Epoca

Epoca était un hebdomadaire italien du groupe Montadori1 paru en 1950 et ayant couvert la quasi-totalité de cette seconde moitié du XXe siècle. Par son format, sa pagination, son graphisme et son tirage, on peut le comparer à notre Paris Match.

Comme pour la page Ker Miaou, l’une des plus visitées de ce site, allez donc savoir pourquoi, comme « Une victoire sur les Allemands (juillet 1940) » et quelques autres, voici un texte qui a coûté largement au-delà d’un €uro la page.

Parce que voilà une nouveauté : ce libraire italien ne vend pas d’anciens numéros mais d’anciennes pages, quatre exactement, dont seules deux concernent l’objet qui nous intéresse.

Qui nous intéresse… En fait cet article n’apprendra rien aux lecteurs de leautaud.com. À peine davantage chargé d’erreurs que ses confrères parisiens, il indique juste ce qu’un journaliste étranger pouvait écrire sur Paul Léautaud au lendemain de sa mort.

Se trouver face à des pages séparées interdit de dater précisément le numéro. Le texte est de « mars ». Il s’agit d’un hebdomadaire. Débrouillons-nous avec ça.

Les pages ont été scannées. Le texte a été reconnu par un OCR configuré en italien puis le texte italien a été passé à la moulinette de Google traduction

Voilà ce que ça donne, à peine retouché :

Il dédiait aux chats ses chroniques théâtrales

Considéré comme l’écrivain le plus cynique de la littérature française, Paul Léautaud disait du mal de tout le monde, de Gide à Mallarmé, d’Apollinaire à Flaubert.

par Lorenzo Bocchi

Paris, mars [1956]

En 1942(2), lorsque la nouvelle de la mort de Paul Léautaud, septuagénaire, parvient aux rédactions des journaux traitant des communiqués de presse sur la défense élastique et les rations sucrées, les nécrologies de circonstance, toujours prêtes dans les tiroirs, représentent une diversion opportune et étaient gonflés à l’art, fût-il un illustre inconnu. La nouvelle a été démentie quelques jours plus tard. Ils ont demandé à l’intéressé si, outre le fait qu’il se trouvait toujours de ce côté-ci du rideau de marbre, il était satisfait des louanges qui lui avaient été faites à l’occasion de sa « mort ».

« Non, je ne le suis pas », a-t-il répondu, « principalement à cause des erreurs grammaticales et des imperfections de style que j’y ai trouvées. » À cette époque, il était plus connu sous le nom de Maurice Boissard. C’est ainsi qu’il écrivit les critiques théâtrales du Mercure de France. Pendant près de trente ans, il avait parlé de tout, rarement des pièces qu’il était obligé de voir. Il s’est en fait beaucoup amusé à lire les différentes nécrologies. Il y a mis le sien. Il écrit lui-même une épitaphe plaisante :

Ici repose Paul Léautaud
plus connu sous le nom de Maurice Boissard
Prêt à tout sacrifier pour un bon mot.
Quand ils l’ont enterré certains ont dit : “C’est trop tôt”
mais à part – beaucoup ont pensé : “C’est bien tard”.

Lorsque la rumeur a circulé la semaine dernière selon laquelle Léautaud, 84 ans, était décédé, les rédactions se sont montrées très prudentes. La plupart des journaux ne publient pas immédiatement la nouvelle, même s’il ne s’agit plus d’un illustre inconnu mais d’une personnalité du Tout-Paris, une des curiosités de la Ville Lumière, comme Sartre, comme Cocteau, comme Mauriac, invitée aux premières de gala entre Martine Carol et Marina Vlady, photographiée, interviewée, persécutée. La métamorphose miraculeuse avait été opérée en 1949 par la radio3. Un journaliste littéraire avait eu l’idée d’amener ce vieil homme grincheux devant le micro et de le faire discuter un peu de tout. Le public était ravi. Il avait découvert un spécimen de zoo, un homme qui disait ce qu’il pensait. C’était un triomphe. Le public réclamait des suppléments. C’est ainsi4 que la série d’interviews radiophoniques s’est étendue à Claudel, à Colette, à Blaise Cendrars, à Mauriac. Il avait fallu près d’un demi-siècle pour se débarrasser des mille exemplaires du roman Le petit ami que Léautaud avait fait imprimer en 1903. Lors de ses interviews radiophoniques, un exemplaire de luxe du roman, vendu aux enchères à l’hôtel Drouot, s’adjuge 70 000 francs.

Cette fois, il est vraiment mort. Sa dernière plaisanterie : il s’est arrangé pour que la nouvelle de sa mort ne soit entendue qu’au bout de trois jours, au siècle de la radio et de la télé. Y a-t-il un seul écrivain qui ne considère sa mort comme une occasion suprême de publicité ? Il avait écrit : « Quelle sorte de curiosité, quand on est si bêtement enfermé dans une boîte et incapable de lire les coupures de presse ». Début janvier, ils5 l’avaient convaincu de quitter son « repaire » de Fontenay-aux-Roses pour se retirer à « La Vallée-aux-Loups », la belle maison de Chateaubriand transformée en maison de santé. Pendant des années, il avait vécu dans ce taudis de la campagne parisienne, faisant lui-même la cuisine et la lessive, se disputant avec le propriétaire et les voisins, vivant en inflexible misogyne et misanthrope parmi les chats et les chiens ramassés dans la rue. Dans le « jardin » plein de mauvaises herbes étaient enterrés les 450 animaux qui avaient peuplé sa solitude. En 1914, il avait 98 chats, 12 chiens, une chèvre et une digne oie à la maison. Jusqu’à l’année dernière, il avait eu un singe de compagnie, qui s’est également retrouvé dans le cimetière de la maison. « À mes chats, à mes chiens, à la mémoire de mes compagnons qui m’ont quitté » lit la première page de son Théâtre de Maurice Boissard « Je dédie ces chroniques qui se sont écrites en leur compagnie, pour moi les meilleures de toutes6. »

Il a écrit avec une plume d’oie à la lueur des bougies

Il a continué à éditer le célèbre Journal jusqu’à la fin. En 1939, il comptait déjà dix mille pages, écrites chaque soir à la chandelle et à la plume d’oie. Il n’aurait dû être publié qu’après sa mort. On disait que nombre de ses admirateurs, prenant de lui des leçons de cynisme, attendaient sa fin avec impatience pour lire ce mystérieux document. Deux volumes ont été publiés, couvrant les années 1893 à 1909, et certains fragments dans des revues littéraires. « Parfois je me dégoûte d’écrire quand je pense au nombre d’ânes par lesquels je peux être lu » disait un jour ce fin comptable de ses propres réactions, impressions, aventures. En 1948, il avait offert à un ami une enveloppe avec l’inscription : « Décédé ». Il contenait la dernière volonté. « N’informe personne, n’invite personne, pas même mon frère7. Ne faites pas de courses. Je veux être incinéré sans fleurs, sans vêtements. L’urne avec mes cendres est à déposer dans la concession que j’ai achetée dans l’ancien cimetière de Chatenay-Malabry. Sur ma tombe l’inscription : Paul Léautaud, écrivain français, 1872-†… ». Il n’avait fait que se précipiter au chevet de ses amis mourants pour lire sur le spectacle de la mort. Il était devenu un spécialiste. La page sur la mort de Charles Louis Philippe est une page d’anthologie. Et il a quitté cet enterrement en murmurant : « Un chien vivant vaut plus qu’un écrivain mort8 ». À la maison, il avait laissé l’un de ses innombrables compagnons à quatre pattes malade et nécessitant des soins. Lorsque son père mourut le mardi gras 1903, il lui prononça l’oraison funèbre suivante : « Quelle étrange idée de se déguiser en mort un jour comme celui-ci !9 ».

Sa vie était une révolte constante

« Je ne suis pas doué pour les grands sentiments : respect, admiration, patriotisme, religion, amour. Je suis le seul intéressé. » Léautaud était d’un cynisme implacable. Peut-être la clé de sa révolte constante doit-elle se trouver dans son enfance : une mère de petite vertu qui l’abandonne trois jours après sa naissance et qui, lorsqu’elle le retrouve à dix-huit ans, se comporte avec lui comme s’il était un vieil amant10. Et un père libertin et indifférent aux problèmes de cet enfant qui a grandi entre les jupes et les alexandrins de la Comédie Française.

C’était un ours, dans tous les sens. « Je n’ai besoin de la compagnie de personne : une pièce nue, un bon fauteuil, le silence, une provision de bougies, de quoi écrire11. L’entreprise est dans ma tête » dit-il. Son ambition : « Être apprécié d’un petit nombre de personnes et ignoré des imbéciles ». Il avait quelque chose pour tout le monde. Flaubert, le grand styliste, était pour lui un « ébéniste littéraire ». « J’écrirai à Gide pour lui donner des leçons de style : commencer toutes ses phrases par un mais ». « Mallarmé a commencé son discours funèbre pour Verlaine en disant : “La tombe aime le silence” et il a continué à parler pendant une heure. Il compose ses poèmes en cherchant des mots dans le dictionnaire. »

Il admirait Heine car lorsqu’on lui demanda sur son lit de mort s’il avait encore la force de siffler, il répondit : « Non, même pas pour siffler les comédies de Scribe12 ! Il a aussi déclaré : « La guerre n’a pas tué assez d’imbéciles » devant le corps du poète Apollinaire, victime de la Première Guerre mondiale. Le patriotisme l’enrageait. Il n’avait porté l’uniforme militaire qu’une seule matinée, en 1914(13). Dans l’euphorie conformiste du second après-guerre, toujours par esprit de contradiction, il se vantait d’avoir servi de guide aux premiers Allemands arrivés à Paris dans les années 1940. « Magnifique, hein ? répétait-il à ces “touristes” indésirables14. En réaction au spectacle de nombreux collègues faisant la queue devant l’institut allemand pendant l’occupation, il affiche après la libération une certaine nostalgie des chants nostalgiques des soldats allemands. Ils lui ont tout pardonné. Jusqu’à son entêtement à ne pas croire, par haine du progrès, qu’un record vaut une occupation étrangère.

Peut-être « Le Vieillard terrible » de la littérature française n’était-il qu’un grand timide. Et quand tu es timide, tu te défends comme tu peux. Même avec un journal de quinze mille pages écrit à l’encre corrosive.

Lorenzo Bocchi

Encadré dans la photo :

Paul Léautaud a vécu pendant des années dans une vieille maison de la campagne parisienne. Il faisait lui-même sa cuisine et sa lessive. Dans le jardin, il gardait des chats errants, des chiens, une chèvre, une oie et un singe. De peur que ses funérailles ne se transforment en événement mondain, il a fait en sorte que la nouvelle de sa mort ne soit connue qu’au bout de trois jours. En haut : la dernière photographie de Léautaud15.

Notes

1       Nous sommes partis du principe qu’étaient faibles les risques de poursuite de cet éditeur italien (pourtant particulièrement puissant). C’est pourquoi cette page est en libre accès.

2       C’était en mai 1941. Voir ici.

3       À la fin de 1950.

4       Ce « C’est ainsi » est fautif. C’était tout simplement une idée dans l’air, renforcée par la commodité de montage qu’offraient les enregistrements Philips-Miller puis les magnétophones.

5       Marie Dormoy ?

6       Ce texte a sans doute été écrit quelque part mais pas dans les Chroniques de Maurice Boissard.

7       Demi-frère, Maurice (1884-1961), fils de Louise Viale et de Firmin.

8       Cette phrase a peut-être été prononcée et écrite par Paul Léautaud mais certainement pas en « quittant » cet enterrement auquel il ne s’est pas rendu.

9       Firmin est mort le 26 février 1903, qui est un jeudi et a été enterré les 28, qui était un samedi. Cette phrase provient d’une lettre à Alfred Vallette datée du lundi 23 février (alors que Paul Léautaud ne travaillait pas encore au Mercure) : « Mon cher Directeur, / Je ne pourrai pas venir aujourd’hui au Mercure comme c’était convenu. Mon père décidément très mal. Il me faut retourner à Courbevoie. Vous ne me verrez sans doute pas avant quelques jours. Quelle singulière idée, pour un mardi gras, de s’habiller en mort ! / Cordialement à vous. »

10     À part une journée lorsqu’il avait dix ans, Paul Léautaud n’a revu sa mère qu’à la mort de Fanny en octobre 1901, il était alors âgé de 29 ans.

11     Chronique du seize mars 1914 : « Là, entre les quatre murs de ma chambre, dans le silence de la nuit, devant mon papier, à la lumière de mes bougies, je pense à moi, à ma vie, à mes souvenirs, à la merveilleuse aventure qui m’arrive [Anne Cayssac vient de devenir sa maîtresse], avec cette sorte de volupté qu’on éprouve à s’étudier et à se connaître, et je me regarde, oui, vraiment, pour ainsi dire, comme s’il s’agissait d’un autre et que je puisse réellement me voir. »

12     On ne voit pas bien le rapport.

13     L’auteur pense à la première guerre mondiale pendant laquelle Paul Léautaud a accompli son service militaire au Mercure de France (dans la propagande) mais ignore qu’il a servi dans les Chasseurs à pieds du vingt octobre 1891 à mai 1892.

14     Complètement faux.

15     Non. Les dernières photographies de Paul Léautaud sont évidemment celles de Paris Match.