nombreux conseillers de Jacques Doucet pour la confection de sa bibliothèque, léguée à l’Université à sa mort en 1929. Marie Dormoy en sera la directrice.
3 Note de Marie Dormoy à l’occasion de la lettre de Paul Léautaud datée du trois septembre prochain : « J’avais demandé à Léautaud d’écrire la préface du catalogue de l’Exposition Paul Verlaine, à la B.L.J.D. Au hasard d’une conversation téléphonique avec Alice Kampmann, j’avais informé celle-ci de la chose. Elle m’a reproché de ne pas avoir demandé cette préface à Suarès. J’ai répondu, ce qui était vrai, que, le sachant très fatigué, je n’avais pas voulu lui imposer cette corvée. Deux jours plus tard, j’ai reçu d’Alice Kampmann un texte destiné à servir de préface au catalogue. J’ai mis Léautaud au courant et j’ai placé les deux textes, celui de Léautaud en premier, au début du catalogue. »
4 Il est toujours difficile de départager précisément la part de jalousie de Paul Léautaud dans ses appréciations sur son aîné André Suarès, qui a été l’amant de Marie Dormoy avant lui. Ce que l’on peut observer c’est qu’André Suarès est très peu évoqué dans le Journal littéraire avant que Paul Léautaud apprenne la chose — et bien davantage après. Il serait intéressant de définir les rapports d’André Suarès et de Paul Léautaud dans une page qui pourrait être publiée ici. En attendant ce jour heureux on peut consulter André Suarès Portrait de Paul Léautaud, paru à petit tirage en 1951, à la Librairie universelle, quinze pages agrémentées d’une préface de Robert Mallet et suivi d’une lettre de Paul Léautaud.
5 Alice Kampmann (1884-1968), directrice d’école, a été mariée trois fois, la dernière fois en 1947 avec André Suarès (1868-1948).
6 Par exemple dans La NRF de mai 1939 (page 857) où Hitler est qualifié de « patron des reptiles » ou d’octobre 1939 « Hitler, le feldwebel de l’enfer. » (dernière ligne de la page 622). Un feldwebel est un adjudant.
7 Jean Paulhan (1884-1968), professeur, écrivain, critique et éditeur. Entré à La NRF comme secrétaire en 1920 il est devenu le directeur à la mort de Jacques Rivière en 1925. Pendant la seconde Guerre mondiale, Jean Paulhan, entré dans la clandestinité, a collaboré à Résistance, participé à la création des Lettres françaises en 1941, et à la fondation des Éditions de Minuit, avec Vercors, en 1942. Jean Paulhan sera élu à l’Académie française le 24 janvier 1963 au fauteuil de Pierre Benoit, où il sera reçu par Maurice Garçon.
8 Jacques Jaujard (1895-1967) a d’abord été journaliste avant de devenir le secrétaire de Paul Painlevé en 1922, puis chef de cabinet du président du Conseil, ministre de la Guerre en 1925. En 1940, Jacques Jaujard est nommé directeur des Musées nationaux et de l’École du Louvre. C’est à la Libération que Jacques Jaujard a été nommé directeur général des Arts et des Lettres. Il s’agit ici de la seule mention de ce personnage dans le Journal littéraire.
9 Les Œuvres poétiques complètes de Paul Verlaine sont parues en Pléiade à l’été 1938 dans une édition d’Yves-Gérard Le Dantec avec la collaboration de Jacques Borel (1 600 pages). Yves-Gérard Le Dantec étant mort en 1958, c’est Jacques Borel seul qui a édité ensuite, dans la même collection, les Œuvres en prose complètes de Verlaine en novembre 1972.
10 On sent, à l’évidence, la main de Marie Dormoy dans ce paragraphe.
11 Vraisemblablement dans la pension de famille de la rue Amyot.
12 Ce caveau du Soleil d’or se trouvait au 1, boulevard Saint-Michel, à l’angle du quai Saint-Michel. C’est toujours un café de nos jours.
13 Corrigé de Mayeux. Voir le Journal littéraire au 24 août 1894.
14 Corrigé de Kranz. Eugénie Krantz habitait au 39, rue Descartes (derrière le Panthéon et derrière le lycée Henri IV) où Paul Verlaine mourra en janvier 1896. Elle était une ancienne artiste de music-hall et prostituée sous le nom de Nini Mouton, devenue bonnetière. Paul Verlaine l’a rencontrée en 1891.