Remy de Gourmont, Une vie fin-de-siècle

Page web mise en ligne le quatorze février 2026. Temps de lecture : deux minutes.

On avait bien vu passer l’article du Monde, cet été. Bien sûr on s’était précipité chez le dernier libraire du boulevard, bien sûr il n’était pas disponible. Et puis ce n’est pas une lecture d’été ; et puis le temps a passé…

C’est Jean-Marc qui a carillonné : « Vous n’avez pas parlé du second tome du bouquin de Thierry » et tout ça.

Non, Léautaud.com n’en a pas parlé parce que c’est aux Amateurs de Remy de Gourmont qu’en revient le privilège. — Oui mais quand même ! — Ah bon. D’autant que les Amateurs de RdG ne se sont pas foulé le clavier là-dessus.

Quand quelqu’un arrive avec une page toute prête on ne dit jamais non, c’est toujours ça de moins à faire. Pour Jean-Marc, c’est facile, Thierry est un copain. Histoire de ne pas trop lui casser les pieds il s’est limité à deux questions, de celles qu’on en posait dans les radios libres dans les années 1980, le bon temps de notre jeunesse :

Thierry Gillybœuf photographié par la poétesse Cécile A Holdban lors du 41e Marché de la Poésie, en juin 2024

« Cher Thierry Gillybœuf, vous avez consacré deux gros volumes biographiques à Remy de Gourmont, en 2025, qui sont parus aux éditions La Part Commune. Qu’est-ce qui a motivé votre intérêt ? »

On ne se méfiera jamais assez des bibliothèques familiales. Dans ma chambre d’enfant, il y avait justement une partie de la bibliothèque familiale, où figuraient, j’ignore toujours pourquoi, deux livres de Gourmont, Sixtine, roman de la vie cérébrale et Histoires magiques, publiés chez 10/18 avec des préfaces de Hubert Juin. Ils m’intriguaient et m’aimantaient. J’ai tourné un temps autour, et quand je les ai lus, j’ai été fasciné par la langue, plus encore que par l’histoire. En outre, je n’avais pas compris — j’avais quinze ou seize ans — que les Lettres à Sixtine qui figuraient à la suite n’étaient pas adressées au personnage du roman, mais à celle qui était l’amante de Gourmont à l’époque, la fantasque Berthe de Courrière. J’aimais beaucoup les mots rares. Il y en avait un dans ce livre, Sixtine, qui n’a pas cessé de me fasciner, vlouement, pour désigner le bruit des ailes des oiseaux quand il vole. C’est le premier néologisme dont je me souvienne. J’ai ressenti ce que Gourmont appelle “l’ivresse verbale”. À un âge où l’on lit davantage Rimbaud ou Poe, je me suis pris de passion pour Gourmont, Villiers de L’Isle-Adam, Huysmans et quelques autres. Mais j’étais loin d’imaginer où cela m’entraînerait.

« Le tome II de votre biographie nous intéresse particulièrement car le nom de Paul Léautaud y revient à de multiples reprises. Comment qualifieriez-vous leur relation à cette époque ? »

De même que Gourmont est le “personnage principal” de la première partie du Journal littéraire de Léautaud, Léautaud est l’un des “personnages principaux” du second volume de cette biographie. Son témoignage sur le vif, les anecdotes pas toujours “élégantes” sur Gourmont (la présence du pot de chambre pas toujours vidé dans son appartement de la rue des Saints-Pères, son gros postérieur lui causant du mal pour enjamber une barrière afin d’attraper leur train lors de leur escapade rouennaise), m’ont énormément aidé à dresser un portrait vivant de Gourmont. L’amitié qui les liait, tant que Léautaud vivait à Paris, montre une extraordinaire complicité. Difficile d’imaginer deux personnages plus dissemblables, pourtant. Mais une forme d’authenticité dans la façon d’être, un goût pour la rosserie, une dilection pour les auteurs méconnus, et surtout, cette véritable transmutation opérée par Léautaud en convertissant Gourmont au stendhalisme, sont les éléments qui consolident cette amitié. Elle est vive, forte, mais ne dure véritablement que quelques années. Quand Léautaud quitte Paris, ils se voient moins, et Léautaud sera déçu par l’apparente et complexe palinodie de Gourmont pendant la guerre. Mais il lui conservera sa tendresse, et avec le recul, après la mort de Gourmont, il finira par lui manquer. Léautaud est — malgré son agacement devant sa relation avec l’Amazone et ses articles “patriotiques” — l’un de ceux qui a le mieux compris Gourmont, il est surtout le seul à avoir souligné que c’était un homme gai.

Remy de Gourmont (1858-1915) est un auteur inclassable, dont l’œuvre nourrie et variée mêle tous les genres, de la poésie à l’essai linguistique, du traité scientifique au théâtre, du roman au libelle. Sa pensée, jusque dans ses contradictions, jouit d’une liberté rarement égalée. Bien que reclus dans son grenier de la rue des Saints-Pères, il occupe une place centrale dans la vie intellectuelle de son temps. À travers lui, c’est toute la « fin-de-siècle » qui revit, avec ses excès, ses outrances, ses cafés interlopes, ses petites revues, ses querelles, son penchant pour l’absinthe et la morphine, son goût de la provocation, sa férocité et sa drôlerie, l’incroyable floraison artistique en littérature, en peinture ou en musique, ses personnalités hautes en couleur, ses prêtres satanistes, ses anarchistes poseurs de bombe, ses faux mages, ses femmes aux amours libres… Esprit incisif, curieux et érudit, tenu par ses pairs pour le plus grand écrivain de son temps, Remy de Gourmont est resté aussi notre contemporain.
Ce second tome couvre les années 1898 à 1915 (et un peu après).
Thierry Gillybceuf est né en 1967. Lecteur par passion, entomologiste de formation et employé de bureau par nécessité, il est l’auteur de nombreuses traductions de l’anglais et de l’italien, ainsi que d’une multitude de préfaces et de quelques essais littéraires. On lui doit entre autres le Cahier de l’Herne consacré à Remy de Gourmont, les Œuvres de Georges Perros en Quarto, la traduction des Poésies d’Herman Melville, l’établissement et la traduction de la correspondance complète de Henry David Thoreau. Cette biographie est véritablement l’œuvre d’une vie : commencée un mois avant qu’il ne devienne père, sa rédaction s’est achevée alors qu’il venait d’être grand-père.
Éditions La Part Commune Collection Silhouettes Littéraires 28,90 €
ISBN 978-2-84418-508-2