La mort d’Eugène Montfort
◄ Eugène Montfort I : 1905-1908.
◄ Eugène Montfort II : 1911-1923.
◄ Eugène Montfort III : 1924-1936.
L’article d’Auriant — 1937 — Notes
Page mise en ligne le premier mars 2025. Temps de lecture, un petit quart d’heure.
Le treize décembre 1936, un dimanche, Marie Dormoy passe voir Paul à Fontenay :
Marie Dormoy, de passage chez moi à la fin de l’après-midi, m’apprend que Montfort est mort. On l’a trouvé mort dans la couchette d’un compartiment du train qui le ramenait du Midi à Paris. Je crois me souvenir que c’est 43 grammes de sucre que Saltas m’a dit qu’il avait. Il a dû mourir comme le Bailli195, sans s’en apercevoir, dans ce qu’on appelle le coma diabétique. Il aura fini sa vie sur une chose pas jolie : en ouvrant les Marges à la vilenie de Camille Mauclair196 sur Thibaudet197.
Dans la rubrique « La vie féminine et mondaine » du Figaro du dimanche treize (page deux), l’affaire est traitée en moins de 25 lignes : « Eugène Montfort, l’écrivain connu […] est mort l’autre nuit dans le train. » Par « l’autre nuit », comprendre avant-hier, vendredi onze au matin. « L’œuvre que laisse Montfort comprend nombre de bons romans […] il fut longtemps de nos collaborateurs. Sa disparition soudaine nous laisse de profonds regrets. » Le treize est jour de chance, on ne va pas gâcher ça pour si peu. Et puis, en Angleterre, Georges VI est proclamé roi. Heureusement Guermantes (Gérard Bauër), dans Le Figaro rattrapera l’affaire le lendemain par une jolie demi-colonne en une. Ce n’est pas le onze que Guermantes date la mort d’Eugène Montfort mais de « la nuit du 9 au 10 ».

Dans L’Œuvre, en page deux, l’article d’André Billy, est accompagné du dessin de Raoul Dufy qui ouvre ces pages.
Eugène Montfort est mort subitement
La mort d’Eugène Montfort me fait une grande peine. Je perds en lui un ami de trente ans, ombrageux, un peu farouche, mais très sûr et d’une profonde et rare délicatesse de sentiment.
Il avait beaucoup de talent. On ne lui a pas rendu toute justice. Déçu, un peu amer peut-être, il se laissait lentement oublier. La maladie ne contribuait guère, à le rendre plus sociable et plus laborieux.

On l’a souvent comparé à Flaubert dont il a fait en effet revivre le désintéressement et l’indépendance, mais il n’avait pas les scrupules de style du vieux maître, il n’en avait pas non plus l’immense appétit de connaissances et de lectures. C’était un flâneur, un rêveur, un jouisseur et qui prisait autant la liberté de ne pas écrire que celle d’écrire ce qui lui plaisait. « Il faut écrire pour soi », répétait-il.
La vie littéraire a ceci de bon qu’à ses risques et périls chacun s’y comporte selon son goût. La méthode de Montfort avait au moins le mérite de ne lui avoir été imposée par personne.
Je le comparerais plus volontiers à Stendhal qu’à Flaubert, sous cette réserve que Stendhal avait au contraire la manie d’écrire. De Stendhal, Montfort possédait la lourdeur physique, la timidité, la pénétration d’esprit, le naturel, le sens du trait. Comme Stendhal, il n’a rien tant aimé que d’observer le train des mœurs et des passions. De derrière ses verres de binocle, ses gros yeux suivaient d’un regard lent et implacable. Et quel pli méprisant et attristé avait sa bouche !
Je le soupçonne d’avoir beaucoup souffert, mais il n’était pas homme à vous faire ses confidences. Il vous dévisageait et se taisait. Ce timide était terriblement intimidant.
De ses œuvres, quatre ou cinq livres resteront. J’en suis absolument sûr : La Turque, Les cœurs malades, Les noces folles, La détresse américaine, petits chefs-d’œuvre d’une précision et d’une minutie japonaises. Sa simplicité, sa simplicité, sa concision, la vérité, il n’avait pas d’autres règles. Il détestait les grands mots et les partis pris d’école. Moins replié sur lui-même, plus riant, plus abordable, il aurait pu, par l’autorité de son goût personnel et par celle de sa chère revue Les Marges, exercer une influence considérable et bienfaisante. Il s’en va méconnu sinon complètement ignoré de beaucoup de jeunes écrivains qui auraient été heureux de trouver en lui un guide.
Il aura sa revanche et elle sera belle. Ses amis s’y emploieront. Dans la mesure du temps qu’il nous reste à vous survivre, comptez sur nous, cher Montfort ! Nous ne vous oublierons pas, nous parlerons de vous souvent. Nous dirons, nous redirons ce que vous avez été, écrivain de la plus fine et de la plus libre tradition, et l’on nus croira, parce que c’est vrai.
André Billy
Excelsior offre une photographie et donne des précisions quant à l’activité d’Eugène Montfort en Algérie.

Les Treize, dans L’Intransigeant daté du quinze, donnent un tiers de colonne mais n’évoquent pas cette histoire d’Algérie ni même les circonstances un peu particulières de sa mort.
En une de Comœdia du treize décembre (suite page trois) l’article de Gaston Poulain est complètement hors-sujet mais est accompagné d’une photo de face :

Tous ces articles sont brefs, circonstanciés, peu laudateurs, et dans l’ensemble méprisants.
Le quinze décembre, ce sont les obsèques, à l’église Notre-Dame des Champs, sur le boulevard Montparnasse :
Obsèques de Montfort. Cérémonie religieuse à cette église boulevard Montparnasse, en face la rue du Montparnasse198. En arrivant, je me trouve derrière Marie Laurencin, en compagnie de Louise Faure-Favier199. Je l’aborde. Accueil charmant, m’appelant : Paul, tout court. Je lui dis qu’elle m’oublie joliment, qu’elle venait me voir au Mercure au moins une fois par an. Depuis plusieurs années, pas une visite. Ensuite, au Père-La Chaise, dans un de ces cars funéraires. Dans la montée, de la porte au caveau de Montfort200, je suis avec Billy, je lui parle du changement physique de Marie Laurencin, beaucoup mieux, par moments même un peu jolie. Il me dit qu’elle s’est fait mettre des dents, teindre les cheveux, qu’elle a engraissé, surtout, ce qui l’a complètement transformée. Comme je lui demande si la cérémonie va durer longtemps, ayant un rendez-vous à 3 heures et demie rue Laffitte201, il me dit : « Mais, je pérore, mon cher. J’en ai au moins pour trois quarts d’heure, et je crois que Maurice Le Blond202 parlera aussi. » Je ne suis resté que pour le tout début de son discours. Il a commencé par dire que, pour les écrivains de sa génération, lui par exemple, arrivant à Paris, leur ambition avait été d’être un écrivain comme Eugène Montfort. Voilà des gens qui n’avaient pas une grande culture ou qui avaient bien peu d’ambition.
∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ Une ligne de points. ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙ ∙
Deffoux me parle aussi de la difficulté qu’il a eue à faire passer des notes dans les journaux. Partout : « Eugène Montfort ? Connaissons pas. Nous voulons bien, mais alors comme publicité payante. » Il n’a trouvé que trois journaux pour accueillir la note gratuitement.
Le lendemain mercredi seize, la journée du Journal littéraire ne traite que d’Eugène Montfort :
Ce matin, au Mercure, Fleuret me parle de la mort de Montfort. Une congestion cérébrale. Il devait être mort depuis longtemps quand on l’a trouvé dans sa couchette à l’arrivée du train à Paris. Il avait tout le bas du visage violet. Les yeux grands ouverts, déjà un peu verdâtres. Quand on l’a bougé, un flot de sang a jailli de la bouche, le couvrant presque entièrement. On l’a transporté dans une petite salle de la gare, posé là, sur le sol, comme un colis. Un médecin est venu l’examiner, a fendu du haut en bas vêtements et chemise. Puis on l’a laissé là, tout débraillé, tout couvert de sang, la tête rejetée de côté, les jambes repliées, sans prendre aucune peine de le recouvrir d’une étoffe quelconque, ses valises à côté de lui. Carco, que Mme Montfort avait averti, et qui est allé à la gare pour le reconnaître, dit que c’était lamentable de le voir ainsi. Fleuret me dit : « C’est indigne. Le laisser là, comme un ouvrier. On aurait dû voir que c’était quelqu’un. Rien que la rosette… »
Sa femme était allée l’attendre à la gare. Quand elle a su qu’il était mort, elle est partie sans vouloir le voir. Fleuret dit qu’elle avait de grands griefs contre lui.
Ce soir, je parle de Montfort avec Auriant. Il est en train d’écrire son article sur lui, pour la France active, je crois. Il est plein d’éloges, de considération, d’admiration littéraires. Je le rabats un peu. Je reviens à ce que j’ai déjà dit de Montfort un jour à Vallette, qui a été tout à fait de mon avis, et que j’ai déjà dit à Auriant lui-même : que tout ouvrage littéraire qu’un autre que son auteur aurait pu faire aussi bien équivaut à zéro. Si bien faits, si intéressants que puissent être les romans de Montfort, un autre aurait pu les écrire. Alors ?… Comme Auriant a l’air de dire de lui : un grand romancier, je dis : non. Un conteur. Un conteur seulement, et que je ne vois pas, comme lui, tant de personnalité dans les romans de Montfort. Il est tout désarçonné et me dit que je lui démolis son article et qu’il ne va pas pouvoir s’empêcher de le refaire. Je lui dis que la personnalité de Montfort, si elle existe, c’est dans les Marges, où il a mis et montré son goût, sauf dans le dernier numéro avec l’article de Mauclair sur Thibaudet, — un goût parfait, qui était vraiment lui, qui lui appartenait vraiment. Pour le reste, non. Je pense vraiment que, quand on lira ce Journal, — si on le lit ? — le nom de Montfort ne dira probablement plus rien. Il sera complètement oublié. Comme moi.
Le vendredi 18 :
À quatre heures, visite de Saltas. Nous parlons de la mort de Montfort. Saltas me dit qu’à chaque visite qu’il lui faisait, Montfort lui demandait comment j’allais.
Il me dit aussi qu’on ne connaissait pas bien Montfort. Il était extrêmement sensible et tendre. Saltas me dit qu’il a de lui deux lettres extrêmement touchantes. L’une à propos de la mort de son chien, un fox, qu’il a eu pendant dix-sept ans. « Ma meilleure compagnie. Il me comprenait. Lui seul m’a vraiment aimé. » Encore un… L’autre à propos de la mort de sa mère qu’il adorait.
Le lundi 21 :
Je raconte à Auriant [ce] que Saltas m’a dit de Montfort lui demandant de mes nouvelles à chacune de ses visites. Il me dit qu’il en était de même avec lui Auriant, quand ils se voyaient. « Comment va Léautaud ? Que dit Léautaud ? Que fait Léautaud ? » J’avais peut-être là un ami dont je ne me doutais pas.
Le mercredi 23 :
Excellent article, et très juste, d’Auriant, sur Montfort, dans Marianne203. Il a été sensible à ce que je lui ai dit l’autre jour. Il le range dans la lignée des conteurs. Tout ce qu’il dit de l’homme, et qui est certainement vrai, me fait presque regretter d’avoir si peu fréquenté Montfort. J’avais été démonté, dès nos premières relations, par le mutisme dont il ne sortait pas, vous faisant parler et disant à peine trois mots pour son compte.
L’Article d’Auriant
Le destin a voulu qu’Eugène Montfort soit mort quelques jours avant le numéro de décembre de ses Marges qui devait être le dernier, et le jour même où ses amis l’attendaient pour dîner ensemble, comme ils en avaient l’habitude tous les mois. Il aura cessé de vivre en même temps que cessait de paraître la gazette littéraire qu’il avait fondée il y a trente-deux ans. Du moins a-t-il eu le bonheur de revoir, une dernière fois, la ville qu’il préférait entre toutes, et de s’attabler à la terrasse d’un bar, sur le Vieux-Port, devant un verre de vin de Cassis, ému au souvenir de ses personnages qui avaient foulé ce même quai, naguère : Colette et lui-même, Diane et Didier, et Guy Joli, Casteldor et Giulia… Sa disparition n’a pas fait grand bruit. Les éloges lui furent mesurés, comme s’il se fût agi d’un romancier entre tant de romanciers. Il n’était d’aucune académie, non plus que d’aucune chapelle, et ses livres n’atteignaient pas les gros tirages. Ils avaient pourtant tout ce qu’il faut pour plaire à des dizaines de milliers de lecteurs ; pour la plupart, ils eussent fait merveille sur l’écran. Un bref roman d’un de ses amis, Louis Codet, qu’il publia et révéla dans les Marges, en 1918, porte ce titre : César Capéran ou la tradition, qui devrait être celui de l’essai qu’on écrira un jour sur son œuvre, qui n’est pas nombreuse, mais de qualité : Eugène Montfort ou la tradition. Il débuta, naturiste, par des poèmes en prose, où il chantait ses émois passionnés. C’était un cœur tendre et aimant, qui fut déçu, et qui resta vierge, même quand il crut trouver l’affection. Comme tous les timides, il parlait peu, ne se livrait pas, ne se liait guère. Mais il s’intéressait à tout, prompt à saisir les singularités des êtres et le pittoresque des choses. Il aimait la vie, avidement, et il en a joui de même.
Si les circonstances s’y étaient prêté, il eût été un grand amoureux et un grand voyageur ; mais, ayant promené sa curiosité et assouvi ses désirs à travers les continents et les mers, il n’eût sans doute point écrit les romans qu’il aurait vécus. Il ne fit que quelques incursions dans la Manche, et surtout dans la Méditerranée, son port d’attache restant Marseille plutôt que Paris, où il avait son domicile, ses habitudes et ses amitiés. Lors même qu’il s’occupait « des énervés et des passionnés de ce temps singulier, de cette époque de vie vibrante, intense, excessive » qui précéda la guerre, il ne délaissait pas Marseille, et c’est par un vif et léger croquis du Vieux-Port que s’ouvre cette œuvre d’analyse psychologique aiguë, écrite à vingt-sept ans : les Cœurs malades. C’est Marseille qui sert de cadre à la Belle Enfant ou l’Amour à quarante ans, son chef d’œuvre, et c’est à Marseille encore — qui devrait bien donner son nom à une de ses places, de préférence sur le Vieux-Port — que Montfort a situé les aventures de César Casteldor.
La littérature aura consolé Eugène Montfort de bien des déboires. Il ne lui fut jamais infidèle. Il l’a aimée passionnément, avec son cœur et ses sens, comme une maîtresse. D’instinct, il allait vers ce qui est beau et original, vers ce qui est libre et hardi. Son goût était sûr, presque infaillible, qu’il s’agît de prose ou de vers, d’auteurs anciens ou contemporains, et en cela aussi il fut classique. L’indépendance qui lui était naturelle, il l’admettait chez ceux qu’il accueillait dans sa revue.
Estimé de quelques-uns, Montfort souhaitait une plus grande audience, non point tant par souci de gloire et de profit que par besoin de tendresse. Il voulait être aimé dans ses livres, où il avait mis « tout le parfum de la mer, son mystère et son rêve » et où il s’était mis lui-même, qui étaient, comme il l’a dit, les enfants de l’Amour ; il souffrait davantage d’être méconnu comme écrivain que comme homme. À l’injuste dédain, il avait répondu par ce défi, allégrement jeté à la postérité :
« Je viens de relire mes livres. Il y a en eux du naturel et de la vie ; ils ne sont pas démodés. Oui, Messieurs, ils tiennent le coup. Un critique observait récemment que la génération d’écrivains à laquelle j’appartiens avait été la vraie génération sacrifiée. Le moment ne serait-il pas venu de lui rendre un peu justice ? » demandait-il. J’ignore si ce moment est venu, mais il viendra sûrement.
Il viendra, tôt ou tard. Parmi les conteurs de bonne lignée française, à la suite de Gérard de Nerval et de Paul Arène204, Eugène Montfort a sa place marquée.
Auriant
Le samedi 26 décembre (toujours 1936) :
Des amis de Montfort, collaborateurs des Marges, veulent entreprendre d’en continuer la publication. À leur tête, Chaffiol-Debillemont205. Ce matin, une lettre de lui, me convoquant à une réunion lundi soir 4 janvier, au café Voltaire206. Le veinard, c’est à côté de chez lui : il habite rue de l’Odéon. C’est plus ou moins un boursier. Se propose-t-il de mettre de l’argent dans l’affaire ? Veut-il reprendre les Marges par cotisation ? Montfort avait renoncé à les faire paraître comme lui coûtant trop d’argent. Sous sa direction, elles étaient parfaites. Comment seraient-elles maintenant ?
Deux jours plus tard, le lundi 28 décembre :
À cinq heures, visite de Billy, passant dans le quartier, pour me dire bonjour. Je lui parle de l’histoire des amis de Montfort voulant continuer Les Marges, de Chaffiol-Debillemont, qui paraît être le promoteur, et de la prochaine réunion. Il me dit qu’il sait, qu’il a reçu aussi une lettre et qu’il ira à cette réunion. Il est d’avis qu’il ne peut être question que de collaborer « à l’œil » et fait cette remarque assez juste : il y a des gens en mesure de continuer les Marges, pourquoi n’ont-ils pas offert leur concours à Montfort. Il les soupçonne de vouloir se mettre en vue. Montfort les gênait. Il occupait forcément la première place. Ils ne venaient qu’après lui… Il n’a pas l’air d’accorder grand intérêt à cette entreprise.
1937
Le premier lundi de janvier :
Réunion ce soir à 9 heures, au café Voltaire, sous l’initiative et la présidence de Chaffiol-Debillemont, pour la reprise des Marges de Montfort. Discours ridicule de Chaffiol-Debillemont : « Montfort un grand homme… ses chefs-d’œuvre… entretenir sa gloire… » et autres hyperboles, et autres exagérations, et autres excès comme ceci : « Montfort, notre maître à tous. » Dire que lorsque je mourrai, j’aurai peut-être des lascars pour m’arranger de cette façon ! Je disais tout bas à Maurice Garçon et à Billy : « Moi, j’ai mis dans mon testament : ni fleurs, ni couronnes, ni discours, ni, surtout, “société d’amis” posthume. » On était pas loin de cinquante. Le meilleur moyen pour n’y pas voir clair et ne pouvoir rien décider. Maurice Le Blond romantique : « Montfort est mort. Ne serait-il pas plus beau de laisser les Marges mourir avec lui ? » Fauchois trouvant bien qu’on veuille les continuer, mais à condition d’en faire « une brillante revue ». Un premier comité a été formé sous le choix d’Ernest Tisserand. Environ une douzaine. C’est encore trop. Il y aura ensuite un comité de rédaction, qui acceptera ou refusera les articles. Cela présage de jolies petites rancunes, comme de jolies « petites importances » que se donneront d’autres. Le projet de Chaffiol-Debillemont n’est pas mauvais. Tâcher de publier les Marges pendant un an. Il s’attend à cette époque à être saqué de sa banque. Il a le projet de s’établir libraire. Il ferait dans les Marges une section de bibliophilie qui servirait son commerce. La revue pourrait alors avoir son existence à peu près assurée, sans que rien touche en rien à son caractère et à sa tenue littéraire. Une petite chose, comme elle a toujours été, mais une petite chose fort estimable. Je lui ai dit : « Mettez-vous à deux ou trois pour la diriger. Ce sera bien suffisant. »
Fauchois a parlé de la franchise et de la liberté qu’il faudra avoir pour « refuser des manuscrits, même entre amis ». Il a raconté qu’un jour il a apporté une nouvelle à Montfort qui l’a publiée. Quelque temps après, il lui en a apporté une autre. Montfort lui a dit : « Non, mon vieux. Je veux du Fauchois de “première zone” (comme le champagne). Pas cela. » Fauchois dit que sur le moment il n’a pas été content, mais que deux mois après, en relisant sa nouvelle, il a reconnu que Montfort avait raison.
Qu’est-ce que du Fauchois de « première zone » ?
Ce farceur de Tisserand voulait me fourrer d’un comité. Je l’ai vivement prié de me ficher la paix.
Nous étions là quelques-uns de visage assez marqué : Maurice Le Blond, Georges Le Cardonnel, Claude Berton, moi-même207, hélas ! J’étais assis en face d’une glace. Je me voyais avec mes cheveux gris, presque blancs à la lumière, en nuage un peu crépelé au-dessus de mon front. Ah ! vieux monsieur !
Le douze février :
Marie Dormoy m’apprend que Édouard Champion l’a informée ce matin par téléphone que Montfort lègue ses papiers à la Bibliothèque Doucet. Avec le ton, naturellement, d’un homme qui y est pour quelque chose.
Six mois plus tard, le seize juillet (1937) :
Reçu le numéro des Marges consacré à Montfort. Trois pages délicieuses de Georges Delaw208, de jolis vers de Chabaneix209, un récit des dernières heures de Montfort par Pillement. Un mot très élogieux de Le Cardonnel sur mon compte210.

Ce numéro n’aura pas de suite. Le surlendemain, Paul écrit à Fernand Chaffiol-Debillemont :
Paris 19 juillet 1937
Cher Monsieur,
Je vous remercie de m’avoir envoyé un numéro des Marges consacré à Montfort. Il est parfait de la première à la dernière page. Je ne savais pas que Georges Delaw211 écrivît de façon aussi charmante.
Je vous souhaite bons succès pour cette reprise des Marges qui ont toujours été sous la direction de Montfort une excellente revue d’un goût parfait.
Cordialement à vous.
P. Léautaud
D’ici la fin de l’année, et l’année suivante, Eugène Montfort ne sera plus cité que dans des circonstances minuscules qui sont le plus souvent des rappels de détails que nous connaissons. Puis vient la guerre, et il n’y a plus rien.
Notes
195 Le Bailly était le surnom d’Henri Cayssac, époux d’Anne Cayssac, mort en septembre 1924. C’est Paul qui l’a trouvé mort dans son fauteuil, dans son appartement de la rue Dauphine, Anne Cayssac étant en vacances à Pornic.
196 Camille Mauclair (Camille Laurent Célestin Faust, 1872-1945), poète, romancier, historien d’art et critique littéraire, vichyste convaincu sous l’Occupation. On peut lire sa notice des Poètes d’aujourd’hui. Voir aussi au vingt décembre 1947.
197 Albert Thibaudet (1874-1936), a été le critique littéraire de La NRF de 1912 à sa mort.
198 Il s’agit de l’église Notre-Dame-des-Champs, assez massive et sans grâce particulière, bâtie dans un style romain très classique, aux environs de la guerre de 1870.
199 Louise Faure-Favier (1870-1961), écrivaine, journaliste et aviatrice amie de Guillaume Apollinaire (rencontré en septembre 1912) et de Marie Laurencin.
200 Ce qui indique que le convoi est arrivée par la porte ouest, boulevard de Ménilmontant. La sépulture d’Eugène Montfort se trouve dans la 86e division, qui est aussi celle où se trouve Guillaume Apollinaire, proche du crématorium.
201 Pour rencontrer le libraire Pierre Berès.
202 Maurice Le Blond (1877-1944), journaliste et écrivain. Saint-Georges de Bouhélier et Maurice Le Blond ont été en 1885 à l’origine du mouvement littéraire dit Naturisme. Maurice Le Blond a été le secrétaire de Georges Clemenceau. En 1908 il a épousé Denise, la fille d’Émile Zola.
203 L’article d’Auriant occupe la dernière colonne de la page cinq (sur seize — Marianne est un hebdomadaire) mais on pourra lire, page précédente, dans la rubrique « Notes et échos », l’article non signé : « Tristan Bernard et Eugène Montfort ».
204 Paul Arène (1843-1896), poète et écrivain provençal, journaliste, surtout connu pour son roman Jean-des-Figues (1868).
205 Fernand Chaffiol-Debillemont (Fernand Chaffiol, 1881-1971), poète, romancier et peintre, 20 rue de l’Odéon. FCD semble avoir gagné sa vie comme employé de banque. (voir aussi la première note de la première page).
206 Le café Voltaire, fondé en 1750 se trouvait au un place de l’Odéon et occupait tout l’espace entre la rue Casimir-Delavigne (anciennement rue Voltaire, débaptisée en 1864) et la rue de Condé.
207 Respectivement 60, 65, 72 et 65 ans.
208 Georges Delaw (Georges Deleau, 1871-décembre 1938), dessinateur, décorateur et illustrateur.
209 Philippe Chabaneix (1898-1982), poète fantaisiste et libraire au 12 rue des Beaux-Arts puis rue Mazarine.
210 Dans l’article « Eugène Montfort critique littéraire et les Vingt-cinq ans de littérature », pages 34-46 : « À ces fantaisistes [Tinan, Toulet, Barbusse], Montfort a ajouté un Louis Codet, un Pierre Villetard, un Charles Derennes et il y rattacherait volontiers encore Jean-Louis Vaudoyer et aussi M. de Comminges et Paul Léautaud qui mériterait mieux qu’une brève mention, même s’il devait être parlé de lui, comme ce fut le cas, parmi les types pittoresques. Il est à cause de sa langue, l’un des rares écrivains d’aujourd’hui assurés d’être lus plus tard. » (page 44).
211 Corrigé de Georges Delax dans l’édition papier.