La Table ronde — Fin 1953-1954 — 1955 — 1956 — Annexe — Notes
Page publiée le quinze février 2026. Temps de lecture : trente minutes.
Le quatorze septembre 1954, à la demande de La Table ronde, Paul Léautaud envoie en recommandé la totalité du manuscrit de l’année 1953 de son Journal pour une publication en feuilleton mensuel sur une année. Quelques coups de téléphone sont échangés à ce propos puis un mois plus tard les choses traînent. La Table ronde n’ose pas avouer à Paul Léautaud que le manuscrit a été volé dans le bureau de Pierre Sipriot, secrétaire général de la revue. Ce sont les détails de cette affaire qui sont donnés ici.
La Table ronde

Souvent, à côté d’une revue, il y a quelque part une maison d’édition. Ça a parfois été le contraire et des revues ont parfois préexisté, comme le Mercure ou La NRF.
La Table ronde a d’abord été une revue, fondée en décembre 1944 par trois jeunes gens, Roland Laudenbach (né en 1921), Jean Turlais (né en 1922) et Roger Mouton, industriel apporteur de fonds. Participaient aussi leurs aînés Thierry Maulnier (1909-1988), André Fraigneau (1905-1991) et Jean Cocteau (1889-1963). Tous d’une droite assumée et tranquille.
La direction en est confiée au journaliste Jean Cau durant les onze premiers mois de l’année 1948. L’adresse est 12 rue Tronchet, près de la Madeleine, le boulevard Saint-Germain étant un peu trop populeux pour ces élégants.
Jean Cau (1925-1993) est un polémiste intéressant, passé, en une pirouette, d’une gauche très à gauche à une droite affirmée, voire pratiquant les deux religions simultanément avec un œcuménisme décomplexé.
Jean Lemarchand (1909-1998) est nommé rédacteur en chef au début de la revue jusqu’en mars 1950, puis secrétaire général jusqu’en 1954, remplacé par Pierre Sipriot jusqu’à l’été 1961(1).
Jean Lemarchand est un prêtre, dont on se demanderait ce qu’il fait là si toutefois son état était connu. Il écrit des romans modernes sous le pseudonyme de Jean Sulivan2. Dans peu d’années (1953), Jean Lemarchand lancera une autre revue, La Parisienne, sous la direction de Jacques Laurent et André Parinaud qui ne paraîtra que cinq années, et qui connaîtra aussi le concours de Paul Léautaud3.

Couverture du premier numéro de La Parisienne (janvier 1953), avec le logo de la revue dessiné par Jean Cocteau et la participation de Paul Léautaud avec des fragments de Journal de la dernière semaine de 1926
Le journaliste Pierre Sipriot (1921-1998), que, comme André Parinaud, les auditeurs de France-Culture ont souvent écoutés dans les années 1970-1980, est surtout connu de nos jours comme biographe d’Henry de Montherlant.
Voici pour les principaux intervenants.
Là-dessus, en 1946 survient Jean Anouilh (1910-1987), qui cherche à éditer son Antigone, représentée au début de cette année 1944 au théâtre de l’Atelier. Jean Anouilh est connu, l’affaire est inespérée pour cette petite revue, qui se lance alors dans l’édition de livres. En même temps on peut imaginer qu’Anouilh avait déjà consulté d’autres maisons d’éditions, mais en 1946, une pièce créée sous l’occupation, ça posait un problème. Pas à La Table ronde. La maison d’édition est donc lancée, avec un beau titre. Elle est encore active de nos jours alors que la revue s’est arrêtée en février 1969, après 253 numéros.
⁂
C’est à l’occasion des fameux « déjeuners Malakoff », chez Florence Gould, que Paul Léautaud rencontrera les premiers participants à La Table ronde.
Le 21 octobre 1948, il écrit à Marie Dormoy :
N’achetez pas La Table Ronde4. On me fait le service. Je ne la lis pas. J’ai reçu ce matin le numéro de ce mois. Il y a quelque chose de Suarès5. Je vous le donnerai.
Ce même 21 octobre, dans son journal, il écrit :
Reçu le no d’octobre de La Table ronde. Claude Mauriac fait un court commentaire de la lettre de Duhamel me concernant et du caractère général de mon Journal. Il est difficile de savoir de quel côté il penche. Je viens de le noter sur ma liste de services de ma brochure6. S’il la lit, et la vérité ainsi rétablie sous les yeux, nous verrons ce qu’il en dira, — s’il en dit quelque chose.
En tête de ce numéro de La Table ronde, quelques pages de Suarès, ensemble de considérations littéraires dans le genre de celles que Alain donne dans le Mercure7. Mais quel autre style, quelle autre langue, quel autre ton, quel autre mordant, que chez ce pion d’Alain. Il serait intéressant de savoir s’il a écrit cela avant sa grande déchéance de santé, ou ces temps-ci. Ces deux passages paraissent bien s’appliquer au temps actuel.
Et puis, petit à petit, un an plus tard onze octobre 1949 :
Le Mercure, auprès de La Table ronde, auteurs, matières, ton : zéro.
Deux jours plus tard, le treize octobre (1949) :
À plusieurs reprises, noté quelques ajoutés pour le fragment de Journal que je prépare, sans savoir laquelle des trois promesses que j’ai faites : Mercure, Table ronde, Cahiers de la Pléiade, je tiendrai.
Un mois plus tard, le 22 novembre :
Inauguration à la Bibliothèque Jacques Doucet de l’Exposition André Gide, à l’occasion de ses 80 ans accomplis aujourd’hui.
[…]
Robert Mallet, qui a un enfant de plus, sans beaucoup s’approuver d’en faire, qui se trouve dans l’admiration de la littérature de Suarès et qui m’a dit, le tenant de Mauriac, que La Table ronde m’attend toujours.
Le treize juin de l’année suivante (1950) :
Aujourd’hui, de 6 heures et demie à 7 heures et demie, suite des Entretiens à la Radio avec Robert Mallet8. Un ami à lui me ramenant en voiture à Fontenay, en compagnie de Robert Mallet et d’une jeune employée à la Radio, dont j’ignore le nom et qui vient assister à chacun des Entretiens9. En montant en voiture, je dis à Mallet de monter à côté de moi, que j’ai à lui parler. On part, et tout de suite je demande à Mallet s’il m’a bien tout dit, lors de son téléphone vendredi10, le matin, concernant le texte sur la mort du « Fléau11 » remis par lui, sur son désir de procéder ainsi, à l’aréopage de La Table Ronde. Il me dit : « Justement, j’allais vous en parler. » Il me raconte que M. Maurice Bourdel, le directeur de la maison Plon12 (qui n’assistait pas à la lecture du manuscrit), lui a téléphoné ce matin, pour lui dire, à titre absolument officieux, qu’il a lu le texte et qu’il y a un passage : un passage ! (Celui du « Fléau » me faisant le matin, à mon départ, lui montrer… et couvrant de baisers l’objet de ses plaisirs…) Je l’ai dit tout de suite à Mallet, et c’est l’absolue vérité : je m’attendais à quelque chose de ce genre. Il était impossible que cela ne se produisît pas. Je le lui ai répété : « Jamais, de moi-même, je n’aurais osé donner quelque chose à La Table Ronde : 1o à cause de la grande valeur, en général, de ce qu’elle publie ; 2o à cause de la Maison Plon, que j’étais sûr qu’elle avait un droit de regard sur la revue, qu’il a fallu la demande que m’a faite François Mauriac, puis la visite à Fontenay, dans le même sens, du directeur de la revue, Jean Le Marchand13, enfin les lettres merveilleuses de M. Maurice Bourdel lui-même et d’un M. Roland Laudenbach14. Robert Mallet me dit qu’il a répondu à M. Maurice Bourdel que le cas devient délicat, que le comité de rédaction de la revue, qui a lu devant lui, jeudi dernier, tout le texte, lui a dit à lui, Robert Mallet, que c’était parfait, que le texte passerait dans le prochain numéro, « sans aucune suppression », qu’on changerait même quelque chose dans les matières qui devaient entrer dans ce numéro, pour m’y faire une place, et l’a autorisé à me faire part de ce résultat.
Le lendemain 14 juin (toujours 1950) :
Robert Mallet m’a donné tantôt le résultat de sa réponse, ce matin, au téléphone, à M. Maurice Bourdel. Le passage qui l’a arrêté, lors de sa lecture personnelle, demeurera.
Le directeur de la revue, Jean Le Marchand, a pris la peine de m’apporter les épreuves, à la fin de mon Entretien d’aujourd’hui, à la Radio, rue de l’Université. Mon texte fait 7 pages. C’est ce que j’avais compté. Il est convenu avec lui que je reporterai mes épreuves corrigées à M. Maurice Bourdel lundi prochain, à partir de 3 heures.
Jean Le Marchand a eu l’air de se moquer de M. Maurice Bourdel pour son observation quant au passage un peu [vif15], malgré tout ce que je lui disais que je la trouve toute naturelle de sa part. Il a eu ce mot : « Nous (les membres du comité de rédaction de la revue) ; [avons envie] de secouer un peu la tutelle de la maison Plon. Nous commençons par vous. »
Comme il me faisait part de son désir de me voir continuer ma collaboration, je l’en ai remercié et lui ai dit que ce texte d’aujourd’hui est une exception : « On n’a pas tous les jours l’occasion de perdre une ancienne maîtresse. » Ce mot l’a fait bien rire.
Il a un curieux genre d’existence. Il a l’air un peu en bois, et en même temps il est un peu précieux. Je l’ai déjà remarqué lors de la visite qu’il m’a faite à Fontenay16.
Cette page web n’a pas pour objet de retracer la totalité des rapports de Paul Léautaud avec la revue. Ces quelques journées de 1950 donnent le ton. Il est temps d’aborder le sujet de cette page. Pour que le manuscrit de l’année 1953 soit perdu, encore faut-il qu’il ait été écrit. Que se passe-t-il à la fin de l’année 1953 ?
Fin 1953-1954
Dix novembre 1953 :
Nouveau téléphone de Jean Le Marchand pour des textes pour La Table Ronde. Il voudrait en avoir pour le numéro de décembre. Il m’a offert de lui confier les originaux de mon Journal (m’assurant sécurité complète) pour les faire taper à la machine par une dactylo de la maison Plon. Je lui ai promis d’aller le voir avec mes « papiers ». Je ne suis quand même pas très décidé à lui laisser mes manuscrits.
En même temps, Paul ne souhaite pas confier ses manuscrits à Marie Dormoy de peur qu’elle y découvre des choses la concernant. Après l’année 1938, elle ne sait rien de ce que contient le Journal. Ce problème de dactylographie a souvent été résolu par des aides ponctuelles, comme celle de la secrétaire d’Ambroise Vollard…
Il faut attendre le 31 août 1954 pour avoir des nouvelles de La Table ronde :
J’ai un peu travaillé aujourd’hui. […] Des lettres à M. Maurice Bourdel, administrateur de la maison Plon, à propos d’une note de Combat d’hier sur de nombreux changements dans le personnel, notamment de La Table Ronde17, Jean Le Marchand remplacé par un M. Sipriot, pour le prier de me dire ce que je dois en penser, touchant ma collaboration à ladite revue…

Annonce de Combat du trente août 1954
Puis, trois jours plus tard, le trois septembre :
Je viens d’être interrompu par un appel au téléphone. Robert Mallet qui m’annonce sa visite pour un prochain jour. Puis ceci, qui m’intéresse ; Pierre Sipriot, qui prend le secrétariat de rédaction de La Table Ronde en remplacement de Jean Le Marchand, de ses amis intimes. Il lui a parlé de moi (probablement par communication à lui par M. Maurice Bourdel de la lettre que je lui ai écrite, ce qui explique son manque de réponse) et lui a dit qu’il se propose de me faire une visite, il m’en préviendra par téléphone. Pour Mallet et pour lui, j’ai dit le jour qu’ils voudront, ne bougeant plus.
Mallet m’a rappelé que j’ai fait une émission à la Radio avec Pierre Sipriot18. Nous nous connaissons donc déjà.
6 heures et demie
Décidément c’est le jour. Appel au téléphone. C’est Pierre Sipriot, secrétaire à la rédaction de La Table Ronde, me demandant, plein de déférence, quel jour il peut venir me voir avec un autre monsieur dont je n’ai pas retenu le nom. Je lui dis que j’ai écrit il y a un jour ou deux à M. Maurice Bourdel. Il me dit qu’il le sait, que sa visite est justement une suite à cette lettre. Convenu pour jeudi prochain, vers 3 heures et demie.
Je trouve quand même curieux que M. Maurice Bourdel n’ait pas répondu à ma lettre.
Le lendemain :
Ce matin, réponse de M. Maurice Bourdel. Réponse très cordiale, et même plus, je peux dire très flatteuse pour moi, — absolument rien de changé pour ma collaboration à La Table Ronde, qu’il souhaite « active », et pour le projet de volume de tous mes fragments de Journal que j’ai publiés.
Je reste bien curieux sur le remplacement de Jean Le Marchand. Je pense être renseigné lors de la visite de Robert Mallet.
[…]
Une semaine plus tard, le mercredi huit septembre, c’est d’une autre revue, dont il est question :
Bonne journée. Visite de François Sentein19 venant me demander des textes pour La Parisienne, où il succède à François Michel. Je lui ai donné une année du Journal : « Faites votre choix. » Après trois heures de lecture, il est reparti avec 90 feuillets (dont je lui fais me donner un reçu). De quoi faire 3 numéros.
J’ai parlé à François Sentein du départ de Jean Le Marchand comme secrétaire de la rédaction de La Table Ronde, et de son remplacement par Pierre Sipriot. Il me raconte que Le Marchand mettait tous ses efforts à faire de La Table Ronde une revue intéressante, avec des textes intéressants, avec des textes vivants, en désaccord souvent avec la direction, le côté catholique, quelque peu religieux de la maison Plon, maintenant son point de vue. C’était forcé qu’il arrive qu’on ne supporte plus cette attitude.
Si l’on comprend bien, le prêtre Jean Le Marchand a déplu, par son progressisme, à Plon, maison catholique…
Le mardi 14, Paul Léautaud écrit à Marie Dormoy, qui se trouve du côté de Strasbourg :
J’ai mis à la poste, ce matin, comme papiers d’affaires recommandés, un énorme dossier de fragments Journal 1953, et une lettre pour le nommé Pierre Sipriot, ami de Robert Mallet, et nouveau secrétaire de rédaction de La Table Ronde. Le directeur de la Maison Plon m’a dit dans sa lettre qu’il comptait, de ma part, sur une collaboration active à la Revue. Je l’ai servi. Je m’attends cependant à des difficultés. Je ne me suis pas gêné dans la visite que m’ont faite, jeudi dernier, ce Pierre Sipriot, un sieur Orengo, directeur commercial de la Maison Plon, accompagnés d’une secrétaire qui m’a bien paru, sans en avoir l’air, sténographier mes propos, pour dire qu’il y a une différence entre un écrivain qui va présenter des textes à une revue, — et un écrivain auquel une revue a demandé sa collaboration, comme c’est mon cas avec La Table Ronde, La Parisienne, et la N.R.F. Ils ont acquiescé. Nous verrons s’ils se conformeront à cet acquiescement.
J’ai accompli pour eux un travail énorme, pendant cinq jours, de 5 heures du matin à onze heures du soir, ne m’arrêtant que deux fois un ¼ d’heure, pour déjeuner et dîner. J’ai eu fini ce travail hier lundi à 6 heures. Je voulais aller à la poste faire l’envoi. Il s’est mis à pleuvoir. J’ai alors remis à ce matin. Quel soulagement d’en avoir fini.
Le détail des négociations et même de la publication n’ont pas été notés précisément par Paul Léautaud. Le 19 octobre on pourra lire qu’il s’agit du « journal entier » de l’année. Dès l’instant où Paul Léautaud a accepté, le piège s’est refermé sur cette année de Journal.
L’envoi a été posté « comme papiers d’affaires recommandés ». À cause du travail effectué ou parce qu’il s’agit d’originaux ?
Journal à cette même date du 14 septembre 1954 :
Mis ce matin à la poste l’énorme paquet de fragments de Journal année 53, comme papiers d’affaires recommandés, et une lettre pour Pierre Sipriot, successeur de Jean Le Marchand, comme secrétaire de rédaction à la revue, lettre dont j’ai pris un double. Attendons.
[…]
Puis Paul évoque Marie Dormoy et la lettre ci-dessus :
Je lui ai répondu une longue lettre, que je mettrai à la poste demain matin, avec la mention sur l’enveloppe : ne pas faire suivre. Je l’ai mise au courant de mon grand travail pour La Table Ronde, de ce que j’ai dit à mes visiteurs, attachés à la rédaction de la revue, sur la différence entre un écrivain qui va offrir ses écrits à une revue et un écrivain auquel une revue a demandé sa collaboration, ce qui est mon cas avec La Table Ronde (comme avec toutes autres revues), qu’ils ont acquiescé, que nous verrons si ils se conforment à cet acquiescement, que je m’attends néanmoins à quelques difficultés de leur part, des demandes de suppression auxquelles je me refuserai. Attendons.
[…]
À 6 heures, téléphone de Pierre Sipriot me disant qu’il n’a pas reçu les textes pour La Table Ronde. Je l’ai mis au courant de mon envoi de ce matin.
Le Journal du lendemain quinze septembre éclaire les conditions de publications de cette année 1953 dans La Table ronde :
Cette nuit, éveillé, je riais dans mon lit à l’idée de la tête que fera ce matin Pierre Sipriot en ouvrant mon envoi : l’énorme paquet de fragments du Journal, — des pages tenant les unes aux autres sur une longueur de pas loin d’un mètre, — et encore plus peut-être s’il se met à parcourir au hasard des textes, et qu’il tombe sur certains. Au jugé, à 12 ou 15 pages par numéro de La Table Ronde, et les numéros se suivant, il en a pour pas loin d’un an20. Il n’aura pas à se plaindre : je l’ai bien servi. Ce que j’écris, sous réserve des tuiles fort possibles : pudibonderie, poltronnerie, bienséance, chez lui, qui peuvent m’amener à reprendre mon paquet. Car je le reprendrai.
Sûrement qu’il y a dû avoir discussion ce matin, ou qu’elle aura lieu tantôt, entre Pierre Sipriot, M. Orengo, directeur commercial, et M. Maurice Bourdel.
Attendons les nouvelles.
Attendons…
Une semaine plus tard, le 22 septembre :
Je me suis mis ensuite à appeler au téléphone ce M. Orengo de la maison Plon, lui ai demandé comment il se fait que je n’ai pas encore d’épreuves du texte des fragments Journal que j’ai envoyés. Réponse : les textes, et la lettre à Sipriot l’accompagnant, sont arrivés trop tard pour pouvoir commencer à paraître dans La Table Ronde d’octobre. On a donc remis à quelque temps l’envoi à la composition. Je lui demande si on a pris connaissance de ces textes. Réponse : « Non, pas encore, mais je me propose de le faire, avec le plus vif intérêt. »
Donc, lecture pas faite, lecture qui va se faire, cela : tuile, difficultés, reprise de mon « paquet », toujours en perspective.
Puis une semaine encore, le 29 septembre, nouvelle lettre à Marie Dormoy, rentrée à Paris :
J’ai reçu ce matin une lettre de ce Pierre Sipriot, le nouveau secrétaire de rédaction de La Table Ronde, au sujet de l’énorme paquet de fragments Journal que je leur ai envoyé. Il me dit : « Ce Journal 1953 est un choix heureux et je vous remercie d’avoir bien voulu réserver à la revue une chronique si récente… La semaine prochaine je donnerai vos textes à la composition et vous pourrez les recevoir, je crois, vers le début d’octobre. Tout sera prêt ainsi pour paraître en novembre. » Pas une réserve, pas une discussion en vue sur tel ou tel fragment, accord sur toute la ligne, et il y a pourtant des choses !… Je n’en reviens pas. J’attendrai les épreuves pour le croire. Il est vrai qu’on peut attendre les épreuves pour discuter.
Dans les conditions de publication de l’année 1953 par La Table tonde, il était entendu que une fois parue la troisième série de fragments de l’année 1930 par la revue La Parisienne, ce qui a été fait avec le numéro d’octobre.

La Parisienne d’octobre 1954, ouvrant sur des fragments du Journal de 1930 de Paul Léautaud
Le quinze octobre Paul Léautaud écrit à Charles Orengo, directeur commercial de La Table ronde :
Monsieur Orengo,
Vous avez dû recevoir hier jeudi, dans la journée, ma réponse à votre lettre sur l’ajournement, décidé par vous, de la publication de mon Journal 1953, après les 3 numéros de la Parisienne21. Le manque de réponse de votre part à ma lettre protestant contre cet ajournement, contraire à tout ce qui a été entendu pour la publication de mes textes, tant lors de votre visite à Fontenay que par les lettres de Pierre Sipriot m’annonçant qu’il envoyait les textes à la composition et que j’allais recevoir les épreuves. Je vous prie donc d’avoir l’obligeance de faire un paquet, bien complet, des textes que je vous ai adressés et de le remettre à la porteuse22 de la présente, qui le mettra à la poste, de façon que je l’aie demain matin. Je vous remercie de ce soin.
Avec mes salutations distinguées.
P. Léautaud
En clair, le manuscrit est perdu et les gens de La Table ronde, en panique, le cherchent partout.
« La porteuse » est la secrétaire de François Sentein, comme on peut le lire au 19 octobre, intégralement reproduite :
François Sentein est venu tantôt pour nous occuper de textes du Journal 1930 à paraître, après celui de ce mois, dans deux autres numéros de La Parisienne, novembre et décembre.
Je l’avais mis, il y a quelques jours, comme il me téléphonait, au courant des procédés du sieur Orengo pour mon journal entier de l’année 1953, dont la publication était entendue avec lui, pour commencer, dans La Table Ronde de novembre, et renvoyée par lui après qu’auraient paru les trois numéros de La Parisienne. J’ai dit à François Sentein que j’ai écrit au sieur Orengo et à Pierre Sipriot, le nouveau secrétaire de la rédaction de la revue, que, dans les premiers jours de cette semaine, ne pouvant aller à Paris, je ferais reprendre tout le dossier de mon Journal 1953, ne pouvant accepter de pareils procédés. François Sentein m’a bien gentiment offert d’envoyer sa secrétaire. J’ai fait une lettre pour son introduction, adressée tout ensemble à Orengo et à Sipriot. Nous allons voir comment cela se passera. Sentein est de mon avis que l’un et l’autre vont parlementer, peut-être essayer d’arranger les choses. La lettre que leur remettra sa secrétaire contient encore ceci : « La personne qui vous remettra cette lettre a mission formelle de me rapporter tout le dossier du dit Journal au complet. » Sentein parle déjà, si sa secrétaire le rapporte, 1o d’en prendre connaissance, 2o de le publier dans La Parisienne. Et comme il me questionnait un peu sur son contenu, et que je lui disais : « Bien des morceaux subversifs. — Bravo ! »
Il m’a raconté plusieurs exemples de la conduite de Jacques Laurent à propos de La Parisienne. Il arrive que des éditeurs, faisant de la publicité dans la revue, la cessent, à cause de tel ou tel texte, les miens par exemple. Il se contente de dire : « Tant pis. Qu’ils la gardent. » À mon tour : « Bravo ! »
Huit jours plus tard, le 27 octobre :
Le premier volume du Journal a été tiré à 6 000 exemplaires. Marie Dormoy, venue un moment tout à l’heure à 6 heures, m’a dit que cela « s’enlève » et que M. Hartmann envisage déjà de retirer. Je n’en reviens pas.
[…]
Je me suis décidé à écrire une lettre sérieuse à M. Maurice Bourdel, directeur de la maison Plon, relativement à mon Journal de l’année 1953 pour La Table Ronde, pour lequel on a manqué à tous les engagements pris envers moi pour la publication, qui devait commencer dans le numéro de novembre, lui racontant l’affaire entière, avec reproduction de lettres à l’appui, le faisant juge de pareils procédés, et le priant de me fixer les jour et heure que je pourrai reprendre de ses mains tout le dossier de ce Journal.
En absence de réponse de Maurice Bourdel, Paul Léautaud, qui a de plus en plus de mal à se déplacer, pense d’abord envoyer Marie Dormoy récupérer le manuscrit auprès de Maurice Bourdel, qui n’en dispose évidemment pas. Puis se ravisant, Paul décide de s’y rendre lui-même en se faisant conduire en voiture par Marie Dormoy.
Convenu ce matin, par téléphone, qu’elle me conduira chez Plon vendredi matin.
Lettre à marie Dormoy datée du deux novembre :
Encore aucune réponse ce matin de ce Monsieur Maurice Bourdel, directeur de la Maison Plon.
Je tiens à aller le voir moi-même lui demander pourquoi pas de réponse de sa part à la lettre édifiante que je lui ai écrite sur les singuliers procédés qu’on a eu avec moi, et voir de près la tête qu’il fera.
Ce sera le matin qu’il vous conviendra. Vous n’aurez qu’à m’avertir le matin de bonne heure, ou la veille, que j’aie le temps de m’habiller — et naturellement la corvée de venir me chercher et me ramener.
C’est un pétrin complet pour moi. Je n’ai pas de double des textes rassemblés avec tant de travail. Pouvais-je m’attendre à ces façons d’une maison et de gens jusqu’alors si courtois avec moi ?
J’ai pensé, ces jours-ci, que la sortie du 1er volume Journal, les impressionnerait et les ferait se bouger. Je vois qu’il n’en est rien, — ou peut-être l’ignorent-ils ?
P. L.
Il faudrait être chez Plon entre 10 heures et demie et onze heures, rigoureusement.
Cette lettre, que l’on trouve à sa place dans la Correspondance générale, est enrichie d’une note de Marie Dormoy :
Je conduisis Léautaud chez Plon comme il me l’avait demandé. Notre arrivée provoqua une véritable panique. Comme Léautaud marchait très lentement, les secrétaires, l’ayant vu arriver par les fenêtres du rez-de-chaussée, eurent le temps de prévenir M. Bourdel et P. Sipriot. Tous deux firent répondre qu’ils étaient absents. On n’osait pas encore lui dire, espérant le retrouver, que son manuscrit avait disparu. Il ne fut jamais retrouvé, d’où procès.
Quatre jours plus tard, le six novembre, Paul Léautaud n’imagine toujours pas l’inimaginable :
Reçu La Table Ronde (je compte donc toujours dans la maison) et La Parisienne avec la suite de mon Journal 1930, qui doit suivre encore, je crois, dans le numéro suivant. Je me prends à penser que le sieur Orengo n’a pas démarré de sa résolution de ne commencer la publication de mon Journal 1953 qu’après le 3e numéro de La Parisienne. Ce qui m’ajournerait au numéro de janvier.
Ce qui n’enlève rien au singulier procédé à ces trois : Maurice Bourdel, Orengo et Pierre Sipriot, de ne faire aucune réponse à mes lettres. Il est vrai que je parlais de reprendre mes textes. Ils se sont peut-être dit : « Ne répondons pas. Ne discutons pas. Nous avons les textes. Il attendra comme nous l’en avons informé. »
Mais le lendemain sept novembre, il agit :
J’ai écrit ce soir à Maurice Garçon pour lui demander à le voir, pour mon affaire à la maison Plon, joignant à ma lettre une copie à la machine de ma lettre à M. Maurice Bourdel, directeur de cette maison, résumant toute l’affaire, contenant la reproduction des lettres me faisant part et prouvant des engagements à mon égard dont rien n’a été tenu.
Je lui dis qu’il s’y ajoute que je ne peux aller à Paris de moi-même. Qu’il faut qu’on vienne me chercher en voiture et me ramener de même. Qu’il veuille donc bien me fixer un rendez-vous avec au moins un jour d’intervalle, pour que j’avertisse la personne à la voiture.
Et le surlendemain neuf novembre :
Tantôt, dans l’après-midi, vers 5 heures, téléphone de Maurice Garçon. Il ne veut pas que je me dérange. Il viendra lui-même chez moi, jeudi 11 novembre, vers la fin de la matinée.
Ce procédé amical, courtois et de la part d’une personnalité comme Maurice Garçon, belle image des relations, mœurs, courtoisie d’un autre temps. Il est vrai que Garçon et moi nous sommes de vieux messieurs et qui ont gardé certaines manières.
Cela exprimé, je suis extrêmement curieux de connaître le moyen que va prendre Garçon pour obtenir satisfaction de la maison Plon.
Puis le 18 :
J’ai reçu ce matin la note de l’huissier pour la sommation aux gens de La Table Ronde. Garçon m’avait dit 1 000 francs. C’est 3 000. Je suis allé aussitôt à la poste les envoyer.
Et le 26 :
Ce matin lettre Maurice Bourdel. Mon manuscrit (énorme) Journal de l’année 1953 presque complet, perdu ou volé. M’offre une indemnité et de me le faire dactylographier à ses frais.
On ne comprend pas. Comment faire dactylographier un manuscrit perdu ? Marie Dormoy est chargée de porter la lettre de Maurice Bourdel à Maurice Garçon.
Garçon est d’avis de réclamer à la maison Plon une indemnité de 500 000 frs qui pourra peut-être, selon lui, amener la retrouvaille du manuscrit ou la restitution par le voleur.
Que je lui écrive immédiatement une lettre lui donnant mon accord, et de façon qu’il l’ait demain.
Je viens, à 1 h. ½, de mettre cette lettre à la boîte aux lettres au coin de la rue Guérard et de la rue du Plessis-Piquet23. Quelle affaire pour moi, toute cette fichue histoire.
Puis le trois décembre :
Rendez-vous ce matin chez Maurice Garçon. C’est décidé. Nous faisons à la maison Plon un procès en 500 000 francs d’indemnité pour perte du manuscrit du Journal de l’année 1953. L’assignation sera lancée dans quelques jours. On m’en soumettra la teneur, pour que je contrôle son exactitude.
J’ai travaillé hier, toute l’après-midi, à constituer pour Garçon, un dossier de pièces à l’appui.
Marie Dormoy, qui est venue me prendre pour me mener chez Garçon, et moi, au retour, avons déjeuné dans un restaurant de Montrouge : Au Mont-Saint-Michel.
Garçon estime le procès que nous allons engager, excellent. Il fait état d’un procès du même genre gagné par un écrivain qui avait tenté sa chance en déposant un manuscrit à la N.R.F. dont Gaston Gallimard lui avait accusé réception : « Nous avons bien reçu votre manuscrit. » Le manuscrit quelque temps après ne put être retrouvé. Absolument introuvable. L’auteur fit un procès à la N.R.F., pour le dommage qu’il subissait. Résultats : condamnation de la N.R.F. à 200 000 francs d’indemnité. Et il ne s’agissait que d’un manuscrit envoyé à l’appréciation de la N.R.F. Or, mon cas à moi est bien autre. Il s’agit d’un manuscrit d’un collaborateur depuis plusieurs années de La Table Ronde, manuscrit accepté, avec engagement de publication à une date expressément fixée. D’où, au jugement de Garçon, gain assuré du procès.
À Marie Dormoy
Le lundi 6 Décembre 1954
J’ai reçu ce matin de Maurice Garçon le texte de l’assignation à la Maison Plon en 500 000 francs d’indemnité pour perte du manuscrit Journal 1953 — envoi fait pour que je vérifie l’exactitude des « Attendus » et pour que, si nécessaire, je les corrige ou les précise.
J’ai passé à cela ma matinée, et ce travail fait, envoyé le texte complété et précisé, à l’avoué qui doit me représenter.
À côté de cela, les drôleries :
Je continue à recevoir La Table Ronde, le numéro de décembre m’est arrivé ce matin. Mieux encore : il contient un excellent compte rendu du premier volume du Journal.
Je vous le copie24 :

Ce m’est un tel travail, avec l’état de ma vue, d’écrire lisiblement, que je vous demande d’avoir l’obligeance de taper à la machine (bien lisiblement et exactement), le compte rendu dont je vous donne copie, et de l’envoyer à Maurice Garçon, 10 rue de l’Éperon, comme un complément de drôlerie à celle que je lui ai signalée ce matin dans le service qui m’est continué de La Table Ronde.
Employez bien ces mots : complément de drôlerie, — que je n’aie pas l’air de vouloir me faire mousser.
Et l’envoi fait de ma part.
Merci pour ce petit travail.
P. L.
On retrouve ce même récit dans le Journal.
1955
31 janvier :
Tantôt, visite de Robert Mallet. Nous parlons de mon affaire de manuscrit volé dans les locaux de la maison Plon, presque dans le bureau même de Pierre Sipriot.
[…]
Il me dit que Pierre Sipriot est extrêmement affecté dans toute la considération qu’il a pour moi, du vol de mon manuscrit, et un manuscrit d’une telle importance.
Comme je parle à Robert Mallet de faire aux Éditions Plon, sur la question vol de manuscrit, dont elle est moralement responsable, un procès devant un tribunal correctionnel, il me dit que ce serait sans effet. Ou il aurait fallu le faire tout au début de l’affaire. Maintenant, le manuscrit est loin. Le voleur attendra le temps qu’il faudra pour qu’il y ait la prescription trentenaire. Je ne serai plus de ce monde. Possession vaut titre pour lui. Il pourra le publier sans qu’il y ait délit.
Il faut donc, devant tous ces arguments, que je me résigne. Mon manuscrit est bien perdu pour moi.
Quant au paiement des 500 000 francs, Mallet me dit qu’évidemment la maison Plon n’est pas pressée. Il faut attendre la copie grossoyée (terme du Palais) du jugement, qui doit être fournie et dont le coût rentre dans les frais mis à sa charge.
Je l’ai renouvelé à Robert Mallet : je me fiche des 500 000 francs. Je n’ai pas besoin d’argent. Une seule chose compte pour moi : mon manuscrit, les 500 000 francs ne me le rendront pas.
Il m’a répondu : « Évidemment. »
Suit une note sans date, classée à cet endroit dan l’édition papier du Journal :
Au mois de janvier 1955, le 23 pour préciser, une personne qui est au courant de toutes mes affaires littéraires25 donna à la Radio Luxembourg avec M. Pierre Sipriot un entretien dont j’étais le sujet. Cet entretien terminé, elle dit à Pierre Sipriot : « Que pensez-vous du manuscrit de Léautaud perdu par la maison Pion ? » Pierre Sipriot lui donna ces détails :
« Quand je reçus le manuscrit de Léautaud, je le lus. Je le remis aussitôt à M. Maurice Bourdel pour qu’il le lise également. Après sa lecture il me le rendit. Je le posai sur la table de mon bureau. J’eus à m’absenter pendant quelques minutes. Quand je revins, plus de manuscrit. » On ne peut prononcer devant cette disparition que le mot : volé. Ces messieurs les libraires savent donc, s’il leur était proposé à acheter, la façon dont le vendeur le possède.
À cet effet, le treize avril, bien tardivement, Paul se rend au cercle de la librairie du boulevard Saint-Germain pour que soit inséré dans la Bibliographie un avis aux libraires. Cet avis, mal rédigé sera publié ultérieurement.
Comme dans toutes les affaires judiciaires, des mois passent… L’audience aura lieu le trente novembre. Le 27 octobre, déjeuner chez Florence Gould. Jean Paulhan est présent. La publication de fragments de l’année 1954 est en projet.
Après le déjeuner, avant de partir, de lui-même il est venu à moi et m’a répété : « Alors, c’est entendu. Envoyez-nous ce que nous désirons. »
Comme on avait parlé du Journal entier de l’année 1953, par moi envoyé à la maison Plon et déclaré, peu de temps après m’en avoir accusé réception, perdu, il m’a dit : « À la N.R.F., on ne perd pas les manuscrits. »
Comme je parlais du procès que Maurice Garçon m’a fait engager contre les Éditions Plon, en un million de dommages-intérêts, il m’a dit que lui aussi aura Maurice Garçon pour avocat dans un procès qui lui est fait comme complice dans la publication d’un ouvrage (Histoire d’O) qualifié d’outrage aux bonnes mœurs.
Survient enfin le trente novembre :
Journée du procès c/ Plon. Au sortir, goûter chez Pons. Denoël. Ensuite visite Exposition Gide.
Puis, au téléphone, avec Marie Dormoy, dans un texte du lendemain :
Je lui dis d’acheter Combat de ce matin pour le compte rendu de la séance procès d’hier. […]. L’affaire Sipriot, le Journal volé, y est en toutes lettres.
Le texte de cet article est reproduit infra en annexe.
Puis, daté du premier décembre :
Article dans Le Figaro d’aujourd’hui.
Cet article du figaro n’a pas été retrouvé dans l’édition de cinq heures mais Le Monde du deux décembre écrit :
M. Paul Léautaud est venu hier mercredi écouter, à la troisième chambre du tribunal civil de la Seine, la plaidoirie de son avocat, Me Maurice Garçon, et celle de Me Boutet, conseil de l’éditeur Plon, son adversaire dans le présent procès.
L’écrivain confia en effet en septembre 1954 le texte de son Journal de 1953 à la maison Plon… où il s’est égaré.
En réparation de cette perte M. Léautaud réclame 1 million de francs. Le Jugement doit être prononcé à quinzaine.
Le quatorze décembre :
Aujourd’hui, à la 3e Chambre du Tribunal civil, prononcé par son président, jugement dans mon procès contre la maison d’éditions Plon :
Condamnation de la maison Plon à me payer 500 000 francs d’indemnité pour perte du manuscrit de mon Journal pour toute l’année 1953, avec tous les frais de l’instance à sa charge.
De l’avis de Robert Mallet, toujours d’esprit très délié et analytique, qui au reste a été dans sa jeunesse avocat, ayant eu un père et grand-père avocats, le jugement est à la fois très équitable et très adroit : 500 000 francs à moi le plaignant, à la maison Plon tous les frais.
Il me reste à savoir si dans ce « tous les frais » rentrent les frais et les honoraires de l’avoué Maurice Pérard, rue Rouget-de-Lisle. Je vais lui écrire à ce sujet.
Quatre jours plus tard, le 18 décembre :
Marie Dormoy est arrivée de bonne heure, 3 heures à peine passé, toujours gaie, très parlante. Elle me dit qu’elle a téléphoné à Maurice Garçon pour l’informer que je me propose tenacement de lui donner des honoraires pour m’avoir assisté dans mon procès, engagé sur son conseil, à la maison Plon pour la perte du manuscrit de mon Journal pour toute l’année 1953. Garçon s’est récrié : « Je ne veux pas d’honoraires de Léautaud. C’est un vieil ami. J’ai eu un grand plaisir à l’assister et je ne suis pas peu satisfait du résultat pour lui. Je me propose d’aller le voir moi-même à ce sujet. »
Le 24 décembre, soir de Noël :
Ce soir, à 6 heures et demie, visite de M. Thouny26, le publiciste grand zoophile et publicateur d’une gazette pour la protection des animaux.
Il me fait grand compliment d’avoir gagné mon procès contre la maison d’éditions Plon.
Je lui dis que la maison Plon se décide à faire appel et que je me demande ce qu’elle peut en espérer.
M. Thouny, s’il n’est pas avocat, il est conseiller juridique. Il m’explique :
Mesure purement dilatoire, suspensive de tous débats judiciaires, de tous paiements, gagner du temps, un temps qui peut durer trois ans, cinq ans, dix ans.
La maison Plon doit se dire : « Léautaud est âgé. Il peut mourir. S’il a un héritier ou une héritière, un légataire universel, qu’il ait fait un testament mentionnant dans son héritage les 500 000 francs d’indemnité pour la perte de son Journal, nous amènerons facilement cet héritier à transiger pour 100 000 francs, peut-être même pour moins. » Voilà le but de l’appel.
M. Thouny m’apprend de plus ce que j’ignore : l’existence d’avoués d’appel.
Paul Léautaud est très contrarié par cette affaire d’appel, comme ce 26 décembre :
Ce que cette affaire contre la maison d’éditions Plon m’aura donné de soucis, de dérangements, pour se terminer probablement pour moi à zéro, avec l’appel qu’elle va introduire, devant une sorte d’autre juridiction, ou même se contenter de faire traîner tout en longueur.
Nous allons voir ce que Maurice Garçon va répondre à ma lettre, dans laquelle je lui donne tous ces détails sur le but de cet appel tels que me les a expliqués M. Thouny. Quelle réplique, — si il y en a une possible ?
Mais soudain, le surlendemain 28 :
Ce matin, téléphone de Robert Mallet. Il a vu Pierre Sipriot, des Éditions Plon. Il a parlé avec lui de mon affaire. Pierre Sipriot lui a dit que la maison Plon renonce à faire appel.
Ce paragraphe est suivi d’une ligne de points, qui aurait peut-être éclairé davantage l’événement.
1956
Le 21 janvier, Paul s’installe à la Vallée-aux-loups, où il mourra un mois plus tard, le 22 février. La veille de sa mort, son dernier écrit sera une lettre à Marie Dormoy concernant cette affaire :

Subsiste une interrogation
Donc le manuscrit du « journal entier de l’année 1953 » (Journal littéraire au 19 octobre 1954) a disparu. Or tout le monde peut constater dans son édition que si l’année 1953 n’est pas complète, elle commence tout de même le vingt mai (« Déjeuner Gould, Hôtel Meurice. »)
Alors perdu/volé ou non. Pourquoi Plon a-t-il été condamné à payer 500 000 francs ? (et que valaient 500 000 francs à cette époque) ?
Une partie de la réponse est donnée par Marie Dormoy dans son « Histoire du Journal » :

Comme souvent, l’explication embrouille un peu. D’abord parce que l’année 1953 ne commence pas le 29 mai mais le 20, et c’est tant mieux. Ensuite il semble qu’il faille comprendre que le document expédié à La Table ronde n’était qu’« une copie […] pas si importante » et que s’il manque presque cinq mois au début de 1953, ce manque n’est imputable qu’à l’insuffisante organisation de Paul Léautaud ?
Pourtant nous avons bien lu, dans une lettre à Marie Dormoy, qui se trouve à Strasbourg, datée du quatorze septembre 1954 que : « J’ai accompli pour eux un travail énorme, pendant cinq jours, de 5 heures du matin à onze heures du soir […] ». « J’ai », pas « nous ».
Donc, si l’on comprend bien, La Table ronde, qui n’a reçu qu’une copie dactylographiée très lacunaire et très brouillonne, n’a fait, devant le tribunal, aucun état du fait qu’il ne s’agissait que d’une copie et a accepté de payer 500 000 Francs pour ça… L’article de Combat ci-dessous éclairera un peu.
Reste un détail : Que valaient 500 000 francs en 1955 ? La calculette de l’Insee, connue pour être fantaisiste annonce 1 288 183,44 Euros en 2024. Il existe heureusement des informations plus fiables : les annonces de journaux où cette somme représente le prix d’une voiture neuve. L’année 1954 est davantage représentée et l’on y trouve une quatre chevaux de 1951 pour 330 000 francs, une maison à Rueil pour 1 500 000 francs. Une année de SMIG, fort maigre à l’époque, représentait 264 000 francs.
ANNEXE : Combat du premier décembre 1955

Le Palais était encore désert lorsque parut la silhouette de Paul Léautaud dans la salle des Pas-Perdus. Chapeau rond chiné, ample pardessus gris, jonc à pommeau d’argent, l’ermite de Fontenay prenait possession des lieux qui se rétrécissaient autour de lui. Levant vers moi son visage recuit par 83 années, il me27 déclara son plaisir :
— C’est le seul, journal que je lise, monsieur ! Mon histoire est très simple. J’avais envoyé le manuscrit de mon « Journal de 1953 » à Sipriot à La Table Ronde. M’étonnant du retard apporté à la parution après plusieurs lettres, je suis allé chez Plon. Sipriot alors m’a conté sa mésaventure : recevant le manuscrit pour l’envoyer à l’imprimerie, il s’absente cinq minutes et pfft… en revenant le manuscrit avait disparu. C’est irréparable, parce que je n’ai aucun double28, j’ai mis tous les brouillons à la corbeille.
Malgré les clichés émis sur lui, Paul Léautaud s’est exprimé sans aigreur, conscient de son bon droit, il venait là en spectateur assister à son… procès.
Soudain, ravi, il aperçoit Me Maurice Garçon le cheveu gris lissé, aisé dans sa démarche de grand oiseau marabout. En quelques phrases concises l’avocat académicien situe l’affaire.
— C’est d’une très grande simplicité : Léautaud a envoyé un manuscrit original, on le lui a perdu, il faut le dédommager.
— Pour le manuscrit même ? car un écrit d’un tel écrivain a une valeur certaine auprès des bibliophiles.
— Non, nous plaiderons pour la perte sans ressource d’un écrit. Mais vous aviez raison, le manuscrit à une valeur considérable par lui-même, et c’est là très certainement le mobile du vol. Aujourd’hui, un collectionneur doit le ranger auprès d’autres pièces de choix, fier de son achat, sans se douter qu’il est un receleur. D’ailleurs, lorsqu’on connaît la manière d’écrire de l’auteur on comprend son plaisir. Un jour, mon ami m’a envoyé une lettre d’un mètre vingt de long !
Mais le procès commence et l’auteur du « Journal » s’assied bien confortable, la mine gourmande.
Pour le plaisir simplement nous transcrivons le début de la plaidoirie de Me Garçon :
« Paul Léautaud est l’homme le plus curieux de son temps. Âgé de 83 ans il n’a appartenu à aucune école, à aucune chapelle. S’il affecte l’allure d’un philosophe cynique, c’est pour mieux cacher une très grande sensibilité. D’ailleurs il est le premier à tomber sous sa propre sévérité. »
Plus loin, Me Maurice Garçon contera comment Léautaud, mécontent d’un livre qui avait toutes les chances d’obtenir le Prix Goncourt, le brûla sans autre forme de procès29.
« Critique étonnant, on l’a comparé à J.-J. Rousseau, à Diderot. Personnellement, ce serait Restif de La Bretonne que je désignerai comme son modèle le plus proche. »
Nous, nous pensions à Diogène. Mais voilà beaucoup de parenté pour cet homme si ravi d’être seul.
Quant à l’affaire, elle tournera simplement autour de la définition du mot « manuscrit ».
Est-ce un original écrit de la main de l’auteur avec une plume d’oie ou est-ce simplement une copie facilement recopiable ?
— Mon client avait expressément recommandé sa liasse d’écrits, « sans quoi je serai dans un joli pétrin », avait-il spécifié en post-scriptum.
— II s’agissait de feuilles dactylographiées avec des notes manuscrites. D’ailleurs toutes les maisons d’éditions ne sont pas obligées de rendre les manuscrits, selon la formule connue.
— Cette mention fait allusion à des copies dactylographiées sans autre valeur que la « frappe » de la dactylo. Mais là nous avions bien spécifié qu’il était question d’un original.
— Ce que l’on envoie à un éditeur ne peut être qu’un double…
C’est cette distinction que les juges auront à statuer dans une quinzaine. Selon la thèse retenue, ils alloueront le million demandé par Me Maurice Garçon ou sur un montant égal aux heures de travail d’une sténo pour retaper le livre perdu.
Jugement à quinzaine.
Notes
1 Il n’est pas question d’aller plus avant dans l’histoire de la revue, abondamment établie par Jean-Philippe Martel (Université du Québec à Montréal) dans « Discordes à La Table Ronde (1948-1954) : Paulhan, Mauriac, Laurent et les autres » paru dans la revue COnTEXTES en octobre 2012.
2 En fait les prêtres, certes peu nombreux, n’étaient pas si rares dans la littérature de droite de cette époque. Voir Frédéric Gugelot, « Dieu est mort ? » quatrième chapitre de La messe est dite, Presses universitaires de Rennes, 2015.
3 Voir, à ce propos la page privée « Paul Léautaud et les Hussards ».
4 Des reproches, parfois virulents (comme quoi le sujet n’est pas si négligeable), ont été fait pour avoir laissé dans cette page le titre La Table ronde avec parfois une capitale à ronde et parfois pas. De nos jours, les éditions de La Table Ronde, qui n’est pas la revue, marquent la capitale à Ronde… mais pas toujours, ainsi que l’indique la copie d’écran ci-dessous effectuée le douze novembre 2025, date de cette note :

Il est normal qu’une entreprise, dans ses documents publicitaires, tente de se donner de l’importance. On peut aussi trouver cette capitale excessive. Elle est demeurée telle lorsque Paul Léautaud l’a marquée (dans les premiers textes), elle a été négligée les autres fois.
5 La Table ronde d’octobre 1948 (numéro dix) donne en ouverture un texte d’André Suarès : « Vues ». André Suarès (1868-1948), poète et écrivain, est surtout connu pour Le Voyage du Condottière, roman en trois tomes : I Vers Venise (1910), II Fiorenza, III Sienne la bien-aimée. Dans ces années de guerre, André Suarès est le premier des nombreux conseillers de Jacques Doucet pour la confection de sa bibliothèque, léguée à l’Université à sa mort en 1929, dont Marie Dormoy, alors maîtresse d’André Suarès, a été la directrice.
6 Le Petit débat littéraire, qui sera achevé d’imprimer le 25 octobre.
7 Alain a écrit 18 textes dans le Mercure entre février 1947 et juin 1956.
8 Il s’agit des enregistrements, qui seront diffusés à partir de décembre et jusqu’en juillet 1951.
9 Vraisemblablement la script, qui note le minutage des questions abordées et les références des bandes correspondantes.
10 Ce treize juin est un mercredi. Cette conversation téléphonique n’a pas été notée.
11 Correspondant aux journées des 18 et 20 avril 1950, publiées dans le numéro de juillet 1950 de La Table ronde, pages 45 à 51. Ce texte sur La Mort du Fléau sera abondamment repris pour la publication du numéro du Point daté d’avril 1953.
12 Maurice Bourdel (1889-1968), est le fils d’Henri-Joseph, petit fils d’Henri Plon (1806-1872), fondateur de la maison en 1840.
13 Cette visite n’a pas été notée.
14 Roland Laudenbach (1921-1991), fondateur de la maison d’édition (pas la revue) La Table ronde en décembre 1944.
15 Ces crochets figurent dans l’édition papier.
16 Paul Léautaud ne semble pas savoir que Jean Le Marchand est un prêtre. En tout cas il ne le mentionne pas.
17 Pour ces changements, voir Combat du trente août page trois, encadré « En bref », dernière colonne.
18 Non, Paul Léautaud n’a jamais eu d’entretien avec Pierre Sipriot, ils se sont juste brièvement rencontrés le cinq septembre 1950 dans un studio de radio avec Julien Benda.
19 François Sentein (1920-2010), journaliste, et romancier, a écrit son journal de 1938 à 1945 sous le titre Minutes, en quatre volumes aux éditions Le Promeneur en 2000.
20 La Table ronde est une revue d’une taille de (13,5 x 22 cm), soit sensiblement les dimensions du Mercure et, comme lui, d’une écriture serrée, aux pages de 3 000 caractères.
21 Il était entendu que La Table ronde publierait les fragments de l’année 1953 une fois parue la troisième série de fragments de l’année 1930 dans La Parisienne, ce qui a été fait avec le numéro d’octobre.
22 La secrétaire de François Sentein (voir au 19 octobre).
23 Cette rue Plessis-Piquet a été renommée rue Boris Vildé il y a dix ans, en novembre 1944. Il n’y a plus de boîte-aux-lettres.
24 Ce compte rendu de José Cabanis se trouve pages 173-174, dans l’« Agenda » de ce numéro de décembre 1954.
25 Marie Dormoy, évidemment, lors d’un entretien avec Pierre Sipriot (Journal littéraire au treize avril 1955).
26 Maurice Thouny, que Paul connait pour son intérêt pour les animaux.
27 Cet article n’est pas signé.
28 Nous savons que c’est faux.
29 Tous les léautaldiens savent que c’est faux.