Page publiée le 17 février 2026. Temps de lecture : quatre minutes.

Décidément — mais nous savons que c’est un hasard — Paul Léautaud est en vogue ces temps-ci. Il est abondamment cité dans le tome II de l’ouvrage de Thierry Gillybœuf Remy de Gourmont, Une vie fin-de-siècle, paru cet été et il est au centre de celui de Christian Gury : Paul Léautaud et les revues homosexuelles, paru cet automne.
Christian Gury a déjà été cité dans leautaud.com, dans le texte de Jean-Marc Froidure « Il était une voix », à propos d’Édith Silve. C’était le quinze août 2022. Puis plus rien.
Puis plus rien parce que Christian Gury n’est pas spécialiste de Paul Léautaud.
C’est Maxime Hoffman qui a découvert par hasard ce Paul Léautaud et les revues homosexuelles et il a paru évident que leautaud.com se devait d’en signaler l’existence.
Christian Gury écrit trop ; ou plutôt — on n’écrit jamais trop — sur trop de personnages différents. 57 ouvrages revendiqués sur presque autant de personnages réels, l’entreprise est aventureuse même s’il s’agit d’un thème unique, ici obsessionnel. On pense à ces micros-trottoirs que nous infligent les journaux télévisés : « Aimez-vous la barbe à papa ? » À la foire du trône, trois braves types heureux de passer à la télé (et un peu enveloppés) répondent oui et du coup chacun pense que la France entière se goinfre de barbe à papa. Ici c’est l’homosexualité — essentiellement masculine. Chez Christian Gury la femme n’existe pas, ou alors pétomane1.
Christian Gury aime bien l’histoire minuscule. C’est sympathique, c’est charmant, l’histoire minuscule. Les ragots, les potins, le léautaldien adore ça. Mais ici, sélectionner un infime détail, la soirée un peu égarée d’un jeune homme encore en construction (pour ne pas dire en travaux2) et en faire l’axe d’une vie il y a un monde. On sent Christian Gury sincère dans sa démarche mais elle n’est pas honnête. Un peu comme le coup de la barbe à papa. Devant résumer l’affaire en trois phrases, on dirait : « Ce soir de septembre, comme bien d’autres3, Léautaud avait juste besoin de se les vider. Le récit reproduit ici en annexe n’est certes pas brillant et pour tout dire assez glauque4. Sans que la fin soit davantage précisée, on sent bien qu’il est rentré chez lui la queue basse. » Trois phrases. Et parce que ce pauvre Paul, à peine maso, s’est épanché dans son journal faute d’autre confident possible, Christian Gury en fait une théorie de 115 pages.
Les trois revues, Akademos, Inversions et Arcadie fournissent le corps du livre, et c’est heureux. Ces jeunes revues ont à l’évidence dû chercher de la copie partout, dans ce domaine restreint, et sans doute coller une quantité prodigieuse de timbres. Paul Léautaud, comme bien d’autres, a décliné l’offre. À l’évidence ce n’était pas son truc, quelque soient les tentatives de Christan Gury de l’embarquer dans cette affaire.
On peut largement préférer l’autre versant du livre, le plus érudit et le plus riche d’informations, celui où il n’est pas question de Paul Léautaud.
Annexe : La soirée du 17 septembre 1904
9 heures du soir. Place de l’Étoile, à la porte du métro. Deux gamins. Je les regarde. Ils se séparent. Je continue à les regarder. L’un d’eux, assez bien de visage, qui avait fait une cigarette, vient, comme je fumais, me demander du feu. En lui en donnant, je lui demande pourquoi son camarade l’a quitté. Il me répond qu’il attend quelqu’un. Je demande : «Monsieur ou dame ? » Il me répond : « Un monsieur, un anglais. » Je continue à le questionner : « Pourquoi faire ? » Il me répond qu’il n’en sait rien. Je lui dis : « Voyons, comprenez-vous ce que je veux dire ?… » Il me regarde en souriant, et me répond : « Oui. » Je lui dis alors : « Alors, vous marchez ?… » Nouveau oui. Je lui dis : « Bon, mais comment vous arrangez-vous, où va-t-on ? » Il appelle alors son camarade, qui vient, et indique, ou le Bois, ou je ne sais quel hôtel, loin, rue Saussure5. En route tous trois vers le Bois, toute l’avenue du Bois. Jolie conversation. Ils ont l’un seize ans, l’autre dix-sept. Celui avec lequel j’ai l’intention… est décidément d’une assez gentille figure, l’air d’avoir quinze ans. Arrivés à la porte du Bois, des craintes me prennent. Station sur un banc. Anecdotes salées. Je leur raconte le conte des Bottes, des Conteurs Italiens6. Projet de venir chez moi. Nous nous dirigeons vers le métro. Puis je réfléchis, qui sait si, mon adresse connue, ils ne me relanceront pas. Je parle d’une voiture… Nous remontons à la place de l’Étoile. Toutes mes réflexions quant aux risques à courir m’avaient un peu refroidi. D’ailleurs, ces jeunes complaisants n’étaient que pour des plaisirs innocents, bouche ou main. Le reste, encore vierges. Sous prétexte d’aller à une vespasienne, je cherche à m’esquiver. Ils me rattrapent, me font une petite scène, bien justifiée, d’ailleurs. Je les avais gardés pendant deux heures, pour rien en somme. Leur soirée perdue. Je suis repris du désir de les utiliser, au moins un, celui qui me plaisait. Puis, l’heure, mes inquiétudes revenues. Bref, nous nous séparons, place de l’Étoile, étant convenus d’un rendez-vous pour le lendemain dimanche ou le surlendemain lundi, entre 8 heures et demie et neuf heures place de la Madeleine.
Ce qu’ils m’ont raconté de certaines femmes qu’ils trouvent, le soir, sur les chaises, à l’entrée de l’avenue du Bois, et qui les emmènent dans le Bois, pour se faire faire minette, moyennant un bon pourboire.
Avenue du Trocadéro7, petite rue en descente vers le quai, entrée de maison, entre deux grilles du jardin de façade…

Notes
1 Christian Gury, Proust et la Femme Pétomane (avec des majuscules partout), Kimé, 2002. Ouvrage rafraichissant.
2 Certes, Paul Léautaud avait 26 ans en 1904 mais, aussi actif qu’il ait pu être, il l’a été très tardivement.
3 Mais assez frais et humide nous disent les journaux, avec une température de neuf degrés le matin et des brouillards.
4 Réponse à Chritian Gury qui dans le deuxième paragraphe du livre, évoque des « descriptions pas toujours ragoutantes » des liaisons féminines de Paul Léautaud.
5 La rue de Saussure, vers Pont-Cardinet est, à pied, vraiment loin de la place de l’Étoile. L’avenue du Bois a été renommée avenue Foch en 1929.
6 Vraisemblablement Émile Gebhart, « Les Conteurs italiens », Revue des Deux Mondes, 1894.
7 Renommée avenue du Président Wilson en 1918.